IL
roi^ Etilseussentexécuté leur dessein, s'ilne se lut échappé de leur vue.
Étrange illusion des hommes, parmi lesquels ordinairement toutes sortes d'opinions sont reçues, excepté la bonne et la véritable ! Les uns disaient que Jésus était un séducteur ; les autres, ne pouvant nier qu'il n'y eût en sa personne quelque chose de surnaturel, se partageaient entre eux en mille sentiments ridicules, o Quelques-uns assu- (( raient que c'était Elic; d'autres aimaient mieux croire u que c'était Jean-Baptiste ou bien quelqu'un des pro- (( phètes ressuscité : » AUi Eliam, aliiJoannem Bapthtani aut unum ex prophetis ^. Et à quelles extravagances ne se laissaient-ils point emporter, plutôt que d'avouer qu'il fût le Messie! D'où vient cette obstination, chrétiens? c'est qu'ils avaient l'imagination remplie de cette magnificence royale et de cette majesté composée, de laquelle ils avaient fait leur idole. Et cette fausse créance avait telle vogue parmi les Juifs, que ce vieux et infortuné politique, qui avait toujours son âme troublée d'un furieux désir de régner, qui ne craignait pas moins, qui n'épargnait pas plus ses enfants que ses ennemis, c'est Hérode dont je veux parler, conçut de la jalousie de cette royauté prétendue. De là ce cruel massacre des Innocents, duquel nous célébrions la mémoire ces jours passés.
Je ne sais si je me trompe, fidèles, mais il me ïcnible que ces observations sur l'histoire de Notre-Seigneur ne doivent pas vous déplaire. Ainsi je ne craindrai pas d'en ajouter encore une, qui vous fera voir manifestement combien cette opinion de la rovauté du Sauveur était enracinée dans l'esprit des peuples. C'est que les apôtres mêmes, eux que le Fils de Dieu honorait de sa plus intime confidence, bien qu'en particulier et en public il ne leur
1 Joan. M, ir>.
2 Matlh. xvf, l^.
promît que tourments et ignominie en ce monde, ils n'avaient pu encore se déprendre de ce premier sentiment dont on avait préoccupé leur enfance. « Eh ! maître, lui « disaient-ils, quand est-ce qu'arrivera votre règne? sera- (( ce bientôt que vous rétablirez le royaume abattu d'Is- (( raël 1? » Ils ne pouvaient goûter ce qu'il leur prédisait de sa mort. Comme ils voyaient son crédit s'augmenter, ils croyaient qu'à la fin il viendrait à bout de l'envie, et qu'il attirerait tout à lui par sa vertu et par ses miracles. Ils se flattaient l'esprit de mille espérances grossières. Déjà ils coQimençaient à se débattre entre eux de l'honneur de la préséance. Et ne fut-ce pas une belle proposition que les deux frères inconsidérés firent faire à Notre-Seigneur par leur mère trop crédule et trop simple? Ils s'imaginaient déjà le Sauveur dans un trône éclatant de pierreries, au milieu d'une grosse cour. Et, Seigneur, lui disent-ils, quand vous commencerez votre règne, nous serions bien aises que l'un de nous fût assis à votre droite et l'autre à la gauche 2. Tant ils abusaient de la patience et de la faveur de leur maître, repaissant leur âme d'une vaine et puérile ostentation ! Si bien que Notre-Seigneur, ayant pitié de leur ignorance, commence à les désabuser par ces mémorables paroles : 0 disciples trop grossiers, qui vous imaginez dans ma royauté un faste et une pompe mondaine, a vous ne savez ce que vous me demandez : la (( chose n'ira pas de la sorte : Nesciiis quid petatis ^. Pour- (( rez-vous bien boire le cahce que je boirai ? » Ce calice, c'est sa passion dont il leur a parlé tant de fois sans qu'ils aient voulu le comprendre. Puis, après quelques avis excellents, voici comme il conclut son discours : « Sachez, (•( dit-il, que le Fils de l'homme n'est pas venu pour être
1 Act. 1, G.
2 Matth. XX, 21.
3 Matth. XX, 22.
« servi, mais afin de servir lui-même et afm de donner sa « vie pour la rédemption de plusieurs ^. »
Ah! disciples encore ignorants, et vous, mère malavisée, ce n'est pas là ce que vous prétendiez : vous demandiez de vaines grandeurs, on ne vous parle que de bassesse. Mais mon Sauveur Ta fait de la sorte, afm de nous insinuer doucement, par le souvenir de sa passion, que notre roi était un roi pauvre ; qu'il descendait sur la terre, non pour se revêtir des grandeurs hum.aines, mais pour nous apprendre par son exemple à les mépriser 2 ; et que comme c'était par sa passion qu'il devait monter sur son trône, aussi estce par les souffrances que nous pouvons aspirer aux honneurs de son royaume céleste. C'est ici, c'est ici, chrétiens, où, après vous avoir exposé les divers sentiments des hommes touchant la royauté de Jésus, j'aurais à demander à Dieu la langue d'un séraphin, pour vous exprimer dignement les sentiments de Jésus lui-même !
Certes, je ne puis voir sans étonnement, dans les Écritures divines, que le débonnaire Jésus qui, durant tout le
1 M al th. 2 S.
^ Note marginale : Je ne m'étonne plus, olirétiens, si le Fils de Dieu s'écarte bien loin, lorsque les peuples le clierclient pour le faire roi : Cum cognovisseï, quia ventuiH essent ut râpèrent eum, et farerent eum regem, f'ugit iterum in montem ipse soins * : « Sachant qu'ils de- « valent venir l'enlever pour le faire roi, il s'enfuit encore sur la mon- « tagne, lui t^eul. » La royauté qu'on lui veut donner n'est pas à sa mode. Ce peuple, ébloui des grandeurs du monde, a honte de voir dans l'abjection celui qu'il reconiinit pour son Messie; et il le veut placer dans un trône avec une magnificence royale. Une telle royauté n'est pas à son goût; et c'est pourquoi Tertullien a raison de dire : Regem deniqtie fieri, conseins sui regni, refugit ** : « Sarhant, dit-il, quel est son 0 royaume, il refuse celui que l'on lui présente. » Lin roi pauvre, un roi de douleurs, qui s'est lui-même destiné un trône où il ne peut s'établir que par le mépris, n'a garde d'accepter une royauté qui tire son éclat des pompes mondaines. Donnez-lui plutôt une étable, une croix; donnezlui un roseau fragile; donnez-lui une couronne d'épines.
* Joati. VI, 18.
** De Idololat, u. 18.
cours de sa vie mortelle, faisait, pour ainsi dire, parade de sa bassesse, quand il sent approcher son heure dernière, ne parle plus que de gloire, n'entretienne plus ses disciples que de ses grandeurs. 11 était à la veille de son infâme supplice. Déjà il avait célébré cette pâque mystérieuse qui devait être le lendemain achevée par l'effusion de son sang. Son traître disciple venait de sortir de sa chambre pour aller exécuter le détestable traité qu'il avait fait avec les pontifes. Sitôt qu'il se fut retiré de sa compagnie, mon maître, qui n'ignorait pas son perfide et exécrable dessein, comme s'il eût été saisi tout à coup d'une ardeur divine, parle de cette sorte aux apôtres : « Maintenant, mainte- « nant, dit-il, le Fils de l'homme va être glorifié : » ISunc clarificatus est Filius liominis ^ Eh ! mes frères, que va-t-il faire? Que veut dire ce Maintenant, demande fort à propos en ce lieu l'admirable saint Augustin ^ ? Ya-t-il point peut-être s'élever dessus une nuée pour foudroyer tous ses ennemis ? ou bien est-ce qu'il fera descendre des légions d'anges pour se faire adorer par tous les peuples du monde? Non, non, ne le croyez pas. Il va à la mort, au supplice, au plus cruel de tous les tourments, à la dernière des infamies ; et c'est ce c^u'il appelle sa gloire, c'est son règne, c'est son triomphe.
Regardez, je vous prie, mon Sauveur, dans cette triomphante journée en laquelle il fait son entrée dans la ville de Jérusalem, peu de jours devant qu'il mourût. Il était monté sur un âne : ah ! fidèles, n'en rougissons pas. Je sais bien que les grands de la terre se moqueraient d'un si triste et si malheureux équipage ; mais Jésus n'est pas venu pour leur plaire ; et quoi que puisse penser la folle arrogance des hommes, cet équipage d'humilité est certes bien digne
' Joun. XIII, 31.
* Tract. LXiii, in Joan. n» 2, t. x, part, ii, col. G70.
d'un roi qui est venu au monde pour fouler aux pieds ses grandeurs. Ce n'est pas là toutefois ce que je vous veux faire considérer.
Jetez, jetez les yeux sur ce concours de peuple de toutes les conditions et de tous les âges, qui accourent au-devant de lui, des palmes et des rameaux à la main, en signe de réjouissance, et qui, pour faire paraître leur zèle à ce nouveau prince, dans une si sainte cérémonie, font retentir l'air de leurs cris de joie : a Béni soit, disaient-ils, le Fils (( de David; vive le roi d'Israël! » Ilo^anna Filio David; bened'Ctus qui venit in noniine iJoiiiini, rex hrael^. Et parmi ces bienheureuses acclamations il entre dans Jérusalem. Quel est ce nouveau procédé, si éloigné de sa conduite ordinaire ? et depuis quand, je vous prie, aime-t-il les applaudissements, lui qui, étant cherché autrefois par une grande multitude de gens qui s'étaient ramassés des villes et des bourgades voisines, en résolution de le faire roi, comme je vous le rapportais tout à l'heure, s'était retiré tout seul au sommet d'une haute montagne, pour éviter leur rencontre ? Il entend aujourd'hui tout ce peuple qui l'appelle hautement son roi; les pharisiens jaloux l'avertissent d'imposer silence à cette populace échauffée : « Non, non, (( répond mon Sauveur ; les pierres le crieront, si ceux-ci a ne le disent pas assez haut : » SUd tacuerint, lapides clnmabunt ^.
Que dirons-nous, je vous prie, d'un changement si inopiné? Il approuve ce qu'il rejetait ; il accepte aujourd'hui une royauté qu'il avait autiefois refusée. Ah! n'en cherchez point d'autre cause ; c'est qu'à cette dernière fois qu'il entre dans Jérusalem, il y entre pour y mourir ; et mourir à mon Sauveur, c'est régner. En effet, quand est-ce qu'on
< Mnttli. XXI, 0. Jonu, xii, V^.
2 Lvr. XIX, 40.
l'a VU paraître avec une contenance plus ferme et avec un maintien i lus auguste que dans le temps de sa passion ? Que je me plais de le Voir devant le tribunal de Pilate, bravant, pour ainsi dire, la majesté des faisceaux romains par la générosité de son silence ! Que Pilate rentre tant qu'il lui plaira au prétoire, pour interroger le Sauveur, il ne satisfera qu'à une seule de ses questions. Et quelle est cette question, mes frères? Admirez les secrets de Dieu. Le président romain lui demande sll est véritable qu'il soit roi; et le Fils de Dieu aussitôt, ayant ouï parler de sa royauté, lui qui n'avait pas encore daigné satisfaire à aucune des questions qui lui étaient faites par ce juge trop complaisant, ni même l'honorer d'un seul mot: « Oui, (( certes, je suis roi, » lui dit-il d'un ton grave et majestueux : Tu dicis : (pda rex sum ego * : parole qui jusqu'alors ne lui était pas encore sortie de la bouche.
Considérez, s'il vous plaît, son dessein. Ce qu'il n'a jamais avoué parmi les applaudissements des peuples qui étaient étonnés et du grand nombre de ses miracles, et de la sainteté de sa vie, et de sa doctrine céleste, il commence à le publier hautement, lorsque le peuple demande sa mort par des acclamations furieuses. Il ne s'en est jamais découvert que par figures et par paraboles aux apôtres, qui recevaient ses discours comme paroles de vie éternelle : il le confesse niiment au juge corrompu qui, par une injuste sentence, le va attacher à la croix. Il n'a jamais dit qu'il fût roi, quand il faisait des actions d'une puissance divine; et il lui plaît de le déclarer, quand il est prêt de succomber volontairement à la dernière des infirmités humaines. N'est-ce pas faire les choses fort à contre-temps? et néanmoins c'est la sagesse éternelle qui a disposé tous les temps. Mais, ô merveilleux contre-temps ! ô secret admirable de la Providence !
' Joati. xviir, 37.
Je vous entends, ô mon roi Sauveur ! C'est que vous mettez votre gloire à souffrir pour l'amour de vos peuples ; et vous ne voulez pas que l'on vous parle de royauté que dans le même moment auquel par une mort glorieuse vous allez délivrer vos misérables sujets d'une servitude éternelle. C'est alors, c'est alors que vous confessez que vous êtes roi. Bonté incroyable de notre roi ! que le ciel et la terre chantent à jamais ses miséricordes! Et vous, ô fidèles de Jésus-Christ ! bienheureux sujets de mon roi Sauveur, ô peuple de conquête que mon prince victorieux a acquis au prix de son sang, par quel amour et par quels respects pourrez-vous dignement reconnaître les libéralités infinies d'un roi si clément et si généreux?
Certes, je ne craindrai pas de le dire, ce ne sont ni les trônes, ni les palais, ni la pourpre, ni les richesses, ni les gardes qui environnent le prince, ni cette longue suite de grands seigneurs, ni la foule des courtisans qui s»'empressent autour de sa personne ; non, non, ce ne sont pas ces choses que j'admire le plus dans les rois. Mais quand je considère cette infinie multitude de peuples qui attend de leur protection son salut et sa liberté ; quand je vois que dans un État policé, si la terre est bien cultivée, si les mers sont libres, si le commerce est riche et fidèle, si chacun vit dans sa maison doucement et en assurance, c'est un effet des conseils et de la vigilance du prince : quand je vois que, comme un soleil, sa munificence porte sa vertu jusque dans les provinces les plus reculées, que ses sujets lui doivent les uns leurs honneurs et leurs charges, les autres leur fortune ou leur vie, tous la sûreté publique et la paix, de sorte qu'il n'y en a pas un seul qui ne doive le chérir comme son père ; c'est ce qui me ravit, chrétiens, c'est en quoi la majesté des rois me semble entièrement admirable : c'est en cela que je les reconnais pour les vivantes images de Dieu qui se plaît de remplir le ciel
et la terre des marques de sa bonté ; ne laissant aucun endroit de ce monde, vide de ses bienfaits et de ses largesses.
Eh! dites-moi, je vous prie, dans quel siècle, dans quelles histoires, dans quelle bienheureuse contrée a-t-on jamais vu un monarque, je ne dis pas si puissant et si redoutable, mais si bon et si bienfaisant que le nôtre? Le règne de notre prince, c'est notre bonheur et notre salut. « Ce qu'il daigne régner sur nous, c'est clémence, c'est « miséricorde ; ce ne lui est pas un accroissement de « puissance, mais c'est un témoignage de sa bonté : » dignatio est^ non promotio ; miserationis indicium, non potes tatis auqmentum, dit l'admirable saint Augustin ^. Regardez cette vaste étendue de l'univers ; tout ce qu'il y a de lumières célestes, toutes les saintes inspirations, toutes les vertus et les grâces, c'est le sang du prince Sauveur qui les a attirées sur la terre. Autant que nous sommes de chrétiens, ne publions-nous pas tous les jours que nous n'avons rien que par lui ?
Ce peuple merveilleux, que Dieu en sa bonté a répandu parmi tous les autres, peuple qui habite en ce monde et qui est étranger en ce monde, qui trafique en la terre afin d'amasser dans le ciel : fidèles, vous m'entendez, c'est du peuple des élus que je parle, de la nation des justes et des gens de bien : que ne doivent-ils pas au Sauveur ? Tous les particuhers de ce peuple, depuis l'origine du monde jusqu'à la consommation des siècles; voyez quelle grande étendue! ne crient-ils pas jour et nuit et de toutes leurs forces à notre brave libérateur : C'est vous qui avez brisé nos fers, c'est vous qui avez ouvert nos prisons; votre mort nous a délivrés et de l'oppression et de la tyrannie ; votre sang nous a rachetés de la damnation éternelle. Par
* Tract. Li, in Joan. n» 4, t. m, part, ii, col. 636.
VOUS nous vivons, par vous nous respirons, par vous nous espérons, par vous nous régnons. Car la munificence de notre prince passe à un tel excès de bonté, qu'il fait des monarques de tous ses sujets ; il ne veut voir en sa cour que des têtes couronnées.
Écoutez, écoutez le bel bymne des vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, qui représentent, à mon avis, toute l'universalité des fidèles deTAncien et du Nouveau Testament : douze pour les douze premiers patriarches, et les pères de la synagogue ; et douze pour les douze apôtres, princes et fondateurs de l'Église. Ils sont rois, ils sont couronnés, et chantent avec une joie incroyable les louanges de l'Agneau sans tache, immolé pour l'amour de nous. « 0 Agneau immolé ! disent-ils, vous nous avez rachetés « en votre sang, vous nous avez faits rois et sacrificateurs « à notre Dieu, et nous régnerons sur la terre ! » Ft re- (jnahimus super terrain ^ 0 Dieu éternel ! Chrétiens, quelle est la merveille de cette cour? Toutes les grandeurs humaines oseraient-elles paraître devant une telle magnificence ? Cet ancien admirateur de la vieille Rome ^ s'étonnait d'avoir vu dans cette ville-maîtresse autant de rois, disait-il, que de sénateurs. Mes frères, notre Dieu toutpuissant nous appelle à un bien autre spectacle, dont nous ferons nous-mêmes partie. Dans cette cour vraiment royale, dans cette nation élue, dans cette cité triomphante que Jésus a érigée par sa mort, je veux dire dans la sainte Église : je ne dis pas que nous y voyions autant de rois que de sénateurs; mais je dis que nous y devons 01 re autant de rois que de citoyens. Qm a jamais ouï parler d'une telle chose ? C'est tout un peuple de rois que Jésus a ramassés par son sang, que Jésus sauve, que Jésus cou-
* Apoc. V, 10.
2 Cyiiéas, ambassadeur de Pyrrhus : voyez Phdnrrh. Vit. parull . m J'ijrrh. et Fior. lio: liom. Iiîi. i, cap. wiii. {É ht. de D:f'oris.)
DE NOTRE-SIilGNEUR. ^ 407
ronne, qu'il fait régner en régnant sur eux, parce que « servir notre Dieu, c'est régner : » Servire Deo, regnarç eH 1. 0 royauté auguste du roi Sauveur, qui partage sa couronne avec les peuples qu'il a rachetés I ô mort vraiment glorieuse, ô sang utilement répandu, ô noble et magnifique conquête !
Quelques louanges que nous donnions aux victorieux, il ne laisse pas d'ôtre véritable que les guerres et les conquêtes produisent toujours beaucoup plus de larmes qu'elles ne font naître de lauriers. Considérez, je vous prie, fidèles, les César et les Alexandre, et tous ces autres ravageurs de provinces que nous appelons conquérants : Dieu ne les envoie sur la terre que dans sa fureur. Ces braves, ces triomphateurs, avec tous leurs magnifiques éloges, ils ne sont ici -bas que pour troubler la paix du monde par leur ambition démesurée. Ont-ils jamais fait une guerre si juste, oii ils n'aient opprimé une infinité d'innocents ? Leurs victoires sont le deuil et le désespoir des veuves et des orphelins. Ils triomphent de la ruine des nations et de la désolation publique. Ah ! qu'il n'est pas ainsi de mon prince ! c'est un capitaine Sauveur, qui sauve les peuples parce qu'il les dompte ; et il les dompte en mourant pour eux. il n'emploie ni le fer ni le feu pour les subjuguer : il combat par amour; il combat par bienfaits, par des attraits tout-puissants, par des charmes invincibles.
Et c'est ce qu'explique divinement un excellent passage du psaume quarante-quatrième, que je tâcherai de vous exposer. Renouvelez, s'il vous plaît, vos attentions. Le prophète en ce lieu considère Notre-Seigneur comme un prince victorieux; et voyant en esprit qull devait assujettir sous ses lois un si grand nombre de peuples rebelles, il l'invite à prendre ses armes. « Mettez votre épée, lui dit-il, ô mon
1 s. Léo. Ep. ad Demctrind. cap. i.
u brave et valeureux capitaine : )> Accingere gladio tuo super fémur tuum *. Et incontinent, comme s'il eût voulu corriger son premier discours par une seconde réflexion (ce sont les mouvements ordinaires de l'expression prophétique) : « Non, non, ce n'est pas ainsi, ô mon prince, ce (( n'est pas par les armes qu'il vous faut établir votre em- (( pire. » Comment donc? « Allez, lui dit-il, allez, ô le « plus beau des hommes, avec cette admirable beauté, (( avec cette bonne grâce qui vous est si naturelle, » specie tua et pulchritudine tua "^ ; « avancez, combattez et régnez ; » intende, prospère procède et régna '^. Puis il continue ainsi son discours : « Que les flèches du Puissant sont perçantes ! (( tous les peuples tomberont à ses pieds. Ses coups portent « tout droit au cœur des ennemis de mon roi : » Sagittœ Potentis acutœ *. Après quoi il élève les yeux à la majesté de son trône et à la vaste étendue de son empire : Sedes tun] Deus, in sœculani sœculi ^ : « Votre trône, ô grand Dieu, est <( établi es siècles des siècles ; » et le reste. Et que veut dire ce règne ? quelle est cette victorieuse beauté ? que signiflent ces coups, et ces flèches, et ces peuples blessés au cœur? C'est ce qu'il nous faut expliquer, avec l'assistance divine, par une doctrine toute chrétienne, toute prise des livres sacrés et des écritures apostohques.
Mais, fidèles, je vous avertis, que vos esprits ne soient point occupés d'une vaine idée de beauté corporelle, qui certes ne méritait pas d'entretenir si longtemps Li méditation du prophète. Suivez, suivez plutôt ce tendre et affectueux mouvement de l'admirable saint Augustin. (( Pour moi, dit ce grand personnage, quelque part où je
1 Ps. XLIV, 4.
3 loùL 7.
* Jôid. cxix, 4.
'^ lOid. XLiv, S.
(( voie mon Sauveur, sa beauté me semble charmante. Il « est beau dans le ciel, aussi est-il beau dans la terre ; « beau dans le sein do son Père, beau entre les bras de c( sa mère. Il est beau dans les miracles, il ne l'est pas moins « parmi les fouets. Il a une grâce non pareille, soit qu'il « nous invite à la vie, soit que lui-même il méprise la mort. « Il est beau jusque sur la croix, il est beau môme dans le « sépulcre : » P ah: lier in cœlo, puicher in terra ;... pulcher in miracuhs, pulcher in fîugellis ; pulcher invitans ad vilam, pulcher non curans mortem;,.. pulcher in ligno, pulcher in sepulcro. Que les autres, dit-il, en pensent ce qu'il leur plaira; mais pour nous autres croyants, a partout [où] il « se présente h nos yeux, il est toujours beau en perfec- (i tion: » Nobis credentibus uhique sponsus pulcher occurrat^.
Surtout, il le faut avouer, chrétiens, quoi que le monde Yîroie de sa passion, quoique ces membres cruellement déchirés et cette pauvre chair écorchée fasse presque soulever le cœur de ceux qui approchent de lui ; quoique le prophète Isaïe ait prédit que dans cet état il ne serait pas reconnaissable, qu'il n'aurait plus ni grâce, ni môme aucune apparence humaine : Non est species ei, neque décor; vidimus eum;et non erat aspectus ^ : toutefois c'est dans ces linéaments effacés, c'est dans ces yeux meurtris, c'est dans ce visage qui fait horreur, que je découvre des traits d'une incomparable beauté. Sa douleur a non-seulement de la dignité, elle a de la grâce et de l'agrément.
Mais peut-ôtre vous me direz : Quelle étrange imagination de chercher sa beauté parmi ses souffrances, qui ne lui laissent pas même la figure d'homme î que ne la regardez-vous bien plutôt dans sa merveilleuse transfiguration, ou dans sa résurrection glorieuse? Écoutez, et comprenez
1 In Pi-. xLiv, no 3, t. ix, col. 382.