PREMIERE REDACTION. — PREMIER POINT
Pour nous représenter quelle sera la félicité des enfants de Dieu en l'autre vie, il faut considérer premièrement en gros combien elle doit être grande et inconcevable, afin de nous en imprimer l'estime ; el après il faut voir en
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quoi elle consiste, pour avoir quelque connaissance de ce que nous désirons.
Pour ce qui regarde la première considération, nous la pouvons prendre de la grandeur de Dieu et de l'affection avec laquelle il a entrepris de donner la gloire à ses enfants.
C'est une chose prodigieuse de voir l'exécution des desseins de Dieu. Il renverse en moins de rien les plus hautes entreprises ; tous les éléments changent de nature pour lui servir ; enfin il fait paraître dans toutes ses actions qu'il est le seul Dieu et le créateur du ciel et de la terre. Or il s'agit ici de l'accompUssement du plus grand dessein de Dieu, et qui est la consommation de tous ses ouvrages.
Toute cause intelligente se propose une fm de son ouvrage. Or, la fm de Dieu no peut être que lui-même. Et comme il est souverainement abondant, il ne peut retirer aucun profit de l'action qu'il exerce, autre que la gloire qu'il a de faire du bien aux autres et de manifester l'excellence de sa nature ; et cela parce qu'il est bien digne de sa grandeur de faire largesse de ses trésors, et que d'autres se ressentent de son abondance. Que s'il est vrai qu'il soit de la grandeur de Dieu de se répandre, sans doute son plus grand plaisir ne doit pas être de se communiquer aux natures insensibles. Elles ne sont pas capables de reconnaître ses faveurs, ni de regarder la main de qui elles tirent leur perfection. Elles reçoivent, mais elles ne savent pas remercier. C'est pourquoi quand il leur donne, ce n'est pas tant ta elles 'qu'il veut donner, qu'aux natures intelligentes î\ qui il les destine. Il n'y a que celles-ci à qui il ait donné l'adresse d'en savoir user. Elles seules en connaissent le prix ; il n'y a qu'elles qui en puissent bénir l'auteur. Puis donc que Dieu n'a donné qu'aux natures intelligentes la puissance de s'en servir, sans doute ce n'est que pour elles qu'il les a faites. Aussi Thomme est établi de Dieu comme leur arbitre, et si le péché n'eût point ruiné cette
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disposition admirable du Créateur dès son commencement, nous verrions encore durer cette belle république. Dieu donc a fait pour les créatures raisonnables les natures inférieures. Et quant aux créatures intelligentes, il les a destinées à la souveraine béatitude qui regarde la possession du souverain bien : il les a faites immédiatement pour soimême. Voilà donc l'ordre de la Providence divine, de faire les choses insensibles et privées de connaissance pour les intelligentes et raisonnables, et les raisonnables pour la possession de sa propre essence. Donc ce qui regarde la souveraine béatitude est le dernier accomplissement des ouvrages de Dieu. C'est pourquoi dans le dernier jugement Dieu dit à ses élus : Venez, les bien-aimés de mon Père, au royaume qui vous est préparé dès la constitution du monde. Il dit bien aux malheureux : Allez au feu qui vous est préparé ^ ; mais il ne dit pas qu'il fût préparé dès le commencement du monde. Cela ne veut dire autre chose sinon que la création de ce monde n'était qu'un préparatif de louvrage de Dieu, et que la gloire de ses élus en serait le dernier accomplissement. Comme s'il disait: Tenez, les bienaimés de mon Père, c'est vous qu'il regardait quand il faisait le monde ; et il ne faisait alors que vous préparer un royaume.
Que si nous venons à considérer la qualité de la Providence, nous le jugerons encore plus infailliblement. La parfaite prudence ne se doit proposer qu'une môme fin, d'autant que ï>on objet est de mettre l'ordre partout; et l'ordre ne se trouve que dans la disposition des moyens et dans leur liaison avec la fin. Ainsi elle doit tout ramasser pour paraître universelle, tout digérer par ordre pour paraître sage, tout lier pour paraître uniforme ; et c'est pourquoi il y doit a\oir une dépendance de tous les
• Matlh. \\v, 3 4. làid. 41.
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moyens, atin que le corps du dessein soit plus ferme et que toutes les parties s'entretiennent. L'imparfait se doit rapporter au parfait, la nature à la grâce, la grâce à la gloire. C'est pourquoi si les cieux se meuvent de ces mouvements éternels, si les choses inférieures se maintiennent par ces agitations si réglées, si la nature fait voir dans les différentes saisons ses propriétés diverses, ce n'est que pour les élus de Dieu que tous les ressorts se remuent. Les peuples ne durent que tant qu'il y a des élus à tirer de leur multitude : Cmutiluit termmos populorum juxta numerum filiorwn Israël ^ : a 11 a marqué les limites des (( peuples selon le nombre des enfants d'Israël qu'il avait (( en vue. » Les éléments et les causes créées ne persistent que parce que Dieu a enveloppé ses élus dans leur ordre, et qu'il les veut faire sortir de leurs actions, a Aussi elles a sont comme dans les douleurs de l'enfantement : » Omnls creatura ingemiscit et parturitusque adhuc '^. « Elles atten- « dent avec impatience que Dieu fasse la découverte de (( ses enfants : )> Revelationem filionim Dei expectat ^. L'auteur de leur nature, qui leur a donné leurs inclinations, leur a imprimé un amour comme naturel de ceux à qui il les a destinées. Elles ne font point encore de discernement ; c'est à Dieu de commencer, c'est à lui à faire voir ceux qu'il reconnaît pour ses enfants légitimes. Et quand il les aura marqués, qu'il aura débrouillé cette confusion qui les mêle, elles tourneront toute leur fureur contre ses en^ nemis : Pugnabit cum eo orbis terrarum contra insensatos ^ : (( Tout l'univers combattra avec lui contre les insensés. » Elles se soumettront volontiers à ses enfants : Omnis créa- (lira ingemiscit et parturit usque adhuc... revelationem expec-
1 Deut. xxxii, 8.
^Rom. VIII, 21, 3 Rom. viii, 10.
* Sap. V, 21.
tmis filioriun Dei : a Jusqu'à présent toute créature soupire, « et paraît dans l'enfantement,... attendant la manifesta- (( tion des enfants de Dieu. »
Si nous allons encore plus avant dans le dessein de Dieu, nous trouverons quatre communications de sa nature. La première se fait dans la création, la seconde par la grâce, la troisième de sa gloire, la quatrième de sa personne. Et si le moins parfait est pour leplus excellent, donc la création regardait la justification, et la justification était pour la communication de la gloire, et la communication de la gloire pour la personnelle. C'est la gradation de saint Paul : Omnia vestra sunt.vos autem Christi, Christus autei/i Dei^: « Tout est à vous, et vous êtes à Jésus-Christ, et (( Jésus-Christ est à Dieu. » Mais il ne faut pas séparer Jésus-Christ d'avec ses élus, d'autant que c'est le même esprit de Jésus-Christ qui se répand sur eux : tanquam unguentum in capite - : « comme le parfum répandu sur la « tête, qui descend sur toute la barbe d'Aaron. » Ce sont ses membres, et la glorification n'est que la consomuiation du corps de Jésus-Christ: donec occurramus ei in vinnn pcrfectuin secundum niensurcun plenifudinis Christi'^ : (( Jus- « qu'à ce que nous parvenions à l'état d'un homme par- « fait, à la mesure de l'âge et de la plénitude selon la- (( quelle Jésus-Christ doit être formé en nous. » Et nous sommes tous bénis en Jésus-Christ; tanquam in inio ^ : (1 comme en un seul. » Donc les prédestinés sont ceux qui ont toutes les pensées de Dieu dès l'éternité, ce sont ceux à qui aboutissent tous ses desseins. C'est pourquoi: Omnia p/'opter electos -^ : « Tout est pour les élus. » C'est pour-
' 1. Cor. III, 22, 25.
- Psal. cxxxii, 2.
^ Ephes. VI, 13.
' Galot. III, i(i.
^ II. Cor. IV, I.-,.
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quoi encore : JJiligentibus Dewn omnia cooperantur in hnrnirn^ : a Tout contriijue au bien de ceux qui aiment Dieu : » omnia, tout; d'autant que tout étant fait pour leur gloire, il n'y a rien à qui le Créateur n'ait donné une puissance et même une secrète inclination de les y servir.
Et il y a ici deux choses à remarquer : l'une, que c'est à eux que se terminent tous les desseins de Dieu; la seconde, qu'ils se terminent à eux conjointement avec Jésus-Christ.
Quel doit être cet ouvrage à qui la création de cet univers n'a servi que de préparation, que Dieu a regardé dans toutes ses actions, qui était le but de tous ses désirs, enfin après l'exécution duquel il se veut reposer toute l'éternité ! Il y aura assez de quoi contenter cette nature infinie. Lui qui a trouvé que la création du monde n'était pas une entreprise digne de lui, se contentera après avoir consommé le nombre de ses élus. Toute l'éternité il ne fera que leur dire: Voilà ce que j'ai fait, voyez; n'ai-je pas bien réussi dans mes desseins? pouvais-je me proposer une fin plus excellente?
Et qui peut douter que ce dessein ne soit tout extraordinaire, puisque Dieu y agit avec passion? 11 s'est contenté de dire un mot pour créer le ciel et la terre. Nous ne voyons pas là une émotion véhémente. Mais pour ce qui regarde la gloire de ses élus, vous diriez qu'il s'y applique de toutes ses forces: au moins y a-t-il employé le plus grand de tous les miracles, l'incarnation de son Fils. « Ne s'est- il pas lié (( et comme collé d'affection avec son peuple? » Conglutlnatus est Dominus patribus nostris ^. Tantôt il se compare à une aigle qui excite ses petits à voler, tantôt à une poule (jui ramasse ses petits poussins sous ses ailes. Il condescend à toutes leurs faiblesses; son amour le porte à l'excès, et lui fait faire des actions qui paraissent extravagantes.
' îiom. VIII, 8.
•^ Deut, X, Vo.
'^i POUR LA FÊTE
Ecoutez comme il crie au milieu du temple : Si quis sitit, veniat ad me et bibat ^ : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à a moi et qu'il boive. » Il n'en faut pas douter, il y a ici une inclination véhémente. Jamais Dieu n'a rien voulu avec tant de passion : or vouloir à Dieu c'est faire. Donc ce qu'il fera pour ses élus sera si grand, que tout l'univers ne paraîtra rien à comparaison de cet ouvrage. Sa passion est si grande qu'elle passe à tous ses amis, et fait remuer à ses ennemis tous leurs artifices pour s'opposer à l'exécution de ce grand dessein. C'est le propre des grands desseins de s'étendre à beaucoup de personnes. Et nous ne jugeons jamais un dessein si grand, que lorsque nous voyons que tous les amis y prennent part, et que tous les ennemis s'en remuent. Gomme ils ne s'excitent qu'à cause de nous et que nous donnons le branle à leurs mouvements, il faut que notre émotion soit bien grande pour porter son coup si loin.
Elle paraît bien, son affection envers ses élus, par les soins qu'il a de les rechercher. N'est-ce pas lui qui les a assemblés de tous les coins de la terre, qui leur a donné le sang de son fils? Et celui qui leur a donné son fils, que leur peut-il refuser? Il a pris plaisir lui-même de les faire aimables, afin de leur donner sans réserve son affection : Dédit scmetipsum pro nobis, ut mundaret sibi populum acceptabilem, sectatorem bonorum opeinim -. a II s'est livré lui- « même pour nous, afin de se purifier un peuple qui lui (( fût agréable, et qui se portât avec ferveur aux bonnes « œuvres. » Quoi ! en ce monde, qui est un lieu d'épreuve et de larmes, où il ne leur promet que des misères, où il veut les séparer de toutes choses: Veni separare :... non vent pacem mittere, sed gladiiun -^ : « Je suis venu i)Our sé-
» Joun. VII, 37.
2 m. II, n.
3 Matth.^, 3Ô. Ibid. 34,
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u parer :... je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'é- (( pée. » Cependant il les comble de bénédictions. Ils sont inébranlables, voient tout le monde sous leurs pieds : ils se réjouissent dans leurs peines : gaudentes quia dfgni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati ^ : « remplis de « joie de ce qu'ils ont été jugés dignes de souffrir des ou- (( trages pour le nom de Jésus. » Au reste ils sont dans un repos, une fermeté et une égalité merveilleuse. Leurs cbaînes délivrent les infirmes de leurs maladies : il donne de la gloire jusques à leurs ombres. Vous diriez que quelque résolution qu'il ait prise, il ne saurait s'empêcher de leur faire du bien, et de, leur laisser tomber un petit avant-goùt de leur béatitude. Et cependant cela n'est rien, il leur en prépare bien davantage. Il n'estime pas que cela rompe la résolution de les affliger : tant il estime peu ces biens à comparaison de ceux qu'il leur garde ! Ce monde même, quoiqu'il ait été fait pour les élus, il semble que Dieu n'estime pas ce présent : ou s'il l'estime, c'est à peu près comme un père estimerait cette partie du bien de ses enfants de laquelle ils auraient l'usage commun avec les valets. Ce soleil, tout beau qu'il est, luit également sur les bons et sur les impies. Et quelles seront donc les choses qu'il réserve pour ses enfants ! avec combien de magnificence les régalera-t-il dans ce banquet de la gloire, où il n'y aura que des personnes choisies, electi, et où il ne craindra plus de profaner ses bienfaits ! Avec quelle abondance cette nature souverainement bonne se laissera-telle répandre ! abondance d'autant plus grande, qu'elle se sera rétrécie si longtemps durant le cours de ce temps misérable, et qu'il faudra alors qu'elle se débonde. Vivez, heureux favoris du Dieu des armées : il a tout fait pour vous : il vous a préservés parmi tous les périls de ce
1 Ad. V, il.