II
que la puissance des rois est un rayon de la pui^^sance divine si naturellement libérale.
Mais j'ajoute que cette puissance est universelle; et c'est, fidèles, cette différence qui distingue le souverain d'avec les sujets. Les libéralités particulières sont nécessairement limitées; c'est le privilège du prince de pouvoir étendre ses bienfaits par tout son empire : il montre l'éminence de sa dignité par l'étendue de son influence. Ainsi, Dieu a mis le soleil dans une place si élevée au-dessus de nous, pour réjouir par sa vertu toute la nature. L'action du prince, occupé à faire du bien à ses peuples, me montre sa grandeur et son abondance : c'est le caractère de la royauté, c'est ce qui fait la majesté des monarques ; et par là vous pouvez comprendre quelle est la royauté du Sauveur Jésus.
S'il est vrai que la royauté, c'est une puissance de faire du bien ; si le salut qui mène avec lui la paix, l'abondance, la félicité, est un bien si considérable qu'il est capable de rassasier jusques aux désirs les plus vastes; qui ne voit rien qu'il n'est plus digne d'un roi que de s'établir en sauvant son peuple ? Et nous en lisons un très-bel exemple dans les Écritures sacrées. Lorsque Saûl entendant les glorieux éloges que tout le monde donnait à David : a Saiil en a défait mille, et David dix mille ^; il a (( frappé le Philistin, et a ôté l'opprobre d'Israël: » aussitôt il s'écria tout troublé : « Après cet éloge, dit-il, il (( ne lui manque plus rien ({ue le nom de roi -. » Comme s'il eût dit : On me dépouille de ma royauté, puisqu'on m'ôte la gloire de garder mes peuples; on transfère l'honneur royal à David, en reconnaissant que c'est lui qui sauve, et il ne lui en manque plus que le titre. Tant il
' I. Reg. wiii, 7.
2 iLid. 8.
est véritable, ô fidèles, que c'est le propre des rois de sauver. C'est pourquoi le prince Jésus, en venant au monde, considérant que les prophéties lui promettent l'empire de tout l'univers, il ne demande point à son Père une maison riche et magnifique, ni des armées grandes et victorieuses, ni enfin tout ce pompeux appareil dont la majesté royale est environnée. Ce n'est pas ce que je demande, ô mon Père I Je demande la qualité de Sauveur, et l'honneur de délivrer mes sujets de la misère, de la servitude, de la damnation éternelle. Que je sauve seulement, et je serai roi. 0 aimable royauté du Sauveur des âmes !
Ces vérités étant supposées, venez maintenant adorer, mes frères, l'auguste monarchie du Sauveur des âmes; et parce que mes sentiments sont trop bas pour vous exprimer une telle gloire, écoutez de la bouche de saint Augustin ce qu'il en a appris dans les Écritures : « Ne nous a imaginons pas, dit ce grand docteur, que ce soit un « avantage pour le Roi des anges d'être fait aussi le prince « des hommes. Le règne qu'il lui plaît établir sur nous, a c'est la paix, c'est la liberté, c'est la vie et le salut de ses «peuples. Il n'est pas roi, poursuit il encore, ni pour «exiger des tributs, ni pour lever de grandes armées; <( mais il est roi, dit ce saint évêque, parce qu'il gouverne (( les âmes, parce qu'il nous procure les biens éternels, <( parce qu'il fait régner avec lui ceux que la charité « soumet à ses ordres. » Et enfin il conclut ainsi : « Le « règne de notre Prince, c'est notre bonheur; ce qu'il « daigne régner sur nous, c'est clémence, c'est miséri- « corde ; ce ne lui est pas un accroissement de puissance, « mais un témoignage de sa bonté : » Dignatio est, non promotio;^ miser ationis ïndicmm, non poiestatis auçjmenlum K
' Tract. Li, in Joan. n° 4, t. m, part, ii, col. G35.
Mais, fidèles, d'où savons nous que tels sont les sentiments de notre monarque ? Écoutons l'Écriture sainte ; écoutons, et que nos cœurs s'attendrissent en contemplant la miséricorde infinie de Jésus notre souverain très-aimable. Je remarque dans son Évangile une chose très consi dérable : c'est que jamais il n'a confessé qu'il fût roi, que devant le tribunal de Pilate, et il le fait dans des circonstances qui sont dignes d'être observées ^...
Qui ne vous louerait, ô mon Prince? qui n'admirerait vos bontés? Que le ciel et la terre chantent à jamais vos miséricordes ! Que vos fidèles célèbrent éternellement la magnificence de votre règne î Quel empire est mieux acquis que le vôtre, puisqu'on ne voit parmi vos sujets que des captifs que vous avez délivrés, des pauvres que vous avez enrichis, des misérables que vous rendez bienheureux, des esclaves que votre bonté a changés en rois ?
Mais, fidèles, ce n'est pas assez de contempler la gloire de notre Prince : elle est si grande et si éclatante, qu'elle n'a pas besoin d'être relevée par nos paroles; mais elle veut être honorée par nos actions. Faisons donc cette réfiexion chrétienne sur les vérités que j'ai annoncées. Chaque monarchie a ses droits, selon la qualité des monarques : ainsi nous devons régler nos devoirs sur le titre de notre Prince. Or, je vous demande, mes frères, que ne doivent pas des peuples sauvés à un roi Sauveur? Considère, ô peuple sauvé, que, si l'on fa sauvé, tu étais perdu; et si l'on t'a sauvé tout entier, tu étais perdu tout entier ; et si tu étais perdu tout entier, tu te dcis aussi tout entier à celui par qui tu subsistes. Et cependant tu oublies Jésus; ou les affaires ou les débauches, ou les vains empressements de la terre t'enlèvent entièrement à Jésus. Du moins ne sens-tu pas en ta conscience que tu, crois faire
1 Voyez le sermon précédent.
beaucoup de te partager? Jésus aura ce quart d'heure, etc. ; mais le cœur n'est à lui qu'à demi et, nj étant qu'à demi, il n'y est point du tout.
S'il y a quelque chose en nous dont Jésus ne soit pas Sauveur, je veux qu'il nous soit permis de le réserver. Mais si nous voulons avoir la consolation de croire qu'il a sauvé tout ce que nous sommes, pourquoi ne voulons-nous pas avoir la justice de lui donner aussi tout ce que nous sommes? Eh! ne voyons-nous pas qu'étant le Sauveur, et ne voulant régner que comme Sauveur, nous ne lui donnons rien qu'afm qu'il le sauve ? Quelle est notre ingratitude et notre folie, si nous nous soulevons tous les jours contre ce roi de miséricorde, dont le règne est notre salut ; si, au heu de nous joindre aux pieux enfants qui présentent des palmes à notre Sauveur : « Vive, disaient-ils, le Fils de David; béni soit le a roi d'Israël \ » nous embrassons le parti rebelle des séditieux de la parabole, en nous écriant avec eux : » Nous ne voulons point « qu'il règne sur nous 2?» Car oserions nous dire qu'il règne sur nous, puisque nous foulons aux pieds tant de fois les saintes maximes de son Évangile ? Quelle illusion ! quelle moquerie ! Nous disons qu'il est notre roi, et nous méprisons ses commandements. Nous nourrissons des inimitiés implacables, et nous nous disons les sujets du Roi pacifique. Nous brûlons de convoitises brutales, et nous voulons être à l'Époux des vierges. Notre âme est enivrée des plaisirs du monde, et nous servons un roi couronné d'épines.
Retournons, retournons, fidèles, à Tempire du roi Sauveur. Refuser un prince qui sauve, c'est renoncer ouvertement au salut. Imprimons bien avant en notre pensée que nous sommes un peuple sauvé, afm qu'ayant toujours
1 Matlh. XXI, 15.
2 Luc. XIX, 14.
en notre mémoire les misères dont Jésus-Christ nous a délivrés, nous apprenions que nous n'avons rien que par la miséricorde du libérateur. Et puisque le prince qui nous a sauvés, non-seulement nous tire de la servitude, mais encore nous rend participants de sa royauté, rougissons de retomber dans les fers, nous que Jésus-Christ a faits rois. Ne jetons pas aux pieds de Satan la couronne que Jésus a mise sur nos têtes. Puisque la bonté du Sauveur nous a non-seulement affranchis, mais en quelque façon déjà couronnés, concevons qu'il est indigne de nous de servir ce divin monarque dans la servilité de la crainte. Servons-le donc, fidèles, dans la liberté de la sainte dilection^; servons-le d'une affection libérale, puisqu'il ne demande que notre amour pour le prix de ses travaux et de ses conquêtes. Mais afin que vous compreniez ma pensée qui ne tend qu'à l'édification de vos âmes, il faut que je déduise par ordre quelques propositions importantes.
La première proposition, c'est que le Fils de Dieu surmontant le monde devait principalement surmonter les cœurs. C'est ce qui nous est prophétisé manifestement dans le psaume où David parle de lui en ces termes : Sagittœ Potentis acutœ 2 : <( Les flèches du Puissant sont « perçantes; les peuples tomberont à ses pieds; ses coups (( donnent tout droit au cœur des ennemis de mon roi. » Par où vous voyez, chrétiens, que le roi dont parle cette prophétie, c'est-à-dire, sans difficulté le Sauveur des âmes, devait principalement subjuguer les cœurs. Et la raison
ï On trouve sur l'enveloppe du manuscrit original ces paroles écrites de la main de lîossuet, qui ont rapport à ce qu'il dit ici : « Agir en «< amis, en rois, non en esclaves, par la charité. C'est elle qui nous « fait agir royalement : » regium mandatum, regalem legem. Jac. 11, 8. {Édit. de Défovis.)
-' Ps. XLIV. T.
en est évidente. Car le Fils de Dieu est venu au monde pour dompter les peuples rebelles, qui s'étaient révoltés contre Dieu son Père. Et quand je cherche la rébellion par laquelle nous nous soulevons contre Dieu, je trouve infailliblement qu'elle est dans le cœur. Gène sont pas nos bras ni nos mains qui s'élèvent insolemment contre Dieu; c'est le cœur qui s'enfle au dedans, c'est lui qui murmure, c'est lui qui résiste : Dixit insipiens in corde suo : Non est Dens i : a L'insensé a dit en son cœur : 11 n'y a point de a Dieu. » L'insensé combat contre Dieu; et voyant bien qu'il ne le peut détruire en effet, il tâche de le détruire du moins en son cœur. La rébellion est donc dans le cœur. Et c'est pourquoi le même prophète qui a remarqué que c'est là que se nourrit la rébellion, nous apprend aussi que c'est là que portent les coups du victorieux : In corda inimicorum régis. C'est ce qui fait dire à saint Augustin que les peuples que Jésus surmonte tombent dans le cœur. Qu'est-ce à dire, tomber dans le cœur? (( C'est dans le cœur qu'ils s'élevaient contre lui, (( c'est dans le cœur qu'il les abaisse et les fait tomber : » Ibi se erigebant adversiis Christian, ibi Cadunt ante Christum 2.
D'où passant plus outre, je dis en second lieu avec le même saint Augustin, que pour abattre ses ennemis dans le cœur, il fallait qu'il les remplît de son saint amour. C'est alors que les cœurs tombent devant lui, saintement abaissés par la charité : Popidi sub te cadenfy nous dit le Psalmiste. De là vient que notre prophète arme les mains de son conquérant de flèches aiguës, qui signiflent les traits perçants par lesquels la charité pénètre les cœurs : Sagittœ Potentis acutœ. Et c'est ici, chrétien, que tu dois
• Ps\ LU, I.
2 Enar. in Ps. xliv, n» IB, t. iv, col. 389.
apprendre que si Jésus ne te touche au cœur, si tu ne brûles pour lui par un saint amour, tu ne pourras jamais être sa conquête. Car tu ne peux être sa conquête, jusqu'à ce que tu sois blessé par ses armes. Puis donc que les armes de notre Prince sont des flèches qui percent les cœurs, tant que tu le sers seulement par crainte, tant que le cœur n'est point blessé par le saint amour, tu n'es point la conquête du Sauveur des âmes. Or pour blesser les cœurs par amour, pour les gagner, pour les conquérir, il fallait que mon Prince répandît du sang. Et c'est ce qui achève mon raisonnement, et nous découvre le secret de la prophétie; c'est là que je découvre les charmes par les quel Jésus subjugue les cœurs.
De là vient que nous lisons dans son Évangile, que pendant le cours de sa vie il a toujours eu peu de sectateurs ; jusque-là que ses amis rougissaient souvent de se voir rangés sous sa discipline. Mais après qu'il a répandu son sang, tous les peuples peu à peu tombent à ses pieds, jusques aux terres les plus inconnues, jusques aux nations les plus inhumaines, que sa doctrine a civilisées. Rome, après s'être longtemps enivrée du sang de ses généreux combattants, Rome la maîtresse a baissé la tête, et a rendu plus d'honneur au tombeau d'un pauvre pêcheur, qu'aux temples de son Romulus. Les empereurs même les plus triomphants sont venus, au temps marqué par la Providence, rendre aussi leurs devoirs; ils ont élevé l'étendard de Jésus au-dessus des aigles romaines ; ils ont donné la paix à l'Église par toute l'étendue de l'empire.
Où êtes-vous maintenant, ô persécuteurs? Que sont devenus ces peuples farouches qui rugissaient comme des lions contre l'innocent troupeau de Jésus? « Ils ne sont (( plus, dit saint Augustin ; Jésus les a frappés dans le « cœur : Jésus a défait ses ennemis, et il en a fait des « amis : les ennemis sont morts, ce sont des amis qui sont
DE NOTRE-SEIGiNEUR. 441
« en leur place : » Ceciderunt; ex inimicis amici facti sunt ; inimici mortui sunt, amici vivunt i. Le sang répandu par amour a changé la haine en amour. 0 victoire vraiment glorieuse! qui se rend les cœurs tributaires; ô noble et magnifique conquête! ô sang utilement répandu!
Mais Unissons enfin ce discours par une dernière considération, par laquelle l'Apôtre nous fera comprendre combien nous sommes acquis au Sauveur des âmes par le sang qu'il a versé pour l'amour de nous. Nous ne sommes pas seulement au prince Jésus comme un peuple qu'il a gagné par amour, mais comme un peuple qu'il a acheté d'un prix infini; et remarquez « qu'il ne nous a pas ache- « tés, comme dit saint Pierre 2, ni par or, ni par argent, «ni par des richesses mortelles. » Car étant maître de l'univers, tout cela ne lui coûtait rien; mais parce qu'il nous voulait beaucoup acheter, il a voulu qu'il lui en coûtât. Et afin que nous entendions jusqu'à quel point nous lui sommes chers, il a donné son sang d'un prix infini. Entions profondément en cette pensée.
Tout achat consiste en échange. Vous me donnez, je vous donne, c'est un échange ; et dans cet échange, fidèles, ce que je reçois remplit la place de ce que je donne. L'achat n'est point une perte. Je me dessaisis, mais je ne perds pas; parce que ce que je reçois me tient lieu de ce que je donne. Gela est dans le commerce ordinaire. Qu'a donné Jésus pour nous acheter? il a donné sa vie, sa chair et son sang. Donc nous lui tenons lieu de sa vie ; nous ne sommes pas moins à lui que son propre corps et que le sang qu'il a donné pour nous acheter; et c'est pourquoi nous sommes ses membres. Belle et admirable manière d'acquérir les hommes ! Ah ! mes frères, élevons nos
' S. Aug. ubi supra.
2 1. l'etv I 18.
cœurs ; travaillons à nous rendre dignes de l'honneur que nous avons d'être à lui par une sorte d'union si intime. N'ôtons pas à Jésus le prix de son sang. Songeons à ce que . dit l'apôtre saint Paul : « Tous n'êtes pas à vous, nous (( dit-il; car vous avez été payés d'un grand prix ^. » Consacrons toute notre vie au Sauveur, puisqu'il l'a si bien acgetée; et comme il ne nous achète que pour nous sauver, parce qu'il ne nous possède que comme Sauveur, ne rompons pas un marché qui nous est si avantageux.
Considère, ô peuple fidèle, que nous appartenons au Seigneur Jésus par le droit de notre naissance. Étant donc à lui à si juste titre, puisqu'il nous paye encore, puisqu'il nous achète, comprenons que c'est notre amour qu'il veut acheter, parce que notre rébellion le lui a fait perdre. Qui ne vous aimerait, ô Jésus! qui ne vous donnerait un amour que vous exigez avec tant de force, que vous attirez avec tant de grâce, et enfin que vous couronnez avec une telle libéralité? Aimons donc Jésus de toute notre âme, aimons fortement, aimons constamment ; et ayons toujours en notre pensée, que l'amour que nous lui rendons est un amour gagné par le sang. C'est pourquoi résolvons-nous, chrétiens, à aimer Jésus-Christ parmi les souffrances. C'est aimer trop faiblement Jésus-Christ, que de ne souffrir rien pour l'amour de lui. Son amour paraît par son sang ; il ne reconnaît point d'amour qui ne soit marqué de sang tout comme le sien.
Mais quel sang lui donnerons-nous ? Irons-nous chercher bien loin des persécuteurs qui répandent notre sang pour l'amour de lui? non, fidèles, ce n'est pas là ma pensée. 11 n'est pas nécessaire de passer les mers, ni de visiter les peuples barbares. Si nous aimons assez Jésus-Christ, la foi inventive et industrieuse nous fera trouver un mar-
1 Cor. vr, 19, 20.
DE NOTRE-SEIGNEUR. 4i3
tyre au milieu de la paix du christianisme. Quand il nous exerce par les souffrances, si nous l'endurons chrétiennement, notre patience tient lieu de martyre. S'il met la main dans notre sang et dans nos familles, en nous ôtant des parents et des proches que nous chérissons, et que, bien loin de mumurer de ses ordres, nous sachions lui en rendre grâces ; c'est notre sang que nous lui donnons. Si nous lui offrons avec patience un cœur blessé et ensanglanté par la perte qu'il a faite de ce qu'il aimait justement ; c'est notre sang que nous lui donnons. Et puisque nous voyons, dans les saintes Lettres, que l'amour que nous avons des biens corruptibles est appelé tant de fois la chair et le sang; lorsque nous retranchons cet amour, qui ne peut être arraché que de vive force, de sorte que l'âme se sent comme déchirée par la violence qu'elle souffre, c'est du sang que nous donnons au Sauveur.
Quelques philosophes enseignent que c'est la même matière du sang qui fait les sueurs et les larmes. Je ne recherche pas curieusement si cette opinion est la véritable ; mais je sais que devant le Seigneur Jésus et les larmes et les sueurs tiennent lieu de sang. J'entends par les sueurs, chrétiens, les travaux que nous subissons pour l'amour de lui, non avec une nonchalance molle et paresseuse, mais avec un courage ferme et une noble contention. Travaillons donc pour l'amour de Dieu. Faut-il faire quelque établissement pour le bien des pauvres, se présente-il quelque occasion d'avancer la gloire de Dieu, d'employer des soins charitables au salut des âmes; faut-il résister généreusement aux entreprises de l'hérésie, afin qu'étant plus soumise elle devienne par conséquent plus docile, afin qu'étant plus humble elle devienne plus disposée à rendre les armes à la vérité: montrons de la vigueur et du zèle. Travaillons constamment pour l'amour de Dieu, et tenons pour chose assurée que les sueurs que répandra un si
beau travail, c*est du sang que nous donnons au Sauveur. Mais quel sang est plus agréable à Jésus que celui de la pénitence; ce sang que le regret de nos crimes tire si amoureusement du cœur par les yeux, c'est-à-dire, le sang des larmes amères, qui est nommé par saint Augustin ^ le sang de notre âme ; ce sang que nous versons devant Dieu, lorsque, repassant nos ans écoulés, dans l'amertume de notre cœur, nous pleurons sincèrement nos ingratitudes? c'est ce sang que nous devons au Sauveur. Présentons-le-lui devant ses autels, mêlons-le dans le sang de son sacrifice; portons-le à ces tribunaux de miséricorde, que l'infinie bonté du Sauveur érige dans les églises, pour purger nos fautes. Mais, fidèle, si c'est un sang que tu aies consacré au Seigneur Jésus, prends garde de ne l'ôter point de ses mains. Tu lui ôtes les larmes que tu lui as données, lorsque tu retournes au péché que tu as déjà pleuré plusieurs fois ; car alors tu improuves tes premières larmes, tu condamnes tes déplaisirs, tu te repens de ta pénitence. Ah ! Jésus n'improuve pas ce qu'il a fait une fois pour toi : au contraire, il le perpétue tous les jours
en quelque façon sur ses saints autels Serment de
fidélité au roi Jésus prêté au baptême : renouvelons-le devant Dieu ^.
1 Ser))). cccu, n" 7, t. v, col. 13ÔG
2 Voyez le sermon précédent.
TROISIEME SERMON
POUR LA
FÊTE DE LA CIRCONCISION
pnÊCHÉ LE iT.EMii-n joun DE l'an 1687 '.
Malice du péché, ses efïels. Étendue de nos maladies : trois grâces du Sauveur pour nous en délivrer : dispositions pour y répondre. Moyens d'assurer notre guérison.
Vocabis nomen ejus Jesum : ipse enim salvum faciet populum suum a peccatis eorum.
Vous lui donnerez le nom de Jésus c'est-à-dire, Sauveur : parce que c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. Matth. I, 21.
Si nous avions conservé les sentiments que Dieu avait mis d'abord dans notre nature, il ne faudrait aucun effort pour nous faire entendre que le péché est le plus grand de tous les maux ; et sans le secours des prédicateurs, notre conscience nous en dirait plus que tous leurs discours. Ce qui nous trompe, mes frères, ce qui fait que nous avons peine à donner au péché le nom de mal, c'est à cause qu'il est volontaire. Mais en cela notre erreur est visible, puis-
' A Paris, dans l'église de Saint-Louis des Jésuites, l'an 1G87,
qu'au contraire c'est de notre faute, qui est volontaire, que la peine, qui ne l'est pas, prend sa naissance : c'est pour venger le consentement que nous avons donné nous-mêmes à notre perte et à notre honte, que la mortalité, que les maladies, que l'enfer même et tous ses supplices viennent en foule nous accabler malgré nous Et quiconque sera le Sauveur des hommes, il doit uniquement s'attacher à ce principe volontaire et universel de tous nos maux. C'est pourquoi Dieu nous avertit que si aujourd'hui, parmi les douleurs de la circoncision, il donne à son Fils le nom de Sauveur, et relève par un si grand nom son humiliation ; c'est à cause qu'il doit sauver son peuple fidèle de ce grand mal du péché. D'autres ont porté ce beau nom pour avoir délivré le peuple ou d'une longue captivité, ou des périls de la guerre, ou des horreurs de la famine. Toute langue doit confesser que celui-ci est un Sauveur à meilleur titre ; puisqu'il ne vient pas nous sauver, comme les autres, des peines ou de quelques suites du péché : il vient nous sauver du péché même : et, attaquant le mal jusque dans sa source, il est le véritable Libérateur et le Sauveur par excellence. C'est, mes frères, en peu de paroles l'explication de mon texte, et c'est par là que le nom sacré de Jésus est au-dessus de tout nom. Je pourrais vous faire voir avec saint Paul qu'à ce nom tout genou lléchit dans le ciel, dans la terre et dans les enfers ^ et par ce moyen remplir vos esprits d'admiration et d'étonnement pour un nom si auguste et si magnifique. Mais j'aime mieux vous faire voir, par le propre sens de mon texte, qu'à ce nom le ciel et la terre sont remplis de joie, d'espérance, d'actions de grâces ; et que tout cœur doit être enflammé d'un saint amour : c'est à quoi je consacre tout ce discours. Et comme j'apprends de saint Paul que a nul ne peut même
1 Philip. iJ, 10.
(( nommer le Seigneur Jésus, que par la grâce du Saintce Esprit *, » je le demande humblement par l'intercession de la bienheureuse Yierge. Ave.
La rémission des péchés, le propre ouvrage du Sauveur, et la grâce particulière de la nouvelle alliance, se commence dans le baptême, se continue dans toute la vie et s'achève dans le ciel. C'est ce que saint Augustin nous explique par une excellente doctrine, en interprétant cette parole de saint Jean-Baptiste : « Voilà l'Agneau de Dieu ; (t voici celui qui ôte les péchés du monde ^. » Ces paroles de saint Augustin sont trop belles et trop précises pour n'être pas rapportées au commencement de ce discours, puisque aussi bien elles en sont tout le fondement : Toliit autem, et dimittendo quœ facta sunt... et adjuvando ne fiant, et perducendo advitam ubi fieri omnino nonpossint '^. « Jésus- « Christ ôte le péché, et parce qu'il nous le pardonne, (( lorsque nous y sommes tombés : » et dimittendo quœ facta sunt : (( et parce qu'il nous aide à n'y tomber plus : » et adjuvando ne fiant : « et parce qu'il nous conduit à la vie « bienheureuse, où nous ne pouvons plus y tomber ja- (( mais: » et perducendo ad vitam ii/n fieri omnino non possint.
Ainsi le règne du péché est entièrement détruit, et la grâce de notre Sauveur remporte sur cet ennemi une pleine victoire. Etaiin delà mieux entendre, [considérez,] mes frères, [que] quand nous nous livrons au péché, il a sa tache qui nous déshonore, et qui entraîne après elle la mort éternelle ; et lorsque le péché est effacé dans les âmes par la grâce du saint baptême, ou par celle de la pénitence, il y laisse encore ses appâts trompeurs et ses attraits qui nous tentent : et dans la plus grande vigueur de
> I. Cor. XII, 3.
2 Joan. ï, 29.
3 Op. imper f. cont. Jul. lib. ii, n» 84, t. x, col. 98G.
la résistance, si nous vivons sans péché, du moins sans ces péchés qui donnent la mort, nous ne vivon-s pas sans périls; puisque nous avons toujours en nous-mêmes cette liberté malheureuse et cette déplorable facilité de succomber à un mal si dangereux. Pour être notre Sauveur, et remplir toute l'étendue d'un titre si glorieux, il faut que le Fils de Dieu nous délivre de ces trois maux : il ôte le mal du péché, par la grâce qui nous le pardonne : il en réprime l'attrait, par la grâce qui nous soutient durant tout le cours de la vie : enfm il en arrache jusqu'cà la racine, et en ôte tout le péril par la grâce qui nous couronne et nous récompense. Tel' est Touvrage du Sauveur. Ah I mes frères, ftiisons le nôtre : à ces trois grâces, qu'il nous donne, doivent répondre de notre côté trois dispositions ; retenez-les, chréliens. Et si vous voulez jouir du salut qui vous est offert en Jésus -Christ, reconnaissez avant toutes choses avec amour et action de grâces, le pardon qui vous a été accordé ; combattez, sans vous relâcher jamais, l'attrait pernicieux qui vous porte au mal ; et aspirez de tout votre cœur à l'état heureux où vous n'aurez plus à craindre le poids intérieur d'aucune faiblesse. Voilà toute la vie chrétienne qui répond au nom adorable de Jésus Christ. Et, mes frères, je serai heureux si je puis vous imprimer dans le cœur ces trois vérités.
PREMIER POINT
Pour comprendre parfaitement ce que vous devez au Sauveur, comprenez avant toutes choses ce que c'est que le péché dont il vous délivre. Je ne veux pas ici, chrétiens, que vous regardiez dans le péché, ni la faiblesse qui le produit, ni hi honte qui l'environne, ni le sui)plice ailreux qui le suit de près ; non, non, pour le détester, je ne veux que vous attendiez, ni la sentence du Juge, ni la sanglante
DE NOTRE- SEIGNEUR. 'ti'-^
exécution de ce dernier jugement, ni le soulèvement universel des créatures unies pour venger l'outrage de leur Créateur, ni l'ardeur d'un feu dévorant, ou, comme l'appelle saint Paul, son émulation, ignis œmulatio S et cette force toujours renaissante qui s'irrite de plus en plus contre les méchants. Ce n'est point tout cela que je veux que vous remarquiez : ce que je voudrais vous faire entendre, c'est ce qui mérite tout cela; ce qui par conséquent est plus funeste, plus mauvais et plus digne de notre haine ; c'est-àdire, le dérèglement, l'iniquité, la laideur, la malice même du péché.
Et d'où vient cette laideur et cette malice qui le rend si digne d'exécration? il est aisé de l'entendre. C'est que l'homme est soumis par sa nature, et il doit être soumis par son choix à la volonté divine et à la raison éternelle qui en dirige la conduite ;il s'y doit unir de tout son cœur': carc'est ce qui le fait juste, ce qui le fait droit, ce qui le fait vertueux. Quand il pèche, il s'en détache : il préfère sa volonté à celle de Dieu; la volonté dépendante et subordonnée àla volonté souveraine; la volonté errante et défectueuse àla volonté toujours droite, qui est sa règle elle-même ; la volonté particuUère et qui se borne aussi à contenter un particulier, c'est à-dire soi-même, à la volonté première et universelle, par laquelle tout subsiste; où tout ce qui est, tout ce qui vit, tout ce qui entend, trouve son ordre, sa consistance, son repos. Il n\ a rien de plus indigne ni de plus inique, et il n'est pas possible de pousser plus loin, ni l:i rébellion contre Dieu, ni, ce qui en est une suite, la haine contre soi-même.
Yoilà sans doute de tous les maux le plus pernicieux, la rébellion contre Dieu : « Contre qui vous êtes-vous sou- (( levés? contre qui élevez-vous vos regards superbes? con-
i Hebr.
a trele saint d'Israël^ ! » Lahainecontre soi-même : « Celui « qui aime l'iniquité est ennemi de son âme 2. » Oui, chrétiens, tout pécheur est ennemi de son âme, corrupteur dans sa conscience de son plus grand bien, qui est l'innocence. Nul ne pèche qu'il ne s'outrage lui-même : nul n^attente à l'intégrité d'autrui, que par la perte de la sienne : nul ne se venge de son ennemi, qu'il ne porte le premier coup et le plus mortel dans son propre sein : et la haine, ce venin mortel de la vie humaine, commence sa funeste opération dans le cœur où elle est conçue, puisqu'elle y éteint la charité et la grâce. Parjure, qui voulais rendre le ciel complice de ta perfidie; ce dépôt de la bonne foi que Dieu avait confié à ta garde, mais que tu te ravis à toimême, combien valait- il mieux que celui que tu refuses de reconnaître !
Ainsi le 'péché est le plus grand et le plus extrême de tous les maux : plus grand sans comparaison que tous les maux qui nous menacent par le dehors; parce que c'est le dérèglement et l'entière dépravation du dedans: plus grand et plus dangereux que les maladies du corps les plus pestilentielles ; parce que c'est un venin fatal à la vie de l'âme : plus grand que la perte de la raison; parce que c'est la perte de la probité et de la vertu; et qu'après tout, c'est perdre plus quclaraison, qued'enperdrelebon usage; sans quoi la raison même n'est plus qu'une extravagance et un égarement criminel : mal intime qui efface en nous, et qui y déracine tout ce qui nous unit à Dieu ; et qui, faisant entrer la malice jusque dans le fond de notre âme, l'ouvre aussi de toutes parts à la vengeance: par conséquent, pour conclure, mal par-dessus tous les maux, malheur excédant tousles malheurs ; parce quenous y trouvons tout ensemble
' ÎV. Reg. XIX, 22.
2 Pi. X. U.
et un malheur et un crime ; malheur qui nous accable, mais crime qui nous déshonore ; malheur qui nous ôte toute espérance, mais crime qui nous ôte toute excuse ; malheur qui nous fait tout perdre, mais crime qui nous rend coupables de notre perte, à qui même ne reste pas le triste droit de se plaindre, et dont la honte est plus grande que les infortunes, digne à la fois d'une haine et d'un mépris éternels.
C'en est assez, c'en est assez : je ne puis plus seulement souffrir le nom de péché. Accablé que je suis d'un si grand mal, si je ne trouve un Sauveur, je ne vis plus. Car, ô Dieu! sans ce Sauveur miséricordieux, ô Dieu! où trouverai-je un remède contre le mal qui me presse? où trouverai-je un remède contre les désordres ou un asile contre les frayeurs de ma conscience, tristes avant-coureurs des rigueurs inexorables de voire justice? quel recours chercherai-je? Non, mes frères, il n'y a plus que le Sauveur qui nous puisse donner le moyen de respirer un moment. Ne dites pas avec les impies, dont il est parlé dans le Prophète : (( Le Seigneur ne nous fera ni bien ni mal : » Non faciet bene Dominus, et non facietmale i. Car aussi quel mal lui pouvons-nous faire, pour attirer ses vengeances? Occupé autour des cieux, dont il roule continuellement la grande machine, nos injures ne vont pas jusqu'à lui ; nos péchés, dont on dit qu'il est offensé, ne pénètrent pas jusqu'à lui : c'est ainsi que parle l'impie, et il se rassure sur son impuissance. Ignorant, qui ne voit pas au contraire que quiconque est le vengeur des injustices, doit par sa propre grandeur être au-dessus de ses attaques. C'est à cause que la règle est inaltérable, que le tort et l'injustice se brisent contre elle. C'est à cause que la vérité est invincible, que le mensonge et l'erreur sont confondus en sa présence. Ce
Soph. I, 12.
châtiment doit partir d'une main inaccessible aux injures : autrement plus occupée à se défendre des crimes, qu'à les punir, ellelaisâeratriompherriniquité. A Dieune plaise ! sous un Dieu si saint, si nos péchés pouvaient nuire à son règne, si nous pouvions affaiblir sa puissance par nos rébellions, ou blesser sa dignité par nos outrages, il serait un vengeur trop peu redoutable. Mais parce que son trône est hors d'atteinte, quelajusticel'environne, que son jugement procède toujours en puissance et en vérité ; malheur, malheur encore une fois, et malheur jusqu'à rinfnii, à quiconque pèche sous ses yeux !
Et cette vérité est si importante, qu'il fallait qu'elle parût dans le Sauveur même ; c'est pour cela que Dieu fait paraître un sauveur chargé de nos crimes sur la croix. Qu'était-ce en effet que le Sauveur? qu'était-ce que ce Yerbe incarné, mes frères? qu'était-ce autre chose, si ce n'est la vérité même manifestée dans la chair? Ainsi toute vérité y devait être manifestée, et autant la vérité des rigueurs de Dieu que celle de ses miséricordes. Dieu donc (( a mis sur le Sauveur l'iniquité de nous tous ^, » comme disait le prophète ; et en même temps pour concilier toutes choses, et de peur qu'au milieu des miséricordes les rigueurs ne fussent oubliées, il a fait du médiateur de sa grâce un exemple de sa justice. Jésus-Christ a subi ce joug pour l'amour de nous. Dès le commencement de sa vie il a reçu la circoncision, c'est-à-dire, le sacrement des pécheurs et la marque de leur servitude. Quand il commencera son ministère ; quand, sorti de sa retraite profonde, il commencera l'ouvrage pour lequel il est envoyé, il recevra encore un autre sacrement des pécheurs dans le baptême. Quoi! Jésus être baptisé! Jésus, l'innocence même, être mis au rang des pénitents! Saint Jean à qui il s'adresse en
1 Is. LUI, G.
DE NOTRE-SEIGNEUR. 4o3
est troublé lui-même : u Seigneur, que je vous baptise I ({ Laissez-moi, répond le Sauveur : c'est ainsi que nous « devons accomplir toute justice ^ » Et prêt à porter la peine de tous les pécheurs, il est juste que j'en prenne la ressemblance. « Dieu a donc mis sur lui, dit le prophète, « l'iniquité de nous tous 2. » Il a subi ce joug volontairement. Le voilà donc en quelque façon le plus grand de tous les pécheurs, puisqu'il les représente tous dans sa personne : et voilà en même temps, je ne m'étonne point, la vengeance qui le poursuit, à sa naissance, à sa mort, dans tout le cours de sa vie. Il y aurait succombé, s'il n'eût été Dieu.
Quel est, mesirères, ce nouveau prodige! Le paganisme a bien pu comprendre qu'il faut être Dieu pour exercer la justice dans toute son étendue; et on en vit quelque idée dans le platonisme. Mais qu'il fallût être Dieu pour la souffrir, c'est le mystère du christianisme ; mais mystère très- manifeste aux yeux épurés: car le poids de la vengeance divine sur le pécheur est si grand, que s'il faut une puissance infinie pour l'envoyer, il n'en faut pas une moindre pour le soutenir. Que Jésus Christ prenne seulement la forme d'esclave et la ressemblance du péché, que Jésus-Christ ne soit que pécheur, entendez toujours, par la représentation de tous les pécheurs, et la charge qu'il s'est imposée de porter la peine de tous les crimes : sa croix Taccablera de son poids; il demeurera enseveli dans les ombres de la mort; et les prisons de l'enfer où il a fallu qu'il descendît, le tiendront éternellement captif. Mais parce que ce pécheur par représentation est en effet un Dieu tout-puissant, c'est pour cela, comme dit David, qu'il a été « libre entre les morts ^ » et supérieur non-seule-
« MoltJi. m, 14, 15.
2 Is. LUI, 6.
3 Ps. LXXWll, 4.
^^■* POUa LA CIRGONCISIOX
ment à la peine du péché, mais au péché même : il est devenu par son sang la propitiation de tous les péchés, et le Sauveur de tous les hommes.
Accourez donc, ô pécheurs ! quels que vous sovez : soit que votre or soit votre force, ou que vous mettiez votre force et votre confiance dans vos déguisements, que vous vous soyez fait à vous-mêmes une fausse divinité dans une créature aussi malheureuse et aussi aveugle que vous • soit que votre flamme naissante vous laisse encore la liberté de vous reconnaître, ou que votre joug se soit appesanti et qu'endurci dans le mal, vous sembliez avoir fait avec le péché une alliance éternelle. Par la grâce de Jésus-Christ qui vous appelle, « votre pacte avec l'enfer sera rompu et « le traité que vous avez fait avec la mort ne tiendra pas i ), Tous recevrez gratuitement la rémission de vos péchés par les mérites du Sauveur; et vous entendrez de sa bouche • c< Allez en paix 2. » Écoutez seulement, pécheurs, la douce loi qu 11 vous impose : c'est qu'attendris par tant de bontés vous lui donniez votre cœur. Tous lui devez donc votre amour, quand il vous donne la grâce: vous en devez davantage, quand il l'a donnée : et si vous voulez savoir la mesure de l'amour qu'il aUend de vous, connaissez-la par vos crimes.
« Un créancier avait deux débiteurs: l'un lui devait cinq <( cents deniers, et l'autre en devait cinquante. Gomme ils <( n'avaient pas de quoi le payer, il leur remit à tous deux « la dette entière. Lequel des deux l'aime le plus ? » Vous reconnaissez, chrétiens, la parabole de l'Évangile ^ : c'est ce que demande Jésus au pharisien, vous le savez. Et que répond le pharisien; c'est-ù-dire, que répond la dureté même et la sécheresse même? Ne répondez pas, mes frères,
' fs. xxvdi, IS.
~ Luc. VII, 50.
^ Av. VII, '1! et suiv.
plus durement que lui. Lequel des deux aime le plus? sans doute que c'est celui à qui on remet davantage? Le pharisien répond ainsi, et sa réponse mérite l'approbation du Sauveur. Et vous, mes frères, que répondrez-vous? votre cœur insensible ne dira-t-il rien à votre libérateur? Et si, selon son oracle, celui à qui on remet le plus aime davantage ; après tant de péchés remis, après tant de grâces reçues, 011 trouverez-vous assez d'amour pour les reconnaître? Mais si vous n'en avez pas; si votre amour, loin de s'enflammer, ne fait que* languir et va s'éteindre; si la grâce de la pénitence tant et tant de fois méprisée, pour tout fruit n'a produit dans votre cœur ingrat qu'une confiance insensée, et dans des rechutes continuelles une insensibilité étonnante : n'enlendez-vous pas déjà votre sentence ? Si Jésus ne voit rien en vous de ce qui doit suivre comme naturellement la rémission des péchés, et qu'il n'aperçoive dans vos œuvres aucune étincelle d'amour; insensibles, ne craignez-vous pas qu'il ne vous ait rien remis? Non, vous n'étiez pas disposés à recevoir une telle grâce. Ainsi votre pénitence n'étaifqu'une illusion. Je puis vous dire avec saint Paul : « Vous êtes encore dans vos péchés »; » c'est-àdire, vous êtes encore dans la perdition et dans la mort. Que votre état est funeste ! Mais quand vous aurez re.u la rémission de vos péchés, si le médecin qui vous a guéris ne vous continue son secours, la rechute est inévitable. Car il est ce Sauveur miséricordieux qui non-seulement entre quand on lui ouvre, mais encore qui frappe pour se faire ouvrir ^.
DEUXIÈME POINT
C'est ici qu'il nous faut entendre les faiblesses, les blessures, la captivité de notre nature vaincue par le péché: et
• I. Cor. XV, 17.
- .J/ oc. m, 20.
au dedans et au dehors tout concourt à établir son empire. Etpremièrementau dehors, enivrés denotre bonne fortune, envieux de celle des autres, insensibles à leurs malheurs, troublés et abattus par nos moindres pertes, nous ne gardons ni envers nous-mêmes, ni envers nos frères, le juste miUeu : tout ce qui paraît au dehors nous est une occasion de scandale. Et au dedans, quelles ténèbres ! quelle ignorance! Les biens véritables sont les moins connus; on ne peut nous les faire entendre. Et pour ce qui est de nos connaissances, ou la passion les obscurcit, ou l'inconsidération les rend inutiles; témoins tant de savants déréglés: ou la curiosité les rend dangereuses ; témoins tant d'impiétés et tant d'hérésies. Dans toutes les rencontres de la vie, la raison nous conseille mieux, les sens nous pressent davantage : c'est pourquoi le bien nous plaît, mais cependant le mal prévaut, la beauté de la vertu nous attire, mais les passions nous emportent : et pendant que celle-là combat faiblement, celles-ci remportent une trop facile victoire, établissent leur tyrannie, et se font un règne paisible. Tout ce qu'il y a de meilleur en nous se tourne en excès, courage en tierté, l'activité en empressement, la circonspection en incertitude. Que deviendrai-je? où me tournerai-je ? homme misérable ! que ferai-je de ma volonté toujours affaiblie par la contrariété de ses désirs? Ou la paresse l'engourdit, ou la témérité la précipite, ou l'irrésolution la suspend, ou l'opiniâtreté la tient engagée et ne lui permet plus de rien entendre. Tantôt le péril l'étonné, tantôt la sûreté la relâche, tantôt la présomption l'égaré. 0 pauvre cœur humain, de combien d'erreurs es-tu la proie? de combien de vanités es tu le jouet! de combien de passions es-tu le théâtre! Étrange misère de l'homuie, que ses ignorances aveuglent, que ses lumières conrondent, « à qui sa (( propre sagesse est un lacet, et sa vertu même un écueil (( contre lequel ses forces se brisent, parce que son hu-
«milité y succombe! » Cui sua fit laqiœus sapientia, oui sua virtus est scopulus *.
Dans cette faiijlesse déplorable, mes frères, je me sen& pressé de vous exciter à rendre au Sauveur vos reconnaissances, non tant pour les péchés qu'il vous a remis, que pour ceux dont sa grâce vous a préservés. C'est un beau sentiment de saint Augustin, dans le livre de la sainte Virginité 2. Omnia peccata sic habenda tanquam dimittantur, a quitus Deus custodit ne committantu?\' « Vous devez croire, « dit saint Augustin, qu'il vous a remis tous les péchés a OÙ sa grâce vous a empêché de tomber, » parce que nous les portons tous, pour ainsi parler, dans le fond de corruption que nous avons dans le sein. Non, mes frères, il n'y a erreur si extravagante, ni passion si désordonnée] dont nous n'ayons en nous le principe : que Dieu seulement laisse aller la main pour nous livrer à nous-mêmes, comme dit saint Paul ^; qu'il lève tant soit peu la digue] notre âme sera inondée de toutes sortes de péchés. E^t ne me dites pas qu'il y a des crimes pour lesquels vous vous sentez tant de répugnance, que vous les pouvez éviter sans ce secours : car qui pourrait ici vous représenter l'enchaînement de nos passions; et comment ces passions que vous chérissez introduisent l'une après l'autre, pour ainsi parler, leurs compagnes qui vous font horreur? Combien éloigné de l'idolâtrie devait être le sage Salomon, à qui Dieu s'était fait connaître par des apparitions si manifestes! ses aveugles amours l'y précipitent. Quoi de plus opposé à la clémence et au cœur magnanime de David, que de répandre lesang innocent d'un desesplus fidèles serviteurs, d'un Urie qui ne respirait que son service? un regard jeté mal à propos, et trop doucement arrêté, l'a engagé peu à peu
^S.Prosper. Carm. de Ingratis.
' No 42, t. VI, col. 362.
^ tiom. 1, 24.
contre son humeur à une action si noire et si sanguinaire. Combien était ennemi de l'incontinence Loth. qui s'était conservé sans tache avec sa famille parmi les abominations de ces villes qu'on n'ose nommer! on sait où le vin l'emporta. Nabuchodonosor n'était que superbe: son orgueil méprisé le fait devenir cruel. Qu'avait besoin Balthasar, dans ses banquets dissolus, des vaisseaux, du temple de Jérusalem? n'y avait-il pas assez d'autres coupes d'or dans Babylone enrichie de la dépouille de tant de rois? Qu'on les apporte néanmoins; précipitez vos pas, troupe d'esclaves. Enivrons-nous, dit- il à ses femmes et à ses maîtresses, enivrons-nous dans ces coupes sacrées d'oia l'on a fait tant d'effusions au Dieu des Juifs! C'est ainsi que son intempérance le pousse jusqu'à la profanation et au sacrilège. Tant il est vrai que la lumière de Dieu étant une fois éteinte, le principe de la droiture entamé, et la conscience affaiblie, tous les crimes l'un après l'autre se naturahsent. pour ainsi parler, dans notre cœur, et nous tombons d'excès en excès.
En effet, l'auriez-vouscru, je vous le demande, l'auriezvous cru, si on vous l'eût dit dans votre jeunesse, que vous eussiez dû vous durcir le front jusqu'à mépriser lou> les bruits et tous les reproches du monde ? Et vous, l'eussiez-vous pensé que vos lèvres accoutumées, je ne sais comment, à ce plaisir qu'on ne connaît pas, de mentutoujours, à la fin dussent proférer gratuitement autant de mensonges, ou même autant de parjures que de paroles ? A'ous êtes tombés par degrés dans cet abîme; et pour vous faire descendre dans ces profondeurs, dont vou^ aviez tant d'horreur, il n'a fallu que vous y conduire par une pente plus douce et plus insensible. Ainsi, ô divin Sauveur, je bornerais trop ma reconnaissance envers vous, si je la renfermais seulement dans les crimes que vous m'avez pardonnes. Hélas! «ils se sont multipliés par-dessus les
DE NOTRE-SEIGNEUR. 4o9
« cheveux de ma tête, et mon cœur m'abandonne quand «j'y pense 1.» Enfm le nombre en est infini; et je vois paraître à mes yeux une suite, qui n'a point de fin, de péchés connus et inconnus. Si mes mains en sont innocentes, je le dois à la bonté du Sauveur. (0 grâce ! ) Apprenons donc à connaître la société des péchés ; et dans un seul que nous commettons, concevons l'infinité tout entière de notre malice.
Un respect humain vous empêche de faire une bonne action. Pendant qu'on se déchaîne contre les dévots, vous rougissez de la profession de la piété véritable. C'est par un semblable commencement que durant la persécution tant d'âmes infirmes firent naufrage dans la foi, et que l'Église pleura leur apostasie. Si bientôt vousne corrigez l'indifférence inhumaine que vous avez pour les malheureux et pour les pauvres, vous viendrez, plein de vous-même et de vos plaisirs, à l'insensibilité du mauvais riche. Qu'on pousse à bout cette vanité qui exige tant de complaisances, ou cet intérêt qui vous fait faire un faux pas dans le chemin de la bonne foi et de la justice ; on verra naître d'un côté ces monstres d'orgueil qu'on ne pourra plus supporter, et de l'autre les trahisons et les perfidies signalées. Regardez donc dans ce premier pas où la main du Sauveur vous a soutenu, toute l'horreur de la chute. Ce que nous ne craignons pas de notre malice, craignons-le de notre faiblesse : ou plutôt craignons tout de notre mahce et de notre faiblesse tout ensemble ; parce que, de l'un à l'autre, notre malice nous porte à tout, et que notre faiblesse sans défense et découverte de tous côtés, hélas ! ne résiste à rien. Soyons donc toujours en garde contre nous-mêmes : nous avons à entretenir un édifice branlant ; pour en soutenir la structure, qui se dément de toutes parts, il faut être tou-
Ps. xxxix, 13.
i60 POUR LA CIRCONCISION
jours vigilant, toujours attentif et en action, étayer d'un côté, réparer de l'autre, affermir le fondement, appuyer cette muraille caduque qui entraînera tout le bâtiment, recouvrir le comble : c'est par là que la faiblesse succombe, c'est par là que les pluies pénètrent.
Jusqu'à ce que nous connaissions toutes ces infirmités, nous ne connaîtrons pas assez le Sauveur. Que ce nom me donne de confusion ! mais que ce nom me donne de joie et de confiance! Qu'il me donne de confusion! car combien me dois-je tenir pour perdu, puisque j'ai besoin d'un Sauveur à chaque moment ! Mais combien aussi d'autre part me dois-je pour ainsi dire tenir pour sauvé, puisque j'ai un Sauveur si puissant et si secourable, un Sauveur qui ne se refuse à personne, a dont le nom est un parfum répandu % » et dont les grâces s'étendent sur tous les pécheurs, c'est-à-dire, sur tous les hommes ; qui ouvre ses bras à tous, à tous ses plaies, à tous ses grâces 2 !
(( Ah ! je me glorifierai au Seigneur mon Dieu, et je « me réjouirai en Dieu mon Sauveur : » In Deo salutari meo 3. (( Mon âme, bénis le Seigneur; et que tout ce qui
1 Cant. r, 2.
2 I^ote margmale : De quelque tempérament de quelque âge, de quelque coudition que vous soyez, ne craignez pas de venir à lui, qui non-senlement entre quand on lui ouvre, mais qui de lui-même frappe toujours pour se faire ouvrir (*) . Cette pécheresse a trouvé à ses pieds un plus digne olijet de ses tendresses, un meilleur emploi de ses parfums, un plus bel usnge de ses longs clieveiix (**). Les pécheurs grossiers y ont épure leurs pensées : les publicains s'y sont enrichis du vrai trésor : un saint Paul a puisé dans sa croix une scionc^. plus eminente que celle qu'il avait acquise aux pieds de Gamaliel ('**) : la contemplation et l'action y. goûtent d'égales délices : enfin il a des consolations pour tous les maux, des attraits pour toutes les complexions, des soutiens pour toutes les infirmités.
3 Luc. I, 40, 47.
(') Apoc. III, 20.
(**) Luc. \xi.
(***) Ac/. XXII, 3.
(( est eu moi célèbre son saint nom : mon âme, encore une (( fois, bénis le Seigneur, et ne laisse échapper à ton sou- (( venir aucune de ses bontés. C'est lui qui a pardonné tous (i tes péchés : c'est lui qui soutient toutes tes faiblesses i. » Mais, pour comble de félicité, c'est lui qui te délivrera de tous tes périls, et qui, t'élevant à une si haute et si parfaite liberté, fera que tu ne pourras plus servir au péché. C'est donc ici, chrétiens, la dernière grâce, le prix, la perfection et le comble de toutes les autres. C'est ce sabbat éternel : c'est ce parfait repos qui nous est promis, où notre fidélité ne sera pas moins assurée que celle de Dieu ; parce qu'alors il fixera nos désirs errants, par la pleine communication du bien véritable. Encore un mot, chrétiens, sur cette dernière grâ(îe.
TROISIÈME POINT
Cette dernière grâce sera donnée au fidèle par notre Sauveur, lorsqu'après la fin de cette vie il lui adressera ces paroles : « Courage, bon serviteur; parce que vous avez « été fidèle dans les petites choses, les grandes vous seront (( données : entrez dans la joie de votre Seigneur 2. » Entendez-vous, chrétiens, la force de cette parole : Entrez dans la joie de votre Seigneur? Entendez-vous cette joie subUme, divine, incompréhensible, qui n'entre pas dans votre cœur comme dans un vaisseau plus vaste qu'elle ; mais qui, plus grande que votre cœur, dit saint Augustin '^, l'inonde, le pénètre, l'enlève à lui-même ? Ce n'est pas sa joie qu'il ressent, c'est la joie de son Seigneur où il entre : c'est la félicité de son Dieu, parce qu'il est fait, comme dit saint Paul ^, un même esprit par un aaiour immuable : si
> Ps. cil.
2 Matt/i. XXV, 23.
2 Con/'ess. lib. ix, cap. x, t. i, col. IGG. — ^ ]. Cor. \ï, P.
bien que semblable à Dieu, et Dieu en quelque façon dans cette union, tout ce qu'il y a de mortel en lui est englouti par la vie ; il ne sent plus que Dieu seul, et entre dans la plénitude de la joie de Dieu : In gaudium Domini tui. Alors non-seulement il ne pèche plus, mais encore il ne peut plus pécher. Tous ses désirs sont contents ; avec la capacité de son âme, son espérance est remplie. Qu'est devenue cette liberté qui ne cessait d'errer d'objets en objets? il n'en connaît plus l'appât. Nul mouvement de son cœur, nulle partie de lui-même ne peut échapper au souverain bien qui le possède. Le commencement de notre repos, c'est de pouvoir ne plus pécher: la fin, ne pouvoir plus pécher: voilà, mes frères, où il faut tendre, voilà ce que nous avons à désirer. « Hâtons-nous, dit saint Paul S (( d'entrer dans ce repos. » On ne vient pas à un si grand bien sans en avoir désiré la jouissance : il faut goûter par avance ses saintes douceurs. C'est pourquoi Dieu nous a donné, dès cette vie même (présent admirable envoyé du ciel ! ) un écoulement de la gloire dans la grâce, un essai de la claire vue dans la foi, un avant-goût de la possession dans l'espérance, une étincelle de la charité consommée dans la charité commencée. Commençons donc à goûter et à voir combien le Seigneur est doux 2.
Mais quoi I on ne m'entend plus; tu m'échappes à ce coup, auditeur distrait. On nous entend quelque temps pendant que nous débitons une morale sensible, ou que nous reprenons les vices communs du siècle. L'homme curieux de spectacles s'en fait un, tant il est vain ! de la peinture de ses erreurs et de ses défauts, et croit avoir satisfait à tout quand il laisse du moins censurer ce qu'il ne corrige pas. Quand nous venons à ce qui fait l'homme intérieur,
1 Hebr. \\ , n.
3 ?s, XXJftll, 8.
c'est-à-dire à ce qui fait le chrétien, à ces désirs du règne de Dieu, à ces tendres gémissements d'un cœur dégoûté du monde et touché des biens éternels ; c'est une langue inconnue. Je ne m'en étonne pas : ce cantique des joies célestes que je commençais à chanter, c'est le cantique de Jérusalem. Et de qui sont environnés les prédicateurs ? De qui sont composés ordinairement les grands auditoires, si ce n'est des habitants de Babylone, des mondains qui apportent leurs vanités, leur corruption, leur vie sensuelle à ces saints discours. Et bientôt ils condamneront encore, si Dieu le permet, le prédicateur, s'il ne sait pas caresser les tendres oreilles, et flatter par quelque nouvel artifice, contenter ou surprendre leur goût ou raffiné, ou bizarre. Et je pourrais espérer que des âmes ainsi prévenues des joies de la terre, enlendissent les joies du ciel !
Malheur à nous, malheur à nous, non pas à cause de ce déluge de maux dont la vie humaine est accablée, ni à cause de la pauvreté et des maladies, et de la vieillesse et de la mort I malheur à nous à cause des joies qui nous trompent, qui obscurcissent nos yeux, qui nous cachent nos devoirs, et la fin malheureuse de tous nos desseins ! Malheur à une jeunesse enivrée qui se glorifie dans ses désordres, et quia honte de donner des bornes à ses excès! malheur au pécheur fortuné qui dit en son cœur aveugle : a J'ai péché, et que m'est-il arrivé de mal ^ ? » Il ne songe pas que le Tout- Puissant l'attend au mauvais jour, et qu'assuré de son coup, il ne précipite pas sa vengeance. Malheur à l'impie qui se délecte dans la singularité de ses sentiments î Il craindrait de paraître faible, s'il en revenait ; et, plus faible, il craint de perdre les vaines louanges de quelques amis qui, aussi peu résolus que lui sur les vérités de la vie future, sont néanmoins bien aises d'éprouver jusqu'oii
1 Eccl.v, 4.
l'on peut pousser l'apparence de la sûreté au milieu de l'incertitude et du doute. Mais Dieu confondra bientôt leur vaine philosophie; et malgré cette honteuse dissimulation, il trouvera dans leur cœur de quoi les convaincre. « Il n'y a point de paix « pour l'impie i, » dit le Seigneur. uMalheur (( enfin à ceux qui vivent dans les délices, puisqu'ils sont « morts tout vivants, » comme dit l'Apôtre ^ ! Jésus-Christ ne sera pas leur Sauveur ; car « son royaume n'est pas de « ce monde 3, » et il ne l'a pas préparé à ceux qui veulent triompher sur la terre. Au contraire, c'est d'eux qu'il a prononcé cette sentence : « Ils ont reçu leur a consolation : » et encore, a vous avez reçu vos biens *. » C'est ce que Jésus- Christ a toujours prêché en public et en particulier, au peuple comme à ses disciples, dans toutes ses conversations et dans toutes ses paraboles. Quoi ! n'y aura-t-il que des excès dans son Évangile? n'aura-t-il jamais parlé qu'en exagérant? ou faudra-t-il forcer toutes ses'paroles en faveur de nos passions et pour y trouver des excuses ?
Mais sans raisonner davantage, j'appelle ici votre conscience : voulez-vous achever vos jours parmi ces plaisirs, et dans ce continuel empressement? Répondez-moi, gens du monde, si vous n'avez pas encore oublié le christianisme. Je ne vous parlerai pas de ces commerces dangereux, ni de ces intrigues qui se mènent parmi les ténèbres. Je ne vous parlerai pas de ces rapines cachées, de ces concussions, ni de tout ce négoce d'iniquité. Mais voulez-vous que la mort survienne, pendant qu'appesantis par les soins du siècle, ou dissipés par ses divertissements s, pendant qu'incapables de vous occuper, ni du siècle à venir, ni de la
» Is, XLViii, T2.
2 I. Tim. V, (i.
^ Joan. XVII I, 3G.
*" Luc. XVI, 25.
» Luc. XXI, 34.
prière, ni des œuvres de charité, ni d'aucune pensée sérieuse, vous ne songez qu'à remplir un temps qui vous pèse, ou d'un jeu qui vous occupe, [qui vous] travaille, [qui vous] consume les jours et les nuits; ou de ces conversations dans lesquelles, pour ne point parler des médisances dont on les réveille, ce qu'il y a de plus innocent, c'est après tout d'agréables inutilités dont l'Évangile nous apprend qu'il faudra un jour rendre compte i? Voulez-vous passer dans ces vanités la dernière année de votre vie, qui est peut-être celle que vous commencez aujourd'hui? Car quel caractère particulier aura cette année fatale où vous serez comptés parmi les morts? Également trompeuses, toutes les années se ressemblent; et c'est à nous à y mettre de la différence.
Mais je languis jusques à mourir, dans ces exercices de piété, dans ces oraisons, dans ces lectures. Que vous dirai-je? ce dégoût, c'est un reste delà maladie : le goût vous reviendra avec la santé : tâchez seulement de vous guérir. Le temps des épreuves est long. Le monde nous le prêche assez par ses amertumes : nous n'en sommes que trop dégoûtés. Mais vous, en attendant le moment des consolations, portez votre pénitence, portez la peine de la mollesse, où vous languissez depuis si longtemps, et n'espérez pas, comme un nouveau Paul, être d'abord ravi au troisième ciel. Souvenez-vous de Jésus, qui, avant ses grandes douleurs et le supplice de la croix, a voulu souffrir pour votre salut des abattements, des ennuis, des détresses extrêmes, laissez-moi di^e ce mot. et une tristesse jusqu'à la mort. Prenez ce remède nécessaire, et buvez le calice de sa passion ; la joie vous reviendra avec la santé. Mais puisque les joies de la terre sont si mortelles à l'âme, ne cessons de réveiller sur ce sujet le genre humain
Matth. XII, 0.3.
endormi ; répandons dans les saints discours le baume de la piété; et au lieu de ces finesses dont le monde est las, la vive et majestueuse simplicité, les douces promesses et l'onction céleste de l'Evangile.
Et vous, célèbre compagnie, qui ne portez pas en vain le nom de Jésus, à qui la grâce a inspiré ce grand dessein de conduire les enfants de Dieu, dès leur plus bas âge, jusqu'à la maturité de l'homme parfait en Jésus-Christ ; à qui Dieu a donné vers la fin des temps des docteurs, des apôtres, des évangélistes, afin de faire éclater par tout l'univers, et jusque dans les terres les plus inconnues, la gloire de l'Évangile; ne cessez d'y faire servir, selon votre sainte institution, tous les talents de Tesprit, de l'éloquence, la politesse, la httérature; et afin de mieux accomplir un si grand ouvrage, recevez avec toute cette assemblée, en témoignage d'une éternelle charité, la sainte bénédiction du Père, du Fils, et du Saint-Esprit.
QUATRIÈME SERMON
POL'R LA
FETE DE LA CIRCONCISION