SAMEDI APRÈS LES CENDRES
SUR L^ÉGLISE i
Fermeté immobile de l'Église au milieu des furieuses tempt^tes qui l'ont agitée. Principe d'opposition aux vérités divines que l'homme porte dans son cœur. Aveuglement et présomption, deux causes de cette répugnance. Comment, avec de pareilles dispositions dans les hommes, il est peu étonnant que l'Église ait eu à éprouver de si terribles contradictions. Sa victoire sur les hérésies : comment la curiosité les a-t-elle enfantées. Étonnante dépravation des mœurs dans l'Église même : le triomphe de sa charité au milieu de tant de désordres.
Erat navis în niedio mari.
Le navire était au milieu de la mer.
Marc. Yi, 47.
Le mystère de l'Évangile, c'est l'infirmité et la force unies, la grandeur et la bassesse assemblées. Ce grand mystère, messieurs, a paru premièrement en notre Sauveur, où la puissance divine et la faiblesse humaine s'étant alliées, composent ensemble ce tout admirable que nous appelons Jésus-Christ: mais ce qui paraît en sa personne, il a voulu aussi le faire éclater dans l'Église, qui est son corps,
1 Prêché le 21 fév. IGGO, aux Nouveaux catholiques, rue de Seine- Saiut-Yictor.
(( OÙ une partie triomphe par les miracles, l'autre suc- (( combe sous les outrages qu'elle reçoit : » Unum horum coruscat miraculis, aliud succumbit injuriis ^.
C'est pourquoi nous voyons, dans son Écriture , que tantôt cette Église est représentée comme une maison bâtie sur une pierre immobile, et tantôt comme un navire qui flotte au milieu des ondes au gré des vents et des tempêtes : si bien qu'il paraît, chrétiens, qu'il n'est rien déplus faible que cette Église, puisqu'elle est ainsi agitée; et qu'il n'est rien aussi de plus fort, puisqu'on ne la peut jamais renverser, et qu'elle demeure toujours immuable, malgré les efforts de l'enfer. L'évangile de cette journée nous la représente (( parmi les flots : » Erat navis in medio ma)i ; îf portée deçà et de Là par un vent contraire : » Erat enim ventus contrarius ^. Et ce qui est de plus surprenant, c'est que Jésus, qui est son appui, semble l'abandonner à la tempête; il s'approche, « et il veut passer, » comme si son péril ne le touchait pas : Et volebat prœterire eo$ ^. Toutefois ne croyez pas qu'il l'oublie : il permettra bien que les flots l'agitent ; mais non pas qu'ils la submergent ni qu'ils l'engloutissent. Il commande aux vents, et a ils s'apaisent ; (( il entre dans le navire, et il arrive sûrement au port : » Ascendit in navim, et cessavit ventus, et applicuerunt ^ ; afin, messieurs, que nous entendions qu'il n'y a rien à craindre pour l'Église, parce que le Fils de Dieu la protège. J'entreprends aujourd'hui de vous faire voir cette vérité importante ; et afin que vous en soj^ez convaincus plus facilement , je laisse les raisonnements recherchés, pour l'établir solidement par expérience. Considérez en effet, messieurs, les trois furieuses tempêtes qui ont troublé l'état de l'Église.
1 s. Léo de passion. Dom. Serm. m, cap. ii.
2 Marc. VI, 48.
* lùid. 51, 03.
Aussitôt qu'elle a paru sur la terre, Imfîdélité s'est élevée et elle a excité les persécutions : après, la curiosité s'est émue, et elle a fait naître les hérésies : enfin la corruption des mœurs a suivi, qui a si étrangement soulevé les flots c( que la nacelle y a paru presque enveloppée : ,, Ita nt navicula operiretur fluctibus K Voilà, mes frères, les trois tempêtes qui ont successivement tourmenté l'Église Les mfîdèles se sont assemblés pour la détruire par les fondements : les hérétiques en sont sortis pour lui arracher sesenfants, et lui déchirer les entrailles : et si enfin les mauvais chrétiens sont demeurés dans son sein, ce n'est que pour lui porter le venin jusque dans le cœur. 11 faut donc mes frères, que cette Église soit bien appuyée et bien fortement établie, puisqu'au milieu de tant de traverses, maigre 1 eff'et des persécutions, elle s'est soutenue par sa lermete ; malgré les attaques de l'hérésie, elle a été la colonne de la vérité ; malgré la licence des mœurs dépravées elle demeure le centre de la charité. Voilà le sujet de cet entretien, et les trois points de cette méditation.
PREMIER POINT
Comme l'Église n'a plus à souff-rir la tempête des persécutions, je passerai légèrement sur cette matière; et néanmoins je ne laisserai pas, si Dieu le permet, de toucher des ventes assez importantes. La première sera, chrétiens qu'il ne faut pas s'étonner si l'Église a eu à soufl-rir, quand elle a paru sur la terre, ni si le monde l'a combattue de toute sa force : il était impossible qu'il ne fût ainsi ; et vous en serez convaincus, si vous savez connaître ce que c'est que l'homme. Je dis donc que nous avons tous dans le fond
Matlh. viii,
du cœur un principe d'opposition et de répugnance à toutes les vérités divines; en telle sorte que l'homme laissé à luimême, non-seulement ne peut les entendre, mais qu'ensuite il ne les peut souffrir ; et qu'en étant choqué au dernier point, il est comme forcé de les combattre. Ce principe de répugnance s'appelle, dans l'Écriture, « infidélité ^ ; » ailleurs, a esprit de défiance 2 ; » ailleurs, a esprit d'incré- « dulité 3 : )) il est dans tous les hommes; et s'il ne produit pas en nous tous ses effets, c'est la grâce de Dieu qui l'empêche.
Si vous remontez jusqu'à l'origine, vous trouverez, messieurs, que deux choses produisent en nous cette répugnance : la première, c'est l'aveuglement ; la seconde, la présomption. L'aveuglement, messieurs, nous est représenté dans les Écritures par une façon de parler admirable : elles disent que « les pécheurs ont oublié Dieu : » Omues gentes quœ ohliviscuntur Deum : Obliti sunt verba tua inimici mei: Intelligite hœc, qui oblivisci mini Deum '\ Que veut dire cet oubli, mes frères? Il est bien aisé de le comprendre : c'est que Dieu, à la vérité, avait éclairé l'homme de sa connaissance ; mais l'homme a fermé les yeux à cette lumière : il s'est laissé mener par ses sens ; peu à peu il n'a plus pensé à ce qu'il ne voyait pas ; il a oublié aisément ce à quoi il ne peîisait pas. Voilà Dieu dans l'oubli, voilà ses vérités effacées : ne lui en parlez pas, c'est un langage qu'il ne connaît plus : Obliti sunt verba tua inimici mei : « Mes ennemis ont oublié vos paroles. » C'est pourquoi la môme Écriture, voulant aussi nous représenter de quelle sorte les hommes retournent à Dieu, nous dit « qu'ils se sou- « viendront; » reminiscentur: et ensuite qu'arrivera-t-il?
1 Luc. IX, 41, etc.
2 Ephes, H, 2.
3 Culoss. m, G.
'* Ps. IX, 18; cwiii, 13i); xlix, Î2.
Et convertentur ad Dominum ^ : a ah ! ils se convertiront au ((Seigneur.» Quoi! ils l'avaient donc oublié, leur Dieu, leur Créateur, leur Époux, leur Père ! Oui, mes frères, il est ainsi ; ils en ont perdu le souvenir. Gela va bien loin, si vous l'entendez : toute la connaissance de Dieu, toutes les idées de ses vérités ; l'oubli, comme une éponge, a passé dessus, et les a entièrement effacées; ou, s'il en reste encore quelques traces, elles sont si obscures, qu'on n'y connaît rien : voyez durant le règne de l'idolâtrie, durant qu'elle régnait sur toute la terre.
Ce serait peu que ce long oubli pour nous exciter à la résistance, si l'orgueil ne s'y était joint : mais il est arrivé, pour notre malheur, que, quoique l'homme soit aveugle à l'extrémité, il est encore plus présomptueux. En quittant la sagesse de Dieu, il ne sait rien, et croit tout entendre ; si bien que tout ce qu'on lui dit, qu'il ne conçoit pas, il le prend pour un reproche de son ignorance ; il ne le peut souffrir, il s'irrite ; si la raison lui manque, il emploie la force ; il emprunte les armes de la fureur pour se maintenir en possession de sa profonde et superbe ignorance. Jugez où les vérités évangéliques, si hautes, si majestueuses, si impénétrables, si contraires au sens humain et à la raison préoccupée, ont dû pousser cet aveugle présomptueux, je veux dire l'homme ; et quelle résistance il fallait attendre d'une indocilité si opiniâtre. Voyez-la par expérience en la personne de notre Sauveur. Qu'aviez-vous fait, ô divin Jésus ! pour exciter contre vous ce scandale horrible ? pourquoi les peuples se troublent-ils ^ ? pourquoi frémissent-ils contre vous avec une rage si désespérée ? Chrétiens, voici le crime du Sauveur Jésus. Il a enseigné les vérités de son Père ^; ce qu'il a vu dans le sein de Dieu, il
' Ps. XXI, 28.
^Ps, 11, 1.
s Joan. VIII, 28.