DEUXIEME SERMO
POUR LA
FETE DE LA CIRCONCISION
Royauté de Jésus-Christ, sa nature, sesefï'ets: droits qu'elle lui donne sur nous : comment nous devons la reconnaître.
Deusautem rex nosterante sapculn, operatus est salutem in luedio teirae.
Dieu, qui est noire roi avant tous les siâc/es, a opère notre sn/ut au ihilieu de la terre. l>s. Lxxiir, 1?.
Quoique nous apprenions par les saintes Lettres que Dieu se considère dans tous ses ouvrages, et que, ne voyant rien dans le monde qui ne soit infiniment au-dessous de lui, il ne voit aussi que lui-même qui mérite d'être la fm de ses actions; toutefois il est assuré qu'il n'augmente pas pour cela ses propres richesses, parce qu'elles sont infinies. Onehiues beaux ouvrages que produise sa toute-puissajice, il n'en retire aucun bien que celui d'en faire aux autres; il n'y peut rien acquérir que
1 Nous avons supprime' de ce sermon phisiours morcennx tires mot h mot dn préced'Mit. qui pouvaient être retranchés sans interrompre l'ordre et la suite dn discours; nous en userons ainsi daris tnutes les occasions où les circonstances le permettront, afin d'cviler, autant qu'il sera possible, les répétitions trop fré.|uentes. (Édit. de Défuris.)
^ Prectié à Metz vers lOV, selon M. Lacliaf,
POLIR LA CIRCONCISION DE NOTRE-SEIGNEUR. 427 le titre de bienfaiteur ; et l'intérêt de ses créatures se trouve si heureusement conjoint avec le sien, que comme il ne leur donne que pour l'avancement de sa gloire, aussi ne peut-il avoir de plus grande gloire que de leur donner. C'est pourquoi l'Église, inspirée de Dieu, nous apprend, dans le sacrifice, à lui rendre grâces pour sa grande gloire : Gratias agimus tibi propter magnayn gloriam tuam; afin que nous comprenions, par cette prière, que la grande gloire de Dieu c'est d'être libéral à sa créature. C^est pour cette raison que le Fils de Dieu prend aujourd'hui le nom de Jésus et la qualité de Sauveur. Ce n'est pas assez que Ton nous enseigne que ce petit enfant est né pour les hommes, il faut que son nom nous le fasse entendre : et il en revient à notre nature ce .grand et glorieux avantage qu'on ne peut honorer le nom de Jésus sans célébrer aussi notre délivrance ; et ainsi que le salut des mortels est devenu si considérable, qu'il fait non-seulement le bonheur des hommes et le sujet des hymnes des anges, mais encore le triomphe du Fils de Dieu même.
Sainte Mère de mon Sauveur, dont le Saint-Esprit s'est servi pour lui donner un nom si aimable, obtenez-nous de Dieu cette grâce, que nous en sentions les douceurs que l'ange commença de vous expliquer après qu'il vous eut ainsi saluée: Ave, Maria.
Encore que le mystère de cette journée, cachant à nos yeux la divinité, nous représente le Fils de Dieu, nonseulement dans l'infirmité de la chair, mais encore dans la bassesse de la servitude, et que les cris, les gémissements et le sang de cet enfant circoncis semblent plutôt exciter en nous les tendresses de la pitié que les soumissions durespect; néanmoins la foi pénétrante, qui ne peut être surprise par les apparences, nous découvre dans ses faiblesses des marques illustres de sa grandeur et des témoi-
gnages certains de sa royauté. C'est, fidèles, cette vérité chrétienne que je me propose de vous faire entendre avec le secours de la grâce. J'espère que vous verrez aujourd'hui dans le nom que l'on impose au Sauveur des âmes, et dans les prémices du sang précieux qu'il commence à verser pour l'amour des hommes, une expression évidente de la souveraineté très-auguste que son Père céleste lui a destinée. Et vous reconnaîtrez que cette doctrine nous est infiniment fructueuse, puisqu'en établissant la gloire du maître, et les droits de sa royauté, elle nous apprend tout ensemble les devoirs de l'obéissance.
Entrons donc en cette matière sous la conduite des lettres sacrées, et disons avant toutes choses que le nom de Jésus est un nom de roi, et qu'il signifie une royauté qui n'est pas moins légitime qu'elle est absolue. Pour mettre cette vérité dans son jour, je suppose premièrement que la royauté est le véritable apanage de la nature divine, à laquelle seule appartient la souveraineté et l'indépendance. Or, entre tous les divins attributs il y en a trois principaux, qui étabUssent le règne de Dieu sur ses créatures : la puissance, la justice, la miséricorde. Que Dieu règne par sa puissance, c'est une vérité si constante qu'elle entre par elle-même dans tous les esprits, sans qu'il soit besoin d'alléguer des preuves. En eflet, c'est par sa puissance qu'il dispose des créatures ainsi qu'il lui plaît, sans que rien puisse résister à ses volontés; et par conséquent il en est le roi avec une autorité qui n'a point de bornes. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul, en parlant de Dieu : a C'est, dit-il, le bienheureux et le seul puissant; » et il ajoute aussitôt après : « Le Roi des rois et le Seigneur u des seigneurs* ; » comme ayant dessein de nous faire entendre que l'empire de Dieu doit ôtre infini, parce que sa puissance est incomparable.
» I. Timoth. VI, 16.
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Mais je remarque ici, chrétiens, que ce règne est universel et enferme indifféremment tous les êtres qui relèvent également de la toute-puissance divine. Si bien que les hommes et les anges étant capables d'un gouvernement spécial, parce qu'ils peuvent être conduits par la raison ; il paraît manifestement qu'outre ce règne de toutepuissance, qui comprend généralement toutes les créatures, il faut encore reconnaître en Dieu quelque domination plus particulière pour les natures intelligentes. C'est aussi ce que nous voyons éclater dans sa bonté et par sa justice. Car comme entre les anges et les hommes, les uns sont rebelles à leur Créateur et les autres sont obéissants, les uns suivent ses volontés et les autres les contredisent ; et que d'ailleurs il est impossible que rien échappe de ses mains souveraines, ni se dérobe de son empire; qui ne voit qu'il est nécessaire qu'il établisse deux gouvernements différents, l'un de justice, l'autre de bonté ; l'un pour la vengeance des crimes, l'autre pour le couronnement des vertus; l'un pour ranger les esprits rebelles par la rigueur d'un juste supplice, l'autre pour enrichir les respectueux par la profusion des bienfaits?
De là ces deux règnes divers dont il est parlé dans les saintes Lettres : l'un de rigueur et de dureté, que le Psalmiste nous représente en ces mots : « Vous les ré- (( girez, dit- il, avec un sceptre de fer, et vous les briserez « tous ainsi qu'un vaisseau de terre ^ ; » l'autre de douceur et de joie, que le même Psalmiste décrit : u Avancez, (( dit-il, ô mon Prince ! combattez heureusement, et régnez (( par votre beauté et par votre bonne grâce 2. » Par où le Saint-Esprit nous veut faire entendre qu'il y a un règne de fer, et c'est le règne de la justice rigoureuse qui assujettit par force les esprits rebelles, en les contraignant de
1 Ps. Il, 9.
2 Ibid. xLiv, 5.
porter le poids d'une impitoyable vengeance; et qu'il y a un règne de paix: et c'est le règne de la bonté qui possède les cœurs souverainement par les grâces de ses attraits infinis : de sorte que nous avons prouvé par les Écritures le règne de la puissance, et de la justice, et de la miséricorde divine.
Ces vérités étant supposées, venons maintenant à l'enfant Jésus; et puisque tant de propliéties, tant d'oracles, tant de figures du Vieux Testament lui promettent qu'il sera roi, ne craignons pas de lui demander de quelle nature est la royauté qu'il est venu chercher sur la terre. Il est certain, aimable Jésus, que ce nouveau règne ne s'établit pas sur votre pouvoir, puisque vous vous revotez de notre iaiblesse ; ni sur la rigueur de votre justice, puisque vous déclarez dans votre Évangile que vous n'êtes « pas venu (( pour juger le monde \ » Que nous reste-t-il donc maintenant à dire, sinon que le règne que vous commencez est un règne de miséricorde ? Aussi ne prenez-vous pas aujourd'hui le titre pompeux de Dieu des armées, pour nous étonner par votre puissance; ni la qualité terrible de juste juge, pour nous effrayer par votre rigueur ; mais l'aimable nom de Jésus, pour nous inviter par voire clémence. Vous venez pour régner ; ilvous plaît de régner sur nous en qualité de Sauveur des âmes ; et ainsi vous accomplissez cette fameuse prophétie d'un de vos ancêtres : o Dieu, « qui est notre roi devant tous les siècles, a opéré le salut « au milieu du monde. »
Mais, fidèles, s'il est véritable que le nom de Jésus soit un nom royal, un nom de grandeur et de majesté, qui promet à l'enfant que nous adorons un empire si magnifique, pom^quoi voyons-nous du sang répandu, et ne recherchons-nous point dans les Kcrilures le sm-ret do cette
1 Jonu. \ii, 47.
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mystérieuse cérémonie ? J'entends votre dessein, ô mon roi Sauveur ! Ce n'est pas assez que vous soyez roi, il faut que vous soyez un roi conquérant. Comme roi, vous sauvez vos peuples ; comme conquérant, vous donnez du sang et vous achetez à ce prix les peuples que vous soumettez à votre pouvoir. Et c'est, fidèles, pour cette raison que dans cette même journée, où il reçoit le titre de roi dans la qualité de Sauveur, il veut que son sang commence à couler, afin de nous faire voir son règne établi sur le salut de tous ses sujets et sur l'effusion de son sang. Considérons ces deux vérités qui comprennent tout le mystère de cette journée. Prouvons par des raisons invincibles qu'il n'est point d'empire mieux affermi, ni de conquête plus glorieuse ; et tâchons de profiter tellement de cette doctrine tout apostohque, que nous méritions enfin d'être la conquête de notre monarque Sauveur, qui n'a conquis et ne s'assujettit ses peuples qu'en les délivrant.
Pour comprendre soUdement combien grande, combien illustre, combien magnifique est la souveraineté du Sauveur des âmes, il faut premièrement former en nousmêmes la véritable idée de la royauté, où je vous demande, fidèles, que vous ne vous laissiez pas éblouir les yeux par cet éclat et par cette pompe qui rempUt d'étoiinement le vulgaire. Comprenons dans la royauté des rois quelque chose de plus relevé que ce que l'ignorance y admire. Certes, je ne craindrai pas de le publier : ce ne sont ni les trône^ ni les palais, ni la pourpre, ni les richesses, ni les gardes qui environnent le prince, ni cette longue suite de grands seigneurs, ni la foule des courtisans qui s'empressent autour de sa personne ; et pour dire quelque chose de plus redoutable, ce ne sont ni les forteresses, ni les armées qui me montrent la véritable grandeur de la dignité royale. Je porte mes yeux jusque sur Dieu même, et de cette Majesté infinie je vois tomber sur les rois un
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rayon de gloire que j'appelle la royauté. Et pour dire plus clairement ma pensée, je soutiens que la royauté, à la bien entendre, -qu'est-ce, fidèles, et que dirons-nous? C'est une puissance universelle de faire du bien aux peuples soumis : tellement que le nom de roi, c'est un nom de père commun et de bienfaiteur général ; et c'est là ce rayon de divinité qui éclate dans les souverains.
Expliquons toutes les parties de cette définition importante, qui sera le fondement de tout mon discours. Je dis donc que la royauté est une puissance. Je ne m'arrête point à prouver une vérité si constante ; mais passant plus outre, je raisonne ainsi. Je dis que si la royauté est une puissance, il s'ensuit manifestement que c'est une puissance de faire du bien ; et j'appuie cette conséquence sur ce beau principe : Tout ce qui mérite le nom de puissance, naturellement tend au bien. Jugez si j'établirai cette vérité par des raisons assez convaincantes.
La puissance qui s'emploie à faire du mal aux autres, le fait ou justement ou injustement. Si elle le fait avec injustice, il est certain que c'est impuissance : car nul ne peut opprimer les autres par violence et par injustice, qu'il ne se mette le premier dans la servitude . C'est pourquoi il est écrit, dans l'Apocalypse, que « celui qui mène (( les autres en captivité va lui-même en captivité : » Qui in captivitatem duxerit, in captivilatem vadet *. Sans doute afin que nous concevions que celui qui opprime, celui qui tourmente est le premier esclave de son injustice, selon l'expression de l'Apôtre : Servi injnstitiœ ^. Étant dans un si lionteux esclavage, il ne peut pas être appelé puissant; et par conséquent la puissance d'affliger les autres avec injustice n'est pas une véritable puissance : Nihil possumus
* Apoc. Mil, 10.
« Hom. VI, 17.
conhm veritntem, sed pro veritate ^ : o Nous ne pouvons rien (( contre la vérité; mais nous pouvons tout pour elle: » puissance qui se détruit elle-niôme.
Mais que dirons-nous maintenant de cette puissance qui punit les crimes, et qui donne des armes à la justice contre les entreprises des méchants ? C'est ici qu'il faut que je vous propose une belle théologie de Tertullien ; elle donnera un grand jour à la vérité que j'ai avancée, que tout ce qui mérite le nom de puissance est naturellement bienfaisant. Ce grand homme comparant la bon-té de Dieu, par laquelle il fait du bien à ses créatures, avec la sévérité rigoureuse par laquelle il les châtie selon leurs mérites, dit que la première lui est naturelle, c'est-à-dire, la munificence; et que l'autre est comme empruntée, c'est-à-dire, la sévérité : llla ingenita, hœc accidens;illa edita^ hœc adliibita ; illa propria, hœc accommodata ^. Et il en rend cette excellente raison : Car, dit-il, la toute-puissance divine jamais n'afflige ses créatures, que lorsqu'elle y est forcée par les crimes. Si donc jamais elle ne se résout à leur faire sentir du mal que par une espèce de force, il paraît qu'elle leur fait du bien par nature ; et par là ma proposition demeure invinciblement établie. Car ce n'est pas une véritable puissance d'affliger les hommes avec injustice, parce que, ainsi que nous avons dit, l'injustice est une faiblesse et un esclavage : de sorte que la véritable puissance ne faisant jamais de mal à personne, que lorsqu'elle y est contrainte et forcée, il s'ensuit que par elle-même et de sa nature elle est éîernellement bienfaisante. Et c'est pour cette raison, chrétiens, que je dis que la royauté est une puissance de faire du bien ; parce que telle est la nature de toutes les puissances légitimes, et
t II. Cor. XIII, 8.
2 Lib. II, ad. Marcion. n° II.