PRÊCHÉ DEVANT T.A REINE D 'ANGLETERRE
Caractère d'une véritable paix : quel en est le principe. Manière bien différente dont les enfants du monde et. les enfants de Dieu la considèrent. Discours à la reine d'Angleterre.
Encore que cette paix admirable de toutes les nations chrétiennes, paix si sagement ménagée, si glorieusement conclue et si saintement affermie *, soit un illustre présent du ciel, et un gage de la bonté de Dieu envers les hommes ; néanmoins ce ne sera pas cette paix dont je vous expliquerai les douceurs : et celle dont je dois parler est beaucoup plus relevée, et sans comparaison plus divine ; car je dois parler de la paix qui fait que l'âme de la sainte Vierge, possédant le Fils de Dieu en elle-même, glorifie le saint nom de Dieu, et se réjouit de tout son esprit en Dieu son Sauveur. Qui ne voit que cette paix toute céleste, que Dieu donne, est infiniment au-dessus de celles que les
* Ce troisième point embrasse la même matière qui est trailée dans le dernier point du sermon précédent; mais les dilleremes considérables qu'il renferme nous ont engagé à le donner ici en entier.
La paix dont il est ici question est celle des Pyrénées, conclue entre la France et l'Espagne dans l'île des Faisans, au mois de novembre 1059, après une guerre de vingt-cinq ans. Le mariage de l'infante avec Louis XIV fut un des principaux articles de cette paix, et c'est ce qui fait dire à Bossuet qu'elle a été saintement affprmie. {EdU.de Défaris.)
hommes négocient? et néanmoins cette paix humaine étant un crayon et une ombre de la paix divine et spirituelle dont je dois vous entretenir, servons-nous de cette image imparfaite pour remonter jusqu'au principe original, et prendre une idée certaine de la vérité.
Je demande avant toutes choses : Que concevons-nous dans la paix, et que veut dire ce mot? N'en recherchons pas, chrétiens, des définitions éloignées; mais que chacun de nous s'explique à lui-môme ce qu'il entend par la paix. Paix, premièrement, signifie repos : dans la guerre on s'agite et on se remue; dans la paix on respire et on se repose. C'est pourquoi on aime la paix; parce que, la nature humaine étant presque toujours agitée, rien ne doit tant flatter son inquiétude que la douceur du repos, qui soulage son travail et relâche sa contention.
Mais, en disant que la paix est un repos, l'avons-nous entièrement expliquée? en avons-nous formé l'idée tout entière? Il me semble, pour moi, que ce mot de paix a encore quelque chose de plus touchant; et voici ce que c'est, si je ne me trompe: c'est que le repos peut être fort court, et que la paix nous fait espérer une longue tranquillité. En effet, n'avons-nous pas vu que, lorsqu'on a publié la suspension d'armes, comme un préparatif à la paix, on a cru voir déjà quelque commencement de repos? mais ce repos n'est pas une paix, parce qu'il n'est pas permanent. Après que le traité est conclu, et que l'alliance jurée établit une concorde certaine, c'est alors que la paix est faite : de sorte que, pour bien expliquer la paix et en comprendre toute l'étendue, il la faut définir un repos durable, et une tranquillité permanente. Et ainsi la paix doit avoir deux choses: réjouir les cœurs par le repos, et les assurer par la consistance ; c'est ce que la paix nous fait espérer, et c'est pourquoi nous l'aimons : c'est ce que la paix de ce monde ne nous donne pas, c'est
pourquoi nous devons soupirer sans cesse après une paix plus divine.
Marie nous la représente dans son cantique : elle nous montre le repos et la consistance établie sur un fondement inébranlable. Quel est ce fondement, chrétiens? écoutez la divine Vierge : « Mon âme glorifie le Seigneur, et mon « esprit se réjouit en Dieu mon Sauveur. )> Mais quelle est la cause de cette joie, et d'où vient ce ravissement? C'est, dit-elle, que « Dieu a jeté les yeux sur la bassesse de « sa servante » : Quia respexit humilitatem ancillœ suœ. Arrêtons-nous là, chrétiens ; et ne cherchons pas plus loin le principe de cette paix, qui réjouit son âme en notre Seigneur. Ce qui produit cette paix divine, c'est le regard de Dieu sur les justes: sa bonté qui les accompagne, sa providence qui veille sur eux, c'est ce qui leur donne le repos et la consistance.
Et, afin de le bien comprendre, remarquez avec moi, dans les Ecritures, deux regards de Dieu sur les gens de bien : un regard de faveur et de bienveillance, c'est ce qui les met en repos; un regard de conduite et de protection, c'est ce qui rend leur repos durable. Dieu ouvre sur les justes un œil de faveur; il les regarde comme un bon père, toujours prêt à écouter leurs demandes. Le Roi-prophète l'exprime en ces mots : Oculi Domini super justos, et aures ejus in preces eorum l : « Les yeux de Dieu « sont sur les justes, et ses oreilles sont attentives à leurs « prières. » 0 justes, reposez-vous en celui dont la faveur et la bienveillance se déclarent envers vous si ouvertement. Mais ce repos sera-t-il durable? n'y aura-t-il rien qui le trouble et rejette vos âmes dans l'agitation? Non, ne craignez rien, ô enfants de Dieu ; car outre ce regard de bienveillance, il y a un regard de protection, qui prend garde aux maux qui vous menacent. «Voilà, dit le même 1 P?. xxxm, 16.
« David *, que les yeux de Dieu veillent continuellement « sur ceux quile craignent, et qui établissent leur espé- (i rance sur sa miséricorde. » Etpourquoi? « Pour délivrer « leurs âmes de la mort, et les nourrir dans la faim. » Voyez le regard de protection par lequel Dieu veille sur les gens de bien, et empêche que le mal ne les approche. C'est pourquoi il ajoute aussitôt après : « Notre âme « attend le Seigneur, parce qu'il est notre protecteur et « notre secours : » Anima nostra sustinet Dominum, quia adjutor et protector noster est 2. Une âme ainsi regardée de Dieu, que peut-elle désirer pour avoir la paix ?
C'est pourquoi l'heureuse Marie, toute pleine de cette paix admirable, ne s'occupe plus qu'à louer son Dieu dans les marques de sa faveur, dans les assurances de sa protection. « Le Tout-Puissant, dit-elle, a fait en moi de grandes « choses : » Fecit mihi magna qui potens est ; c'est ce qui explique la faveur ; Fecit potentiam in braehio suo; c'est ce qui regarde la protection. 11 a fait en moi de grandes choses, par le témoignage de sa faveur et l'inondation de ses grâces. Mais s'il a ouvert sur moi ses mains libérales pour combler mon âme de biens, il a pris plaisir d'étendre son bras pour en détourner tous les maux : Fecit potentiam in braehio suo.
Ames saintes et religieuses, ce n'est pas seulement la divine Yierge qui est honorée de ces deux regards : tous les fidèles serviteurs de Dieu se réjouissent ensemble dans sa maison, à la lumière de sa faveur et sous l'ombre de sa protection toute-puissante : Sub umbra alarum tuarum protège nos2. C'est pourquoi la paix de Dieu triomphe en leurs cœurs, comme dit l'apôtre saint Paul * ; et la marque de
i Ps. xxxn, 18.
2 Ibid. 20.
8 lbid. xvr, 8.
4 Cnlos. m, 15.
celte paix, c'est que le monde ne les touche plus. Car, en effet, cette âme appuyée sur Dieu, qui a mis, comme, dit David, son refuge dans le Très-Haut : Âltissimum posuïsti refugium tvum ^ jetant ensuite les yeux sur le monde, qu'elle voit bien loin à ses pieds : ô Dieu, qu'il lui semble petit du haut de ce refuge inébranlable; et qu'elle le voit bien d'une autre manière que ne fait pas le commun des hommes ! Elle voit toutes les grandeurs abattues, tous les superbes portés par terre; et dans ce grand renversement des choses humaines, rien ne lui paraît élevé que les simples et humbles de cœur : c'est pourquoi elle dit avec Marie : Dispersit superbos, « Dieu a dissipé les superbes, » déposait potenfes, « il a déposé les puissants » et exaltavit humiles, « et il a relevé ceux qui étaient à bas. » Voici un effet admirable de cette paix dont je parle, et il ne le faut point passer sous silence. A ce que je vois, chrétiens, ce n'est pas ici une paix commune : Dieu veut qu'elle soit accompagnée de l'appareil d'un grand triomphe; et s'il donne la paix à ses serviteurs, ce n'est pas en faisant leur accord avec leur ennemi abattu. Car, en effet, quel est l'ennemi de Dieu, et par conséquent de ses serviteurs, des enfants de Dieu? Vous ne l'ignorez pas, mes très-chëres sœurs; vous savez que c'est le monde et ses pompes. Tout ce que Dieu élève, le monde se plaît à le rabaisser; tout ce que le monde estime, Dieu se plaît de le détruire et de le confondre : c'est pourquoi Tertullien disait si éloquemment, qu'il y avait entre eux de l'émulation : Est œmulatio divinœ rei et humanœ 2. Que signifie, mes sœurs, cette émulation, si ce n'est que Dieu et le monde se contrarient éternellement, comme par un dessein prémédité? Qui sont ceux que Dieu favorise? ceux qui sont modestes et retenus. Qui sont ceux que le monde
1 Ps\ \c, 9.
- Apo/oc/. n° ,">0.
avance? Ceux qui sont hardis et entreprenants? Qui sont ceuxque Dieufavorise? Ceux qui sont simples et sincères. Qui sont ceux que le monde avance? ceux qui sont fins et dissimulés. Le monde veut delà violence, pour emporter ses faveurs; Dieu ne donne les siennes qu'à la retenue : l'un demande un cœur ferme, droit et flexible ; l'autre a besoin de tours subtils, souples et accommodants : et il n'est rien, ni de plus puissant selon Dieu, ni de plus inutile selon le monde que cette médiocrité tempérée en laquelle la vertu consiste.
Yoilà donc une émulation nécessaire de Jésus-Christ et de ses fidèles, contre lemonde et sessectateurs; et cette guerre durera toujours, jusqu'à ce que le siècle finisse. C'est pourquoi lemonde a deux faces, et il y a sur la terre deux sortes depaix : il va la paix des pécheurs, pacem peccatorum videns l ; il y a la paix de Dieu et de ses enfants, « qui surpasse toute intelligence, » pax Dei, qioe exsuperat omnem sensum 2. Chacun croit jouir de la paix; parce que chacun croit avoir gagné la victoire. D'où vient cette diversité, et comment arrive-t-il que deux ennemis croient sortir victorieux d'un même combat? c'est que les uns regardent les biens présents, et les autres jettent les yeux sur la dernière décision du siècle à venir. Ceux qui considèrent les biens présents donnent précipitamment l'avantage au monde : ils s'imaginent qu'il a la victoire; parce que Dieu, qui attend son heure, le laisse jouir pour un temps d'une ombre trompeuse de félicité : ils voient ceux qui sont dans les grandes places, ils admirent leurs délices et leur abondance : Voilà, s'écrient-ils, les seuls fortunés.... Beatum dixerunt populum cui hœc sunt 3 ; c'est le cantique des enfants du monde.
1 Ps. i.xxir, 3.
s Philipp. iv, 7.
3 Ps. CXL1II, 15.
.luges aveugles et précipités ! que n'atteudez-vous la fin du combat, avant que d'adjuger la victoire ? Viendra le revers de la main de Dieu, qui brisera comme un verre toute cette grandeur que vous admirez et qui vous éblouit. C'est à quoi regarde la divine Vierge, et avec elle les enfants de Dieu, qui jouissent de la douceur de sa paix. Ils voient bien que le monde combat contre Dieu ; mais ils savent que les forces ne sont pas égales. Ils ne se laissent pas éblouir de quelque avantage apparent, que Dieu abandonne et laisse remporter aux enfants du siècle : ils considèrent l'événement, que sa justice enfin leur rendra funeste. C'est pourquoi ils se rient de leur gloire; et au milieu de la pompe de leur triomphe, ils chantent déjà leur défaite. Ils ne disent pas seulement que Dieu dissipera les superbes, mais qu'il les a déjà dissipés : Dispersit superbos : ils ne disent pas seulement que Dieu renversera les puissants du monde; ils les voient déjà à ses pieds, tremblants et étonnés de leur chute. Et pour vous,ô riches du siècle, qui vous imaginez être pleins, serrez vos trésors tant qu'il vous plaira ; ils ne laissent pas de vous reprocher que vos mains sont vides, parce que ce que vous tenez ne leur paraît rien : ils savent qu'il s'écoule à travers les doigts ainsi que de l'eau, sans que vous puissiez le retenir: Divites dimisit inanes. Et d'autre part, chrétiens, pendant que les ennemis de Dieu tombent à ses pieds, ses humbles serviteurs lèvent la tète; eux que le monde méprisait si fort, Jes voilà établis dans les grandes places : Exaltavit humiles; eux que le monde croyait indigents, Dieu les a remplis de ses biens : Fsurientes implevit bonis. Telle est la victoire du Tout-Puissant ; et le fruit de cette victoire, c'est la paix qu'il donne à ses serviteurs par la défaite infaillible de leurs ennemis.
Chantez cette victoire, mes très-chères sœurs, entonnez avec Marie ce divin cantique : publiez la défaite du
monde; chantez ses richesses dissipées, son éclat terni, sa pompe abattue, sa gloire évanouie en fumée : moquezvous de son triomphe d'un jour, et de sa tranquillité imaginaire. 0 aveuglement déplorable de ceux qui courent après la fortune; qui ne trouvent rien de grand que ce qu'elle élève, ni rien de beau que ce qu'elle pare, ni rien de plaisant que ce qu'elle donne! Vous laissez ces sentiments aux enfants du siècle; mais vous, ô filles de Jérusalem, saintes héritières du ciel, vous parlez le langage de votre patrie : quoique le monde étale avec pompe ses grandeurs et ses vanités, vous ne vous couronnez pas de ses fleurs qui seront en un moment desséchées, et pendant qu'il brille par un vain éclat, vous reconnaissez son faible dans son inconstance.
Madame 1, Votre Majesté a ces sentiments imprimés bien avant au fond de son âme; et l'exemple de sa constance en a fait des leçons à toute la terre. Le monde n'est plus capable de vous tromper ; et cette âme vraiment royale que ses adversités n'ont pas abattue, ne se laissera non plus emporter à ses prospérités inopinées. Grande et auguste reine, en laquelle Dieu a montré à nos jours un spectacle si surprenant de toutes les révolutions des choses humaines, et qui seule n'êtes point changée au milieu de tant de changements, admirez éternellement ses secrets conseils et sa conduite impénétrable. Ceux qui raisonnent des rois et de leurs Etats selon les lois de la politique, chercheront des causes humaines de ce changement mi: raculeux 2 : ils diront â Votre Majesté, qu'on peut être surpris pour un temps; mais qu'enfin on a horreur des mauvais exemples : que la tyrannie tombe d'elle-même,
1 Henriette-Marie de France; veuve de Charles Ier, roi d'Angleterre.
2 Le changement miraculeux dont parle ici Bossuet a pour objet l'élévation de Charles II, fils de Charles 1er et de Henriette, sur le trône d'Angleterre. Ce prince fut proclamé roi à Londres le 8 mai 1GG0. [Êdit. de Uéforis.)
pendant que l'autorité légitime se rétablit presque sans secours ; par le seul besoin qu'on a d'elle, comme d'une pièce nécessaire : et qu'une longue et funeste épreuve ayant appris aux peuples cette vérité, ce trône injustement abattu s'affermit par sa propre chute.
Mais Voire Majesté est trop éclairée, pour ne porter pas son esprit plus haut. Dieu se montre trop visiblement dans ces conjonctures imprévues; et comme il n'y a que sa seule main qui ait pu calmer la tempête, il faut encore cette même main pour empêcher les flots de se soulever. Il le fera, Madame, nous l'espérons: et si nos vœux sont exaucés, peut-être arrive ra-t-il.... ; car qui sait les secrets de la Providence ? Après que Dieu a rétabli le trône du roi, sa bonté disposera tellement les choses que le roi rétablira le trône de Dieu. Mais cette affaire. Madame, se doit traiter avec Dieu, non avec les hommes; par des prières et des vœux, non par des conseils ni par des maximes humaines. Il nJy a que sa sagesse profonde qui connaisse le préfix, qui a été ordonné avant tous les temps, aux malheureux progrès de l'erreur, et aux souffrances de son Église. C'est à nous d'attendre avec patience l'accomplissement de son œuvre, et d'en avancer l'exécution, autant qu'il est permis à des mortels, par des prières ardentes. Votre Majesté, Madame, ne cessera jamais d'en répandre; et quoi qu'il arrive ici-bas, Dieu lui en rendra dans le ciel une récompense éternelle : c'est le bien que je lui souhaite, et à toute cette audience.
DEUXIEME SERMON
Union de l'Évangile avec la loi. La Synagogue figurée dans Elisabeth, et l'Eglise en Marie. Caractère de l'une et de l'autre. Esprit de ferveur, dont les prêtres doivent être animés: pureté qui leur est nécessaire. Sainteté inviolable des mystères qu'ils traitent. Condescendance qu'ils doivent avoir pour les faibles. Quel est le vrai sacrifice de la nouvelle loi.
Intravit Maria in domum Zaehariœ, et salulavit Elisabeth.
Marie étant entrée dans la maison de Zacharie, elfe salua Elisabeth.
Luc. 1,40.
Jésus-Christ, messieurs, étant envoyé pour être la lumière du monde ; aussitôt qu'il y eut fait sa première entrée, aussitôt il commença d'enseigner les hommes. Encore que vous le voyiez aujourd'hui dans les entrailles de sa sainte mère, sans parole, ce semble, et sans action, ne vous persuadez pas qu'il se taise. Étant la parole du Père éternel, non- seulement tout ce qu'il fait et tout ce qu'il souffre, mais encore tout ce qu'il est, parle, et d'une manière très-intelligible, à ceux qui ont, comme vous, l'esprit exercé dans la connaissance des divins mystères. Je vous prie, mes frères, de jeter les yeux sur cette belle
1 Prêche à Paris, le 2 juillet 1057, dans la maison de Saint-Lazare.
structure de l'univers. Y a-t-il aucune partie où il ne paraisse de l'art et de la raison? Combien la disposition en est-elle sage! combien l'harmonie en est-elle juste! comme toutes choses y sont mesurées, quel ordre et quelle conduite y règne partout ! D'où vient cette beauté, et d'où vient cet ordre dans cette grande machine du monde? C'est à cause qu'elle a été faite par le Fils de Dieu, qui étant né de l'intelligence du Père, comme sa parole et son Verbe, est lui-même tout raison, tout sagesse, tout entendement. De là vient, messieurs, que cet univers est un ouvrage si bien entendu, un ouvrage de raison et d'intelligence ; parce qu'il est tiré sur une idée infiniment belle, qu'il vient d'une science très-accomplie, et de cette raison souveraine qui est tout ensemble et le Verbe et le Fils de Dieu par qui toutes choses ont été faites, par qui elles seront toujours gouvernées.
Mais si le monde fait reluire de toutes parts tant d'art, tant de raison, tant d'intelligence, parce qu'il a été fait par le Fils de Dieu ; quels trésors de sagesse seront enfermés en ce chef-d'œuvre incompréhensible de l'humanité qui lui est unie, où Dieu a recueilli toutes les merveilles de sa puissance ! S'il' fait paraître tant de sagesse dans l'ouvrage qu'il a produit hors de lui-même, combien en aura-t-il fait éclater dans l'ouvrage qu'il a produit afin de se l'unir à lui-même ; je veux dire dans l'humanité, qu'il s'est rendue propre par cette union si intime ! Et si nous apprenons des Lettres sacrées, que ce monde publie la gloire de Dieu par un langage qui se fait entendre jusqu'aux peuples les plus barbares • ; à plus forte raison doiton dire que tout ce qui se fait en Jésus est plein de sagesse ; qu'il parle hautement et divinement, môme lorsqu'il semble le plus qu'il se taise ; qu'il nous enseigne avant que de naître; et que le ventre de sa sainte mère n'est pas seule-
1 Ps. xviu, i, seqq.
ment le sanctuaire de ce Dieu fait homme, ni le lit chaste et virginal où il consomme son mariage avec l'humanité son épouse; mais encore que c'est une chaire, où ce docteur céleste commence à prêcher les saintes vérités de son Évangile. Saint Jean l'entend, et il saute d'aise; et cette éloquence muette va émouvoir le cœur d'un enfant, jusque dans le sein de sa mère. Rendons-nous attentifs, messieurs, à cette prédication de Jésus, qui ne frappe point les oreilles, mais qui parle si fortement aux esprits; écoutons ce que le Sauveur nous veut dire, et considérons dans cette pensée le mystère que nous honorons.
Encore qu'il pourrait peut-être sembler que l'Évangile et la loi fussent bien éloignés ; toutefois vous savez, messieurs, qu'il n'y a rien qui soit mieux uni, et que Jésus- Christ n'est venu au monde que pour accomplir la loi et les prophéties par les vérités de son Évangile. C'est ce qui fait dire à Tertullien : 0 Christian in noms veterem l ! a 0 que Jésus-Christ est ancien dans sa nouveauté ! » Et de là vient que ce grand homme l'appelle, en un autre endroit, l'illuminateur des antiquités ; parce qu'il n'y a dans la loi ni point ni virgule, si je puis parler de la sorte, qui ne trouve son vrai sens en Jésus-Christ seul; et que Jésus- Christ n'a jamais fait un seul pas, que pour accomplir exactement, et de point en point, ce qui était écrit de lui dans la loi. Ainsi, quelque différence qui nous y paraisse, Moïse et Jésus-Christ se touchent de près; la Synagogue et l'Église se tendent les mains : et je considère aujourd'hui dans la visite que rend Marie à Elisabeth, et dans leurs embrassements mutuels, l'Évangile qui baise la Loi, l'Église qui embrasse la Synagogue. Voilà l'âme, voilà le sens de la mystérieuse variété de ce grand spectacle, de Jésus-Christ allant à saint Jean, de Marie visitant sainte Elisabeth, d'un enfant qui saute de joie, de sa mère qui
1 Ado. Marc. 1Tb. iv, n° 21.
prophétise, d'une Vierge qui éclate en actions de grâces. Vous verrez que toutes les circonstances de l'histoire de notre évangile conviennent si hien et si justement à la vérité que je vous propose, que vous admirerez sans doute avec moi la conduite impénétrable de l'Esprit de Dieu dans la dispensation des mystères.
Entrons donc, messieurs, en cette matière avec le secours de la grâce; étalons les richesses des secrets célestes, exerçons nos entendements dans le champ des Écritures sacrées : c'est là notre véritable exercice. Considérons premièrement les raisons pour lesquelles Elisabeth tient la place de la Synagogue ; et Marie celle de l'Église; après cela nous verrons, dans les sincères embrassements de ces charitables cousines, la loi ancienne et la loi nouvelle qui vont à la rencontre l'une de l'autre. Et c'est le sujet de cette méditation, en laquelle nous trouverons des instructions salutaires pour comprendre la dignité et tous les devoirs de notre ordre : si bien qu'il paraîtra manifestement que de toutes les solennités par lesquelles nous honorons la très-sainte Vierge, celle-ci était une des plus dignes d"être choisies singulièrement par la congrégation des prêtres.
PREMIER POINT
La première chose que je remarque, dans le tableau que je vous présente de l'Évangile embrassant la loi, de Marie saluant sainte Elisabeth, c'est l'âge bien différent, de ces deux cousines. L'Evangile nous montre sainte Elisabeth dans une extrême vieillesse, et la divine Marie dans la fleur de l'âge ; et je vois en la vieillesse d'Elisabeth la mourante caducité de la loi; et dans la jeunesse de la sainte Vierge, l'Éternelle nouveauté de l'Église. La jeunesse de l'Église est telle, messieurs, que le temps n'est
pas capable de l'altérer, ni de s'acquérir aucun droit sur elle. Les choses éternelles ont cela de propre, qu'elles ne vieillissent jamais; au contraire ce qui doit périr ne cesse jamais de tendre à sa fin, et par conséquent il vieillit toujours. C'est pourquoi l'Apôtre, parlant de la loi, «Ce qui a vieillit, dit-il, est presque aboli l. » Ainsi la Synagogue vieillissait toujours, parce qu'elle devait être un jour abolie. L'Eglise chrétienne ne vieillit jamais, parce qu'elle doit durer éternellement. Car, messieurs, vous n'ignorez pas que comme l'Église remplit tous les lieux, elle doit aussi remplir tous les temps. La fin du monde ne limitera point sa durée : alors elle cessera d'êlre sur la terre ; mais elle commencera de régner au ciel : elle ne sera pas éteinte ; mais elle sera transférée en un lieu de gloire, où elle demeurera toujours florissante dans une perpétuelle jeunesse. Et d'où vient cette jeunesse éternelle ? C'est que l'éternité n'aura qu'un seul jour, parce que dans l'éternité rien ne passe; ce n'est qu'une présence continuée, une présence qui ne coule point. Saint Jean le représente excellemment dans l'Apocalypse 2 : « Ils n'auront point, « dit-il, besoin de soleil, parce que le Seigneur Dieu sera « leur lumière ; et ils régneront aux siècles des siècles. » Remarquez, s'il vous plaît, cette conséquence : le Seigneur Dieu sera leur lumière, et ils régneront aux siècles des siècles. Pourquoi les choses d'ici-bas périssent-elles, sinon parce qu'elles sont sujettes au temps qui se perd toujours et qui entraîne avec soi, ainsi qu'un torrent, tout ce qui lui est attaché, tout ce qui est dans sa dépendance ? Le soleil, qui nous éclaire, fait en même temps et défait les jours ; il fait tout ensemble et défait le temps, par la rapidité de son mouvement. Mais le soleil qui éclairera le siècle futur, ce sera Dieu même. Ce soleil ne porte pas sa
i Hebr. vin, 13.
2 Apoc. xxn, 5.
lumière d'un lieu en un autre parla rapidité de sa course il est tout à tous, il est éternellement devant tous, il éclaire toujours et demeure toujours immobile. C'est pourquoi, comme nous disions, l'éternité n'aura qu'un seul jour; et ce jour n'aura ni couchant ni aucune différence d'heures : et l'Église des prédestinés, qui n'aura point d'autre soleil que son Dieu, fixée immuablement dans l'éternité, sera toujours dans la nouveauté. 0 beau jour, et ô jour unique de l'éternité bienheureuse, quand verrons-nous ta sainte lumière, qui ne sera cachée par aucune nuit, qui ne sera obscurcie par aucun nuage! O sainte Sion, où toutes choses sont stables et éternellement permanentes; qui nous a précipités sur ces eaux courantes, dans ce flux et reflux des choses humaines?
Mais, chrétiens, réjouissons-nous : si nous vieillissons clans ce monde selon notre homme animal, l'Église dont nous faisons partie selon l'homme spirituel, ne vieillit jamais ; parce qu'au lieu de tendre à sa fin, a la manière des choses mortelles, elle tend à cette jeunesse éternelle de la bienheureuse immortalité. C'est donc avec beaucoup de raison qu'Elisabeth vieille représente la Synagogue prête à tomber ; et Marie, dans la fleur de l'âge, l'Eglise de Jésus-Christ toujours jeune, toujours forte, toujours vigoureuse. Donc, mes frères, puisque l'esprit du christianisme est un esprit de jeunesse et de nouveauté, « purifions-nous du vieux levain, » comme dit l'Apôtre 1 ; que notre zèle ne vieillisse pas, qu'il soit toujours jeune et toujours fervent.
La philosophie dit que les jeunes gens sont comme naturellement enivrés; parce que leur sang chaud et bouillant est semblable, en quelque sorte, à un vin fumeux et plein d'esprits, qui les rend toujours ardents, toujours animés dans la poursuite de leurs entreprises. Si nous voulons
i Cor. v, 7.
vivre, messieurs, selon cette jeunesse spirituelle de la toi de grâce, il faut être toujours fervents, toujours intérieurement enivrés de ce vin de la nouvelle alliance, que Jésus- Christ promet aux fidèles dans le royaume de Dieu son Père, c'est-à-dire, dans son Eglise. C'est le Sauveur Jésus-Christ lui-même, qui compare à un vin nouveau l'esprit de la loi nouvelle; et c'est afin que nous entendions que de même que le vin nouveau chasse tout ce qui lui est étranger, et se purge lui-même par sa propre force, ainsi nous devons conserver cet esprit nouveau du christianisme, dans sa force et dans sa ferveur : afin qu'il chasse toutes nos ordures, et qu'il éloigne cette froideur paresseuse qui nous rend lents et comme engourdis dans les œuvres de piété.
Mais cette sainte et divine ardeur, qui est le vrai esprit du christianisme, doit se trouver particulièrement dans notre ordre; et nous la devons tous les jours apprendre du sacrifice que nous célébrons. L'Apôtre, dans la divine Épître aux Hébreux, jugeant de la loi par le sacerdoce, conclut que « l'a loi de Moïse doit être abolie, parce que « son sacerdoce devait passer : » Translate enim sacerdotio, necesse est ut et legis translatio fiât l. En effet, quelles étaient les victimes de ces anciens sacrificateurs? C'étaient des animaux égorgés; tout y sentait la corruption et la mort : dignes victimes, dignes sacrifices d'une loi vieillie et mourante. Mais il n'en est pas de la sorte du sacrifice de la nouvelle alliance. Notre victime est morte une fois, mais elle est ressuscitée pour ne mourir plus. L'hostie que nous présentons est vivante : le sang du nouveau Testament, que nous répandons mystiquement sur ces saints autels, n'est pas le sang d'une victime morte ; c'est un sang fout vif et tout chaud, si je puis parler de la sorte: tellement que nous devrions être touiours fervents, nous qui
Hebr. vu, 1?.
offrons au Père éternel une victime toujours nouvelle, et un sang qui ne souffre point de froideur. Ni le temps, ni l'accoutumance, qui ralentissent ordinairement la ferveur des hommes, ne devraient point diminuer la nôtre; parce que notre victime, qui ne change point, veut toujours trouver en nous une même ardeur. Cependant nous vieillissons tous les jours, quand notre première ferveur se perd, au lieu que nous devrions toujours être jeunes; parce que le caractère que nous portons nous oblige d'être les membres les plus fervents du corps de l'Église, qui est toujours jeune, et qui, pour cette raison, nous est figurée dans la jeunesse de la sainte Yierge .
Et non-seulement l'âge de Marie nous représente la sainte Église, mais encore son état de perpétuelle virginité. Je sais que le mariage est sacré, et que « son lien « est très-honorable en tout et partout : » Honorubile con nubium in omnibus l. Mais, si nous le comparons à la sainte virginité, il faut nécessairement avouer que le mariage sent la nature, et que la virginité sent la grâce. Et si nous considérons attentivement ce que dit l'Apôtre, de la virginité et du mariage, nous y trouverons une peinture parfaite de la Synagogue et de l'Église chrétienne. '( L'une est tout occupée du soin des choses du monde : » Cogitât qvœ sunt mundi'2; c'est le but de la Synagogue qui a pour partage la rosée du ciel et la graisse de la terre, de rore cœli et de pinguedine terrœ. 3; elle n'a que des promesses terrestres, cette terre coulante de lait et de miel. Mais que fait la virginité? «Elle est uniquement occupée « du soin des choses du Seigneur : » Cogitât quœ Domini sunt k. C'est le but de la sainte Église « qui ne considère
1 Heôr. Mil, 4; 1 I. Cor. Vu, 34.
3 Gen. xxvu, 28.
* I. Cor. vu, 34.
« point les choses visibles, mais les invisibles, » non eontemplantibus nobis quœ videntur, sed quœ non videntw l. C'est, messieurs, cet unique objet que se doivent proposer les prêtres, qui, par l'éminence du sacerdoce, font la partie la plus relevée et la plus céleste de la sainte Église. Si l'Église est un ciel, on peut dire que les prêtres sont comme le premier mobile ou plutôt comme les intelligences qui meuvent ce ciel, et qui ne reçoivent leurs mouvements que de Dieu : aussi sont-ils appelés des anges 2.
Mais continuons de vous faire voir la figure de l'Église dans la sainte Vierge, et celle de la Synagogue dans Elisabeth. Vous savez que cette Vierge très-pure était mariée, et c'est par ce divin mariage qu'elle nous représente encore mieux l'Église. Car j'apprends de saint Augustin a que le mariage de Joseph avec Marie, n'étant point lié parles sentiments de la chair, n'avait point d'autre nœud de son union que la foi mutuelle qu'ils s'étaient donnée; et c'est là aussi ce qui joint l'Église avec Jésus-Christ son époux. La foi de Jésus est engagée à l'Église; celle de l'Église à Jésus : Sponsabo te milti in fide 4 : « Je vous « rendrai mon épouse par une inviolable fidélité, » par une fidélité réciproque, fide pudicitiœ conjugalis 5.
Mais ce que je trouve très-remarquable, c'est qu'Elisabeth vivant avec son mari, l'Écriture la nomme stérile. Marie, au contraire, fait profession d'une perpétuelle virginité; et la même Écriture, qui ne ment jamais, la fait voir féconde. Voyez la stérilité de la Synagogue, qui d'elle-même ne peut engendrer des enfants au ciel; et la divine fécondité de l'Église, de laquelle il est écrit : Lui-
i II. Cor. iv, 18.
- Apoc. il, 1 seqq.
* Contra Julian. lib. v, cap. xu, n° iS, t. X, col. 6ô'2.
1 Osée. il. 20.
5 S. August. de àono Vidu.it. a0 5, t. VI, col. 371.
POUR LA FETE DE LA VISITATION. 27o
tare, sterilis, quœ non paris l : « Réjouissez-vous, stérile, (i qui n'enfantiez point. » Toutefois, messieurs, la stérile enfante; Elisabeth a un ûls aussi bien que la sainte Vierge : aussi la Synagogue a-t-elle enfanté; mais des figures et des prophéties. Elisabeth a conçu; mais un précurseur à Jésus, une voix qui prépare les chemins : Marie enfante la vérité même.
Et admirez ici, chrétiens, la dignité de la Vierge aussi bien que celle de la sainte Église, par le rapport qu'elles ont ensemble. Dieu engendre son Fils dans l'éternité par une génération ineffable, autant éloignée de la chair et du sang que la vie de Dieu est éloignée de la vie mortelle. Ce Fils unique, engendré dans l'éternité, doit être engendré dans le temps. Sera-ce d'une manière charnelle? Loin de nous cette pensée sacrilège! il faut que sa génération dans le temps soit une image très-pure de sa chaste génération dans l'éternité. Il n'appartenait qu'au Père éternel de rendre Marie féconde de son propre Fils; puisque ce Fils lui devait être commun avec Dieu, il fallait que Dieu fît passer en elle sa propre fécondité : engendrer le Fils de Dieu ne devait pas être un effet d'une fécondité naturelle; il fallait une fécondité divine. 0 incroyable dignité de Marie !
Mais l'Église, le croiriez-vous? entre en partage de cette gloire. Il y a une double fécondité en Dieu, celle de la nature et celle de la charité qui fait des enfants adoptifs : la première est communiquée à Marie ; la seconde est communiquée à l'Église : et c'est, messieurs, l'honneur de notre ordre, parce que nous sommes établis ministres de cette mystérieuse génération des enfants de la nouvelle alliance. C'est notre honneur, mais c'est notre crainte : l'une et l'autre génération demande une pureté angélique; l'une et l'autre produit le Fils de Dieu. Notre mau-
i Gai. iv, 27.
vaise vie n'empêche pas que la grâce ne passe par nos mains au peuple iïdèle. Les mystères que nous traitons sont si saints, qu'ils ne peuvent perdre leur vertu, même dans des mains sacrilèges; mais la condamnation demeure sur nous: comme celui qui viole le sacré baptême, quoi qu'il fasse, il ne le peut perdre. Ce caractère, imprimé par le Saint-Esprit, ne peut être effacé par les mains des hommes: « il pare le soldat et convainc le déserteur : » Ornât militem, convincit des'ertorem l. Ainsi les mystères que nous traitons ne perdent pas leur force dans les mains des prêtres, quoique ces mains soient souvent impures. Mais comme des mystères profanés portent toujours quelque malédiction avec eux: n'étant pas juste qu'elle passe au peuple, elle s'accumule sur le ministre : comme la paix retourne à nous, quand on ne la reçoit pas: autant qu'il est en nous, nous les maudissons ; autant qu'il est en nous, nous leur donnons des mystères vides de grâces, mais des mystères pleins de malédictions, parce que nous les leur donnons profanés.
Evitons cette condamnation, donnons au Saint-Esprit des organes purs ; ne contraignons point cet Esprit sacré de se servir de mains sacrilèges : autrement, il se vengera. Il se servira de nous> puisqu'il l'a dit, pour la sanctification des autres, tout indignes que nous soyons d'un tel ministère : mais autant de bénédictions que nous donnerons sur le peuple, [autant] de malédictions [nous prononcerons] contre nous. Imitons la pureté de Marie, qui nous représente si bien celle de l'Église dont nous avons l'honneur d'être les ministres.
SECOND POINT
Il me reste maintenant à vous proposer la partie la plus 1 S. Aug. in Ps. xxxix, n° ij t. iv, col. 326.
mystérieuse de noire évangile. Vous avez déjà vu que la loi est figurée dans Elisabeth, l'Église chrétienne en la sainte Vierge; il faut maintenant qu'elles se rencontrent. Déjà vous voyez qu'elles sont cousines, pour montrer que la loi ancienne et la loi nouvelle se touchent de près, qu'elles sont parentes, qu'elles viennent toutes deux de race céleste. Mais ce n'est pas assez qu'elles soient parentes, il faut encore qu'elles s'embrassent : et quand Jésus a accompli les prophéties, quand il a été immolé, en lui la loi ancienne et la loi nouvelle ne se sont-elles pas embrassées ? Et voyez cela très-clairement en la personne de saint Jean-Baptiste. Saint Jean, dit saint Augustin l, est comme le point du jour, qui n'est ni la nuit ni le jour, mais qui fait la liaison de l'un et de l'autre. Il joint la Synagogue à l'Église ; il est comme l'envoyé de la Synagogue à Jésus, afin de reconnaître le Libérateur. Il est aussi l'envoyé de Dieu, pour montrer Jésus à la Synagogue. Jésus a tendu les mains à Jean, quand il a reçu son baptême; Jean a tendu les mains à Jésus, quand il a dit: Ecce Agnus Dei'2 : « Voilà l'Agneau de Dieu: » c'est pourquoi Jésus vient à Jean, et Marie à Elisabeth. Il prévient : le propre de la grâce est de prévenir.
La grâce ne nous est pas donnée à cause que nous avons fait de bonnes œuvres, mais afin que nous les fassions; elle est tellement accordée à nos bons désirs, qu'elle prévient môme nos bons désirs. La grâce s'étend dans toute la vie ; et, dans tout le cours de la vie, elle est toujours grâce. Le bon usage de la grâce en attire d'autres; mais ce ne laisse pas d'être toujours grâce : graliam pro gratta 3. Ce ruisseau retient toujours dans son cours le beau nom
1 In.Joa») Tract, n, t. ni, part, u, col. 300j 30t. Serm. eexem, t. v, col. 1176 et seqq.
- Joan. i, "2'J.
3 Ibid: I(J.
278 l'ULR LA FETE DE LA VISITATION-
qu'il a pris dans son origine : Jpsa gratta meretur augeri, ut aucta mereatur perfici 4. « La grâce mérite d'être augmente tée, pour qu'elle mérite ensuite d'être perfectionnée. » Mais jamais elle ne se montre mieux ce qu'elle est, c'està-dire, grâce, que lorsqu'elle vient à nous sans être appelée : c'est pourquoi Marie prévient sainte Elisabeth, et Jésus prévient Jean-Baptiste.
Voyez comment Jésus prévient son précurseur même : il faut aussi quïl nous prévienne dans la grâce du sacerdoce. 11 y en a qui préviennent Jésus-Christ : ce sont ceux qui viennent sans être appelés. Jésus-Christ a élé appelé par son Père : Jean était choisi pour son précurseur, néanmoins il le prévient. La marque que nous sommes appelés, c'est le zèle du salut des âmes. Jésus vient à Jean, le libérateur au captif : Jésus visite Jean, parce qu'il faut que le médecin aille visiter son malade. Mais Jésus est dans le sein [de sa mère,] et Jean dans le sein [de la sienne.] Ne semble-t-il pas que le médecin soit aussi infirme que le malade? Jésus a pris nos infirmités, afin d'y apporter le remède. C'est le devoir des prêtres de se rendre faibles avec les faibles, pour les guérir. Quis infirmât ur, et ego non infirmor? « Qui est faible, disait l'Apôtre 2, sans « que je m'affaiblisse avec lui? » « Qui est scandalisé sans c que je brûle ? » Quiscandalizatur, et ego non uror? « Vou- « lez-vous savoir, demande saint Augustin, jusqu'où l'a- « pôtre est descendu, pour se rendre faible avec les fai- « blés 3 ? Il s'est abaissé jusqu'à donner du lait aux petits « enfants. Écoutez-le lui-même dire aux Thessaloniciens * : « Je me suis conduit parmi vous avec une douceur d'en- « fant, comme une nourrice qui a soin de ses enfants. Et
1 S. Aug. ad Paul. Êp. clxxxyi, n° 10, t. n, col. UG"
2 H. Cor. xi, 29.
3 I. Cor. m, 2.
M. Ihess. ii, 7.
u en effet nous voyons les nourrices et les mères s'abais- « ser, pour se mettre à la portée de leurs petits enfants : « et si, par exemple, elles savent parler latin, elles appe- « tissent les paroles, et rompent en quelque sorte leur « langue, afin de faire d'une langue diserte un amusement « d'enfant. Ainsi un père éloquent, qui a un (ils encore « dans l'enfance ; lorsqu'il rentre dans sa maison, il dépose « cette éloquence qui l'avait fait admirer dans le barreau, « pour prendre avec son fils un langage enfantin. » Quœre quo descendent, usque ad lac parvulis dandum : Foetus sum parvulus in medio vestrum tanquam si nutrix foveat filios suos. Yidemus enim et nutrices et maires deseendere ad parvulos : et si norunt latina verba dicere, decurtant illa, et quassant, quodam modo, linguam suam, ut possint de lingua diserta fieri blandimenta puerilia... Et disertus aliquis pater., . si habeat parvulum filium ; cum ad domum redierit, seponit forensem eloquentiam quo ascenderat, et lingua puerili descendit ad parvulum l. [Telle est aussi la conduite que doivent tenir les prêtres pour se faire tout à tous.]
Mais revenons à Marie et à Elisabeth : elles s'embrassent ; elles se saluent. La loi honore l'Evangile, en le prédisant; l'Évangile honore la loi, en l'accomplissant : c'est le mutuel salut qu'ils se donnent. Écoutons maintenant leurs saints entretiens : Benedicta tu in mulieribus -. o Vous « êtes bénite entre toutes les femmes. » O Église, ô société des fidèles, assemblée chérie entre toutes les sociétés de la terre ! vous êtes singulièrement bénite, parce que vous êtes uniquement choisie. Una est cohnnba mea, perfecta mea 3. « Une seule est ma colombe, et ma parfaite amie. » Bcata es tu quœ credidùti* : « Vous êtes bienheureuse d'a-
1 S. Aug. inJoan. Tract. "vu, n° 2?, t. I. ni, part, m, col. 352. a Luc. i, 42.
3 Cant. vi, 8.
4 Luc, i, 45.
« voir cru, » dit Elisabeth à Marie; et avec raison, puisque la foi est la source de toutes les grâces : « car le jusle vit « de la foi : » Justus autem meus ex^fide vivit l. Perficientiir ea quœ tibi dicta sunt a Domino 2 : « Tout ce qui vous a été c dit de la part du Seigneur sera accompli. » Tout s'accomplira : voilà la vie chrétienne. Les chrétiens sont enfants de promesse, enfants d'espérance : voilà le témoignage que la Synagogue rend à l'Eglise. L'Église ne désavoue pas ses dons ni ses avantages; au contraire, elle reconnaît que « le Tout-Puissant a fait en elle de grandes « choses: » Fccit miln magna qui potensest. Mais elle rend la louange à Dieu : Magnificat anima mea Domimim 3 : « Mon âme glorifie le Seigneur. » Ainsi dans cette aimable rencontre de la Synagogue avec l'Église; pendant que la Synagogue, selon son devoir, rend un fidèle témoignage à l'Église, l'Église, de son côté, rend témoignage à la miséricorde divine : afin que nous apprenions, chrétiens, que le vrai sacrifice de la nouvelle loi, c'est le sacrifice d'actions de grâces. « Aussi nous avertit-on, dans « la célébration des saints mystères, de rendre grâces au a Seigneur notre Dieu : » In isto verissimo sacripcio agere gratiàs admonemur Domino Deo, ut agnoscamus gratîarum actionem proprium esse novi Testamenti sacri/icium .
Il faut donc confesser que nous sommes un ouvrage de miséricorde, notre sacrifice est un sacrifice d'eucharistie. C'est le sacrifice que Jean offre; en sautant de joie, il rend grâces au Libérateur. S'il fait tressaillir Jean qui ne le voit pas, qui ne le touche pas, qui ne l'entend pas, où il n'agit que par sa présence seule ; que sera-ce dans le ciel où il se montrera à découvert, face à face ! Jean est clans les entrailles de sa mère, et il sent Jésus qui est aussi dans le sein de la sienne ; Jésus entre dans nos entrailles, et à peine le sentons-nous !
i Hebr. x, 38. — 2 Luc. 1, 40. - « Luc, 1, 47.