PRÊCHÉ A LA COUR
Fondements de la dévotion à la Vierge, sa coopération à la sanctification des âmes. Règles qui doivent diriger l'exercice de cette dévotion. Dieu, principe et fin du culte que nous rendons à la Vierge et aux saints : les imiter pour leur plaire et se les rendre propices. Fausses dévotions qui déshonorent le christianisme; illusions de la plupart des chrétiens.
Fecit mini magna qui potens est.
Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses. Luc. i, 49.
Dans le dessein que je me propose de vous donner aujourd'hui une instruction chrétienne touchant la dévotion envers la Vierge bienheureuse, et de vous découvrir à fond les utilités infinies que vous en pouvez tirer, aussi bien que les divers abus qui en corrompent la pratique, j'entrerai d'abord en matière, et sans vous ennuyer par un long exorde je partagerai mon discours en deux parties. La première établira les solides et inébranlables fondements de cette dévotion. La seconde vous fera voir les règles invariables qui doivent en diriger l'exercice. Cette doctrine
i A Saint-Germain en Laye, dans l'avent de 1G(J9.
nous servira à honorer chrétiennement la très-sainte Vierge, non-seulement dans la fête de sa conception, mais encore dans toutes celles que la sainte succession de l'année ecclésiastique ramène de temps en temps à la piété des fidèles. La conception de Marie, étant le premier moment dans lequel nous commençons de nous attacher à cette divine mère, pour de là l'accompagner persévéramment dans tous les mystères qui s'accomplissent en elle ; je veux tâcher de vous inspirer, dès ce premier pas, des sentiments convenables à la piété chrétienne, et de former vos dévotions sur les maximes de l'Évangile.
Ne me dites pas, chrétiens, que cette idée est trop générale et que vous attendiez quelque chose qui fût plus propre et plus convenable à une si grande solennité. L'utilité des enfants de Dieu est la loi suprême de la chaire ; et je vous accorderai sans peine que je pouvais prendre un sujet plus propre à la fête que nous célébrons, pourvu aussi que vous m'accordiez qu'il n'y en a point de plus salutaire ni de plus propre à l'instruction de ce royal auditoire. Écoutez donc attentivement ce que j'ai à vous exposer touchant la dévotion pour la sainte Vierge : voyez quel en est le fondement, et quel en est l'exercice.
TREMIER POINT.
« Personne, dit le saint apôtre \ ne peut poser d'autre « fondement que celui qui a été mis, c'est-à-dire, Jésusce Christ. » Soit donc ce divin Sauveur le fondement immuable de notre dévotion pour la sainte Vierge; parce qu'en effet tout le genre humain ne peut assez honorer cette vierge mère depuis qu'il a reçu Jésus-Christ par sa bienheureuse fécondité. Élevez vos esprits, mes frères, et considérez attentivement combien grande, combien émi-
i I. Cor. m, 11.
nente est la vocation de Marie, que Dieu a prédestinée avant tous les temps pour donner par elle Jésus-Christ au monde. Mais il faut encore ajouter que, Dieu l'ayant appelée à ce glorieux ministère, il ne veut pas qu'elle soit un simple canal d'une telle grâce, mais un instrument volontaire qui contribue à ce grand ouvrage, non-seulement par ses excellentes dispositions, mais encore par un mouvement de sa volonté. C'est pourquoi le Père éternel envoie un ange pour lui proposer le mystère, qui ne s'achèvera pas tant que Marie sera incertaine ; si bien que ce grand ouvrage de l'incarnation, qui tient depuis tant de siècles toute la nature en attente, lorsque Dieu est résolu de l'accomplir demeure encore en suspens, jusqu'à ce que la divine Vierge y ait consenti : tant il a été nécessaire aux hommes que Marie ait désiré leur salut. Aussitôt qu'elle a donné ce consentement, les deux sont ouverts, le Fils de Dieu est fait homme, et les hommes ont un Sauveur. La charité de Marie a donc été en quelque sorte la source féconde d'où la grâce a pris son cours, et s'est répandue avec abondance sur toute la nature humaine. Et comme dit saint Ambroise, et après lui saint Thomas, « c'est de « ses bénites entrailles qu'est sorti avec abondance cet « esprit de sainte ferveur qui, étant premièrement survenu a en elle, a inondé toute la terre : » Utérus Mariœ, Spirifu ferventi qui supervenit in eam replevit orbem terrarum, cum peperit Salvatorem l. « Elle a reçu, dit encore saint Tho- <( mas, une si grande plénitude de grâce, qu'elle est par- (( venue à une union très-intime avec l'auteur de la grâce, « et a mérité de recevoir en elle celui qui es^ rempli de « toutes les grâces : en enfantant elle a, en quelque maa nière, fait découler la grâce sur tous les hommes : » Tantam gratiœ obtinuit plenitudinem, ut esset propinquissima auctori gratiœ ; ita quod eum qui est plenus omni gratia, in J S. Ambr. de Inst. Virg. cap. xn, t. u, col. 267.
SUR LA DEVOTION A LA SAINTE VIERGE. li\
st reciperet, et eum pariendo quodammodo grattant ad omnes derivaret l.
Il a donc fallu, chrétiens, que Marie ait concouru, par sa charité, à donner au monde son libérateur. Gomme cette vérité est connue, je ne m'étends pas à vous l'expliquer : mais je ne vous tairai pas une conséquence que peut-être vous n'avez pas assez méditée : c'est que Dieu, ayant une fois voulu nous donner Jésus- Christ par la sainte Vierge, cet ordre ne se change plus; et « les dons de Dieu « sont sans repentance2. » Il est et sera toujours véritable, qu'ayant reçu par elle une fois le principe universel de la grâce, nous en recevions encore, par son entremise, les diverses applications dans tous les états différents qui composent la vie chrétienne. Sa charité maternelle ayant tant contribué à notre salut dans le mystère de l'incarnation, qui est le principe universel de la grâce, elle y contribuera éternellement dans toutes les autres opérations, qui n'en sont que des dépendances.
La théologie reconnaît trois opérations principales de la grâce de Jésus-Christ. Dieu nous appelle; Dieu nous justifie ; Dieu nous donne la persévérance. La vocation, c'est le premier pas ; la justification fait notre progrès ; la persévérance conclut le voyage, et unit dans la patrie, ce qui ne se trouve pas sur la terre, le repos et la gloire.
Vous savez qu'en ces trois états l'influence de Jésus- Christ nous est nécessaire ; mais il faut vous faire voir, par les Écritures, que la charité de Marie est associée à ces trois ouvrages : et peut-être ne croyez-vous pas que ces vérités soient si claires dans l'Évangile que j'espère de les y montrer en peu de paroles.
La grâce de la vocation nous est figurée par la soudaine illumination que reçoit le saint Précurseur dans les en-
1 S. Th. va part. Quœst. xxvn, Art. v, ad. I.
2 Boni, xi, 29.
trailles de sa mère. Considérez ce miracle ; vous y verrez une image des pécheurs que la grâce appelle. Jean esl ici dans l'obscurité des entrailles maternelles : où êtes-vous, ô pécheurs? dans quelle nuit? dans quelles ténèbres! Jean ne peut ni voir ni entendre : pécheurs, quelle surdité semblable à la vôtre, et quel aveuglement pareil ; puisque le ciel tonne en vain sur vous par tant de menaces terribles, et que la vérité elle-même, qui vous luit si manifestement dans l'Évangile, n'est pas capable de vous éclairer ? Jésus vient à Jean sans qu'il y pense ; il le prévient, il parle à son cœur, il éveille et il attire ce cœur endormi, et auparavant insensible : pensiez-vous à Dieu, ô pécheurs, quand il a été vous émouvoir par une secrète touche de son Saint-Esprit? Dans ces ténèbres où vous vous cachiez, quelle soudaine lumière vous a paru tout à coup comme un éclair! quel nouvel instinct a touché vos cœurs ! Vous ne le cherchiez pas, et il vous appelait à la pénitence. [C'est lui qui inspire ces] dégoûts secrets, ces amertumes cachées, qui vous font regretter la paix et vous rappellent à la pénitence. Vous fuyez, et il a bien su vous trouver. Mais s'il nous montre dans le tressaillement de saint Jean l'image des pécheurs prévenus, il nous fait voir aussi que Marie concourt avec lui à ce grand ouvrage. Si Jean-Baptiste ainsi prévenu semble s'efforcer pour sortir de la prison qui l'enserre, c'est à la voix de Marie qu'il est excité : « Votre voix n'a pas plutôt frappé mon oreille lorsque « vous m'avez saluée, que mon enfant a tressailli de joie « dans mon sein l. » « C'est Marie, dit saint Ambroise, « qui a élevé Jean-Baptiste au-dessus de la nature : et cet « enfant, touché de sa voix, avant que d'avoir respiré l'air, « a attiré l'esprit de la piété -. » Et selon le même saint
1 Luc. i, 44.
;i En marge du ma /inscrit : « Levavit (Maria) Joannem in utero eonstitutum, qui ad \ocem ejus exsilivit... prius sensu devotionis quam
Ambroise, «la grâce dont Marie fut remplie était si grande, « qu'elle ne conservait pas seulement en elle le don de la a virginité, mais qu'elle conférait encore à ceux qu'elle « visitait la marque de l'innocence1. » «C'est à sa voix que « l'enfant tressaille dans le sein de sa mère, obéissant « avant que d'être engendré. Il n'est pas étonnant qu'il « ait persévéré dans une intégrilé parfaite, lui que la « mère du Sauveur oignit pendant trois mois comme de « Thuile de sa présence et du parfum de sa pureté - ? »
La justification est représentée dans les noces de Gana en la personne des apôtres. Car écoutez les paroles de Tévangéliste : Jésus changea l'eau en vin. « Ce fut là le pre- « mier des miracles de Jésus, qui fut fait à Cana en Ga- « lilée ; et il fit paraître sa gloire; et ses disciples crurent « en lui 3. » Les apôtres étaient déjà appelés, mais ils ne croyaient pas encore assez vivement pour être justifiés. Vous savez que « la justification est attribuée à la foi 4 ; » non qu'elle suffise toute seule, mais parce qu'elle est le premier principe, et, comme dit le saint concile de Trente 5, « la racine de toute grâce. » Ainsi le texte sacré ne pouvait nous exprimer en termes plus clairs la grâce justifiante; mais il ne pouvait non plus nous mieux expliquer la part qu'a eue la divine Vierge à ce merveilleux ouvrage.
spiritus infusione vitalis animatus. » De Inst. Virg. cap. xiu, t. u, col. 267.
1 En marge du manuscrit: « Cujus tanta gratia, ut non solum in se virginitatia gratiam reservaret ; sed etiam hi.s quos viseret, integritatis insigne conferret. ... »
- En marge du manuscrit : « Ad vocem Mariae exultavit infantulus, obsecutus antequam geniius. Nec immerito mansit integer corpore, quern oleo quodam suse presentiœ et integritatis unguento, Domini mater exercuit. » De inst. Virg. cap. vu, col. 261, 262.
3 Joan. u, 11 .
4 Rom. iv, ô.
8 Sess. vi, cap. S.
.Vf- SU» LA DEVOTION A LA SAINTE VlKUGlî.
Car qui ne sait que ce grand miracle, sur lequel a été fondée la foi des apôtres, fut l'effet de la charité et des prières de Marie? Lorsqu'elle demanda cette grâce, il semble qu'elle ait été rebutée. « Femme, lui dit le Sauce veur, qu'y a-t-il entre vous et moi? mon heure n'est pas « encore venue1. » Quoique ces paroles paraissent rudes, et qu'elles aient un air de refus bien sec, Marie ne se croit pas refusée. Elle connaît les délais miséricordieux, les favorables refus, les fuites mystérieuses de l'époux sacré. Elle sait tous les secrets par lesquels son amour ingénieux éprouve les âmes fidèles, et sait qu'il nous rebute souvent afin que nous apprenions à emporter par l'humilité, et par une confiance persévérante, ce que la première demande nJa pas obtenu. Marie ne fut pas trompée dans son attente. Que ne peut obtenir une telle mère â qui son fils accorde tout, lors même qu'il semble qu'il la traite le plus rudement? et que ne lui donnera-t-il pas, quand l'heure sera venue de la glorifier avec lui par toute la terre; puisqu'il avance en sa faveur, comme dit saint Jean Chrysostôme 2, l'heure qu'il avait résolue ? Jésus, qui semblait l'avoir refusée, fait néanmoins ce qu'elle demande.
Mais, messieurs, qui n'admirera que Jésus n'ait voulu faire son premier miraclequ'à la prière delasainte Vierge? ce miracle en cela différent des autres; miracle pour une chose non nécessaire. Quelle grande nécessité qu'il y eût du vin dans ce banquet? Marie le désire, c'est assez. Qui ne sera pas étonné de voir qu'elle n'intervient que dans celui-ci, qui est suivi aussitôt d'une image si expresse de la justification des pécheurs? cela s'est-il fait par une rencontre fortuite? Ou plu tôt ne voyez-vous pas que le Saint- Esprit a eu dessein de nous faire entendre, ce que remarque saint Augustin en interprétant ce mystère, que « la
1 Joan. n, 4.
2 In Joan. Hom. xxir, t, vin, P. 127.
o vierge incomparable, étant mère de notre chef, selon « la chair, a dû être selon l'esprit la mère de tous ses « membres, en coopérant par sa charité à la naissance « spirituelle des enfants de Dieu, » carne mater capitis nostri, spiritu mater membroram ejus, quia cooperata est charitate ut flii Dei nascerentur in Ecclesia l? Vous voyez que nous entendons ce mystère comme l'ont entendu, dès les premiers siècles, ceux qui ont traité avant nous les Écritures divines. Mais, mes frères, ce n'est pas assez qu'elle contribue à la naissance des enfants de Dieu ; voyons la part que Jésus lui donne dans leur fidèle persévérance. Paraissez donc, enfants de miséricorde et de grâce, d'adoption et de prédestination éternelle, fidèles compagnons du sauveur Jésus, qui persévérez avec lui jusqu'à la fin; accourez à la sainte Vierge, et venez vous ranger avec les autres sous les ailes de sa charité maternelle. Chrétiens, je les vois paraître, et le disciple chéri de notre Sauveur nous les représente au Calvaire. Puisqu'il suit avec Marie Jésus-Christ jusqu'à la croix, pendant que les autres disciples prennent la fuite ; puisqu'il s'attache constamment à ce bois mystique, qu'il vient généreusement mourir avec lui, il est la figure des fidèles persévérants, et vous Voyez aussi que Jésus-Christ le donne à sa Mère : « Femme, lui dit-il, voilà votre fils 2. » Chrétiens, j'ai tenu parole. Ceux qui savent considérer combien l'Écriture est mystérieuse, connaîtront, par ces trois exemples, que Marie est par ses
1 De sancta Virg. n° fi, t vi, col. 343.
2 Joan. xix, 2G. — En marge du manuscrit : « Elle est, dit saint » Ambroise, confiée à Jean l'évangeliste, qui ne connaît point le malt riage. Aussi je ne m'étonne pas qu'il nous ait révélé plus de mystères « que tous les autres, lui à qui le trésor des secrets célestes était tou- « jours ouvert : » Eademque postea Joanni evangelistee est tradita conjugium uescienti. Unde non miror prae cœteris locutum mysteria divina, cui praesto erat aula cœlestium sacramentorum. — S. Ambr, de Inst. Virg. cap. vu, t. n, col. 262.
..ii SUR LA DÉVOTION A LA SAINTE VIERGE-
pieuses intercessions la mère des appelés, des justifiés, des persévérants; et que sa charité féconde est un instrument général des opérations de la grâce. Par conséquent réjouissons-nous de sa conception bienheureuse; le ciel nous forme aujourd'hui une protectrice1. Car quelle autre peut parler pour nous, plus utilement que cette divine mère? C'est à elle qu'il appartient de parler au cœur de son fils, où elle trouve une si fidèle correspondance. Les sentiments de la nature sont relevés et perfectionnés, mais non éteints dans la gloire; ainsi elle ne craindra pas d'être refusée. « L'amour du fils parle pour les vœux de la mère, « la nature elle-même le sollicite en sa faveur : on cède « facilement aux prières, quand on est déjà gagné par « son amour même : » Affectics ipse pro te orat, natura ipsa
tibi postulat cito annuunt qui suo ipsi amore superantur -.
Par conséquent, mes frères, nous avons appuyé la dévotion envers la Vierge bienheureuse, sur un fondement solide et inébranlable. Puisqu'elle est si bien fondée, anathème à qui la nie, et ôte aux chrétiens un si grand secours. Anathème à qui la diminue, il affaiblit les sentiments de la piété. Dirai-je anathème à qui en abuse ? Non, mes frères", ils sont enfants de l'Eglise ; soumis à ses décrets, quoique ignorants de ses maximes : ne les soumettons pas à nos anathèmes, mais instruisons-les de ses règles. Car quel serait notre aveuglement, si, après avoir posé un fondement si solide, nous bâtissions dessus de vaines et superstitieuses pratiques ? Après donc que nous avons fondé
i En marge du manuscrit: « Je veux croire avec vous, messieurs, qu'elle n'a jamais eu de péché, elle qui, comme dil Pierre Clirysologue, était engagée au sauveur Jésus, et marquée pour lui par le Saint- Esprit, dès le premier moment de son être. Provolat ad sponsam festinus interpres, ut humanœ desponsionis arceut et suspendut effectum ; nuque auferat ai Joseph virginem, sed reddat Chris to cui es pignorata oumfieret. Petr. Chrysol. Serm. cxl, de Annuntiat. »
2 Soir. Ep. iv, p. 199.
SUR Là DEVOTION A LA SÀÏNTË VÏËft&Ê. '■>',
nos dévotions, apprenons à les rectifier, et réglons-en l'exercice par les maximes de l'Église. Je vous dirai, chrétiens, en peu de paroles, quel culte nous devons à Dieu, à la sainte Vierge, à tous les esprits bienheureux ; et c'est ma seconde partie.
SECOND POINT
La règle fondamentale de l'honneur que nous rendons à la sainte Vierge et aux bienheureux esprits, c'est que nous le devons rapporter tout entier à Dieu et à noire salut éternel. Car s'il n'était rapporté à Dieu, ce serait un acte purement humain, et non un acte de religion : et nous savons que les saints, étant pleins de Dieu et de sa gloire, ne reçoivent pas des civilités purement humaines. La religion nous unit à Dieu ; c'est de là qu'elle prend son nom, comme dit saint Augustin, et c'est par là qu'elle est définie : Religio, quodnos religet omnipotenti Deo r. Ainsi toute notre dévotion pour la sainte Vierge est inutile et superstitieuse, si elle ne nous conduit à Dieu pour le posséder éternellement, et jouir de l'héritage céleste. Voilà la règle générale du culte religieux, c'est qu'il dérive de Dieu, et qu'il y retourne en se répandant sur ses saints, sans se séparer de lui.
. Mais, pour descendre à des instructions plus particulières, je remarquerai quelques différences entre le culte des chrétiens et celui des idolâtres ; et quoiqu'il semble peu nécessaire de combattre les anciennes erreurs de l'idolâtrie, dans cette grande lumière du christianisme, toutefois la vérité paraîtra plus claire par cette opposition. Donc, mes frères, pour toucher d'abord le principe de tout le mal; les anciens ne connaissant pas la force du nom
1 De Ver. Rel. n° 113, t. i, col. 788 ; De Civit. Dei, lib. x, cap. m, l. vu, col; 240.
de Dieu, qui ne conserve sa grandeur et sa majesté que dans l'unité seule, on a divisé la divinité par ses attributs et par ses fonctions différentes, et ensuite par les éléments et les autres parties du monde, dont ils ont fait un partage entre les aînés et les cadets comme d'une terre et d'un héritage : le ciel comme le plus noble et le principal domicile étant demeuré à leur Jupiter, et le reste étant échu à ses frères et à ses sœurs, comme si la possession du monde pouvait être séparée en lots, et n'était pas solidaire et indivisible ; ou que Dieu eût été obligé d'aliéner son domaine, et d'en laisser à d'autres le gouvernement et la jouissance. Après qu'on eut commencé de violer la sainte unité de Dieu par l'injurieuse communication de ce nom incommunicable, on en vint successivement à une multiplication sans ordre et sans bornes, jusqu'à reléguer plusieurs dieux aux foyers, aux cheminées et aux écuries, ainsi que saint Augustin le reproche aux Romains et aux Grecs. On en mit trois à la seule porte ; et « au lieu, dit « ce saint évêque, qu'un seul homme suffit pour garder « la porte d'une maison, les Grecs ont voulu qu'il y eût « trois dieux : » Unum quisque domui suœ ponit oslia?,ium ; et quia homo est, omnino suf/îcit : très deos isti posuerunt l. A quel dessein tant de dieux, sinon pour déshonorer ce grand nom et en avilir la majesté? Ne pensez pas, chrétiens, que ce soit une inutile curiosité qui me fasse remarquer ces choses. Considérez combien le genre humain, qui a pu donner créance durant tant de siècles à ces erreurs insensées, était livré avant Jésus-Christ à la puissance des ténèbres; et de quel prodigieux aveuglement nous a tirés le Sauveur, par la lumière de son Évangile. « Rendons « grâces à Dieu pour son ineffable don : » Gratias Deo super inenarrabili dono ejus -.
i De Ver. Rel. no 113, t. 1, col. 788 ; De Civit. Dei, lib. iv, cap. ui, t. vu, col. 94.
a II. Cor. ix, 15.
SUR LA DÉVOTION A LA SAINTE VIERGE- o9
Pour nous, nous n'adorons qu'un seul Dieu tout-puissant, créateur et dispensateur de toutes choses, au nom duquel nous avons été consacrés par le saint baptême (ô grâce mal conservée ! ô foi violée trop facilement !) et en qui seul nous reconnaissons une souveraineté absolue, une bonté sans mesure, et la plénitude de l'être. Nous honorons les saints et la bienheureuse Vierge, non par un culte de servitude et de sujétion (car nous sommes libres pour tout autre, et ne sommes assujettis qu'à Dieu seul dans l'ordre de la religion); mais a nous les honorons, dit « saint Ambroise l, d'un honneur de charité et de société « fraternelle : » Honoramus eos charitate, non servitute, comme dit saint Augustin 2 ; et nous révérons en eux les miracles de la main du Très-Haut, la communication de sa grâce, l'épanchement de sa gloire, et la sainte et glorieuse dépendance par laquelle ils demeurent éternellement assujettis à ce premier être, auquel seul nous rapportons tout notre culte comme au seul principe de tout notre bien, et au terme unique de tous nos désirs. Ne soyons donc pas de ceux qui pensent diminuer la gloire de Dieu et de Jésus-Christ, quand ils prennent de hauts sentiments de la sainte Vierge et des saints.
Telle est la vaine appréhension des ennemis de l'Église. Mais, certes, c'est attribuer à Dieu une faiblesse déplorable que de le rendre jaloux de ses propres dons et des lumières qu'il répand sur ses créatures : car que sont les saints et la sainte Vierge, que l'ouvrage de sa main et de sa grâce? Si le soleil était animé, il n'aurait point de jalousie en voyant « la lune qui préside à la nuit, » comme dit Moïse 3, par une lumière si claire, parce que toute sa
i Lib. de Vid. tom. n, col. 200.
- De Ver. Relit/. n° 110, t. i, col. 787 ; lib. XXI, coût. Faust., t. vin, col. 347. 3 Gènes, i, 16.
lin SUR LA DÉVOTION A LA SAINTE VIEHGE.
clarté dérive de lui; et que c'est lui-même qui nous luit et qui nous éclaire, par la réflexion de ses rayons. Quelque haute perfection que nous reconnaissions en Marie, Jésus- Christ pourra-il en être jaloux, puisque c'est de lui qu'elle est découlée, et que c'est à sa seule gloire qu'elle se rapporte? C'est une erreur misérable. Mais ils sont beaucoup plus dignes de compassion lorsqu'ils nous accusent d'idolâtrie dans la pureté de notre culte, et qu'ils en accusent avec nous les Ambroise, les Augustin et les Chrysostome, dont ils confessent eux-mêmes, je n'impose pas, que nous suivons la doctrine, la pratique et les exemples. Il ne faut pas que des reproches si déraisonnables, qu'ils font avec tant d'aigreur à l'Église catholique, nous agrissent nousmêmes contre eux ; mais qu'ils nous fassent déplorer les excès où sont emportés les esprits opiniâtres et contredisants, et nous inspirent, par la charité, un désir sincère de les ramener et de les instruire.
Comme nous n'avons qu'un seul Dieu, aussi n'avonsnous qu'un médiateur universel; et c'est celui qui nous a sauvés par son sang. Quelques philosophes païens estimaient que la nature divine était inaccessible aux mortels, qu'elle ne se mêlait pas immédiatement et par ellemême dans les affaires humaines, où sa pureté, disaientils, se serait souillée; et que, ne voulant pas que des créatures si faibles que nous pussent aborder son trône, elle avait disposé des médiateurs entre elle et nous, qu'ils appelaient pour cela des dieux mitoyens. Nous rejetons cette doctrine, puisque le Dieu que nous servons nous a créés de sa propre main à son image et ressemblance. Nous croyons qu'il nous avait faits dans notre première institution pour converser avec lui ; et si nous sommes exclus de sa bienheureuse présence et d'une si douce communication, c'est parce que nous sommes devenus pécheurs. Le sang de Jésus-Christ nous a réconciliés, et cen'estqu'au nom de Jésus que nous
SI {{ LA DEVOTION A LA SAINTE VIERGE. (il
pouvons désormais approcher de Dieu. C'est en ce nom que nous prions pour nous-mêmes; c'est en ce nom que nous prions pour les fidèles : et Dieu, qui aime la charité et la concorde des frères, nous écoute favorablement les uns pour les autres. Ainsi nous ne doutons pas que les saints, qui régnent avec Jésus-Christ, ne soient des intercesseurs agréables, qui s'intéressent pour nous. Parce que nous sommes chers à Dieu, tous ceux qui sont avec Dieu sont des nôtres: oui, tous les esprits bienheureux sont nos amis et nos frères ; nous leur parlons avec confiance, et, quoiqu'ils ne paraissent pas à nos yeux, notre foi nous les rend présents : leur charité aussi en même temps nous les rend propices, et ils concourent à tous les vœux que la piété nous inspire. Mais écoutez, chrétiens, « une doctrine « plus utile et plus excellente : » Adhuc excellentiorern vîam vobis demonstro '. Les idolâtres adoraient des dieux coupables de mille crimes. On ne pouvait les honorer sans profanation, parce qu'on ne pouvait les imiter sans honte. Mais voici la règle du christianisme, que je vous prie de graver en votre mémoire. Le chrétien doit imiter tout ce qu'il honore : tout ce qui est l'objet de notre culte doit être le modèle de notre vie 2;
Le psalmiste, après avoir témoigné son zèle contre les idoles muettes et insensibles que les païens adoraient, conclut enfin en ces termes : « Puissent leur ressembler ceux « qui les servent et qui mettent en elles leur confiance! » S l 'miles eis fiant qui faciunt ea3! Il voulait dire, messieurs, que l'homme se doit conformer à ce qu'il adore; et ainsi que les adorateurs des idoles méritent de devenir sourds et aveugles comme elles. Mais nous qui adorons un Dieu vivant, nous devons être vivants comme lui d'une véri-
« 1. Cor. xii, 31.
- S. Aug. de Civit. Dei, lib. vin, cap. xvn, t. vu, col. 20G.
3 Ps. cxin, 16.
table vie. Il faut que « nous soyons saints, parce que le « Dieu que nous servons est saint l. » Il faut que nous « soyons miséricordieux, parce que notre Père céleste est « miséricordieux 2; » et que nous pardonnions comme il nous pardonne 3. « [Il fait lever] son soleil sur les bons et « sur les mauvais k ; » nous [devons étendre de même] notre charité sur nos amis et sur nos ennemis. Il faut que nous « soyons des adorateurs spirituels, et que nous adorions « en esprit, parce que Dieu est Esprit 5. » Enfin « nous « devons nous rendre parfaits, dit le Fils de Dieu, parce « que celui que nous adorons est parfait 6. »
Quand nous célébrons les saints, est-ce pour augmenter leur gloire? ils sont pleins, ils sont comblés : c'est pour nous inciter à les suivre. Ainsi, à proportion, quand nous les honorons pour l'amour de Dieu, nous nous engageons à les imiter. C'est le dessein de l'Église dans les fêtes qu'elle célèbre à leur honneur; et elle déclare son intention par cette belle prière: « 0 Seigneur! donnez- nous « la grâce d'imiter ce que nous honorons 7. » « Autant de « fêtes que nous célébrons, dit saint Basile de Séleucie, « autant de tableaux nous sont proposés pour nous servir « de modèles. » « Les solennités des martyrs, dit saint « Augustin 8, sont des exhortations au martyre : » « Les « martyrs, dit le même Père9, ne se portent pas volontiers « à prier pour nous, s'ils n'y reconnaisent quelques-unes « de leurs vertus. » C'est donc la tradition et la doctrine constante del'Église catholique, que la partie la plus essen-
1 Levit. XI, 44.
2 Luc. vi, 36.
*Matth. vi, 11.
4 Ibid. v, 45.
s Joan. y, 24.
« Matth. v, 48.
7 Collect. in die S. Steph.
8 Append. Serm. ccxxv, no 1, t. v, col. 370.
9 Ibid. Scrm. ccxcn, n° 1, t. v, col. 486.
tielle de l'honneur des saints c'est de savoir profiter de leurs bons exemples. En vain nous célébrons les martyrs, si nous ne tâchons de nous conformer à leur patience. 11 faut être pénitent et mortifié comme les saints confesseurs, quand on célèbre la solennité des saints confesseurs; il faut être humble, pudique et modeste comme les vierges, quand on honore les vierges, mais surtout quand on honore la Vierge des vierges.
Vous donc, ô enfants de Dieu, qui désirez d'être heureusement adoptés par la mère de notre Sauveur, soyez ses fidèles imitateurs, si vous voulez être ses dévots. Vous récitez tous les jours cet admirable cantique que la sainte Vierge a commencé en ces termes : Magnificat l : « Mon « âme glorifie le Seigneur, et mon esprit est ravi de joie « en Dieu mon Sauveur. » « Quand nous récitons son cantique, imitons sapiété, dit excellemment saint Ambroise 2: « Que l'âme de Marie soit en nous tous pour glorifier le a Seigneur; que l'esprit de Marie soit en nous pour nous « réjouir en Dieu. » Nous admirons tous les jours cette pureté virginale qui l'a rendue si heureusement féconde, qu'elle a conçu le Verbe de Dieu en ses entrailles. « Sachez, « dit le même Père 3, que toute âme chaste et pudique « qui conserve sa pureté et son innocence, conçoit la Sa- « gesse éternelle en elle-même, et qu'elle est remplie de « Dieu et de sa grâce, à l'imitation de Marie. »
Souffrez, mesdames, que je vous propose comme le modèle de votre sexe celle qui en est la gloire. On aime à voir les portraits et les caractères des personnes illustres.
1 Luc. i,4C,47.
2 En marge du manuscrit : « Sit in singulis Mariae anima, ut magnilicet Dominum ; sit in singulis spiritus Maiiœ, ut exultet in Deo. » S. Amb. lib. n, n° 26, in Luc. Evang. cap. i, t. \, col. 1290.
3 En marge : « Omnis enim anima concipit Dei Verbum, si tamen, immaculata et immunis a vitiis, intemerato castimoniam pudore custodiat. » tbid.
ijui me donnera des traits assez délicats pour vous représenter aujourd'hui les grâces pudiques, les chastes et immortelles beautés delà divine Marie? Les peintres hasardent tous les jours des images de la sainte Vierge, qui ressemblent à leurs idées et non à elle. Le tableau que je trace aujourd'hui et que je vous invite, messieurs, et vous principalement, mesdames, de copier dans votre vie, est tiré sur l'Évangile ; et il est fait, si je l'ose dire, après le Saint-Esprit même. Mais remarquez que cette Écriture ne s'occupe pas à nous faire voir les hautes communications de la sainte Vierge avec Dieu, mais les vertus ordinaires, afin qu'elle puisse être un modèle d'un usage commun et familier. Donc le caractère essentiel de la bienheureuse Vierge, c'est la modestie et la pudeur : elle ne songeait ni à se faire voir, quoique belle; ni à se parer, quoique jeune ; nia s'agrandir, quoique noble ; ni à s'enrichir, quoique pauvre. Dieu seul lui suffît et fait tout son bien. Combien est-elle éloignée de celles dont on voit errer de tous côtés les regards hardis, et qui se veulent aussi faire regarder par leurs mines et leurs façons affectées! Marie trouve ses délices dans sa retraite; et est si peu accoutumée à la vue des hommes, qu'elle est même troublée à l'aspect d'un ange. « Elle fut donc troublée, dit l'historien u sacré l, à la parole de l'ange ; et elle pensait en elle-même « quelle pouvait être cette salutation. » Mais remarquez ces paroles: Elle est troublée, et elle pense: elle est toujours sur ses gardes, et la surprise n'étouffe pas en son âme, mais plutôt elle y éveille la réflexion. « Ainsi sont faites les âmes « pudiques : on les voit toujours craintives, jamais assu- « rées ; elles tremblent où il n'y a rien à appréhender, afin « de trouver la sûreté dans le péril même : elles soupçonce nent partout des embûches, et craignent moins les in- « jures que les complaisances, moins ce qui choque que
' Luc. i, 29.
« ce qui plaît, moins ce qui rebute que ce qui attire l . » [Il n'en est pas ainsi de ces femmes mondaines qui] tendent des pièges où elles sont prises.
Mais, admirez qu'elle pense et qu'elle ne parle pas; elle n'engage pas la conversation : elle ne s'épanche pas en discours et en questions curieuses, inutiles. Où sont celles qui se piquent de tirer le plus intime secret des cœurs, et de pénétrer ce qu'il y a de plus caché? Qu'elles apprennent de Marie à être attentives, et non curieuses et inquiètes; à veiller au dedans, plutôt qu'à se répandre au dehors. Elle parle toutefois quand la nécessité l'y oblige, quand le soin de sa chasteté le demande. On lui propose d'être mère du Fils du Très-Haut; quelle femme "ne serait point touchée d'une fécondité si glorieuse? « Comment, dit-elle, serai- « je mère, si j'ai résolu d'être toujours vierge ? '2 » Elle est prête à refuser des offres si glorieuses et si magnifiques, que l'ange lui fait de la part de Dieu. Elle n'est point flattée de cette gloire ; et, plus touchée de son devoir que de sa grandeur, elle commence à craindre pour sa chasteté. 0 amour de la chasteté : qui n'est pas seulement au-dessus de toutes les promesses des hommes ; mais qui est, pour ainsi dire, à l'épreuve de toutes les promesses de Dieu même! L'ange lui explique le divin mystère et le secret inouï de sa miraculeuse maternité. Elle parle une seconde fois pour céder à la volonté divine : « Voici, dit-elle, la « servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre pa- « rôle a. » Heureuse de n'avoir parlé que pour conserver sa virginité et pour témoigner son obéissance !
1 En marge du manuscrit : « Soient virgiues, qute vere virgines suut, semper pavidae et nuuquam esse securœ ; et ut caveaut tiniida, etiani tuta pertimescere.... Quidquid novum, quidquid sunitum ortuni fuerit, suspectas habent insidias, totum contra se aeslimant machinatum. » S. hem. super M issus est ; Bomil. 111, t. i, col. 747.
a Luc. i, 34.
*Ibid. as.
Mais admirez sa modestie : dans un état de gloire qui surprend les hommes et les anges, elle ne se remplit pas d'elle-même ni des pensées de sa grandeur ; renfermée dans sa bassesse profonde, elle s'étonne que Dieu ait pu arrêter les yeux sur elle. « Il a, dit-elle, regardé la bassesse « de sa servante l. » Bien loin de se regarder comme la merveille du monde, auprès de qui chacun se doit empresser, elle va chercher elle-même sa cousine sainte Elisabeth; et plus soigneuse de se réjouir des avantages des autres, que de considérer les siens, elle prend part aux grâces dont le ciel avait honoré la maison de sa parente. Elle célèbre avec elle les miracles qui se sont accomplis en elle-même, parce qu'elle l'en trouve instruite par le Saint- Esprit. Partout ailleurs elle écoute, et garde un humble silence. « Elle conserve tout en son cœur 2. » Ainsi elle condamne tous ceux qui ne se sentent pas plutôt le moindre avantage, qu'ils fatiguent toutes les oreilles de ce qu'ils ont dit, de ce qu'ils ont fait, de ce qu'ils ont mérité ; et fait voir à toute la terre, par son incomparable modestie, qu'on peut être bienheureux sans bruit, et qu'on peut trouver la vraie gloire sans le secours de la renommée, dans le simple témoignage de sa conscience.
Telle est, messieurs, cette Vierge dont je vous dis encore une fois que vous ne serez jamais les dévots, si vous n'en êtes les imitateurs. Dressez aujourd'hui en son honneur une image sainte, soyez vous-mêmes son image. « Chacun, (i dit saint Grégoire de Nysse 3, est le peintre et le sculp- « teur de sa vie. » Formez la vôtre sur la sainte Vierge, et soyez de fidèles copies d'un si parfait original. Réglez donc votre conduite sur ce beau modèle. Soyez humbles, soyez pudiques, soyez modestes; méprisez les vanités du
« Luc. 1, -iS.
* Ibid. a, 19.
3 De Perf. Christiani forma, t. m, p. 288.
monde et toutes les modes ennemies de l'honnêteté. Que les habits officieux envers la pudeur cachent fidèlement, mesdames, ce qu'elle ne doit pas laisser paraître : si vous plaisez moins, par là vous plairez à qui il faut plaire : et que le visage, qui doit seul être découvert, parce que c'est là que reluit l'image de Dieu, ait encore sa couverture convenable, et comme un voile divin, par la simplicité et la modestie. Marie avouera que vous l'honorez quand vous imiterez ses vertus: elle priera pour vous, quand vous serez soigneuses de plaire à son fils, quand il vous verra semblables à la mère qu'il a choisie.
Jusques ici, chrétiens, j'ai taché de vous faire voir que la véritable dévotion pour la sainte Vierge et pour les saints, c'est celle qui nous persuade de nous soumettre à Dieu à leur exemple, et de chercher avec eux le bien véritable, c'est-à-dire, notre salut éternel, par la pratique des vertus chrétiennes, dont ils ont été un parfait modèle. Maintenant il sera aisé de condamner, par la règle que nous avons établie, toutes les fausses dévotions qui déshonorent le christianisme. Et premièrement, chrétiens, ce qui corrompt nos dévotions jusquJàla racine, c'est que, bien loin de les rapporter à notre salut, nous prétendons les faire servir à nos intérêts temporels. Dément3z-moi, mes frères, si je ne dis pas la vérité. Qui s'avise de faire des vœux et de demander du secours aux saints contre ses péchés et ses vices, leurs prières pour obtenir sa conversion? Ces affaires importantes qu'on recommande de tous côtés dans nos sacristies, ne sont-elles pas des affaires du monde? Et plût à Dieu du moins qu'elles fussent justes; et que, si nous ne craignons pas de rendre Dieu et ses saints les ministres et les partisans de nos intérêts, nous appréhendions du moins de les faire complices de nos crimes! Nous voyons régner en nous sans inquiétude des passions qui nous tuent, et jamais nous ne prions Dieu
lis SUK LA DÉVOTION A LA SAINTE VIEHGE.
qu'il nous en délivre. S'il nous arrive quelque maladie, ou quelque affaire fâcheuse dans notre famille, c'est alors que nous commençons à faire des neuvaines à tous les autels et à tous les saints, et à charger véritablement le ciel de nos veux : car est-il rien qui le fatigue davantage et qui lui soit plus à charge que des vœux et des dévotions basses et intéressées. Alors on commence à se souvenir qu'il y a des malheureux qui gémissent dans les prisons, et des pauvres délaissés qui meurent de faim et de maladie dans quelque' coin ténébreux. Alors, charitables par intérêt et pitoyables par force, nous donnons peu à Dieu pour avoir beaucoup; et très-contents de notre zèle, qui n'est qu'un empressement pour nos intérêts, nous croyons que Dieu nous doit tout, jusqu'à des miracles, pour satisfaire aux désirs de notre amour-propre. 0 Éternel, tels sont les adorateurs qui remplissent vos églises ! sainte Yierge, esprits bienheureux, tels sont ceux qui vous veulent faire leurs intercesseurs! ils vous chargent de la sollicitation de leurs affaires, ils prétendent vous engager dans les intrigues qu'ils méditent pour élever leur fortune, et ils veulent que vous oubliiez que vous avez méprisé le inonde dans lequel ils vous prient de les établir. 0 Jésus, telles sont les dispositions de ceux qui se nomment vos disciples ! 0 que vous pourriez dire avec raison ce que vous disiez autrefois * : « La foule m'accable : » Turbo' « me comprimunt 2 ! Tous vous pressent, aucun ne vous touche ; cette troupe qui environne vos saints tabernacles est une troupe de Juifs mercenaires qui ne vous demande qu'une terre grasse et des rivières coulantes de lait et de miel, c'est-à-dire, des biens temporels ; comme si nous étions encore dans le désert de Sina, et sur les bords du
1 C'est saint Pierre et les autres disciples qui diseut à Jésus-Christ : Prceceptor, turbœ te comprimunt. [Édit. de Déforù.)
- LUC. VIII, i.').
Jourdain, et parmi les ombres de Moïse, et non dans les lumières et sous l'Évangile de celui qui a prononcé que « son royaume n'est pas de ce monde : » Regnum meum non est de hoc mundo l.
Je ne veux pas dire toutefois qu'il nous soit défendu d'employer les saints pour nos besoins temporels ; puisque Jésus-Christ nous a enseigné de demander à son Père notre nourriture, et que la sainte Vierge n'a pas dédaigné de représenter à son fils que le vin manquait dans les noces de Cana. Demandons donc avec confiance notre pain de tous les jours; et entendons par ce mot, si vous le voulez, non-seulement les nécessités, mais encore, puisque nous sommes si faibles, les commodités temporelles; je n'y résiste pas : maisdumoinsn'oublionspasque nous sommes chrétiens, et que nous attendons une vie meilleure. Considérez en quel rang est placée cette demande: elle est placée au milieu de l'Oraison dominicale, au milieu de sept demandes; tout ce qui précède et tout ce qui suit est spirituel. Devant, nous sanctifions le nom de Dieu; nous souhaitons l'avènement de son règne, nous nous conformons à sa volonté : après, nous demandons humblement la rémission des péchés ; la protection divine contre le malin et la délivrance du mal : au milieu est un soin passager des nécessités temporelles, qui est pour ainsi dire tout absorbé par les demandes de l'esprit. Encore ce pain de tous les jours, que nous demandons, a-t-il une double signification. Il signifie la nourriture des corps, et il signifie encore la nourriture de l'àme; c'est-à-dire, l'eucharistie, qui est le pain véritable des enfants de Dieu : tant Jésus a appréhendé que le soin de ce corps mortel et de cette vie malheureuse ne nous occupât tout seul un moment ! tant il a voulu nous tenir toujours suspendus dans l'attente des biens futurs et de la vie éternelle ! Nous, au
1 Joan. xvni, 'M\.
contraire, nous venons prier quand les besoins humains nous en pressent. A force de recommander à Dieu nos malheureuses affaires, l'effort que nous faisons pour l'engager avec tous ses saints dans nos intérêts f;iit que nous nous échauffons nous-mêmes dans rattachement que nous y avons. Ainsi nous sortons de la prière, non plus tranquilles ni plus résignés à la volonté de Dieu, ni plus fervents pour sa sainte loi, mais plus ardents et plus échauffés pour les choses de la terre. Aussi vous voit-on revenir, quand. les affaires réussissent mal, non avec ces plaintes respectueuses qu'une douleur soumise répand devant Dieu pour les faire mourir à ses pieds, mais avec de secrets mnrmures et avec un dégoût qui tient du dédain.
Chrétiens, vous vous oubliez; le Dieu que vous priez est-il une idole dont vous prétendez faire ce que vous voulez, et non le Dieu véritable qui doit faire de vous ce qu'il veut? Je sais qu'il est écrit que a Dieu fait la vo- « lonté de ceux qui le craignent l; » mais.il faut donc qu'ils le craignent et qu'ils se soumettent à lui dans le fond du cœur. « L'oraison, dit saint Thomas, est une élé- « vation de l'esprit à Dieu, » ascensio mentis in Deum 2. Par conséquent il est manifeste, conclut le docteur angéli: que, que celui-là ne prie pas, qui, bien loin de s'élever à Dieu, demande que Dieu s'abaisse à lui, et qui vient à Toraison non point pour exciter l'homme à vouloir ce que Dieu veut, mais seulement pour persuader à Dieu de vouloir ce que veut l'homme. Qui pourrait supporter cette irrévérence? Aussi, nous, hommes charnels, nous avisonsnous d'un autre artifice : si nous n'osons espérer de tourner Dieu à notre mode, nous croyons pouvoir fléchir plus facilement la sainte Vierge et les saints, et les faire venir à notre point, à force de les flatter par nos louanges ou
1 Ps. CXLIV, 17.
2 2. 2. Quœst. Lxxxm, Art. i, ad '2.
à force de les fatiguer par nos prières empressées. Ne croyez pas que j'exagère : nous traitons avec les saints comme avec des hommes ordinaires, que nous croyons gagner aisément par une certaine ponctualité et par quelque assiduité de petits services; et nous ne considérons pas que ce sont des hommes divins, « qui sont « entrés, comme dit David *, dans les puissances du « Seigneur, » dans les intérêts de sa gloire, dans les sentiments de sa justice et de sa jalousie contre les pécheurs, aussi bien que dans ceux de sa bonté et de sa miséricorde.
0 Dieu ! les hommes ingrats abuseront-ils toujours des bienfaits divins, et les verrons-nous toujours si aveugles que d'aigrir leurs maux par les remèdes? Car quelle est cette dévotion pour la sainte Vierge, que je vois pratiquée par les chrétiens? Ils se font des lois, et ils les suivent; ils s'imposent des obligations, et ils y sont ponctuels. Cependant ils méprisent celles que Dieu leur impose, et violent hardiment ses lois les plus saintes ; dignes certes de cette terrible malédiction que Dieu prononce par la bouche de son prophète 2 : Malheur à vous « qui cherchez dans vos « dévotions, non ma volonté, mais la vôtre ! C'est pource quoi, dit le Seigneur, je déteste vos observances : vos « oraisons me font mal au cœur; j'ai peine à les sup- « porter : » Laboravi sustinens. En effet, quelle religion ! nous croyons avoir tout fait pour la sainte Vierge, quand nous avons élevé sa gloire au-dessus de tous les chœurs des anges, et porté sa sainteté jusqu'au moment de sa conception. Mes frères, je loue votre zèle ; et je sais que sa dignité surpasse encore de bien loin toutes vos pensées. Mais si la tache originelle vous fait tant d'horreur, que vous ne pouvez la souffrir en la sainte Vierge, que ne
i Ps. LXX, n.
i ls. Lvnr, !2, 13, M.
72 SUIt LA DÉVOTION A LA SAINTE V1EKGE.
combattez-vous en vous-mêmes l'avarice, l'ambition, la sensualité, qui en sont les malheureux restes? Celui-là est inquiété, s'il n'a pas dit son chapelet et ses autres prières réglées; ou s'il manque quelque ave, Maria, a la dizaine : je ne le blâme pas; à Dieu ne plaise ! je loue dans les exercices de piété une exactitude religieuse. Mais qui pourrait supporter qu'il arrache tous les jours sans peine quatre ou cinq préceptes à l'observance du saint Décalogue, et qu'il foule aux pieds sans scrupule les plus saints devoirs du christianisme? Etrange illusion, dont l'ennemi du genre humain nous fascine ! Il ne peut arracher du cœur de l'homme le principe de religion qu'il y voit trop profondément gravé ; il lui donne, non son emploi légitime, mais un dangereux amusement, afin que, déçus par cette apparence, nous croyions avoir satisfait par nos petits soins aux obligations sérieuses que la religion nous impose: détrompez-vous, chrétiens. Priez la sainte Vierge, je vous y exhorte. Elle nous fortifiera dans les tentations, elle nous impétrera la chasteté qui nous est si nécessaire; elle nous obtiendra du vin pour notre banquet, c'est-àdire, ou de la charité dans notre conduite, ou du courage parmi nos langueurs. Mais écoutez comme elle parle dans les noces de Cana à ceux pour lesquels elle a tant prié : « Faites ce que mon fils vous ordonnera : » Quodcumque dixerit vobis, facite l. J'ai prié, j'ai intercédé; mais faites ce qu'il vous dira : c'est à cette condition que vous verrez le miracle et l'effet de mes prières. Ainsi je vous dis, mes frères: Attendez tout de Marie, si vous êtes bien résolus de faire ce que Jésus vous commandera ; c'est la loi qu'elle vous prescrit elle-même.
Mais vous me dites: Où me poussez-vous? quitterai-je donc toutes mes prières, jusqu'à ce que j'aie résolu de me
1 Joan. il, ii.
convertir tout à fait à Dieu; et vivrai-je, en attendant, comme un infidèle? Non, mes frères, à Dieu ne plaise! Dites toujours vos prières; j'aime mieux vous voir pratiquer des dévotions imparfaites, que de vous voir mépriser toute dévotion et oublier que vous êtes chrétiens. Le médecin qui vous traite d'une maladie dangereuse et habituelle, vous ordonne des remèdes forts ; mais il ordonne aussi des fomentations et d'autres remèdes plus doux. Vous pratiquez les derniers, et vous n'avez pas le courage de souffrir les autres; il vous avertit sagement que vous n'achèverez pas votre guérison. Vous vous irritez contre lui, ou plutôt contre vous-même; et vous lui dites que vous quitterez tout régime, et que vous laisserez à l'abandon votre santé et votre vie. Il ne s'aigrit pas contre vous; et il regarde votre chagrin comme une suite fâcheuse ou plutôt comme une partie de votre mal, et il vous répond : Ne le faites pas; prenez toujours ces re-^ mèdes, qui du moins ne vous peuvent nuire et qui peutêtre soutiendront un peu la nature accablée. Mais à la fin vous périrez sans ressource, si vous ne faites de plus grands efforts pour votre santé. Ainsi je vous dis, mes frères : Pratiquez ces dévotions, faites ces prières; j'aime mieux cela qu'un oubli total et de Dieu et de vous-mêmes. Mais ne vous appuyez pas sur ces légères pratiques; elles empêchent peut-êlre un plus grand malheur : c'est-à-dire, l'impiété toute déclarée, et le mépris tout manifeste de Dieu ; et c'est pour cela qu'on vous les souffre : mais sachez qu'elles n'avancent pas votre guérison, et que, si vous y mettez votre appui, elles en seront bien plutôt un perpétuel obstacle. Car écoutez ce que le Saint-Esprit a dit de vos œuvres et de vos dévotions superstitieuses : « Ils ne « cherchent pas la justice et ne jugent pas droitement. Ils « mettent leur confiance dans des choses de néant, et ils « s'amusent à des vanités. La toile qu'ils ont tissue est une v. 5
« toile d'araignée; et pour cela, dit le Seigneur, leur toile a ne sera pas propre à les revêtir, et ils ne seront point « couverts de leurs œuvres. Car leurs œuvres sont des « œuvres inutiles, et leurs pensées sont des pensées vaines. « Ils marchent dans un chemin de désolation et de ruine1.» Telle est la juste sentence que le Saint-Esprit a prononcée contre ceux qui mettent leur dévotion dans des pratiques si minces, permettez-moi la liberté de ce mot, et qui négligent cependant de Faire des fruits dignes de pénitence, selon le précepte de l'Évangile. Leur piété superficielle ne sera pas capable de les couvrir; leur iniquité sera révélée. et leur pauvreté leur fera honte. Ils seront jugés par leur bouche, ces mauvais serviteurs; et les saints qu'ils auront loués les condamneront par leurs exemples. Voulez-vous donc être dévots à la sainte "Vierge, en sorte que cette dévotion vous soit profitable ? Soyez chastes, soyez droits, soyez charitables ; faites justice à la veuve et à l'orphelin, protégez l'oppressé, soulagez le pauvre et le misérable. En faisant des œuvres de surabondance, gardez-vous bien d'oublier celles qui sont de nécessité. Attachez-vous à la loi, suivez le précepte de Jésus-Christ : Quœcumque dixerit, facile: « Faites ce qu'il ordonne, » et vous obtiendrez ce qu'il promet. Amen.
i En marge; « Non est qui invocet justitiam, nec qui judicet vere : conûdunt in niliilo el loquuntur vanitates... Telas aranea? texuerunt... Telœ eurum non erunt in vestimentuni, neqne operientur operiluis suis: opéra eorum, op^ra inutilia... cogitatiunes eorum, cogitationes inutiles: vastitas et contritio in viiseorum. » — h. ux, 4, 6, 7.
PREMIER SERMON