AUTRE CONCLUSION
DU MÊME SERMON
Hélas ! quel objet funeste, mais quel exemple admirable se présente ici à mon esprit ! Me sera-t-il permis en ce lieu de toucher à des plaies encore toutes récentes, et de renouveler les justes douleurs des premières personnes du monde ? Grande et auguste reine que le ciel vient d'enlever à la terre, et qui causez à tout l'univers un deuil si grand et si véritable, ce sont ces fortes pensées, c'est cette attache immuable à la souveraine volonté de Dieu, qui nous a. fait voir ce miracle, et d'égalité dans votre vie, et de constance inimitable dans votre mort. Quels troubles, quels mouvements, quels accidents imprévus ont jamais été capables de l'ébranler, ni d'étonner sa grande âme? Ne craignons pas de jeter un moment la vue sur nos dissensions passées, puisque la fermeté inébranlable de cette princesse a tellement soutenu l'effort de cette tempête, que nous pouvons maintenant nous en souvenir sans crainte. Quand il plut à Dieu de changer en tant de maux les longues prospérités de sa sage et glorieuse régence, fut-elle abattue par ce changement? au contraire ne la vit-on pas toujours ferme, toujours invincible, fléchissant
* Ce morceau forme dans le manuscrist un hors-d'œuvre ajouté après coup, poui appliquer le sermon à la circonstance de la mort de la reine mère. Dans ce plan, l'auteur devait retrancher deson discours, depuis ces mots de la page 334, Mais, mes frères, imitons en fout ce saint homme, jusqu'à la fin, pour y substituer cette péroraison. [Èdit. de Déforis.)
33S POUR LA Pl-RIFICATION DE LÀ S. VIERGE.
quelquefois par prudence, mais incapable de rien relâche i des grands intérêts de l'État, et attachée immuablement à conserver le sacré dépôt de l'autorité royale, unique appui du repos public, qu'elle a remise enfin tout entière entre les mains victorieuses d'un fils qui sait la maintenir avec tant de force? C'est sa foi, c'est sa piété, c'est son abandon aux ordres de Dieu, qui animait son courage; et c'est cette môme foi et ce même abandon à la Providence, qui, la soutenant toujours malgré ses douleurs cruelles jusques entre les bras de la mort, lui a si bien conservé parmi les sanglots de tout le monde, et parmi les cris déplorables de ses chers et illustres enfants, celte force, cette constance, cette égalité qui n'a pas moins étonné qu'attendri tous les spectateurs.
0 vie illustre, ô vie glorieuse et éternellement mémorable ! mais ô vie trop courte, trop tôt précipitée ! Quoi donc ! nous ne verrons plus que dans une reine ce noble amas de vertus que nous admirions en deux ! Quoi ! celte bonté, quoi! cette clémence, quoi! tant de douceur parmi tant de majesté; quoi ! ce cœur si grand et vraiment royal, ces charités infinies, ces tendres compassions pour les misères publiques et particulières ; enfin, toutes les autres rares et incomparables qualités de la grande Anne d'Autriche ne seront plus qu'un exemple et un ornement de l'histoire ! Qui nous a si tôt enlevé cette reine fjue nous ne voyions point vieillir, et que les années ne changeaient pas? comment cette merveilleuse constitution est-elle devenue si soudainement la proie de la mort? d'où est sorti .ce venin? en quelle partie de ce corps si bien composé était caché le foyer de cette humeur malfaisante dont l'opiniâtre malignité a triomphé des soins, et de l'art, et des vœux de tout le monde ? que nous ne sommes rien ! ô que la force et l'embonpoint ne sont que des noms trompeurs ! Car que sert d'avoir sur le visage tant de santé et tant de
vie, si cependant la corruption nous gagne au dedans, si elle attend, pour ainsi dire, à se déclarer, qu'elle se soit emparée du principe de la vie; si, s'étant rendue invincible, elle sort enfin tout à coup avec furie de ses embûches secrètes et impénétrables, pour achever de nous accabler? C'est ainsi que nous avons perdu cette grande reine, qui devait illustrer ce siècle entier; et maintenant étant arrivée au séjour de l'éternité, elle n'est plus suivie que de ses œuvres; et de toute cette grandeur, il ne lui en reste qu'un plus grand compte.
Et mine, reges, intelligite; erudimini, quijudicatis terram l : (i Ouvrez les yeux, arbitres du monde; entendez, juges de « la terre. » Celui qui est le maître de votre vie, l'est-il moins de votre grandeur ? celui qui dispose de votre personne, dispose-t-il moins de votre fortune ? Et si ces têtes illustres sont si fort sujettes, nous, faibles particuliers, que pensons-nous faire, et combien devons-nous être sous la main de Dieu, et dépendants de ses ordres? Car sur quoi se peut assurer notre prudence tremblante? que tenonsnous de certain ? quel fondement a notre vie? quel appui a notre fortune? et quand tout l'état présent serait tranquille, qui nous garantira l'avenir? seront-ce les devins et les astrologues? Que je me ris de la vanité de ces faiseurs de pronostics, qui menacent qui il leur plaît, et nous font à leur gré des années fatales ! esprits turbulents et inquiets, amoureux des changements et des nouveautés, qui, ne trouvant rien à remuer dans la terre, semblent vouloir nouer avec les astres des intelligences secrètes, pour troubler et agiter le monde. Moquons-nous de ces vanités. Je veux qu'un homme de bien pense toujours favorablement de la fortune publique : et du moins n'avons-nous pas à craindre les astres. Non, non, le bonheur et le malheur de la vie humaine n'est pas envoyé à l'aveugle par
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des influences naturelles; mais dispensé avec choix par les ordres d'une sagesse et d'une justice cachée, qui punit comme il lui plaît les péchés des hommes. Ne craignons donc pas les astres; mais, mes frères, craignons nos péchés.. Croyons que le grand pape saint Grégoire parlait à nous, quand il a dit ces belles paroles : Peccata nostra barbaries viribus sociamus; et culpa nostra hostium r/ladios exacuit. quœ reipublicœ vires gravât l : Ne voyez-vous pas, dit-il, que l'État gémit sous le poids de nos péchés ; et que joignant nos crimes aux forces des ennemis, c'est nous seuls peut-être qui allons faire pencher la balance? Quand deux grands peuples se font la guerre, Dieu veut assurément se venger de Tun, et souvent de tous les deux; mais de savoir par où. il veut commencer, c'est ce qui passe de bien loin la portée des hommes. Nous savons qu'ila souvent commencé par les étrangers, et aussi il est écrit que souvent « le jugement commence par sa maison : » Tempus est ut judicimn incipiat a domo Dei-. Celui qui réussit le premier n'est pas plus en sûreté que l'autre, parce que son tour viendra au temps ordonné. Dieu châtie les uns par les autres, et il châtie ordinairement ceux par lesquels il châtie les autres. Nabuchodonosor est son serviteur pour exercer ses vengeances, le même est son ennemi pour recevoii les coups de sa justice. Prenons donc garde, mes frères, de ne mettre pas Dieu contre nous ; et infidèles à notre patrie et à notre prince, ne nous joignons pas à nos ennemis, et ne les fortifions pas par nos crimes. Faisons la volonté de Dieu, et après il fera la nôtre : il nous protégera dans le temps, et nous couronnera dans l'éternité ; où nous conduise, etc. -
i Lib. v, Ep. xx, ad Mauric. t. 11, col 747. 2 I Petr. îv, 17.
TROISIEME SERMON