LE VENDREDI APRÈS LES CENDRES
Opposition de l'homme à la concorde. Dette de la charité fraternelle; ses obligations, ses caractères : jusqu'où doit s'étendre l'amour des ennemis : comment on doit combattre leur haine : vengeance qui nous est permise contre eux.
Diligite inimicos vestros^ benefacite liis qui oderunt vo?, et orate pro persequentibus et calumniuntibus vos.
Aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. Matth. V, 44.
L'homme est celui des animaux qui est le plus né pour la concorde, et l'homme est celui des animaux où l'inimilié et la haine font de plus sanglantes tragédies. Nous ne pouvons vivre sans société, et nous ne pouvons aussi y durer longtemps : Nilul est homini amicwn sine homine amico 2. La douceur de la conversation et la nécessité du commerce nous font désirer d'être ensemble ; et nous n'y pouvons demeurer en paix : nous nous cherchons, nous nous déchirons ; et dans une telle contrariété de nos désirs, nous sommes contraints de reconnaître, avec le grand
» Prêché le 20 février 16G0 à Paris, aux Nouvelles-Catholiques, 2 S. Aug. Epist. ad Prob. U" 4, t. u, col. 384.
saint Augustin, qu'il n'est rien de plus sociable ni de plus discordant que l'homme : le premier, par la condition de notre nature ; le second, par le dérèglement de nos convoitises : Nihil est quam hoc genus tam discordiosum vitioy tam sociale natura ^ Le Fils de Dieu voulant s'opposer à cette humeur discordante, et ramener les hommes à cette unité que la nature leur demande, vient aujourd'hui lier les esprits par les nœuds d'une charité indissoluble ; et il ordonne que l'alliance, par laquelle il nous unit en luimême, soit si sainte, si ferme, si inviolable, qu'elle ne puisse être ébranlée par aucune injure. « Aimez, dit-il, (( vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, « priez pour ceux qui vous persécutent et vous calom- (( nient. » Une vérité si importante mérite bien, messieurs, d'être méditée; [et, pour le faire avec fruit, invoquons] l'Esprit de paix [par l'intercession de Marie], qui a porté en ses entrailles [celui] qui a terminé toutes les querelles, et tué toutes les inimitiés en sa personne 2. Ave.
La charité fraternelle est une dette par laquelle nous nous sommes redevables les uns aux autres ; et non-seulement c'est une dette, mais je ne crains point de vous assurer que c'est la seule dette des chrétiens, selon ce que dit l'apôtre saint Paul : Nemini quidqiiam debeatis, nisi ut invicem diligatis '^. <( Ne devez rien à personne, sinon (( de vous aimer mutuellement. » Gomme l'évangile que je dois traiter m'oblige à vous parler de cette dette, pour ne point perdre le temps inutilement, dans une matière si importante, je remarquerai d'abord trois conditions admirables de cette dette sacrée, que je trouve distinctement dans les paroles de mon texte, et qui feront le par-
< s. Auy. de Civ, Dei, lib. xii, cap. xxvir, n» i, t. vu, col. 325. 2 Ephes, 11, 14, 15, 16. =' Boni. XIII, 8.
SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE. (iS.i
tage de ce discours. Premièrement, messieurs, cette dette a cela de propre, que, quelque soin que nous prenions de la bien payer, nous ne pouvons jamais en être quittes. Et cette obligation va si loin, que celui-là même à qui nous devons ne peut pas nous en décharger, tant elle est privilégiée et indispensable. Secondement, messieurs, ce n'est pas assez de payer fidèlement cette dette aux autres ; mais il y a encore obligation d'en exiger autant d'eux. Vous devez la charité, et on vous la doit : et telle est la nature de cette dette, que vous devez non-seulement la recevoir quand on vous la paye, mais encore l'exiger quand on la refuse : et c'est la seconde condition de cette dette mystérieuse. Enfin la troisième et la dernière, c'est qu'il ne suffit pas de l'exiger simplement: si l'on ne veut pas la donner de bonne grâce, il faut en quelque sorte l'extorquer par force, et pour cela demander main-forte à la puissance supérieure.
Retenez, s'il vous plaît, messieurs, les trois obligations de cette dette de charité, et remarquez-les clairement dans les paroles de mon texte.
Je vous ai dit avant toutes choses que nous ne pouvons jamais en être quittes, quand même ceux à qui nous devons voudraient bien nous la remettre. Yoyez-le dans notre évangile. Ah ! vos ennemis vous en quittent ; ils n'ont que faire, disent-ils, de votre amitié: et néanmoins, dit le Fils de Dieu, je veux que vous les aimiez : Diligite inimicosvestros: « Aimez vos ennemis. )> Secondement j'ai dit que, non content de payer toujours cette dette, vous la deviez encore exiger des autres, et qu'il y a obUgation de le faire. Ah! vos ennemis vous la refusent, exigez-la par vos bienfaits, vos services, vos bons offices; pressezles en leur faisant du bien : Benefacite his qui oderunt vos: (( Faites du bien à ceux qui vous haïssent. » Enfin j'ai dit en troisième lieu, messieurs, que s'ils persistent toujours
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dans cet injuste refus, il faut, pour ainsi dire, les y contraindre par les formes, c'est-à-dire, avoir recours à la puissance supérieure. Ah ! vos ennemis opiniâtres sont insensibles à vos bienfaits, ils résistent à toutes ces douces contraintes que vous tâchez d'exercer sur eux pour lesobUger à vous aimer ; allez à la puissance suprême, donnez votre requête à celui qui seul est capable de fléchir les cœurs, qu'il vous fasse faire justice : Orate pro persequentibus vos: « Priez pour ceux qui vous persécutent. )> Voilà les trois obligations de la charité fraternelle, que je . me propose de vous expliquer avec le secours de la grâce.
PREMIER POI>-T
Dans l'obligation de payer cette dette mystérieuse de la charité fraternelle, je trouve deux erreurs très-considérables, qu'il est nécessaire que nous combattions par la doctrine de l'Évangile. La première est celle des Juifs, qui voulaient bien avouer qu'ils devaient de Tamour à leurs prochains, mais qui ne pouvaient demeurer d'accord qu'ils dussent rien à leurs ennemis ; au contraire, qui se croyaient bien autorisés à leur rendre le mal pour le mal et la haine pour la haine : Dictum est : Diliges proximuni tiami, et odio habebis inimkum tuum ^ : « Il a été dit : (( Vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre en- « nemi. » La seconde est celle de quelques chrétiens, qui, ayant appris de l'Évangile l'obligation indispensable d'avoir de l'amour pour leurs ennemis, croient s'être acquittés de ce devoir quand ils leur ont donné une fois ou deux quelques marques de charité, et se lassent après de continuer ce devoir si saint et si généreux et nécessaire de la fraternité chrétienne. Contre ces deux erreurs différentes.
j'entreprends de prouver en premier lieu, messieurs, que nous devons de l'amour à nos ennemis, encore qu'ils en manquent pour nous : secondement, que ce n'est pas assez de leur en donner une fois, mais que nous sommes obligés, dans toutes les occasions qui se rencontrent, de leur réitérer des marques d'une dilection persévérante.
Pour ce qui regarde l'obligation de la charité fraternelle, je dis, ou plutôt c'est Jésus-Christ, messieurs, c'est l'Évangile qui le dit, qu'aucun des chrétiens n'en est excepté, non pas même nos ennemis ; parce qu'ils sont tous nos prochains. Et pour étabhr soUdement cette vérité évangélique, proposons en peu de paroles les raisons que l'on y pourrait opposer. Voici donc ce que pensent les hommes charnels qui se flattent dans leurs passions et dans leurs haines injustes: Nous confessons, disent-ils, que nous devons de l'amour à nos prochains qui en usent bien avec nous : mais moi que je doive mon affection à cet homme qui la rejette, à cet homme qui a rompu le premier tous les liens qui nous unissaient, c'est ce qu'il m'est impossible d'entendre ; ni que la charité lui soit due, puisqu'il en méprise toutes les lois. Vous ne pouvez pas le comprendre? Et moi je vous dis qu'il le faut croire, et que la charité lui est due par cette obligation si étroite qu'il n'y a aucun homme vivant qui puisse jamais vous en dispenser, parce que cette dette est fondée sur un titre qui ne dépend pas de la puissance des hommes. Quel est ce titre ? Le voici, messieurs, écrit de la main de l'Apôtre en la divine Épître aux Romains : Midii iinum corpus suum^ in C/rn'sto, singuli autem alter alterius membra ^ : « Quoi- « que nous soyons plusieurs, nous sommes tous un môme (( corps en Jésus-Christ, et nous sommes en particuUer les « membres les uns des autres. » De ce titre si bien écrit je
* Rom. xii, 5.
tire, messieurs, celte conséquence. La liaison qui est entre nous vient de Jésus et de son Esprit : ce principe de notre union est divin et surnaturel : donc toute la nature jointe ensemble ne doit pas être capable de la dissoudre. Si votre ennemi la rompt le premier, il entreprend contre Jésus-Christ : vous ne devez pas suivre ce mauvais exemple. Quoiqu'il rejette votre affection, vous ne laissez pas de la lui devoir, parce que cette dette n'est pas pour lui seul, et dépend d'un plus haut principe. Mais il m'a fait déclarer qu'il m'en tenait quitte. Mais il n'est pas en son pouvoir d'y renoncer, parce que vous lui devez cette affection cordiale, sincère et inébranlable, comme membre de Jésus-Christ. Or il ne peut pas renoncer à ce qui lui convient comme membre, parce que cette qualité regarde l'honneur de Jésus-Christ même. Il est dans l'usage des choses humaines que je ne puis renoncer à un droit au préjudice d'un tiers, Jésus comme chef intéressé à cette sincère charité que nous devons à ses membres. Il ne nous est pas permis d'y renoncer, parce que l'injure en retomberait sur tout le corps ; elle retournerait même contre le chef. Si la dette de la charité était simplement des hommes à l'égard des hommes, quand nos frères manqueraient à leur devoir, nous serions quittes envers eux. Mais cette dette regarde Dieu parce qu'ils sont ses images, et Jésus-Christ parce qu'ils sont ses membres. Il n'y a (jue Satan et les damnés qu'il nous soit permis de haïr, parce qu'ils ne sont plus du corps de l'Église, dont Jésus les a retranchés éternellement. Exercez votre haine tant qu'il vous plaira contre ces ennemis irréconciliables. Mai^ si nous sommes à Jésus-Christ, nous sommes toujours obligés d'aimer tout ce qui est ou peut être à lui.
Chrétiens, ne disputons pas une vérité si constante, prononcée si souvent par le Fils de Dieu, écrite si clairement dans son Evangile. Que si vous voulez savoir corn-
bien celle dette est nécessaire, jugez-en par ces paroles de notre Sauveur : Si offers munus tman,... vade prius reconciliari fratri tiio^ : « Si vous présentez votre don à l'au- (( tel... allez auparavant vous réconcilier avec votre frère.» 11 semble qu'il n'y a point de devoir plus saint que celui de rendre à Dieu ses hommages : toutefois j'apprends de Jésus-Christ même qu'il y a une obligation plus pressante : Va-t'en te réconcilier avec ton frère, Vade prius. O devoir de la charité ! a Dieu méprise son propre honneur, (( dit saint Chrysostome, pour établir l'amour envers le « prochain : » Honorem suum despicit, dwn in proxiiim c/tantatetn requirit : « il ordonne que son culte soit inter- (( rompu, afin que la charité soit rétablie; et il nous fait (( entendre par là que l'offrande qui lui plaît le plus, « c'est un cœur paisible et sans fiel, et une âme sainte- (( ment réconciliée. » Internimpatur , inquit, ciillus meus, ut vestra charitas integretur : sacrificium mihi est fratrum reconciliatio 2. Reconnaissons donc, chrétiens, que l'obligation de la charité est bien établie, puisque Dieu même ne veut ôlre payé du culte que nous lui devons, qu'après que nous nous serons acquittés de l'amour qu'il nous ordonne d'avoir pour nos frères. Nous aurions trop mauvaise grâce de contester une dette si bien avérée; et il vaut mieux que nous cherchions le terme qui nous est donné pour payer.
Sol non occidat super iracundiam vestrum ^ : « Que le so- (( leil ne se couche pas sur votre colère. » Ah ! mes frères que ce terme est court ! mais c'est que cette obligation est bien pressante ; il ne veut pas que la colère demeure longtemps dans votre cœur, de peur que, s'aigrissant insensiblement comme une liqueur dans un vaisseau, elle ne
1 Matth. V, 24, 25.
2 Homil, XVI, in Matth. t. vu, p. 210. ■^ Ephes. IV, 26.
se tourne en haine implacable. La colère a un mouvement soudain et précipité. La charité ordinairement n'en est pas beaucoup altérée ; mais en croupissant elle s'aigrit, parce qu'elle passe dans le cœur, et change sa disposition. C'est ce que craint le divin apôtre. Ah I quelque grande que soit votre colère, « que le soleil, dit-il, ne se « couche pas qu'elle ne soit entièrement apaisée. » La nuit est le temps du repos, elle est destinée pour le sommeil. Saint Paul ne peut pas comprendre qu'un chrétien, enfant de paix et de charité, puisse faire un sommeil tranquille ni goûter quelque repos, ayant le cœur ulcéré contre son frère. Il appréhende les ténèbres de la nuit. Durant le jour, dit saint Chrysostome i, l'esprit, diverti ailleurs, ne s'occupe pas si fortement de la pensée de cette injure : mais la nuit, l'obscurité, le secret et la solitude, le laissant tout seul, rappellent toutes les images fâcheuses. Il l'a dite, cette injure, il l'a dite d'un ton aigre et méprisant. Les ondes de la colère s'élèvent plus fort, et l'inflammation se met dans la plaie. Ainsi, tandis que le soleil luit, calmez ces mouvements impétueux, et ne goûtez point le sommeil que vous n'ayez donné la paix à votre âme. Voilà une dette bien établie : mais montrons encore qu'il ne suffit pas de la pajer une fois, et qu'elle ne peut être acquittée que par une affection constante.
Saint Augustin, messieurs, vous l'expliquera par des paroles qui ne sont pas moins belles que solides. « Nous « devons toujours la charité, et c'est, dit-il, la seule chose « de laquelle, encore que nous la rendions, nous ne lais- (( sons pas d'être redevables : » Semper dcbeo charitatem^ qi(œsola,etiam reddita, semper definet debitorem. « Car on la a rend, poursuit-il, lorsqu'on aime son prochain ; et en la (( rendant on la doit toujours, parce qu'on ne doit jamais
^ f,V/< sM/^ya, p. 217 et seqq.
<( cesser de l'aimer : » Redditur enim cum impenditur ; debetur autem etiamsi reddita fuerit; quia nullum est tempus quando impendenda jam non slt i. Reconnaissez donc, chrétiens, qu'un fidèle n'est jamais quitte du devoir de la charité : toujours prêt à le recevoir, et toujours prêt à le rendre; si on le prévient, il doit suivre; si on l'attend, il doit prévenir, et dire avec le même saint Augustin dans cette abondance d'un cœur chrétien : « Je reçois de vous « avec joie, et je vous rends volontiers la charité mu- (t tuelle : » Mutuam tibi charitatem libens reddo, gaudensque recipio 2. Mais je ne me contente pas de ce faible commencement; <( je demande encore celle que je reçois; et «je dois encore celle que je rends : » Quam recipio adhuc repeto, quam reddo adhuc debeo. Ainsi que je n'entende plus ces froides paroles : Je lui devais la charité ; hé . bien I je l'ai rendue, je suis quitte ; je ]'ai salué en telle rencontre, et il a détourné la tête : j'ai fait telles avances qu'il a méprisées ; il n'y a plus de retour. 0 vous qui parlez de la sorte, que vous êtes peu chrétiens ! vous ne l'êtes point du tout. Que vous ignorez la force, que vous savez peu la nature de la charité toujours féconde ! C'est une source vive, qui ne s'épuise pas, mais qui s'étend par son cours: c'est une flamme toujours agissante, qui ne se perd pas, mais qui se multiphe par son action, parce qu'elle vient de Dieu au dedans de nous : Deus charitas , est^ : (( Dieu est charité. » Ah ! qu'il est aisé de juger que tout ce que vous vous vantez d'avoir fait n'était qu'une froide grimace I Si c'était la charité, elle ne s^arrêterait pas. La charité ne sait pas se donner des bornes, parce qu'elle vient d'un esprit qui n'en a pas : Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum sanctum qui datus est
1 Kpist. cxcir, iio I, t. ir, col. 710.
2 Epist. n« V.
^ Joan. IV, 10.
nohis * : (( La charité de Dieu a été répandue dans no^ « cœurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné. » Cent fois rejetée, cent fois elle revient à la charge; elle s'échauffe par la résistance que l'on lui fait : plus elle voit un cœur ulcéré, plus elle tâche de le gagner par son affection : Benefacite Jds qui oderunt vos: « Faites du bien (( à ceux qui vous haïssent. » C'est ma seconde partie.