Sermons de Bossuet
Privilèges de Marie, ses prérogatives; l'amour éternel de son tils pour elle, sa victoire sur le péché en la personne de sa mère. Question de l'immaculée conception, non décidée. Extrémité de la faiblesse de l'homme; son impuissance sans la grâce de Jésus-Christ, seul vrai médecin.
Tota pulchra es, arnica mea.
Vous êtes toute belle, ô ma bien' aimée. Caiit. vi, 7.
Si le nom de Marie vous est cher, si vous aimez sa gloire, si vous prenez plaisir de célébrer ses louanges, chrétiens, enfants de Marie, vous, que cette vierge trèspure assemble aujourd'hui en ce lieu, réjouissez-vous en Notre-Seigneur. Demain luira au monde cette sainte et bienheureuse journée en laquelle l'âme de Marie, cette âme prédestinée à la plénitude des grâces et au plus haut degré de la gloire, fut premièrement unie à un corps, mais à un corps dont la pureté, qui ne trouve rien de
* Prêché dans la confrérie du Rosaire, au collège de Navarre, à Paris, le 8 décembre^ de 1550 à 1556. Yoy. Gandar, Bossuet, orateur, p. ici.
semblable, même parmi les esprits angéliques, attirera quelque jour sur la terre le chaste époux des âmes fidèles. Il est donc bien juste, mes frères, que nous passions cette solennité avec une joie toute spirituelle. Loin de cette conception les gémissements et les pleurs qui doivent accompagner les conceptions ordinaires. Celle-ci est toute pure et toute innocente. Non, non, ne le croyez pas, chrétiens, que la corruption générale de notre nature ait violé la pureté de la mère que Dieu destinait à son Fils unique. C'est ce que je me propose de vous faire voir dans cette méditation, dans laquelle je vous avoue que je ne suis pas sans crainte. De tant de diverses matières que l'on a accoutumé de traiter dans les assemblées ecclésiastiques, celle-ci est sans doute la plus délicate. Outre la difficulté du sujet, qui fait certainement de la peine aux plus habiles prédicateurs, l'Église nous ordonne de plus une grande circonspection et une retenue extraordinaire. Si j'en dis peu, je prévois que votre piété n'en sera pas satisfaite. Que si j'en dis beaucoup, peut-être sortirai-je des bornes que les saints canons me prescrivent. Je ne sais quel instinct me pousse à vous assurer que cette conception est sans tache, etje n'ose vous l'assurer d'une certitude infaillible. Il faudra tenir un milieu qui sera peut-être un peu difficile. Disons néanmoins, chrétiens, disons à la gloire de Dieu, que la bienheureuse Marie n'a pas ressenti les atteintes du péché commun de notre nature; disonsle, autant que nous pourrons, avec force : mais disons toutefois avec un si juste tempérament, que nous ne nous éloignions pas de la modestie. Ainsi, les fidèles seront contents; ainsi, l'Église sera obéie. Nous satisferons tout ensemble à la tendre piété des enfants, et aux sages règlements de la Mère.
ÎI y a certaines propositions étranges et difficiles, qui, pour être persuadées, demandent que l'on emploie tous
les efforts du raisonnement et toutes les inventions de la rhétorique.
Au contraire il y en a d'autres qui jettent au premier aspect un certain éclat dans les âmes, qui fait que souvent on les aime avant môme que de les connaître. De telles propositions n'ont pas presque besoin de preuves. Qu'on lève seulement les obstacles, que l'on éclaircisseles objections, s'il en présente quelques-unes ; l'esprit s'y portera de soi-même, et d'un mouvement volontaire. Je mets en ce rang celle que j'ai à établir aujourd'hui. Que la conception de la Mère de Dieu ait eu quelque privilège extraordinaire, que son Fils tout-puissant Tait voulu préserver de cette peste commune qui corrompt toutes nos facultés, qui gâte jusqu'au fond de nos âmes, qui va porter la mort jusqu'à la source de notre vie ; qui ne le croirait, chrétiens ? qui ne donnerait de bon cœur son consentement à une opinion si plausible ? Mais il y a, dit-on, beaucoup d'objections importantes, qui ont ému de grands personnages. Eh bien ! pour satisfaire les âmes pieuses, tâchons de résoudre ces objections : par ce moyen j'aurai fait la meilleure partie de ma preuve. Après cela, sans doute il ne sera pas nécessaire de vous presser davantage : sitôt que vous aurez vu les difficultés expliquées, vous croirez volontiers que le péché originel n'a pas touché à Marie. Que dis-jc, vous le croirez? vous en êtes déjà convaincus ; et tout ce que j'ai à vous dire ne servira qu'à vous confirmer dans cette pieuse créance.
PREMIER POINT
11 n'est pas, ce me semble, fort nécessaire d'exposer ici une vérité qui ne doit être ignorée de personne. Vous le savez, fidèles, qu'Adam notre premier père s'étant élevé
i SUR LA CONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE,.
contre Dieu, il perdit aussitôt l'empire naturel qu'il avait sur ses appétits. La désobéissance fut vengée par une autre désobéissance. Il sentit une rébellion à laquelle il ne s'attendait pas ; et la partie inférieure s'étant inopinément soulevée contre la raison, il resta tout confus de ce qu'il ne pouvait la réduire. Mais ce qui est de plus déplorable, c'est que ces convoitises brutales qui s'élèvent dans nos sens, à la confusion de l'esprit, aient si grande part à notre naissance. De là vient qu'elle a je ne sais quoi de honteux, à cause que nous venons tous de ces appétits déréglés qui firent rougir notre premier père. Comprenez, s'il vous plaît, ces vérités ; et épargnez-moi la pudeur de repasser encore une fois sur des choses si pleines d'ignominie, et toutefois sans lesquelles il est impossible que vous entendiez ce que c'est que le péché d'origine : car c'est par ces canaux que le venin et la peste se coulent dans notre nature. Qui nous engendre, nous tue. Nous recevons en même temps et de la même racine, et la vie du corps, et la mort de l'âme. La masse dont nous sommes formés étant infectée dans sa source, elle empoisonne notre âme par sa funeste contagion. C'est pourquoi le sauveur Jésus, voulant comme toucher au doigt la cause de notre mal, dit en saint Jean l que « ce qui naît de la chair « est chair : » Quod natum est ex carne, caro est. La chair en cet endroit, selon la phrase de l'Écriture, signifie la concupiscence. C'est donc comme si notre Maître avait dit plus expressément : 0 vous, hommes misérables, qui naissez de cette révolte et de ces inclinations corrompues qui s'opposent à la loi de Dieu, vous naissez par conséquent rebelles contre lui et ses ennemis : Quod natum est ex carne, caro est. Telle est la pensée de Notre-Seigneur ; et c'est ainsi, si je ne me trompe, que l'explique saint Au-
1 Joiuu m, (J;
SUR LA CONCEPTION DE LA SAfNTE VIERGE. K
gustin l, celui qui de tous les Pères a le mieux entendu les maladies de notre nature.
Que dirons-nous donc maintenant de la bienheureuse Marie? Il est vrai qu'elle a conçu étant vierge ; mais elle n'a pas été conçue d'une vierge. Cet honneur n'appartient qu'à son fils. Pour elle, dont la conception s'est faite par les voies ordinaires ; comment évitera-t-elle la corruption qui y est inséparablement attachée? Car enfin l'apôtre saint Paul parle en termes si universels de cette commune malédiction de toute notre nature, que ses paroles semblent ne pouvoir souffrir aucune limitation, a Tous ont péché, « dit-il ; et tous sont morts en Adam, et tous ont péché « en Adam 2. » Et il y a beaucoup d'autres paroles semblables; non moins fortes ni moins générales. Où chercherons-nous donc un asile à la bienheureuse Marie, oii nous puissions la mettre à couvert d'une condamnation si universelle? Ce sera entre les bras de son fils, ce sera dans la toute-puissance divine, ce sera dans cette source infinie de miséricorde qui jamais ne peut être épuisée. Vous avez, ce me semble, bien compris la difficulté. Je l'ai proposée dans toute sa force ou du moins selon mon pouvoir. Écoutez maintenant la réponse, et suivez attentivement ma pensée. Je dirai les choses en peu de mots, parce que je vois que je parle ici à des personnes intelligentes.
Certes il faut l'avouer, chrétiens ; Marie était perdue tout ainsi que les autres hommes, si le médecin miséricordieux, qui donne la guérison à nos maladies, n'eût jugé à propos de la prévenir de ses grâces. Ce péché, qui, ainsi qu'un torrent, se déborde sur tous les hommes, allait gâter cette sainte vierge de ses ondes empoisonnées. Mais il n'y a point de cours si impétueux, que la toute-puissance di-
1 ïnJoan. Tract, xn, t. m, part. », roi. :îs.3 et scqq. - liom. v, 12,
vine n'arrête quand il lui plait. Considérez le soleil, avec quelle impétuosité il parcourt cette immense carrière qui lui a été ouverte par la Providence. Cependant vous n'ignorez pas que Dieu ne l'ait fixé autrefois au milieu du ciel, à la seule parole d'un homme. Ceux qui habitent près du Jourdain, ce fleuve célèbre de la Palestine, savent avec quelle rapidité il se décharge dans la mer Morte, du moins si je ne me trompe dans la description de ces lieux. Néanmoins toute l'armée d'Israël l'a vu remonter à sa source, pour faire passage à l'arche où reposait le Seigneur tout-puissant. Est-il rien de plus naturel que cette influence de chaleur dévorante qui sort du feu dans une fournaise ? Et l'impie Nabuchodonosor n'a-t-il pas admiré trois bénis enfants qui se jouaient au milieu des flammes, que ses satellites impitoyables avaient vainement irritées? Nonobstant tous ces exemples illustres, ne peut-on pas dire véritablement qu'il n'y a point de feu qui ne brûle, et que le soleil roule dans les deux d'un mouvement éternel, et qu'il ne se rencontre aucun fleuve qui retourne jamais à sa source? Nous tenons tous les jours de semblables propos, sans que nous en soyons empêchés par ces fameux exemples, bien qu'ils ne soient ignorés de personne. Et d'où vient cela, chrétiens ? C'est que nous avons accoutumé de parler selon le cours ordinaire des choses; et Dieu se plaît d'agir quelquefois selon les lois de sa toutepuissance, qui est au-dessus de tous nos discours.
Ainsi je ne m'étonne pas que le grand apôtre saint Paul ait prononcé si généralement, que le péché de notre premier père a fait mourir tous ses descendants. En effet, selon la suite naturelle des choses que l'Apôtre considérait en ce lieu, être né de la race d'Adam à la façon ordinaire, enfermait infailliblement le péché. Il n'est pas plus naturel au feu de brûler, qu'à celte damnable concupiscence d'infecter tout ce qu'elle touche, d'y porter la corruption et la
mort. Il n'est point de poison plus présent, ni de peste plus pénétrante. Mais je dis que ces malédictions si universelles, que toutes ces propositions, si générales qu'elles pidssent ètre; n'empêchent pas les réserves que peut faire le Souverain, ni les coups d'autorité absolue. Et quand est-ce, ô grand Dieu, que vous userez plus à propos de celte puissance qui n'a point de bornes, et qui est sa loi elle-même ; quand est-ce que vous en userez, sinon pour faire grâce à Marie?
Je sais bien que quelques docteurs assurent que c'est imprudence de vouloir apporter quelques restrictions à des paroles si générales. Cela, disent-ils, lire à conséquence. Mais, ô mon Sauveur, quelle conséquence ! Pesez, s'il vous plaît, ce raisonnement. Ces conséquences ne sont à craindre, qu'où il y peut avoir quelque sorte d'égalité. Par exemple, vous méditez d'accorder quelque grâce à une personne d'une condition médiocre : vous avez à y prendre garde ; cela peut tirer à conséquence : beaucoup d'autres par cet exemple prétendront la même faveur. Mais parcourez tous les chœurs des anges, considérez attentivement tous les ordres des bienheureux ; voyez si vous trouverez quelque créature qui ose, je ne dis pas s'égaler, mais même en aucune manière se comparer à la sainte Vierge. Non : ni l'obéissance des patriarches, ni la fidélité des prophètes, ni le zèle infatigable des saints apôtres, ni la constance invincible des martyrs, ni la pénitence persévérante des saints confesseurs, ni la pureté inviolable des vierges, ni cette grande diversité de vertus que la grâce divine a répandues dans les différents ordres des bienheureux, n'a rien qui puisse tant soit peu approcher de la très -heureuse Marie. Cette maternité glorieuse, cette alliance éternelle qu'elle a contractée avec. Dieu, la met dans un rang tout singulier qui ne souffre aucune comparaison. Et dans une si grande inégalité, quelle consé-
a SUR LA CONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE.
quence pouvons-nous craindre? Montrez-moi une autre mère de Dieu, une autre vierge féconde ; faites-moi voir ailleurs cette plénitude de grâces, cet assemblage de vertus divines, une humilité si profonde dans une dignité si auguste, et toutes les autres merveilles que j'admire en la sainte Vierge ; et puis dites, si vous voulez, que l'exception que j'apporte aune loi générale, en faveur d'une personne si extraordinaire, a des conséquences fâcheuses.
Et combien y a-t-il de lois générales dont Marie a été dispensée ! N'est-ce pas une nécessité commune à toutes les femmes d'enfanter en tristesse et dans le péril de leur vie? Marie en a été exemptée. N'a-t-il pas été prononcé de tous les hommes généralement, qu'ils « offensent tous en beaucoup de choses ? » In multis offendimus omnes l. Y a-t-il aucun juste qui puisse éviter ces péchés de fragilité que nous appelons véniels ? Et bien que cette proposition soit si générale et si véritable, l'admirable saint Augustin ne craint point d'en excepter la très-innocente Marie 2 . Certes si nous reconnaissions dans sa vie qu'elle eût été assujettie aux ordres communs, nous pourrions croire peutêtre qu'elle aurait été conçue en iniquité, tout ainsi que le reste des hommes. Que si nous y remarquons au contraire une dispense presque générale de toutes les lois; si nous y voyons selon la foi orthodoxe, ou du moins selon le sentiment des docteurs les plus approuvés : si, dis-je, nous y voyons un enfantement sans douleur, une chair sans fragilité, des sens sans rébellion, une vie sans tache, une mort sans peine ; si son époux n'est que son gardien ; son mariage, le voile sacré qui couvre et protège sa virginité ; son fils bien-aimé, une fleur que son intégrité a poussée : si, lorsqu'elle le conçut, la nature étonnée et confuse
1 Jac. m, '2.
2 De nutur. et Graf. n° 42, t. x, col. 144, 145.
crut que toutes ses lois allaient être à jamais abolies; si le Saint-Esprit tint sa place, et les délices de la virginité, celle qui est ordinairement occupée par la convoitise : qui pourra croire qu'il n'y ait rien eu de surnaturel dans la conception de cette Princesse, et que ce soit le seul endroit de sa vie qui ne soit point marqué de quelque insigne miracle?
Vous direz peut-être que celle innocence si pure, c'est la prérogative du Fils de Dieu ; que de la communiquer à sa sainte mère, c'est ôter au Sauveur l'avantage qui est dû à sa qualité. C'est le dernier effort des docteurs dont nous réfutons aujourd'hui les objections. Mais à Dieu ne plaise, ô mon Maître, qu'une si téméraire pensée puisse jamais entrer dans mon âme ! périssent tous mes raisonnements, que tous mes discours soient honteusement effacés, s'ils diminuent quelque chose de votre grandeur! Vous êtes innocent par nature, Marie ne l'est que par grâce; vous l'êtes par excellence, elle ne l'est que par privilège; vous l'êtes comme Rédempteur, elle l'est comme la première de celles que votre sang précieux a purifiées. O vous qui désirez qu'en cette rencontre la préférence demeure à Notre-Seigneur; vous voilà satisfaits, ce me semble. Quoi! si nous n'étions tous criminels par notre naissance ; ne sauriez-vous que dire, pour donner l'avantage au Sauveur? Si vous croyez avoir fait beaucoup de l'avoir mis au-dessus d'une infinité de coupables, ne trouvez pas mauvais si je tâche du moins de trouver une créature innocente à laquelle je le préfère; afin de faire voir que ce n'est pas notre crime seul qui lui donne la préférence.
11 est, certes, tout à fait nécessaire qu'il surpasse sa sainte mère d'une distance infinie. Mais aussi ne jugez-vous pas raisonnable que sa mère ait quelque avantage pardessus le commun de ses serviteurs? Que répondrez-vous à
une demande qui parait si j uste? Je ne me contente pas de ce que vous me dites, qu'elle a été sanctifiée devant sa naissance. Car encore que je vous avoue que c'est une belle prérogative, je vous prie de vous souvenir que c'est le privilège de saint Jean-Baptisle, et peut-être de quelque autre prophète. Or ce que je vous demande aujourd'hui, c'est que vous donniez, si vous le pouvez, quelque chose de singulier à Marie, sans toucher aux droits de Jésus. Pour moi j'y satisferai aisément, établissant trois degrés que chacun pourra retenir. Je dis que le Sauveur était infiniment audessus de cette commune corruption. Pour Marie, elle y était soumise; mais elle en a été préservée : entendez ce mot, s'il vous plaît. Et à l'égard des autres saints, je dis qu'ils l'avaient effectivement contractée, mais qu'ils en ont été délivrés. Ainsi nous conservons la prérogative à la mère, sans faire tort à l'excellence du fils : ainsi nous voyons une juste et équitable disposition, qui semble bien convenable à la providence divine : ainsi le Sauveur Jésus, qui, selon la doctrine des théologiens, était venu en ce monde principalement pour purger les hommes de ce péché d'origine, qui était le grand œuvre du diable, en remporte une glorieuse victoire; il le dompte, il le met en fuite partout où il se peut retrancher.
Comment cela, chrétiens? L'induction en est claire. Ce vice originel règne dans les enfants nouvellement nés; Jésus l'y surmonte par le saint baplème. Ce n'est pas tout : le diable, par ce péché, pénètre jusqu'aux ventres de nos mères ; et là, tout impuissants que nous sommes, il nous rend ennemis de Dieu. Jésus choisit quelques âmes illustres qu'il purifie dans les entrailles maternelles, et là il défait encore le péché. Tels sont ceux que nous appelons sanctifiés devant la naissance, comme saint Jean; comme Jérémie, selon le sentiment de quelques docteurs; comme saint Joseph peut-être, selon la conjecture de
quelques autres. Mais il reste un endroit, ô Sauveur, où le diable se vante d'être invincible. Il dit que l'on ne l'en peut, chasser. C'est le moment de la conception, dans lequel il brave votre pouvoir. 11 dit que si vous lui ôtez la suite, du moins il s'attache, sans rien craindre, à la source et à la racine. « Élevez-vous, Seigneur, et que vos ennemis <( disparaissent, et que ceux qui vous haïssent tombent et « périssent devant votre face : » Exurgat Deus, et dissipentur inimici ejus ; et fugiant qui oderunt eum a facie ejus l. Choisissez du moins une créature que vous sanctifiiez dès son origine, dès le premier instant où elle sera animée : faites voir à notre envieux que vous pouvez prévenir son venin par la force de votre grâce ; qu'il n'y a point de lieu où il puisse porter ses ténèbres infernales, d'où vous ne le chassiez par l'éclat tout-puissant de votre lumière. La bienheureuse Marie se présente fort à propos. Il sera digne de votre bonté et digne de la grandeur d'une mère si excellente, que vous lui fassiez ressentir les effets d'une protection spéciale.
Chers frères, que vous en semble? que pensez-vous de cette doctrine? Yous paraît-elle pas bien plausible? Pour moi, quand je considère le Sauveur Jésus, notre amour et notre espérance, entre les bras de la sainte Vierge, ou suçant son lait virginal, ou se reposant doucement sur son sein, ou enclos dans ses chastes entrailles; mais je m'arrête à cette dernière pensée, elle convient beaucoup mieux à ce temps : dans peu de jours nous célébrerons la nativité du Sauveur; et nous le considérons à présent dans les entrailles de sa sainte mère. Quand donc je regarde l'Incompréhensible ainsi renfermé, et cette immensité comme raccourcie; quand je vois mon Libérateur dans cette étroite et volontaire prison, je dis quelquefois à paît moi : Se pourrait-il bien faire que Dieu eût voulu
1 PS. LWIl, i.
abandonner au diable, quand ce n'aurait été quuu moment, ce temple sacré qu'il destinait à son fils, ce saint tabernacle où il prendra un si long et si admirable repos, ce lit virginal où il célébrera des noces toutes spirituelles avec notre nature? C'est ainsi que je me parle à moimôme. Puis me retournant au Sauveur : Béni enfant, lui dis-je, ne le souffrez pas; ne permettez pas que votre mère soit violée. Ali! que si Satan l'osait aborder pendant que demeurant en elle vous y faites un paradis, que de foudres vous feriez tomber sur sa tête! avec quellejalousie vous défendriez l'honneur et l'innocence de votre mère! Mais, ô béni enfant par qui les siècles ont été faits, vous êtes devant tous les temps. Quand votre mère fut conçue, vous la regardiez du plus haut des cieux ; mais vous-même vous formiez ses membres. C'est vous qui inspirâtes ce souffle de vie qui anima cette chair dont la vôtre devait être tirée. Ah! prenez garde, ô Sagesse éternelle, que dans ce même moment elle va être infectée d'un horrible péché, elle, va être en la possession de Satan : détournez ce malheur par votre bonté ! commencez à honorer votre mère; faites qu'il lui profite d'avoir un fils qui est devant elle. Car eniin, à bien prendre les choses, elle est déjà votre mère, et déjà vous êtes son fils.
Fidèles, cette parole est-elle bien véritable? est-ce point un excès de zèle qui nous fait avancer une proposition si hardie? Non, certes : elle est déjà mère, le Fils de Dieu est déjà son fils. Il l'est, non point en effet : non selon la révolution des choses humaines ; mais selon l'ordre de Dieu, selon sa prédestination éternelle. Suivez, s'il vous plaît, ma pensée.
Quand Dieu, dans son secret conseil, a résolu quelque événement ; longtemps devant qu'il paraisse, l'Écriture a accoutumé d'en parler comme d'une chose déjà accomplie. Par exemple : « Un petit Enfant nous est né, » disait
autrefois Isaïe l parlant de Nôtre-Seigneur, et u un Fils » nous a été donné. » Que veut-il dire, mes frères! Jésus- Christ n'était pas né de son temps. Mais ce saint homme considérait qu'il n'en était pas de Dieu ainsi que des hommes, qui font tant de projets inutiles; au contraire, que sa volonté a un effet infaillible et inévitable. Ainsi avant pénétré, par les lumières d'en haut, dans ce grand dessein que le Père éternel méditait, d'envoyer son Fils au monde, il s'en réjouit en esprit, etestimela chose déjà comme faite, à cause qu'il la voit résolue par un décret immuable. Et certes cette façon de parler est bien digne des saints prophètes, et ressent tout à fait la majesté de celui qui les inspire. Car, comme remarque très-bien le grave Tertullien, « il est bienséant à la nature divine, qui '( ne connaît en soi-même aucune différence de temps, « de tenir pour fait tout ce qu'elle ordonne ; à cause que « chez elle l'éternité fait régner une consistance toujours « uniforme: >; Divinitati cnmpetit, guœcumque decreverit, ut perfecta reputare ; quia non sit apnd illam différentiel temporis, apud quam unif'ormem statum tempo? um dirigit œtemitm ipsa 2. Par c jnséquent il est vrai, et je ne me suis pas trompé quand je l'ai assuré de la sorte, que la trèssainte Vierge, dès le premier instant de sa vie, était déjà mère du Sauveur, non pas selon le langage des hommes, mais selon la parole de Dieu, c'est-à-dire, comme vous l'avez vu, selon la façon de parler ordinaire des Ecritures divines.
Et je fortifie ce raisonnement par une autre doctrine excellente des Pères, merveilleusement expliquée par le même Tertullien. Ce grand homme raconte que le Fils de Dieu ayant résolu de prendre une chair semblable à la nôtre, quand l'heure en serait arrivée, il s'est toujours plu
1 h. ix, <;.
2 Lih. m, ado. Marcion, n" L.
dès le commencement à converser avec les hommes ; que, dans ce dessein, souvent il est descendu du ciel ; que c'était lui qui dès l'Ancien Testament parlait en forme humaine aux patriarches et aux prophètes. Tertullien considère ces apparitions différentes comme des préludes de l'incarnation, comme des préparatifs de ce grand ouvrage qui se commençait dès lors. « De cette sorte, dit-il, le Fils « de Dieu s'accoutumait aux sentiments humains; il ap- « prenait, pour ainsi dire, à être homme : il se plaisait « d'exercer, dès l'origine du moins, ce qu'il devait être « dans la plénitude des temps, » ediscens jam iade à primordio, jam inde hominem, quod erat futurus in fine l. On plutôt, pour parler plus dignement, d'un si haut mystère, il ne s'accoutumait pas; mais nous-mêmes il nous accoutumait à ne nous point effaroucher quand nous entendrions parler d'un Dieu-homme : il ne s'apprenait pas, mais il nous apprenait à nous-mêmes à traiter plus familièrement avec lui, déposant doucement cette majesté terrible pour s'accommoder à notre faiblesse et à notre enfance.
Tel était le dessein du Sauveur. Et de cette belle doctrine de Tertullien, je tire ce raisonnement, que je vous supplie de comprendre ; peut-être en serez-vous édifiés. Marie était mère de Dieu dès le premier instant auquel elle fut animée. Ne vous souvient-il pas que nous vous le dirions tout à l'heure ? Elle l'était selon les desseins de Dieu, selon les règles de ^a providence, selon les lois de cette éternité immuable, à laquelle rien n'est nouveau, qui enferme dans son unité toutes les différences des temps. Sans doute vous n'avez pas oublié ce beau passage de Tertullien, qui explique si nien cette vérité. Or c'est selon ces règles que le Fils de Dieu doit agir, et non selon les règles humaines ; selon les lois de l'éternité, non selon les lois des temps. Quand il s'agit du Fils de Dieu, ne me
1 Lib. i, adv. Marcion. n° 27.
SUR LA CONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE. lo
parlez point des règles humaines; parlez-moi des règles de Dieu. Marie étant donc sa mère selon l'ordre des choses divines le Fils de Dieu, dès sa conception, la considérait comme telle. Elle l'était en effet à son égard. Ne laissez passer, s'il vous plaît, aucune de ces vérités : elles sont toutes fort importantes pour ce que j'ai à vous dire.
Poursuivons maintenant et disons : Nous venons d'apprendre de Tertullien que le Verbe divin, longtemps devant qu'il se fût revêtu d'une chair humaine, se plaisait pour ainsi dire, à se revêtir par avance de la forme et des sentiments humains; tant il était passionné, si j'ose parler de la sorte, pour notre misérable nature. Quel sentiment plus humain que l'affection envers les parents? Par conséquent le Fils de Dieu, longtemps avant que d'être homme, aimait Marie comme sa mère ; il se plaisait dans cette affection : il ne cessait de veiller sur elle : il détournait de dessus son temple les malédictions des profanes : il l'embellissait de ses dons, il la comblait de ses grâces, depuis le premier instant où elle commença le cours de sa vie, jusqu'au dernier soupir par lequel elle fut terminée. C'est la conséquence que je prétendais tirer de ces savants principes de Tertullien. Elle me semble fort véritable ; elle établit, à mon avis, puissamment limmaculée conception de Marie. Et en vérité cette opinion a je ne sais quelle force qui persuade les âmes pieuses. Après les articles de foi, je ne vois guère de chose plus assurée.
C'est pourquoi je ne m'étonne pas que cette célèbre école des théologiens de Paris oblige tous ses enfants à défendre cette doctrine. Savante compagnie, cette piété pour la Vierge est peut-être l'un des plus beaux héritages que vous ayez reçus de vos pères. Puissiez-vous être à jamais florissante ! puisse cette tendre dévotion que vous avez pour la mère, à la considération de son fils, porter bien loin aux siècles futurs cette haute réputation que vos
illustres travaux vous ont acquise par toute la terre î Pour moi je suis ravi, chrétiens, de suivre aujourd'hui ses intentions. Après avoir été nourri de son lait, je me soumets volontiers à ses ordonnances ; d'autant plus que c'est aussi, ce me semble, la volonté de l'Eglise. Elle a un sentiment fort honorable de la conception de Marie : elle ne nous oblige pas de la croire immaculée ; mais elle nous fait entendre que cette créance lui est agréable. Il y a des choses qu'elle commande, où nous faisons connaître notre désobéissance : il y en a d'autres qu'elle insinue, où nous pouvons témoigner notre affection. Il est de notre piété, si nous sommes vrais enfants de l'Église, non-seulement d'obéir aux commandements, mais de fléchir aux moindres signes de la volonté d'une mère si bonne et si sainte. Je vous vois tous, ce me semble, dans ce sentiment. Mais ce n'est rien d'être jaloux de défendre la pureté de Marie, si nous ne sommes soigneux de conserver la pureté en nousmêmes. C'est à quoi peut-être vous serez portés par la briève réflexion qui va fermer ce discours; du moins je l'espère ainsi de l'assistance divine.
SECOND POINT
Vous avez ouï, mes frères, les divers raisonnements par lesquels j'ai tâché de prouver que la conception de Marie est sans tache. 11 y a si longtemps que les plus grands théologiens de l'Europe travaillent sur ce sujet ! Vous savez combien la personne de la sainte Vierge est illustre, combien digne d'honneurs extraordinaires, combien elle doit être privilégiée. Et toutefois l'Église n'a pas encore osé décider qu'elle soit exempte du péché originel. Plusieurs grands personnages ne l'ont pas cru. L'Église non-seulement les souffre dans ce sentiment, mais encore elle défend de les condamner. Jugez, jugez par là, ô fidèles! combien nécessaire, combien grande et inévitable est la
SUR LA CONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE. \ï
corruption de notre nature, puisque l'Église hésite si fort à en exempter celle de toutes les créatures qui est sans doute la plus éminente, 0 misère, ô calamité dans laquelle nous sommes plongés! ô abîme de maux infinis! Hélas! petits enfants que nous étions, sans connaissance et sans mouvement, nous étions déjà révoltés contre Dieu. Nous n'avions pas encore vu cette belle lumière du jour ; condamnés par la nature à une sombre prison, nous étions encore condamnés par arrêt de la justice divine à une prison plus noire, à de plus épaisses ténèbres, des ténèbres horribles et infernales. Justement, certes, justement : car vos jugements sont très-justes, ô Dieu éternel, Roi des siècles, souverain arbitre de l'univers! Eh, qui nous a tirés de cette misère? qui a réconcilié ces rebelles? qui a appelé ces enfants de colère à l'adoption des enfants de Dieu? Le prophète Jonas, du ventre de ce monstre qui l'avait englouti, éleva au ciel la voix de son cœur. Avons-nous crié à vous, ô Seigneur, des cachots de cette prison, ou du creux de ce sépulcre où était ensevelie notre enfance? Mais nous n'y avions ni parole ni sentiment : seulement la voix de notre péché y criait vengeance ; et celle de notre extrême misère criait miséricorde. Vous avez eu pitié de nous ; vous avez daigné nous conduire à ce bain d'immortalité où, dépouillant les ordures de notre première nativité, nous avons reçu une nouvelle naissance, non plus de la volonté de l'homme, ni de la volonté de la chair, mais d'un esprit pur et d'une eau sanctifiée par des paroles de vie. Je sais que cette fontaine d'eau vive est ouverte à tous les hommes, auxquels il vous a plu de préparer un remède dans les ondes du saint baptême. Mais combien en voyons-nous tous les jours à qui une mort trop précipitée ravit pour jamais cet honneur! Et nous y sommes parvenus! Qu'avions-nous fait à Dieu? D'où vient cette différence? ce n'est pas de notre
mérite : nous étions tous dans la même masse d'iniquité. Est-ce par le mérite de nos parents? Mais combien de parents vertueux, je le dis avec douleur: combien de parents vertueux n'ont pas obtenu cette grâce! Dirai -je : Peut-être que l'ordre des causes naturelles m'a été plus favorable qu'aux autres? 0 ignorance, ô stupidité! Et comment ne regardoriez-vous pas la main puissante qui remue ces causes comme il lui plaît? ne savez-vous pas qu'elles sont dirigées par une souveraine raison? Serait-ce pas un étrange aveuglement, si nous aimions mieux devoir notre salut à une rencontre fortuite des causes créées, qu'au dessein prémédité de la miséricorde divine ? Que dirai-je donc? où me tournerai-je ?
Je frémis, ebrétiens, je l'avoue, je frémis dans cette discussion. Je ne sais que dire, je n'ai point de raison à vous alléguer. Seulement suis-je très-assuré que, quelle que puisse être la cause d'une si étonnante diversité, il est impossible qu'elle ne soit juste. Mais à quoi bon chercher des causes que la providence divine nous a cacbées? n'est-ce pas assez que nous connaissions que si nous sommes parvenus à la grâce du saint baptême, nous ne le devons qu'à la pure bonté de Dieu? Chercbe qui voudra des raisons, médite qui voudra dans la recherche des causes de ces secrets jugements; pour moi, je ne reconnais point d'autre cause de mon bonheur que la pure bonté de mon Dieu. Je chanterai à jamais ses miséricordes ; tant que je vivrai, je bénirai le nom du Seigneur. C'est tout ce que je sais; c'est tout ce que je désire connaître. Ceux qui en veulent savoir davantage, qu'ils s'adressent à des personnes plus doctes ; mais qu'ils prennent bien garde que ce ne soient des présomptueux : Ciri responsio ista displicet, quœrat doctiores ; sed caveat ne inventât prœsumptores x.
1 S. Aug. de Spir. et lit t. n° tiO, t. x, col. 121.
SUR LA rONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE. 19
Mais peut-être que le péché originel étant guéri par le saint baptême, il ne nous en demeure aucun reste; et ainsi nous pouvons passer le reste de notre vie dans une entière assurance. Ne le croyez pas, chrétiens, ne le croyez pas. La grâce du saint baptême nous a retirés de la mort éternelle, mais nous sommes encore abattus de mortelles et pernicieuses langueurs. Ainsi a-t-il plu à mon Dieu de guérir toutes mes blessures les unes après les autres, afin de me faire mieux sentir la misère dont il me délivre, et la grâce par laquelle il me sauve. Mes frères bien-aimés, écoutez le narré de ma maladie; vous trouverez sans doute que vous avez à peu près les mêmes infirmités. C'est la maladie de la nature; nous en ressentons tous les effets, qui plus, qui moins, selon que nous suivons plus ou moins les mouvements de l'Esprit de Dieu. Misérable homme que je suis! où trouverai-je des paroles assez énergiques pour décrire l'extrémité de mes maux? blessé dans. lou les les facultés de mon âme, épuisé de forces par de si profondes blessures, je ne fais que de vains efforts. Ai-je jamais pris une généreuse résolution, que l'effet n'ait bientôt démentie? ai-je jamais eu une bonne pensée, qui n'ait été contrariée par quelque mauvais désir? ai-je jamais commencé une action vertueuse, où le péché ne soit comme jelé à la traverse? 11 s'y mêle presque toujours certaines complaisances qui viennent de l'amour-propre, et tant d'autres péchés inconnus qui se cachent dans les replis de ma conscience qui est un abîme sans fond, impénétrable à moi-même. 11 est vrai, je sens, à mon avis, quelque chose en moi-même qui voudrait s'élever à Dieu : mais je sens aussitôt comme un poids de cupidités opposées qui m'entraînent et me captivent ; et si je ne suis secouru, cette partie impuissante, qui semblait vouloir se porter au bien, ne peut rien faire pour ma délivrance : elle écrit seulement ma condamnation. Quand j'entends
quelquefois discourir des mystères du royaume de Dieu. je sens mon Ame comme échauffée; il me semble que je ferai merveilles, je ne me propose que de grands desseins. Faut-il faire le premier pas de l'exécution; le moindre souffle du diable éteint cette flamme errante et volage qui ne prend pas à sa matière, mais qui court légèrement par dessus. Quoi plus? Je suis malade à l'extrémité, et ne sens point de mal. Réduit aux abois, je veux faire comme si j'étais en bonne santé. Je ne sais pas même éplorer ma misère, ni implorer le secours du Libérateur, faible et altier tout ensemble, impuissant etprésomptueux. « Malheureux « homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de « mort? » Infelix ego homo! guis me liberabit de corpore mords hujus M Où pourrai-je trouver du secours? où chercherai-] e le médecin? J'ai voulu autrefois entreprendre ma guérison de moi-môme : j'ai fait quelques efforts pour me relever ; efforts inutiles, qui m'ont rompu et ne m'ont pas soulagé : comme un pauvre malade moribond, qui ne sait plus que faire, s'imagine qu'en se levant il sera peut-être allégé; il consume son peu de force par un vain travail que sa faiblesse ne peut plus souffrir : après s'être beaucoup tourmenté à traîner ses membres appesantis avec une extrême contention, il retombe, ainsi qu'une pierre, sans pouls et sans mouvement, plus faible et plus impuissant que jamais : de vulnerc in vulnus, dit saint Augustin. Ainsi en est-il de ma volonté, si elle n'est soutenue par une main plus puissante. Infelix ego honni! vrai Dieu, où pourrai-je trouver du secours?
La philosophie me montre de loin, dans de belles boîtes qu'elle étale avec pompe parmi tous les ornements de la rhétorique, le baume falsifié de ses belles mais trompeuses maximes. La loi retentit à mes oreilles d'un ton puissant et impérieux ; les prédicateurs de l'Évangile m'annoncent
1 Rom. vil, 54.
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les paroles de vie éternelle: que me profite tout cet appareil? Les philosophes, charlatans semblables à ces dangereux empiriques, charment et endorment le mal pour un temps, et, pendant cette fausse tranquillité, inspirent un secret venin dans la plaie. Ils me font la vertu si belle et si aisée, ils la dorent de telle sorte par leurs artificieuses inventions, que je m'imagine souvent que je puis être vertueux de moi-même, au lieu de me montrer ma servitude et mon impuissance. Ah ! superbe philosophie, n'estce pas assez que je sois faible, sans me rendre encore de plus en plus orgueilleux? Pour la loi, quoique très-juste et très-sainte, c'est en vain qu'elle me montre le mal, puisque je nJy trouve pas l'unique préservatif que je cherche. Elle ne fait que m'étourdir, si je n'ai l'esprit de la grâce.
Et ne vois-je pas par expérience que je m'opiniàtre contre les commandements ? lorsqu'on me défend, on me pousse. 11 ne faut que me défendre une chose, pour m'en faire naître l'envie ; me commander, c'est me retenir. Mon àme est remuante, inquiète, indocile, et incapable de discipline. Plus on la presse par des préceptes, plus elle se roidit au contraire. Enfin tout ce que je lis, tout ce que j'écoute, les prédications, les enseignements, les corrections les plus charitables, ce sont des remèdes externes qui ne coupent pas la racine du mal. J'ai besoin que l'on touche au cœur, où est la source de la maladie. Et où pourrai- je trouver un médecin assez industrieux pour manier dextrement une partie et si malade et si délicate ?
Sauveur Jésus, vous êtes le libérateur que je cherche. Vrai médecin charitable, qui, sans être appelé de personne, avez voulu descendre du ciel en la terre, et avez entrepris un si grand voyage pour venir visiter vos malades, je me mets entre vos mains. Faites-moi prendre aujourd'hui une bonne résolution d'avoir toute ma confiance en
vous seul, d'implorer votre secours avec zèle, de souffrir patiemment vos remèdes. Si vous ne me guérissez, ô Sauveur, ma santé est désespérée : Suna me, Domine, et sanabor *. Tous les autres, à qui je m'adresse, ne font que couvrir le mal pour un temps ; vous seul en coupez la racine, vous seul nie donnez une guérison éternelle. Tous êtes mon salut et ma vie, vous êtes ma consolation et ma gloire ; vous êtes mon espérance en ce monde, et vous serez ma couronne en l'autre.
1 Jer. xvin, 14.
DEUXIÈME SERMON
.Marie prévenue, séparée par amour, par grâce et miséricorde. Ce qui la distingue du reste des hommes : son alliance particulière avec Jésus-Christ : droits qu'elle lui donne sur ses bienfaits. Excès de l'amour qui nous a prévenus et qui nous prévient sans cesse : comment nous devons y répondre.
Fecit mihi magna qui potens est.
Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses. Luc, i, 49.
Ce que l'Église célèbre aujourd'hui, ce que les prédicateurs enseignent aux peuples, ce que j'espère aussi de vous faire entendre avec le secours de la grâce, touchant la pureté de la sainte Vierge dans sa conception bienheureuse, exerce depuis longtemps les plus grands esprits ; et je ne craindrai pas de vous avouer que, de tous les sujets divers qui se traitent dans les assemblées des fidèles, celui-ci me paraît le plus difficile. Et ce qui m'oblige de parler ainsi, ce n'est pas que je prétende imiter l'artifice des orateurs, qui se plaisent d'exagérer, en termes pompeux, la stérilité des matières sur lesquelles leur éloquence travaille, afin d'étaler avec plus d'éclat les richesses de leurs inventions, et les adresses de leur rhétorique. Chré-
1 Prêche vers 1GGO. (L.)
tiens, ce n'est pas là ma pensée. Je sais combien il serait indigne de commencer un discours sacré par un sentiment si profane. Mais ayant dessein de vous faire voir combien pure, combien innocente, combien glorieuse est la conception de Marie; je. considère premièrement les difficultés qui s'opposent à cette créance, afin que, les doutes étant éclaircis, la vérité que nous recherchons demeure solidement établie.
Quand je considère, messieurs, cette sentence terrible du divin apôtre, prononcée généralement contre tous les hommes : Omnes mortui sunt 1... Ornn.es peccaverunt... Ex uno in condcmnationem - : « Tous sont morts, tous sont « criminels, tous sont condamnés en Adam : » je ne sais quelle exception on peut apporter à des paroles si peu limitées. Mais ce qui me fait connaître plus évidemment combien cette malédiction est universelle, ce sont trois expressions différentes, par lesquelles le malheur de notre naissance nous est 'représenté dans les saintes Lettres. Elles nous disent premièrement qu'il y a une loi suprême, qu'elles nomment la loi de mort: qu'il y a un arrêt de condamnation donné indifféremment contre tous, et que, pour y être soumis, il suffit de naître. Qui s'en pourra exempter ? Secondement elles nous apprennent qu'il y a un venin caché et imperceptible, qui, prenant sa source en Adam, se communique ensuite à toute sa race, par une contagion également funeste et inévitable, qui est appelée par saint Augustin, contagium mortis antiques : « la « contagion de la mort. •» Et c'est ce qui fait dire à ce même saint, que toute la masse du genre humain est entièrement infectée. Qui pourra trouver un préservatif contre un poison si subtil et si pénétrant? Mais disons, en troisième lieu, que tous ceux qui respirent cet air ma-
1 IL Cor. y, H.
a Rom. v, 12{ 16.
im contractent nécessairement en eux-mêmes une tache qui les déshonore, qui eiface en eux l'image de Dieu, qui les rend, comme dit saint Paul l, « naturellement enfants « de colère. » Naturellement; écoutez. Comment peut-on prévenir un mal qui, selon le sentiment de l'Apôtre, nous est depuis si longtemps passé en nature ?
Yoilà quelles sont les difficultés qui s'opposent au dessein que j'ai médité de vous faire voir aujourd'hui, que la conception de la sainte Vierge est toute pure et toute innocente. Je sais qu'il est malaisé de les surmonter, et qu'elles ont ébranlé, ému plusieurs grands esprits, dont l'Église ne condamne pas les opinions. Mais enfin, quelque doute que l'on me propose, je ne puis abandonnerai! péché la conception de cette Princesse, qui doit être en toute façon si privilégiée. Voyons si nous les pouvons éclaircir.
Il est vrai qu'il y a une loi de mort qui condamne tous ceux qui naissent; mais on dispense des lois les plus générales en faveur des personnes extraordinaires. Il y a une vapeur maligne et contagieuse qui a infecté tout le genre humain ; mais on trouve quelquefois moyen de s'exempter de la contagion, en se séparant. Il y a une tache héréditaire qui nous rend naturellement ennemis de Dieu, mais la grâce peut prévenir la nature. Suivez, s'il vous plaît, ma pensée. Contre la loi, il faut dispenser; contre la contagion, il faut séparer ; contre un mal naturel, il faut prévenir. De sorte que je me propose de vous faire voir Marie dispensée, Marie séparée, Marie prévenue ; dispensée de la loi commune, séparée de la contagion universelle, prévenue parla grâce contre la colère qui nous poursuit dès notre origine. Pour la dispenser de la loi, j'ai recours à l'autorité souveraine qui s'est tant de fois déclarée pour elle. Pour la séparer de la masse, j'appelle au secours la Sagesse qui l'a si visiblement séparée des autres ; par les
i Ephes. il, 3.
grands et impénétrables desseins qu'elle a sur elle devant tous les temps. Et pour prévenir la colère, j'emploie l'amour éternel de Dieu, qui l'a faite un ouvrage de miséricorde, avant qu'elle puisse être un objet de haine.
Et ce sont, messieurs, les trois choses qu'elle nous propose, si nous l'entendons, dans son admirable cantique. Fecit mihi magna qui potens est: « Le Tout-Puissant a fait « en moi de très-grandes choses. » Elle commence par la puissance, pour honorer l'autorité absolue par laquelle elle est dispensée : qui potens est. Mais ce Tout-Puissant, qu'a-t-il fait? Ah! dit-elle, de grandes choses: magna. Voyez qu'elle se reconnaît séparée des autres par les grands et profonds desseins auxquels la Sagesse l'a prédestinée. Et qui peut exécuter toutes ces merveilles, sinon l'amour éternel de Dieu : cet amour toujours actif et toujours fécond, sans l'entremise duquel la puissance n'agirait pas; et cette sagesse infinie, renfermant en ellemême toutes ses pensées, ne produirait jamais rien au jour? C'est lui par conséquent qui fait tout: Fecit mihi magna l : lui seul ouvre le sein de Dieu sur ses créatures; il est la cause de tous les êtres, le principe de toutes les libéralités. C'est donc, fidèles, cet amour fécond qui a fait la conception de Marie : Fecit; c'est lui qui a prévenu 'le mal, en la sanctifiant dès son origine. Et ces choses étant ainsi supposées, j'aurai entièrement expliqué mon texte, et achevé le panégyrique de la sainte Vierge dans sa conceplion bienheureuse, si je puis vous faire voir en trois points : que l'autorité souveraine l'a dispensée de la loi commune, que la Sagesse l'a séparée de la contagion générale, et que l'amour éternel de Dieu a prévenu par miséricorde la colère qui se serait élevée contre elle. C'est ce que j'ai dessein de vous faire entendre avec le secours de la grâce: et après, passant à l'instruction, je
1 Luc. i, 49.
vous montrerai dans tous les fidèles une image de ces trois grâces, pour exciter en nous !a reconnaissance.
TREMIER POINT.
On pourrait douter, chrétiens, si la souveraineté paraît davantage, ou dans l'autorité de faire des lois auxquelles des peuples entiers obéissent, ou dans la puissance qu'elle se réserve d'en dispenser sagement suivant la nécessité des affaires. Et il semble premièrement que la dispense, en s'éloignant du cours ordinaire, ait quelque chose de plus relevé, et témoigne plus d'indépendance. Car comme il n'est point dans le monde de majesté pareille à celle des lois, et qu2 le pouvoir de les établir est le droit le plus auguste et le plus sacré d'une monarchie absolue; ne peut-on pas dire avec raison que celui qui dispense des lois, faisant céder leur autorité à la sienne propre, s'élève par ce moyen en quelque façon au-dessus de la souveraineté même? C'est pourquoi Dieu fait des miracles, qui sont comme des dispenses des lois ordinaires, pour montrer plus sensiblement sa toute-puissance. Et par là il semble évident que la marque la plus certaine de l'autorité, c'est de pouvoir dispenser des lois. D'autre part les raisons ne sont pas moins fortes pour prouver qu'elle consiste principalement dans le droit de les établir. Pour cela il faut remarquer que la loi s'étend sur tous les sujets, et que la dispense est restreinte à peu de personnes. Si la dispense s'étendait à tous, elle perdrait le nom de dispense, et ferait un changement de la loi. Maintenant je vous demande, messieurs, si la puissance la moins limitée n'est pas aussi la plus absolue; s'il ne paraît pas plus d'autcrité à faire des lois sous lesquelles un million d'hommes fléchisse, qu'à en dispenser cinq ou six par des raisons particulières. Et ensuite ne doit-on pas dire que la puissance
se fait mieux connaître par un établissement, arrêté, tel qu'est sans doute celui de la loi, que par une action extraordinaire, comme est celle delà dispense?
Pour accorder tout ce différend, disons que le caractère de l'autorité reluit également dans l'un et dans l'autre. Car, comme dit très-bien saint Thomas, on peut considérer dans la loi deux choses, le commandement général, et l'application particulière. Par exemple, dans cette ordonnance d'Assuérus tous les Juifs sont condamnés à la mort : voilà le commandement général. L'application particulière; Esther y sera-t-elle comprise? Ce commandement général fait l'autorité de la loi, et c'est sur l'application particulière que peut intervenir la dispense. Comme donc il appartient au même pouvoir, qui établit, les règlements généraux, de diriger l'application qui s'en fa i I sur tous les sujets particuliers ; il s'ensuit que faire les lois, donner les dispenses sont des appartenances également nobles de l'autorité souveraine, et qu'elles ne peuvent être séparées.
Ces maximes étant établies, venons maintenant à notre sujet. Vous m'opposez une loi de mort prononcée contre tous les hommes. Vous me dites que d'y apporter quelque exception, quand ce serait en faveur de la sainte Vierge, c'est violer l'autorité de la loi. Et moi je vous réponds au contraire, selon les principes que jJai posés, que, la puissance du Législateur ayant deux parties, ce n'est pas moins violer son autorité de dire qu'il ne puisse pas dispenser dans l'application particulière, que de dire quïl ne peut pas ordonner par un commandement général. Parlons encore plus clairement. Saint Paul assure en termes formels, que « tous les hommes sont condamnés *. » Je ne m'en étonne pas, chrétiens. Il regarde l'autorité de la loi, qui d'elle-même s'étend sur tons; mais il n'exclut pas
' Rom. v, 18.
les réserves que peut faire le Souverain, ni les coups d'une puissance absolue. En vertu de l'aulorité de la loi, j'avoue que Marie était condamnée, ainsi que le reste des hommes ; et c'est par les grâces, c'est par les réserves, c'est par la puissance du Souverain, que je dis qu'elle a été dispensée.
Mais, direz-vous, abandonner aux dispenses la sacrée majesté des lois, c'est énerver toute leur vigueur. Il est vrai, si cette dispense n'est accompagnée de trois choses, que je vous prie de remarquer: qu'elle se donne pour une personne éminente, que l'on soit fondé en exemple, que la gloire du Souverain y soit engagée. Nous devons le premier à la loi, le second au public, le troisième au prince. Nous devons, dis-je, ce respect à la loi, de ne reconnaître aucune dispense qu'en faveur des personnes extraordinaires; nous devons cette satisfaction au public, de ne le faire point sans exemple; nous devons au Souverain auteur de la loi, et surtout à un souverain tel que Dieu, des égards très-particuliers. Mais quand ces trois choses concourent ensemble, on peut raisonnablement attendre une grâce. Considérons-les en la sainte Vierge.
Dites-moi, qu'appréhendez-vous., vous qui craignez de faire une exception en faveur de la bienheureuse Marié? Ce que l'on craint ordinairement, c'est la conséquence. Examinons si elle est à craindre, en cette rencontré : voyons quelle peut être cette conséquence. Je crois que vous prévenez déjà ma pensée, et que vous jugez bien qu'on ne la doit craindre qu'où il y peut avoir de l'égalité. Mais y a-t-il une autre mère de Dieu, y a-t-il une autre vierge féconde, sur laquelle on puisse étendre les prérogatives de l'incomparable Marie? Qui ne sait que cette maternité glorieuse, que cette alliance éternelle qu'elle a contractée avec Dieu, la met en un rang toiit bihgulier qui ne souffre aucune comparaison? Et dans une telle inégalité, quelle conséquence pouvons-nous craindre?
A;oulez-vous que nous passions aux exemples ? Toutefois ne croyez pas, chrétiens, que j'espère trouver dans les autres saints des exemples de la grandeur de Marie. Car, puisqu'elle est tout extraordinaire, ce serait se tromper de chercher ailleurs des privilèges semblables aux siens. Mais d'où tirons-nous donc les exemples en faveur de la dispense que nous proposons? Il les faut nécessairement prendre d'elle-même, et voici quelle est ma pensée.
Je remarque, dans les histoires, que lorsque les grâces des souverains ont commencé de prendre un certain cours, elles y coulent avec profusion; les bienfaits s'attirent les uns les autres, et se servent d'exemple réciproquement. Dieu même nous dit dans son Évangile : Habenti dabitur l, qu'il aime à donner à ceux qui possèdent; c'est-à-dire que, selon l'ordre de ses libéralités, une grâce ne va jamais seule, et qu'elle est le gage de beaucoup d'autres. Appliquons ceci à la sainte Vierge. Si nous reconnaissions, chrétiens, qu'elle eût été assujettie aux ordres communs, nous pourrions croire peut-être qu'elle aurait été conçue en iniquité , ainsi que les autres hommes. Mais si nous y remarquons au contraire une dispense presque générale de toutes les lois; si nousy voyons selon la foi catholique, ou selon le sentiment des docteurs les plus approuvés; si, dis-je, nous y voyons un enfantement sans douleur, une chair sans fragilité, des sens sans rébellion, une vie sans tache, une mort sans peine; si son époux n'est que son gardien; son mariage, un voile sacré qui couvre et protège sa virginité ; son lils bien -aimé, une Heur que son intégrité a poussée : si, lorsqu'elle le conçut, la nature étonnée et confuse crut que toutes ses lois allaient être à jamais abolies ; si le Saint-Esprit tint sa place, et les délices de la virginité, celle qui est ordinairement occupée par la convoitise; en un mot, si tout est
i Mollit, xxv, 2i).
singulier en Marie : qui pourra croire qu'il n'y ait rien eu de surnaturel en la conception de cette Princesse, et que ce soit le seul endroit de sa vie qui ne soit marqué par aucun miracle? Et n'ai-je pas beaucoup déraison, après l'exemple de tant de lois dont elle a été dispensée, de juger de celle-ci par les autres? Ainsi l'excellence de la personne et l'autorité des exemples favorisent la dispense que nous proposons.
Mais je l'appuie, en troisième lieu, sur ce que la gloire du Souverain, c'est-à-dire, de Jésus -Christ môme, y est visiblement engagée. Je pourrais rapporter ici un beau mot d'un grand roi l, chez Gassiodore, qui dit qu'il y a certaines rencontres où les princes gagnent ce qu'ils donnent, lorsque leurs libéralités leur font honneur : Lucrantur principes dona sua; et hoc vere thesauris reponimus quod famœ commodis applicamus -. Si Jésus honore sa mère, il se fait honneur à lui-même; et il gagne véritablement tout ce qu'il lui donne ; parce qu'il lui est plus glorieux de donner, qu'à Marie de recevoir. Mais venons à des considérations plus particulières. Je dis donc, ô divin Sauveur, que vous étant revêtu d'une chair humaine pour anéantir cetle loi funeste, que nous avons appelée la loi du péché, il y va de votre grandeur de l'abolir dans tous les lieux où elle domine. Suivons, s'il vousplaît, ses desseins et tout l'ordre de ses victoires.
Celte loi règne dans tous les hommes : elle règne dans l'âge avancé ; Jésus la détruit par sa grâce : il n'est pas juMju'aux enfants nouvellement nés qui ne gémissent sous sa tyrannie; il l'efface par son baptême : elle pénètre jusqu'aux entrailles des mères, et elle fait mourir tout ce qu'elle y trouve ; le Sauveur choisit des âmes illustres qu'il affranchit de la loi de mort, en les sanctifiant devant
1 Athalaric.
a Cussiod. Variar. lib. vin, Epùt.wui, t. i, p. [35.
leur naissance : comme, parexemple, saint Jeaii-Bapliste. Mais elle remonte jusqu'à l'origine, elle condamne le> hommes dès qu'ils sont conçus. 0 Jésus, vainqueur toutpuissant, n'y aura-t-il donc que ce seul endroit où votre victoire ne s'étend pas? votre sang, ce divin remède qui a tant de force pour nous délivrer du mal, n'en aura-t-il point pour le prévenir? Pourra-t-il seulement guérir, et ne pourra-t-il pas préserver? Et s'il peut préserver du mal, cette vertu demeurera-t-elle éternellement inutile, sans qu'il y ait aucun de vos membres qui en ressente l'effet? Mon Sauveur, ne le souffrez pas; et pour l'intérêt de votre gloire, choisissez du moins une créature où paraisse tout ce que peut votre sang contre cette loi qui nous tue. Et quelle sera cette créature, si ce n'est la bienheureuse Marie?
Mon Sauveur, permettez-moi de le dire, on doutera de la vertu de votre sang. Il est juste certainement que ce sang précieux du fils de la Vierge exerce sur elle toute sa vertu, pour honorer le Dieu d'où il est sorti. Car remarquez, s'il vous plaît, messieurs, ce que dit très-éloquemment un ancien évoque de France ; c'est le grand Eucher de Lyon. Marie a cela de commun avec tous les hommes, qu'elle est rachetée du sang de son fils; mais elle a cela de particulier, que ce sang a été tiré de son chaste corps : Profundendum sanguinem pro mundi vita de corpore tuo accepit, ac de tesumpsit quodetiam pro te solvat. Elle a cela de commun avec tous les fidèles, que Jésus lui donne son sang; mais elle a cela de particulier, qu'il l'a premièrement reçu d'elle. Elle a cela de commun avec nous, que ce sang tombe sur elle pour la sanctifier; mais elle a cela de particulier, qu'elle en est la source. Tellement que nous pouvons dire que la conception de Marie est comme la première origine du sang de Jésus. C'est de là que ce beau fleuve commence à se répandre, ce fleuve de grâces qui coule dans nos veines par les sacrements, et qui
porte l'esprit de vie clans tout le corps de l'Église. Et de même que les fontaines, se souvenant toujours de leurs sources, portent leurs eaux en rejaillissant jusqu'à leur hauteur, qu'elles vont chercher au milieu de l'air; ainsi ne craignons pas d'assurer que le sang de notre Sauveur fera remonter sa vertu jusqu'à la conception de sa mère, pour honorer le lieu dont il est sorti.
Ne cherchez donc plus, chrétiens, ne cherchez plus le nom de Marie dans l'intérêt de mort qui a été prononcé contre tous les hommes. Il n'y est plus, il est effacé, et comment? Par ce divin sang qui, ayant été puisé en son chaste sein, tient à gloire d'employer pour elle tout ce qu'il renferme de force en lui-même, contre cette funeste loi qui nous tue dès notre origine. D'où il est aisé de conclure qu'il n'est rien de plus favorable que la dispense dont nous parlons, piîisque nous y voyons concourir ensemble l'excellence de la personne, l'autorité des exemples, et la gloire du Souverain, c'est-à-dire, de Jésus-Christ même.
Un célèbre auteur ecclésiastique dit que la majesté de Dieu est si grande, qu'il y a non-seulement de la gloire à lui consacrer ses services ; mais qu'il y a même de la bienséance à descendre pour l'amour de lui, jusqu'à la soumission de la flatterie : Non tantum obseqni ei debea, sed et adulari1. Il veut dire que nous devons tenir tous nos mouvements tellement dans la dépendance des ordres de Dieu, que non-seulement nous cédions aux commandements qu'il nous fait; mais encore qu'étudiant avec soin jusqu'aux moindres signes de sa volonté, nous la prévenions, s'il se peut, par la promptitude de notre ponctuelle obéissance.
Ce que Tertullien dit de Dieu, qui est le Père commun de tous les fidèles, j'ose le dire aussi de l'Église qui en est la mère. Elle n'emploie ni ses foudres, ni ses ana-
i Tertull. de Jejun. n° 13.
thèmes pour obliger ses enfants à confesser que la conception de la sainte Vierge est toute pure et tout innocente. Elle ne met pas cette créance entre les articles qui composent la foi chrétienne. Toutefois elle nous invite à la suivre par la solennité de cette journée. Que ferons-nous ici, chrétiens? Non tantum obsequi, sed ei adulari. îs'est-il pas juste, non-seulement que nous obéissions aux commandements d'une mère si bonne et si sainte, mais encore que nous fléchissions au moindre témoignage de sa volonté? Disons donc avec confiance que cette conception est sans tache; honorons Jésus-Christ en sa sainte mère; et croyons que le Fils de Dieu a fait quelque chose de particulier en la conception de Marie, puisque cette vierge est choisie pour coopérer par une action particulière à la conception de Jésus.
Mais en considérant les bienfaits dont le Fils de Dieu honore sa mère, rappelons en notre mémoire ceux que nous avons reçus de la grâce ; imprimons en notre pensée, chrétiens, combien dure et inévitable est la sentence qui nous condamne, puisque, pour en exempter la très-sainte Vierge, il ne faut pas y employer moins que l'autorité souveraine. Et ce qui est bien plus étonnant, c'est qu'avec toutes les prérogatives qui sont dues à sa qualité, l'Église n'a pas encore voulu décider qu'elle en ait été exemptée. Déplorable condition de noire naissance, qui, par un long enchaînement de misères sous lesquelles nous gémissons pendant cette vie, nous traîne à un supplice éternel par un juste et impénétrable jugement de Dieu! Mais, grâce à la miséricorde divine, cet arrêt de mort a été cassé à la requête de Jésus mourant; son sang a rompu nos liens, et a ôté ce joug de fer de dessus nos têtes. Nous ne sommes plus sous la loi de mort. Chrétien, ne sois pas ingrat envers ton libérateur ; respecte l'autorité souveraine qui t'a exempté d'une loi si rigoureuse. Souviens-toi que
SUR L\ CONCEPTION DE U SAINTE VIEKGE. ïo
nous avons dit que cette autorité souveraine a deux fonctions principales : elle commande et elle dispense ; elle ordonne et elle exempte, ainsi qu'il lui plaît. Après l'avoir trouvée favorable dans l'exemption qu'elle t'a donnée, révère-la aussi dans les lois qu'elle te prescrit. Tu es redevable aux commandements, tu ne l'es pas moins aux dispenses. Tu dois aux commandements une obéissance fidèle ; tu dois à la dispense, qui t'a délivré d'une loi si rigoureuse, de continuelles actions de grâces. C'est ce que pratique excellemment la très-sainte Vierge : Fecit mihi magna qui potens est : « Le Tout-Puissant a fait en moi de « grandes choses. » Voyez comme elle se sent obligée à la puissance qui l'a exemptée de la loi funeste qui rend toutes les conceptions criminelles. Mais elle n'a pas moins d'obligation à la Sagesse qui l'a séparée de la contagion générale. C'est la seconde partie.
SECOND POINT
La théologie nous enseigne que c'est à la sagesse divine de produire la diversité ; et comme c'est à elle qu'il appartient d'établir l'ordre dans les choses, elle y doit mettre aussi la distinction sans laquelle l'ordre ne peut subsister. En effet nous voyons, fidèles, qu'elle s'y est, pour ainsi dire, exercée dès l'origine de l'univers, lorsque, se répan dant sur cette matière qui n'était encore qu'à demi formée, elle sépara la lumière d'avec les ténèbres, les eaux d'ici-bas d'avec les célestes, et démêla la confusion qui enveloppait tous les éléments. Mais ce qu'elle a fait une fois dans la création, elle le fait tous les jours dans la réparation de notre nature. Elle a autrefois séparé les parties du monde qui n'était qu'une masse informe et confuse : elle fait maintenant la séparation 'ans le genre humain qui n'est qu'une masse criminelle. C'est ce qui a fait dire à l'A-
pôtre * : « Quand il a plu à celui qui m'a séparé ; » c'està-dire, qui m'a délivré, c'est-à-dire, qui m'a sauvé. Si bien que la grâce nous sauve par une bienheureuse séparation qui nous tire de cette masse gâtée ; et c'est l'ouvrage de la Sagesse, parce que c'est elle qui nous choisit dès l'éternité, et qui nous prépare les moyens certains par lesquels nous sommes justifiés.
. La sainte Vierge est donc séparée, et elle a cela de commun avec tout le peuple fidèle ; mais pour voir ce qu'elle a d'extraordinaire, il faut considérer l'alliance particulière qu'elle a contractée avec Jésus-Christ. Chrétiens, apprenez-en le mystère du docte et éloquent saint Eucher dans la seconde Homélie qu'il a composée sur la nativité de Notre-Seigneur. C'est là que, se réjouissant avec Marie de ce qu'elle a conçu le Sauveur dans ses bénites entrailles, il lui adresse ces belles paroles: « Que « vous êtes heureuse, mère incomparable, puisque vous « recevez la première ce qui a été promis à tous les « hommes, et que vous possédez toute seule la joie com- « mune de l'univers ! » Per tôt sœcula promissum prima suscipere mereris adventum, et commune mundi gaudium peculiari munere sola possides. Que veut dire ce saint évêque ? Si Jésus-Christ est un bien commun, si ses mystères sont à tout le monde, de quelle sorte la très-sainte Vierge pourra-t-elle le posséder toute seule? Sa mort est le sacrifice public, son sang est le prix de tous les péchés, sa prédication instruit tous les peuples ; et ce qui fait voir clairement qu'il est le bien commun de toute la terre, c'est que ce divin enfant n'est pas plutôt né, que les Juifs sont appelés à lui par les anges, et les Gentils, par les astres. Tout le monde a droit sur le Fils de Dieu, parce que sa bonté nous le donne à tous. Cependant, ô dignité de Marie ! dans cette libéralité générale, elle a un droit
1 Galut. i, 1ô.
particulier de le posséder toute seule, parce qu'elle peut le posséder comme fils. Nulle autre créature n'a part à ce titre. Il n'y a que Dieu et Marie qui puissent avoir le Sauveur pour fils; et par cette sainte alliance Jésus-Christ se donne tellement à elle, qu'on peut dire que le trésor commun de tous les hommes devient son bien particulier : sola possides.
Qui n'admirerait, chrétiens, de la voir si glorieusement séparée des autres? Mais que fait cela, direz-vous, pour sanctifier sa conception? C'est ici qu'il faut faire voir que la conception du Sauveur a une influence secrète qui porte la grâce et la sainteté sur celle de la sainte Vierge, Mais, pour entendre ce que j'ai à dire, remettons en notre pensée une vérité chrétienne qui est pleine de consolation pour tous les fidèles. C'est que la vie du Sauveur des âmes a un rapport particulier avec toutes les parties de la notre pour y produire la sainteté. Mettons cette vérité dans un plus grand jour par un beau passage tiré de l'Apôtre l : « Jésus-Christ est mort et ressuscité, afin que vi- « vants et mourants nous soyons à lui. » Voyez le rapport : la vie du Sauveur sanctifie la nôtre, notre mort est consacrée par la sienne. Disons de même du reste selon la doctrine de l'Ecriture. Il s'est revêtu de faiblesse ; c'est ce qui soulage nos infirmités. Il a ressenti des douleurs ; consolez-vous, chrétiens affligés, c'est pour rendre les vôtres saintes et fructueuses. Enfin il y a un rapport secret entre lui et nous, et c'est cela qui nous sanctifie; C'est pourquoi il a pris tout ce que nous sommes, afin de consacrer tout ce que nous sommes. Et d'où vient cette merveilleuse communication de sa mort avec la nôtre, de ses souffrances avec les nôtres? Ah! répondrait l'apôtre saint Paul, c'est que le Sauveur mourant est à nous; il nous donne sa mort et nous y trouvons une source de
1 Hom. xiv, 9.
grâces qui portent la sainteté dans la nôtre, en la rendant semblable à la sienne. Le Sauveur souffrant est à nous, et nous pouvons prendre dans ses douleurs de quoi sanctifier nos souffrances. C'est ce que peuvent dire tous les chrétiens; mais la Vierge seule a droit de nous dire : Le Sauveur conçu s'est donné à moi par un titre particulier; et de cette sorte sa conception inspire la sainteté à la mienne, par une secrète influence.
Oui, chrétiens, le Sauveur conçu est à elle, le Père céleste lui a fait ce présent. Tout le reste de sa vie est à tous les hommes; mais dans le temps qu'elle le conçoit et qu'elle le porte dans ses entrailles, elle' a droit de le posséder toute seule : peculiari munere sola possides. Et ce droit qu'elle a particulier sur la conception du Sauveur, n'est-il pas capable d'attirer sur elle une bénédiction particulière pour sanctifier sa conception? Si, en qualité de mère de Dieu, elle est choisie par la sagesse divine pour faire quelque chose de singulier dans la conception de Jésus, n'était-il pas juste, fidèles, que Jésus aussi réciproquement fît quelque chose de singulier dans la conception de Marie? et de là ne s'ensuit-il pas que la conception de cette Princesse est séparée de toutes les autres, puisque le Fils de Dieu s'y est réservé une opération extraordinaire? 0 Marie, je vous reconnais séparée ; et votre bienheureuse séparation est un ouvrage de la Sagesse : parce que c'est un ouvrage d'ordre. Comme vous avez avec voire fils une liaison particulière, aussi vous fait-il part de ses privilèges.
La sainte Tierge [est] séparée ; et dans sa séparation [elle a] quelque chose de commun avec tous les hommes, quelque chose de particulier. Pour l'entendre, il faut savoir que nous sommes séparés de la masse, parce que nous appartenons à Jésus-Christ, et que nous avons alliance avec lui. Deux alliances de Jésus-Christ avec la sainte Vierge ; l'une comme Sauveur , l'autre comme fils :
comme Sauveur, commune avec tous les hommes ; Jésus-Christ est un bien commun ; mais sur ce bien commun, la Vierge y a un droit particulier : pecuUari munere sola possides, « vous le possédez seule par votre alliance « particulière en qualité de fils. » L'alliance avec Jésus- Christ comme Sauveur fait qu'elle doit être séparée de la masse ainsi que les autres; l'alliance particulière avec Jésus-Christ comme fils fait qu'elle en doit être séparée d'une façon extraordinaire. Sagesse divine, je vous appelle : vous avez autrefois démêlé la confusion des éléments, il y a encore ici de la confusion à démêler. Voilà une masse toute criminelle, de laquelle il faut séparer une créature pour la rendre mère de son créateur. Jésus est son Sauveur; elle doit être séparée comme les autres : mais Jésus est son fils; il y a une alliance particulière, elle doit être même séparée des autres. Si les autres sont délivrés du mal, il faut qu'elle en soit préservée, que l'on en empêche le cours. Et comment? Par une plus particulière communication des privilèges de son fils. Il est exempt du péché, et Marie aussi en doit être exempte. 0 Sagesse, vous l'avez séparée des autres; mais ne la confondez pas avec son fils, puisqu'elle doit être infiniment au-dessous. Comment la distinguerons-nous d'avec lui, s'ils sont tous deux exempts du péché? Jésus-Christ l'est par nature, et Marie, par grâce; Jésus-Christ, de droit, et Marie, par privilège et par indulgence. La voilà séparée. Fecit mihi magna qui potens est : « Le Tout-Puissant a fait « en moi de grandes choses. » C'en est assez : voyons maintenant comment nous sommes aussi séparés. C'est ma troisième partie, à laquelle je passerai, chrétiens, après vous avoir fait remarquer qu'encore que nous ne soyons pas séparés aussi excellemment que la sainte Vierge, nous ne laissons pas que de l'être.
Car qu'est-ce que le peuple fidèle? C'est un peuple
iO SUK LA CONCEPTION DE LA. SAINTE VIERGE.
séparé des autres, tiré de la masse de perdilion et de la contagion générale. C'est un peuple cpii habite au monde, mais néanmoins qui n'est pas du monde. Il a sa possession dans le ciel, il y a sa maison et son héritage. Dieu lui a imprimé sur le front le caractère sacré du baptême, afin de le séparer pour lui seul. Oui, chrétien, si tu t'engages dans l'amour du monde, si tu ne vis comme séparé, tu perds la grâce du christianisme. Mais comment se séparer, direz-vous? Nous sommes au milieu du monde, dans les divertissements, dans les compagnies. Faut-il se bannir des sociétés? faut-il s'exclure de tout commerce? Que te dirai-je ici, chrétien, sinon que tu sépares du moins le cœur? C'est par le cœur que nous sommes chrétiens : Corde crédit ur ! ; c'est le cœur qu'il faut séparer. Mais c'est là, direz-vous, la difficulté . Ce cœur est attiré de tant de côtés, c'est à lui qu'on en veut. Le monde le flatte, le monde lui rit. Là il voit des honneurs, là des plaisirs. L'un lui présente de l'amour, l'autre en veut recevoir de lui. Comment pourra-t-il se défendre? Et comment nous dites-vous donc qu'il faut du moins séparer le cœur? Je le savais bien, chrétiens, que cette entreprise est bien difficile, d'être toujours au milieu du monde, et de tenir son cœur séparé des plaisirs qui nous environnent. Et je ne vois ici qu'un conseil. Mais que voulez-vous que je dise? puis-je vous prêcher un autre Evangile à suivre ? De tant d'heures que vous donnez inutilement aux occupations de la terre, séparez-en du moins quelques-unes pour vous retirer en vous-mêmes. Faites-vous quelquefois une solitude, où vous méditiez en secret les douceurs des biens éternels et la vanité des choses mortelles. Séparez-vous avec Jésus-Christ, répandez votre âme devant sa face; pressez-le de vous donner cette grâce dont les attraits divins puissent vous enlever aux plaisirs du monde, cette
i Rom. ix, 10.
grâce qui a séparé la très-sainte Vierge, et qui l'a tellement remplie, que la colère qui menace les enfants d'Adam n'a pu trouver place en sa conception, parce qu'elle a été prévenue par un amour miséricordieux.
TROISIÈME POINT
Si nous voyons dans les Écritures sacrées que le Fils de Dieu prenant notre chair a pris aussi toutes nos faiblesses, à l'exception du péché ; si le dessein qu'il avait conçu de se rendre semblable à nous, a fait qu'il n'a pas dédaigné la faim ni la soif, ni la crainte ni la tristesse, ni tant d'autres infirmités qui semblaient indignes de sa grandeur : à plus forte raison doit-on croire qu'il a été vivement touché de cet amour si juste et si saint, que la nature imprime en nos cœurs pour ceux qui nous donnent la vie. Cette vérité est très-claire ; mais je prétends vous faire voir aujourd'hui que c'est cet amour qui a prévenu la très-sainte Vierge dans sa conception bienheureuse; et c'est ce qui mérite plus d'explication.
Je considère en deux états cet amour de fils que le Sauveur a eu pour Marie ; je le regarde dans l'incarnation et devant l'incarnation du Verbe divin. Qu'il ait été dans l'incarnation, chrétiens, il est aisé de le croire. Car comme c'est par l'incarnation que Marie est devenue la mère de Dieu, c'est aussi dans cet auguste mystère que Dieu prend des sentiments de fils pour Marie. Mais que cet amour de fils se rencontre en Dieu pour sa sainte Mère devant qu'il soit incarné, c'est ce qui paraît assez difficile: puisque le Fils de Dieu n'est son fils qu'à cause de l'humanité qu'il a prise. Toutefois remontons plus haut, et nous trouverons cet amour qui a prévenu la très-sainte Vierge par la profusion de ses dons. Comprenez cette vérité, et vous verrez l'amour de Dieu pour notre nature.
Pour entendre cette doctrine, remarquons que la sainte Vierge a cela de propre qui la distingue de toutes les mères, qu'elle engendre le dispensateur de la grâce ; que son Gis, en cela différent des autres, est capable d'agir avec force dès le premier moment de sa vie : et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'elle est mère d'un fils qui est devant elle. De là suivent trois beaux effets en faveur de la très-heureuse Marie. Comme son fils est le dispensateur de la grâce, il lui en fait part avec abondance ; comme il est capable d'agir dès le premier instant de sa vie, il n'attend pas le progrès de l'âge pour être libéral envers elle : et le même instant où il est conçu voit commencer ses profusions. Enfin comme elle a un fils qui est devant elle, elle a ceci de miraculeux que l'amour de ce fils peut la prévenir jusque dans sa conception. C'est ce qui la rend innocente : car il lui doit servir d'avoir un fils qui soit devant elle. Mais éclaircissons cette vérité par une excellente doctrine des Pères; et voyons quel a été, dès l'éternité, l'amour du Fils de Dieu pour la sainte Vierge.
N'avez-vous jamais admiré, messieurs, comme Dieu parle dans les saintes Lettres ; comme il affecte, pour ainsi dire, d'agir en homme; comme il imite nos actions, nos mœurs, nos coutumes, nos mouvements et nos passions? Tantôt il dit, par la bouche de ses prophètes, qu'il a le cœur saisi par la compassion ; tantôt qu'il l'a enflammé par la colère, qu'il s'apaise, qu'il se repent, qu'il a de la joie ou de la tristesse. Chrétiens, quel est ce mystère ? un Dieu doit-il donc agir de la sorte? Si le Verbe incarné nous parlait ainsi, je ne m'en étonnerais pas : car il était homme. Mais que Dieu, avant que d'être homme, parle et agisse comme font les hommes, il y a sujet de le trouver étrange. Je sais que vous me direz que cette Majesté souveraine veut s'accommoder à notre portée. Je le veux
bien : mais j 'apprends des Pères qu'il y a une raison plus mystérieuse. C'est que Dieu ayant résolu de s'unir à notre nature, il n'a pas jugé indigne de lui d'en prendre de bonne heure tous les sentiments. Au contraire, il se les rend propres, et vous diriez qu'il s'étudie à s'y conformer.
Pourrions-nous bien expliquer un si grand mystère par quelque exemple familier? Un homme veut avoir une charge de robe ou d'épée: il ne l'a pas encore, mais s'y prépare, il en prend par avance tous les sentiments, et il commence à s'accoutumer, ou à la gravité d'un magistrat, ou à la générosité d'un homme de guerre. Dieu a résolu de se faire homme ; il ne l'est pas encore du temps des prophètes, mais il le sera, c'est une chose déterminée : tellement qu'il ne fautpass'étonners'il parle, s'il agitenhomme avant que de l'être, s'il prend en quelque sorte plaisir aux prophètes et aux patriarches avec une figure humaine. Pour quelle raison? Que Tertullien l'explique admirablement! Ce sont, dit très-bien cet excellent homme, des préparatifs de l'incarnation. Celui qui doit s'abaisser jusqu'à prendre notre nature, fait, pour ainsi dire, son apprentissage en se conformant à nos sentiments. « Peu à peu « il s'accoutume à être homme ; et il se plaît d'exercer, dès « l'origine du monde, ce qu'il sera dans la fin des temps, » ediscens jam inde a primordio, jam inde hominem, quoderat futur us in fine 1.
Ne croyez donc pas, chrétiens, qu'il ait attendu sa venue pour avoir un amour de fils pour la sainte Vierge. C'est assez qu'il ait résolu d'être homme, pour en prendre tous les sentiments. Et s'il prend les sentiments d'homme, peut-il oublier ceux de fils, qui sont les plus naturels et les plus humains? Il a donc toujours aimé Marie comme mère, il l'a considérée comme telle dès le premier moment qu'elle fut conçue. Et s'il est ainsi, chrétiens, peut-il la
1 Lib. m, adv. Marcion. n° 27.
regarder en colère? Le péché s'accordera-t-il avec tanl de grâce, la vengeance avec l'amour, l'inimitié avec l'alliance? Et Marie ne peut-elle pas dire avec le psalmiste : In Deo transgrediar murum 1 : « Je passerai par-dessus la « muraille au nom de mon Dieu? » Il y a une muraille de séparation que le péché a faite entre Dieu et l'homme, il y a une inimitié comme naturelle. Mais, dit-elle, je passerai par-dessus, je n'y entrerai pas : je passerai par-dessus, transgrediar -. Et comment? Au nom de mon Dieu, de ce Dieu qui, étant mon fils, est à moi par un droit tout particulier; de ce Dieu qui m'a aimé comme mère dès le premier moment de ma vie; de ce Dieu dont l'amour toutpuissant a prévenu en ma faveur la colère qui menace tous les enfants d'Eve. C'est ce qui a été fait en la sainte Vierge. Finissons en vous faisant une image de cette grâce dans tous les fidèles, et reconnaissons aussi, chrétiens, que l'amour de Dieu nous a prévenus contre la colère qui nous poursuivait, et qu'il nous prévient tous les jours. Que ce soit là le fruit de tout ce discours, comme c'est la vérité la plus importante de la religion chrétienne.
Oui certainement, chrétiens, c'est le fondement du christianisme de comprendre que nous n'avons pas aimé Dieu, mais que c'est Dieu qui nous a aimés le premier, non-seulement avant que nous l'aimassions, mais lorsque nous étions ses ennemis. Ce sang du Nouveau Testament, versé pour la rémission de nos crimes, rend témoignage à la vérité que je prêche. Car si nous n'eussions pas été ennemis de Dieu, nous n'eussions pas eu besoin de médiateur pour nous réconcilier avec lui, ni de victime pour apaiser sa colère, ni de sang pour contenir sa justice. C'est donc lui qui nous a le premier aimés, en donnant son Fils unique pour l'amour de nous. Mais peut-être que cette grâce est
îPs. xvn, 32.
2 Transiliam. Hieronvmus.
SLR LA CONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE. 4a
trop générale, et que notre dureté n'en est pas émue : venons auxbienfaits particuliers par lesquels son amour nous prévient.
Que dirons-nous, chrétiens, de notre vocation au baptême? Avions-nous imploré son secours, l'avions-nous prévenu par quelques prières, afin que sa miséricorde nous amenât aux eaux salutaires où nous avons été régénérés? N'est-ce pas lui au contraire qui s'est avancé et qui nous a aimés le premier? Mais peut-être que ce bienlait est trop ancien, et que notre ingratitude ne s'en souvient plus : disons ce que nous éprouvons tous les jours. Te souviens-tu, pécheur, avec quelle ardeur tu courais au crime ; la vengeance ou le plaisir t'emportait : combien de fois Dieu a-t-il parlé à ton cœur, pour te retenir sur ce penchant! Je ne sais si tuas écouté sa voix; mais je sais qu'il s'est présenté souvent. L'invitais-tu, quand tu le fuyais? l'appelais-tu, quand tu t'armais contre lui? Cependant il est venu à toi par sa grâce ; il a frappé, il a appelé, et ainsi ne t'a-t-il pas prévenu et ne t'a- 1- il pas aimé le premier.
Mais, fidèles, j'en vois un autre^qui ne court pas au péché; il est déjà engagé dans sa servitude. Il s'abandonne aux blasphèmes, aux médisances et à l'impudicité. 11 n'épargne ni le bien ni l'honneur des autres, pour satisfaire son ambition; il ne respire que l'amour du monde. Jésus- Christ descendra-t-il dans cet abîme? descendra-t-il dans cet enfer? Autrefois il est allé aux enfers, mais il y était appelé par les cris et par les désirs des prophètes, qui soupiraient après sa venue. Ici on rejette ses inspirations, on le fuit, on lui fait la guerre. Il vient toutefois, il s'approche ; dans une fête, dans un jubilé, dans une sainte cérémonie, il fait sentir ses terreurs à une conscience criminelle, il l'excite intérieurement à la pénitence. Le pécheur fuit, et Dieu le presse; il ne sent pas, et Dieu redouble ses-
coups pour réveiller cette âme endormie. N'est-ce pas là prévenir les hommes par un grand excès de miséricorde? Mais vous, ô justes, ô enfants de Dieu, je sais que vous aimez votre Père : est-ce vous qui l'avez aimé les premiers? ne confessez-vous pas avec l'Apôtre l que « la charité a été « répandue en vos cœurs par le Saint-Esprit qui vous est donné? » et Dieu vous ferait-il un si beau présent, si , avant que de le faire il ne vous aimait? C'est donc lui qui nous prévient, n'en doutons pas; c'est lui qui fait toutes les avances. Mais apprenez qu'il ne nous prévient qu'afin que nous le prévenions. Que dites-vous? cela se peut-il? Oui, fidèles, nous le pouvons. Écoutez le psalmiste qui nous y exhorte : « Prévenons sa face, » dit-il : Prœoccupemus faciem ejus 2. Que faut-il faire pour le prévenir ? 11 y a deux attributs en Dieu qui regardent particulièrement les hommes, la miséricorde et la justice. On ne peut prévenir la miséricorde : au contraire, c'est elle qui prévient toujours; mais elle ne nous prévient qu'afin que nous prévenions la justice. Tu ne dois pas ignorer, pécheur, que tes crimes t'amassent des trésors de colère. S'ils sont scandaleux, Dieu en fera justice devant tout le monde; et quand même ils seraient cachés, Dieu les découvrira devant tout le monde. Préviens cette juste fureur : venge-les, et il ne les vengera pas ; découvre-les, et il ne les découvrira pas: Prœveniamus faciem ejus in confcssione.
Je sais que confession en ce lieu veut dire louange, c'est-à-dire, confesser la grandeur de Dieu. Mais je ne croirai pas m'éloigner du sens naturel si je le fais servir à la pénitence. Car peut-on mieux confesser la grandeur de Dieu, que d'humilier le pécheur et le confondre devant sa face? Donc, fidèles, confondons-nous devant Dieu, de peur qu'il ne nous confonde en ce jour terrible. Prévenons sa
1 Rom. v, 5.
2 Ps. xciv, 2.
juste fureur par la confusion de nos crimes. Descendons au fond de nos consciences où nos ennemis sont cachés. Descendons-y le flambeau à une main, et le glaive à l'autre : le flambeau, pour rechercher nos péchés par un sérieux examen ; le glaive, pour les arracher jusqu'à la racine par une vive douleur. C'est ainsi que nous préviendrons la colère de ce grand Dieu, dont la miséricorde nous a prévenus. 0 Marie, miraculeusement dispensée, singulièrement séparée, miséricordieusement prévenue, secourez nos faiblesses par vos prières; et obtenez-nous cette grâce, que nous prévenions tellement par la pénitence la vengeance qui nous poursuit, que nous soyons à la fin reçus dans ce royaume de paix éternelle avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
TROISIÈME SERMON