SECOND ET TROISIÈME POINT
Parmi les choses que Dieu veut de nous, il faut remarquer, messieurs, cette différence, qu'il y en a quelquesunes dont il veut que l'exécution dépende de notre choix, et aussi qu'il y en a d'autres où, sans aucun égard à nos volontés, il agit lui-même souverainement par sa puissance absolue. Par exemple, Dieu veut que nous soyons justes, que nous soyons droits, modérés dans nos désirs, sincères dans nos paroles, équitables dans nos actions, prompts à pardonner les injures, et incapables d'en faire à personne. Mais dans ces choses qu'il veut de nous, et dans les autres semblables qui comprennent la pratique de ses saintes lois, il ne force point notre liberté. Il est vrai que si nous sommes désobéissants, nous ne pouvons empêcher qu'il ne nous punisse ; mais toutefois il est en nous de n'obéir v. 19
pas. Dieu met entre nos mains ia vie et la mort, et nous laisse le choix de l'une et de l'autre. C'est ainsi qu'il demande à l'homme l'obéissance aux préceptes, comme un effet de son choix et de sa propre détermination. Mais il n'en est pas de la sorte des événements divers qui décident de notre fortune et de notre vie : il en ordonne le cours par de secrètes dispositions de sa providence éternelle, qui passent notre pouvoir, et même ordinairement notre prévoyance; si bien qu'il n'y a aucune puissance capable d'en arrêter l'exécution, conformément à cette parole d'Isaïe : a Mes pensées ne sont pas vos pensées : autant « que le ciel est éloigné de la terre, autant mes pensées « sont-elles au-dessus des vôtres l ; » et encore cet autre oracle du même prophète : « Toutes mes volontés seront « accomplies, et tous mes desseins auront leur effet, dit « le Seigneur tout-puissant : » Consilium meum stabit, et omnis voluntas mea pet a.
Quand je considère la cause de celte diversité, je trouve que Dieu étant notre souverain, il n'est pas juste, messieurs, qu'il laisse tout à. notre disposition, ni qu'il nous rende maîtres absolus de ce qui nous touche et de nousmêmes. Il est juste au contraire que l'homme ressente qu'il y a une force majeure à laquelle il faut céder. C'est pourquoi s'il y a des choses qu'il veut que nous fassions par choix, il veut aussi qu'il y en ait d'autres que nous souffrions par nécessité. Pour cela les choses humaines sont disposées de manière qu'il n'y a rien sur la terre ni de si bien concerté par la prudence, ni de si bien affermi par le pouvoir, qui ne soit souvent troublé et embarrassé par des événements bizarres qui se jettent à la traverse ; et cette puissance souveraine qui régitle monde ne permet pas qu'il y ait un homme vivant, si grand et si puissant qu'il
1 ls. lv, 8,0, * Ibid. xlvi, 10.
soil, qui puisse disposer à son gré de sa fortune et de ses affaires, et bien moins de sa santé et de sa vie. C'est ainsi qu'il a plu à Dieu que l'homme ressentît par expérience cette force majeure dont j'ai parlé : force divine et inévitable, qui se relâche quand elle veut, et s'accommode quelquefois a. nos volontés; mais qui sait aussi se roidir quand il lui plaît avec une telle fermeté, qu'elle entraîne tout avec elle, et nous fait servir malgré nous à une conduite supérieure qui surpasse de bien loin toutes nos pensées.
C'est donc pour cette raison que cet arbitre souverain de notre sort a comme partagé notre vie entre les choses qui sont en notre pouvoir, et celles où il ne consulte que son bon plaisir : afin que nous ressentions non-seulement notre liberté, mais encore notre dépendance. Il ne veut pas que nous soyons les maîtres de tout, afin que nous apprenions que nous ne le sommes de rien qu'autant qu'il lui plaît, et que nous craignons d'abuser de la liberté et du pouvoir qu'il nous donne. 11 veut que nous entendions que s'il nous invite par la douceur, ce n'est pas qu'il ne sache bien nous faire fléchir par la force ; et parla il nous accoutume à redouter sa force invincible, lors même qu'il ne nous témoigne que de la douceur. C'est lui qui mêle toute notre vie d'événements qui nous fâchent, qui contrarie notre volonté, qui s'attache trop à elle-même, et qui étend sa liberté jusqu'à la licence; afin de nous soumettre tout à fait à lui et de nous élever, en nous domptant, à la véritable sagesse.
Car il est certain, chrétiens, que de savoir résister à «es propres volontés, c'est l'effet le plus assuré d'une raison consommée : et ce qui prouve évidemment cette vérité, c'est que l'âge le moins capable de raison, est aussi le moins capable de se modérer et de se vaincre. Considérez les enfants: certainement si leurs volontés étaient aussi
32» l'OUR LA PURIFICATION DE LÀ S. VIERGE.
durables qu'elles sont ardentes, il n'y aurait pas moyen de les apaiser. Combien veulent-ils violemment tout ce qu'ils veulent, sans peser aucune raison? Ils ne considèrent pas si ce qu'ils recherchent leur est nuisible : il ne leur importe pas si cet acier coupe ; c'est assez qu'il brille à leurs yeux, et ils ne songent qu'à se satisfaire : ils ne regardent pas non plus si ce qu'ils demandent est à autrui ; il suffit qu'il leur plaise pour le désirer, et ils s'imaginent que tout est a eux. Que si vous leur résistez, vous voyez au même moment, et tout leur visage en feu, et tout leur petit corps en action, et toute leur force éclater en un cri perçant qui témoigne leur impatience. D'où vient celte ardeur violente et cette force, pour ainsi dire, de leurs désirs, sinon de la faiblesse et de l'imbécillité de leur raison?
Mais, s'il est ainsi, chrétiens, ô Dieu ! qu'il y a d'enfants à cheveux gris, et qu'il y a d'enfants dans le monde! puisque nous n'y voyons autre chose que des hommes faibles en raison et impétueux en désirs. Quelle raison a cet avare qui veut avoir nécessairement ce qui l'accommode, sans autre droit que son intérêt? quelle raison a cet adultère tant de fois maudit par la loi de Dieu, qui entreprend sur la femme de son prochain sans autre titre que sa convoitise? ne ressemblent-ils pas à des enfants, qui croient que leur volonté leur est une raison suffisante pour s'approprier ce qu'ils veulent? Mais il y a cette différence, que la nature en lâchant la bride aux violentes inclinations des enfants, leur a donné pour frein leur propre faiblesse; au lieu que les désirs de l'âge plus avancé, encore plus impétueux, n'ayant point de semblables digues, se débordent aussi sans mesure, si la raison ne les resserre et ne les restreint. Concluons donc, chrétiens, que la véritable raison et la véritable sagesse, c'est de savoir se modérer. Oui, sans doute, on sort de l'enfance, et l'on devient raisonnable à mesure qu'on sait dompter ce qu'il y a en soi
de trop violent. Celui-là est un homme fait et un véritable sage, qui, comme dit le docte Synésius, ne se fait pas une obligation du soin de contenter ses désirs, mais qui sait régler ses désirs suivantses obligations; et qui sachant peser mûrement combien la nature est féconde en mauvaises inclinations, retranche deçà et delà, comme un jardinier soigneux, tout ce qui est gâté et superflu, afin de ne laisser croître que ce qui est capable de porter les fruits d'une véritable sagesse.
Mais les arbres ne se plaignent pas quand on les coupe pour retrancher et diminuer l'excès de leurs branches, et la volonté réclame quand on retranche ses désirs : c'est pourquoi il est malaisé que nous nous fassions nous-mêmes cette violence. Tout le monde n'a pas le courage de cette Anne la prophétesse, de cette sainte veuve de notre évangile, pour faire effort contre soi-même, et mortifier par ses jeûnes et par ses austérités cette loi de péché qui vit en nos sens. C'est aussi pour cela, messieurs, que Dieu vient à notre secours. La source de tous nos désordres, c'est que nous sommes trop attachés à nos volontés : nous ne savons pas nous contredire, et nous trouvons plus facile de résister à Dieu qu'à nous-mêmes. Il faut nous arracher avec violence cette attache à notre volonté propre, qui fait tout notre malheur et tout notre crime. Mais comment aurons-nous le courage de toucher nousmêmes et d'appliquer de nos propres mains le fer et le feu à une partie si tendre et si délicate? Je vois bien, dit ce malade, mon bras gangrené, et je sais qu'il n'y a de salut pour moi qu'en le séparant du corps; mais je ne puis pas le couper moi-même : un chirurgien expert me rend cet office, triste, à la vérité, mais nécessaire. Ainsi je vois bien que je suis perdu, si je ne retranche cette attache à ma volonté, qui fait vivre en moi tous les mauvais désirs qui me damnent : je le confesse, je le reconnais ; mais je n'ai
ni la résolution ni la force d'armer mon bras contre moimême. C'est Dieu qui entreprend de me traiter : c'est lui qui m'envoie par sa providence ces rencontres épineuses, ces accidents importuns, ces contrariétés imprévues et insupportables; parce qu'il veut abattre et dompter ma volonté trop licencieuse que je n'ai pas le courage d'attaquer moi-même. Il la lie, il la serre, de peur qu'elle ne résiste au coup salutaire qu'il lui veut donner pour la guérir. Enfin il frappe où je suis sensible, il coupe et enfonce bien avant dans le vif, afin qu'étant pressé sous sa main suprême et sous les ordres inévitables de sa volonté, je sois enfin obligé de me détacher de la mienne : et c'est là ma guérison, c'est là ma vie.
Si vous savez entendre, ô mortels, comme vous êtes composés, et combien vousabondez enhumeurspeccantes, vous comprendrez aisément que cette conduite vous est nécessaire. Il faut ici vous représenter en peu de paroles l'état misérable de notre nature. Nous avons deux sortes de maux: il y a des maux qui nous affligent, et, chrétiens, qui le pourrait croire? il y a des maux qui nous plaisent. Étrange distinction, mais néanmoins véritable ! « 11 y a a des maux, dit saint Augustin, que la patience supporte : » ce sont les maux qui nous affligent ; « et il y en a d'au- « très, dit le même saint, que la tempérance modère : » ce sont les maux qui nous plaisent : Alia quœper patientiam ferimus, alia quœ per temperantiam refrenamus l. 0 pauvre et désastreuse humanité, à combien de maux es-tu exposée ! nous sommes donnés en proie à mille cruelles infirmités : tout nous altère, tout nous incommode, tout nous tue; et vous diriez que quelque puissance ennemie ait soulevé contre nous toute la nature, tant il semble qu'elle prend plaisir à nous outrager de toutes parts. Mais encore ne sont-ce pas là nos plus grands malheurs : notre ava-
1 S. Aug. contra Julian. lib. v, cap. v, n° 22, t. x, col. 640.
rice, notre ambition, nos autres passions insensées et insatiables sont des maux et de très-grands maux; mais ce sont des maux qui nous plaisent, parce que ce sont des maux qui nous flattent. 0 Dieu où en sommes-nous? et quelle vie est la nôtre, si nous sommes également persécutés de ce qui nous plaît et de ce qui nous afflige ! « Malce heureux homme que je suis! qui me délivrera de ce « corps mortel ? » lnfelix ego homo ! guis me liberabit de corpore mortis hujus ? Écoute, homme misérable : « Ce sera « la grâce de Dieu par Jésus- Christ notre Seigneur : » Gratia Dei per Jesum Christum Dominum nostrum l. Il est vrai que tu éprouves deux sortes de maux; mais Dieu a disposé par sa providence que les uns servissent de remède aux autres : je veux dire que les maux qui fâchent, servent pour modérer ceux qui plaisent; ce qui est forcé, pour dompter ce qui est trop libre ; ce qui survient du dehors, pour abattre ce qui se soulève et se révolte au dedans ; enfin les douleurs cuisantes, pour corriger les excès de tant dépassions immodérées; et les afflictions de la vie, pour nous dégoûterdes vaines douceurs, et étourdir le sentiment trop vif des plaisirs.
11 est vrai, la nature souffre dans un traitement qui lui est si rude; mais ne nous plaignons pas de cette conduite : cette peine, c'est un remède; cette rigueur qu'on nous lient, c'est un régime. C'est ainsi qu'il faut vous traiter, ô enfants de Dieu, jusqu'à ce que votre santé soit parfaite, et que cette loi de péché qui règne en vos corps mortels soit entièrement abolie. Il importe que vous ayez des maux à souffrir, tant que vous en aurez à corriger : il importe que vous ayez des maux à souffrir, tant que vous serez au milieu des biens dans lesquels il est dangereux de se plaire trop. Ces contrariétés qui vous arrivent vous sont envoyées pour être des bornes à votre liberté qui s'égare,
1 Rom. vu, 24, 25.
et un frein à vos passions qui s'emportent. C'est pourquoi Dieu, qui sait qu'il vous est utile que vos désirs soient contrariés, a tellement disposé et la nature et le monde, qu'il en sort de toutes parts des obstacles invincibles à nos desseins. C'est pour cela que la nature a tant d'infirmités, les affaires tant d'épines, les hommes tant d'injustices, leurs humeurs tant d'importunes inégalités, le monde tant d'embarras, sa faveur tant de vanité, ses rebuts tant d'amertumes, ses engagements les plus doux tant de captivités déplorables. Nous sommes attaqués à droite et à gauche par mille différentes oppositions, afin que notre volonté, qui n'est que trop libre, apprenne enfin à se réduire, et que l'homme ainsi exercé, pressé et fatigué de toutes parts, se retourne enfin du côté du Seigneur son Dieu, et lui crie du fond de son cœur : 0 seigneur ! vous êtes le maître et le souverain; et après tout il est juste que votre créature vous serve et vous obéisse.
Que si nousnous soumettons à la sainte volonté de Dieu, nous y trouverons la paix de nos âmes, et rien ne sera capable de nous émouvoir. Voyez la très-sainte Vierge : Siméon lui prédit des maux infinis, et lui annonce des douleurs immenses : « Votre âme, lui dit-il, ô mère! « sera percée d'un glaive; et ce fils, toute votre joie et « tout votre amour, sera posé comme un signe auquel on a contredira, » în signum cui contradicetur 1 : c'est-à-dire, si nous l'entendons, qu'il se fera contre lui des complots et des conjurations, et que toute la puissance, toute la fureur, toute la malice du monde sembleront se réunir pour concourir à sa perte .
Telle est la prédiction de ce saint vieillard, d'autant plus dure et insupportable, que Siméon ne marquant rien en particulier à cette mère affligée, lui laisse à imaginer et à craindre tout ce qu'il y a de plus rude et de plus
1 Luc. il, 3i, 35.
extrême. En effet, je ne conçois rien de plus effroyable que cette cruelle suspension d'une âme menacée de quelque grand mal, sans qu'elle sache seulement de quel côté elle doit se mettre en garde. Alors cette âme étonnée et éperdue, ne sachant où se tourner, va chercher et parcourir tous les maux pour en faire son supplice, et ne donne aucune borne ni à ses craintes, ni à ses peines. Dans cette cruelle incertitude, avouez que c'est une espèce de consolation de savoir de quel coup il faudra mourir; et que saint Augustin a raison de dire, qu'il a vaut mieux « sans comparaison endurer une seule mort, que de les a appréhender toutes : » Satins est unam perpeti moriendo, quatn omnestimere viveado K Toutefois, Marie ne réplique pas au vénérable vieillard qui lui prédit tant d'afflictions et de traverses : elle écoute en silence et sans émotion ses terribles prophéties ; elle ne lui demande curieusement, ni le temps, ni la qualité, ni la fin et l'événement de ces funestes aventures dont il la menace : elle sait que tout est régi par des raisons éternelles auxquelles elle se soumet; et c'est pourquoi ni le présent ne la trouble, ni l'avenir ne l'inquiète. Ainsi si nous abandonnons toute notre vie à cette sagesse suprême qui régit si bien toutes choses, nous serons toujours fermes et inébranlables; il n'y aura point pour nous de nécessités fâcheuses, ni de contrariétés embarrassantes: nous ressemblerons au bon Siméon; ni la vie n'aura rien qui nous attache, ni la mort, tout odieuse qu'elle est, n'aura rien qui nous épouvante : nous attendrons avec lui humblement et tranquillement la réponse du Saint-Esprit et l'ordre de la Providence éternelle, pour décider du jour de notre départ; et quand nous aurons accompli ce que Dieu veut que nous fassions sur la terre, nous serons prêts à dire à toute heure à l'imitation de ce saint vieillard : « Seigneur, laissez main-
1 De Civ. Dei, Hb. i, cap. xi, t. «vu, col. 12.
lit
« tenant mourir en paix votre serviteur :» Nunc dimittis, Domine, servum tuum in pace.
Mais, mes frères, imitons en tout ce saint homme; ne sortons point de ce monde avant que Jésus nous ait paru, et que nous puissions dire avec lui : « Mes yeux ont vu « le Sauveur : » Quia viderunt oculi met Salut are tuum. Je sais qu'il est venu, ce divin Sauveur, sur la terre, « celui « que Dieu avait destiné pour être exposé en vue à tous « les peuples de l'univers : » Quod parasti ante faciem om- « nium populorum. On Ta vue, cette lumière éclatante « qui devait éclairer toutes les nations et combler de « gloire son peuple d'Israël : » Lumen ad revelationem gentiwn, et gloriam plebis luœ Israël l. Enfin, ce Sauveur tant de fois promis a rempli l'attente de tout l'univers ; il a accompli les prophéties, il a renversé les idoles, il a délivré les captifs, il a réconcilié les pécheurs, il a converti les peuples. Mais, mes frères, ce n'est pas assez ; ce Sauveur n'est pas encore venu pour nous, puisqu'il ne règne pas encore sur tous nos désirs : il n'est pas notre conducteur ni notre lumière, puisque nous ne marchons pas dans les voies qu'il nous a montrées. Non , a nous n'avons « jamais vu sa face, ni nous n'avons jamais écouté sa voix, a ni nous n'avons pas sa parole demeurante en nous, » puisque nous n'obéissons pas à ses préceptes: Neque vocem ejus unquam audistis, neque speciem ejus vidistis, et verbum ejus non habetis in vobis manens "2. Car écoutez ce que dit son disciple bien-aimé : « Celui qui dit qu'il le connaît, et « ne garde pas ses commandements, c'est un menteur et « la vérité n'est point en lui: » Qui dicit se nosseeum, et mandata ejus non custodit, mendax est, et in hoc veritas non est 3. Après cela, chrétiens, qui de nous se peut vanter de
i Luc. ii, 29, 30, 31,32.
2 Joan. v, 37, 38.
:1 I . Joan. », 4.
le connaître? qu'avons-nous donné à son Évangile? quels vices avons-nous corrigés? quelles passions avons-nous clomp(ées?quelusage avons-nous fait des bienset des maux delà vie ? Quand Dieu a diminué nos richesses, avons-nous songé en môme temps à modérer notre luxe? quand la fortune nous a trompés, avons-nous tourné notre cœuraux biens qui ne sont point de son ressort ni de son empire ? Au contraire, n'avons-nous pas été de ceux dont il est écrit : Dissipait sunt,nec compuncli l ?-Nous avons « été af- « fligés, sans être touchés de componction ; » serviteurs opiniâtres et incorrigibles, qui nous sommes mutinés, même sous la verge : repris et non corrigés, abattus et non humiliés, châtiés sévèrement et non convertis. Après cela si nous osons dire que nous avons connu Jésus-Christ, que nous avons vu le Sauveur que Dieu nous avait promis, le Saint-Esprit nous appellera des menteurs, et nous dira par la bouche de saint Jean, que la vérité n'est pas en nous.
Craignons donc, chrétiens, craignons de mourir; car nous n'avons pas vu Jésus-Christ, nous n'avons pas encore tenu le Sauveur entre nos bras, nous n'avons encore embrassé ni sa personne, ni ses préceptes, ni ses vérités, ni les saints enseignements de son Évangile. Malheur à ceux qui mourront avant que Jésus-Christ ait régné sur eux ! 0 que la mort leur sera fâcheuse ! ô que ses approches leur seront terribles ! ô que ses suites leur seront funestes et insupportables ! En cejour, toute leur gloire sera dissipée ; en ce jour, tous leurs grands projets seront ruinés; « en a ce jour, périront, dit le psalmiste, toutes leurs hautes « pensées : » Jn Ma die, peribunt omnes cogitationes eoram2; en ce jour commenceront leurs supplices; en ce jour, s'allumeront pour eux des feux éternels; en cejour,
1 Pï. XXXIV, 10.
4 Ibid. cxlv, 3.
:(3li POUR LA. PURIFICATION DE LA S. VIERGE.
la fureur et le désespoir s'empareront de leur âme : et ce ver qui ne meurt point enfoncera dans leur cœur ses dents dévorantes , venimeuses , sans jamais lâcher prise. Ah! mes frères, allons au temple avec Siméon, prenons Jésus entre nos bras, donnons-lui un baiser religieux, embrassons-le de tout notre cœur. Un homme de bien ne sera pas étonné clans les approches de la mort : son âme ne tient presque plus à rien; elle est déjà comme détachée de ce corps mortel : autant qu'il a dompté de passions, autant a-t-il rompu de liens : l'usage de la pénitence et de la sainte mortification l'a déjà comme désaccoutumé de son corps et de ses sens ; et quand il verra arriver la mort, il lui tendra de bon cœur les bras, il lui montrera lui même l'endroit où il faut qu'elle frappe son dernier coup. 0 mort ! lui dira-t-il, je ne te nommerai ni cruelle ni inexorable : tu ne m'ôteras aucun des biens que j'aime, tu me délivreras de ce corps mortel. 0 mort, je t'en remercie : il y a déjà tant d'années que je travaille moimême à m'en détacher et à secouer ce fardeau ! Tu ne troubles donc pas mes desseins ; mais tu les accomplis : tu n'interromps pas mon ouvrage, mais plutôt tu y vas mettre la dernière main. Achève donc, ô mort favorable, et rends-moi bientôt à mon maître : Nunc dimittis ! Que ne devons-nous pas faire pour mourir en cette paix ! O que nous puissions mourir de la mort des justes, pour y trouver le repos que tous les plaisirs de la vie ne peuvent pas nous donner; et afin que fermant les yeux à tout ce qui se passe nous commencions à les ouvrir à ce qui demeure, et que nous les possédions éternellement avec le Père le Fils, et le Saint-Esprit !