PRÊCHÉ DEVANT LE ROI
Esprit de sacrifice et d'immolation avec lequel Jésus-Christ s'offre à son Père : obligation rie nous immoler avec lui : trois genres de sacrifices que nous imposent son exemple et celui des personnes qui concourent au mystère de ce jour.
Tulerunt Jesum in Jérusalem, ut sisterent eu m Domino.
Ils portèrent Jésus à Jérusalem pour le présenter au Seigneur. Luc. il, 22.
Jésus-Christ n'a jamais été sans croix, parce qu'il n'a jamais été sans avancer l'œuvre de notre salut. Ce Roi a toujours pensé au bien de ses peuples; ce céleste médecin a toujours eu l'esprit occupé des besoins et des faiblesses de ses malades, et comme telle était la loi que ni ses peuples ne pouvaient être soulagés, ni ses malades guéris que par sa croix et ses blessures, il a toujours porté devant Dieu toute l'horreur de sa passion. Nulle paix, nul repos pour Jésus-Christ : travail, accablement, mort toujours
1 Dans la chapelle du Louvre, le 2 février 1602. Ce sermon est le premier que Bossuet ait prononcé en présence de Louis XIV (G*).
présente ; mais travail enfantant les hommes, accablement réparant nos chutes et mort nous donnant la vie.
Nous apprenons de saint Paul que Jésus-Christ faisant son entrée au inonde s'était offert à son Père pour être la victime du genre humain; mais ce qu'il avait fait dans le secret dès le premier moment de sa vie, il le déclare aujourd'hui par une cérémonie solennelle en se présentant à Dieu devant ses autels : de sorte que si nous savons pénétrer ce qui se passe en cette journée, nous verrons des yeux de la foi Jésus-Christ qui se présente dès sa tendre enfance aux yeux de son Père pour lui demander sa croix, et le Père qui, prévenant la fureur des Juifs, la met de ses propres mains sur les tendres épaules de cet enfant; nous verrons le Fils unique et bien-aimé qui prie son Père et son Dieu qu'il lui fasse porter tous nos crimes, et le Père en même temps qui les lui applique par une opération tellement puissante que Jésus, l'innocent Jésus paraît tout à coup revêtu devant Dieu de tous nos péchés, et par une suite nécessaire, pressé de toute la rigueur de ses jugements, percé de tous les traits de sa justice, accablé de tout le poids de sa vengeance. Voilà, messieurs, l'état véritable dans lequel le Sauveur Jésus s'offre pour nous en ce jour ; c'est de là qu'il nous faut tirer quelque instruction importante pour la conduite de notre vie ; mais la sainte Vierge ayant tant de part dans ce mystère admirable, gardons-nous bien d'y entrer sans implorer son secours par les paroles de l'Ange : Ave.
«C'est un discoursvérilable, dit lesaint apôtre l, etdigne « d'être reçu en toute humilité et respect, que Jésusci Christ est venu au monde pour délivrer les pécheurs ; » et que, pour être le Sauveur du genre humain, il en a voulu être la victime. Mais l'unité de son corps mystique > I. Tim. i, 15.
fait que le chef s'étant immolé, tous les membres doivent être aussi des hosties vivantes : ce qui fait dire à saint Augustin i, que l'Église catholique apprend tous les jours, dans le sacrifice qu'elle offre, qu'elle doit aussi s'offrir elle-même avec Jésus-Christ qui est sa victime; parce qu'il a tellement disposé les choses, que nul ne peut avoir part à son sacrifice, s'il ne se consacre en lui et par lui pour être un sacrifice agréable.
Comme cette vérité est très-importante et comprend le fondement principal du culte que les fidèles doiventrentlre à Dieu dans le Nouveau Testament, il a plu aussi à notre Sauveur de nous en donner une belle. preuve dès le commencement de sa vie. Car, chrétiens, n'admirez-vous [pas] dans la solennité de ce jour, que tous ceux qui paraissent dans notre évangile, nous y sont représentés par le Saint- Esprit dans un état d'immolation? Siméon, ce vénérable vieillard, désire d'être déchargé de ce corps mortel; Anne, victime de la pénitence, paraît toute exténuée par ses abstinences et par ses veilles ; mais surtout la bienheureuse Marie, apprenant du bon Siméon qu'un glaive tranchant percera son âme, ne semble-t-elle pas être déjà sous le couteau du sacrificateur ! et comme elle se soumet en tout aux ordres et aux lois de Dieu avec une obéissance profonde, n'entre-t-elle pas aussi dans la véritable disposition d'une victime immolée? Quelle est la cause, messieurs, que tant de personnes concourent à se dévouer à Dieu comme des hosties, si ce n'est que son Fils unique, pontife et hostie tout ensemble de la nouvelle alliance, commençant en cette journée à s'offrir lui-même à son Père, il attire tous ses fidèles à son sentiment, et répand, si je puis parler de la sorte, cet esprit d'immolation sur tous ceux qui ont part à son mystère?
C'est donc l'esprit de ce mystère, et c'est le dessein de
i DeCivit. Dei, x, 20.
POUR LA. PURIFICATION DE LA S. VIERGE. 29a
noire évangile, de faire entendre aux fidèles qu'ils doivent se sacrifier avec Jésus-Christ. Mais il faut aussi qu'ils apprennent de la suite du même mystère et de la doctrine du même évangile, par quel genre de sacrifice ils pourront se rendre agréables. C'est pourquoi Dieu agit en telle manière dans ces trois personnes sacrées qui paraissent aujourd'hui dans le temple avec le Sauveur, que faisant toutes, pour ainsi dire, leur oblation à part, nous pouvons recevoir de chacune d'elles une instruction particulière. Car comme notre amour-propre nous fait appréhender ces trois choses comme les plus grands de tous les maux, la mort, la douleur, la contrainte : pour nous inspirer des pensées plus fortes, Siméon, détaché du siècle présent, immole l'amour de la vie; Anne, pénitente et mortifiée, détruit devant Dieu le repos des sens; et Marie, soumise et obéissante, sacrifie la liberté de l'esprit. Par où nous devons apprendre à nous immoler avec Jésus-Christ par trois genres de sacrifice: par un sacrifice de détachement, en méprisant notre vie; par un sacrifice de pénitence, en mortifiant nos appétits sensuels; par un sacrifice de soumission, en captivant notre volonté : et c'est le sujet de ce discours.
PREMIER POINT
Quoique l'horreur de la mort soit le sentiment universel de toutes les créatures vivantes, il est aisé de reconnaître que l'homme est celui des animaux qui sent le plus fortement cette répugnance ; et encore que je veuille bien avouer que ce qui nous rend plus timides, c'est que notre raison prévoyante ne nous permet pas d'ignorer ce que nous avons sujet de craindre, il ne laisse pas d'être indubitable que cette aversion prodigieuse que nous avons pour la mort vient d'une cause plus relevée. En effet, il faut penser, chrétiens, que nous étions nés pour ne mou-
rir pas; et si notre crime nous a séparés de cette source de vie immortelle, il n'a pas tellement rompu les canaux par lesquels elle coulait avec abondance, qu'il n'en soit tombé sur nous quelque goutte, qui, nourrissant en nos cœurs cet amour de notre première immortalité, fait que nous haïssons d'autant plus la mort, qu'elle est plus contraire à notre nature. « Car si elle répugne de telle sorte « à tous les autres animaux qui sont engendrés pour « mourir, combien plus est-elle contraire à l'homme, ce <( noble animal, lequel a été créé si heureusement que, « s'il avait voulu vivre sans péché, il eût pu vivre sans « fin * ! » Il ne faut donc pas s'étonner si le désir de la vie est si fort enraciné clans les hommes, ni si j'appelle par excellence sacrifice de détachement celui qui détruit en nous cet amour qui fait notre attache la plus intime.
Mais de là nous devons conclure que, pour nous donner le courage d'offrir à Dieu un tel sacrifice, nous avions besoin d'un grand exemple. Car il ne suffit pas de montrer à l'homme, ni la loi universelle de la nature, ni cette commune nécessité à laquelle est assujetti tout ce qui respire; comme il a été établi par son Créateur pour une condition plus heureuse, ce qui se fait dans les autres n'a point de conséquence pour lui, et n'adoucit point ses disgrâces. Voici donc le conseil de Dieu pour nous détacher de la vie, conseil certainement admirable et digne de sagesse: il envoie son Fils unique, immortel par sa nature aussi bien que lui, revêtu par sa charité d'une chair mortelle, qui mourant volontairement, quoique juste, apprend le devoir à ceux qui meurent nécessairement comme coupables, et qui désarmant notre mort par la sienne, « délivre, dit « saint Paul, de la servitude ceux que la crainte de mourir « tenait dans une éternelle sujétion, » et liberaret eos gui
1 S. August., Sterm. clxu, 1.
timoré mords per totam vitam obnoxii erant servituti*.
Voici, messieurs, un grand mystère, voici une conduite surprenante, et un ordre de médecine bien nouveau : pour nous guérir de la crainte de la mort, on fait mourir notre médecin. Cette méthode paraît sans raison; mais si nous savons entendre l'état du malade et la nature de la maladie, nous verrons que c'était le remède propre et, s'il est permis de parler ainsi, le spécifique infaillible.
Donc, mes frères, notre maladie, c'est que nous redoutons tellement la mort, que nous la craignons môme plus que le péché; ou plutôt que nous aimons le péché, pendant que nous avons la mort en horreur. Voilà, dit saint Augustin 'l, un désordre étrange, un extrême dérèglement, que nous courions au péché que nous pouvons fuir si nous le voulons, et que nous travaillions avec tant de soin d'échapper des mains de la mort dont les coups sont inévitables.
Et toutefois, chrétiens, si nous savonspénétrer les choses, cette mort, qui nous paraît si cruelle, suffira pour nous faire entendre combien le péché ait plus redoutable. Car si c'est un si grand malheur que le corps ait perdu son âme, combien plus que l'âme ait perdu son Dieu ! et si nos sens sont saisis d'horreur en voyant ce corps abattu par terre, sans force et sans mouvement, combien est-il plus horrible de contempler l'âme raisonnable, cadavre spirituel et tombeau vivant d'elle-môme, qui, étant séparée de Dieu par le péché, n'a plus de vie ni de sentiment que pour rendre sa mort éternelle! Comment une telle mort n'est-elle pas "capable de nous effrayer?
Mais voici ce qui nous abuse. Quoique le péché soit le plus grand mal, la mort toutefois nous répugne plus, parce qu'elle est la peine forcée de notre dépravation vo-
i lleh. ii, 15.
2 In Jean. Tract, xlix, 2.
lontaire. Car c'est, dit saint Augustin, un ordre immuable de la justice divine que le mal que nous choisissons soit puni par un mal que nous haïssons : de sorte que c'a été une loi très-juste, qu'étant allés au péché par notre choix, la mort nous suivît contre notre gré, et que « notre âme « ayant bien voulu abandonner Dieu, par une juste punici tion, elle ait été contrainte d'abandonner son corps : » Spiritus, quia volens desenrit Deinn, deserat corpus invitus i. Ainsi en consentant au péché, nous nous sommes assujettis à la mort : parce que nous avons choisi le premier pour notre roi, l'autre est devenue notre tyran. Je veux dire qu'ayant rendu au péché une obéissance volontaire, comme à un prince légitime, nous sommes contraints de gémir sous les dures lois de la mort, comme d'un violent usurpateur : et c'est ce qui nous impose. La mort, qui n'est que l'effet, nous semble terrible, parce qu'elle domine par force; et le péché,, qui est la cause, nous paraît aimable, parce qu'il ne règne que par notre choix : au lieu qu'il fallait entendre, par le mal que nous souffrons malgré nous, combien est grand celui que nous avons commis volontairement.
Vous reconnaissez, chrétiens, l'extrémité delà maladie, et il est temps maintenant de considérer le remède. 0 remède vraiment efficace et cure vraiment heureuse 1 car puisque c'était notre mal de ne craindre pas le péché parce qu'il est volontaire, et de n'appréhender que la mort à cause qu'elle est forcée, qu'y avait-il de plus convenable que de contempler le Fils de Dieu, qui, ne pouvant jamais vouloir le péché, nous montre combien il est exécrable; qui, embrassant la mort avec joie, nous fait voir qu'elle n'est point si terrible ; mais qui enfin ayant voulu endurer la mort pour expier le péché, enseigne assez clairement à tous ceux qui veulent entendre, qu'il n'y a point à faire
« De Trinit. îv, 16.
de comparaison, que le péché seul est à craindre comme le vrai mal, et que la mort ne l'est plus, puisque même elle a pu servir de remède?
Paraissez donc, il est le temps, ô le Désiré des nations, divin Auteur de la vie, glorieux Triomphateur de la mort, et venez vous offrir pour tout votre peuple! C'est pour commencer ce mystère que' Jésus entre aujourd'hui dans le temple; non pour s'y faire voir avec majesté comme le Dieu qu'on y adore, mais pour se mettre en la place de toutes les victimes qu'on y sacrifie : tellement qu'il n'y reçoit pas encore le coup de la mort, mais il l'accepte, mais il s'y prépare, mais il s'y dévoue. Et c'est tout le mystère de cette journée.
Ne craignons donc plus la mort, chrétiens, après qu'un Dieu veut bien la souffrir pour nous; mais avec cette différence bienheureuse qui fait l'espérance de tous les fidèles, qu'il y est allé par l'innocence : au lieu que nous y tombons par le crime; et c'est pourquoi, dit saint Augustin, « notre mort n'est que la peine du péché, et la « sienne est le sacrifice qui l'expie : » Nos per peccatum ad mortetn venimus, Me per justitiam; et ideo cum sit mors nosira pœna peccati, mors illius facla est hostia pro peceato l.
Ah! je ne m'étonne pas si le bon Siméon ne craint plus la mort, et s'il la défie hardiment par ces paroles: Nunc dimittis -. On doit craindre la mort avant que l'on eût vu le Sauveur: on doit craindre la mort avant que le péché soit expié, parce qu'elle conduit les pécheurs à une mort éternelle. Maintenant que j'ai vu le Médiateur qui expie le péché par sa mort, ah! je puis, dit Siméon, m'en aller en paix: en paix parce que mon Sauveur vaincra le péché, et qu'il ne peut plus damner ceux qui croient : en paix parce qu'on lui verra bientôt désarmer la
i De Trinit. ïv, 15.
2 Luc. H, 29.
mort, et qu'elle ne peut plus troubler ceux qui espèrent : en paix parce qu'un Dieu devenu victime va pacifier le ciel et la terre, et que le sang qu'il est tout prêt à répandre nous ouvrira l'entrée des lieux saints où nous le verrons à découvert, où nous le contemplerons dans sa gloire, où nous ne verrons que lui parce qu'il y sera tout à tous, illuminant tous les esprits par les rayons de sa face et pénétrant tous les cœurs par les traits de sa bonté infinie.
Songez quelle douceur, quel ravissement sentent ceux qui s'aiment d'une amitié forte, quand ils se trouvent ensemble. On ne peut écouter sans larmes ces tendres paroles de Ruth à Noémi, sa belle-mère, qui lui persuadait de se retirer : « Non, non, ne croyez pas que je vous quitte : « partout où vous irez, je veux vous y suivre; partout où « vous demeurerez, j'ai résolu de m'y établir: Quoaum- « que perrexeris, pergam; et ubi morata fueris, et ego pàri- « ter morabor l. Votre peuple sera mon peuple, votre «Dieu sera mon Dieu. Ah! je le prends à témoin que « la seule mort est capable de nous séparer : encore veux- « je mourir dans la même terre où vos restes seront dé- « posés, et c'est là que je choisis le lieu de ma sépulture : » Quœ te terra morientem smeeperit, in ea moriar. ibique locuin accipia.m sepulturœ2 . Quoi ! la force d'une amitié naturelle produit une liaison si parfaite, et fait même que les amis étant unis dans la sépulture, leurs os semblent reposer plus doucement et les cendres même être plus tranquilles : quel sera donc ce repos d'aller immortels à Jésus- Christ immortel ; d'être avec ce divin Sauveur, non clans les ombres de la mort, ni dans la terre des morts, mais dans la terre des vivants et dans la lumière de la vie !
Après cela, chrétiens, serons-nous toujours enchantés
1 tiulh, i, 16.
2 Ibid. 17.
de l'amour de cette vie périssable? C'est en vain, mortels abusés, que vous paraissez passionnés pour cette maîtresse infidèle. Elle vous crie tous les jours : « Je suis laide et « désagréable; et vous la chérissez avec ardeur. Elle vous (i crie : Je vous suis cruelle et rude ; et vous l'embrassez « avec tendresse. Elle vous crie : Je suis changeante et a volage; et vous l'aimez avec une attache opiniâtre 4. « Elle est sincère en ce point, qu'elle vous avoue franche- « ment qu'elle ne sera pas longtemps avec vous. Ecce res- « ponde t tibi amata tua : Non tecum stabo 2, et qu'elle vous « manquera comme un faux ami au milieu de vos entre- « prises; et vous faites fondement sur elle, comme si elle « était bien sûre et fidèle à ceux qui s'y fient : » Mortels, désabusez-vous ; vous qui ne cessez de vous tourmenter, et qui faites tant de choses pour mourir plus tard ; « songez « plutôt, dit saint Augustin, à entreprendre quelque chose « de considérable pour ne mourir jamais : » Qui tan'a agis ut paulo serius moriaris, âge aliquid ut nunguam moriuris 3.
Cessons donc de nous laisser tromper plus longtemps à cette amie inconstante, qui ne nous peut peut cacher elle-même ses faiblesses insupportables. Mais comme les voluptés s'opposent à cette rupture, et que, pour empêcher ce dégoût, elles nous promettent de tempérer les amertumes de cette vie par leurs flatteuses douceurs, faisons un second sacrifice, et immolons à Dieu l'amour des plaisirs avec Anne la prophétesse.
SECOND POINT
C'est un précepte du Sage de s'abstenir des eaux étran-
1 En marge, le texte de S. Augustin : Clamât tibi? Fœila sum, et tu amas : Clamât: Volatica sum, et tu sequi conaris. Serm. cccu, (i.
2 Ibid.
3 Ibid. 4 .
« gères. Buvez, dit-il, de votre puits et pienez l'eau dans « votre fontaine : » Bibe aquarn de cisterna tua et fluenta putei tui 4. Ces paroles simples, mais mystérieuses, s'adressent, si je ne me trompe, à l'âme raisonnable faite à l'image de Dieu. Elle boit d'une eau étrangère, lorsqu'elle va puiser le plaisir dans les objets de ses sens; et le Sage lui veut faire entendre qu'elle ne doit pas sortir d'ellemême, ni aller détourner de quelque montagne écartée les eaux, puisqu'elle a en son propre fonds une source immortelle et inépuisable.
Il faut donc entendre, messieurs, cette belle et sage pensée. La source du véritable plaisir, qui fortifie le cœur de l'homme, qui l'anime dans ses desseins et le console dans ses disgrâces, ne doit pas être cherchée hors de nous, ni attirée en notre âme par le ministère des sens; mais elle doit jaillir au dedans du cœur, toujours pleine, toujours abondante. Et la raison, chrétiens, se prend de la nature de l'âme, qui ayant sans doute ses sentiments propres, a aussi par conséquent ses plaisirs à part; et qui étant seule capable de se réunir à l'origine du bien et à la bonté primitive, qui n'est autre chose que Dieu, ouvre en ellemême, en s'y appliquant, une source toujours féconde de plaisirs réels, lesquels certes quiconque a goûtés, il ne peut presque plus goûter autre chose, tant le goût en est délicat, tant la douceur en est ravissante.
D'où vient donc que le sentiment de ces plaisirs immortels est si fort éteint dans les hommes? Qui a mis à sec, qui a corrompu, qui a détourné cette belle source? d'où vient que notre âme ne sent presque plus par les facultés qui lui sont propres, par la raison, par l'intelligence, et que rien ne la touche ni ne la délecte, que ce que ses sens lui présentent? Et en effet, cbrétiens, chose étrange, mais trop véritable ! quoique ce soit à l'esprit de connaître la
1 Prov. \, 15.
vérité, ce qui ne se connaît que par l'esprit nous paraît un songe. Nous voulons voir, nous voulons sentir, nous voulons toucher. Si nous écoutions la raison, si elle avait en nous quelque autorité, avec quelle clarté nous feraitelle connaître que ce qui est dans la matière n'a qu'une ombre d'être qui se dissipe, et que rien ne subsiste véritablement, effectivement, que ce qui est dégagé de ce principe de mort? Et nous sommes au contraire si aveugles et si malheureux, que ce qui est immatériel nous semble un fantôme ; ce qui n'a point de corps, une illusion; ce qui est invisible, une pure idée, une invention agréable. 0 Dieu, quel est ce désordre! et comment avons-nous perdu le premier honneur de notre nature en nous rangeant a la ressemblance des animaux muets et déraisonnables? N'en recherchons point d'autre cause : nous nous sommes attiré nous-mêmes un si grand malheur ; nous avons voulu goûter les plaisirs sensibles, nous avons perdu tout le goût des plaisirs célestes; et il est arrivé, dit saint Augustin, par un grand et terrible changement, que « l'homme, qui devait « être spirituel même dans la chair, devient tout charnel « même dans l'esprit : » Qui... futurus fuerat et jam carne spiritalis; factus est etiam mente cornalis l.
Méditons un peu cette vérité, et confondons-nous devant notre Dieu dans la connaissance de nos faiblesses. Oui, créature chérie, homme que Dieu a fait à sa ressemblance, tu devais être spirituel même dans le corps, parce que ce corps que Dieu t'a donné devait être régi par l'esprit : et qui ne sait que celui qui est régi participe en quelque sorte à la qualité du principe qui le meut et qui le gouverne, par l'impression qu'il en reçoit? Mais, ô changement déplorable ! la chair a pris le régime, et l'âme est devenue toute corporelle. Car qui ne voit par expérience que la raison, ministre des sens et appliquée tout
1 De Civ. Dei, lib. xiv, cap. xv.
entière à les servir, emploie toute son industrie à raffiner leur goût, à irriter leur appétit, à leur assaisonner leurs objets, et ne se peut déprendre elle-même de ces pensées sensuelles?
Ce n'est pas que nous ne fassions quelques efforts, et qu'il n'y ait de certains moments dans lesquels, à la faveur d'un léger dégoût, il nous semble que nous allons rompre avec les plaisirs. Mais disons ici la vérité : nous ne rompons pas de bonne foi. Apprenons, messieurs, à nous connaître. Il est de certains dégoûts qui naissent d'attache profonde; il est de certains dégoûts qui ne vont pas à rejeter les viandes, mais à les demander mieux préparées. 0 raison, tu crois être libre dans ces petits moments de relâche, où il semble que la passion se repose : tu murmures cependant contre les plaisirs déréglés, tu loues la vertu et l'honnêteté, la modération et la tempérance ; mais la moindre caresse des sens te fait bientôt revenir à eux, ce qui montre trop clairement combien notre engagement est intime, et dissipe ces beaux sentiments que l'amour de la vertu avait réveillés : Redactus su m in nihilum: abstulisti, quasi ventus, desîderium meum, et velut nubes perlransiît salas mea * ; « Tous mes bons desseins s'en vont en fumée, a les pensées de mon salut ont passé en mon esprit comme « un nuage, et ces grandes résolutions ont été le jouet des « vents. »
Telle est la maladie de notre nature ; mais maintenant, messieurs, voici le remède. Voici le sauveur Jésus, nouvel homme et nouvel Adam, qui vient détacher en nous l'amour des plaisirs sensibles. Que si l'amour des plaisirs est si fort inhérent à nos entrailles, il faut un remède violent pour le détacher. C'est pourquoi ce nouvel Adam ne s'approche pas comme le premier d'un arbre fleuri et délectable, mais d'un arbre terrible et rigoureux. Il est venu à
1 Job, xxx, 15.
POl'R LA PURIFICATION DE LA S. VIERGE. 303
cet arbre, non pour y voir un objet « plaisant a la vue, « et y cueillir un fruit agréable au goût, » bonitm ad vescendum, et pulchrum oculis, mpectuqtie delectabile1, mais pour n'y voir que l'horreur et n'y goûter que de l'amertume ; afin que ses clous, ses épines, ses blessures et ses douleurs fissent une sainte violence aux flatteries de nos sens et à l'attache trop passionnée de notre âme.
Ce qu'il accomplit sur la croix, il le commence aujourd'hui dans le temple. Considérez cet enfant si doux, si aimable, dont le regard et le souris attendrit tous ceux qui le voient ; à combien de plaies, à combien d'injures, à combien de travaux il se consacre ! Hic positus est in ruinant et in reswTectionem multorum, et in signum cui contvadicetur 2 : «Il est mis pour être en butte, dit le saint vieil- « lard, à toutes sortes de contradictions. » Aussitôt qu'il commencera de paraître au monde, on empoisonnera toutes ses pensées, on tournera à contre-sens toutes ses paroles. Ah! qu'il souffrira de maux et qu'il sera contredit! dans tous ses enseignements, dans tous ses miracles, dans ses paroles les plus douces, dans ses actions les plus innocentes: par les princes, par les pontifes, par les citoyens, par les étrangers, par ses amis, par ses ennemis, par ses envieux et par ses disciples. A quoi êtes-vous né. petit enfant, et quelles misères vous sont réservées! mais vous les souffrez déjà par impression ; et votre prophète a raison de vous appeler « l'homme de douleurs, l'homme « savant en infirmités, » virum dolonnn et scientem infirmitatem 3 : parce que si vous savez tout par votre science divine, par votre expérience particulière vous ne saurez que les maux, vous ne connaîtrez que les peines : virum dolorum .
1 Genêt, m, G.
2 Luc. il, :ii.
8 ha. lui, 3.
Mais ce Dieu qui se dévoue aux douleurs pour l'amour de nous, demande aussi, chrétiens, que nous lui sacrifiions l'amour des plaisirs ; car il faut appliquer à notre mal le remède qu'il nous présente. Et c'est pourquoi, dans le même temps qu'il s'offre pour notre salut à toutes sortes de peines, il fait paraître à nos yeux cette veuve si mortifiée, qui nous apprend l'application de ce remède admirable. La voyez-vous, chrétiens, cette Anne si renommée, cette perpétuelle pénitente exténuée par ses veilles, et consumée par ses jeûnes? elle est indignée contre ses sens, parce qu'ils tâchent de corrompre par leur mélange la source des plaisirs spirituels ; elle veut aussi troubler à son tour ces sens gâtés par la convoitise, source des plaisirs déréglés. Et parce que l'esprit affaibli ne peut plus surmonter les fausses douceurs parle seul amour des plaisirs célestes, elle appelle la douleur à son secours ; elle emploie les jeûnes, les austérités, les mortifications de la pénitence, pour étourdir en elle tout le sentiment des plaisirs mortels après lesquels soupire notre esprit malade.
Si nous n'avons pas le courage de les attaquer avec elle jusques au principe, modérons-en du moins les excès damnables ; marchons avec retenue dans un chemin si glissant ; prenons garde qu'en ne pensant qu'à nous relâcher, nous n'allions à l'emportement; fuyons les rencontres dangereuses et ne présumons pas de nos forces, parce que, comme dit saint Ambroise, on ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut employer contre soimême : Causam peccati fuge, nemo enim diu fortis est [confina seipsum] *.
Et ne nous persuadons pas que nous vivions sans plaisir, pour entreprendre [de] le transporter du corps à l'esprit, de la partie terrestre et mortelle à la partie divine
1 Apol xi, David, cap. m, n° 12.
et incorruptible. C'est là, au contraire, dit Tertullien,
qu'il se forme une volupté toute céleste, du mépris des voluptés sensuelles : Quœ major voluptas, quam fastidium ipsius voluptatis l ? Qui nous donnera, chrétiens, que nous sachions goûter ce plaisir sublime, plaisir toujours égal, toujours uniforme, qui naît non du trouble de l'âme, mais de sa paix ; non de sa maladie, mais de sa santé ; non de ses passions, mais de son devoir ; non de la ferveur inquiète ettoujours changeante desesdésirs,maisdelarectitudeimmuable de sa conscience ? Que ce plaisir est délicat ! qu'il est digne d'un grand courage, et qu'il est digne principalement de ceux qui sont nés pour commander? Car si c'est quelque chose de si agréable d'imprimer le respect par ses regards, et [de] porter dans les yeux et sur le visage un caractère d'autorité, combien plus de conservera la raison cet air de commandement avec lequel elle est née; cette majesté intérieure qui modère les passions, qui lient les sens dans le devoir, qui calme par son aspect tous les mouvements séditieux, qui rend l'homme maître en lui-même ! Mais pour être maître en soi-même, il faut être soumis à Dieu : c'est ma troisième partie.
TROISIÈME POINT
La sainte et immuable volonté de Dieu, à laquelle nous devons l'hommage d'une dépendance absolue, se déclare à nous en deux manières ; et Dieu nous fait connaître ce qu'il veut de nous, par les commandements qu'il nous fait et par les événements qu'il nous envoie. Car comme il est tout ensemble et la règle immuable de l'équité et le principe universel de tout l'être, il s'ensuit nécessairement que rien n'est juste que ce qu'il veut, et que rien n'arrive que ce qu'il ordonne ; de sorte que les préceptes
De Sped., n° 29.
qui prescrivent tout ce qu'il faut faire, et l'ordre des événements qui comprend tout ce qui arrive, reconnaissent également pour première cause sa volonté souveraine.
C'est donc, messieurs, en ces deux manières que Dieu règle nos volontés par la sienne ; parce qu'y ayant deux choses à régler en nous, ce que nous avons à pratiquer et ce que nous avons à souffrir, il propose dans ses préceptes ce qu'il lui plaît qu'on pratique, il dispose par les événements ce qu'il veut que l'on endure, et ainsi, par ces deux moyens, il nous range parfaitement sous sa dépendance. Mais notre liberté toujours rebelle s'oppose sans cesse à Dieu, et combat directement ces deux volontés: celle qui règle nos mœurs, en secouant ouvertement le joug de sa loi; celle qui conduit les événements, en s'abandonnant aux murmures, aux plaintes, à l'impatience dans les accidents fâcheux de la vie. Et pourquoi ces murmures inutiles dans des choses résolues et inévitables ; si ce n'est que l'audace humaine, toujours ennemie de la dépendance, s'imagine faire quelque chose de libre, quand, ne pouvant éluder l'effet, elle blâme du moins la disposition, et que, ne pouvant être la maîtresse, elle fait la mutine et l'opiniâtre ?
Prenons, mes frères, d'autres sentiments : considérons aujourd'hui le Sauveur pratiquant la loi, le Sauveur abandonnant à son Père toute la conduite de sa vie; et à l'exemple de ce Fils unique, nous qui sommes aussi les enfants de Dieu, nés pour obéir à ses volontés, adorons dans ses préceptes les règles immuables de sa justice, regardons dans les événements les effets visibles de sa toute-puissance. Apprenons dans ceux-là ce qu'il veut que nous pratiquions avec fidélité, et reconnaissons dans ceux-ci ce qu'il veut que nous endurions avec patience.
Et pour ôter tout prétexte à notre rébellion, toute excuse à notre lâcheté, toute couleur à notre indulgence,
POUR U PURIFICATION DE LÀ S. VIERGE. 30<l
la bienheureuse Marie, toujours humble et obéissante, recevant cet exemple de son cher Fils, le donne aussi publiquement à tous les fidèles. Elle porte le joug d'une loi servile, de laquelle, comme nous apprend la théologie, elle était formellement exceptée ; et quoiqu'elle soit plus pure et plus éclatante que les rayons du soleil, elle vient se purifier dans le temple. Mais le temps ne me permet pas de vous décrire plus amplement cette obéissance. Voici le grand sacrifice. C'est ici qu'il nous faut apprendre à soumettre à Dieu tout l'ordre de notre vie, toute la conduite de nos affaires, toutes les inégalités de notre fortune. Voici un spectacle digne de vos yeux, et digne de l'admiration de toute la terre.
« Cet enfant, dit Siméon à la sainte Vierge, est établi « pour la ruine et pour la résurrection de plusieurs. Il est (( posé comme un signe auquel on contredira, et votre « [âme] sera percée d'un glaive. » Paroles effroyables pour une mère ! Je vous prie, messieurs, de les bien entendre. Il est vrai que ce bon vieillard ne lui propose rien en particulier de tous les travaux de son Fils, mais ne vous persuadez pas que ce soit pour épargner sa douleur : au contraire, c'est ce qui la porte au dernier excès, en ce que, ne lui disant rien en particulier, il lui laisse à appréhender toutes choses. Car est-il rien de plus rude ni de plus affreux que cette cruelle suspension d'une âme menacée d'un mal extrême, sans qu'on lui explique ce que c'est? C'est là que cette pauvre âme confuse, étonnée, pressée et attaquée de toutes parts, qui ne voit de toutes parts que des glaives pendant sur sa tête, qui ne sait de quel côté elle se doit mettre en garde, meurt en un moment de mille morts. C'est là que la crainte, toujours ingénieuse pour se tourmenter elle-même, ne pouvant savoir sa destinée, ni le mal qu'on lui prépare, va parcourant tous les maux pour faire son supplice de tous : si bien
qu'elle souffre toute la douleur que donne une prévoyance assurée, avec toute cette inquiétude importune, toute l'angoisse et l'anxiété qu'apporte une juste frayeur, qui doute encore et ne sait à quoi se résoudre.
Dans cette cruelle incertitude, c'est une espèce de repos que de savoir de quel coup il faudra mourir : et saint Augustin a raison de dire, « qu'il est moins dur, sans « comparaison, de souffrir une seule mort que de les ap- « préhender toutes : » Longe satius est unam perpeti moriendo, quam omnes timere vivendo *. Tel est l'état de la sainte Vierge, et c'est ainsi qu'on la traite. 0 Dieu, qu'on ménage peu sa douleur 1 Pourquoi la frappez-vous de tant d'endroits? Ou ne lui dites rien de son mal, pour ne la tourmenter point par la prévoyance; ou dites-lui tout son mal, pour lui en ôter du moins la surprise. Chrétiens, il n'en sera pas de la sorte. On lui annoncera son mal de bonne heure, afin qu'elle le seute longtemps ; on ne lui dira pas ce que c'est, de peur d'ôter à la douleur la secousse violente que la surprise y ajoute. Ce qu'elle a ouï confusément du bon Siméon, ce qui a déchiré le cœur et ému toutes les entrailles de cette mère, elle le verra sur la croix plus horrible, plus épouvantable, qu'elle n'avait pu se l'imaginer. 0 prévoyance, ô surprise, ô ciel, ô terre, ô nature, étonnez-vous de cette circonstance ! Ce qu'on lui prédit lui fait tout craindre ; ce qu'on exécute lui fait tout sentir : voyez cependant sa tranquillité par le miracle de son silence. Sa crainte n'est pas curieuse, sa douleur n'est pas impatiente. Ni elle ne s'informe de l'avenir, ni elle ne se plaint du mal présent; et elle nous apprend par cet exemple les deux actes de résignation par lesquels nous nous devons immoler à Dieu : se préparer de loin à tout ce qu'il veut, se soumettre humblement à tout ce qu'il fait.
Après cela, chréLiens, qu'est-il nécessaire que je vous
1 De Civit. Dei, lib. I, cap. xi.
POUR LA PURIFICATION DE LA S. VlKHGE. 311
exhorte à offrir à Dieu ce grand sacrifice? Marie vous parle assez fortement. C'est elle qui vous invite à ne sortir point de ce lieu sans avoir consacré à Dieu ce que vous avez de plus cher. Est-ce un époux? est-ce un fils? et serait-ce quelque chose de plus grand et de plus précieux qu'un royaume? ne craignez point de l'offrir à Dieu. Vous ne le perdrez pas en le remettant entre ses mains. Il le conservera au contraire avec une bonté d'autant plus soigneuse, que vous le lui aurez déposé avec une plus entière confiance: lutius habiturà quem Domino commendasset l.
C'est la grande obligation du chrétien, de s'abandonner tout entier à la sainte volonté de Dieu : et plus on est indépendant, plus on doit être à cet égard dans la dépendance. C'est la loi de tous les empires, que ceux qui ont cet honneur de recevoir quelque éclat de la majesté du prince, ou qui ont quelque partie de son autorité entre leurs mains, lui doivent une obéissance plus ponctuelle et une fidélité plus attentive à [leur] devoir ; parce que, étant les instruments principaux de la domination souveraine, ils doivent s'unir plus étroitement à la cause qui les applique. Si cette maxime est certaine dans les empires du monde et selon la politique de la terre, elle l'est beaucoup plus encore selon la politique du ciel et dans l'empire de Dieu ; si bien que les souverains qu'il a commis pour régir ses peuples doivent être liés immuablement aux dispositions de sa providence plus que le reste des hommes.
11 n'est pas expédient à l'homme de ne voir rien audessus de soi : un prompt égarement suit cette pensée, et la condition de la créature ne porte pas celte indépendance. Ceux donc qui ne découvrent rien sur la terre qui puisse leur faire loi, doivent être d'autant plus préparés à la recevoir d'en haut. S'ils font la volonté de Dieu, je ne craindrai point de le dire : non-seulement leurs sujets,
1 S. Paulin., Lpist. ad Sever., n° 9.
mais Dieu même s'étudiera à faire la leur; car il a dit par son prophète, qu'il « fera la volonté de ceux qui le crai- « gnent : » Voluntatem timentium se faciet l.
Sire, Votre Majesté rendra compte à Dieu de toutes les prospérités de son règne, si vous n'êtes aussi fidèle à faire ses volontés comme il est soigneux d'accomplir les vôtres. Que si Votre Majesté regarde ses peuples avec amour comme les peuples de Dieu, sa couronne comme un présent de sa providence, son sceptre comme l'instrument de ses volontés : Dieu bénira votre règne, Dieu affermira votre trône comme celui de David et deSalomon; Dieu fera passer Votre Majesté d'un règne à un règne, d'un Irône à un trône, mais trône bien plus auguste et règne bien plus glorieux, qui est celui de l'éternité que je vous souhaite, au [nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Amen).
1 Ps. CXL1V, 10.
DEUXIÈME SERMON
pour le jour
PRÊCHÉ A LA COUR l.
Nécessité des lois : soumission qui leur est due. Dépendance dans laquelle nous devons vivre à l'égard de Dieu et des ordres de sa providence.
Postquam impleti suntdies pur»
gationis ejus secundum legem Moysi, tulerunt illum in Jérusalem, ut sisterent eum Domino, sieut scriptum est in lege Domini.
Le temps de la purification de Marie étant accompli selon la loi de Moïse, ils portèrent l'enfant à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur, ainsi qu'il est écrit en la loi de Dieu, Luc. n, 2*2, 23.
Un grand empereur 2 a prononcé qu'il n'y a rien de plus royal ni de plus majestueux qu'un prince qui se reconnaît soumis aux lois, c'est-à-dire, à la raison même : et certes le genre humain ne peut rien voir de plus beau, que la justice dans le trône 5 et on ne peut rien penser de plus grand ni de plus auguste que cette noble alliance de la puissance et de la raison, qui fait concourir heureusement à l'observance des lois et l'autorité et l'exemple.
1 Le 2 février 16GG, à Saint-Germain en Lave.
'- Théodose. L. Digna, Cod. Justin, lib. 1, Titul. xiv, Leg. îv.
Que si c'est un si beau spectacle qu'un prince obéissant à la loi, combien est plus admirable celui d'un Dieu qui s'y soumet ! Et pouvons-nous mieux comprendre ce que nous devons aux lois, qu'en voyant dans le mystère de cette journée un Dieu fait homme s'y assujettir, pour donner à tout l'univers l'exemple d'obéissance? Merveilleuse conduite de Dieu! Jésus-Christ venait abolir la loi de Moïse par une loi plus parfaite; néanmoins, tant qu'elle subsiste, il révère si fort le nom et l'autorité de la loi, qu'il l'observe ponctuellement, et la fait observer à sa sainte mère. Combien plus devons-nous garder les sacrés préceptes de l'Évangile éternel qu'il est venu établir, plus encore par son sang que par sa doctrine !
Je ne pense pas, chrétiens, pouvoir rien faire de plus convenable à la fête que nous célébrons, que de vous montrer aujourd'hui combien nous devons dépendre de Dieu et de ses ordres suprêmes; et je croirai pouvoir vous persuader une obéissance si nécessaire, pourvu que la sainte Vierge, qui nous en donne l'exemple, nous accorde aussi son secours, que nous lui allons demander par les paroles de l'ange : Ave.
Parmi tant de lois différentes auxquelles notre nature est assujettie, si nous voulons établir une conduite réglée, nous devons reconnaître, avant toutes choses, qu'il y a une loi qui nous dirige, une loi qui nous entraîne, et une loi qui nous tente et qui nous séduit. Nous voyons dans les Écritures et dans les commandements divins, la loi de justice qui nous dirige : nous éprouvons tous les jours dans le cours de nos affaires, dans leurs conjectures inévitables, dans toutes les suites malheureuses de notre mortalité, une loi comme fatale de la nécessité qui nous entraîne : enfin nous ressentons en nous-mêmes et dans nos membres mortels un attrait puissant et impérieux qui séduit nos sens et notre raison ; et cet attrait, qui nous pousse au mal
avec tant de force, est appelé par l'Apôtre l « la loi de « péché, » qui est une continuelle tentation à la fragilité humaine.
Ces trois différentes lois nous ohligent aussi, chrétiens, à trois pratiques différentes : car, pour nous rendre fidèles à notre vocation et à la grâce du christianisme, il faut nous laisser conduire au commandement qui nous dirige, nous élever par courage au-dessus des nécessités qui nous accablent; enfin, résister avec vigueur aux attraits des sens qui nous trompent. C'est ce qui nous est montré clairement dans l'Évangile que nous traitons, et dans le mystère de cette journée . Jésus-Christ et la sainte Yierge , Siméon, ce vénérable vieillard, et Anne, cette sainte veuve, semblent ne paraître en ce jour, que pour donner aux fidèles toutes les instructions nécessaires au sujet de ces trois lois que j'ai rapportées. Le Sauveur et sa sainte mère se soumettent aux commandements que Dieu a donnés à son peuple. Siméon, vieillard courageux et détaché de la vie, en subissant sans se troubler la loi de la mort, se met au-dessus des nécessités qui accablent notre nature, et nous apprend à les regarder comme des lois souveraines auxquelles nous devons nous accommoder. Enfin, Anne pénitente et mortifiée nous fait voir dans ses sens domptés la loi du péché vaincu. Exemples puissants et mémorables, qui me donnent occasion de vous faire voir aujourd'hui combien nous devons être soumis à la loi de la vérité qui nous règle; quel usage nous devons faire de la loi de la nécessité qui nous entraîne ; comment nous devons résister à l'attrait du mal qui nous tente, et à la loi du péché qui nous tyrannise.
TREMIER POINT.
Le nom de liberté est le plus agréable et le plus doux,
1 Hnm. vu, 23.
mais tout ensemble le plus décevant et le plus trompeur de tous ceux qui ont quelque usage dans la vie humaine. Les troubles, les séditions, le mépris des lois, ont toujours ou leur cause ou leur prétexte dans l'amour de la liberté. Il n'y a aucun bien de la nature dont les hommes abusent davantage que de leur liberté, ni rien qu'ils connaissent moins que la franchise, encore qu'ils la désirent avec tant d'ardeur. J'entreprends de vous l'aire voir que nous perdons notre liberté en la voulant trop étendre; que nous ne savons pas la conserver, si nous ne savons aussi lui donner des bornes ; et enfin, que la liberté véritable c'est d'être soumis aux lois.
Quand je vous parle, messieurs, de la liberté véritable, vous devez entendre par là qu'il y en a aussi une fausse; et c'est ce qui paraît clairement dans ces paroles du Sauveur : Si vos Filius liberaverit, tune vere liberi eritis ' : « Vous serez vraiment libres, dit-il, quand je vous aurai a affranchis. » Quand il dit que nous serons vraiment libres, il a dessein de nous faire entendre qu'il y a une liberté qui n'est qu'apparente ; et il veut que nous aspirions, non à toute sorte de franchise, mais à la franchise véritable, à la liberté digne de ce nom : c'est-à-dire, à celle qui nous est donnée par sa grâce et par sa doctrine : tune vere liberi eritis. C'est pourquoi nous ne devons pas nous laisser surprendre par le nom ni par l'apparence de la liberté. Il faut ici nous rendre attentifs à démêler le vrai d'avec le faux; et pour le faire nettement et distinctement, je remarquerai, chrétiens, trois espèces de liberté, quenous pouvons nous figurer dans les créatures: la première, c'est la liberté des animaux ; la seconde, c'est la liberté des rebelles ; la troisième, c'est la liberté des sujets et des enfants. Les animaux semblent être libres, parce qu'on ne leur prescrit aucunes lois; les rebelles s'i-
1 Joan. vin, 36.
maginent l'être, parce qu'ils secouent le joug des lois ; les sujets et les enfants de Dieu le sont en effet, parce qu'ils se soumettent humblement à la sainte autorité des lois. Telle est la liberté véritable; et il nous sera aisé de l'établir solidement par la destruction des deux autres.
Et premièrement, chrétiens, pour ce qui regarde cette liberté dont jouissent les animaux, j'ai honte de l'appeler de la sorte et de ravilir jusque-là un si beau nom. Il est vrai qu'ils n'ont pas de lois qui répriment leurs appétits, ou dirigent leurs mouvements; mais c'est qu'ils nJont pas d'intelligence qui les rende capables d'être gouvernés par la sage direction des lois : ils vont où les pousse un instinct aveugle, sans conduite et sans jugement; et appelleronsnous liberté un emportement brut et indocile, incapable de raison et de discipline? À Dieu ne plaise, ô enfants d'Adam, ô créatures raisonnables que Dieu a formées à son image ; à Dieu ne plaise, encore une fois, qu'une telle liberté vous agrée, et que vous consentiez jamais d'être libres d'une manière si basse ! Et toutefois, chrétiens, qu'entendons-nous tous les jours dans la bouche des hommes du monde? ne sont-ce pas eux qui trouvent toutes les lois importunes, et qui voudraient les voir abolies, pour n'en recevoir que d'eux-mêmes et de leurs désirs déréglés ? Peu s'en faut que nous n'enviions aux animaux leur liberté, et que nous ne célébrions hautement le bonheur des bêtes sauvages, de ce qu'elles n'ont dans leurs désirs d'autres lois que leurs désirs mêmes; tant nous avons ravili l'honneur de notre nature !
Mais au contraire, messieurs, le docte Tertullien en avait bien compris la dignité, lorsqu'il a prononcé cette sentence, au second livre contre Marçion, qui est en vérité un chef-d'œuvre de doctrine et d'éloquence : « Il a « fallu, nous dit-il, que Dieu donnât des lois à l'homme, « non pour le priver de sa liberté, mais pour lui témoigner
a de 1'eslime; » Legem... bonitas erogavit, consulens homirii quo Deo adhœreret, ne non tam liber, quant abjectus videretvr. Et certes cette liberté de vivre sans lois eût été injurieuse à notre nature. Dieu eût témoigné qu'il méprisait l'homme, s'il n'eût pas daigné le conduire et lui prescrire l'ordre de sa vie : il l'eût traité comme les animaux auxquels il ne permet de vivre sans lois, que par le peu d'état qu'il en fait, et qu'il ne laisse libres de cette manière, dit le même Tertullien, que par mépris, œquandus famulis suis cœteris animalibus solutis a Deo et ex fastidio liberis l.
Quand donc les hommes se plaignent des lois qui leur ont été imposées, quand ils voudraient qu'on les laissât errer sans ordre et sans règle au gré de leurs désirs aveugles, « ils n'entendent pas, dit le saint psalmiste, quel est « l'honneur et la dignité de la nature raisonnable, puisce qu'ils veulent qu'on les compare et qu'on les mette en « égalité avec les animaux bruts, privés de raison : » Homo cum in honore esset non intellexit, cômparatus est jvmentis insipientibus 2. Et c'est ce prodigieux aveuglement que leur reproche avec raison un ami de Job, en ces termes : Yir vanns in super biam erigilur, et tanquam pitllum onagri se liberum natum putat 3 : <i L'homme vain et déraisonnable « s'emporte par une fierté insensée, et s'imagine être né « libre à la manière d'un animal fougueux et indompté. » En effet, quels sont vos sentiments, ô pécheurs aveugles, lorsque vous suivez pour toute règle votre humeur, votre passion, votre colère, votre plaisir, votre fantaisie égarée; lorsque vous ne faites que secouer le mors et regimber contre toutes les lois, sans vouloir souffrir ni qu'on vous retienne, ni qu'on vous enseigne, ni qu'on vous conduise ? n'est-ce pas sans doute que vous vous imaginez être nés
1 Lib. ii, udv. Marcion. n° 4.
* Ps. XLVIII, 21.
s Job, xi, 12.
libres, non à la manière des hommes, mais à celle des animaux, et encore les plus indomptés et les plus fougueux; sicut pullum onagri, qui n'endurent ni aucun joug, ni aucun frein, ni enfin aucun conducteur? 0 hommes, ce n'est pas ainsi que vous devez vous considérer. Vous êtes nés libres, je le confesse, mais certes votre liberté ne doit pas être abandonnée à elle-même ; autrement vous la verriez dégénérer en un égarement énorme. 11 faut vous donner des lois, parce que vous êtes capables de raison et dignes d'être gouvernés par une conduite réglée : Constitue, Douane, legislatorem super eos, ut sciant gentes quoniam hominessunt 1 : « 0 Seigneur, envoyez un législateur à votre a peuple; » donnez-lui premièrement un Moïse, qui leur apprenne leurs premiers éléments et conduise leur enfance : donnez-leur ensuite un Jésus-Christ, qui les enseigne dans l'âge plus mûr, et les mène à la perfection, « et ainsi vous ferez connaître que vous les traitez comme « des hommes ; » c'est-à-dire, comme des créatures que vous avez formées à votre image, et dont vous voulez aussi former les mœurs selon les lois de votre vérité éternelle. Que s'il est juste et nécessaire que Dieu nous donne des lois, confessez qu'il ne l'est pas moins, que notre volonté s'y soumette. C'est pour cela que la sainte Vierge nous montre aujourd'hui un si grand exemple d'une parfaite obéissance. Plus pure que les rayons du soleil, elle se soumet à la loi de la purification. Le Sauveur lui-même est porté au temple, parce que la loi le commande; et le Fils ne dédaigne pas d'être assujetti à la loi qui a été établie pour les serviteurs. A cet exemple, messieurs, n'aimons notre liberté que pour la soumettre à Dieu, et ne nous persuadons pas que ses saintes lois nous la ravissent. Ce n'est pas s'opposer à un fleuve, ni à la liberté de son cours, que de relever ses bords de part et d'autre, de peur
1 Px. IX, 21.
qu'il ne se déborde et ne perde ses eaux dans la campagne; au contraire c'est lui donner le moyen de couler plus doucement dans son lit, et de suivre plus certainement son cours naturel. Ainsi ce n'est pas perdre la liberté que de lui imposer des lois, de lui donner des bornes deçà et delà pour empêcher qu'elle ne s'égare : c'est l'adresser plus assurément à la voie qu'elle doit tenir : par une telle précaution on ne la gêne pas, mais on la conduit; on ne la force pas, mais on la dirige. Ceux-là la perdent, ceuxlà la détruisent qui détournent son cours naturel, c'està-dire, sa tendance au souverain bien.
Ainsi la liberté véritable, c'est de dépendre de Dieu : car qui ne voit que refuser son obéissance à l'autorité légitime de la loi de Dieu, ce n'est pas liberté, mais rébellion; ce n'est pas franchise, mais insolence? Ouvrons les yeux, chrétiens, et comprenons quelle, est notre liberté. La liberté nous est donnée, non pour secouer le joug, mais pour le porter avec honneur en le portant volontairement : la liberté nous est donnée, non pour avoir la licence de faire le mal, mais afin qu'il nous tourne à gloire de faire le bien ; non pour dénier à Dieu nos services, mais afin qu'il puisse nous en savoir gré. Nous sommes sous la puissance de Dieu beaucoup plus, sans comparaison, que la loi ne met les enfants sous la puissance paternelle. S'il nous a, dit Tertullien 1. comme émancipés en nous donnant notre liberté, et la disposition de notre choix, ce n'est pas pour nous rendre indépendants ; mais afin que notre soumission fût volontaire, afin que nous lui rendissions par choix ce que nous lui devons par obligation, et qu'ainsi nos devoirs tinssent lieu d'offrande, et que nos services fussent aussi des mérites. C'est pour cela, chrétiens, que la liberté nous était donnée.
Mais combien abusons-nous de ce don du ciel! et qu'un
1 Adv. Marcion. lib. n. n° G.
grand pape a raison de dire que l'homme « est étrangement « déçu par sa propre liberté, » sua in (Sternum libertate deceptus l ! Qu'est-ce à dire, que l'homme est déçu par sa liberté ; c'est qu'il n'a pas su distinguer entre la liberté et l'indépendance ; et il n'a pas vu que, pour être libre, il n'était pas souverain. L'homme est libre comme un sujet sous un prince légitime, et comme un fils sous la dépendance de l'autorité paternelle ; il a voulu être libre jusqu'à oublier sa condition et perdre entièrement le respect : c'est la liberté d'un rebelle, et non la liberté d'un enfant soumis et d'un fidèle sujet. Mais la souveraine puissance de celui contre lequel il se soulève, ne permet pas à ce rebelle de jouir longtemps de sa liberté licencieuse; car écoutez ce beau mot de saint Augustin: Autrefois, dit ce grand homme, j'ai voulu être libre de cette manière, j'ai contenté mes désirs, j'ai suivi mes passions insensées; mais, hélas ! ô liberté malheureuse ! en faisant ce que je voulais, j'arrivais où je ne voulais pas : Volens quo nollem perveneram -. Yoilà en ce peu de mots, messieurs, la commune destinée de tous les pécheurs.
En effet, considérez est homme trop libre dont je vous parlais tout à l'heure ; qui ne refuse rien à ses passions, ni même à ses fantaisies: il transgresse toutes les lois, il aime, il hait, il se venge suivant qu'il est poussé par son humeur, et laisse aller son cœur à l'abandon partout où le plaisir l'attire : il croit respirer un air plus libre en promenant deçà et delà ses désirs vagues et incertains; et il appelle liberté son égarement: à la manière des enfants, qui s'imaginent être libres lorsque, s'étant échappés de la maison paternelle, ils courent sans savoir où ils vont. Telle est la liberté de l'homme pécheur: il est libre, à son avis; il fait ce qu'il veut : mais que cette fausse liberté le
1 Innocent. I Ep. \\w, ad C'onc. Carth. Labb. t. ir, col. 12^5.
2 Confess. lib. vin, cap. v, t. i, col 1 if).
Lrompe! puisqu'en faisant ce qu'il veut, aveugle et malheureux qu'il est, il s'engage à ce qu'il veut le moins. Car, messieurs, dans un empire réglé et autant absolu qu'est celui de Dieu, l'autorité n'est pas sans force, et les lois ne sont pas désarmées; quiconque méprise leurs règlements, est assujetti à leurs peines: et ainsi ce rebelle inconsidéré qui éprouve sa liberté contre Dieu, et l'exerce insolemment par le mépris de ses saintes et terribles lois ; pendant qu'il fait ce qu'il veut, attire sur lui nécessairement ce qu'il doit le plus avoir en horreur, la damnation, la mort éternelle, la juste et impitoyable vengeance d'un Tout- Puissant méprisé. Cesse donc, ô sujet rebelle et téméraire prévaricateur de la loi de Dieu! cesse de nous vanter désormais ta liberté malheureuse que tu ne peux pas soutenir contre le Souverain que tu offenses, et reconnais au contraire que tu forges toi-même tes fers par l'usage de la liberté dissolue, que tu mets un poids de fer sur ta tête que tu ne peux plus secouer, et qu'enfin tu seras réduit à une servitude éternelle, en voulant étendre trop loin les folles prétentions de ta vaine et ridicule indépendance.
Par conséquent, chrétiens, vivons dépendants de Dieu ; etcroyons que, sinous osons mépriserses lois, notreaudace ne sera pas impunie. Car si l'A pôtre a raison de dire que nous devons craindre le prince et le magistrat, « parce que ce « n'est pas en vain qu'il porte l'épée : » Non enim sine causa gladium portât l ; combien plus devons-nous penser que ce n'est pas en vain que Dieu est juste; que ce n'est pas en vain qu'il est tout- puissant; que ce n'est pas en vain qu'il lance la foudre, ni qu'il fait gronder son tonnerre ! Nous avons ici l'honneur de parler devant les puissances souveraines : apprenons notre devoir envers Dieu par celui que nous rendons à ses images. Qui de nous ne
1 Rom. xiii, 4.
fait pas sa loi de la volonté du prince? ne mettons-nous pas notre gloire à lui obéir, à prévenir même ses commandements, à exposer notre vie pour son service? qu'ayons-nous de plus précieux que les occasions de signaler notre obéissance? Tous ces sentiments sont très-justes, tous ces devoirs, légitimes. Le prince n'a que Dieu audessus de soi, après Dieu il est le premier; il a en main sa puissance, il exerce sur nous son autorité. Mais enfin il n'est pas juste que le sujet de Dieu soit mieux obéi que Dieu même, et la seconde Majesté, mieux servie et plus révérée que la première. 11 est vrai que quiconque offense le prince ne le fait pas impunément. Le prince a le glaive en main pour se faire craindre; on ne lui résiste pas. Il découvre, dit Salomon, les plus secrètes intrigues, « les « oiseaux du ciel lui rapportent tout1, » et vous diriez qu'il devine : tant il est malaisé de lui rien cacher : Ùivinutio in labiis régis, dit le même Salomon'2. Après il étend ses bras, et il déterre ses ennemis du fond des abîmes où ils cherchaient contre lui un vain asile : sa présence les déconcerte, son autorité les accable. Que si, dans cette faiblesse de notre mortalité, nous y voyons subsister une force si redoutable, combien plus devons-nous trembler devant la souveraine majesté du Dieu vivant et éternel 1 Car enfin la plus grande puissance qui soit dans le monde peutelle, après tout, s'étendre plus loin que d'ôter la vie à un homme? Eh! messieurs, est-ce donc un si grand effort que de faire mourir un mortel, et de hâter de quelques moments une vie qui se précipite d'elle-même? Si donc nous craignons celui qui, ayant fait mourir le corps, a épuisé son pouvoir et mis à bout sa vengeance par son propre usage; « combien plus, dit le Sauveur3, doit-on
i Eccles. x, 20.
2 Prov. xvi, 10.
3 Mutth. x, 28.
« redouter celui qui peut envoyer et l'âme et le corps dans « une gêne éternelle ! »
Cependant, ô aveuglement ! non-seulement nous lui résistons, mais encore nous prenons plaisir à lui résister. Étrange dépravation, et révolte insupportable contre Dieu! ses lois qui sont posées pour servir de bornes a nos désirs déréglés les excilent et les fortifient. N'est-il pas vrai, chrétiens, moins une chose est permise, plus elle a d'attraits ; le devoir est une espèce de supplice ; ce qui plaît par raison ne plaît presque pas : ce qui est dérobé à la loi nous semble plus doux ; les viandes défendues nous paraissent plus délicieuses durant le temps de pénitence : la défense est un nouvel assaisonnement qui en relève le goût; « Ainsi le péché nous trompe par une fausse dou- « ceur; parce qu'il nous paraît d'autant plus agréable, « qu'il est moins permis : » Fallit peccatum fallaci dulcedine... cum tanto magis libet, quanto minus licet l. Il semble que nous nous irritions contre la loi, de ce qu'elle contrarie nos désirs : et que nous prenions plaisir à notre tour à la contrarier par une espèce de dépit : tellement que nous vouloir contenir par la discipline, c'est nous faire déborder avec plus d'excès, et précipiter plus violemment notre liberté indocile et impatiente. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre, que «le péché prend occasion du précepte pour « nous tromper ; » c'est-à-dire, pour nous tenter davantage et plus dangereusement : Peccatum, occasione accepta per mandat um, seduxit me 2. O Dieu, quel est donc notre égarement! et combien est éloignée l'arrogance humaine de l'obéissance qui vous est due ; puisque même l'autorité de votre précepte nous est une tentation pour le violer I
Paraissez, ô très-sainte Yierge ! paraissez, ô divin Jésus! et fléchissez par votre exemple nos cœurs indomptables.
1 De Quœst. ad Simplic. lib. i, t. m, col. 83, 8-i.
2 Rom. vu, 11.
POUR L\ PURIFICATION DE LA S. VIERGE. 32o
(Jui peut être exempt d'obéir, puisqu'un Dieu même se soumet ? Quel prétexte pouvons-nous trouver pour nous dispenser de la loi, après que la Vierge même se purifie, et ne croit point être excusée, par sa pureté angélique, d'une observance qui lui est si peu nécessaire? Si la loi qui a été donnée par le ministère de Moïse, qui n'était que le serviteur, demande une telle exactitude, combien ponctuellement devons-nous garder celle que le Fils lui-même nous a établie ! Après ces raisons, après ces exemples, notre lâcheté n'a plus d'excuse, et notre rébellion n'a plus de prétexte. Baissons humblement la tête; et non contents de nous disposer à faire ce que Dieu veut, consentons de plus, chrétiens, qu'il fasse de nous ce qu'il lui plaira. C'est ce que j'ai à vous proposer dans ma seconde partie, que je joindrai-, pour abréger ce discours, avec la troisième dans une même suite.de raisonnement ; et je les établirai toutes deux par les mêmes preuves.