IS. LIX
3 Ps. XXXVII, 10. — * Ps. XL, 4.
POUR LE TEMPS DU JU-BILÉ. 60a
par la maladie, mais les met au rang des choses immondes : et ce sont les trois maux que fait le péché. Il sépare premièrement l'iyne d'avec Dieu, et par cette funeste séparation, de saine elle devient languissante, et de sainte elle devient profanée.
C'est pourquoi il a fallu que la pénitence eût les trois qualités que je vous ai dites. Le péché nous séparant d'avec Dieu, il fallait que la pénitence nous y réunît; et c'est la première de ses qualités, c'est une réconciliation. Mais le péché en nous séparant nous a faits malades : par conséquent il ne suffit pas que la pénitence nous réconcilie, il faut encore qu'elle nous guérisse ; et de là vient qu'elle est un remède. Et enfin comme le péché ajoute la profanation et l'impureté aux infirmités qu'il apporte, une maladie de cette nature ne peut être déracinée que par un remède sacré, qui ait la force de sanctifier comme de guérir; c'est pourquoi la pénitence est un sacrement. Vous voyez, fidèles, ces trois qualités d'oii je tire trois raisons solides, pour montrer qu'il n'est rien de plus dangereux que d'abuser de la pénitence en la rendant inutile et infructueuse. Car s'il est vrai que la pénitence soit la réconciliation de l'homme avec Dieu, si c'est un remède qui nous rétablisse, et un sacrement qui nous sanctifie : on ne peut sans un insigne mépris rompre une amitié si saintement réconciliée, ni rejeter sans un grand péril un remède si efficace, ni violer sans irrévérence un sacrement si saint et si salutaire. Ce sont les trois points : et de là nous conclurons, avec l'Apôtre, que puisque nous sommes morts au péché, nous ne pouvons plus désormais y vivre. C'est ce que j'espère vous rendre sensible avec le secours de la grâce.
PREMIER POINT
Pour entrer d'abord en matière, posons, pour fondement de tout ce discours, que s'il y a quelque chose parmi les hommes qui demande une fidélité élernelle, c'est une amitié réconciliée. Je sais que le nom de l'amitié est saint par lui-même, et que ses droits sont inviolables dans tous les sujets où elle se trouve ; néanmoins il faut confesser qu'il y a entre les amis réconciliés je ne sais quel engagement plus étroit, et que l'amitié y reçoit de nouvelles forces. La raison, chrétiens, en est évidente. Ce que l'homme fait avec contention, il le fait aussi avec eflicace; et les effets sont d'autant plus grands, que l'âme est plus puissamment appliquée : de sorte qu'une amitié qui a pu se reprendre malgré les obstacles, qui a pu oublier toutes les injures, qui a pu revivre même après sa mort, a sans doute quelque chose de plus vigoureux que celle qui n'a jamais fait de pareils efforts. Cette amitié autrefois éteinte, maintenant refleurie et ressuscitée, se souvenant du premier malheur, jette de plus profondes racines, de crainte qu'elle ne puisse être encore une fois abattue. Les cœurs se font eux-mêmes des nœuds plus serrés : et comme les os se rendent plus fermes dans les endroits des ruptures, à cause du secours extraordinaire que la nature donne aux parties blessées; de même les amis qui se réunissent, envoient, pour ainsi dire, tant d'affection pour renouer l'amitié rompue, qu'elle en demeure à jamais mieux consolidée. Mais si l'affection y est plus ardente, la fidélité d'autre part sehe davantage. La réconciliation des amis a quelque chose de ces contrats qui interviennent sur les procès; et nous apprenons des jurisconsultes que ce sont les plus assurés, parce que la bonne foi y est engagée dans des circonstances plus fortes : d'où il est aisé de
conclure qu'en tous sens il n'est rien plus inviolable que l'amitié réconciliée.
Cette vérité étant établie, je m'adresse maintenant à vous, chétiens réconciliés par la pénitence, pour vous dire que Dieu vous demande une fidélité plus exacte et une affection plus sincère : pour quelle raison*? parce que vous êtes réconciliés. 11 veut que vous l'aimiez davantage; et ce n'est pas moi qui le dis, c'est lui qui vous le déclare dans son Évangile, lorsque, parlant à Simon le pharisien au sujet de la Madeleine, il dit : a Celui à qui on remet (( moins, aime moins ; celui à qui on remet plus, aime (( plus 1. )) Peut-on parler plus expressément? Il vous a remis vos péchés ; mais après cela il attend de vous que vous l'aimerez avec plus d'ardeur ; parce qu'ainsi que nous avons dit, c'est la loi nécessaire et indispensable de l'amitié réconciliée ; et lui-même, quoiqu'il soit au-dessus des lois, il ne laisse pas d'en donner l'exemple. Considérez ce que je veux dire : il n'y a page de l'Évangile où nous ne voyions que Jésus a une certaine tendresse pour les pécheurs réconciliés plus que pour les justes qui persévèrent. Qui ne sait que Madeleine la pénitente a été sa fidèle et sa bien-aimée ; que Pierre, après l'avoir renié, est choisi pour confirmer la foi de ses frères ; qu'il laisse tout le troupeau dans les bois pour courir après sa brebis perdue ; et que celui de tous ses enfants qui émeut le plus sensiblement ses entrailles, c'est le dissipateur qui retourne ? afin que nous entendions, chrétiens, qu'encore que l'innocence ait ses larmes, il estime plus précieuses celles que les péchés font répandre dans les saints gémissements de la pénitence, et que la justice recouvrée a quelque chose de plus agréable à ses yeux, que la jus^ tice toujours conservée. Et d'où vient cela? c'est que
* Luc. vu, 47.
s'étant réconcilié avec les pécheurs, il veut soigneusement observer les lois de l'amitié réunie : et si Dieu les observe si exactement, nous, fidèles, les voulons-nous mépriser ? quelle serait notre perfidie ! Dans la réconciliation de l'homme avec Dieu, ce n'est pas l'homme qui se relâche : Dieu n'a pas rompu le premier; au contraire, il nous comblait de ses biens ; c'est l'homme qui a été l'agresseur : quelle insolence ! mais c'est Dieu qui remet, c'est Dieu qui oublie, (jue si celui qui pardonne et qui se relâche, se soumet volontairement aux lois de l'amitié réconciUée, s'il consent d'aimer davantage ; que ne doit pas faire celui qui reçoit la grâce, à qui l'on quitte toutes ses dettes, et duquel on oublie toutes les injures ? C'est donc une vérité très-indubitable, que le pécheur réconcilié doit à Dieu une amitié plus ardente que le juste qui persévère. Tu le dois certainement, chrétien, tu le dois, et Jésus-Christ s'y attend, et il te l'a dit dans l'Évangile; mais que son attente est frustrée! 0 Sauveur ! votre bonté nous fait tort, et les hommes abusent de votre indulgence, parce que votre miséricorde se rend trop facile. Cette facilité, je l'avoue, devrait exciter nos affections; mais notre âme basse et servile n'est pas capable de se gouverner par des considérations si honnêtes ; il nous faut de la crainte comme à des esclaves. Éveillons-nous donc du moins, chrétiens, au bruit de la vengeance qui nous menace, si nous manquons à une amitié qui a été si saintement réparée. [Tenons-nous en garde] contre la facilité que nous nous imaginons à recouvrer la grâce : on ne la recouvre pas avec cette facilité que nous nous étions figurée. Je vous prie, renouvelez vos attentions.
Nous apprenons, dans les saintes Lettres, que dans la première intention de Dieu la grâce sanctifiante ne devait être donnée qu'une seule fois, et que si les hommcg venaient â la perdre, jamais elle ne pourrait leur être
rendue. Cela paraît d'abord bien étrange ; cependant il n'est rien de plus véritable, et c'est le fondement du christianisme. Mais d'où vient donc, direz-vous, que les hommes sont justifiés? Eh ! fidèles, ne savez-vous pas? c'est que Jésus-Christ est intervenu. Entendez ce que c'est que notre justice : la justice du christianisme n'est pas un bien qui nous appartienne ; ce n'est pas à nous qu'on le restitue, c'est un don que le Père a fait à son Fils, et ce Fils miséricordieux nous le cède ; il veut que nous jouissions de son droit ; nous l'avons de lui par transport ou plutôt nous ne l'avons qu'en lui seul, parce que le Saint- Esprit nous a faits ses membres ; c'est l'espérance du chrétien. Donc la grâce de la justice, dans la première intention de Dieu, ne devait point être rendue à ceux qui la perdent ; et si Dieu s'est laissé fléchir en notre faveur à la considération de son Fils, il ne s'ensuit pas pour cela qu'il ait tout à fait oublié son premier dessein, ni qu'il se soit entièrement relâché de sa première rigueur. Il a fallu trouver un milieu, afin de nous retenir toujours dans la crainte : de sorte qu'il a posé cette loi éternellement immuable, qu'autant de fois que nous perdrions la justice, s'il se résolvait à nous pardonner, il se rendrait de plus en plus difficile. Par exemple, nous l'avons reçue au baptême ; avec quelle facilité, chrétiens ! nous le voyons tous les jours par expérience, nous n'y avons rien contribué du nôtre, et nous n'avons pas même senti la grâce que l'on nous a faite. Si nous péchons après le baptême, nous ne trouvons plus cette première facilité ; il faut nécessairement recourir aux larmes et aux travaux de la pénitence, qui est appelée par l'antiquité un baptême laborieux. Écoutez le concile de Trente i : on ne répare point la justice par le sacrement de la pénitence sans de grandes
1 Sess. XIV, de Pœnit., cap. ii.
C70 SLiR LA PÉNITENCE,
peines et de grands travaux : le premier baptême n'est point pénible ; le second est laborieux. D'où vient cette nouvelle difficulté, sinon de la raison que nous avons dite? Vous avez perdu la justice ; ou vous n'y reviendrez jamais, ou ce sera toujours avec plus de peine : et si nous violons les promesses non -seulement du sacré baptême , mais encore de la pénitence, par la même suite de raisonnement, la difficulté se fera plus grande ; Dieu se rendra toujours plus inexorable.
Et pour rechercher cette vérité jusque dans sa source, je remarque avec le docte Tertullien, au second livre contre Marcion, que « tout l'usage de la justice sert à la (( bonté : )> Omne justitiœ opus procuratio bonitatis est ^ ; parce que sa fonction principale, c'est de soutenir la miséricorde, en la faisant craindre à ceux qui seront assez aveugles pour ne l'aimer pas. Et c'est pourquoi si la malice des hommes méprise la miséricorde divine, en manquant à la foi donnée dans le sacrement, et violant les promesses de la pénitence; ou la justice divine devient entièrement inflexible, ou, s'il lui plaît de se relâcher, elle se rend de plus en plus rigoureuse : autrement, si je l'ose dire, elle trahirait la bonté en l'abandonnant au mépris. En effet, se peut-il voir un pareil mépris, que de manquer à une amitié tant de fois réconciliée? Un pécheur pressé en sa conscience regarde la main de Dieu armée contre lui ; il voit déjà l'enfer ouvei't sous ses pieds : quel spectacle ! Dans cette crainte, dans cette frayeur, il s'approche de ce trône de miséricorde qui jamais n'est fermé à la pénitence. Eh! il n'attend pas qu'on l'accuse, il se rend dénonciateur de ses propres crimes; il est prêt à passer condamnation, pour prévenir l'arrêt de son juge. La justice divine se met contre lui, il se joint à elle pour la fléchir, il avoue qu'il
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mérite d'être sa victime ; et toutefois il demande grâce au nom du médiateur Jésus-Christ. On lui propose la condition de corriger sa vie déréglée : il promet : c'est, fidèles, ce que nous avons fait dans l'action de la pénitence. Mais bien plus, nous avons donné Jésus-Christ pour caution de notre parole; car, étant le médiateur, il est le dépositaire et la caution des paroles des deux parties. 11 est caution de celle de Dieu, par laquelle il nous promet de nous pardonner; et il l'est aussi de la nôtre, par laquelle nous promettons de nous corriger. Nous avons pris à témoin son corps et son sang, qui a scellé la réconciliation à la sainte table; et, après la grâce obtenue, nous cassons un acte si solennel ! nous nous repentons de notre pénitence ! nous retirons de la main de Dieu les larmes que nous lui avions consacrées! nous désavouons nos promesses, et Jésus-Christ en est garant ! nous nous étions réconciliés avec Dieu : son amitié nous est importune; et pour comble d'indignité nous renouons avec le diable le traité que la pénitence avait annulé ! Vous en frémissez ; mais c'est néanmoins ce que nous faisons toutes les fois que nous perdons par de nouveaux crimes la justice réparée par la pénitence. Voilà les sentiments que nous avons de Dieu : si notre bouche ne le dit pas, nos œuvres le crient ; et c'est le langage que Dieu entend.
Après des profanations si étranges, croyons-nous que la miséricorde divine nous sera toujours également accessible? Elle ne veut point être méprisée : ah! « ne vous y (( trompez pas, dit l'Apôtre, on ne se moque pas ainsi de a Dieu 1. » Et s'il est vrai (ce que nous disons) que les difficultés s'augmentent toujours, que Dieu devient toujours plus inexorable, lorsque nous manquons à la foi donnée ; mon Sauveur, où en sommes-nous après tant de
« Gai. VI, 7.
réconciliations inutiles ! ne craignons-nous pas que le temps approche qu'il nous rejettera de devant sa face, et que le ciel deviendra de fer sur nos têtes? Malheureux ! ne sentons-nous pas que la miséricorde se lasse, et que nous commençons à lui être à charge ? ah ! nous la méprisons trop souvent. C'est un beau mot de Tertullien dans le livre de la Pénitence S que les pécheurs réconciliés, qui retournent à leurs premiers crimes, sont à charge à la miséricorde divine ; et il importe que vous entendiez sa pensée. Un pauvre homme accablé de misère vous demande votre assistance : vous soulagez sa nécessité, mais vous ne pouvez pas l'en tirer. Il revient à vous avec crainte, à peine ose-t-il vous parler : mais sa pauvreté, sa misère, et plus encore sa retenue, parlent assez pour lui ; il ne vous est pas à charge. Mais un autre vient à vous, qui vous presse, qui vous importune ; vous vous excusez : il ne vous prie pas, il semble exiger, comme si votre libéralité était une dette ; c'est celui-là qui vous est à charge, vous cherchez tous les moyens de vous en défaire. Un chrétien a succombé à quelque tentation violente ; quelque temps après il revient : Qu'ai-je fait, et où me suis-je engagé ? La larme à l'œil, le regret dans l'âme, la confusion sur la face, il demande qu'on lui pardonne ; et ensuite il en devient plus soigneux. Je l'ose dire, il n'est point à charge à la miséricorde divine; mais c'est toi, pécheur endurci, tant de fois réconciUé et aussi souvent infidèle, qui prétends faire un circuit éternel de la grâce au crime, du crime à la grâce, et qui crois la pouvoir toujours perdre et recevoir quand tu le voudras, comme si c'était un bien qui te fût acquis : si tu lui es à charge, elle ne te fait du bien qu'à regret, et bientôt elle cessera de t'en faire. Tu es à charge à la miséricorde divine ; tu es de