SEC0>'D ^0I^■T
Jésus-Christ [disait] aux Juifs : a 0 race incrédule et (( dépravée, jusques à quand serai-je avec vous ? jusques (( à quand vous souffrirai-je ? Amenez-moi ici cet enfant : » 0 generatio incredula et pervcrsa, quousque ero vobiscinn ? usquequo patiar vos? Afferte hue illum ad me ^, Il ne pouvait plus souffrir les Juifs, il ne pouvait s'empêcher de leur bien faire, de leur donner des marques de son affection. Race infidèle et maudite, amenez ici votre fds. 0 Dieu, que ces paroles semblent mal suivies! Là paraît une juste indignation ; et ici une tendresse incomparable ; là l'ingratitude des Juifs, qui contraint la patience même à se plaindre ; ici la Charité, qui ne peut être vaincue ni arrêtée par aucune injure. C'est ainsi qu'agit la chariié. Comme elle sait l'importance de cette dette mutuelle des chrétiens, elle la rend volontiers, et elle plaint celui qui la refuse : elle l'exige de lui pour son bien ; et ce qu'on ne lui donne pas de bonne grâce, elle tâche de le mériter par ses bienfaits.
Il ne suffit pas, chrétiens, de payer fidèlement à nos frères, je dis même à nos frères qui nous haïssent, la cha-
• l\om . V, 5.
2 Matth. XVII, IG.
rite que nous leui' devons , il faut encore l'exiger d'eux K (' Aimez vos ennemis, » dit le Fils de Dieu : Diligite : mais tâchez de les contraindre à vous aimer, et forcez-les-y par vos bienfaits : Benefacite. C'est ce qui a fait dire à saint Augustin, que j'ai suivi dans tout ce discours, qu'il y a cette différence entre les dettes ordinaires et celles de la cRarité fraternelle, que <\ lorsqu'on vous doit de l'argent, (( c'est faire grâce que de le quitter, c'est témoigner de « l'affection : au contraire, dit-il, pour la charité : jamais « vous ne la donnez sincèrement, si vous n'êtes aussi soi- (( gneux de l'exiger que vous avez été fidMe à la rendre : » Pecuniam cui dederimus, tune ei henevolentiores erimvs, si recipere non quœramus : non autem potest esse vernis charitatis impensor, nisi fuerit benig^ws exactor l Et il en rend cette raison admirable, digne certainement de son grand génie, mais digne de Jésus-Christ, et prise du fond même de son Évangile : c'est que l'argent que vous donnez « profite à (( celui qui le reçoit, et périt pour celui qui le donne : » Accedit cui datm\ recedit a quo datur : au lieu que la charité enrichit celui qui la rend, plutôt que celui qui la reçoit. Ainsi c'est faire du bien à nos frères que d'exiger d'eux cette dette dont le payement les sanctifie. Si vous les aimez, faites qu'ils vous aiment : vous ne pouvez pas les aimer que vous ne désiriez qu'ils soient bons ; et ils ne le seront pas, s'ils n'arrachent de leurs cœurs le mal de l'ini-
^Note marg. : Ceux qui se contententd'aimer leurs ennemis, ne se veulent pas mettre en peine de gagner leur amitié. La nature de cette dette est telle, qu'il y a obligation à la demander et qu'on perd la charité: si on ne l'exige. Trésor divin de la communication des fidèles! société fraternelle qu'il faut exiger! Combien il est beau et utile de recevoir la charité de ses frères! C'est Jésus-Christ qui aime et qui est aimé. On s'échauffe mutuellement, et on lie plus étroitement les membres enire eux par cette sincère correspondance. Or la perfection est dans l'unité.
•• Loco sup. citaf.
<5d4. SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE.
milié. A'ous voyez donc manifestement que l'amour charitable que vous leur devez vous doit faire désirer les occasions qui peuvent les forcer à vous en rendre ; et cela ne se pouvant faire qu'en les servant dans leur besoin, reconnaissez que la loi de la charité vous oblige justement de leur bien faire : Benefacite his qui oderunt vos.
Pour mettre en pratique ce commandement et tirer quelque utilité de cette doctrine, s'il arrive jamais que Dieu permette que vos ennemis aient besoin de votre secours, n'écoutez pas, mes frères, les sentiments de vengeance ; mais croyez que cette occasion vous est donnée pour vaincre leur dureté, leur obstination. Enfin il a fallu passer par mes mains : voici le temps de lui rendre ce qu'il m'a prête. Non, ne parlez pas de la sorte : songez que s'il tombe entre vos mains, c'est par la permission divine; et Dieu ne l'ayant permis que pour vous donner le moyen de le gagner, vous offensez sa bonté si vous laissez passer cette occasion, et si vous vous prévalez de cette rencontre pour exercer votre vengeance. Je ne puis lire sans être touché la générosité de David au premier livre des Rois. Saiil le cherchait pour le faire mourir : il avait mis pour cela toute son armée en campagne : « Allez partout, disait-il ; soyez plus vigilants a que jamais, » cunosius agite; a remarquez tous ses pas, (i pénétrez toutes ses retraites, » considerate locum nbi sit pes ejus;... videte omnia latibula ejus ; « fùt-il dans les en- (( trailles de la terre, je l'y trouverai, dit Saiil, cet ennemi « de ma couronne! » Quod si etiam in terrain se ahstruserit, perscrutabor eian in cunctis millihus Juda ^ Que la fureur des hommes est impuissante contre ceux que Dieu protège ! David, fugitif et abandonné, est délivré des mains de Saiil ; et Saiil avec toute sa puissance tombe deux fois coup sur coup entre les mains de ce fugitif. 11 le rencontre seul dans
1 I. Reg. xxiii, 2-2, 23.
une caverne : il entre une autre fois dans sa tente pendant que tous ses gardes dormaient : le voilà maître de la vie de son ennemi ; ses gens Texcitent à s'en défaire : « Voici, « voici le jour, disent-ils, que le Seigneur vous a promis, « disant : Je livrerai ton ennemi dans tes mains. » Ecce dies de qua locutus est Dominus ad te : Ego trodam tibi inimicum tuum : servez-vous de cette occasion. « Dieu me garde {( de le faire ! » dit David : Propitius sit mihi Dominus, ne faciam hanc rem^ ! Le Seigneur, dites-vous, me l'a livré ; et c'est pour cela même que je veux le conserver soigneusement. « Le meurtre d'un homme n'est pas un don de « Dieu : » Hominis interemptio Domini donwn non est : il ne met pas nos ennemis dans nos mains afm qu'on les massacre, mais plutôt afm qu'on les sauve. C'est pourquoi a je a veux répondre aux bienfaits de Dieu par des sentiments « de douceur : » Beneficio Dei niea lenitate respondebo : « Et au lieu d'une victime humaine, j'offrirai à sa bonté « qui me protège un sacrifice de miséricorde, » qui sera une hostie plus agréable : Pro humana victima clementiam offeram, « Je ne veux pas que la bonté de mon Dieu coûte (( du sang à mon ennemi : » Gratiam sanguine non cruentabo. C'est saint Basile de Séleucie ^ qui paraphrase ainsi les paroles de David. Non-seulement il ne veut pas le tuer, mais il retient la main de ses gens. Si vous ne voulez pas le tuer vous-même, laissez-nous faire, lui disaient-ils; c'est moi-même, dit Abisaï, qui vous en veux délivrer, et vous mettre la couronne sur la tête par la mort de cet ennemi : « Je m'en vais le percer de ma lance •'^. » Non, non, dit David, je vous le défends ; vive le Seigneur Dieu I il est le maître de sa vie, il en disposera à sa volonté ; mais je ne
» \. Reg. XXIV, 5. 7.
2 Orat. XVI, in David.
3 L Reg, xxvi,8, 9.
souffrirai pas qu'on mette la main sur lui. Non content de retenir ses soldats, il reproche à ceux de Saiil le peu de soin qu'ils ont eu de le garder. Est-ce ainsi, leur dit-il, que vous gardez le roi votre maître ? « Vive Dieu ! vous êtes (( tous des enfants de mort, qui dormez auprès de sa perce sonne, et qui avez si peu de soin de l'oint du Seigneur : n Vivit Dominm! quoniam filii mortis estis vos^ gin non custodistis dominmn vestrum, christum Domim ^. Toilà un véritable enfant de la paix, qui rend le bien pour le mal, qui garde celui qui le persécute, qui défend celui qui le veut tuer ; si tendre et si délicat sur ce point, qu'ayant coupé un bout de sa robe pour lui montrer qu'il pouvait le faire mourir, craint d'en avoir trop fait : Percussit cor suum David^ eo quod abscidissef oram cJdamydis Saul - : confus en sa conscience d'avoir mis seulement la main, et de s'être servi de l'épée contre la robe de son ennemi. Suivez, mes frères, un si grand exemple : lorsque votre ennemi a besoin de vous* lorsqu'il semble que Dieu le met à vos pieds par la nécessité où il est d'implorer votre secours, n'écoutez pas les conseils de vengeance. Ah ! voici le temps de lui rendre ce qu'il m'a prêté. Non, ne parlez pas de la sorte : croyez qu'il n'est en cet état que par la permission divine, que pour vous donner le moyen de le gagner.
« C'est, messieurs, en cette manière que Dieu nous permet de combattre nos ennemis. Nouveau genre de combat, où nous voyons aux mains, non point la fureur contre la fureur, ni la haine contre la haine ; c'est un combat de bêtes farouches : mais le vrai combat qui nous est permis, c'est de combattre la haine par la douceur, les injures par les bienfaits, l'injustice par la charité : voilà le combat que Dieu aime à voir : a un bon combattant contre un mauvais
1 1. l\cg. xxvr, 1.», IG.
'- Wul. XXIV, (!,
« pour le gagner; et non pas deux mauvais qui se déchi- (( rent l'un l'autre : » Ut sit bonus contra malum, non ut sint duo mali K C'est ainsi, dit saint Paul, qu'il faut vous combattre : Noli Vinci a malo : « Ne vous laissez point abattre « par le mauvais, mais surmontez le mauvais parle bien : » sed vince in bono malum K Vous vous laissez abattre lorsque vous vous abandonnez à la colère, lorsque vous vous tourmentez par le ressentiment d'une injure. Fructus lœdentis in dolore lœsi est 3 : c'est ce que prétend votre ennemi : il croit n'avoir rien fait jusqu'à ce que vous témoigniez du ressentiment. Enfin il sent le mal que je lui ai fait. Il rit de votre douleur, et votre douleur fait sa joie. Noli vinci a malo: ne lui donnez pas la victoire. Dites plutôt avec Davi4 : Exaltabo te, Domine, quoniam suscepisti me, nec delectasti : inimicos meos super me ^. « Vous n'avez pas donné « lieu à mes ennemis de se réjouir de mes peines. » Noli Vinci a malo. Mais ce n'est pas assez : remportez la victoire sur votre ennemi en le comblant de bienfaits. Peut-on voir une plus illustre supériorité?
Que prétends-tu, vengeance? me mettre au-dessus de mon ennemi? sans doute, c'est là son dessein: UUionis libido, negotium curons..., gloriœ superiorem se in exequenda ultione constitua s. Mais si je le surmonte par mes bienfaits, puis-je me mettre au-dessus de lui d'une manière plus glorieuse ? C'est ainsi que David surmonte Saiil, c'est ainsi qu'il le met à bout, si je puis parler de la sorte. Saiil, tout malin qu'il est, tout plein d'envie et de fiel qu'il est, ne pouvant résister à tant de douceur, est contraint enfin d'avouer sa faute. « J'ai péché, j'ai péché : retourne à moi,
1 s. Aug. in Ps. xxxvi, Serm. ii, n» l,t. iv, col. 2G5
2 Roui. XII, 21.
3 Tertuil. de Persec,
* Ps. XXIX, 1.
5 Tertuil, de Patient, ii" 9.
(( mon lils David : » Peccavi ; revertere, fdi mi David ^ Enfin la bonté est victorieuse, enfin l'iniquité rend les armes : c'est à cette victoire, mes frères, que Jésus-Christ nous ordonne de prétendre. Faites du bien, dit-il, à vos ennemis. C'est jeter des charbons de feu sur leur tête, pour fondre la glace qui serre leur cœur, et les attendrir enfin par la charité.
Et ne me dites pas : il est trop dur. Savez-vous les conseils de Dieu, et désespérez-vous de sa grâce? Tous mur- . murez, votre cœur résiste : mais faites-vous cette violence. Voyez, mes frères, qu'on entr'ouvre un arbre pour enter dessus une autre plante : ce rameau étranger ne tient au commencement que parl'écorce; mais l'arbre qui a souffert cette violence, en le recevant en son sein, en lui faisant part de sa nourriture, se l'unit enfin et se l'incorpore ; la séparation ne paraît plus, il n'y reste que la cicatrice ; et le tronc, qui l'a porté contre sa propre inclination, se réjouit, si je le puis dire, de voir naître de ce rameau et des feuilles et des fruits qui lui font honneur. Faites- vous violence, mes frères ; ouvrez votre cœur à vos ennemis ; attirez-les par vos bienfaits : Dieu permettra peut-être que l'union se rétablira; et ainsi les ayant gagnés à la charité, les fruits de leur conversion feront votre gloire. C'est ce qui arrivera plus facilement si vous joignez la prière aux bienfaits; et c'est la troisième obligation de la charité fraternelle.
TROISIÈME POINT
Priez pour ceux qui vous persécutent : si leur orgueil ne
peut être vaincu par votre douceur, ni leur dureté fléchie
par vos bienfaits, i est temps d'employer la force ; ayez
1 I. Reg. XXVI, 2.
SUR L\ CHARITÉ FRATERNELLE. 6y0
recours à l'autoHté suprême, plaignez-vous au tribunal de Dieu qu'on vous refuse la charité qui vous est due ; demandez-lui qu'il vous fasse faire justice, et qu'il vous venge enfin de vos ennemis. Est-il donc permis, chrétiens, de demander à Dieu la vengeance? Oui, n'en doutez pas, chrétiens. Voici une vengeance qui vous est permise, et qui vous est même commandée : et, afi%i de la bien entendre, apprenez de saint Augustin qu'il faut se venger non point des hommes, mais du règne du péché qui est en eux, et qui est la cause de la haine injuste qu'ils ont contre vous.^ Il y a donc, mes frères, un certain règne du péché qui s'oppose en nous au règne de Dieu et à sa justice. C'est ce règne dont parle l'apôtre saint Paul : Non regnet peccatim in mortali vestro corpore ^ : (( Que le péché ne rè- « gne point dans votre corps mortel. » Quand le péché règne en nous, il lâche la bride à nos passions : c'est ainsi qu'il règne en nous-mêmes. Non content de régner en nous-mêmes, il veut nous faire régner sur les autres; il nous rend injustes et violents; il nous fait opprimer les faibles et persécuter les innocents. Dieu le permet, mes frères, pour éprouver ses serviteurs : il laisse triompher le péché et régner l'iniquité pour un temps. Durant ce règne, messieurs, que les justes ont à souffrir ! que les serviteurs de Dieu sont tourmentés! on abuse de leur patience pour les affliger, de leur simplicité pour les surprendre, de leur humilité pour leur faire insulte. Voyez ce pécheur superbe dont parle David: « Il a oubhé les jugements de Dieu; n voilà le péché qui règne en lui : « Il domine tyrannique- « ment sur tous ses ennemis; » voilà qu'il le veut faire régner sur les autres : Auferuntur judicia tua a facie ejus : omnium inimicorum suorum dominabitur : a II se cache avec <( les puissants dans des embûches pour faire mourir l'in-
* Rom. VI, 12.
(( nocent : » sedet in insidiis : a ses yeux regardent le pauvre ({ comme sa proie ; il est comme un lion rugissant qui dé- (( vore la substance du pauvre ^ » Dieu se tait cependant, il laisse régner l'iniquité ; et ses pauvres serviteurs gémissent accablés sous la violence ou la calomnie. Mais se vengeront-ils contre les hommes ? A Dieu ne plaise, mes frères ! les hommes sont l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent ; ils sont ses images ; ils sont nos frères et nos semblables : il faut aux enfants de Dieu une vengeance plus juste. Allons à la source du mal et à la source de l'injure que j'ai reçue : si cet ennemi me hait et me persécute, c'est le règne du péché qui en est la cause : si ce frénétique me frappe et me mord, c'est « la fièvre qui l'agite et qui le remue : » Febri, animœ illius odit te, dit saint Augustin ^ : ce n'est pas lui, dit-il, c'est sa fièvre, c'est sa maladie qui me persécute : c'est sur cette fièvre de l'âme que je veux exercer ma vengeance : c'est ce règne du péché que je veux détruire : c'est une telle vengeance que demandent à Dieu les martyrs. (( Seigneur, disent-ils, vengez notre sang : » Vindica canguinem nostrum ^ : sur qiioi saint Augustin a dit ces beaux mots : Jpsa est sincera et plenajustitiœ et misericordiœ vindicta martyrum, ut evertatur regnum peccati : (( Cette (( vengeance des martyrs est pleine de miséricorde et de (( justice ; car ils ne la demandent pas contre les hommes, (( mais contre le règne du péché sous lequel ils ont tant (( souffert : » ^'on enim contra ipsos homines^ sed contra regnum peccati..'. petierunt, quo régnante tanta perpessi sunt ^. Cette vengeance n'est ni cruelle ni violente ; au contraire, dit saint Augustin, u elle est pleine de miséricorde et de (( justice : » Plenajustitiœ et misericordiœ : pleine de justice
< Ps. IX, -27, 30, 31.
2//i Epist. Joan. tract, viii, n^ 2, t. m, part, ii, col. 883.
•i Apoc. VI, 10.
4 De Serm. Dom. in monte, lib. I, n» m, t. m, part. 2, col. 20?.
parce qu'il n'est rien de plus juste que l'iniquité sQJt abattue ; pleine de miséricorde, parce que c'est sauver l'homme que de détruire en lui le péché.
Priez donc pour ceux qui vous persécutent, et demandez iVDieu une vengeance qui leur est si salutaire. Seigneur, vengez-moi de mon ennemi ; vengez-moi du péché qui me persécute, de cette dureté de cœur qui s'oppose à la charité fraternelle : renversez ce superbe, mais que ce soit par la pénitence : rompez le cœur de cet endurci, mais que ce soit par la contrition : abaissez la tête de ce rebelle, mais que ce soit par l'humilité. 0 noble et glorieuse vengeance ! plût à Dieu que nous fussions tous vengés de la sorte ! Saul avait persécuté saint Etienne ; il l'avait lapidé, dit saint Augustin ^, par les mains de tous ses bourreaux : le sang de ce martyr n'avait fait que l'exciter au carnage ; il allait rugissant et frémissant contre l'innocent troupeau du Fils de Dieu. Vive Dieu ! dit le Seigneur : je vengerai mes serviteurs, et une telle violence ne demeurera pas impunie. Il arrête Saul dans son voyage ; il le met à ses pieds tremblant et confus. Ne vous semble-t-il pas, chrétiens, que saint Etienne est bien vengé de cet ennemi? Il est vengé comme il le voulait : Domine, ne statuas illis hoc peccatum 2 : « Seigneur, ne leur imputez point ce péché, n C'est contre le péché qu'il veut se venger, et voilà le péché détruit, et son règne renversé par terre. Saul devenu Paul ne songe plus qu'à achever cette vengeance; tous les jours il travaille à détruire en lui le péché et ses convoitises : c'est pour cela qu'il châtie son corps et le réduit dans la servitude, et il venge par ce moyen, c'est saint Augustin qui le dit, et saint Etienne et les chrétiens qu'il avait injustement persécutés : JSonne tibi videtur in seipso Stephanum
< Serm. cccxv, ri" 7, t. v, col. 12G6. 2 Ad. VIII, 59.
martyrem vîndicare? \\\q^ venge, et de quelle sorte? c'est qu'il combat, c'est qu'il affaiblit, c'est qu'il surmonte en lui-même ce péché régnant, cette tyrannie de ses convoitises qui l'avait porté à ses violences : Nam hoc in se utique prosternebat, et debilitabat, et victum ordinabat, nnde Stephanum cœterosque christianos fuerat persecutus ^
Chrétiens, prions persévéramment pour obtenir de Dieu cette vengeance, qui sera le salut de nos ennemis. Si nous faisons bien cette prière, jamais nous ne pourrons vouloir du mal à ceux à qui nous désirons un si grand bien : car • le règne du péché ne pouvant être détruit en eux, que le règne de Dieu ne leur advienne, pouvons-nous avoir de l'inimitié, si nous demandons pour eux un tel bonheur? Quoi ! leur envierons-nous les biens de la terre en leur souhaitant ceux du ciel ? Si nous ne voulons pas être avec eux, nous leur souhaitons plus de bonheur qu'à nousmêmes; et si nous souhaitons d'en jouir en leur compagnie, pouvons-nous avoir de la haine contre ceux que nous désirons avoir éternellement pour amis? Vous ne pouvez donc pas prier pour eux sans les aimer sincèrement; et cependant Dieu vous obhge à prier pour eux. On ne considère pas jusqu'où va cette obligation. Quand vous dites : Notre Père, délivrez-nous du mal ; vous demandez à Dieu qu'il détruise en nous ce règne du péché : vous ne parlez pas pour vous seul. Quoi! excluez-vous votreennemi ? voulez-vous qu'il soit damné? Loin delà douceur chrétienne une vengeance si enragée est digne d'un démon et non pas d'un homme. Si vous l'y comprenez, le demandezvous sincèrement? C'est devant Dieu que vous parlez : donc, en demandant que Dieu le délivre d'unsi grand mal, pouvez-vous lui désirer aucun mal ? Il n'y a que la charité qui prie : si vous n'avez la charité, votre intention dément
Aug. de Serm. Dom. loco sup. citnto.
VOS paroles ; et quand la bouche les nomme, le cœur les exclut.
Qu'il n'en soit pas ainsi, chrétiens ; répandons devant notre Dieu des vœux sincères pour nos ennemis, et qu'il n'y ait personne en qui nous ne souhaitions que le règne du péché se détruise : comprenons-y tous nos ennemis et tous les ennemis de l'Église. Si le péché n'eût régné en eux, ils ne se seraient pas séparés de notre unité. L'ambition, l'amour de soi-même et de ses propres opinions, c'est ce qui a causé ce schisme, c'est ce qui a fait naître cette division scandaleuse. Seigneur, vengez-vous de ces ennemis, et vengez votre Église, à qui ils ont arraché tant de ses enfants. Dieu l'a déjà fait, chrétiens : ils se sont divisés, et il les divise : « Ils ont pris le glaive de division, » et ils ont déchiré l'Église de Dieu : Ipsi habent gladium divisionis. (( Mais parce que le Fils de Dieu a dit véritablement que (( celui qui frapperait par le glaive mourrait par le glaive, (( voyez ceux qui se sont retranchés de l'unité, en combien <( de morceaux ils sont partagés : » Sedquia verum dixerat Dominus : Qui gladio percutit gladio morietur, videte illos, Fratres met, qui se ab uniiate prœciderunt, in quot frusta prœcisi sunt K Luthériens, calvinistes, anabaptistes, sociniens, arminiens, et tant d'autres ; autant d'opinions que de têtes en Angleterre. Dieu a vengé son Église ; ils n'ont pas voulu l'unité, ils seront divisés même parmi eux. Seigneur, ce n'est pas là toute la vengeance : détruisez le règne du péché en eux ; ramenez-les au règne de la charité : c'est ce que l'Église demande, c'est pourquoi elle gémit et elle soupire.
Vous voyez des fruits de ses prières en ces nouveaux enfants, qui sont venus chercher en son sein la vie qui ne se peut trouver dans une autre source. Mes frères, je les
» De Agon. Christ, n" 31, t. vi, col. 259.
recommande à vos charités. Vous êtes las peut-être de les entendre si souvent recommander aux prédicateurs ; et nous pouvons vous avouer, devant ces autels, que nous sommes las de le faire : non pas que nous nous lassions de demander du secours pour des misérables; car à quoi peuvent être mieux employées nos voix ? Nous ne rougissons pas de quêter pour elles ; nous ne nous lassons pas de parler pour elles : mais nous rougissons pour vous-mêmes de ce qu'il faut encore vous le demander, de ce qu'après qu'on a crié depuis tant d'années au secours pour ces pauvres filles qui sont venues à l'Église, et qui n'y peuvent trouver du pain; qui ont couru à nous, et que notre lâcheté abandonne ; on crie, et l'on crie vainement : tant de prédicateurs vous l'ont dit, et le zèle ne s'échauffe pas, etc.
SERMON