‹ Sermons de BossuetChapitre 9 sur 71 · V. dîj · texte numérisé non relu

V. dîj

2o4 POUR LA FETE DE LA VISITATION.

desles et retenus. Qui sont ceux que le monde avance? ceux qui sont hardis et entreprenants : ne voyez-vous pas l'émulation? Qui sont ceux que Dieu favorise ? Ceux qui sont simples et sincères. Qui sont ceux que le monde avance ? Ceux qui sont fins et dissimulés. Le monde veut de la violence, pour emporter ses faveurs : Dieu ne donne les siennes qu'à la retenue ; et il n'est rien, ni de plus grand devant Dieu, ni de plus inutile selon le monde, que cette médiocrité tempérée en laquelle la vertu consiste. Yoilà donc une émulation entre Jésus-Christ et le monde : ce que l'un élève, l'autre le déprime ; et ce combat durera toujours, jusqu'à ce que le siècle finisse.

Et c'est pourquoi, mes sœurs, le monde a deux faces. 11 y en a qui le considèrent dans les biens présents, et il y en a qui jettent les yeux sur la dernière décision du siècle à venir. Ceux qui regardent le bien présent, ils donnent, mes sœurs, l'avantage au monde ; ils s'imaginent déjà qu'il a la victoire, parce que Dieu, qui attend son temps, le laisse jouir un moment d'une ombre de félicité : ils voient ceux qui sont dans les grandes places, ils admirent leur abondance : Yoilà, disent-ils, les seuls fortunés, voilà les heureux.... lieatum dixerunt pupulum cui hœc sunt l. C'est le cantique des enfants du monde. Juges aveugles et précipités ! que n'attendez-vous la fin du combat, avant d'adjuger la victoire? viendra le revers de la main de Dieu, qui brisera comme un verre, qui fera évanouir en fumée toutes ces grandeurs que vous admirez. C'est ce que regarde la divine Vierge, et avec elle les enfants de Dieu, qui jouissent de la douceur de sa paix. Ils voient bien que le monde combat contre Dieu; mais ils savent que les forces ne sont pas égales. Ils ne se laissent pas éblouir de quelque avantage apparent, que Dieu laisse remporter aux enfants du siècle : ils considèrent l'événement, queJa

1 Ps. CXLIIl, 15.

justice de Dieu leur rendra funeste. C'est pourquoi ils se rient de leur gloire ; et au milieu de la pompe de leur triomphe, ils chantent déjà leur défaite. Ils ne disent pas seulement que Dieu dissipera les superbes ; mais il les a, disent-ils, déjà dissipés, dispersit, réduits à rien : ils ne disent pas seulement qu'il déposera les puissants; ils les voient déjà à ses pieds, tremblants et étonnés de leur chute. Et pour vous, ô riches du siècle, qui vous imaginez avoir les mains pleines, elles leur semblent vides et pauvres, parce que ce que vous tenez ne leur paraît rien : ils savent qu'il s'écoule ainsi que de l'eau : Divites dirais it inanes. Voilà donc toute la grandeur abattue : Dieu est triomphant et victorieux. Quelle joie à ses enfants, chrétiens, de voir ses ennemis tombés à ses pieds, et ses humbles serviteurs qui lèvent la tête ! Eux que le monde méprisait si fort, les voilà mis et établis dans les hautes places : Exaltavit humiles; eux que le monde croyait indigents, Dieu les a remplis de ses biens : Esurientes impie vit bonis l. O victoire du Tout-Puissant! ô paix et consolation des âmes fidèles î Chantez, chantez, mes soeurs, ce divin cantique; c'est le véritable cantique de celles qui ont méprisé le siècle : chantez la défaite du monde, l'anéantissement des grandeurs humaines, leurs richesses détruites, leur pompe évanouie en fumée, moquez-vous de son triomphe d'un jour, et de sa tranquillité imaginaire. Et vous qui courez après la fortune, qui ne trouvez rien de grand que ce qu'elle avance, ni rien de beau que ce qu'elle donne, ni rien de plaisant que ce qu'elle goûte; pourquoi vous entends-je parler de la sorte ? n'êtes-vous pas les enfants de Dieu ? ne portez-vous pas la marque de son adoption, le caractère sacré du baptême? La terre n'est-ce pas votre exil ; le ciel n'est-il pas votre patrie? pourquoi vous entends-je admirer le monde? Si vous êtes de Jérusalem,

1 Luc. î, 53.

2o6 FOU H LA FETE DK LA VISITATION.

pourquoi vous entends-je chanter le cantique de Babylonë? Tout ce que vous me dites du monde, c'est un langage barbare que vous avez appris dans votre exil. Oubliez cette langue étrangère, parlez le langage de votre pays. Ceux que vous voyez jouir des plaisirs, ne les appelez pas les heureux ; c'est le langage de l'exil : Beaturh dixerunt.... Ceux dont le Seigneur est le Dieu, voilà les véritables heureux * ; c'est ainsi qu'on parle en votre patrie.

Consolez-vous dans cette pensée, vivez en paix dans cette pensée; et apprenez de la sainte Vierge, pour maintenir en paix votre conscience : premièrement, que le Seigneur vous regarde ; secondement, assurés sur cet appui immuable, ne vous laissez pas éblouir aux grandeurs du monde, dites qu'il est déjà abattu, regardez la gloire future; troisièmement, si le temps vous semble trop long, regardez la fidélité de ses promesses : Sicut locutus est. Ce qu'il a dit à Abraham sera accompli deux mille ans après : il a envoyé son Messie-, . il achèvera le reste successivement; et enfin nous verrons un jour l'éternelle félicité, qu'il nous a promise. Amen.

1 Ps. CXLlIlj 15.

TROISIÈME POINT

DU MÊME SERMON

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