‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 61 sur 76 · DES BONS AVEC LES MÉCHANTS. 5 H · texte numérisé non relu

DES BONS AVEC LES MÉCHANTS. 5 H

tend à quelque chose de plus que les ennemis de Jésus, vive avec la grâce de Dieu dans l'attente d'une plus grande félicité. 0 sainte paix de Sion ! ô égalité des anges î ô divme Jérusalem ! où il n'y a point de séditieux, point de fourbes, point de malfaiteurs ; où il n'y a que des gens de bien, des amis et des frères; ô heureuse égalité des anges! ô samte compagnie! où Dieu régnera en paix, où nul ne blasphémera son saint nom, nul ne contreviendra à ses ordonnances; ô sainte Sion ! où toutes choses sont stables. Eh Dieu ! qui nous a jetés dans ce flux et reflux de choses humaines ? qui nous précipite dans cet abîme et cette mer agitée de tant de tempêtes? Quand retournerai-je à vous, ô Sion ? quand verrai-je vos belles murailles, et vos fontaines d'eaux vives qui sont la félicité éternelle, et votre temple qui est Dieu môme, et votre lumière qui est l'Agneau ? (( Alors, ô mon Dieu ! vous nous vivifierez, vous nous (( renouvellerez, vous nous donnerez la vie de l'homme (( intérieur, et nous invoquerons votre nom ; c'est-à-dire, (( nous vous aimerons. Après nous avoir pardonné avec (( bonté tous nos péchés, vous vous donnerez vous-même « pour être la récompense parfaite de ceux que vous (( aurez justifiés. Seigneur, Dieu des vertus, convertissez- (( nous, montrez votre face, et nous serons sauvés : Vivi- H ficabis nos, innovabis nos, vitam interioris hominis dabis (( nobis, et nomen tuum invocabimus: idest, te dihgemus. (( Tu nobis dulcis eris remissor peccatorum nostrornm, tu ens (( totum prœmiumjustificatorum. Domine, Deus virtutum, (( converte nos, ostende faciem tuam, et salvi erimus \ » [C'est alors que se fera l'entière séparation des bons et des

méchants.]

Cette séparation, mes très-chères sœurs, a divers degrés. Premièrement, les élus sontdéjcà séparés dans la prédesti-

1 Ibid. ubi supra.

^•i^ su 11 LE MÉLANGE

nation éternelle, même dans la contagion du siècle, môme dans cette masse de corruption où le monde semble les envelopper dans une commune confusion. Dieu les a déjà discernés : « Dieu sait ceux qui sont à lui : » Cognovit Dominus qui sunt ejus i ; il les connaît par nom et par surnom : Proprias oves vocot nominatim 2 ; « il appelle ses « propres brebis chacune par leur nom. » Jl en a un rôle dans son cabinet; ils sont écrits dans son livre. 0 joie! ô bonheur incroyable ! aimables brebis de Jésus, quelque part où vous erriez dans les chemins détournés de ce siècle, l'œil de votre pasteur est sur vous ; il vous sépare des autres, non point de corps, mais de cœur ; il vous sépare par de saints désirs et par une bienheureuse espérance. Les affections, mes sœurs, ce sont comme les pas de l'âme ; c'est par elles qu'elle se remue. Ainsi les enfants de lumière, mêlés ici-bas parmi les enfants de ténèbres, en sortent par de saintes et célestes affections. Ils sont en ce monde, mais leur amour en est détaché. Dieu, qui les a mêlés avec ses ennemis, ne cesse de les en séparer peu à peu par une opération toute-puissante. Il purilie leurs intentions, il les démêle insensiblement des embarras de la terre. Comme ils sont dans un corps mortel, et que néanmoins ils vivent en quelque sorte détachés du corps, et que Dieu rompt peu à peu leurs liens, ainsi que dit l'apôtre saint Paul, que, a vivant dans la chair, nous ne vite vous pas selon la chair ^ : » de même, bien qu'ils soient parmi les méchants, leur façon de vivre les discerne d'eux. Viendra, viendra enfin cette dernière séparation. 0 jour terrible pour les méchants! ô jour mille et mille fois heureux pour les bons! où iront les méchants séparés des enfants de Dieu? C'est ce mélange, mes sœurs, qui empêche

' II. Tim. ir, 19.

- Jonn. X, 3.

ML Cor. \,3.

DES BOiNS AVEC LES MÉCHANTS. o49

que Dieu ne les foudroie; il leur pardonne pour l'amour des siens, leur présence modère sa juste fureur. C'est pourquoi, dans notre Évangile, il défend a d'arracher l'ivraie, de peur d'endommager le bon grain : » Ne forte colligentes zizania, eradicetis simul cum eis et triticum ^ Considérez, mes sœurs, que comme en ce monde les bons et les méchants sont mêlés, aussi la colère et la miséricorde divines sont, en quelque façon, tempérées l'une par l'autre. C'est pourquoi le prophète a dit que « le calice qui est en la main de Dieu est mêlé. » Le vin signifie la joie; Vinum lœtificaf^: (( le vin réjouit; » et l'eau, les tribulations: SalvUm me fac, Deus, quoniam intraverunt aquœ"^ : « Sauvez-moi, « mon Dieu, parce que les eaux sont entrées jusque (( dans mon âme. » Le prophète David dit que son âme est environnée d'eaux, c'est-à-dire, de tribulations; [il nous représente le Seigneur comme] a tenant dans sa main une « coupe d'un vin fort, mêlé de différentes liqueurs: » Vini meriplenus mixto'K C'est ce mélange que le siècle doit boire. Sa vengeance est toujours mêlée de miséricorde, sa miséricorde de même : Parcente manu sœvit et danat. Mais après ce siècle il ne restera plus que la He. Verumtamen fœx ejus non est exinanita; bibent omnes peccatores terrœ ^ : « La <( lie n'en est pourtant pas encore épuisée : tous les pécheurs <i de la terre en boiront.» Ces pécheurs séparés des bons, ces pécheurs surpris dans leur crime, ces pécheurs qui ne seront jamais gens de bien, ils boiront toute la lie et toute l'amertume de la vengeance divine. Fuyons, fuyons, mes sœurs, fuyons de leur compagnie; n'ayons point de commerce avec eux. Yotre profession vous en a déjà en quel-

1 Matth, XIII, 2'J.

2 Ps. cm, 1(J.

^ Ps. LXVIIl, I.

^ Ps. LXXlV, 7.

^ Ps, LXXIV, 8.

ooO SUR LE MÉLANGE DES BONS AVEC LES MÉCHANTS, que façon séparées. Mais ne faites pas comme les Israélites, ne désirez point les plaisirs de l'Egypte, ne retournez pas la tête en arrière, pour voir ce que vous avez quitté; mais tenez vos yeux fichés éternellement à l'héritage qui vous est promis, aux saints qui vous attendent, à Jésus qui vous tend les bras pour vous recevoir en sa gloire.

SERMON

POUR LA

Bienheureuse société que nous avons avec les saints anges Caractère particulier de leur charité envers les hommes, dans le commerce qu'ils ont avec eux. Miséricordieuse condescendance que cette charité leur inspire. Quelle marque de reconnaissance nous leur devons. Témoignage qu'ils rendront contre nous au dernier jour, et vengeance qu'ils exerceront sur nous, si nous n'avons pas profité de leurs bons offices.

Amen clico vobis, videhitis cœlim apertum, et angelos Dei ascendentes et descendent es.

Je vous dis en vérité, vous verrez les deux ouverts, et les anges de Dieu montants et descendants. Paroles du Fils de Dieu à Natltanuèl, en S. Jean, i, 51.

Il paraît par les saintes Lettres, que Satan et ses anges montent et descendent. « Ils montent, dit saint Bernard ^, (( par l'orgueil, et ils descendent contre nous par l'envie : » Ascendit studio vanitatis, descendit livore malignilatis. Ils ont entrepris de monter, lorsqu'ils ont suivi celui qui a dit : Ascendam, « Je m'élèverai et je me rendrai égal au Trèsce Haut. )) Mais leur audace étant repoussée, ils sont des-

1 Prêché le 2 octobre 1659, dans l'église des Feuillants, rue d'Enfer. Voy. l'ouvrage de M. Floquet : Vie de Bossuet, t. ii, p. 20-24.

2 In Ps. Qui habitat, Serni. xii, n" 2, t. i, col. 301.

cendus, chrétiens, pleins de rage et de désespoir, comme dit saint Jean dans l'Apocalypse : « 0 terre, ô mer, malheur <( à vous; parce que le diable descend à vous, plein d'une (( grande colère! » Vœ terrœ, et mari, quia descendit diabolus ad vos habens iram magnam i ! Ainsi son élévation présomptueuse est suivie d'une descente cruelle; et quoique Dieu l'ait banni de devant sa face, n'ose-t-il pas encore s'y présenter pour se rendre notre accusateur, selon ce qu'écrit le même apôtre? N'est-ce pas pour cela qu'il est appelé l'accusateur des fidèles, qui les accuse nuit et jour en la présence de Dieu: accusator fratrum nostrorum, qui accusabat illos dieac nocte 2 ? Et en effet, ne lisons-nous pas qu'il s'est trouvé avec les saints anges pour accuser le fidèle Job? Adfuitcum mis etiam Satan ^. Mais étant monté devant Dieu pour le calomnier avec artifice, il est aussi bientôt descendu pour le persécuter avec fureur: tellement que toute sa vie

c'est un mouvement éternel, par lequel il monte et descend, méditant toujours en lui-même le dessein de notre ruine. Que si cet esprit malfaisant se remue continuellement avec ses complices pour persécuter les fidèles, chrétiens, les saints anges ne sont pas oisifs, et ils se remuent pour les secourir: c'est pourquoi vous les voyez monter et descendre, ascendentes et descendentes ; et j'espère vous faire voir aisément que tout cela se fait pour notre salut, après que nous aurons imploré l'assistance du Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Ave.

Si vous n'avez pas assez entendu la dignité de notre nature et la grandeur de nos espérances, vous le pourrez connaître aisément par la sainte solennité que nous célébrons en cette journée. C'est ici qu'il vous faut apprendre,

' Apoc XII, 12.

2 Ibid. 10.

8 Job. C.

par la sainte société que nous avons avec les saints anges, que notre origine est céleste, que l'homme n'est pas ce que nous voyons ; et que ces membres, que cette figure, et enfin tout l'extérieur de ce corps mortel nous le cache, plutôt qu'il ne nous le montre. Car puisque nous voyons ces esprits bienheureux, destinés à notre conduite, venir converser avec les hommes, et se faire leurs compagnons et leurs frères; puisque l'amour chaste qu'ils ont pour les hommes leur fait quitter le ciel pour la terrre, et trouver leur paradis parmi nous, ne devons-nous pas reconnaître qu'il y a quelque chose en l'homme qui l'approche de ces esprits immortels, et qui est capable de les inviter à se réjouir de notre alliance? C'est ce que le grand Augustin nous explique admirablement par cette excellente doctrine*, sur laquelle j'établirai ce discours : c'est qu'encore que les saints anges soient si fort au-dessus de nous par leur dignité naturelle, il ne laisse pas d'être véritable que nous sommes égaux en ce point, que ce qui rend les anges heureux fait aussi le bonheur des hommes; que nous buvons les uns et les autres à la même fontaine de vie, qui n'est autre que la vérité éternelle; et que nous pouvons tous chanter ensemble, par un admirable concert, ce verset du divin Psalmiste : Mihi autem adhœrere Deo bonum est ^ : <( Tout mon bien, c'est d'être uni à mon Dieu » par de chastes embrassements, et de mettre en lui mon repos.

Sur ce fondement, chrétiens, il est bien aisé d'établir la société de l'homme et de l'ange : car c'est une loi immuable, que les esprits qui s'unissent à Dieu se trouvent en même temps tous unis ensemble. Ceux qui puisent dans les ruisseaux, et qui aiment les créatures, se partagent en des soins contraires, et divisent leurs affections. Mais ceux

1 In Joan. Tract. \\m, ir 5, t.iu, part, ii, col. i74.

2 l'S. LXXII, 28.

ooi POUR LA FÊTE

qui vont à la source même, au principe de tous les êtres, c'est-à-dire, au souverain bien, se trouvant tous en cette unité, et se rassemblant à ce centre, ils y prennent un esprit de paix et un saint amour les uns pour les autres ; tellement que toute leur joie, c'est d'être associés éternellement dans la possession de leur commun bien: ce qui fait, dit saint Augustin, qu'ils font tous ensemble un même royaume et une même cité de Dieu : Habent et cwn illo ciii adhœrent et inter se societatem sanctam, suntque una civitas Dei^. D'où il est aisé de conclure que les hommes, non moins que les anges, étant faits pour jouir de Dieu, ils ne composent les uns et les autres qu'un même peuple et un même empire, où l'on adore le même prince, où l'on est régi par la même loi : je veux dire par la charité, qui est la loi des esprits célestes et la loi des hommes mortels ; et qui, se répandant du ciel en la terre, fait une même société des habitants de l'un et de l'autre. C'est, mes frères, de celte alliance que j'espère vous entretenir, et vous en montrer les secrets dans le texte de mon Évangile.

Car quel est ce nouveau spectacle que le Sauveur nous y représente? d'où vient que les cieux sont ouverts? et que veulent dire ces anges qui montent et descendent d'un vol si léger, de la terre au ciel, du ciel en la terre ? Chrétiens, ne voyez-vous pas que ces esprits pacifiques viennent rétablir le commerce que les hommes avaient rompu en prenant le parti rebelle de leurs séditieux compagnons? La terre n'est plus ennemie du ciel ; le ciel n'est plus contraire à la terre : le passage de l'un à l'autre est tout couvert d'esprits bienheureux dont la charité officieuse entretientune parfaite communication entre ce lieu de pèlerinage et notre céleste patrie.

C'est, messieurs, pour celte raison que vous les vovcz

:\ug. de Civil. Dei, lib. xii, cnp. i\, f. vu. col. 308.

DES SAINTS ANGES GARDIENS. 5oo

monter et descendre : ascendentes et descendenfes. Ils descendent de Dieu aux hommes, ils remontent des hommes à Dieu, parce que la sainte alliance qu'ils ont renouvelée avec nous, les charge d'une double ambassade. Ils sont les ambassadeurs de Dieu vers les hommes, ils sont les ambassadeurs des hommes vers Dieu. Quelle merveille ! nous dit saint Bernard ; chrétiens, le pourrez-vous croire : ils ne sont pas seulement les anges de Dieu, mais encore les anges des hommes : Illos utique spiritus tam felices, et tuos ad nos, et nostros ad te angelos facis : « Oui, » Seigneur, nous dit ce saint homme, ils sont vos anges, et ils « sont (( les nôtres; » anges, c'est-à-dire, envoyés: ils sont donc les anges de Dieu, parce qu'il nous les envoie pour nous assister; et ils sont les anges des hommes, parce que nous les lui renvoyons pour l'apaiser: ils viennent à nous, chargés de ses dons ; ils retournent chargés de nos vœux : ils descendent pour nous conduire ; ils remontent pour porter à Dieu nos désirs et nos bonnes œuvres. Tel est remploi et le ministère de ces bienheureux gardiens : c'est ce qui les fait monter et descendre, ascendentes et descendentes. ^ous voyez en ce mouvement la double assistance que nous recevons par leur entremise ; et vous voyez les deux points qui partageront ce discours. Dans le texte qi)e j'ai rapporté, la descente est précédée par l'élévation; mais permettez-moi, chrétiens, que, pour suivre l'ordre du raisonnement, je laisse un peu l'ordre des paroles, et que je parle avant toutes choses de leur descente mystérieuse.

PREMIER POINT

Il ne suffit pas, chrétiens, que nous remarquions aujourd'hui que les anges descendent du ciel en la terre : si

1 In Ps. Qui habitat, Serm. xir, n" 3, col. t. i, ?G2.

'o^G POUR LA FÊTE

VOUS n'entendez rien par ce mouvement sinon qu'ils passent d'un lieu à un autre, vous n'avez pas encore compris le mystère. Il faut élever nos pensées plus haut et concevoir dans cette descente le caractère particulier de la charité des saints anges, qui la rend différente de celle des hommes. Je m'explique, et je dis, messieurs, qu'encore que la charité soit la même dans les anges et dans les hommes, qu'elle soit dans tous les deux de même nature, qu'elle dépende d'un même principe ; toutefois elle agit en eux par deux mouvements opposés. Elle élève les hommes mortels de la terre au ciel, de la créature au Créateur ; au contraire, elle pousse les esprits célestes du ciel en la terre, et du Créateur à la créature. La charité nous fait monter, la charité les fait descendre. Chrétiens, c'est ce grand mystère que vous comprendrez aisément si vous savez faire la distinction de l'état des uns et des autres.

Où sommes-nous, et oii sont les anges? quelle est notre vie, et quelle est la leur? Misérables bannis, enfants d'jÈve, nous sommes ici relégués bien loin au séjour de misère et de corruption : pour eux, ils se reposent dans la patrie, à la source même du bien, dans le centre même du repos qu'ils possèdent par la claire vue. Nous pleurons et nous soupirons sur les fleuves de Babylone : ils boivent à longs traits les eaux toujours vives de ce ileuve qui réjouit la cité de Dieu.

Étant donc dans des états si divers, que ferons-nous les uns et les autres? Les hommes demeureront-ils liés aux biens périssables dont ils sont environnés ; et les anges seront-ils toujours occupés de leur paix et de leur repos, sans penser à secourir ceux qui travaillent ? J\on, mes frères, il n'en est pas ainsi : la charité ne le permet pas. Elle nous fait monter, elle fait descendre les anges; elle nous trouve au milieu des biens corruptibles, elle trouve les esprits célestes unis immuablement au bien éternel : elle

DES SAINTS ANGES GARDIENS. oa7

se met entre deux, et tend la main aux uns et aux autres. Elle nous dit au fond de nos cœurs : Vous qui êtes parmi les créatures, gardez-vous bien de vous arrêter aux créatures ; mais dans cette bassesse où vous êtes, faites qu'elles vous conduisent au Créateur : vous qui êtes au bord des ruisseaux, apprenez à remonter à la source. Elle dit aux anges célestes : Vous qui jouissez du Créateur, jetez aussi les yeux sur ses créatures ; vous qui êtes à la source, ne dédaignez pas les ruisseaux. Ainsi vous voyez, chrétiens, qu'une même charité, qui remplit les anges et les hommes, meut différemment les uns et les autres.

Ce que voient les hommes mortels, doit leur faire chercher ce qu'ils ne voient pas ; tel doit être le progrès de leur charité. C'est pourquoi l'apôtre saint Jean, le disciple chéri de notre Sauveur, le docteur de la charité, a dit ces beaux mots : (( Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment « pourra-t-il aimer Dieu qu'il ne voit pas? » Qui non diligit fratrem suum quem videt, Deum quem non videt quomodo potest diligere ^ ? Par où il avertit l'âme chrétienne, que le mouvement naturel que le saint amour lui doit inspirer, c'est de s'exercer sur ce qu'elle voit, pour tendre à ce que les sens ne pénètrent pas. Aussi est-ce pour cela que nous avons dit que son propre c'est de s'élever ; Ascensiones in corde suo disposuit 2. Comme elle se trouve en bas, mais se dispose toujours à monter plus haut, elle regarde la terre non pas comme un siège pour se reposer, mais comme un marchepied pour s'avancer, scabellum pedum tuorum •\ Le degré pour aller au trône, ce n'est que le marchepied. Élevez-vous sur le marchepied, et tâchez d'arriver au trône. 11 n'en est pas ainsi des saints anges : unis à la source du bien et du beau, comme nous avons déjà dit, ils ne peuvent

» I. Joan. IV, 20.

- Ps, Lxxxm, (j.

'^ Ps. cix, 2.

pas s'élever, parce qu'il n'y a rien au-dessus de ce qu'ils possèdent. Mais la charité officieuse qui nous fait monter pour aller à eux, les rabaisse aussi pour venir jusqu'à nous par une miséricordieuse condescendance; et voilà quelle est la descente dont il est parlé dans notre Évangile.

Réjouissons-nous, chrétiens, de cette descente bienheureuse, qui unit le ciel et la terre, et fait entrer les esprits célestes dans une sainte société avec les hommes. 0 bonheur! ô miséricorde ! Car, mes frères, qui lepourrait croire, que ces intelligences sublimes ne dédaignent pas de pauvres mortel ; qu'étant au séjour de la félicité et au centre même du repos, elles veulent bien se mêler parmi nos continuelles agitations, et lier une amitié si étroite avec des créatures si faibles et si peu proportionnées à leur naturelle grandeur? 0 Dieu, que peuvent-elles trouver en ce monde, que peut produire cette terre ingrate qui soit capable d'y attirer ces glorieux citoyens du paradis? chrétiens, ne l'ai-je pas dit? c'est la charité qui les pousse; mais encore n'est-ce pas assez. Qui ne sait que la charité est la fin générale de leurs actions? Il nous faut descendre au détail des motifs particuliers qui les pressent de quitter le ciel pour la terre.

Pour bien entendre cette vérité, ce serait peut-être assez de vous dire que telle est la volonté de leur Créateur; et que c'est l'unique raison que désirent de si fidèles ministres: car ils savent que la créature étant faite par la seule volonté de son Créateur, elle doit vivre toujours souple et toujours soumise à cette volonté souveraine. On pourrait encore ajouter que la surbordination des natures créées demande que ce monde sensible et inférieur soit régi parle supérieur et intelligible, et la nature corporelle par la spirituelle. Que si on voulait pénétrer plus loin, il serait aisé de vous faire voir que, les hommes étant destinés pour réparer les ruines que l'orgueil de Satan a faites dans le ciel, c'est une sage dispensation d'envoyer les anges à notre

secours ; afin qu'ils travaillent eux-mêmes aux recrues de leurs légions, en ramassant cette nouvelle milice qui doit rendre leurs troupes complètes. Tous ces raisonnements sont solides et très-bien appuyés sur les Écritures; mais je laisserai à l'école cette belle théologie, pour m'attacher à une doctrine qui me semble plus capable de toucher les cœurs.

Je dis donc, et je vous prie de le bien entendre, que ce qui attire les anges, ce qui les fait descendre du ciel en terre, c'est le désir d'y exercer la miséricorde. Car ils savent, ces esprits célestes, que sous un Dieu si bon et si bienfaisant, dont les miséricordes n'ont point de bornes, dont les infinies misérations éclatent magnifiquement pardessus tous ses autres ouvrages ^ ; ils savent, dis-je, que, sous ce Dieu, il n'y a rien de plus grand ni de plus illustre que de secourir les misérables. Que feront-ils, qu'entreprendront-ils? Ils n'en trouvent point dans le ciel, ils en viennent chercher sur la terre. Là ils ne voient que des bienheureux : ils quittent ce lieu de bonheur, afin de rencontrer des affligés. Apprenez ici, chrétiens, de quel prix sont les œuvres de miséricorde. Il manque, ce semble, quelque chose au ciel, parce qu'on ne peut pas les y pratiquer. Encore qu'on y voie Dieu face à face, encore qu'il y enivre les esprits célestes du torrent de ses voluptés; toutefois, leur félicité n'est pas accomplie, parce qu'il n'y a point de pauvres que l'on assiste, point d'affligés que l'on console, point de faibles que l'on soutienne, enfm point de misérables que l'on soulage. Mais ils ne découvrent autre chose en ce lieu d'exil ; c'est pourquoi vous les voyez accourir en foule. Ils pressent les cieux de s'ouvrir, et ils descendent impétueusement du ciel en la terre : videbitis cœlos apertos ; tant ils trouvent de contentement à exercer les œuvres de

' Ps. CXLIV, 9.

miséricorde. Ha ! mes frères, le grand exemple pour nous qui sommes au milieu des maux , dans le pays propre de la misère !

Mais disons encore, mes frères, pour consoler ceux qui s'y appliquent, disons et tâchons de le bien entendre, quels charmes, quel agrément et quelle douceur trouvent ces esprits bienheureux à se mêler parmi nos faiblesses, et à prendre part dans nos peines. Il en faut aujourd'hui expliquer la cause; et la voici, si je ne me trompe, autant qu'il est permis à des hommes de pénétrer de si hauts mystères. C'est qu'ils voient face à face et à découvert cette bonté infinie de Dieu i ; ils voient ces entrailles de miséricorde et cet amour paternel par lequel il embrasse ses créatures ; ils voient que de tous les titres augustes qu'il se donne lui-même dans ses Écritures, c'est celui de bon et de charitable, de père de miséricorde et de Dieu de toute consolation 2, dont il se glorifie davantage. Ils sont ravis en admiration, chrétiens, de cette bonté infinie et infiniment gratuite, par laquelle il délivre les hommes pécheurs de la damnation qu'ils ont méritée. Mais en considérant ce qu'il donne aux autres, ils savent bien reconnaître ce qu'ils doivent en particulier à celte bonté. Ils se considèrent euxmêmes comme des ouvrages de grâce, comme des miracles de miséricorde ; car n'est-ce pas la bonté de Dieu qui les a tirés du néant, a qui les a remplis de la lumière dès l'instant « qu'il les a formés: » Simid td facti sunt, lux fnctisunt ^ ; « et qui en créant leur nature leur a en même temps accordé (( sa grâce : » sûnul in eis et condeus naturam, et largiens gratiam '*' ? N'est-ce pas Dieu qui les a créés avec lamour chaste par lequel ils se sont attachés à lui; qui les a faits

* Marc. X, 18.

2 II. Cor. I, 3.

3 S. Axt(;. (Ii; Civil. Dei, \\h. xr, cap. xi, t. vu, col. 'JSl.

♦ lùid. lib. .\ii, cap. ix, col. 308.

DES SAINTS ANGES GARDIENS. o6l

elles a faits bons; qui,étant l'auteur de leur être, l'est aussi de leur sainteté, et conséquerament de leur béatitude? Ils doivent donc aussi bien que nous, ils doivent tout ce qu'ils sont à la grâce et à la miséricorde divine. Elle se montre différemment en eux et en nous; mais toujours, dit saint Fulgence \ c'est la môme grâce: Uiia est inutroque gratia operata. « Elle nous a relevés, mais elle a empêché leur (( chute: » inillo, necaderet; in hoc, ut surgeret: « elle nous (( a guéris de nos blessures ; en eux elle a prévenu le coup : » m illo, ne vulneraretur ; in isto, utsanaretur: « elle aremédié (( à nos maladies; elle n'a pas permis qu'ils fussent ma- « lades: )) ab hoc, infirmitatem repulil; illmn infirmari non sivit. Reconnaissez donc, ô saints anges, que vous devez tout, aussi bien que nous, à la miséricorde divine.

Tls le reconnaissent, mes frères : et c'est aussi pour cette raison que, désiranthonorerla miséricorde qui a été exercée sur eux, ils s'empressent de l'exercer sur les autres: carie meilleur moyen de la reconnaître, chrétiens, c'est de l'imiter et d'ouvrir nos mains sur nos frères, comme nous voyons les siennes ouvertessur nous : Estote miséricordes, sicut Pater vestermisericors est 2 : « Soyez, dit- il, miséricordieux, comme (( votre Père céleste est miséricordieux. Revêtez-vous (( comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, d'entrailles (( de miséricorde: » Induite vos, sicut electi Dei, sancti et dilecti, viscera misericordiœ ^ Imitez ce que vous recevez,^ et prenez plaisir de donner en actions de grâces de ce qu'on vous donne. Celui-là ne sent pas un bienfait, qui ne sait ce que c'est que de bien faire, et il méprise la miséricorde, puisqu il n'a pas soin de la pratiquer. C'est pourquoi les anges célestes, de peur d'être ingrats envers le Créateur, aiment à être bienfaisants envers ses créatures. La miséri-

1 Ad. Trnsimuhd, iib. 11, cap. ut, p. 90.

2 Luc. VI, 30.

3 Coi, m, 12.

corde qu'ils font, glorifie celle qu'ils reçoivent : ils savent, je vous prie, remarquez ceci, que Dieu exige deux sacrifices^ l'un pour honorer sa miséricorde, et l'autre pour reconnaître sa justice: l'un détruit, et l'autre conserve; l'un est un sacrifice qui tue, l'autre un sacrifice qui sauve : Qui facit miserkordiam offert sacrificium ^.

D'où vient cette diversité ? Elle dépend de la difl'érence de ces deux divins attributs. La justice divine poursuit les pécheurs; elle lave ses mains dans leur sang, elle les perd, elle les dissipe : Pereant peccatores a fade Dei 2. Au contraire la miséricorde ne veut pas que personne périsse, non vult perire quemquam K « Elle pense des pensées de paix, « et non pas des pensées de destruction : » Ego cogito super vos cogitationes pacis, et non afflictionis ^. Que ces deux attributs sont opposés ! Aussi, messieurs, les honore-t-on par des sacrifices divers. A cette justice qui rompt et qui brise, qui renverse les montagnes et arrache les cèdres du Liban, c'est-à-dire, qui extermine les pécheurs superbes, il lui faut des sacrifices sanglants et des victimes é^oro-ées pour marquer la peine qui est due au crime. Mais pour cette miséricorde toujours bienfaisante, qui guérit ce qui est blessé, qui afi'ermit ce qui est faible, et qui vivifie ce qui est mort, elle veut qu'on lui ofi*re en sacrifice, non des victimes détruites, mais des victimes conservées,' c'est-àdire des pauvres soulagés, des infirmes soutenus, des morts ressuscites, c'est-à-dire des pécheurs convertis. Tels sont, mes frères, les sacrifices qui honorent la miséricorde divine : c'est ainsi qu'elle veut être reconnue.

Tenez donc, anges célestes, honorer cette bonté souveraine : venez tous ensemble chercher sur la terre les victi-

1 Eccl. XXXV, 5.

2 Ps. LXVII, 3.

* ier. XXIX, II.

mes qu'elle demande ; vous ne les pouvez trouver dans le ciel. « On n'y peut exercer de miséricorde, parce qu'il n'y (( a point de misères : » Ibi nulla miseria est, in qua fiât misericordia ^ PeuL-on consoler les affligés, où toutes les larmes sont essuyées ? peut-on secourir ceux qui travaillent, où tous les travaux sont finis ? peut-on visiter les prisonniers, où tout le monde jouit de la liberté? peut-on recueillir les étrangers, où nul n'est reçu que les citoyens ? Ici toutes les misères abondent ; c'est leur pays, c'est leur lieu natal. 0 mes frères, la riche moisson pour ces esprits bienfaisants, qui cherchent à exercer la miséricorde! il n'y a que des misérables, parce qu'il n'y a que des hommes. Tous les hommes sont des prisonniers, chargés des liens de ce corps mortel : esprits dégagés, aidez-les à porter ce pesant fardeau ; et soutenez l'âme qui doit tendre au ciel, contre le poids de la chair qui l'entraîne en terre. Tous les hommes sont des ignorants, qui marchent dans les ténèbres: esprits qui voyez la lumière pure, dissipez les nuages qui nous environnent. Tous les hommes sont attirés par les biens sensibles : vous qui buvez à la source même des voluptés chastes et intellectuelles, rafraîchissez notre sécheresse par quelques gouttes de cette céleste rosée. Tous les hommes ont au fond de leurs âmes un malheureux germe d'envie, toujours fécond en procès, en querelles, en murmures, en médisances, en divisions: esprits charitables, esprits pacifiques, calmez la tempête de nos colères, adoucissez l'aigreur de nos haines, soyez des médiateurs invisibles, pour réconcilier en Notre-Seigneur nos cœurs ulcérés.

Mais, mes frères, quand aurai-je fait, si j'entreprends de vous raconter tout ce que font ces esprits célestes, qui descendent pour notre secours? Ils s'intéressent à tous

1 S. Aug. nai\ in Ps. cxlviiIj n" 8, t. iv, col. 1G7G.

56 i POUR LA FÊTE

nos besoins, ils ressentent toutes nos nécessités : à toute heure et à tous moments ils se tiennent prêts pour nous assister; gardiens toujours fervents et infatigables, sentinelles qui veillent toujours, qui sont en garde autour de nous nuit et jour, sans se relâcher un instant du soin qu'ils prennent de notre salut. Heureux mille et mille fois, d'avoir toujours à nos côtés de si puissants protecteurs I

Mais quelles actions de grâces leur rendrons-nous, et comment reconnaîtrons-nous leurs soins assidus? Combien s'empresse le jeune Tobie à remercier le saint ange qui l'avait conduit durant son voyage^ ! Ceux-ci nous gardent toute notre vie. Ces princes de la cour céleste, non contents de devenir compagnons des hommes, se rendent leurs ministres et leurs serviteurs depuis leur naissance jusqu'à leur mort : et ils ne rougissent pas d'être ingrats d'une telle miséricorde ! A Dieu ne plaise que nous le soyons : chrétiens, étudions-nous à récompenser leurs services. Ha, qu'il est aisé de les contenter ! ils descendent pour notre salait du ciel en la terre : savez-vous ce qu'ils demandent en reconnaissance? qu'ils ne soient pas venus inutilement, que nous ne les déshonorions pas en les renvoyant les mains vides. Ils sont venus à nous, pleins des dons célestes dont ils ont enrichi nos âmes : ils demandent pour récompense que nous les chargions de nos prières, et qu'ils puissent présenter à Dieu quelque fruit des grâces qu'il nous a distribuées par leur entremise. 0 les amis désintéressés, amis commodes et officieux, qui se croient payés de tous leurs bienfaits, quand on leur donne de nouveaux sujets d'exercer leur miséricorde ! Ils sont descendus pour l'amour de nous ; chrétiens, les voilà prêts, ils s'en retournent pour notre service : après nous avoir apporté des grâces, ils s'offrent encore à porter nos vœux pour nous en

' Toh. XII, 2 et seq.

DES SAINTS ANGES GAUDIENS. oGJi

attirer de nouvelles. Usez, mes frères, de leur amitié : il faut, s'il se peut, vous y obliger par cette seconde partie.

SECOND POINT

Encore que vous voyez remonter au ciel vos fidèles et bien-aimés gardiens, n'appréhendez pas qu'ils vous abandonnent. Ils peuvent changer de lieu, mais ils ne changent pas de pensée ; et comme ils quittent le ciel sans perdre leur gloire, ils quittent la terre sans perdre leurs soins. Quoiqu'ils descendent du ciel, lieu de félicité, ils ne laissent pas de la conserver : autrement, nous dit saint Grégoire, (( pourraient-ils illuminer les aveugles, si eux-mêmes perce daient leur lumière? » Fontem lucis, quern egredientes perderent, cœcis nullatenus propinarent *. Ainsi lorsqu'ils marchent à notre secours, lorsqu'ils viennent combattre pour nous, leur béatitude les suit partout ; et c'est peutêtre en vue d'un si grand mystère que Débora, glorifiant Dieu de la victoire qu'il lui a donnée, dit ces mots au livre des Juges : Stellœ matientes in ordine suo adversus Simram pugnaveriint 2 .- « Les étoiles demeurant en leur ordre ont (( combattu pour nous contre Sisara ; a c'est-à-dire, les anges qui brillent au ciel comme des étoiles pleines d'une lumière divine, ont combattu pour nous contre Sisara, contre l'ancien ennemi du peuple de Dieu : odversus Sisaram piignaverunt. Mais en s'avançant pour nous secourir, ils sont demeurés en leur ordre : rnanentes in ordine suo ; et ils n'ont pas quitté la place que leurs mérites leur ont acquise dans la béatitude éternelle. Concluez de là, chrétiens, qu'ils apportent, venant sur la terre, la gloire dont ils jouirent au ciel ; et qu'ils portent avec eux, retour-

^ Moral, in Job. lib. il, cap. m, t. i, col. 39. 2 Judic. V, 20.

o66 POUR LA FETE

nant au ciel, les mômes soins qu'ils ont sur la terre. Ils y vont traiter nos affaires, ils y vont représenter nos nécessités, ils y portent nos prières et nos oraisons.

Pour quelle raison a-t-il plu à Dieu qu'elles lui soient présentées par le ministère des anges? C'est un secret de sa providence que je n'entreprends pas de vous expliquer; mais il me suffit de vous assurer qu'il n'est rien de mieuxfondé sur les Écritures. Et afin que vous entendiez combien cette entremise des esprits célestes est utile pour notre salut, je vous dirai seulement ce mot: c'est qu'encore que les oraisons soient d'une telle nature qu'elles s'élèvent tout droit au ciel, ainsi qu'un encens agréable que le feu de l'amour divin fait monter en haut ; néanmoins le poids de ce corps mortel leur apporte beaucoup de retardement. Trouvez bon ici, chrétiens, que j'appelle le témoignage de vos consciences. Quand vous offrez à Dieu vos prières, quelle peine d'élever à lui vos esprits ! au milieu de quelles tempêtes formez-vous vos vœux! combien de vaines imaginations, combien de pensées vagues et désordonnées, combien de soins temporels qui se jettent continuellement à la traverse, pour en interrompre le cours! Étant donc ainsi empêchées, croyez-vous qu'elles puissent s'élever au ciel, et que cette prière faible et languissante, qui parmi tant d'embarras qui l'arrêtent, à peine a pu sortir de vos cœurs, ait la force de percer les nues et de pénétrer jusqu'au haut des cieux? Chrétiens, qui pourrait le croire? Sans doute elles retomberaient de- leur poids, si la bonté de Dieu n'y avait pourvu. Je sais bien que Jésus-Christ, au nom duquel nous les présentons, les fait accepter. Mais il a envoyé son ange, que TertuUien appelle l'ange d"oraison ^ : c'est pourquoi Raphaël disait à Tobie : « J'ai offert à Dieu <( tes prières:» Obtuli orationem tuam Domino '. Cet ange

J De Oral, n» i2.

« Tob. XII, 12. . .

vient recueillir nos prières, et « elles montent, dit saint « Jean \ de la main de l'ange jusqu'à la face de Dieu : » Et ascendit fumus incensorum de orationibus sanctorum de manu angeli coram Deo. Voyez comme elles montent de la main de l'ange: admirez combien il leur sert d'être présentées d'une main si pure. Elles montent de la main de l'ange, parce que cet ange, se joignant à nous et aidant par son secours nos faibles prières, leur prête ses ailes pour les élever, sa force pour les soutenir, sa ferveur pour les animer.

Que nous sommes heureux, mes frères, d'avoir des amis si officieux, des intercesseurs si fidèles, des interprètes si charitables! Mais ils ne se contentent pas de porter nos vœux; ils offrent nos aumônes et nos bonnes œuvres: ils recueillent jusqu'à nos désirs; ils font valoir devant Dieu jusqu'à nos pensées. Surtout qui pourrait assez exprimer combien abondante est leur joie quand ils peuvent présenter à Dieu, ou les larmes des pénitents, ou les travaux soufferts pour l'amour de lui en humilité et en patience? Car pour les larmes des pénitents, chrétiens, que puis-je dire de l'estime qu'ils font d'un si beau présent? Comme ils savent que la conversion des hommes pécheurs fait la fête et la joie des esprits célestes, ils assemblent leurs saints compagnons ; ils leur racontent les heureux succès de leurs soins et de leurs conseils. Enfin ce rebelle endurci a rendu les armes, cette tête superbe s'est humiliée, ces épaules indomptables ont subi le joug, cet aveugle a ouvert les yeux et déplore les erreurs de sa vie passée : il a rompu ces liens trop doux qui tenaient son âme captive, il renonce à tous ces trésors amassés par tant de rapines; les pleurs du pupille ont percé son cœur, il se résout de faire justice à la veuve qu'il a opprimée. Là-dessus il s'élève un cri d'al-

1 Apoc. MU, 4.

o68 POUR LA FETE

Icgresse parmi les esprits bienheureux; le ciel retentit de leur joie, et de l'admirable cantique par lequel ils glorifient Dieu dans la conversion des pécheurs.

(( Prends courage, âme pénitente, considère attentive- « ment en quel lieu l'on se réjouit de ta conversion: » Heus tu peccato)% bono animo sis, vides ubi de tiio reditu gaudeatiir^. Et pour vous qui vivez dans les afflictions, ou qui languissez dans les maladies : si vous souffrez vos maux avec patience, en bénissant la main qui vous frappe; quoique vous soyez peut-être le rebut du monde, réjouissezvous en Notre-Seigneur de ce que vous avez un ange qui tient compte de vos travaux. Mon cher frère, je te le veux dire pour te consoler, il regarde avec respect tes douleurs, comme de sacrés caractères qui te rendent semblable à Dieu souffrant. Je dis quelque chose de plus, il les regarde avec jalousie; et afin de le bien entendre, remarquez, s'il vous plaît, messieurs, que ce corps qui nous accable de maux, nous donne cet avantage au-dessus des anges, de pouvoir souffrir pour l'amour de Dieu, de pouvoir représenter en notre corps glorieux la vie glorieuse de Jésus, en notre corps mortel et passible la vie souffrante du même Jésus : Ct vita Jesu manifestetur in carne nostra mortcdi-. Ces esprits immortels peuvent être compagnons de la gloire de Notre-Seigneur; mais ils ne peuvent pas avoir cet honneur, d'être les compagnons de ses souffrances. Ils peuvent bien paraître devant Dieu avec des cœurs tout brûlants d'une charité éternelle; mais leur nature impassible ne leur permet pas de signaler la constance d'un amour fidèle, par cette généreuse épreuve des afflictions.

Si vous consultez votre sens, vous me répondrez peut- €tre aussitôt : que ces esprits bienheureux ne doivent pas

1 Tertull . de PcoiUfeni. ii" 8.

- II. Cor. IV. 1!.

DES SAINTS ANGES GARDIENS. o69

nous envier ce triste avantage. Mais eux qui jugent des choses par d'autres principes, eux qui savent qu'un Dieu immuable est descendu du ciel en la terre, et s'est revêtu d'une chair mortelle, seulement pour pouvoir souffrir : ah ! ils connaissent par là le prix des souffrances ; et si la charité le pouvait permettre, ils verraient en nous avec jalousie ces caractères s:icrés qui nous rendent semblables à un Dieu souffrant. Et voyez combien ils estiment l'honneur qu'il y a de porter la croix. Ils ne peuvent présenter à Dieu leurs propres souffrances, ils empruntent les nôtres pour les lui offrir : s'il ne leur est pas permis de souffrir, ils exaltent du moins ceux qui souffrent. Et je lis avec joie dans Origène la belle description qu'il nous fait des enfants de Dieu assemblés autour de son trône ou ils louent les combats de Job, où ils admirent le courage de Job, où ils pubUent la constance et la foi de Job toujours ferme et inviolable dans les ruines de sa fortune et de sa santé : Vementes mite Deum attestati sunt tolerantiœ, fidei, constantiœ atque dileclionis plenitvAini ^ . Et d'où vient qu'ils prennent plaisir à rendre à Job ce beau témoignage ? C'est qu'ils estiment ce saint homme heureux de signaler sa fidélité par cette épreuve : ils voient qu'ils ne peuvent pas avoir cet honneur, ils se satisfont en le louant, ils suivent la pompe du triomphe, et prennent part à l'honneur du combat en chantant la vaillance du victorieux.

Je vous dis ces choses, afm, mes frères, que vous appreniez à goûter des choses célestes. Vous croyez n être associés qu'avec les hommes; vous ne pensez qu'à les satisfaire, comme si les anges ne vous touchaient pas. Chrétiens, désabusez-vous : il y a un peuple invisible qui vous est uni par la charité, a Vous vous êtes approchés de la <( montagne de Sion, de la ville du Dieu vivant, de la Jéru-

» Anonymi in Job. lib. ii, apud. Origen.

i< salem céleste, d'une troupe innombrable d'anges : » Accessistis ad Sion montem, Jérusalem cœlestem et muliorum millium angelorum frequentiam *. Un de leur compagnie bienheureuse est attaché spécialement à votre conduite ; mais tous prennent part à vos intérêts plus que vos parents les plus tendres, plus que vos amis les plus confidents. Rendez-vous dignes de leur amitié, et songez à ménager leur estime. Que si leurs bienfaits ne vous touchent pas, si vous êtes insensibles à leurs bons offices, appréhendez du moins leur indignation, et craignez la juste colère par laquelle ils puniront votre ingratitude.

Sachez donc, et je finis en vous le disant, sachez que ces mêmes habitants du ciel, que vous avez vus y porter nos vœux, sont aussi obhgés d'y porter nos crimes : c'est la doctrine de l'Écriture, c'est la tradition des saints Pères. Ce sont eux qui seront un jour produits contre nous, comme des témoins irréprochables ; ce sont eux qui nous seront confrontés pour convaincre notre perfidie. On ouvrira les livres, nous dit l'Écriture 2, on nous montrera les saints anges, et on lira dans leur esprit et dans leur mémoire, comme dans des registres vivants, un journal exact de nos actions et de notre vie criminelle. C'est saint Augustin qui le dit : que « nos crimes sont écrits comme <( dans un livre, dans la connaissance des esprits célestes (( qui sont destinés à punir les crimes : » Reatus tonquam m cJiirocjrQpho scriptus, in notitia spin'tualiwn potestatum, per quas pœna exigitur peccaiorum 3. Jugez, jugez, mes frères, combien nos crimes paraîtront horribles, lorsque l'on découvrira d'une même vue, et la honte de notre vie, et la beauté incorruptible de ces esprits purs qui, nous reprochant leurs soins assidus, feront éclater avec tant de

' Uehr. xii, 22.

* Apuc. XX, VZ.

* Cont. Julmn. lib. vi, cap. xix, n" G"2, t. x, col. 098.

force l'énormité de nos crimes, que non-seulement le ciel et la terre s'irriteront contre nous, mais encore que nous ne pourrons plus nous souffrir nous-mêmes : c'est ce que j*ai tiré de saint Augustin.

Pensez, mes frères, à vos consciences, rappelez en votre mémoire vos dangereux commerces, et écoutez Tertullien qui vous dit : a Prenez garde que ces lettres que vous (( avez écrites, ne soient produites un jour contre vous, « signées et paraphées de la main des anges : » Ne illœ litterœ négatrices in die judicii adversus vos proferanlur, signatœ signis non jam advocatorum sed angelorum ^ ! On paraphe les écritures, de peur qu^on ne puisse en supposer d'autres : mais au jugement du grand Dieu vivant, telles surprises ne sont pas à craindre. Pourquoi donc ce paraphe de la main des anges, sinon pour confondre les hommes kigrats ?

Quoi, vous aussi, mon gardien fidèle, quoi, vous prenez aussi parti contre moi ! Là leur âme éperdue et désespérée sentira l'abandonnement où elle est, en voyant ses meilleurs amis s'élever contre elle. Que si vous doutez, chrétiens, que ces gardiens charitables puissent devenir vos persécuteurs; ouvrez les yeux, et reconnaissez que votre péché a tourné à votre perte tout ce qui vous était donné pour votre salut. Un Sauveur devient un juge inflexible ; son sang, répandu pour votre pardon, crie vengeance contre vos crimes. Les sacrements, ces sources de grâces, sont changés pour vous en des sources de malédictions. Le corps de Jésus-Christ, la viande d'immortalité, porte la damnation dans vos entrailles ; et si telle est la maUgnité de votre péché, qu'elle change en venin mortel et en peste les remèdes les plus salutaires, ne vous étonnez pas si je dis que les anges vos gardiens deviendront vos persécuteurs et vos ennemis implacables.

i De Idol. 11° 23.

Ce n'est pas que je ne confesse qu'ils ont compassion des pécheurs; mais cela va à certaines bornes, hors desquelles la miséricorde se tourne en fureur. Ils ne voient jamais une âme tombée, qu'ils ne songent à la relever. Je les entends concerter ensemble les moyens de la soulager, au chapitre li de Jérémie. Babylone s'est enivrée, disent-ils : cette âme a bu les plaisirs du siècle ; et la tête lui ayant tourné, elle est tombée d'une grande chute, elle s'est blessée dangereusement : Cecidit, et contrita est. Aussitôt ils ajoutent : « Courons aux remèdes, étanchez le sang, (( donnez des onguents pour fermer ses plaies : » Tollite resinam ad dolorem e jus., si forte sanetur ^. Admirez leur empressement pour nous secourir: mais si nous les rendons inutiles par votre mauvais régime, nous les verrons bientôt changer de langage.

Écoutez la suite de leurs discours : a Nous avons traité « Babylone, et tous nos remèdes n'ont pas profité : » Curavimus Babylonem, etnonestsanata -. Représentez-vous, chrétiens, des médecins assemblés, qui consultent sur l'état d'un homme frappé d'une maladie périlleuse. La famille pâle et tremblante attend le résultat de leur conférence : €ependantilspèsententreeux les fâcheux symptômes qu'on a remarqués, et les remèdes appliqués inutilement, pour résoudre s'ils tenteront quelque chose encore, ou s'ils abandonneront le malade désespéré. Mais, pendant que l'on consulte de la vie mortelle, peut-être, mes frères, qu'en ce môme temps des médecins invisibles consultent d'une maladie bien plus importante : c'est de la maladie mortelle de l'âme. Nous l'avons traité avec tout notre art, disent-ils, et nous n'avons pas oublié nos secrets les plus eflicaces : tout a réussi contre nos pensées ; et telle est sa dépravation, (ju'elle s'est empirée parmi nos remèdes :

* Je rem. li, S.

2 lôid. d.

Derelinquamus eam, et eamiis unusquisque in terrain sua m ^ : a Laissons'la, abandonnons-la. Ne voyez-vous pas sur ce <( front le caractère d'un réprouvé ? son procès lui est fait u au ciel : » Pervenit usque ad cœlos judicium ejus. Ses crimes ont percé les nues, leur cri a pénétré jusque devant Dieu ; et la miséricorde divine, accusée de le soutenir trop longtemps, se justifie envers la justice en le livrant en ses mains : c'est pourquoi les anges laissent cette âme : Derelinquamus eam. Ils la laissent en proie aux démons, et leur patience épuisée est contrainte enfin de l'abandonner. Non contents de l'abandonner, ils sollicitent la juste vengeance des crimes qu'elle a commis : « Aiguisez vos flèches, remplissez votre a carquois : )> Acuité sagittas, impiété pharetras ^ : « Yoici la vengeance du Seigneur, et il ven- (( géra aujourd'hui la profanation de son temple : » Quoniam ultio Domini est, ultio templi sui.

Ainsi, mes frères, nos saints .anges gardiens ne pouvant plus supporter nos crimes en poursuivent enfin la vengeance. Quand arrivera ce funeste jour? C'est un secret de la Providence ; et plût à Dieu, chrétiens, qu'il n'arrivât jauiais pour nous. Ne contraignons pas ces esprits célestes de forcer leur naturel bienfaisant, et de devenir des anges exterminateurs, et non plus des protecteurs et des gardiens. N'éteignons pas cette charité si tendre, si vigilante, si officieuse; et si nous les avons affligés par notre long endurcissement, réjouissons-les par nos pénitences. Oui, mes frères, faisons ainsi, renouvelons-nous dans ce nouveau temple. Les saints anges, auxquels on l'élève, y habiteront volontiers, si nous commençons aujourd'hui à le sanctifier par nos conversions. Il nous faut quelque victime pour consacrer cette Éghse. Quel sera cet heureux pécheur, qui deviendra la première hostie immolée à Dieu dans ce temple

^ Jerem. M, 0.

■'' Jerem. ii.

5'7 4 POUR LA FETE DES SAIiNTS ANGES GARDIENS.

abattu et relevé, devant ces autels? Mais, ô Dieu, serait-iî en celte audience? N'y a-t-il point ici quelque âme attendrie, qui commence à se déplaire en soi-même, à se lasser de ses excès et de ses débauches, et que les soins des saints anges gardiens aient invitée de les reconnaître? 0 âme^ quelle que tu sois, je te cherche, je ne te vois pas; mais lu sens en ta conscience si Dieu a aujourd'hui parlé à ton cœur. Ne rejette point sa voix qui t'appelle, laisse-toi toucher par sa grâce : hâte-toi de remplir de joie cette troupe invisible qui nous environne ; qui s'estimera bienheureuse, si elle peut aujourd'hui rapporter au ciel que la première solennité célébrée dans leur nouveau temple a été mémorable éternellement par la conversion d'un pécheur. Mais que dis-je, d'un pécheur? mes frères, si nous savions qu'il y en eût un, qui de nous ne voudrait pas l'être? Pressonsnous de mériter un si grand honneur; et fasse parce moyen la bonté divine, qu'en cherchant un pécheur qui se convertisse, nous en puissions aujourd'hui rencontrer plusieurs qui s'abaissent par la pénitence, pour être relevés par la grâce, et couronnés en lin par la gloire ! Amen.

SERMON

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