‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 51 sur 76 · SECOND ET TROISIÈME POINT · texte numérisé non relu

SECOND ET TROISIÈME POINT

Que ne puis-je vous transporter en esprit sur cette terrible montagne oii paraît la majesté du Seigneur! c'est la montagne de Sina, sur laquelle Dieu donne sa loi à Moïse. Là je vois ce grand Dieu tout-puissant, qui grave sur de la pierre ses saintes lois, dignes d'être écrites dans le ciel le plus élevé, avec les rayons du soleil. Et après cela, par la bouche de son serviteur Moïse, il lait publier à son peuple ses ordonnances, et menace les transgrosseurs de peines dont le seul récit fait horreur. Certes, cette loi est très-sainte : mais ne vous persuadez pas, mes très-chères sœurs, qu'elle contienne la vie. Toutes ces paroles majestueuses et cette Écriture du doigt de Dieu ne sont qu'un instrument de mort, si elles ne sont accompagnées de l'esprit de la grâce. « C'est une lettre qui tue, » dit le

grand apôtre saint Paul K Combien d âmes présomptueuses ont été précipitées dans la mort éternelle par ces augustes commandements î Ne vous étonnez pas de cette parole : c'est la doctrine de l'apôtre saint Paul, et en voici la véritable explication. La loi montrait bien ce qu'il fallait faire ; mais elle ne subvenait pas à l'impuissance de notre nature. Elle frappait les oreilles; mais elle ne touchait pas le cœur. Ce n'était pas assez que Dieu, d'une voix tonnante et impérieuse, fît annoncer au peuple ses volontés : il fallait qu'il parlât intérieurement, et que par une opération toute-puissante il amollît notre dureté. Grand Dieu éternel, vous me commandez; il est juste que vous soyez obéi : mais ce n'est rien faire que me commander, si vous ne m^ donnez la grâce par laquelle je puisse observer vos commandements. Or cette grâce n'est point par la loi : c'est le propre don de l'Évangile, selon ce que dit l'apôtre saint Jean 2, que a la loi a été donnée par Moïse, et la « grâce et la vérité a été faite par Jésus-Christ. » Qu'est-ce donc que faisait la loi ? Elle ordonnait, elle commandait, elle liait les transgresseurs d'éternelles malédictions ; parce que (( maudit est celui qui n'observe pas les paroles qui (( sont écrites en ce livre ^ : » mais elle ne soulageait en rien nos infirmités. C'était une eau faible et sans vigueur, capable de nous agiter, incapable de nous soutenir.

C'est pourquoi le sauveur Jésus ayant compassion de notre impuissance, vient nous donner un vin d'une céleste vigueur : c'est sa grâce, c'est son Esprit saint dont les apôtres furent enivrés au jour de la Pentecôte. C'est ce saint et divin Esprit qui porte la loi au fond de nos cœurs, et ly grave par des caractères de flamme. Là, il l'anime intérieurement et la remplit d'une force vivifiante : il

1 H. Co)\ m, 6.

* Joan. I, 17.

^ Deut. XXVII, 26.

change la lettre en esprit, et c'est la nouvelle alliance que Dieu contracte avec nous par son Évangile. C'est pour cette raison que parlant par la bouche de Jérémie. <( Yoici, (f dit-il ^, que j'étabhrai avec la nation de Juda un Nou- (( veau Testament, non selon le testament que j'ai établi « avec leurs pères : ils ne sont point demeurés dans mon « testament, et moi je les ai rejetés, dit le Seigneur. Mais « voici le testament que je disposerai à la maison d'Is- (( raël, )) c'est-à-dire, aux vrais enfants d'Israël et au peuple de la nouvelle alliance : « J'inspirerai, dit-il, ma loi (( dans leurs âmes ; et je l'écrirai non en des tables de «pierre, mais je l'écrirai en leurs cœurs; et ils seront (( mon peuple, et je serai leur Dieu. » Quelle est donc cette vertu merveilleuse, qui entre si profondément dans nos cœurs? d'oii vient à cette loi nouvelle cette force si pénétrante ? Chères sœurs, elle vient de l'esprit de Dieu, qui est le vrai moteur de nos âmes, qui tient nos cœurs en sa main, qui est le maître de nos inclinations. Mais par quelle sorte d'opérations la porte-t-il ainsi au fond de nous-mêmes ? c'est par une charité très-sincère, par un puissant amour qu'il nous inspire, par une chaste délectation, par une sainte et ravissante douceur.

Dieu exerce deux sortes d'opérations sur nos âmes, qui font la différence des deux lois. Premièrement il les effraye, il les remplit de la terreur de ses jugements : et en second lieu il les attire, il les enflamme d'un saint amour. La première opération, qui est la crainte, ne peut pénétrer au fond de nos âmes : elle les étonne, elle les ébranle ; mais elle ne les change pas. Par exemple, que vous rencontriez des voleurs, si vous êtes le plus fort, ils ne vous abordent qu'avec une apparence de civilité feinte : ils n'en sont pas moins voleurs, ils n'en ont pas l'âme moins

1 Jerem. xxxi, 31 et suiv.

avide de carnage et de pillerie. La crainte étouffe les sentiments, elle semble les réprimer; mais elle n'en coupe pas la racine. Voyez cette pierre sur laquelle Dieu écrit sa loi : en est-elle changée, pour avoir en soi de si saintes paroles? en est-elle moins dure? rien moins. Ces saints commandements ne tiennent qu'à une superficie extérieure. Ainsi en est-il de la loi de Dieu ; quand elle n'entre dans nos âmes que par la terreur, elle ne touche que la surface : tant qu'il n'y a que cette crainte servile, le fond ne peut être changé comme il faut. Il n'y a que l'amour qui entre au plus secret de nos cœurs : lui seul en a la clef; lui seul en modère les mouvements. Vous avez de méchantes inclinations, vous avez des affections déréglées : jamais elles ne pourront être chassées que par des inclinations contraires, que par un saint amour, que par de chastes affections du vrai bien : ainsi l'âme sera tout autre. L'amour la dilate par une certaine ferveur : il l'ouvre jusqu'au fond, pour recevoir la rosée des grâces célestes. Ce n'est plus une pierre sur laquelle on écrit au dehors : c'est une cire pénétrée et fondue par une divine chaleur. C'est ainsi que le sauveur Jésus est véritablement gravé dans toutes les facultés de nos âmes. Il est dans la mémoire, car on ne peut oublier ce qu'on aime : il est dans l'entendement; car l'amour curieux et diligent n'a point d'autre satisfaction, que celle de contempler les perfections dubien-aimé qui l'attire. De là il passe dans les corps par l'exercice des vertus, et par de saintes opérations, qui, prenant leur origine de l'amour de Jésus, en conservent les traits et les caractères.

Tel est, mes très-chères sœurs, l'esprit de la loi nouvelle. C'est pourquoi Dieu ne vient point à nous avec cette apparence terrible qu'il avait sur le mont Sina. Là cette montagne fumait de la majesté du Seigneur, qui « fait

(( distiller les montagnes comme de la cire i. » Ici il ne rompt pas seulement un roseau à demi brisé 2 ; il est tout clément et tout débonnaire. Là on n'entend que le bruit d'un long et effroyable tonnerre : ici c'est une voix douce et bénigne : u Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et (( humble de cœur K » Là, il est défendu d'approcher sous « peine de la vie : N'approchez pas, dit-il, de peur que vous « ne mourriez , et les hommes et les animaux qui appro- (( cheront de la montagne, ils mourront de mort *. » Ici il change bien de langage : « Venez, venez, dit-il », appro- « chez, ne craignez pas, mes enfants ; venez, oppressés, je (( vous soulagerai, je vous aiderai à porter vos fardeaux : « venez, malades, je vous guérirai : pécheurs, publicains, « approchez, je suis votre libérateur : ne chassez pas ces « petits enfants ; à de tels appartient le royaume de (( Dieu 6. ,) D'où vient ce changement, mes très-chères sœurs ? ah ! c^est qu'il se veut faire aimer. Il vient changer la terreur en amour, cette eau froide de la crainte qui resserrait le cœur par une basse et servile timidité, en un vin d'une divine ferveur, qui le dilatera, qui l'encouragera, qui réchauffera par de bienheureuses ardeurs. C'est l'esprit de la loi nouvelle. Je vous ai dit les changements qu'a faits le Sauveur. L'eau, vous ai-je dit, est fade et insipide. Ainsi était la loi dans ses ombres et dans ses figures, si Jésus ne la change en la vérité de son Évangile, vin doux et savoureux, qui nous remplit de délices célestes. L'eau n'a point de force pour nous émouvoir. Ainsi était la loi par sa lettre inutile et impuissante, si elle

1 A^. xcvi,5.

2 Ma/lh. XII, 20.

^ !àù/. XI, tcd.

* Exod. XIX, 12, 13.

^ Matth. XI, 28 et alibi.

^Marc. I, 14.

n'est accompagnée du vin de la loi nouvelle, c'est-à-dire, de l'esprit de la grâce. Ces deux premiers changements ne sont que pour le troisième. Assez et trop longtemps nous avons été abreuvés de cette froide terreur : il est temps que nos cœurs soient échauffés de l'amour de Dieu. Mes sœurs, nous ne sommes plus sous la loi de crainte, nous sommes sous la loi d'amour; parce que nous ne sommes plus dans la servitude, nous sommes dans la liberté des enfants de Dieu : Jésus, qui est la vérité, nous a délivrés. Partant, servons notre Dieu d'un amour libéral et sincère. Aimons la justice, aimons la vérité, aimons la vraie et solide raison, aimons l'unique repos. Tout cela c'est Jésus : aimons donc Jésus de toute l'affection de nos âmes : qui n'aime pas Jésus, je l'ose dire, il n'est pas chrétien. Un chrétien, c'est un homme renouvelé : nous ne pouvons être renouvelés sans l'esprit de la loi nouvelle, c'est la charité : qui n'a pas la charité n'est pas chrétien! Ah! que le siècle se réjouisse dans les débauches et dans les banquets, dans les vins friands et délicieux î Nous avons un vin dont il nous est permis de nous enivrer; vin qui nous échauffe, mais d'une ardeur toute spirituelle ; qui nous fait chanter, mais des cantiques d'amour divin; qui nous ôte la mémoire, mais du monde et de ses vanités; qui nous excite une grande joie, mais une joie que le monde ne comprend pas. Buvons de ce vin, mes trèschères sœurs. Jour et nuit ne respirons que Jésus : vous particulièrement qu'il a retirées du siècle, goûtez Jésus dans la solitude; c'est là qu'il se communique aux âmes fidèles.

Et vous, chères sœurs, que, par sa miséricorde infinie, il^ a miraculeusement délivrées des ténèbres de l'hérésie' c'est à vous, c'est à vous que je parle. Et quelles paroles pourraient vous exprimer la tendresse que mon cœur a pour vous ! Rendez-lui à jamais vos actions de grâces.

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