II
monde : il vous a gardés, quasi pupillam oculisui^, a comme « la prunelle de son œil. » Il ne s'est pas contenté de vous faire du bien par miséricorde : il a voulu vous être redevable, afin de vous donner plus abondamment. Il a voulu vous donner le contentement de mériter votre bonheur, et a mieux aimé partager avec vous la gloire de votre salut et de son dessein dernier, que de diminuer la satisfaction de votre âme. Vous êtes les successeurs de son héritage ; c'est vous que regardent les promesses qu'il a faites à Abraham età Tsaac; mais c'est vous que regarde l'héritage promis à Jésus-Christ.
SECOND rOlNT.
11 faut donc savoir que tous les biens que Dieu promet aux prédestinés, c'est conjointement avec Jésus-Christ : il ne faut point séparer leurs intérêts. Dieu promet à Abraham de bénir toutes les nations : in semine tuo ^, « dans ton fils; » où l'apôtre saint Paul remarque : Non in seminibus, sed tanquam in imo ^ : a L'Écriture ne dit pas à ceux de sa race, « mais à sa race, c'est-à-dire à l'un de sa race. » Cette bénédiction, c'est ce qui fait cette nouvelle vie que Dieu nous donne. Donc cette vie nouvelle réside dans Jésus- Chris^t comme dans le chef^ et de là elle se répand sur les membres ; mais ce n'est que la môme vie : ]'ivo egoj'am non ego ; vivit vero in me Christus ^ : « Je vis, ou plutôt ce n'est plus « moi qui vis; mais c'est .lésus-Christ qui vit en moi. » L'héritage ne nous regarde qu'à cause que nous sommes les enfiuits de Dieu. Nous ne sommes les enfants de Dieu que parce que nous sommes un avec son fils naturel ;
» Dent. xxMi, 10.
2 Gcn. xxii, 18.
3 Galat. m, IC.
* Ib'd. II, "20.
d'auLant que nous ne pouvions participera la qualité d'enl'ant de Dieu, que par dépendance de celui à qui elle appartient par préciput/ C'est pourquoi a Dieu a envoyé (( dans nos cœurs l'esprit de son Fils qui crie : Mon père, « mon père : » 3Jisit Deus in corda nostra smritum Filii sui clamantem: Abha, Pater i. Cet esprit est un : Unm et iclm spùym 2. Donc, et notre qualité de fils, et la prétention à l'héritage, et la nouvelle vie que nous avons par la régénération spirituelle, nous ne l'avons que par société avec Jésus-Christ : tanquam in nnn '^ : « comme dans un seul. » C'est pourquoi Dieu lui a donné l'abondance : Complaoïit in ipso habitnre omnem p/enitudinem ^ : « Il a plu au père « que toute plénitude résidât en lui ; » afin que nous fussions abondants par ses richesses. De plenitudine ejus nos omnes accepimus ^ : a Nous avons tous reçu de sa plénitude. » La vie donc que nous avons, nous est commune avec Jésus-Christ: or la vie de la grâce et celle de la gloire est la môme; d'autant qu'il n'y a d'autre différence entre l'une et l'autre, que celle qui se rencontre entre l'adolescence et la force de l'âge. Là elle est consommée; mais ici elle est en état de se perfectionner: mais c'est la même vie. Il n'y a que cette diversité, qu'en celle-là cette vie a s* opérations plus libres à cause de la juste disposition de tous les organes : ici elles ne sont pas encore parfaites, d'autant que le corps n'a pas encore pris tout son accroissement. C'est ce qu'explique l'apôtre saint Paul: Yita nostra abscondita est cwn Christo in Deo^: « Notre vie est cachée (( en Dieu avec Jésus-Christ, h iMaintenant, dans cette vie mortelle, la plupart de ses opérations sont cachées; la
^ Gatat. IV, G n.Cor. XII, 11.
^ Gutat. m, IG.
* Coto.s. 1, 19.
^ Joan. I, 16.
•5 Coloss. IH, 3.
28 POU fi LA FÊTE
force de ce cœur nouveau ne paraît pas : Cvm nutem Christmapparueritvifn vesfra, tune pfvnsajjporehitis^ : «Mais (( lorsque Jésus-Christ, qui est votre vie, viendra à paraître, « alors vous paraîtrez aussi. » Ali! ce sera lorsque votre vie paraîtra dans toute son étendue, que les facultés entièrement dénouées feront voir toutes leurs forces, et que Jésus-Christ paraîtra en nous dans toute sa gloire. C'est la raison pour laquelle l'Apôtre, parlant de la gloire, se sert quasi toujours du mot de révélation : ad futumm gloriam quœ remlahitur in nobis^-: a Cette gloire qui sera un jour (( découverte en nous : » d'autant que la gloire n'est autre chose qu'une certaine découverte qui se fait de notre vie cachée en ce monde, mais qui se fera paraître tout entière en l'autre. Et le môme apôtre décrivant, et notre adolescence en cette vie, et notre perfection en l'autre, dit que (( nous croissons et nous nous consommons en Jésus- (( Christ. )) Occurramus eiin virum perfectum, secundhm men - ^uram plenitudinis ChristP. Yoilà pour l'état delà force de l'âge. Et en attendant, « croissons en toutes choses dans (( Jésus -Christ qui est notre chef et notre tète: » fntprim crescamys in eo per om nia qui est eaput C/irisfunK Donc l'apôtre saint Paul met la vie de la gloire en Jésus-Christ, comme celle de la grâce; et cela bien raisonnablement. Car la môme chose en laquelle nous croissons, doit être celle en laquelle nous nous consommons. « Or nous crois- (( sons en Jésus-Christ, » ereseamus, ete. Donc nous devons nous consommer en Jésus-Christ, « jusqu'à l'état d'un (( homme parfait, à la mesure de l'âge et de la plénitude (( selon laquelle Jésus-Christ doit être formé en nous: » m ■ viruni perferfum, sreundinn mcm^uraut plenitudinis Chmti.
1 Ibid,
2 nom. VIII, 13.
•' £■/;/* es\ IV, i:}.
* lliid. IV, 15.
El cclii est d'autant plus véritable, que si le commencement fait une unité, la consommation en doit faire une bien plus étroite. Donc nous sommes appelés à la gloire conjointement avec Jésus-Christ, et par conséquent nous posséderons le môme royaume. Et pour signifier encore plus cette unité, l'Écriture nous apprend que nous serons dans le môme trône: Qui vicerit, dnbo ci ut sedeat in t/irimo meo^: « Quiconque sera victorieux, je le ferai asseoir avec a moi sur mon trône. »
Or, pour concevoir la grandeur de cette récompense, il ne faut que penser ce que le Père éternel doit avoir fait pour son Fils. C'est son Fils unique : Unigenitus qui est in sinu Patris ^ : « le Fils unique qui est dans le sein du Père. » C'est celui qu'il a oint de cette huile d'allégresse, c'est-àdire, de la divinité : Unxit te Deus tuus oleo lœtitiœ ^. C'est celui qui a toutes ses affections : Hic est Filius mens dilectus in quo miln hene complacui'^ : « Celui-ci est mon Fils (( bien- aimé en qui j'ai mis toute ma complaisance. » C'est son Fils unique ; et si nous sommes ses enfants, ce n'est que par un écoulement de l'esprit et de la vie de son Fils, qui a passé jusques à nous. Ft c'est pourquoi seul il est l'objet de ses affections. Mais comme nous sommes ses enfants par la participation de l'esprit de son Fils, « par a lequel nous crions mon Père, mon Père; n in quo clamanius Abijn Pater ^^, aussi sommes-nous ses bien-aimés par une extension de son amour. Il doit à ses élus la même affection qu'il a pour son Fils ; et il leur doit par conséquent le môme royaume. Et puisque nous sommes ses enfants, nous sommes ses bien-aimés. Par la société de
^ Ai>oc. III, 21.
'^Joan. I, 18.
'^ PsaL XLiv, 8.
'* Matlh. iif, 17.
^ ï{om, vin, 15.
30 POL'R LA FETi-:
la filiation et de l'amour de son Fils, nous devons aussi avoir le même héritage. C'est ce que dit l'apôtre saint Paul : Qui eripuit nos de potes fate tenebrannn, tramtulit in reg.ium Filii dilectionis suce ^ : « Il nous a arrachés de la (( puissance des ténèbres, et nous a fait passer dans le (( royaume de son Fils bien-aimé. »
Voilà ce qu'était Jésus- Christ à son Père à raison de sa filiation ; et cela faisait sans doute une obligation bien étroite de lui préparer un royaume magnifique ; mais luimôme l'exagère encore dans l'Apocalypse : Qui vicerit, daho ei ut sedeat in tlirono meo : sicut et ego vici, et sedi ad dexteram Patris -. « Quiconque sera victorieux, je le ferai (( asseoir avec moi sur mon trône : comme ayant été moice même victorieux je me suis assis avec mon Père sur son (( trône. » Comme s'il disait : Je devais attendre de mon Père de grandes choses, à raison de la qualité que j'ai de son Fils unique et bien-aimé ; mais quand je n'eusse dû rien attendre d*une affection si légitime, il ne me peut rien refuser après mes victoires. C'est moi qui ai renversé tous les ennemis : c'est moi qui ai établi son royaume : par moi il est béni dans les siècles des siècles: par moi sa miséricorde et sa justice éclatent : je lui ai conquis un peuple nouveau et un nouveau royaume : c'est moi qui ai établi la paix dans ses États. Y eut-il jamais un plus puissant exécuteur de ses ordres, j'ai renversé tous ses ennemis et ai fait redouter sa puissance à la terre et aux enfers? Y eut-il un fils plus obéissant que moi, après m'ètre soumis à la mort et à la mort de la croix? Jamais prêtre lui offrit-il une hostie plus agréable et plus sainte, jamais y eut-il lévite qui lui ait immolé avec plus de pureté que moi, puisque je me suis immolé moi-même comme une hostie sainte et immacub'c : non pas pour mes péchés, mais
1 Coloss. I, 13.
â Apoc. iiF, 21.
pour les péchés des autres? Ah! il n'y a rien que je ne doive non-seulement attendre, mais encore justement exiger de mon Père. Aussi n'ai-jepas sujet de me plaindre de lui. Il a ouvert sur moi tous ses trésors : il m'a mis à sa dextre, et je ne pouvais pas attendre de plus grand honneur.
C'est là ce qui regarde Jésus-Christ : voilà ce qui nous regiu'de. Sa gloire est grande, il est vrai; mais le bien qui le regarde nous regarde aussi : ses prétentions sont les nôtres. S'il a vaincu, ce grand capitaine, il a vaincu pour nous aussi bien que pour lui ; et j'ose dire plus pour nous que pour lui : car il n'avait rien quasi à gagner, étant dans l'abondance, ou s'il avait quelque chose à gagner, c'étaient les élus. S'il a été obéissant à son Père, c'a été pour nous. Le sacrifice même de ce grand prêtre est pour nous con^ sommer avec lui dans son Père : Snnctipcopro eis meipsum ^ : (( Je me sacrifie moi-même pour eux. » Et cela pourquoi ? Ut omnes unum sint ; siciit tu in me et ego in te, ut et ipsi in nobis unum sint - : « Afin qu'ils soient un tout ensemble ; « comme vous, mon Père, vous êtes en moi, et moi en <( vous, qu'ils soient de même un en nous. » Nous mourons en sa mort ; nous ressuscitons en sa résurrection ; nous sommes immolés dans son sacrifice : tout nous est commun avec lui. Et si nos souffrances ne sont qu'une continuation des siennes: Adimpleo quœ desunt passionum Christi '^ : « J'accomplis ce qui reste à souffrira Jésusa Christ; » notre gloire ne doit être qu'une extension de la sienne. Qaod si, comme dit l'Apôtre, ehm essemus inimirè, reconciliati sumus in sanguine ipsius, multo magis reconciliati salvi erimifs in vif, a ipsins ^ : « Si lorsque nous étions enne-
1 Juan, xvii, lî).
3 Coloss. I, 2^i.
* nom. s, 10.
32 POrR LA FKTE
(( mis de Dieu nous avons été réconciliés avec lui par la (( mort de son Fils, à plus forte raison étant maintenani (( réconciliés avec lui, nous serons sauvés par la vie de son (( même Fils. » Si, lors même que nous étions séparés de lui, ce qui se passait en lui venait jusqu'à nous ; si nous sommes morts au péché dans sa mort ; h plus forte raison les propriétés de sa vie doivent nous être communiquées après que nous avons été réunis par la réconciliation avec son Père, et qu'il nous a lui-même donné sa vie.
La grâce et la vie nouvelle réside en lui ; mais elle n'y réside que comme dans la principale partie. Et toi^t de même que la vie du cœur ne serait pas parfaite, si elle ne se répandait sur les membres, quoiqu'elle réside principalement dans le cœur; ainsi il manquerait quelque chose à la vie nouvelle de Jésus-Christ, si elle ne se répandait sur les élus qui sont ses membres, quoiqu'elle réside principalement en lui comme dans le chef. Sa clarté ne paraît pas dans sa grandeur, si elle ne se communique; d'autant que ce n'est pas comme ces lumières découlées du soleil, qui ne se répandent pas plus loin : mais c'est une lumière et une splendeur première et originelle, telle que celle qui réside dans le soleil. Tous gâtez une source, quand elle ne s'étend pas dans tout le Ut du ruisseau.
C'est pourquoi le Fils de Dieu dit à son Père : Ego in eis et tu in me, ut sinf conswnmati in union ^ : a Je suis en eux (( et vous en moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité. » Vous êtes un, mon Père, et vous voulez tout réduire à l'unité : rit sint unum, sicut et nos nnum sumu^ '^ : (( afin qu'ds soient un, comme nous sommes un. » C'est pourquoi vous êtes dans moi et moi en eux, « afin de les (( consommer dans l'unité : » ut sint consunvnafi in unum. C'est pourquoi (( je leur ai donné la clarlé que vous m'avez
> Jonu. XVII, 23.
2 Ibid. 22.
{( donnée : n Dcdi eis claritalom quam rkdisti mihi, nt sinf unum sicut et nos i : afin qu'ils soient un comme nous; parce que cette clarté m'est donnée pour la leur communiquer. Et (( c'est par là qu'il faut que tout le monde « sache que vous m'avez envoyé : » ut sciât mundus quia tu me misisti ^. Voilà pourquoi je suis venu : voilà votre dessein quand vous m'avez envoyé, de consommer tout en un. C'est pourquoi, /^a/er, quos dedistimihi^, «Père, ceux « que vous m'avez donnés, » non-seulement comme mes compagnons et comme mes frères, mais comme mes membres ; volo, a je veux; » ah! ce sont mes membres; si vous me laissez la disposition de moi-même, vous me devez laisser celle de mes membres : volo ut/ubi sum ego, et un sint ^, « je veux que là où je « suis, ils y soient aussi. » Si je suis dans la gloire, il faut qu'ils y soient : mecum, mecujn, « avec moi, par unité avec moi ; » afm qu'ils connaissent la clarté que vous m'avez donnée, qu'ils la connaissent en eux-mêmes, et qu'ils voient sa grandeur par son étendue et par sa communication : quam dedisti mihi; « c'est de vous que je la tiens, mon Père. » C'est pourquoi, « parce que vous m'aimiez avant la création du (( monde : » quia tu me dilexisti a constitutione mundi; vous me l'avez donnée tout entière, capable de se communiquer et de se répandre ; « afm qu'où je suis ils y soient aussi « avec moi, pour qu'ils voient la gloire que vous m'avez (( donnée : » ut ubi ego sum et illi sint mecum, ut videant. claritatem meam quam dedisti mihi^. « Je me sacrifie pour (( eux )) et pour leurs péchés : Ego pro eis sanctifico meipsum ^. C'étaient des victimes dues à votre colère : je me
1 ibid.
2 Ibid. 23.
• ^ Ibid. 24 .
'^ Ibid.
° Ibid.
Ubid. 19.
•^^ PUI'H J.V FKTE
mets en leur place, proels, a pour eux, » afin qu'ils soient saints et consacrés h votre majesté en môme temps que je me dévoue et me sacrifie moi-même.
Quand les bras ou les autres membres ont failli, c'est assez de punir le chef, (juand on couronne le chef, il faut que les membres soient couronnés : s'ils ne participent à la gloire du chef, il faut que la gloire du chef soit petite. 11 manquerait quelque chose à la perfection de mon offrande, s'ils n'étaient offerts en moi : Sanctifico meipsum pro eh, lît sint et ipdsanctificati: « Je me sanctifie moi-même pour (( eux, afin qu'ils soient aussi sanctifiés : » à ma mort, s'ils ne mouraient par ma mort: Adimpleo r/uœ desunt passionmn Christi pro corpore ejus quod est Ecclesia i : « J'accomplis (( ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ pour son « Corps qui est l'Église : » à ma vie, à ma résurrection et à ma gloire, s'ils ne ressuscitaient par ma résurrection, et ne vivaient par ma vie, et ne fussent glorieux par ma gloire 2. Mon Père, je suis en eux : il faut donc « que l'a- (( mour que vous avez pour moi, soit en eux : » Dibxtio qua dilexisti me in ipsis sif, et ego in eis ^ : et il faut aussi que la joie et la gloire que vous me donnerez soit en eux, <( afin que ma joie soit pleine en eux : » ut liabeant gloriam meam impletam in semetipsis *. Mea omnia tua sunt, et tua mea, sunt ; et ego claripcatus sum in eis ^. « Tout ce qui est (( à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi ; et « je suis glorifié en eux. »
1 Coloss. 1, 24.
2 Bossuet a mis ici à la marge de son manusciiL ce texte derApôtre i^Eplics. 1. 22, 23) : Et ips'um c/edtf cnput supra omneni Ecclesiam quœ est Corpus pju?, et ptenitudo ejus, qui adimptetur umnux in onnvbu^ • .< il l'a doniKi pour chef .suprême à f Église, laqudle est son corps, et « dans laquelle il trouve son entière perfection, lui qui accomj)lii tout « en tous. .. Sur quoi il fait cette glose : Ideoque adtmplelur, eo quod fît omma in 0'>.?iibus : Il accomplit tout en tous, parce qu'il est tout en tous. {Edif. de Déforis.) ^
^ Joan. \\\\, 2(). — '* Ihid. 13. — ^ Ibid. 10.
La gloire du chef tombe sur les membres, et la gloire des membres revient au chef. Je suis glorifié en eux; il faut qu'ils soient glorifiés en moi. Père saint, Père juste^ je vous les recommande: puisqu'ils sont à moi, ils sont à vous ; et si vous m'aimez, vous en devez avoir soin comme de moi. Enfin il ne veut dire autre chose par tout ce discours, sinon que nous sommes tous à lui, comme étant un avec lui, et comme devant être aimés du Père éternel par la même affection qu'il a pour lui : non pas qu'elle ne soit plus grande pour lui que pour nous ; mais cela ne fait pas qu'elle soit différente. C'est le môme amour, qui va droit à lui et rejaillit sur nous : à peu près comme une flèche qui par un même coup et un même mouvement perce la première chose qu'elle rencontre, et ne fait à ce qu'elle attrape après qu'une légère entamure. Ou comme un bon père qui regarde ses enfants et les leurs par un même amour, qui ne laisse pas d'être plus grand dans ses enfants sur lesquels se porte sa première impétuosité. Ou plutôt comme nous aimons d'une même affection tout notre corps, quoique nous ayons plus de soin de conserver et honorer les plus nobles parties.
^ Et après cela nous nous étonnons si Dieu agit avec passion ! et s'il agit avec passion, comment ne produira-t-il point des effets extraordinaires, et qui surpasseront toutes nos pensées? La passion fait faire des choses étranges aux personnes les ])lus faibles : et que fera-t-el'e à Dieu ? Elle fait surpasser aux hommes leiu^ propre puissance : eh ! le moins qu'elle puisse faire à Dieu, c'est de lui faire passer les bornes de sa puissance ordinaire. Non ; ce n'est pas assez pour rendre les élus heureux, d'emplover cette puissance par laquelle il a fait le monde : il faut qu'il étende son bras : la manu potenti et brachlo extento ', (( avec une
Deut. V, 15.
« main forte et un bras étendu. » 11 ne s'attachera plus aux natures des choses : il ne prendra plus loi que de sa puissance et de son amour. 11 ira chercher dans le fond de l'àme l'endroit par où elle sera plus capable de féUcité. La joie y entrera avec trop d'abondance, pour y passer par les canaux ordinaires : il faudra lui ouvrir les entrées, et lui donner une capacité extraordinaire. 11 ne regardera plus ce qu'il en a fait, mais ce qu'il en peut faire. Ce sera là où il donnera comme le coup de maître : il nous est inconcevable, misérables apprentis que nous sommes. Il tournera notre esprit de tous côtés, pour le façonner entièrement à sa mode, et n'aura égard à notre disposition naturelle qu'autant qu'il faudra pour ne nous point faire de violence. Aussi, lorsqu'il décrit les douceurs du paradis, ce n'est que par des mystères, pour nous en témoigner l'incompréhensibilité. Écoutons ses promesses dans l'Apocalypse : « Celui (( qui sera vainqueur, je lui donnerai une manne cachée : » Qui vicerit^ dabo ei manna abscomUtum » ; des douceurs cachées : Dabo ei edere de ligno vitœ '^ : u Je donnerai au victorieux à manger « du fruit de l'arbre de vie. » Quoi ! estce quelque chose de semblable à nos fruits ordinaires? N'attendez pas que vous en trouviez en ce monde. 11 ne croît que dans le jardin de mon Père, et il faut que le terroir en soit cultivé par sa propre main : quod est in paradiso Dei mei^ : « qui est dans le paradis de mon Dieu. » Dabo ei aomen novum ^ : « Je lui donnerai un nom nouveau. » Dieu ne donne point un nom sans ï^iguitication. C'est pourquoi, quand il change le nom à Abraham et à Jacob, il en atteste incontinent la raison : et la preuve en est évidente au nom de son Fils. La raison est qu'à Dieu, dire et faire
1 ApnC. M, n.
2 ïbid. '.
3 Apoc. 7.
' Ibid. 17.
c'est la môme chose : Dixi et facta sunt ^ : « Il a dit, et « tout a été fait. » Et ici : Dabo ei nonien novum : a Je lui (( donnerai un nom nouveau, » et non-seulement il sera nouveau, mais encore est-il inconnu ; et il faut en avoir en soi la signification, pour l'entendre : quod ncmoscit^ nisi qui accipit ^ : « Nul ne le connaît que celui qui le reçoit. » L'apôtre saint Paul avait vu quelque chose de cette gloire ; disons mieux, il en avait ouï quelque chose dans la proximité du lieu où il fut ravi. N'attendons pas qu'il nous en dise des particularités : il en parle comme un homme qui a vu quelque chose d'extraordinaire, qui ne nous en fait la description qu'en méprisant tout ce que vous lui pouvez apporter au prix de ce qu'il a vu, ou hien en avouant qu'il ne saurait l'expliquer. Il en marque quelques conditions générales, qui nous laissent dans la même ignorance où il nous a trouvés : ut sciatis cum omnibus sanctis quœ sit longitudo, et latitudo, et sublimitas, et profundum '^ : « Afin que vous compreniez avec tous les saints f( quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la pro- (( fondeur de ce mystère. » Ne vous semble-t-il pas entendre un homme qui aurait vu quelque magnifique palais, semblable à ces châteaux enchantés de qui nous entretiennent les poètes, et qui ne parlerait d'autres choses sinon de la hauteur des édifices, de la largeur des fossés, de la profondeur des fondements, de la longueur prodigieuse de la campagne qu'on découvre ; au reste, on ne peut pas donner une seule marque pour le reconnaître, ni en faire une description qui ne soit grossière : tant il est ravi en admiration de ce beau spectacle I Voilà à peu près ce que fait le grand apôtre. 11 ne nous exprime la grandeur des choses qu'il a vues, que par l'empressement où il est de
* Psal. \xxii, 9.
* Âpoc. 11, 17.
3 Ephes. HT, 18.