‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 39 sur 76 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

4i0 POUR LA CIRCONCISION

ma pensée, et vous verrez que celte beauté est incomparable pour nous. Un soldat est couvert de grandes blessures qui semblent lui déshonorer le visage. Les délicats peutêtre détourneront la vue de dessus ces plaies; mais le piince les trouvera belles, parce que c'est pour son service qu'il les a reçues : ce sont de belles marques; ce sont des cicatrices honorables, que la fidélité pour son roi et l'amour de la patrie embellit.

Donc, ô fidèles de Jésus-Christ, que les ennemis démon m:iître trouvent de la difformité dans ses plaies, certes je ne le puis empêcher. Mais a pour nous autres croyants, » 7}o(ns credentibus, comme disait tout à Iheure saint Augustin; pour moi qui suis assuré que c'est pour l'amour de moi qu'il est ainsi couvert de blessures, je ne puis être de leur sentiment. La véritable beauté de mon maître ne lui peut être ravie : non, non, ces cruelles meurtrissures n'ont pas défiguré ce visage ; elles l'ont embelli à mes yeux. Si les blessures des sujets sont si belles aux yeux du prince, dites-moi ; les blessures du prince, quelles doivent-elles être aux yeux des sujets? Celles-ci sont mes délices ; je les baise, je les arrose de larmes. L'amour que mon roi Sauveur a pour moi, qui a ouvert toutes ses plaies, y a répandu une certaine grâce qu'aucun autre objet ne peut égaler, un certain éclat de beauté qui transporte les âmes fidèles. Ne voyez-vous pas avec combien de douces complaisances elles y demeurent toujours attachées? Ce leur est un supplice, que de les arracher de cet aimable objet. De là sortent ces flèches aiguës que David chante dans notre psaume ; de laces traits de flamme invisible « qui percent les cœurs « jusqu'au vif : » In corda inimicorum vpgis : a tellement (' qu'ils ne respirent plus autre chose que Jésus crucifié, » « l'imitation de l'Apôtre : Nonjudicavime scirealiqmdinter vus nisi Jesum Christum et Imnc crucifxum *. C'est ainsi

1 1. Cor. n, 2.

DE NOTRE-SEIGNEUIl. A\\

que le roi Jésus se plaît de régner dans les cœurs.

C'est pourquoi je ne m'étonne pas si je vois dans sa passion que des marques de sa royauté. Oui, malgré la rage de ses bourreaux, ces épines font un diadème qui couronne sa patience ; ce roseau fragile devient un sceptre en ses mains ; cette pourpre ridicule, dont ils le couvrent, se changera en pourpre royale sitôt qu'elle sera teinte du sang de mon maître. Lorsque j'entends le peuple crier que le Sauveur mérite la mort à cause qu'il s'est fait roi : certes, dis-je incontinent en moi môme, ces furieux disent mieux qu'ils ne pensent; car mon prince doit régner par sa mort. Quand il porte lui-môme sa croix sur ses épaules innocentes, tout autre qu'un chrétien serait étonné de son impuissance ; mais le fidèle se doit souvenir de ce qu'a dit de lui Isaïe, que « sa domination, sa principauté est mise (( sur son épaule : )> Principatus super humerum ejus ^. Qu'est-ce à dire, cet empire et cette principauté sur ses épaules? ah! ne l'entendez-vous pas? c'est sa croix. C'est ainsi que l'explique Tertullien, dans le livre contre les Juifs 2. Sa croix, c'est son sceptre ; sa croix, c'est son bâton d'ordonnance : c'est elle qui rangera tous les peuples sous l'obéissance de Notre-Seigneur.

Et n'avez-YOus jamais pris la peine de considérer ce beau titre que les ennemis de mon maître attachèrent au-dessus de sa croix, Jésus de Nazareth, Roi des Juifs, écrit en gros caractères, et en trois sortes de langues, afin que la chose fût plus connue? Il est vrai que les Juifs s'y opposent ; mais Pilate l'écrit malgré eux. Qu'est-ce à dire ceci, chrétiens? Ce juge corrompu avait envie de sauver mon maître, et il ne l'a condamné que pour plaire aux Juifs : les mêmes Juifs le pressent de changer ce titre ; il le refuse.

1 [s. IX, G.

2 Adc. Jud. n' 10.

il tient ferme, il n'a plus de complaisance pour eux. Quoi ! cet homme si complaisant, qui livre un innocent à la mort de crainte de choquer les Juifs, commence à devenir résolu pour soutenir trois ou quatre mots qu'il avait écrils sans dessein, et qui paraissaient de si peu d'importance ! Remarquez tout ceci, s'il vous plaît : il est lâche et ferme, il est mou et résolu dans la même affaire, à l'égard des mêmes personnes. Grand Dieu I je reconnais vos secrets : il fallait que Jésus mourût en la croix, il fallait que sa royauté fût écrite au haut de la croix. Pilate exécute le premier par sa complaisance, et l'autre par sa fermeté. « 0 « vertu ineffable de l'opération divine ! même dans le « cœur des ignorants ! s'écrie en cet endroit l'admirable « saint Augustin ^. Ils ne savent tous ce qu'ils disent, et (( ils disent tous ce que veut mon Sauveur. » Une secrète vertu s'empare invinciblement de leur âme, et, malgré leurs méchantes intentions, exécute de très-sages et très-salutaires conseils.

Caïphe, en plein conseil de pharisiens, parlant de Notre- Seigneur, dit qu'il « est expédient qu'il meure, afm que (( toute la nation ne périsse pas. » Sa mort empêchera donc toute la nation de périr : il est donc le Sauveur de toute la nation, remarque très à propos l'évangéUste saint Jean 2. Merveilleux jugement de Dieu ! il pensait prononcer l'arrêt de sa mort, et il faisait une prophétie de sa gloire. Le même arriva à Pilate : il condamne le Fils de Dieu à la croix ; et, voulant écrire selon la coutume la cause de son supplice, il dresse un monument à sa royauté. Tant il est vrai que Dieu a des ressorts infaillibles pour tourner où il lui plaît les cœurs de ses ennemis, et les faire concourir, malgré qu'ils en aient, à l'exécution de ses volontés ! Parce

1 Tract, cxvii, in Joan, ii" 6, t. \n, part, ii, col. 798.

2 Joan, XI, 60, 52.

que le règne du Sauveur devait commencer à la croix, il plaisait à notre grand Dieu que sa royauté y fût attestée par une écriture publique, et de l'autorité du gouverneur de la province, qui servira, sans y penser, à la providence divine.

Écrivez donc, ô Pilate, les paroles que Dieu vous dicte, et dont vous n'entendez pas le mystère. Quoi que l'on vous puisse alléguer, gardez-vous de changer ce qui est déjà écrit dans le ciel : que vos ordres soient irrévocables, .parce qu'ils sont faits en exécution d'un arrêt immuable du Tout-Puissant. Que la royauté de Jésus soit écrite en langue hébraïque S qui est la langue du peuple de Dieu; et en la langue grecque, qui est la langue des doctes et des philosophes; et en la langue romaine, qui est celle de l'empire et du monde. Et vous, ô Grecs, inventeurs des arts ; vous, ô Juifs, héritiers des promesses ; vous, Romains, maîtres de la terre, venez lire cet admirable écriteau : lléchissez le genou devant votre roi. Bientôt, bientôt vous verrez cet homme, abandonné de ses propres disciples, ramasser tous les peuples sous l'invocation de son nom. Bientôt arrivera ce qu'il a prédit autrefois, qu'étant élevé hors de terre, il attirera tout à soi, et changera l'instrument du plus infâme supplice en une machine céleste, pour enlever tous les cœurs : Et ego, cum exaltatus fuero a terra, omnia traham ad meipsum 2. Bientôt les nations incrédules, sur lesquelles il étend ses bras, viendront recevoir parmi ses embrassements paternels cet aimable baiser de paix qui, selon les prophéties anciennes, les doit réconcilier au vrai Dieu qu'elles ne connaissaient pas. Bientôt ce crucifié sera « couronné d'honneur et de gloire : « à cause que, par la grâce de Dieu, il a goûté la mort pour

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