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que les corps soient si proches et les cœurs tellement séparés? Que vous ont fait vos enfants, de les punir si cruellement, les contraignant de vivre avec vos ennemis et les leurs? Quel nouveau genre de supplice, de joindre ainsi le vif et le mort? Vous, Seigneur, qui avez si bien rangé chaque chose en sa place, qui avez séparé la terre et le firmament, les ténèbres et la lumière, ne séparerez-vous point les justes d'avec les impies ? Certes, le ciel et la terre ne sont pas si fort éloignés, les ténèbres et la lumière ne sont pas si contraires, que sont la vertu et le vice : pourquoi donc les laissez-vous ensemble? N'avez-vous débrouillé la confusion du premier chaos, qu'afm de nous rejeter dans un chaos plus horrible? Éclairez-nous, Seigneur, sur cette difficulté, non point par les raisons de la philosophie humaine, mais par la considération de vos secrets jugements et de votre providence irrépréhensible.
L'admirable saint Augustin nous donne sur ce sujet une très-belle doctrine. « Les méchants, dit ce grand person- (( nage ^, ne sont dans le monde, ou que pour s'y conver- ({ tir, ou que pour y exercer les bons : » ]Vm ut convertantur, vel ut per eos boni exerceantur. 0 peuple choisi, ô enfants de paix, ô citoyens de la Jérusalem bien-aimée, si Dieu votre père eût voulu que vous vécussiez en paix en ce monde, il ne vous aurait pas exposés en proie au milieu de vos ennemis : mais, voulant exercer et épurer votre vertu par l'épreuve de la patience, il vous a mis parmi une nation ennemie, afin que vous souffrissiez en ce siècle leur persécution et leur violence. C'est pourquoi dans la maison de notre père Abraham, selon que le remarque l'Apôtre 2, Ismaël, l'enfant de la chair et de la servante, persécutait Isaac, le fils de la promesse et de sa maîtresse.
/'* P.\ LiY,'ii°J, *, IV, col. 50i.
Oui. IV.
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Ne voyez-vous pas que dans le ventre de Rébecca, femme du patriarche Isaac, ces deux gémeaux qu'elle porte, Ésaû et Jacob, l'un figure des réprouvés, l'autre l'image des enfants de Dieu, a encore enfermés dans les mêmes en- <( trailles, commencent à se faire la guerre? n Collidebantur in utero ejus parvuli '. Que signifie ce mystère, mes sœurs? « Tu portes, ô Rébecca, dans ton ventre, dit la parole e divine, deux grandes et nombreuses nations : » Buœ gcntes sunt in utero tuo ^. Quelles sont ces nations, chères sœurs? c'est d'une part la nation des justes, et de l'autre celle des impies, représentées dans ces deux enfants. Ésaii, je l'avoue, supplantera Jacob pour un peu de temps; il sortira le premier; il emportera le droit d'aînesse. Il faut que dans le cours de ce siècle les bons et les saints, le monde prédestiné serve et gémisse pour l'ordinaire sous l'oppression et la tyrannie des méchants et des réprouvés. Mais enfin tôt ou tard la face des choses sera changée. Après qu'Ésaù aura joui quelque temps de son droit d'aînesse, c'est-à-dire, après que les méchants auront en apparence triomphé quelque temps dans ce monde par leur imaginaire félicité, Jacob emportera la bénédiction paternelle : il demeurera le seul et véritable supplantateur, comme son nom le lui promettait. La prophétie divine s'accompUra, qui dit que (d'aîné servira (( au cadet : » Major serviet minori '^ : c'est-à-dire, que les bons, qui paraissaient ici-bas être dans l'oppression et dans la disgrâce, dans cette grande révolution qui arrivera à la fm des siècles, commenceront à prendre la première place; et les méchants, étonnés d'une si grande vicissitude, gémiront à jamais dans une captivité insupportable. C'est ce qui nous est montré en figure en la Genèse. Mais
2 Ibtd. 23.
3 lùid. 25.
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en attendant, mes très-chères sœurs,' il est nécessaire que les bons souffrent. Car de même que notre grand Dieu a jeté notre âme, qui est d'une si divine origine, dans une chair agitée de tant de convoitises brutales, afin que la vigueur de l'esprit s'évertuât tous les jours par la résistance du corps; ainsi a-t-il mêlé les bons parmi les impies, afm que ceux-là, supportant la persécution de ceux-ci, s'animassent d'autant plus à la vertu, qu'ils y trouveraient plus d'obstacles.
Et c'est, à vrai dire, mes sœurs, le grand miracle de la grâce divine. Mener une vie innocente loin de la corruption commune, c'est l'effet d'une vertu ordinaire : mais laisser les justes dans la compagnie des méchants, et fortifier par là leur verlu, leur faire respirer le môme air, et les préserver de la contagion, les faire vivre parmi l'iniquité, et leur faire observer la justice ; c'est où paraît le triomphe de la toute-puissance divine. C'est ainsi, mes sœurs, qu'elle se plaît de faire paraître la lumière plus éclatante et plus pure parmi l'épaisseur îdes nuages. Ce grand Dieu toutpuissant qui a préservé, et les enfants dans la fournaise, et Daniel parmi les bons ; qui a gardé la famille de Noé sur un bois fragile, contre la fureur inévitable des eaux universellement débordées; celle de Lot, de l'embrasement et des monstrueuses voluptés de Sodome ; qui a fait luire à ses enfants une merveilleuse lumière parmi les ténèbres d'Egypte ; qui a fait naître des eaux vives parmi les déserts arides de la Libye : ce Dieu a pris plaisir, pour faire voir son pouvoir, de conserver ses serviteurs innocents dans la corruption générale; que dis-jc, il les a préservés? leur vertu en a paru davantage .
Et certes, s'il n'y avait point eu de méchants, combien de vertus seraient étouffées ! que deviendrait le zèle de convertir les âmes, dont les saints ont été transportés? où seraient tant d'exhortations véhémentes? où cette béali-
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tude de ceux qui souffrent pour la justice? où le triomphe du martyre ? Qui aurait mis la main sur la personne de Notre-Seigneur s'il n'y avait eu que des justes? Mais quel serait le désordre des choses humaines, si, parmi cette prodigieuse multitude de méchants, il n'y avait du moins quelques justes, qui, par leurs avertissements et par leurs exemples, réprimassent la licence effrénée, et retinssent du moins les choses dans quelque modération? C'est pourquoi le Sauveur Jésus, parlant au petit nombre de gens de bien qu'il avait par sa grâce assemblés près de sa personne, les appelle le sel de la terre : Vos estis sal terne ^ : voulant dire, à mon avis, que s'il n'eût répandu quelques personnes vertueuses deçà et delà dans le monde comme une espèce de sel salutaire, les hommes auraient été entièrement corrompus, au lieu qu'il y reste peut-être quelque petite trace de vertu.
Cela étant de la sorte, que nous autres chrétiens nous sommes envoyés pour être la lumière du monde, vivons en enfants de la lumière, et « ne communiquons point aux <( œuvres des ténèbres ^ » qui nous environnent. Méprisons cette vie, mes très-chères sœurs, où nous sommes en captivité. Regardez le siècle : de toutes parts vous y verrez régner l'impiété, le désordre, le luxe^ les molles délices, l'avarice, l'ambition, et enfin toutes sortes de crimes. Quel plaisir pour nous en cette vie, où les meilleurs ne sont pas mieux traités que les plus méchants ? Au contraire, nous verrons ordinairement le méchant dans le haut crédit, et les sages dans la bassesse. Quelle estime pouvons-nous faire de cette sorte de biens, que notre Père céleste, qui sait si parfaitement le prix des choses, donne en partage à ses ennemis? Considérez, mes très-chères sœurs, que dans
1 ^fntlh. V, 3.
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une grande maison ce que l'on réserve aux enfants est toujours le plus précieux, et que ce que les serviteurs peuvent avoir de commun avec eux est toujours le moins important. Nous sommes les enfants de Dieu, et les méchants n'ont pas seulement l'honneur de pouvoir être nommés ses esclaves : ce sont ses ennemis et les victimes de sa fureur. Et néanmoins les plaisirs et les grands avantages après lesquels les mortels abusés ne cessent de soupirer, sont presque pour l'ordinaire en la possession des méchants. Soubaitez-vous des richesses ? vous n'en aurez jamais plus que Crésus; les déUces? vous n'en aurez jamais plus que Sardanapale ; le pouvoir? vous n'en aurez jamais plus que Néron, Caligula, ces monstres du genre humain, et néanmoins les maîtres du monde. Où est-ce que l'éloquence, la sagesse mondaine, le crédit des beaux-arts a été plus grand que dans l'empire romain ? c'étaient des idolâtres. « Voulez-vous, dit saint Augustin, que Dieu vous donne (( de l'argent? les volears en ont aussi ; désirez-vous une (( femme, une nombreuse famille, la santé du corps, les (( dignités du siècle? considérez que beaucoup de méchants (( possèdent tous ces avantages. Est-ce l'unique objet pour « lequel vous servez Dieu ? Vos pieds chancelleront-ils, (( croiiez-vonsservir Dieu en vain, lorsque vous voyez dans <( ceux qui ne le servent pas tous ces biens qui vous man- (( quent ? Ainsi il donne toutes ces choses aux méchants (( mêmes, et il se réserve lui seul pour les bons : » Pecuniam vis a Beo? habet et latro. Uxorem, fœcunditatem filiorum, salutem corporis, dignitatemsœculi? attende quam imdti mali liabent. Hoc est totum propter quod eum colis ? IVutabunt pedes tui, putabis te sine causa colère, quando in eis vides isfa qui eum non colunt ? Frgo ista dot omnia etiam malis, se wlum servat bonis *. Partant, que l'ami de Jésus, s'il pré-
' S. Aug. in Ps. lxxix, \\° 14, t. iv, coL 856,