‹ Sermons de BossuetChapitre 15 sur 71 · PODR LE JOUR DE LA · texte numérisé non relu

PODR LE JOUR DE LA

Explication des trois cérémonies de la purification. Modestie incomparable de Marie. Sentiments de Jésus dans son oblation. Dispositions pour une sainte communion, ses fruits et ses effets- désirables.

Postquam impleti sunt dies purgaiionis ejus secundum legem Moy?i,tulerunt illum in Jérusalem, ut sisterent eum Domino, sicut scriptum est in lege Domiui ; ... et ut (tarent hostiam secundum quod dictum est in lege Domini, par turturum aut duos pullos columbarum.

Le temps de sa purification étant accompli selon la loi de Moïse, ils le portèrent a Jérusalem, jour le présenter au Seigneur, selon qu'il est écrit dans la loi du Seigneur... et pour donner ce qui devait être offert en sacrifice selon la loi du Seigneur, deux tourterelles ou deux petits de colombes.

Luc. ii, 22, .4.

Ce que nous appelons la purification de la sainte Vierge enferme .'sous un nom commun trois cérémonies différer) -

1 Prêché veis 16,8 à Melz, dans la maison des Nouvelles converties . (L.)

.•m pour la purification de la s. vierge.

tes de la loi ancienne, que le Fils de Dieu a voulu subir aujourd'hui, ou en sa personne, ou en celle de sa sainte mère, non sans quelque profond conseil de la Providence divine. Elles sont toutes trois très-manifestement distinguées dans notre évangile, comme vous l'aurez pu observer dans le texte que j'ai rapporté exprès tout entier. Or afin de vous dire en quoi consistaient ces cérémonies, il faut remarquer que selon la loi toutes les femmes accouchées étaient réputées immondes : d'où vient que Dieu leur ordonnait deux choses. Premièrement il les obligeait de se tenir quelque temps retirées et du sanctuaire et même de la conversation des hommes : puis, ce temps étant expiré, elles se venaient présenter à la porte du tabernacle, afin d'être purgées par un certain genre de sacrifice ordonné spécialement pour cela. Cette retraite et ce sacrifice sont les deux premières cérémonies, ou plutôt ce sont deux parties de la mêmecérémonie ; lesquelles l'une et l'autre ne regardaient principalement que la mère, et se faisaient pour tous les enfants nouvellement nés, de quelque sexe et condition qu'ils pussent être, ainsi qu'il est écrit dans le douzième chapitre du Lévitique. Quant à la troisième cérémonie, elle ne s'observait que pour les mâles, et parmi les mâles n'était que pour les aînés, que les parents étaient obligés de venir présenter à Dieu devant ses autels, et ensuite les rachetaient par quelque somme d'argent; témoignant par là que tous leurs aînés étaient singulièrement du domaine de Dieu, et qu'ils ne les retenaient que par une espèce d'engagement : c'est ce que Dieu commande à son peuple en l'Exode, chapitre douzième. Dans ces trois cérémonies consiste, à mon avis, tout le mystère de cette fête; ce qui m'a fait résoudre de vous les expliquer familièrement dans le même ordre que je les ai rapportées. J'espère que le récit d'une histoire si mémorable, telle qu'est celle qui nous est aujour-

d'hui représentée dans notre évangile, jointe à quelques brièves réflexions que je tâcherai d'y ajouter avec l'assistance divine, fournira un pieux entretien à vos dévotions : et je pense en vérité, mes très-chères sœurs, qu'il serait difficile de proposer à votre foi un plus beau spectacle.

PREMIER POINT

Et pour commencer, j'avance deux choses très-assurées: la première que la loi de la purification présupposait que la femme eût conçu à la façon ordinaire, parce qu'elle est couchée en ces termes : Mulier si suscepto semine pepererit masculum1; où il est [clair] que le législateur a voulu toucher la source de la corruption qui se trouve dans les enfantements ordinaires : autrement ce mot, suscepto semine, serait inutile et ne rendrait aucun sens. La loi donc de la purification parlait de celles qui enfantent selon les ordres communs de la nature. Je dis en second lieu que la raison de la loi étant telle que nous la venons de dire, après les saints Pères, elle ne regardait en aucune façon la très-heureuse Marie, ne s'étant rien passé en elle dont son intégrité pût rougir. Vous le savez, mes très-chères sœurs, que son fils bien-aimé étant descendu dans ses entrailles très-chastes tout ainsi qu'une douce rosée, il en était sorti comme une fleur de sa tige, sans laisser de façon ni d'autre aucun vestige de son passage. D'où je conclus que si elle était obligée à la loi de la purification, c'était seulement à cause de la coutume, et de l'ordre qui ne doit point être changé pour une rencontre particulière. Et en effet le cas était si fort extraordinaire, qu'il semblait n'être pas suffisant pour apporter une exception à une loi générale.

Or ce n'est pas mon dessein d'examiner ici cette ques-

1 Levit. xii, 2.

lion, mais seulement de vous faire admirer la vertu de la sainte Vierge : en ce que sachant très-bien l'opinion que l'on aurait d'elle, et qu'il n'y aurait personne qui s'imaginât qu'elle eût ni conçu ni enfanté autrement que les autres mères, elle ne s'est point avisée de découvrir à personne le secret mystère de sa grossesse. Au contraire elle a bien le courage de confirmer unsentimentsi préjudiciable à sa virginité, subissant sans se déclarer une loi qui, comme nous l'avons dit, en présupposait la jperte. Et je prétends que ce silence est une marque certaine d'une retenue extraordinaire et d'une modestie incomparable. Qu'ainsi ne soit, vous savez que celles de son sexe qui sont soigneuses de garder leur virginité mettent leur point d'honneur à faire connaître qu'elle est entière et sans tache ; et quelquefois c'est la seule chose en laquelle elles avoueront franchement qu'elles recherchent la réputation. Cela étant ainsi, je vous prie de considérer que vous ne persuaderez jamais à un gentilhomme, qui se pique d'honneur, de faire quelque action dont on puisse soupçonner en lui de la lâcheté. Or il est certain qu'une vierge est touchée beaucoup plus au vif lorsque quelque rencontre l'oblige à donner sujet de croire qu'elle ait perdu sa virginité, pour laquelle elle a un sentiment délicat au dernier point. Ce qui me fait admirer la vertu de la sainte Vierge, qui ne craint pas d'observer une cérémonie qui semblait si injurieuse à sa très-pure virginité; qui ayant moins besoin d'être purifiée que les rayons du soleil, obéit comme les autres à la loi de la purification, et offre avec tant de simplicité le sacrifice pour le péché, c'est-à-dire, pour les immondices légales qu'elle n'avait nullement contractées; et qui par cette obéissance confirme la créance commune qu'elle avait conçu comme les autres femmes, bien loin de désabuser le monde dans une rencontre qui semblait si pressante, et de faire connaître aux hommes ce qui s'était

POUK LA PURIFICATION DE LA S. VlEKGE. 3 L'i

accompli en elle par l'opération de l'Esprit de Dieu. Certes il faut l'avouer, mes très chères sœurs, cela est du tout admirable; surtout la très-heureuse Vierge ayant de son côté, si elle eût voulu se découvrir, premièrement la vérité qui est si forte, et après l'innocence de ses mœurs qui n'appréhendait aucune recherche, puis sa grande sincérité à laquelle les gens de bien eussent eu peine de refuser leur créance, et enfin un témoignage irréprochable en la personne de son mari, qui avec sa bonté et naïveté ordinaire eût dit qu'il était vrai que sa femme était trèschaste, et qu'il en avait été averti de la part de Dieu. Et cependant nous ne lisons pas qu'elle en ait jamais parlé : au contraire nous voyons son grand silence expressément remarqué dans les saintes Lettres. Une seule fois seulement sa joie éclata, lorsque sollicitée par la prophétie de la bonne Elisabeth sa cousine, qui la proclamait bienheureuse, elle lui déchargea son cœur, et se sentant obligée de rendre hautement ses actions de grâces à la divine bonté, elle chante dans l'épanchement de son âme que le Tout-Puissant a fait en elle des choses très-grandes l. Partout ailleurs elle écoute, elle remarque, elle médite, elle repasse en son cœur; mais elle ne parle jamais.

Ce qui me surprend davantage, c'est qu'elle seule garde le silence, pendant que tous les autres s'occupent à parler de son fils. Que ne dit pas aujourd'hui le bon Siméon> et à qui ne donnerait-il pas envie d'exprimer toutes ses pensées touchant cet aimable enfant qui fait aujourd'hui toute sa joie, toute son espérance, tout son entrelien? Marie se contente d'admirer â part soi les choses extraordinaires qui se disaient de son (ils, ainsi que l'évangéliste le remarque fort expressément. Non pas qu'elle en fut surprise, comme si elle eût ignoré quel il devait être, elle à qui l'ange avait dit si nettement qu'il serait appelé

i Luc. i, 49.

3ili POUR LÀ PURIFICATION DE LA S. VIERGE.

le Fils du Très-haut, et qu'il siégerait à jamais sur le trône de Davidson père. Et certes vous jugez bien qu'il n'est pas croyable qu'elle ait oublié les paroles de l'ange, elle dont il est écrit qu'elle retenait si soigneusement celles des bergers. Et quand il n'y aurait eu que la manière admirable par laquelle elle l'avait conçu, car du moins ne lui peut-on pas dénier cette connaissance, le moyen de s'en taire à moins que d'avoir la vertu et la retenue de Marie?

Mais certes il fallait qu'elle se fît voir, par ses actions si soumises, la mère de celui qui après sa glorieuse transfiguration dit à ses disciples : « Gardez-vous bien de parler a de ce que vous venez de voir, jusqu'à ce que le Fils de « l'homme soit ressuscité *.» Et il y a dans son Évangile beaucoup d'autres paroles qui sont dites en ce même sens, par lesquelles nous connaissons que le Fils de Dieu, qui a daigné témoigner quelque sorte d'impatience pour l'ignominie de sa croix : « J'ai, dit-il 2, à être baptisé a d'un baptême, et comment suis-je pressé en moi-même «jusqu'à ce qu'il soit accompli! » Lui donc, qui a témoigné quelque sorte d'impatience pour l'ignominie de sa croix, n'a jamais fait [paraître] le moindre désir de la manifestation de son nom, attendant le temps prélix marqué précisément par la Providence divine. C'était lui, c'était lui, chères sœurs, qui donnait ce sentiment à sa sainte mère, afin de faire voir qu'elle était animée de son même Esprit. Ainsi ellejouitseuleaveeDieu d'unesi grande joie, sans la partager qu'avec ceux à qui il plaît au. Saint- Esprit de la révéler. Elle attend que Dieu découvre celte merveille lorsqu'il sera expédient pour la gloire de son saint nom. Elle est vierge, Dieu le sait, Jésus son cher fils le sait, ce lui est assez. 0 silence 1 ô retenue! ô âme par-

i Matth. xvu, 9.

2 Luc. xii, 50.

faitement satisfaite de Dieu seul et du témoignage de sa consciencel Une mère si éclairée, se contenter d'être au nombre des écoutants au sujet de son fds unique; ne parler pas même des choses où sa virginité qui lui est si chère semble intéressée, laisser croire au monde tout ce qu'il voudra et tout ce que Dieu permettra qu'il croie, cacher une si grande gloire et modérer ses paroles dans une joie qui devait être si excessive! Sauveur Jésus, Dieu caché, qui ne faites paraître à nos yeux que votre faiblesse, qui avez inspiré cette humilité si profonde à la bienheureuse Marie votre mère, faites-nous goûter vos douceurs en simplicité; vous seul contentez nos désirs, vous seul soyez suffisant à nos âmes.

La seconde cérémonie consistait en un certain genre de sacrifice, comme je vous le rapportais au commencement de ce discours. Or Dieu avait ordonné en cette rencontre différentes sortes de victimes, qui pouvaient être offertes légitimement. « On offrira, dit- il l, un agneau « d'un an avec une tourterelle, ou un pigeonneau. Que si « vous ne pouvez offrir un agneau, ajoute le Seigneur, si « vous n'en avez pas le moyen, vous offrirez deux pigeonci neaux ou une paire de tourterelles. » Par où vous voyez que l'on pouvait suppléer au défaut de l'agneau par les pigeonneaux ou la tourterelle ; et cela se faisait ordinairement par les pauvres, pour lesquels la loi semble avoir donné ce choix des victimes : les pigeonneaux et les tourterelles, c'était le sacrifice des pauvres. Maintenant souffrez que je vous demande quelle victime vous pensez que l'on ait offerte pour le Roi du ciel. Écoutez, je vous prie, Pévangéliste saint Luc : Ils offrirent, pour lui, dit-il, une 1 Levit. mi, G, 8,

348 l'OLlt LA PURIFICATION DE LA S. VIERGE.

paire de tourterelles, ou deux pigeonneaux. Une paire de tourterelles, ou deux pigeonneaux : mais lequel des doux, saint évangéliste? Pourquoi cette alternative? Est-ce ainsi que vous racontez une chose faite? Pénétrons, s'il vous plaît, son dessein: tout ceci n'est pas sans mystère. Certes l'intention de l'évangéliste n'est pas de nous rapporter précisément laquelle victime en particulier a été offerte, puisqu'il nous donne cette alternative : deux pigeonnaux, ou une paire de tourterelles. Ce n'est pas aussi son dessein de faire une énumération de toutes les choses qui pouvaient être offertes en cette cérémonie selon les termes de la loi de Dieu, puisqu'il ne parle point de l'agneau. Quelle peut donc être sa pensée? est-ce point qu'il nous veut faire entendre que c'eût été hors de propos qu'on eût offert un agneau en ce même temps, où l'on apportait dans le temple le vrai agneau de Dieu qui venait effacer les péchés du monde? ou bien n'est-ce pas plutôt que l'évangéliste nous fait entendre, qu'il n'est pas nécessaire que nous sachions quelle a été précisément la victime olferte pour notre Sauveur; pourvu que nous connaissions que le sacrifice, .quel qu'il ait élé, était le sacrifice des pauvres : par turturum, cuit duos pullos columbarum l ?

Chères sœurs, qui poussées de l'Esprit de Dieu avez généreusement renoncé à tous les biens et même à toutes les espérances du monde, réjouissez-vous en Notre-Seigneur. Jamais y eut-il homme plus pauvre que le Sauveur? son père gagnait sa vie par le travail de ses mains et par l'exercice d'un art mécanique : lui-même il n'avait rien en ce monde, pas même une pauvre retraite ni de quoi appuyer sa tête. Certes les historiens remarquent que souvent à la nativité des grands personnages, il s'est vu des choses qui ont servi de présages de ce qu'ils devaient être pendant la vie. Ne nous rapporte-t-on pas qu'on a vu

i Luc. m, 2i.

l'OUR LA PURIFICATION DE LA S. VIERGE. 349

fondre des aigles ou sur la chambre ou sur le berceau de ceux qui devaient être un jour empereurs? Et on raconte de saint Ambroise et de quelques autres, qu'un essaim d'abeilles s'était reposé innocemment sur leurs lèvres, pour signifier la douceur de leur éloquence. 0 épouses de Jésus- Christ! dans ces dernières fêtes que nous avons célébrées, que nous avons vu de présages de l'extrême pauvreté dans laquelle Jésus devait vivre! Quel est l'enfant si misérable dont les parents n'aient pas du moins quelque chétive demeure, où ils puissent le mettre à couvert des injures de l'air au moment qu'il vient au monde? Jésus, rebuté de tout le monde, est plutôt, ce semble, exposé, que né dans une étable. Ainsi il naquit, ainsi il vécut, ainsi il mourut. Il a choisi le genre de mort où on est le plus dépouillé, et nu qu'il était à la croix il voyait ces avares et impitoyables soldats qui partageaient ses vêtements et jouaient à trois dés jusqu'à sa tunique mystérieuse. Ne fut-il pas enterré dans un sépulcre emprunté ? et les draps dans lesquels son saint corps fut enseveli, les parfums desquels il fut embaumé, furent les dernières aumônes de ses amis. De sorte que pour ne se point démentir dans cette action, qui était comme vous le verrez tout à l'heure un.e représentation de sa mort, il veut que l'on offre pour lui le sacrifice des pauvres, une paire de pigeonneaux ou deux tourterelles. 0 Roi de gloire, « qui étant si riche parla condition de « votre nature, vous êtes fait pauvre pour l'amour de « nous, afin de nous enrichir par votre abondance l ; » inspirez dans nos cœurs un généreux mépris de toutes ces choses que les mortels aveugles appellent des bienSj et faites-nous trouver dans le ciel cet unique et inépuisable trésor que vous nous avez acquis au prix de votre sang par voire ineffable miséricorde.

Nous lisons deux raisons dans l'Exode, pour lesquelles

1 il. Cor. vni,9.

Dieu ordonnait que les premiers-nés lui fussent offerts. De ces deux raisons je prendrai seulement celle qui sera la plus convenable au mystère que nous traitons, à laquelle je vous prie de vous rendre un peu attentifs. Dieu, pour faire voir qu'il était le maître de toutes choses, avait accoutumé d'en exiger les prémices comme une espèce de tribut et de redevance. Ainsi voyons-nous que les prémices des fruits lui sont offertes, en témoignage que nous ne les avons que de sa seule munificence. Pour cela il demandait tout ce qui naissait le premier, tant parmi les hommes que parmi les animaux, se déclarant maître de tout. D'où vient qu'après ces mois par lesquels il ordonne, en l'Exode, que tous les premiers-nés lui soient consacrés : Sanctifica mihi omne primogenitum... tam de hominibus guam de jument ïs 1 , il ajoute incontinent la raison : car tout est à moi. « Sanclifiez-moi, dit-il, tous les premiers-nés, « tant parmi les hommes que parmi les animaux ; car « tout est à moi, » mea sunt enim omnia. Et il exigeait ce tribut particulièrement à l'égard des hommes, pour se faire reconnaître le chef de toutes les familles d'Israël; et afin qu'en la personne des aînés, qui représentent la tige de la maison, tous les autres enfants fussent dévoués à son service. De sorte que par celle offfrande les aînés étaient séparés des choses communes et profanes, et passaient au rang des saintes et des consacrées. C'est pourquoi la loi est prononcée en ces termes : Separafris omne quod aperit vulvam Domino 2 : « Tous séparerez tous les premiers-nés « au Seigneur. »

Et c'est en ce lieu que je puis me servir des paroles du grave Tertullien et appeler avec lui le Sauveur Jésus 1*11luminateur des antiquités 3; qui n'ont été établies que

i Exod. xir, 2.

2 Ibid. xni, 12.

3 Adv. Marcion. lib. iv, Ti° ;0.

pour signifier ses mystères. Car quel autre est plus sanctifié au Seigneur que le Fils de Dieu, dont la mère a été remplie de la vertu du Très-Haut? d'où l'ange concluait que ce qui naîtrait d'elle serait « saint l. » Et voici qu'étant « le premier-né de toutes les créatures, » ainsi que l'appelle saint Paul 2, et étant de plus les prémices du genre humain, on le vient aujourd'hui offrir à Dieu devant ses autels, pour protester qu'en lui seul nous sommes tous sanctifiés et renouvelés, et que par lui seul nous appartenons au Père éternel, et avons accès à l'autel de sa miséricorde. Ce qui lui fait dire à lui-même : Ego pro eis sanctifico meipsum 3: « Mon Père, je me consacre pour eux : » afin d'accomplir cette prophétie qui avait promis à nos pères qu'en lui toutes les nations seraient bénites 4, c'està-dire, sanctifiées et consacrées à la Majesté divine. Telles sont les prérogatives de son droit d'aînesse, telles sont les obligations que nous avons à ce pieux aîné, c'est-à-dire, au Sauveur Jésus, qui s'est immolé pour l'amour de nous. Et à ce propos je vous prie de considérer les paroles que l'Apôtre fait dire à Notre -Seigneur dans son épître aux Hébreux, chapitre dixième ; elles sont tirées du psaume trente-neuvième, dont voici les propres termes cités par l'Apôtre : Holocautomata pro peccato non tibi placuerunt ; tuncdixi : Ecce venio 5 : « Les holocaustes et les sacrifices « pour le péché ne vous ont pas plu, ô mon Père! alors « je me suis offert, j'ai dit : J'irai moi-même, afin d'exé- « cuter votre volonté; » c'est-à-dire, comme l'entend l'Apôtre, l'ouvrage de notre salut. Ne vous semble-t-il pas, chères sœurs, que ces paroles ne sont faites que pour celte cérémonie? Saint Paul les fait dire à Noire-Seigneur en

1 Luc. i, 35. - Colos. i, 15.

3 Joan. xvn, 19.

* Gènes, xxu. 18.

5 Hebr. x, G, 7.

entrant au monde : Ingrediens mundum dixit *. Or le Fils de Dieu n'avait que six semaines, lorsqu'on le vint offrir à Dieu dans son temple ; de sorte qu'il ne faisait à proprement parler que d'entrer au monde. Et selon cette doctrine je me représente aujourd'hui le sauveur Jésus, à même temps qu'on l'offre au Père éternel, prendre déjà la place de toutes les victimes anciennes, afin de nous consommer à jamais par l'unité de son sacrifice: tellement que cette cérémonie était comme unpréparatifde sa passion. Jésus-Christ dans sa tendre enfance méditait le dessein laborieux de notre rédemption, et déjà par avance se destinait h la croix. Si je me suis bien fait entendre, mes très-chères sœurs, vous avez vu un rapport merveilleux des anciennes cérémonies que le Fils de Dieu subit aujourd'hui avec les mystères de notre salut.

Mais après avoir vu les sentiments de notre Sauveur dans cette mystérieuse journée ; si vous aviez peut-être une sainte curiosité de savoir de quoi s'entretenait la-bienheureuse Marie, je tâcherai de vous en donner quelque éclaircissement par une considération très-solide. Toutes les cérémonies des Juifs leur étaient données en figures de ce qui se devait accomplir en Notre-Seigneur ; et, bien qu'elles fussent différentes les unes des autres, toutefois elles ne contenaient qu'un seul Jésus-Christ. Ceux qui étaient grossiers et charnels n'en considéraient que l'extérieur, sans en pénétrer le sens. Mais les spirituels et les éclairés, à travers des ombres et des figures externes, contemplaient intérieurement par une lumière céleste les mystères du sauveur Jésus. Par exemple dans la manne ils se nourrissaient de la parole éternelle du Père, faite chair pour l'amour de nous ; vrai pain des anges et des hommes ; et leur foi leur faisait voir dans leurs sacrifices sanglants la mort violente du Fils de Dieu pour l'expiation de nos

i Hebr. x, G, 7.

crimes. Que si les Juifs éclairés entendaient en un sens spirituel ce qu'ils célébraient corporellement; à plus forte raison la très-heureuse Marie ayant le Sauveur entre ses bras et l'offrant de ses propres mains au Père éternel, faisait cette cérémonie en esprit : c'est-à-dire, joignait son intention à ce que représentait la figure externe, c'està-dire, l'oblation sainte du Sauveur pour tout le genre humain racheté miséricordieusement par sa mort, ainsi que je vous le représentais tout à l'heure. Ce qui me fait dire, et ce n'est point une méditation creuse et imaginaire, que de même que la sainte Vierge, au jour de l'Annonciation, donna son consentement à l'incarnation du Messie, qui était le sujet de l'ambassade de l'ange ; de même elle ratifia, pour ainsi dire, en ce jour le traité de sa passion : puisque ce jour en était une figure et comme un premier préparatif. Et ce qui confirme cette pensée, ce sont les paroles de Siméon. Car comme en cette sainte journée son esprit devait être occupé de la passion de son fils ; pour cela il est arrivé non sans un ordre secret de la Providence, que Siméon, après avoir dit en fort peu de mots tant de choses de Notre-Seigneur. adressant la parole à sa sainte mère, ne l'entretient que des étranges contradictions dont son fils sera traversé, et des douleurs amères dont son âme sera percée à cause de lui. « Celui-ci, dit- <( il ', est établi comme un signe auquel on contredira; « et votre âme, ô mère, sera percée d'un glaive. » Où vous devez remarquer la résignation la plus parfaite à la volonté divine, dont jamais vous ayez ouï parler. Car la sainte Vierge entendant une prophétie si lugubre, et en cela plus terrible, que, n'énonçant rien en particulier, elle laissait appréhender toutes choses, elle ne s'informe point quels seront donc ces accidents si étranges que ce bon vieillard lui prédit; mais s'étant une bonne fois abandonnée entre

1 Liir, 11, Vi.

les mains de Dieu, elle se soumet de bon cœur, sans s'en enquérir, à ce qu'il lui plaira ordonner de son fils et d'elle. Voilà comme la sainte Vierge, unissant son intention à celle de son cher fils, se dévouait avec lui à la Majesté divine.

C'est ici, c'est ici, chrétiens *, à propos de cette offrande parfaite, que je vous veux sommer de votre parole, et vous faire souvenir de ce que vous avez fait devant ces autels. Lorsque vous avez été agrégés à la confrérie, n'avezvous pas protesté solennellement que vous réformeriez votre vie? Or en vain faisons nous de si magnifiques promesses, en vain nous mettons-nous sous la protection de Marie, en vain la prenons nous pour notre exemplaire, en vain nous assemblons-nous pour écouter la parole de Dieu, si on voit toujours les mêmes dérèglements dans nos mœurs. C'est pourquoi aujourd'hui que la très-innocente Marie présente son fils à Dieu, qu'elle se dédie d'elle-même à sa majesté, servons-nous d'une occasion si favorable; et, renouvelant tout ce que nous avons jamais fait de bonnes résolutions, dévouons-nous pour toujours au service de Dieu notre Père. Mais je ne m'aperçois pas que ce discours est trop long, et que je dois quelques paroles d'exhortation à ceux qui, invités par la solennité de demain, désirent participer à nos redoutables mystères.

Chrétiens, si vous désirez faire une sainte communion ; tel qu'était Siméon lorsqu'il embrassa Notre-Seigneur dans le temple, tels devez-vous être, approchant de la sainte table. Le saint homme avait une telle passion pour notre Sauveur, qu'il ne pensait jour et nuit à autre chose qu'à lui : et bien qu'il ne lut pas encore venu au monde ;

* Ce morceau a été fait séparément par l'auteur, pour adapter son sermon à la cérémonie dont il parle. Et il est clair que telle a été son intention, puisqu'il rappelle en tête de cette addition les cinq ou six dernières lignes qui la précèdent. (Edit. de Déforis.)

comme sa foi le lui montrait dans les prophéties, il attachait toutes ses affections à ce doux objet. Ce violent amour produisait en lui deux mouvements trèspuissants : l'un était un ardent désir de voir bientôt luire au monde la consolation d'Israël; et l'autre, une ferme espérance que toutes choses seraient rétablies par son arrivée: E ' xpcctabatreÂcmptionem Jsrael1 . Le saint vieillard soupirait donc sans cesse après le Sauveur; et parmi la véhémence de ses désirs, l'Esprit de Dieu, qui les lui avait inspirés, lui fit concevoir en son âme une certaine créance qu'il ne mourrait point sans le voir. Depuis ce temps-là chaque jour redoublait ses saintes ardeurs.; et peut-être n'y avait-il plus que son amour et son espérance qui soutînt ses membres cassés, et qui animât sa décrépite vieillesse. Tels devez-vous être, si vous voulez dignement recevoir le sacrement adorable. Soyez embrasés d'un tendre et ardent amour pour le Fils de Dieu, qui vous fasse établir en lui toute l'espérance de votre cœur; que votre âme soit enflammée d'une sainte avidité de vous rassasier de cette viande céleste, que le Père éternel nous a préparée ^en son Fils. Car y a-t-il chose au monde plus désirable que de jouir du corps et du sang de Notre-Seigneur, et du prix de notre salut; que de communiquer à sa passion; que de tirer de sa sainte chair, autrefois pour nous déchirée, une nourriture solide par la méditation de sa mort; que de recevoir, par l'attouchement de cette chair vivifiante, et l'abondance du Saint-Esprit, et les semences d'immortalité; que d'êLre transformés en lui par un miracle d'amour? Poussés de cet aimable désir, venez en esprit dans le temple ainsi que le bon Siméon : Et venit in spiritu in templum-. Que ce ne soit ni par coutume, ni pour tromper le monde par quelques froides

1 Luc. ii, 25.

*lbid. 11, 27.

3o6 POUR LA PURIFICATION DE LA S. VIERGE.

grimaces; mais venez comme le malade au remède, comme la mort à la vie, comme un amant passionné à l'objet de ses affections : venez boire à longs traits et avec une soif ardente cette eau admirable qui jaillit à la vie éternelle. Et lorsqu'on vous présentera ce pain céleste, goûtez à part vous combien le Sauveur est doux; qu'un extrême transport d'amour vous faisant oublier de vous-même, vous attache et vous colle au Seigneur Jésus. C'est là qu'il faut savourer cette viande délicieuse en silence et en repos. Regardez le bon Siméon; comme l'évangéliste nous distingue ses actions, etcomme il sait saintement ménager sa joie. Il le prend entre ses bras, dit saint Luc, il bénit Dieu, et enfin il éclate en actions de grâces : Suscepit eu m in ulnassuas, etbenedixitDeum, et ait 1. Mais devant que de parler, que de regards amoureux 1 que d'ardents baisers! quelle abondance de larmes! il faut donc, avant toutes choses, que votre âme se fonde en joie : jouissez du baiser du Sauveur, c'est le même que Siméon embrassa; et s'il se cache à vos yeux, il se montre à votre foi : et le même qui a dit à ses disciples : Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez 2 ! a dit aussi pour notre consolation: Bienheureux ceux qui croient et qui ne voient point3! Après que votre âme s'épanouisse et se décharge, à la bonne heure, en hymnes et en cantiques; que tous vos sens disent : 0 Seigneur, qui est semblable à vous3? et que ce sentiment pénètre jusques à la moelle de vos os. Ensuite entrez, à l'exemple de notre vieillard, dans un dégoût de la vie et de ses plaisirs, épris des charmes incompréhensibles d'une parfaite beauté : En-

« Luc. il, 28.

s Ibid. x, 23.

sjoan. xx, 29.

* Ps. xxxiv ,11.

voyez-moi maintenant en paix, ô Seigneur! Nunc dimiWs servum tuivm in pace *.

Que vous dirai-je de cette divine paix que le monde ne peut entendre, et qui est le propre effet de ce sacrement? qui ne voit que la paix est le fruit de la charité, qui lie, et tempère, et adoucit les esprits? Or n'est-ce pas ici le mystère de charité? car par le moyen de la sainte chair de Jésus nous nous unissons à la divinité qui en est inséparable, et notre société est avec Dieu et avec son Fils dans l'unité de l'Esprit 2. Ayant donc la paix avec Dieu, quel calme et quelle aimable tranquillité dans nos âmes ! C'est pourquoi songeons, chrétiens, en quelle société nous avons été appelés. Pensons que nos corps sont devenus et les membres de Jésus-Christ et les temples du Saint-Esprit. Ne les abandonnons point à nos passions brutales, qui comme des soldats aveugles et té' méraires profanent les choses sacrées; mais conservons en pureté ces vaisseaux fragiles dans lesquels nous avons notre trésor 3. Ne parlons désormais que Jésus, ne songeons que Jésus, ne méditons que Jésus : Jésus soit notre joie, nos délices, notre nourriture, notre amour, notre conseil, notre espérance en ce monde et notre couronne en l'autre. Sauveur Jésus, en qui nous sommes bénis de toutes sortes de bénédictions spirituelles ; lorsque vous verrez demain vos enfants, surtout ceux qui sont associés à cette confrérie pour la gloire de votre nom : lors, dis-je, que vous les verrez rangés devant votre table attendant la nourriture céleste à laquelle vous les invitez, daignez leur donner votre sainte bénédiction par lintercession de la bienheureuse vierge Marie. Amen.

i Luc. Il, 29.

2 Joan. i, 3.

3 I. Thess. IV, 4; II. Cor. iv, 7.

PREMIER SERMON

Les vertus de Marie, le plus bel ornement de son triomphe. L'amour divin, principe de sa morl. Nature et transport de son amour : de quelle sorte cet amour lui a donné le coup de la mort. Désirs quo nous devons avoir de nous réunir à Jésus-Christ. Merveilles que la sainte virginité opère en Marie : effet de cette vertu dans les vierges chréliennes. Comment l'humilité chrétienne semble-l-elle avoir dépouillé Marie de tous ses avantages, etles lui rend-elle tous éminemment. Prière à Marie pour nous obtenir cette vertu essentielle.

Quœ est ista quae ascendit de deserlo, deliciis affluens, innixa super dileetum suum ?

Qui est celle-ci qui s'élève du désert, pleine de délices, appuyée sur son bien-aimé? Gant. Mil, 5.

Tl y a un enchaînement admirable entre les mystères du christianisme ; et celui que nous célébrons a une liaison particulière avec l'incarnation du Yerbe éternel. Car si la divine Marie a reçu autrefois le sauveur Jésus, il est juste que le Sauveur reçoive à son tour l'heureuse Marie; et n'ayant pas dédaigné de descendre en elle, il doit ensuite l'élever à soi pour la faire entrer dans sa gloire. Il ne faut

1 Prêché aux grandes Carmélites de la rue Saint-Jacques en 16G1.

SUR L ASSOMPTION DE LA SAINTE VIERGE. 3o9

donc pas s'étonner, mes sœurs, si la bienheureuse Marie ressuscite avec tant d'éclat, ni si elle triomphe avec tant de pompe. Jésus à qui cette Vierge a donné la vie, la lui rend aujourd'hui par reconnaissance : et comme il appartient à un Dieu de se montrer toujours le plus magnifique ; quoiqu'il n'ait reçu qu'une vie mortelle, il est digne de sa grandeur de lui en donner en échange une glorieuse. Ainsi ces deux mystères sont liés ensemble; et afin qu'il y ait un plus grand rapport, les anges interviennent dans l'un et dans l'autre, et se réjouissent aujourd'hui, avec Marie, de voir une si belle suite du mystère qu'ils ont annoncé. Joignons-nous, mes très-chères sœurs, à cette pompe sacrée : mêlons nos voix à celles des anges, pour louer la divine Vierge ; et de peur de ravilir leurs divins cantiques par des paroles humaines, faisons retentir jusqu'au ciel celles qu'un ange même en a apportées : Ave, Maria.

Le ciel, aussi bien que la terre, a ses solennités et ses triomphes, ses cérémonies et ses jours d'entrée, ses magnificences et ses spectacles; ou plutôt la terre usurpe ces noms, pour donner quelque éclat à ses vaines pompes: mais les choses ne s'en trouvent véritablement dans toute leur force, que dans les fêtes augustes de notre céleste patrie, la sainte et triomphante Jérusalem. Parmi ces solennités glorieuses, qui ont réjoui les saints anges et tous les esprits bienheureux ; vous n'ignorez pas, mes sœurs, que celle que nous célébrons est l'une des plus illustres, et que sans doute l'exaltation de la sainte Vierge dans le trône que son fils lui destine doit faire l'un des plus beaux jours de l'éternité : si toutefois nous pouvons distinguer des jours dans cette éternité toujours permanente.

Pour vous expliquer les magnificences de cette célèbre entrée, je pourrais vous représenter le concours, les accla-

360 SUR l'assomptiûn de la. sainte vierge.

mations, les cantiques de réjouissance de tous les ordres des anges, et de tonte la cour céleste : je pourrais encore m'élever plus haut, et vous faire voir la divine Vier-e présentée par son divin fils devant le trône du Père pour y recevoir de sa main une couronne de gloire immortelle; spectacle vraiment auguste, et qui ravit en admiration le ciel et la terre. Mais tout ce divin appareil passe de trop loin nos intelligences : et d'ailleurs comme le ministère que j'exerce m'oblige, en vous étalant des grandeurs, de vous checher aussi des exemples, je me propose, mes sœurs, de vous faire paraître l'heureuse Marie suivie seulement de ses vertus, et toute resplendissante d'une suite si glorieuse. En effet, les vertus de cette Princesse, c'est ce qu'il y a de plus digne d'être regardé dans son entrée. Ses vertus en ont fait les préparatifs, ses vertus en font tout l'éclat, ses vertus en font la perfection. C'est ce que ce discours vous fera connaître; et afin que vous voyiez les choses plus distinctement, voici l'ordre que je me propose. Pour faire entrer Marie dans sa gloire, il fallait la dépouiller, avant toutes choses, de cette misérable mortalité, comme d'un habit étranger : ensuite il a fallu parer son corps et son âme de l'immortalité glorieuse, comme d'un manteau royal et d'une robe triomphante : enfin, dans ce superbe appareil, il la fallait placer dans son trône, audessus des chérubins et des séraphins, et de toutes les créatures. C'est tout le mystère de cette journée ; et je trouve que trois vertus de cette Princesse ont accompli tout ce grand ouvrage. S'il faut la tirer de ce corps de mort, l'amour divin fera cet office. La sainte virginité toute pure et tout éclatante, est capable de répandre jusque sur sa chair la lumière d'immortalité, ainsi qu'une robe céleste : et après que ces deux vertus auront fait, en cette sorte, les préparatifs de cette entrée magnifique, l'humilité toute-puissante achèvera la cérémonie, en la

plaçant dans son trône pour y être révérée éternellement par les anges. C'est ce que je tâcherai de vous faire voir dans la suite de ce discours, avec le secours de la grâce.

PREMIER POINT

La nature et la grâce concourent à établir immuablement la nécessité de mourir. C'est une loi de la nature, que tout ce qui est mortel doit le tribut à la mort; et la grâce n'a pas exempté les hommes de cette commune nécessité : parce que le Fils de Dieu s'étant proposé de ruiner la mort par la mort môme, il a posé cette loi, qu'il faut passer par ses mains pour en échapper, qu'il faut entrer au tombeau pour en renaître, et enfin qu'il faut mourir une fois pour dépouiller entièrement la mortalité. Ainsi, cette pompe sacrée que je dois aujourd'hui vous représenter a dû prendre son commencement dans le trépas de la sainte Vierge. Et c'est une partie nécessaire du triomphe de cette Reine, de subir la loi de la mort ; pour laisser entre ses bras, et dans son sein même, tout ce qu'elle avait de mortel.

Mais ne nous persuadons pas qu'en subissant cette loi commune elle ait dû aussi la subir d'une façon ordinaire : tout est surnaturel en Marie : un miracle lui a donné Jésus- Christ, un miracle lui doit rendre ce fils bien-aimé; et sa vie, pleine de merveilles, a dû enfin être terminée par une mort toute divine. Mais quel sera le principe de cette mort admirable et surnaturelle ; chrétiens, ce sera l'amour maternel ; l'amour divin fera cet ou vrage : c'est lui qui enlèvera l'âme de Marie, et qui, rompant les liens du corps^ qui l'empêchent de joindre son fils Jésus, réunira dans le ciel ce qui ne peut aussi bien être séparé sans une extrême violence. Pour bien entendre un si grand mystère il nous faut concevoir, avant toutes choses, selon notre médio^v. 21

erité quelle est la nature de l'amour de la sainte Vierge, quelle est sa cause, quels sont ses transports, de quels traits il se sert, et quelles blessures il imprime au cœur. Un saint évêque i nous a donné une grande idée de cet amour maternel, lorsqu'il a dit ces beaux mots : « Pour « former l'amour de Marie, deux amours se sont jointes « en un : » Duœ dilectiones in unam convenerunt, et ex duobus amoribus factus est amor unus. Dites-moi, je vous prie, quel est ce mystère? que veut dire l'enchaînement de ces deux amours? Il l'explique par les paroles suivantes : « C'est, dit-il, que la sainte Vierge rendait à son « fils l'amour qu'elle devait à un Dieu, et qu'elle rendait u aussi à son Dieu l'amour qu'elle devait à un fils : » cum Virgo mater filio divinitatis amorem infunderet, et in Deo amorem nalo exhiberet 2. Si vous entendez ces paroles, vous verrez qu'on ne pouvait rien penser de plus grand, ni de plus fort, ni de plus sublime, pour exprimer l'amour de la sainte Vierge : car ce saint évêque veut dire que la nature et la grâce concourent ensemble, pour faire, dans le cœur de Marie, des impressions plus profondes. Il n'est rien de plus fort ni de plus pressant que l'amour que la nature donne pour un fils, et que celui que la grâce donne pour un Dieu. Ces deux amours sont deux abîmes dont l'on ne peut pénétrer le fond, ni comprendre toute l'étendue. Mais ici nous pouvons dire avec le psalmiste : Abyssus abyssum invocat 3 : <; Un abîme appelle un autre abîme ; » puisque pour former l'amour de la sainte Vierge il a fallu y mêler ensemble tout ce que la nature a de plus tendre, et la grâce de plus efficace. La nature a dû s'y trouver, parce

1 Amédée, évêque de Lausanne, qui vivait dans le douzième siècle et que ses vertus rendirent encore plus recommandable que son illustre naissance. {Êdit. de Dé/bris,)

2 De Laudib. B. Virg. Homil. v, Biblioth. PP. t. XX, p. 1272. sPs. xli, 8.

que cet amour embrassait un fils; la grâce a dû y agir, parce que cet amour regardait un Dieu : Abyssus.... Mais ce qui passe l'imagination, c'est que la nature et la grâce ordinaire n'y suffisent pas, parce qu'il n'appartient pas à la nature de trouver un fils dans un Dieu ; et que la grâce, du moins ordinaire, ne peut faire aimer un Dieu dans un fils: il faut donc nécessairement s'élever plus haut.

Permettez-moi, chrétiens, de porter aujourd'hui mes pensées au-dessus de la nature et de la grâce, et de chercher la source de cet amour dans le sein même du Père éternel. Je m'y sens obligé par cette raison : c'est que le divin fils dont Marie est mère, lui est commun avec Dieu, d Ce qui naîtra de vous, lui dit l'ange1, sera appelé Fils « de Dieu. » Ainsi elle est unie avec Dieu le Père, en devenant la mère de son Fils unique ; a qui ne lui est cornet mun qu'avec le Père éternel, dans la manière dont elle « l'engendre : » Cumeosolo tibiest generatioisfacommunù*.

Mais montons encore plus haut; voyons d'où lui vient cet honneur, et comment elle a engendré le vrai Fils de Dieu. Vous jugez aisément, mes soeurs, que ce n'est pas par sa fécondité naturelle,' qui ne pouvait engendrer qu'un homme : si bien que, pour la rendre capable d'engendrer un Dieu, il a fallu, dit l'évangéliste, que le Très-Haut la couvrît de sa vertu ; c'est-à-dire, qu'il étendît sur elle sa fécondité : Virtus Altissimi obumbrabit tibi3 . C'esten cette sorte, mes sœurs, que Marie est associée à la génération éternelle.

Mais ce Dieu, qui a bien voulu lui donner son Fils, lui communiquer sa vertu, répandre sur elle sa fécondité; pour achever son ouvrage, a dû aussi faire couler dans son chaste sein quelque rayon, ou quelque étincelle de

i Luc. i, 35.

2 S. Bernard. Serm. n, in Annunt . B. Mar. t. i, col. 977.

s Luc. 1, 35.

36i SUR i/ASSOMPTION DE LA SAINTE VIERGE.

l'amour qu'il a pour ce Fils unique, qui est la splendeur de sa gloire et la vive image de sa substance. C'est de la qu'est né l'amour de Marie : il s'est fait une effusion du cœur de Dieu dans le sien; et l'amour qu'elle a pour son fils, lui est donné de la même source qui lui a donné son fils même. Après cette mystérieuse communication, que direz-vous, ô raison humaine ? prétendrez-vous pouvoir comprendre l'union de Marie avec Jésus-Christ ; car elle tient quelque chose de cette parfaite unité qui est entre le Père et le Fils? N'entreprenez pas non plus d'expliquer quel est cet amour maternel qui vient d'une source si haute, et qui n'est qu'un écoulement de l'amour du Père pour son Fils unique : que si vous n'êtes pas capable d'entendre ni sa force ni sa véhémence, croirez-vous pouvoir vous représenter et ses mouvements et ses transports? Chrétiens, il n'est pas possible ; et tout ce que nous pouvons entendre, c'est qu'il n'y eut jamais de si grand effort que celui que faisait Marie pour se réunir à Jésus, ni jamais de violence pareille à celle que souffrait son cœur dans cette désunion.

Après la triomphante ascension du Sauveur Jésus et la descente tant promise de l'Esprit de Dieu, vous n'ignorez pas que la très-heureuse Marie demeura encore assez longtemps sur la terre. De vous dire quelles étaient ses occupations, et quels ses mérites pendant son pèlerinage, je n'estime pas que ce soit une chose que les hommes doivent entreprendre. Si aimer Jésus, si être aimé de Jésus, ce sont deux choses qui attirent les divines bénédictions sur les âmes, quel abîme de grâces n'avait point, pour ainsi dire, inondé celle de Marie ! Qui pourrait décrire l'impétuosité de cet amour mutuel, à laquelle concourait tout ce que la nature a de tendre, tout ce que la grâce a d'efficace ? Jésus ne se lassait jamais de se voir aimé de sa mère : cette sainte mère ne croyait jamais

SUR L'ASSOMPTION DE LA SAINTE VIERGE. 36o

avoir assez d'amour pour cet unique et ce bien-aimé ; elle ne demandait autre grâce à son fils, sinon de l'aimer, et cela même attirait sur elle de nouvelles grâces.

Il est certain, chrétiens, nous pouvons bien avoir quelque idée grossière de tous ces miracles ; mais de concevoir quelle était l'ardeur, quelle la véhémence de ces torrents de flammes qui de Jésus allaient déborder sur Marie, et de Marie retournaient continuellement à Jésus : croyezmoi, les séraphins, tout brûlants qu'ils sont, ne le peuvent faire. Mesurez, si vous pouvez, à son amour la sainte impatience qu'elle avait d'être réunie à son fils. Parce que le Fils de Dieu ne désirait rien tant que ce baptême sanglant l qui devait laver nos iniquités, il se sentait pressé en soi-même d'une manière incroyable, jusqu'à ce qu'il lût accompli. Quoi ! il aurait eu une telle impatience de mourir pour nous, et sa mère n'en aurait point eu de vivre avec lui ? Si le grand apôtre saint Paul '2 veut rompre incontinent les liens du corps, pour aller chercher son maître à la droite de son Père, quelle devait être l'émotion du sang maternel ! Le jeune Tobie, pour une absence d'un an, perce le cœur de sa mère d'inconsolables douleurs. Quelle différence entre Jésus et Tobie ! et quelsr egrets la Vierge [ne ressentait-elle pas, de se voir si longtemps séparée d'un (ils qu'elle aimait uniquement!] Quoi ! disait-elle quand elle voyait quelque fidèle partir de ce monde, par exemple, saint Etienne, et ainsi des autres, quoi ! mon tils,à quoi me réservez-vous désormais? et pourquoi me laissez-vous ici la dernière? S'il ne faut que du sang pour m'ouvrir les portes du ciel ; vous qui avez voulu que votre corps fût formé du mien, vous savez bien qu'il est prêt à être répandu pour votre service. J'ai vu dans le temple ce saint vieillard Siméon, après vous

1 Luc. xii, 60.

* l'hil. i, 21, 23,

avoir amoureusement embrassé, ne demander autre chose que de quitter bientôt cette vie ; tant il est doux de jouir même un momentde votre présence: et moi je ne souhaiterais point de mourir bientôt, pour vous aller embrasser au saint trône de votre gloire ? Après m'avoir amenée au pied de votre croix pour vous voir mourir, comment me refusez-vous si longtemps de vous voir régner ? Laissez, laissez seulement agir mon amour ; il aura bientôt désuni mon âme de ce corps mortel, pour me transporter à vous en qui seul je vis.

Si vous m'en croyez, âmes saintes, vous ne travaillerez pas vos esprits à chercher d'autre cause de sa mort. Cet amour était si ardent, si fort et si enflammé; il ne poussait pas un seul soupir, qui ne dût rompre tous les liens de ce corps mortel : il ne formait pas un regret, qui ne dût en troubler toute l'harmonie ; il n'envoyait pas un désir au ciel, qui ne dût tirer avec soi l'âme de Marie. Ah! je vous ai dit, chrétiens, que la mort de Marie est miraculeuse ; je change maintenant de discours : tellement que la mort n'est pas le miracle; c'en est plutôt la cessation: le miracle continuel, c'était que Marie pût vivre séparée de son bien- aimé.

Mais pourrai-je vous dire comment a fini ce miracle, et de quelle sorte il est arrivé que l'amour lui ait donné le coup de la mort? est-ce quelque désir plus enflammé, est-ce quelque mouvement plus actif, est-ce quelque transport plus violent, qui est venu détacher cette âme ? S'il m'est permis, chrétiens, de vous dire ce que je pense, j'attribue ce dernier effet, non point à des mouvements extraordinaires, mais à la seule perfection de l'amour de la sainte Vierge. Car comme ce divin amour régnait dans son cœur sans aucun obstacle, et occupait toutes ses pensées, il allait de jour en jour s'augmentant par son action, se perfectionnant par ses désirs, se multipliant par soi-

même : de sorte qu'il vint enfin, s'étendant toujours, à une telle perfection, que la terre n'était plus capable de le contenir. Va, mon fils, disait ce roi grec l ; étends bien loin tes conquêtes : mon royaume est trop petit pour te renfermer. 0 amour de la sainte Vierge ! ta perfection est trop éminente, tu ne peux plus tenir dans un corps mortel ; ton feu pousse des flammes trop vives, pour pouvoir être couvert sous cette cendre. Va briller dans l'éternité, va brûler devant la face de Dieu; va te perdre dans son sein immense, qui seul est capable de te contenir. Alors la divine Vierge rendit, sans peine et sans violence, sa sainte et bienheureuse âme entre les mains de son fils. 11 ne fut pas nécessaire que son amour s'efforçât par des mouvements extraordinaires. Comme la plus légère secousse détache de l'arbre un fruit déjà mûr ; comme une flamme s'élève et vole d'elle-même au lieu de son centre ; ainsi fut cueillie cette âme bénite, pour être tout d'un coup transportée au ciel ; ainsi mourut la divine Vierge par un élan de l'amour divin : son âme fui portée an ciel sur une nuée de désirs sacrés. Et c'est ce qui fait dire aux saints anges: « Qui est celle-ci, qui s'élève « comme la fumée odoriférante d'une composition de « myrrhe et d'encens? » Quœ est ista, quœ ascendit sicut virgula fumi ex aromatibus myrrhœ et thuris a ? Belle et excellente comparaison, quinousexplique admirablement la manière de cette mort heureuse et tranquille. Cette fumée odoriférante que nous voyons s'élever d'une composition de parfums, n'en est pas arrachée par force, ni poussée dehors avec violence : une chaleur douce et tempérée la détache délicatement, et la tourne en une vapeur subtile qui s'élève comme d'elle-même. C'est ainsi que l'âme de la sainte Vierge a été séparée du corps : on

1 Philippe à Alexandre.

2 Cant. m, G.

n'en a pas ébranlé tous les fondements par une secousse violente ; une divine chaleur l'a détachée doucement du corps, et l'a élevée à son bien-aimé sur une nuée de saints désirs. C'est son chariot de triomphe ; c'est l'amour, comme vous voyez, qui l'a lui -même construit de ses propres mains.

Apprenons delà, chrétiens, à désirer Jésus-Christ, puisqu'il est infiniment désirable. Mais qui vous désire, ô Jésus ! pourrai-je bien trouver dans cette audience un cœur qui soupire après vous, et à qui ce corps soit à charge ? Mes sœurs, ces chastes désirs se trouvent rarement dans le monde; et une marque bien évidente qu'on désire peu Jésus-Christ, c'est le repos que l'on sent dans la jouissance des biens de la terre. Lorsque la fortune vous rit, et que vous avez tout ensemble les richesses pour fournir aux plaisirs, et la santé pour les goûter à votre aise ; en vérité, chrétiens, souhaitez-vous un autre paradis? vous imaginezvous un autre bonheur ? Si vous laissez parler votre cœur, il vous dira qu'il se trouve bien, et qu'il se contente d'une telle vie. Dans cette disposition, je ne crains pas de vous assurer que vous n'êtes pas chrétiens : et si vous voulez mériter ce titre, savez-vous ce qu'il vous faut faire ? Il faut que vous croyiez que tout vous manque, lorsque le monde croit que tout vous abonde ; il faut que vous gémissiez parmi tout ce qui plaît à la nature, et que vous n'espériez jamais de repos que lorsque vous serez avec Jésus-Christ. Autrement, voici un beau mot de saint Augustin l : « Si « vous ne gémissez pas comme voyageurs, vous ne vous « réjouirez pas comme citoyens: » Qui non gémit peregrinus, non gaudebit civis ; c'est-à-dire, que vous ne serez jamais habitants du ciel, parce que vous avez voulu l'être de la terre : refusant le travail du voyage, vous n'aurez pas le repos de la patrie : et vous arrêtant où il faut mar-

1 In Psal. cxlviii, n° 4, t. iv, col. 1675.

cher, vous n'arriverez pas où il faut parvenir. C'est pourquoi Marie a toujours gémi en se souvenant de Sion : son cœur n'avait point de paix, éloigné de son bien-aimé. Enfin ses désirs l'ont conduite à lui, en lui donnant une heureuse mort. Mais elle ne demeurera pas longtemps dans son ombre, et la sainte virginité attirera bientôt sur son corps une influence de vie ; c'est le deuxième point de ce discours.

SECOND POINT

Le corps sacré de Marie, le trône de la chasteté, le temple de la sagesse incarnée, l'organe du Saint-Esprit et le siège de la vertu du Très-Haut, n'a pas dû demeurer dans le tombeau; et le triomphe de Marie serait imparfait, s'il s'accomplissait sans sa sainte chair qui a été comme la source de sa gloire. Venez donc, vierges de Jésus-Christ, chastes épouses du Sauveur des âmes, venez admirer les beautés de cette chair virginale, et contempler trois merveilles que la sainte virginité opère sur elle. La sainte virginité la préserve de corruption ; et ainsi elle lui conserve l'être: la sainte virginité lui attire une influence céleste, qui la fait ressusciter avant le temps ; ainsi elle lui rend la vie : la sainte virginité répand sur elle de toutes parts une lumière divine ; et ainsi elle lui donne la gloire. C'est ce qu'il nous faut expliquer par ordre.

Je dis donc, avant toutes choses, que la sainte virginité est comme un baume divin, qui préserve de corruption le corps de Marie ; et vous en serez convaincues, si vous méditez attentivement quelle a été la perfection de sa pureté virginale. Pour nous en former quelque idée, posons d'abord ce principe : que Jésus-Christ notre Sauveur, étant uni si étroite ; ent, selon la chair, à la sainte Vierge, cette union si particulière a dû nécessairement être accompagnée d'une entière conformité. Jésus a cherché son sem-

blable ; et c'est pourquoi cet Époux des vierges a voulu avoir une mère vierge : afin d'établir cette ressemblance comme le fondement de celte union. Cette vérité étant supposée, vous jugez bien, âmes chrétiennes, qu'il ne faut rien penser de commun de la pureté de Marie. Non, jamais vous ne vous en formerez une juste idée ; jamais vous n'en comprendrez la perfection, jusqu'à ce que vous ayez entendu qu'elle a opéré dans cette vierge-mère une parfaite intégrité d'esprit et de corps. Et c'est ce qui a fait dire au grand saint Thomas 1 qu'une grâce extraordinaire a répandu sur elle, avec abondance, une céleste rosée, qui a non-seulement tempéré, comme dans les autres élus, mais éteint tout le feu de la convoitise, c'està-dire, non-seulement les mauvaises œuvres, qui sont comme l'embrasement qu'elle excite, non-seulement les mauvais désirs, qui sont comme la flamme qu'elle pousse, et les mauvaises inclinations, qui sont comme l'ardeur qu'elle entretient, mais encore le brasier et le foyer même, comme parle la théologie, fomes peccati : c'est-à-dire, selon son langage, la racine la plus profonde et la cause la plus intime du mal. Après cela, chrétiens, comment la chair de la sainte Vierge aurait-elle été corrompue, à laquelle la virginité d'esprit et de corps, et cette parfaite conformité avec Jésus-Christ, a ôté, avec le foyer de la convoitise, tout le principe de corruption?

Car ne vous persuadez pas que nous devions considérer la corruption, selon les raisonnements de la médecine, comme une suite naturelle de la composition et du mélange. Il faut élever plus haut nos pensées; et croire, selon les principes du christianisme, que ce qui engage la chair à la nécessité d'être corrompue, c'est qu'elle est un attrait au mal, une source de mauvais désirs, enfin une

1 III. pari. Quœst. xxvn, Art. 3.

« chair de péché, » comme parle l'apôtre saint Paul *, caro peccati. Une telle chair doit être détruite, je dis même dans les élus; parce qu'en cet état de chair de péché elle ne mérite pas d'être réunie à une âme bienheureuse ni d'entrer dans le royaume de Dieu, « que la chair et le sang « ne sauraient posséder : » Caro et sanguis regnum Deinon possidebunt 2. Il faut donc qu'elle change sa première forme, afin d'être renouvelée, et qu'elle perde tout son premier être, pour en recevoir un second de la main de Dieu. Comme un vieux bâtiment irrégulier qu'on laisse tomber pièce à pièce ; afin de le dresser de nouveau dans un plus bel ordre d'architecture : il en est de même de cette chair toute déréglée par la convoitise. Dieu la laisse tomber en ruine, afin de la refaire à sa mode, et selon le premier plan de sa création. C'est ainsi qu'il faut raisonner de la corruption de la chair, selon les principes de l'Évangile: c'est de là que nous apprenons qu'il faut que notre chair soit réduite en poudre, parce qu'elle a servi au péché ; et de là aussi nous devons entendre que celle de Marie étant toute pure, elle doit par conséquent être incorruptible.

C'est aussi pour la même cause qu'elle a dû recevoir l'immortalité, par une résurrection anticipée: car encore que Dieu ait marqué un terme commun à la résurrection de tous les morts ; il y a des raisons particulières, qui peuvent l'obliger d'avancer le temps en faveur de la sainte Vierge. Le soleil ne produit les fruits que dans leur saison : mais nous voyons des terres si bien cultivées, qu'elles attirent une action plus efficace et plus prompte. Il y a aussi des arbres hâtifs dans le jardin de notre Epoux ; et la sainte chair de Marie est une matière trop bien préparée pour attendre le terme ordinaire à produire des fruits

1 Rom. vin, 3.

2 I. Cor. xv, 50.

d'immortalité. Sa pureté virginale lui attire une influence particulière: sa conformité avec Jésus-Christ la dispose à recevoir un effet pins prompt de sa vertu vivifiante. Et certainement, chrétiens, elle peut bien attirer sa vertu, puisqu'elle l'a attiré lui-même. Il est venu en cette chair, charmé par sa pureté ; il a aimé cette chair jusqu'à s'y renfermer durant neuf mois, jusqu'à s'incorporer avec elle, « jusqu'à prendre racine en elle, » comme parle Terlullien : In utero radicem cgit l. Il ne laissera donc pas dans le tombeau cette chair qu'il a tant aimée ; mais il la transportera dans le ciel, ornée d'une gloire immortelle.

La sainte virginité servira encore à Marie, pour lui donner cet habit de gloire; et en voici la raison: Jésus- Christ nous représente, dans son Évangile, la gloire des corps ressuscites par cette belle parole : « Ils seront comme (.'. les anges de Dieu : » Erunt sicut angeli Dei 2. Et c'est pour cela que Tertullien parlant de la chair ressuscitée, l'appelle « une chair angélisée, » angelifïcata caro 3. Or, ^e toutes les vertus chrétiennes, celle qui peut le mieux produire un si bel effet, c'est la sainte virginité; c'est celle qui fait des anges sur la terre; c'est elle dont saint Augustin a dit ce beau mot : Habet aliguid jam non carnis in carne 4 : « Elle a au milieu de la chair quelque chose « qui n'est pas de la chair, » et qui tient de l'ange plutôt que de l'homme. Celle qui fait des anges dès cette vie, en pourra bien faire en la vie future ; et ainsi j'ai eu raison de vous assurer qu'elle a une vertu particulière pour contribuer dans les derniers temps à la gloire des corps ressuscites. Jugez par là, chréliens, de quel éclat, de quelle lumière sera environné celui de Marie, qui surpasse par

1 De Carne Christi, n° 21.

2 Matlh. xxxn, 30.

s De Rvsur. cam., n° 2G.

4 De sa?icla Yirginit., n° 12, t. vi, col. 346.

sa pureté les séraphins mômes. Aussi l'Écriture sainte cherche-t-elle des expressions extraordinaires, afin de nous représenter un si grand éclat. Pour nous en tracer quelque image, àpeinetrouve-t-elle dans le monde assez de rayons; il a fallu ramasser tout ce qu'il y a de lumineux dans la nature. Elle a mis la lune à ses pieds, les étoiles autour de sa tête. Au reste, le soleil la pénètre toute et l'environne de ses rayons : Mulier amicta sole l : tant il a fallu de gloire et d'éclat, pour orner ce corps virginal.

Vierges de Jésus-Christ, réjouissez-vous à ce beau spectacle ; songez à quels honneurs la sainte virginité prépare vos corps : elle les purifie, elle les consacre; elle y éteint la concupiscence, elle y mortifie les mauvais désirs : et par tant de saintes préparations, elle dispose cette chair mortelle à une lumière incorruptible. Apprenez donc, mes très-chères sœurs, à estimer ce sacré trésor que vous portez dans des vaisseaux de terre : Habemus autem thesauruin istum in vasis fictilibus 2. Renouvelez-vous tous les jours par l'amour de la pureté, ne souffrez pas qu'elle soit souillée par la moindre attache du corps ; et si vous êtes jalouses de la pureté de la chair, soyez-le encore beaucoup davantage de la pureté de l'esprit. Par ce moyen, vous serez les dignes compagnes de la bienheureuse Marie ; et portant ses glorieuses livrées vous suivrez de plus près son char de triomphe, dans lequel elle va monter à son trône. Avancez-vous donc pour la suivre ; elle se prépare à marcher et elle va monter au ciel qui l'attend. Les préparatifs sont achevés : l'amour divin a fait son office, et lui a ôté sa robe mortelle ; la sainte virginité lui a mis son habit royal : je vois l'humilité qui lui tend la main, et qui s'avance pour la placer dans son trône. C'est

1 Apoc. xn, 2.

2 II. Cor. iv, 7.

37i SUR L ASSOMPTION DE L\ SAINTE VIERGE.

ce qui doit finir la cérémonie, et faire le dernier point de ce discours.

TROISIÈME POINT

Puisque c'est l'humilité seule qui a fait le triomphe de Jésus-Christ, il faut qu'elle fasse aussi celui de Marie ; et sa gloire ne lui plairait pas, si elle y entrait par une autre voie que par celle que son fils a voulu choisir. Elle s'élève donc par l'humilité, et voici en quelle manière : vous n'ignorez pas, chrétiens, que le propre de l'humilité, c'est de s'appauvrir elle-même, si je puis parler de la sorte, et de se dépouiller de ses avantages ; mais aussi, par un retour merveilleux, elle s'enrichit en se dépouillant : parce qu'elle s'assure tout ce qu'elle s'ôte ; et rien ne lui convient mieux que cette belle parole de saint Paul, tanquam nihil habentes et omnia possidentes l , qu'elle n'a rien et possède tout. Je pourrais établir cette vérité sur une doctrine solide et évangélique ; mais il est plus convenable à cette journée et à l'ordre de mon discours, de vous en montrer la pratique par l'exemple de la sainte Vierge.

Elle possédait trois biens précieux : une haute dignité, une pureté admirable de corps et d'esprit, et, ce qui est au-dessus de tous les trésors, elle possédait Jésus-Christ; elle avaitun fils bien-aimé, « dans lequel, dit le saint apôtre, « habitait toute plénitude : » la ipso plaçait omnem plenitudinem inhabitare 2. Voilà une créature distinguée excellemment de toutes les autres; mais son humilité trèsprofonde la dépouillera , en quelque façon , de ces merveilleux avantages. Elle qui est élevée au-dessus de tous par la dignité de mère de Dieu, se range dans le commun par la qualité de servante : elle qui est séparée de

1 II. Cor. vi, 10.

2 Coloss. i, 19.

tous, par sa pureté immaculée, se mêle parmi les pécheurs, en se purifiant avec les autres. Voyez qu'elle se dépouille, en s'humiliant, de l'honneur de sa qualité, et de la prérogative de son innocence. Mais voici quelque chose de plus; elle perd jusqu'à son fils sur le Calvaire : et je ne dis pas seulement qu'elle perd son fils, parce qu'elle le voit mourir d'une mort cruelle ; mais elle le perd ce fils hien-aimé, parce qu'il cesse en quelque sorte d'être son fils, et qu'il lui en substitue un autre en sa place : a Femme, lui dit-il, voilà votre fils l. »

Méditez ceci, chrétiens ; et encore que cette pensée semble peut-être un peu extraordinaire, vous verrez néanmoins qu'elle est bien fondée. Il semble que le Sauveur ne la connaît plus pour sa mère; il l'appelle femme, et non pas sa mère: « Femme, lui dit-il, voilà votre fils. » 11 ne parle pas ainsi sans mystère : il est dans un état d'humiliation; et il faut que sa sainte mère y soit avec lui. Jésus a un Dieu pour son père, et Marie un Dieu pour son fils. Ce divin Sauveur a perdu son père, et il ne l'appelle plus que son Dieu. Il faut que Marie perde aussi son fils : il ne l'appelle que du nom de femme, et il ne lui donne point le nom de sa mère. Mais ce qui est le plus humiliant pour la sainte Vierge, c'est qu'il lui donne un autre fils ; comme si désormais il cessait de l'être, et comme s'il rompait le nœud d'une si sainte alliance : « Voilà, dit-il, a votre fils : » Ecce filius tuus. Et en voici la raison : durant les jours de sa chair, c'est-à-dire, pendant le temps de sa vie mortelle, il rendait à sa sainte mère les devoirs et les services d'un fils; il était sa consolation et l'unique appui de sa vieillesse : maintenant, qu'il va entrer dans sa gloire, il prendra des sentiments plus dignes d'un Dieu ; et c'est pourquoi il laisse à un autre les devoirs de la piété naturelle. Je ne le dis pas de moi-même, et j'ai appris ce mys-

1 Joan. xix, 2G.

tore du grand saint Paulin : Jam Salvator ab humana fragilitate, qua erat natus ex femina, per crucis mortem. demigrans in œternitalem Dei, delegat homini jura pietatis humnnœ 1 : « Jésus étant près de passer de la fragilité huci inaine, par laquelle il était né d'une femme, à la gloire <( et à l'éternité de son Père; que fait-il? Delegot ; il donne (i saint Jean pour fils à Marie, et il laisse à un homme « mortel les sentiments de la piété humaine. » • Yoilà donc Marie qui n'a plus son fils ; Jésus, son fils bienaimé, a cédé ses droits à saint Jean; et elle passe en ce triste état une longue suite d'années. Elle se plaint au divin Sauveur : 0 Jésus ma consolation, pourquoi me laissez-vous si longtemps? Jésus ne l'écoute pas, et la laisse entre les mains de saint Jean. Qu'elle vive avec saint Jean, qu'elle se console avec saint Jean ; c'est le fils que Jésus lui donne. C'est votre fils, lui dit-il; consolez-vous avec lui. Chrétiens, quel est cet échange? 0 commutationem! s'écrie saint Bernard1; on lui donne Jean pour Jésus, le serviteur pour le maître, le fils de Zébédée pour le Fils de Dieu. Il plaît à son fils de l'humilier; saint Jean prend la liberté de la reconnaître pour mère : elle accepte humblement l'échange ; et cet amour maternel, accoutumé à un Dieu, ne refuse pas de se rabaisser jusqu'à se terminer à un homme. Oui, dit-elle, je veux bien cet homme, et je ne méritais pas d'être la mère d'un Dieu : tant son humilité est profonde, tant sa soumission est admirable.

Reprenons tout ceci, messieurs, et rassemblons maintenant en un tous ces actes d'humilité de la sainte Vierge. Sa dignité ne paraît plus ; elle la couvre sous l'ombre de la servitude : sa pureté se retire, cachée sous les marques du péché; elle quitte jusqu'à son fils, et elle consent par humilité d'en avoir un autre. Ainsi vous voyez qu'elle a

1 Ad. August. Ep. l, h° 17.

îSerm. Dom. inf. Oct. Assumpt. n° 15, t. i, col. 1112.

tout perdu, et que son humilité l'a entièrement dépouillée, tariquam nihil habentes. Mais voyons la suite, mes sœurs, et vous verrez que cette humilité, qui la dépouille, lui rend tout avec avantage, et omnia possùJentes. 0 mère de Jésus-Christ! parce que vous vous êtes appelée servante, aujourd'hui l'humilité vous prépare un trône : montez en cette place éminente, et recevez l'empire absolu sur toutes les créatures. 0 Vierge toute sainte et tout innocente, plus pure que les rayons du soleil! vous avez voulu vous purifier et vous mêler parmi les pécheurs; votre humililé vous va relever : vous serez l'avocate de tous les pécheurs; vous serez leur second refuge, et leur principale espérance après Jésus-Christ, refugium peccatorum. Enfin vous aviez perdu votre (ils; il semblait qu'il vous eût quittée, vous laissant gémir si longtemps dans cette terre étrangère : parce que vous avez subi avec patience une telle humiliation, ce fils veut rentrer dans ses droits qu'il n'avait cédés à Jean que pour peu de temps. Je le vois, il vous tend les bras ; et toute la cour céleste vous admire, ô heureuse Vierge, montant au ciel pleine de délices et appuyée sur ce bien-aimé, innixa super dilectum suum l.

Certes, divine Vierge, vous êtes véritablement appuyée sur ce bien-aimé : c'est de lui que vous tirez toute votre gloire; sa miséricorde est le fondement de tous vos mérites. Cieux, s'il est vrai que, par vos immuables accords, vous entreteniez l'harmonie de cet univers, entonnez sur un chant nouveau un cantique de louanges : les vertus célestes, qui règlent vos mouvements, vous invitent à donner quelque marque de réjouissance. Pour moi, s'il est permis de mêler nos conceptions à des secrets si augustes, je m'imagine que Moïse ne put s'empêcher, voyant cette Reine, de répéter cette belle prophétie qu'il nous a

1 Cant. vin, ô.

378 SUR L'ASSOMPTION DE Là SAINTE VIERGE.

laissée dans ses Livres : « Il sortira une étoile de. Jacob, « et une branche s'élèvera d'Israël1. » Isaïe, enivré de l'Esprit de Dieu, chanta dans un ravissement incompréhensible : « Voici cette Vierge qui devait concevoir et enfanter «un fils 2. » Ézéchiel reconnut cette porte close3, par laquelle personne n'est jamais entré ni sorti, parce que c'est par elle que le 'Seigneur des batailles a fait son entrée. Et au milieu d'eux le prophète royal David animait une lyre céleste par cet admirable cantique : Je vois à votre droite, « ô mon Prince, une Reine en habilleo ment d'or enrichi d'une merveilleuse variété. Toute la « gloire de cette fille de roi est intérieure ; elle est néana moins parée d'une broderie toute divine. Les vierges m après elle se présenteront à mon Roi ; on les lui amènera « dans son temple avec une sainte allégresse4. » Cependant la Vierge elle-même tenait les esprits bienheureux dans un respectueux silence, tirant encore une fois du fond de son cœur ces excellentes paroles : «Mon âme exalte le « Seigneur de tout son pouvoir, et mon esprit est saisi « d'une joie infinie en Dieu mon Sauveur, parce qu'il a « regardé le néant de sa servante : et voici que toutes les « générations m'estimeront bienheureuse3. » Voilà, mes très-chères sœurs, quelle est l'entrée de la sainte Vierge : la cérémonie est conclue; toute cette pompe sacrée est finie. Marie est placée dans son trône, en-tre les bras de son fils, dans ce midi éternel, comme parle le grand saint Bernard; et la sainte humilité a fait cet ouvrage.

Que reste-t-il maintenant, sinon que nous rendions nos respects à cette auguste Souveraine, et que, la voyant si

1 Num. xxiv, 17.

2 Is. vu, 14.

3 Ezech. xliv, 2.

kPs. xuv, 10, 14, 15, 16.

5 Luc. i, 46.

SUR L'ASSOMPTION DE LA SAINTE VIERGE. 37lJ

près de son fils, nous la priions de nous assister par ses intercessions toutes-puissantes? C'est à elle, dit le dévot saint Bernard, qu'il appartient véritablement de parler au cœur de Jésus : Quis tam idoneus ut loquatûr ad cor Domini nostri Jésus Chnsti, ut tu felix Maria1? Elle y a une fidèle correspondance, je veux dire, l'amour filial, qui viendra recevoir l'amour maternel, et accomplira ses désirs. Qu'elle parle donc pour nous à ce cœur, et qu'elle nous obtienne par ses prières le don de l'humilité !

0 sainte, ô bienheureuse Marie ! puisque vous êtes avec Jésus-Christ, jouissantdansce midi éternel, avec une pleine allégresse, de sa sainte et bienheureuse familiarité, parlez pour nous à son cœur; parlez, car votre fils vous écoute. Nous ne vous demandons pas les grandeurs humaines : impétrez-nous seulement cette humilité par laquelle vous avez été couronnée; impétrez-la à ces saintes filles, et à toute cette audience; et faites, ô Vierge sacrée, que tous ceux qui ont célébré votre assomption glorieuse entrent profondément dans cette pensée, qu'il n'y a aucune grandeur qui ne soit appuyée sur l'humilité ; que c'est elle seule qui fait les triomphes et qui distribue les couronnes; et qu'enfin il n'est rien de plus véritable que cette parole de l'Évangile, que « celui qui s'abaisse durant sa vie, sera « exalté à jamais dans la félicité éternelle, » où nous conduise le Père, le Fils, et le Saint-Esprit. Amen,

1 Ad. Beat. Virg. Serin. Panegyr. n° 7, int. Oyer. S. Bernard, t. Il, col. (90.

DEUXIEME SERMON

POUR T.A FÊTE

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