‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 75 sur 76 · II · texte numérisé non relu

II

est venu l'annoncer aux hommes ^ : ces aveugles ne l'ont pas compris, et ils n'ont pas pu le comprendre.: Anùnalis homo non potest intelligere 2/ « L'homme animal ne peut « comprendre les choses qui sont de l'Esprit de Dieu. » Écoutez comme il leur reproche : « Pourquoi ne connais- « sez-vous pas mon langage? parce que vous ne pouvez pas (( prêter Toreille à mon discours : )> Quare loquelam meam non cognoscitis? quia non potestis audire sermonem meum ^.

Mais peut-être, ne l'entendant pas, ils se contenteront de le mépriser. Non, mes frères, ce sont des superbes : tout ce qu'ils n'entendent pas, ils le combattent ; tout ce qu'ils ignorent, ils le « blasphèment ^. » C'est pourquoi Jésus- Christ leur dit : a Vous me voulez tuer, méchants que vous « êtes, parce que mon discours ne prend point en vous : » Quœritis me interficere, quia sermo meus non capit in vobis "\ Quelle fureur, mes frères, d'entreprendre de tuer un homme, parce qu'on n'entend pas son discours I Mais il n'y a pas sujet de s'en étonner ; il parlait des vérités de son Père à des ignorants opiniâtres: comme ils n'entendaient pas ce divin langage, car il n'y a que les humbles qui l'entendent, ils ne pouvaient qu'être étourdis de la voix de Dieu, et c'est ce qui les excitait à la résistance: plus les vérités étaient hautes, et plus leur raison superbe était étourdie, et plus leur folle résistance était enflammée. Il ne faut donc pas trouver étrange si Jésus leur prêchant, comme il dit lui-même, « ce qu'il avait appris au sein de (( son Père 6, » ils se portent à la dernière fureur, et se résolvent de le mettre à mort par un infâme supplice : Qvîa sermo meus non capit in voùis.

1 Joan. I, 18.

M. Cor. II, 14.

^ Joan. viii, 43.

•^Jud. 10.

s Joan. VIII, 37.

Après cela, pouvez-vous douter de ce principe d'opposition, qu une ignorance altière et présomptueuse a gravé dans le cœur des hommes contre Dieu et ses vérités ? Jésus-Christ l'a éprouvé le premier: son Église, paraissant au monde pour soutenir la même doctrine par laquelle ce divin Maître avait scandalisé les superbes, pouvait-elle manquer d'ennemis? Non, mes frères, il n'est pas possible puisque la foi qu'elle professe vient étonner le monde par sa nouveauté, troubler les esprits par sa hauteur, effrayer les sens par sa sévérité ; qu'elle se prépare à souffrir. Il fiut qu'elle soit en haine à tout le monde; et vous le savez chrétiens, c'est une chose incompréhensible, ce qu'a souffert l'Eglise de Dieu, durant près de quatre cents an. sous les empereurs infidèles. Il serait infini de le raconter • concevez seulement ceci, qu'elle était tellement chargée, et de la haine publique et des imprécations de toute la terre, qu'on l'accusait hautement de tous les désordres du monde. Si la pluie manquait aux biens de la terre ; si les Barbares faisaient quelques courses et ravageaient, si le Tibre se débordait, les chrétiens en étaient la cause • et tout le monde disait qu'il n'y avait point de meilleure victime, pour apaiser la colère des dieux, que de leur immo- 1er les chrétiens a par tout ce que la rage et le désespoir « pouvaient inventer de plus cruel : » Per atrociora ingénia pœnarum K Qu'aviez-vous fait, Église, pour être traitée de la sorte? J'en pourrais rapporter plusieurs causes; mais celle-ci est la principale: elle faisait profession de la vérité, et de la vérité divine; de laces cris de la haine, de là ces injustes persécutions; si l'Église en a été agitée, elle n'en a pas été surprise ; elle sait bien connaître la main qui l'appuie et elle se sent à l'épreuve de toutes sortes d'attaques.

Terf. de Re9

iir. carn. n^ s.

Et à ce propos, chrétiens, saint Augustin se représente que les fidèles, étonnés devoir durer si longtemps la persécution, s'adressent à l'Église leur mère et lui en demandent la cause. Il y a longtemps, ô Église !que l'on frappe sur vo^ pasteurs, et les troupeaux sont dispersés. Dieu vous a-t-il oubliée ? Si ce n'eût été qu'en passant, [nous eussions pu penser que ce n'était qu'une épreuve, mais après] tant de siècles [de persécution, les maux vont toujours croissant, et les scandales se multiplient] ; les vents grondent, les flots se soulèvent ; vous flottez deçà et delà battue des ondes et

•de la tempête, ne craignez-vous pas d'être abîmée? La réponse de l'Église est dans le psaume cent vingt-huit. Mes enfants, je ne m'étonne pas de tant de traverses ; j'y suis accoutumée dès mon enfance : Sœpe expugnavenmt me a juventute mea ^ : « Ces mêmes ennemis qui m'attaquent (( m'ont déjà persécutée dès ma jeunesse. » l'Église a toujours été sur la terre ; dès sa plus tendre enfance elle était représentée en Abel, et il a été tué par Gain son frère ; elle a été représentée en Enoch, et il a fallu le tirer du milieu des impies : Translatus est ah iniquis 2, sans doute parce qu'ils ne pouvaient souffrir son innocence ; la famille de Noé, il a fallu la délivrer du déluge; Abraham, que n'a-t-il pas soufl"ert des impies ? son fils Isaac, d'Ismaël? Jacob, d'Ésaii ? celui qui était selon la chair, n'a-t-il pas persécuté celui qui était selon l'esprit ■'^? Moïse, Élie, les prophètes, Jésus-Christ et les apôtres, [combien n'ont-ils pas eu à souffrir ?] Par conséquent, mon fils, dit l'Église, ne t'é tonne pas de ces violences : Sœpe expugnaverunt me a juventute mea : numquid ideo non perveni ad senectutem * ? Regarde mon antiquité, considère mes cheveux gris; u ces

1 P.v. cxxvm, 1.

-' Hehr. XI, 5.

3 Gai. IV, 20.

* In Vs. cxxvm, ir* 2, 3, t. iv, coL I4i8.

« cruelles persécutions dont on a tourmenté mon enfance, (( m'ont-clles empêché de parvenir à cette vénérable vicil- (( lesse? » Si c'était la première fois, j'en serais peut-être troublée ; maintenant la longue habitude fait que mon cœur ne s'en émeut pas. Je laisse faire aux pécheurs ; u ils (( ont travaillé sur mon dos : » Supra dorsum meum fabricaverunt peccatores ^ ; je ne tourne pas ma face contre eux, pour m'opposer à leur violence ; je ne fais que tendre le dos; ils frappent cruellement, et je souffre sans murmurer ; c'est pourquoi ils ne donnent point de bornes à leur furie : Pro long aver uni iniquitatem suam. Ma patience sert de jouet à leur injustice ; mais je ne me lasse point de souffrir, et je me souviens de celui <( qui a abandonné ses (( joues aux soufflets, et n'a pas détourné sa face des cra- (( chats : » Faciem meam non averti ab increpantibus et compuentibus in me 2. Quoique je semble toujours flottante, ne t'étonne pas; la main toute-puiss:inte qui me sert d'appui, saura bien m'empêcher d'être submergée. Que si Dieu la soutient avec tant de force contre la violence, pourrezvous croire, messieurs, qu'il la laisse accabler par les hérésies? Non, messieurs, ne le croyez pas: c'est ma seconde partie.

SECOND POINT

La seconde tempête de l'Église, c'est la curiosité qui l'excite : curiosité, chrétiens, qui est la peste des esprits, la ruine de la piété et la mère des hérésies. Pour bien entendre cette vérité, il faut remarquer, avant toutes choses, que la sagesse divine a donné des bornes à nos connaissances ; car comme cette Providence infinie, voyant que les eaux de la mer se répandraient par toute la terre

1 Ps. cxxviii, 3.

et en couvriraient toute la surface, lui a prescrit un terme qu'il ne lui permet pas de passer ; ainsi, sachant que l'intempérance des esprits s'étendrait jusqu'à l'infini par une curiosité démesurée, il lui a marqué des limites auxquelles il lui ordonne d'arrêter son cours. « Tu iras, dit-il, jusque- <( là, et tu ne passeras pas plus outre : » Vsque hue yradieris, et non proeedes amplius ; et hic confringes tumentes flucius (nos 1. C'est pourquoi Tertullien a dit sagement (( que le chrétien ne veut savoir que fort peu de choses, (( parce que, poursuit ce grand homme, les choses cer- . « taines sont en petit nombre : » Christlcmo paucis ad scientiàm veritatis o/jus est ; nam et eerta semper in paucis '-. Il ne se veut pas égarer dans les questions infinies qui sont défendues par l'Apôtre : In/initas quœstiones devita ^ ; il se resserre humblement dans les points que Dieu a révélés à son Église, et ce qu'il n'a pas révélé, il trouve de la sûreté à ne le savoir pas; il déteste la vaine science que l'esprit humain usurpe, et il aime la docte ignorance que la loi divine prescrit : u C'est tout savoir, dit-il, que de n'en pas , (( savoir davantage : » yHiil ultra scire omnia scire est ^.

Quiconque se tient dans ces bornes et sait régler sa foi par ce qu'il apprend de Dieu par l'Église, ne doit pas appréhender la tempête ; mais la curiosité des esprits superbes ne peut souffrir cette modestie : u Ses flots s'élèvent, « dit l'Écriture ; ils montent jusqu'aux cieux, ils descen- « dent jusqu'aux abîmes : » Exaltatisunt fluctus ejus; aseeadunt usfjue ad cœlos, et dcsccndunt usque ad abyssos '\ Voilà ' une agitation bien violente ; c'est une vive image des esprits curieux : leurs pensées vagues et agitées se poussent, comme des flots, les unes les autres; elles s'enflent, elles

1 Job II.

- De Anima, u" 2.

3 Tit. 111,9.

* Tert. de Prœser. adv. hœr. ii" 14.

^ Ps. cvi, Î5, ;'6.

s'élèvent démesurément : il n'y a rien de si élevé dans le ciel, m rien de si caché dans les profondeurs de l'enfer, où ils ne s'imaginent de pouvoir atteindre : Ascendunt usqup ad cœlos : et les conseils de sa Providence, et les causes de ses miracles, et la suite impénétrable de ses mystères, ils veulent tout soumettre à leur jugement : Ascendunt, Malheureux qui, s'agitant de la sorte, ne voient pas qu'il leur arrive comme à ceux qui sont tourmentés par la tempête • Turbati sunt, et moti sunt sicut ebrim : « Ils sont troublés <( comme des ivrognes ; » la tête leur tourne dans ce mouvement : Etomnismpientia eorum devomta est i : « Là tou(e a leur sagesse, se dissipe; » et ayant malheureusement perdu la route, ils se heurtent contre des écueils, ils se jettent dans des abîmes, ils s'égarent dans des hérésies. Anus, Nestorius, votre curiosité vous a perdus. Voilà la tempête élevée par la curiosité des hérétiques ; c'est par là qu'ils séduisent les simples, parce que, dit saint Augustin ^ « toute âme ignorante est curieuse : » Oninis anima indocta cunosa est. Cela est nouveau, écoutons : la manière [dont on propose cette doctrine nous plaît] . Arius, Nestorius, etc. pourquoi cherchez-vous ce qui ne se peut pas trouver '^ c< Il n'est pas permis de chercher au delà de ce qu'il nous <i est permis de trouver: » Amplius quœrere non licet, quam quod învemri licet ^.

Pour empêcher les égarements de cette curiosité pernicieuse, le seul remède, mes frères, c'est d'écouter la voix de l'Eglise, et de soumettre son jugement à ses décisions infaillibles. Je parle à vous, enfants nouveau-nés que l'Église a engendrés ; c'est sur la fermeté de cette Église qu'il faut appuyer vos esprits, qui seraient flottants sans ce soutien. Etes-vous curieux de la vérité? voulez-vous voir?

1 Ps. cv'i, 27.

2 De Agon. Christ, n" k, \. vi, coL 2 58.

3 rerlidl. de Anima, u" 3.

710 SLR L'ÉGLISE,

voulez-vous entendre? Voyez et écoutez dans l'Église: Sicut audimmus, sic vidimm : « Nous avons ouï, et nous (( avons vu, » dit David; et où? in civitate Domini virtutum 1 : « en la cité de notre Dieu ; c'est-à-dire, en sa (( sainte Église. Celui qui est hors de l'Église, dit saint Auu gustin, quelque curieux qu'il soit, de quelque science « qu'il se vante, il ne voit, ni n'entend ; quiconque est (( dans l'Église, il n'est ni sourd, ni aveugle : » Extra illam qui est, nec audit, nec videt ; in illa qui est, nec surdus, nec cœcus est 2. Donc s'il est ainsi, chrétiens, que notre curiosité n'aille pas plus loin. L'Église a parlé, c'est assez : cet homme est sorti de l'Église ; il prêche, il dogmatise, il enseigne. Que dit-il? que prêche-t-il? quelle est sa doctrine? 0 homme vainement curieux! je ne m'informe pas de sa doctrine : il est impossible qu'il enseigne bien, puisqu'il n'enseigne pas dans l'Église. Un martyr illustre, un docteur très-éclairé, saint Cyprien, [va vous le déclarer]. Antonianus, un de ses collègues, lui avait écrit au sujet de Novatien, schismatique, pour savoir de lui par quelle hérésie il avait mérité la censure ; le saint docteur lui fait cette belle réponse : Desiderasti ut rescriberem tibi quam

hœresim Novatianus introduxisset Quisquis ille fuerit,

multum de se licet jactans, et sibi plurimum vindicans, profanus est, alienus est, foris est ^. a Pour ce qui regarde Novace tien, duquel vous désirez que je vous écrive quelle héré- (( sie il a introduite ; sachez premièrement que nous ne (( devons pas môme être curieux de ce qu'il enseigne, puisce qu'il enseigne hors de l'Église : quel qu'il soit, et de quoi « qu'il se vante, il n'est pas chrétien, n'étant pas en l'K- (( glise de Jésus-Christ. »

L'orgueil des hérétiques s'élève : Quoi, je croirai sur la

1 Ps. XLVII. 9.

2 In Psa/m. xi.Yii, ii" 7, t. iv, col. 470.

3 Cijpr. Ep. LU, ad Anton, p. GG, 08.

SUH L'ÉGLJSE. 717

foi d'autrui ! je veux voir, je veux entendre moi-même. Langage superbe : reconnaissez-le, mes chers frères ; c'est celui que vous parliez autrefois. L'Église l'a dit, n'est-ce pas assez? Mais elle se peut tromper! Enfant, qui déshonores ta mère, en quelle Écriture as-tu lu que l'Église puisse tromper ses enfants? Tu reconnais qu'elle est mère ; elle seule peut engendrer les enfants de Dieu : si elle peut les engendrer, qui doute qu'elle puisse les nourrir ? Certes, la terre, qui produit les plantes, leur donne aussi leur nourriture: la nature ne fait jamais une mère, qu'elle ne fasse en même temps une nourrice. L'Église sera-t-elle seule qui engendrera des enfants, et n'aura point de lait à leur donner ? Ce lait des fidèles, c^est la vérité, c'est la parole de vie. Enfants dénaturés, qui sortez des entrailles et rejetez les mamelles , si j'ai des entrailles qui vous ont portés, j'ai des mamelles pour vous allaiter : voyez, voyez le lait qui en coule, la parole de vérité qui en distille ; approchezvous, sucez et vivez, et ne portez pas votre bouche à des sources empoisonnées. Mais il faut connaître quelle est cette Église. Ah ! qu'il est bien aisé d'exclure la vôtre, dressée de nouveau ! ô Église bâtie sur le sable ! Vous croyez, ô divin Jésus ! avoir bâti sur la pierre ; c'est sur un sable mouvant; c'est la confession de foi. Donc votre édifice est tombé par terre : il a fallu que Luther et Calvin vinssent le dresser de nouveau. Mes enfants, respectez mes cheveux gris ; voyez cette antiquité vénérable : je ne vieillis pas, parce que je ne meurs jamais ; mais je suis ancienne. Pourquoi vous vantez-vous de m'avoir l'établie? Quoi, vous avez fait votre mère ! Mais si vous l'avez faite, d'oti ôtes-vous nés? Et vous dites que je suis tombée? je suis sortie de tant de périls.

Laissons-les errer, mes frères : Dieu n'a perdu pour cela pas un des siens. Ils étaient de la paille, et non du bon grain ; le vent a soufflé, et la paille s'en est allée; « ils s'en

(( sont aliés en leur lieu i ; ils étaient parmi nous,mais ils (( n'étaient point des nôtres 2. » Poumons, enfants de l'Église, et vous que l'on avait exposés dehors comme des avortons, et qui êtes enfin rentrés dans son sein, apprenez à n'être curieux qu'avec l'Église, à ne chercher la vérité qu'avec l'Église, et retenez cette doctrine. Dieu aurait pu, sans doute, car que peut-on dénier à sa puissance? il aurait pu nous conduire à la vérité par nos connaissances particulières; mais il a établi une autre conduite; il a voulu que chaque particulier fit discernement de la vérité, .non point seul, mais avec tout le corps et toute la communion catholique, à laquelle son jugement doit être soumis. Cette excellente police est née de l'ordre de la charité, qui est la vraie loi de l'Église ; car si quelqu'un cherchait en particulier, et si les sentiments se divisaient, les cœurs pourraient enfin être partagés. Mais pour nous unir tous ensemble par le lien d'une charité indissoluble, pour nous faire chérir davantage la communion et la paix, il a établi cette loi. Voulez-vous entendre la vérité ; allez au sein de l'unité, au centre de la charité ; c'est l'unité catholique qui sera la chaste mamelle d'où coulera sur vous le lait de la doctrine évangélique ; tellement que l'amour de la vérité est un nœud qui nous lie à l'unité et à la société fraternelle. Nous sommes membres d'un même corps: cherchons tous ensemble; laissons faire les fonctions à chaque membre; laissons voir les yeux, laissons parler la bouche. Il y a des pasteurs à qui le Saint-Esprit même a appris à dire sur toutes les contestations qui sont nées : « Il a plu au Saint-Esprit et à nous 3. » Arrêtonsnous là, chrétiens, et a ne soyons pas plus sages qu'il ne

1 Acf. T, 2').

^ I. Joa». if. 10.

^Acl. XV, V8.

« faut; mais soyons sages avec retenue \ ., et selon la mesure qui nous est donnée.

TROISIÈME POINT

Jusqu .Cl, mes frères, tout ce que j'ai dit est glorieux à lfc.ghse: j ai publié sa constance dans les tourments sa victoire sur les hérésies, tout cela est grand et auguste • mais que ne puis-je maintenant vous cacher sa honte ié veux dire les mœurs dépravées de ceux qu'elle porte'en son sem? Mais puisqu'à ma grande douleur cette corruntion est SI visible, et que je suis contraint d'en parler je commencerai à la déplorer par les éloquentes paroles d' un samt et illustre écrivain. C'est Salvien, prêtre de iMarseille, qui dans le premier livre qu'il a adressé à la sainte É^-lise catholique, lui parle en ces termes : ., Je ne sais, dit-il, ô « Eglise ! de quelle sorte il est arrivé que ta propre félicité « combattant contre toi-même, tu as presque autant amassé «de vices, que tu as conquis de nouveaux peuples- „ i^escto guomodo pugnanle contra temetipsam tua felicitate quantum tibi auctum est populorum, tantumpene vitiorum ^' « La prospérité a attiré les pertes ; la grandeur est venue' " ',' 'L'^f 'P''"'= ^'««' ■"«lâchée. Pendant que le nombre « des fidèles s est augmenté, l'ardeur de la foi s'est ralentie « et 1 on t'a vue, ô Église, affaiblie par ta fécondité, dimi- <. nuée par ton accroissement, et presque abattue par tes «propres forces : » Quantum tibi copiœ accessit, tantum

<hsc,.plmœ recessit Mu/tiplicatis fidei populis, fidcs immi-

""" '" /"'^'«?"« ^* ^^'--desia, prof cet u tuœ fœcunditatis

mfmmor, aujue accessu relahens, et quasi vu-ibus minus vaàda \ Voila une plainte bien éloquente ; mais, mes frères,

^ Rom. XII, 3.

2 Adver. Avarit. llb. i, n° I 0 '>18

^ IbitJ. '*

notre honte, elle n'est que trop véritable. L'Église n*est faite que pour les saints ; il est vrai, les enfants de Dieu y sont appelés de toutes parts ; tous ceux qui sont du nombre y sont entrés ; u mais plusieurs y sont entrés parce dessus le nombre : » Multiplicati sunt super numerum ^ L'ivraie est crue avec le bon grain, et la charité s'étant refroidie, le scandale s'est élevé jusque dans la maison de Dieu. Voilà ce qui scandalise les faibles, voilà la tentation des infirmes. Quand vous verrez, mes frères, l'iniquité qui lève la tête au miUeu même du temple de Dieu, Satan vous dira : Est-ce là l'Église? sont-ce là les successeurs des apôtres? et il tâchera de vous ébranler, imposant à la simplicité de votre foi.

Il faudrait peut-être un plus long discours pour vous fortifier contre ces pensées ; mais étant pressé parle temps, je dirai seulement ce petit mot, plein de consolation et de vérité. Ne croyez pas, mes frères, que l'homme ennemi, qui va semer la nuit dans le champ ^, puisse empêcher de croître le bon grain du père de famille, ni lui ôter sa moisson; il peut bien la mêler, remarquez ceci, il peut bien semer par- dessus ; mais il ne peut pas ni arracher le froment, ni corrompre la bonne semence. 11 y en a qui profanent les sacrements; mais il y en a toujours qu'ils sanctifient ; il y a des terres sèches et pierreuses où la parole tombe inutilement ; mais il y a des champs fertiles où elle fructifie au centuple. 11 y a des gens de bien, il y a des saints : le bras de Jésus-Christ n'est pas affaibU ; l'Église n'est pas devenue stérile ; le sang de Jésus-Christ n'est pas inutile ; la parole de son Évangile n'est pas infructueuse à l'égard de tous. Déplorez donc, quand il vous plaira, la prodigieuse corruption de mœurs qui se voit

» Vs. XXXIX, G'.

2 Matth. XIII, ?i et siiiv.

■In Cant. Sur/fi. xwiii, n^ 15, t. i, coL 1392.

SLIK L EGLISE. 721

même dans l'Église;. je me joindrai à vous dans celte plainte : je confesserai, avec saint Bernard ^, « qu'une ma- (f ladie puante infecte quasi tout son corps. » Non, non, le temple de Dieu n'en est pas exempt : Jésus-Christ en enrichit qui le déshonorent; Jésus-Christ en élève qui servent à l'Antéchrist : l'iniquité est entrée comme un torrent ; on ne peut plus noter les impies, on ne peut plus les fuir, on ne peut plus les retrancher, tant ils sont forts, tant ils sont puissants, tant le nombre en est infini : la maison de Dieu n'en est pas exempte. Mais au milieu de tous ces désordres, sachez que « Dieu connaît ceux qui sont à lui 2. » Jetez les yeux dans ces séminaires ; combien de prêtres très-charitables! dans les cloîtres; combien de saints pénitents ! dans le monde ; combien de magistrats [recommandables par leur zèle pour la justice et leur amour pour la vérité] I combien qui «possèdent comme ne possédant pas, (( qui usent du monde comme n'en usant pas, sachant bien (( que la figure de ce monde passe ^ : » les uns paraissent, les autres sont cachés: selon qu'il plaît au Père céleste, ou de les sanctifier par l'obscurité, ou de les produire par le bon exemple. — Mais il y a aussi des méchants ; le nombre en est infini ; je ne puis vivre en leur compagnie. — Mon frère, oii irez-vous? vous en trouverez par toute la terre, ils sont partout mêlés avec les bons : ils seront séparés un jour; mais l'heure n'en est pas encore arrivée. Que faut- il faire en attendant ? Se séparer de cœur ; les reprendre avec liberté, afin qu'ils se corrigent; et s'ils ne le font, les supporter en charité, afin de les confondre. Mes frères, nous ne savons pas les conseils de Dieu : il y a des méchants qui s'amenderont ; et il les faut attendre en patience : il y en a qui persévéreront dans leur malice ; et puisque Dieu les

> In Cant. Serm.wwn, m 15, t. i, col. 139'2. MI. Tim. 11, 19.

3 1. Cor. vil. 30, 31.

ir. U

supporte, ne devons-nous pas les supporter? Il y eu a qui sont destinés pour exercer la vertu des uns, venger le crime des autres, on les ôtera du milieu, quand ils auront accompli leur ouvrage : laissez accoucher cette criminelle, avant ((ue de la faire mourir. Dieu sait le jour de tous, il a marqué dans ses décrets éternels le jour de la conversion des uns, le jour de la damnation des autres; ne précipitez pas le discernement. « Aimez vos frères, dit saint Jean ^, et <( vous ne souffrirez point de scandale : y. Pourquoi ? <( parce que, dit saint Augustin 2, celui qui aime son frère, « il souffre tout pour l'unité. » Quidiligit fratrem, tolérât omnia pro/ite?' unitatem .

Aimons donc, mes frères, cette unité sainte ; aimons la fraternité chrétienne, et croyons qu'il n'y a aucune raison pour laquelle elle puisse être violée. Que les scandales s'élèvent, que l'impiété règne dans TÉglise, qu'elle paraisse, si, vous voulez, jusque sur l'autel; c'est là le triomphe de la charité, d'aimer l'unité catholique-, malgré les troubles, malgré les scandales, malgré les dérèglements de la discipline. Gémissons-en devant Dieu; reprenons-les devant les hommes, si notre vocation le permet : mais si nous avons un bon zèle, ne crions pas vainement contre les abus ; mettons la main à Tœuvre sérieusement, et commençons chacun par nous-mêmes la réformation de l'Église. Mes enfants, nous dit-elle, regardez l'état où je suis ; voyez mes plaies, voyez mes ruines. Ne croyez pas que je veuille me plaindre des anciennes persécutions que j'ai souffertes, ni de celle dont je suis menacée à la fin des siècles : je jouis maintenant d'une pleine paix sous la protection de vos princes qui sont devenus mes enfants aussi bien que vous; mais c'est cette paix qui m'a désolée : Ecce, ecce m pare

1 1. Jû'iu. Il, 10.

2 In Episf. JouH. Tract, i, n'^ V2, t. m, part, u, col. 834.

SUK L'ÉGLISE. 72:^

aniaritudv tnea amarissima •. Il ni'étiiit cerlainement bien amer lorsque je voyais mes enfants si cruellement massacrés ; il me la été beaucoup davantage lorsque les hérétiques se sont élevés, et ont arraché avec eux, en se retirant avec violence, une grande partie de mes entrail'es: mais les blessures des uns m'ont honorée, et quoique touchée au dernier point de la retraite des autres, enfin ils sont sortis de mon sein comme des humeurs qui me surchargeaient. Maintenant, <( maintenant mon amertume très- « amère est dans la paix : » Fcce, in poce amaritudo rnea amarissima. C'est vous, enfants de ma paix, c'est vous, mes enfants et mes domestiques, qui me donnez mes blessures les plus sensibles par vos mœurs dépr-avées : c'est vous qui ternissez ma gloire, qui me portez le venin au cœur, qui couvrez de honte ce front auguste sur lequel il n« devait paraître ni tache ni ride 2. Guérissez-moi [en travaillant à guérir en vous-mêmes ces plaies profondes que tant d'iniquités ont faites à votre conscience et à votre honneur, et qui sont devenues les miennes].

Que reste-t-il après cela, sinon qu'elle vous parle des intérêts de ces nouveaux frères que sa charité vous a donnés? elle vous les recommande. Le schisme lui a enlevé tout l'Orient ; l'hérésie a gâté tout le Nord : ô France, qui étais autrefois exempte de monstres, elle ta cruellement partagée! Parmi des ruines si épouvantables, l'Église, qui est toujours mère, tâche d'élever un petit asile ^ pour recueillir les restes d'un si grand naufrage; et ses enfants dénaturés l'abandonnent dans ce besoin ; le jeu engloutit tout; ils jettent dans ce goulfre des sommes immenses: pour cette œuvre de piété si nécessaire, il ne se trouve rien dans la bourse. Les prédicateurs élèvent leur voix avec

1 Is. XXXVIII, 17.

2 Ephes. V, '27 .

•* Les nouveaux catlioliques, où ce sermon a été prêché.

toute l'autorité que leur donne leur ministère, avec toute la charité que leur inspire la compassion de ces misérables; et ils ne peuvent arracher un demi-écu; et il faut les aller presser les uns après les autres ; et ils donnent quelque aumône chétive, faible et inutile secours ; et encore ils s'estiment heureux d'échapper ; au lieu qu'ils devraient courir d'eux-mêmes pour apporter du moins quelque petit soulagement à une nécessité si pressante. 0 dureté des cœurs ! ô inhumanité sans exemple ! mes chers frères, Dieu vous en préserve ! Ah I si vous aimez cette Église, dont je vous ai dit de si grandes choses^ laissez aujourd'hui, en ce lieu où elle rappelle ses enfants dévoyés, quelque charité considérable. Ainsi soit-il.

FIN DU TOME DEUXIÈMli

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