II
toujours changeants cet état de félicité immuable, si ce n'est que ce même Dieu, qui a fait la créature raisonnabledans la loi des changements, ne cesse de la rappeler à la loi de son éternité ? Car qui ne sait qu'il nous a créés pour être participants de lui-même ? Il commence en nous cette grâce dans ce lieu de pèlerinage, c'est pourquoi nous y pouvons être saints ; mais il ne fait encore que la commencer, c'est pourquoi nous pouvons devenir pécheurs. Alors nous serons saints sans changement et délivrés du péché sans aucun retour, lorsque nous serons élevés à la parfaite unité, à la pleine participation du bien immuable : Plena participatione incommutabilis boni ^
Combien libre sera alors notre liberté, combien vive notre vie, combien tranquille notre paix ! « Là nous n'aurons « plus aucun vice, ni dont il nous faille secouer le joug, n. (( dont il nous faille effacer les restes, ni dont il nous faille « combattre les attraits trompeurs : » Nulhim habens vitwm, nec sub quojaceat, neccidcedat, îieccum qnosaltem laudabiliter dimicet -. Rien ne pourra nous plaire que le vrai bien, rien ne pourra nous délecter que la justice. Pourquoi? parce que, pour parler selon l'Évangile, « nous serons alors plei- (( nement entrés dans la joie de No tre- Seigneur : » Intm in gaudiwn 3. Quelle est cette joie du Seigneur, si ce n'est l'amour de la vérité et la chaste délectation de la justice? Celte joie entre en nos cœurs durant cette vie; mais elle y entre, mes frères, comme dans un vaisseau corrompu et déjà rempli d'autres joies sensibles qui altèrent la pureté de cette sainte et divine joie. C'est pourquoi le cœur humain est partagé ; et les entrées étant ouvertes à la joie du monde, elle ne gagne que trop souvent le dessus. Là, dans cet état bienheureux, la joie de Noire-Seigneur n'entrera
» S. August. Epist. c\L nd Honorât., n" 7-i. 2 Id. De Civit. Dei, lib. xxii, cap. xxiv. 8 Matth. XXV, 21.
pas tant dans notre âme que notre âme entrera tout entière, comme dans un abîme de félicité, dans cette joie du Seigneur. Elle en sera pénétrée, elle y sera absorbée; « là (( tout ce qui est mortel sera englouti par la vie * ; » et l'ardeur des folles joies de la terre étant tout à fait éteinte, il ne restera dans les cœurs que le plaisir immortel et le chaste attrait de la vérité, et un amour suprême, un amour constant, un amour immuable pour la justice : Gaudium de veritate, dit saint Augustin ^.
« Donc, mes frères dit le saint Apôtre, hâtons-nous (( d'entrer dans ce repos éternel: » Festinemus ergo ingredi in illam reqaiem ^. Quel serait votre repos, si l'on vous disait que vos richesses sont si assurées que jamais vous n'aurez à craindre aucune indigence, votre fortune si bien établie que jamais vous ne souffrirez aucune disgrâce, vos forces et votre santé si bien réparée qu'elle ne sera jamais altérée par aucune maladie : quelle serait votre joie! quel votre repos! Combien donc serez-vous heureux, et quelle sera la tranquillité, mais quelle sera la gloire et la dignité de votre repos, lorsque vous ne pourrez plus être injustes, vous ne pourrez plus être déshonnêtes, vous ne pourrez plus être pécheurs, vous ne pourrez plus perdre Dieu, vous ne pourrez plus déchoir de votre justice, ni par conséquent de votre bonheur! 0 vie sainte! ô vie heureuse! ô vie désirable ! Jésus a commencé de nous délivrer, parce que nous pouvons ne pécher pas; oui, mes frères, nous pouvons ne pécher pas; sa miséricorde est toujours prête, sa grâce est toujours présente. Je puis ne pécher pas : que ma liberté est grande! mais, hélas ! je puis encore pécher: que ma faiblesse est déplorable ! Malheureuse puissance de pécher, que ne puis-je te déraciner tout à fait! que ne
1 JI Cor. V, 4.
2 s. August. Coïifess. lib. xxiii, n° 33. ^ Hebr. iv, 1 1.
oOS POUR LA CIRCONCISION DE NOTRE-SEIGNEUR.
puis-je te retrancher de mon franc arbitre! Mes frères, iî n'est pas temps, il faut suivre tous les degrés des présents divins et tous les progrès de la grâce. Usons bien de la liberté que nous possédons pour pouvoir pécher et ne pécher pas; c'est-à-dire ne péchons plus, et cette autre hberté nous sera donnée par laquelle nous ne pourrons jamais pécher. Celle-là qui est imparfaite nous est accordée pour notre mérite: celle-ci qui est parfaite est réservée pour la récompense. Usons donc bien de la liberté qui pent se dégager de la servitude; et la liberté nous sera donnée trèspleine, très-entière et très-puissante, par laquelle nous ne pourrons jamais être soumis à aucune servitude de nos passions, ni à aucun attrait du péché. Jésus-Christ Sauveur nous offre ses biens : Seipsum dabit quia seipsum dédit ^ Jésus-Christ mortel est à nous : la grâce d'expier nos crimes Jésus-Christ immortel est à nous ; et nous pouvons
arriver à sa sainteté parfaite, à son état impeccable, c'est-àdire à sa gloire consommée. La grâcepersonnelle de Jésus- Christ, c'est d'être impeccable; la grâce de médiateur, c'est d'expier les péchés. Usons bien de cette grâce pour combattre, pour éviter, pour expier les péchés; et ainsi nous arriverons à son état impeccable -.
^ s. August. In Psal. xlii, n° 2.
2 Note marg. : Vid. serm. de Annuniiatione : Beatus venter, etc.