‹ Sermons de BossuetChapitre 18 sur 71 · PS. XLIV · texte numérisé non relu

PS. XLIV

*I. Cor. iv, 16.

imiter Jésus-Christ. Où voyons-nous une image plus accomplie des vertus de Jésus-Christ, qu'en sa sainte mère ?

Sa pureté, le secret et la retraite, [dans lesquels elle passe sa vie, sont autant de leçons qu'elle fournit aux vierges chrétiennes.] « Les vierges, qui sont vraiment « vierges, ont coutume d'être toujours tremblantes, et «jamais elles n'ont de sécurité: pour éviter les pièges « qu'elles doivent appréhender, elles craignent, même « lorsqu'il n'y a point de danger pour elles : » Soient virgines, qi/ce vere virgines sunt, semper pavidœ et nunquam esse securœ ; et ut caveant timida, eliam. tuta pertimescere. <( Elles doivent être même émues à la vue d'un ange; re- « garder comme autant de pièges tout ce qui paraît de « nouveau, tout ce qui survient d'inopiné : » Quidqwd novum, quidqwd subitum ortum fuerit, totum contra se œstimant machinatum. C'est ainsi que Marie se conduit; «elle « est trouhlée. mais elle ne dit mot : son trouble est un « effet de sa pudeur virginale; son assurance vient de sa « fermeté ; son silence et ses réflexions sont une marque « de sa prudence : » Turbata est, non est locuta : quod turbata est, verecundiœ fuit virginal/s ; quod non per turbata , fortitudinii ; quod turuit et cogitavit, prudentiœ l.

Combien elle est éloignée de ces malicieuses ambiguïtés, de ces pièces subtils, de ces dangereuses complaisances, de ces malicieux détours par lesquels l'impureté consommée tâche de s'insinuer dans les âmes innocentes ! Le trouble, la pudeur, le silence [c'est là le partage des vierges chrétiennes qui veulent prendre Marie pour leur modèle.]

1 S. Bern. Hom. in, stip. Missus est, n° 9, t. i, col. 747.

SERMON

Dixit Jésus matri suœ : Mulier, ccce filius tuus ; deinde dicit discipulo: Ecce mater tua.

Jésus dit à sa mère : Femme, voilà votre fils ; après il dit à son disciple : Voilà votre mère.

Joan., xix, 26, 27.

L'antiquité a fort remarqué l'action d'un certain philosophe qui , ne laissant pas en mourant de quoi entretenir sa famille, s'avisa de léguer par son testament le soin de sa femme et de ses enfants au plus intime de ses amis, se persuadant, à ce qu'on nous dit '2, qu'il ne pouvait faire plus d'honneur à la générosité de celui auquel il donnait, en mourant, ce témoignage de sa confiance. A la vérité, chrétiens, il paraît quelque chose de heau dans cette action, si elle a été faite de bonne foi et si l'affection a été mutuelle; mais nous savons que les sages du monde ont ordinairement bien plus travaillé pour l'ostentation que pour la vertu, et que la plupart de leurs belles sentences ne sont dites que par parade et par une gravité affectée. Laissons donc les histoires profanes, et allons à l'Évangile de Jésus-Christ. Pardonnez-moi, messieurs, si je dis que, ce que la nécessité a fait inventer à ce philosophe, une

1 Prêché en 1GS7, au co'le'gede Navarre, dans la confrérie du Rosaire. 3 Eudamidas de Corinthe. Lucian., Diatog., Toxar. seu Amicit.

charité infinie l'a fait faire, en quelque sorte, à notre Sauveur, d'une manière toute divine. Il regarde du haut de sa croix et Marie, et son cher disciple; c'est-à-dire, ce qu'il a de plus cher au monde : et comme il leur veut laisser, en mourant, quelque marque de sa tendresse, il donne premièrement saint Jean à sa mère; après il donne sa mère à son bien-aimé, et il établit, par ce testament, la dévotion pour la sainte Vierge. C'est, mes frères, pour cette raison qu'on lit cet évangile en l'Église dans la sainte solennité du Rosaire1, pour laquelle nous sommes ici assemblés. C'est pourquoi, pour édifier votre piété, j'espère vous faire voir aujourd hui que, par ces divines paroles, Marie est la mère de tous les fidèles ; après que je lui aurai adressé celles par lesquelles on lui annonça qu'elle serait la mère de Jésus-Christ même : Ave, Maria.

C'est un trait merveilleux de miséricorde, que la promesse de notre salut se trouve presque 'aussi ancienne, que la sentence de notre mort, et qu'un même jour ait été témoin de la chute de notre nature, et du rétablissement de notre espérance. Nous voyons, en la Genèse 2, que Dieu nous condamnant à la servitude, nous promet en même temps le Libérateur; en prononçant la malédiction contre nous, il prédit au serpent, qui nous a trom-

1 Le saint pape Pie V, en mémoire de la victoire remportée à Lépante par les chréiiens sur les Turcs, te 7 octobre 1571, institua une fête annuelle, sous le titre de suinte Marie de la Victoire, et en fixa la célébration au premier dimanche d'octobre. En 1673, Grégoire XIII changea ce titre en celui du Rosaire. Saint Dominique fut le premier instituteur de cette pratique de pieté qu'on a appelée Rosaire, et qui consiste à reciter quinze dizaines à' Ave avec un Pater au commencement de chaque dizaine, en l'honneur du mystère de l'Incarnation. Elle est connue aussi sous le nom de Chapelet, ou Couronne, qui est le tiers du Rosaire. Les papes ont approuvé cette dévotion, et y ont attaché de grandes indulgences. Voyez Godescard, Vies des Saints, t. ix, au 1er octobre. [Édit. de Versai/les.)

4 Gènes, m, 15.

pés, que sa tête sera brisée, c'est-à-dire, que son empire sera renversé, et que nous serons délivrés de sa tyannie. Les menaces et les promesses se touchent : la lumière de la faveur nous paraît, dans le feu môme de la colère ; afin que nous entendions, chrétiens, que Dieu se fâche contre nous, ainsi qu'un bon père, qui, dans les sentiments les plus vifs d'une juste indignation, ne peut oublier ses miséricordes, ni retenir les effets de sa lendresse. Mais ce qui me paraît le plus admirable dans cette conduite de la Providence, c'est qu'Adam même, qui nous a perdus, et Eve, qui est la source de notre misère, nous sont représentés, dans les Écritures, comme des images vivantes des mystères qui nous sanctifient. Jésus-Christ ne dédaigne pas s'appeler le nouvel Adam : Marie, sa divine mère, est la nouvelle Eve; et, par un secret merveilleux, notre réparation nous est figurée, même dans les auteurs de notre ruine.

C'est sans doute dans cette vue, que saint Ëpiphane a considéré un passage de la Genèse1 où Eve est nommée mère des vivants : il a doctement remarqué que c est après sa condamnation qu'elle est appelée de la sorte ; et voyant qu'elle n'avait pas ce beau nom, lorsqu'elle était encore dansle paradis, il s'étonne, avec raison, que l'on commence à l'appeler mère des vivants, seulement après qu'elle est condamnée à n'engendrer plus que des morts. En effet, ne jugez-vous pas que ce procédé extraordinaire nous fait voir assez clairement qu'il y a ici du mystère? et c'est ce qui fait dire à ce grand évêque qu'elle est nommée ainsi en énigme, et comme figure de la sainte Vierge, qui. étant associée, avec Jésus-Christ, à la chaste g'néralion des enfants de la nouvelle alliance est devenue, par cette union, la vraie mère de tous les vivants, c'est-à-dire, de tous les fidèles. Voilà une belle figure de la sainte maternité del'in-

1 Lib. ni, Hœres. lx.wui, t. i, n° J8, p. 105.

POUR LA FETE DU ROSAIRE. 40b

comparable Marie, que j'ai à vous prêcher aujourd'hui ; et j'en reconnais l'accomplissement à la croix de notre Sauveur, et dans l'évangile de cette fêle.

Car que voyons-nous au Calvaire, et qu'est-ce que notre Évangile nous y représente? Nous y voyons Jésus-Christ souffrant, et Marie percée de douleurs, et le disciple bienaimé du Sauveur des âmes, qui, remis de ses premières terreurs, vient recueillir les derniers soupirs de son maître mourant pour l'amour des hommes. 0 saint et admirable spectacle! Toutefois ce n'est pas là, chrétiens, ce qui doit aujourd'hui arrêter vos yeux. Mais considérez attentivement, que c'est en cet état de souffrance que Jésus engendre le peuple nouveau; et admirez que dans les douleurs de cet enfantement du Sauveur, dans le temps que nous naissons de ses plaies, et qu'il nous donne la vie par sa mort, il veut aussi que sa mère engendre, et il lui donne saint Jean pour son fils : «Femme, lui dit il, voilà votre fils. » Et ne vous persuadez pas qu'il regarde saint Jean, en ce lieu, comme un homme particulier. Tousses disciples l'ont abandonné, et son Père ne conduit au pied de sa croix que le bien-aimé de son cœur: tellement que, dans ce débris de son Eglise presque dissipée, saint Jean, qui est le seul qui lui reste, lui représente tous ses fidèles, et toute l'universalité des enfants de Dieu. C'est donc tout le peuple nouveau, c'est toute la société de l'Église, que Jésus recommande à la sainte Yierge, en la personne de ce cher disciple , et par cette divine parole elle devient non-seulement mère de saint Jean, mais encore de tous les fidèles. Et par là ne voyez- vous pas, selon la pensée de saint Épiphane, que la bienheureuse Marie est l'Eve de la nouvelle alliance, et la mère de tous les vivants, unie spirituellement au nouvel Adam, pour être la mère de tous les élus?

C'est, fidèles, sur cette doctrine tout évangélique, que

j'établirai aujourd'hui la dévotion h la Vierge, pour laquelle nous sommes ici assemblés : et pour expliquer clairement, et par une méthode facile, cette vérité importante, je réduis tout ce discours à doux points, que je vous prie d'imprimer en votre mémoire. Deux grandes choses étaient nécessaires, pour faire naître le peuple nouveau, et nous rendre enfants de Dieu par la grâce. Il fallait que nous fassions adoptés; il fallait que nous fussions rachetés: car, puisque nous sommes étrangers à Dieu, comment deviendrons-nous ses enfants, si sa bonté ne nous adoptait? et puisque le crime du premier homme nous avait vendus à Satan, comment serions-nous rendus au Père éternel, si le sang de son Fils ne nous rachetait? Et donc, pour nous faire les enfants de Dieu, il faut nécessairement qu'un Dieu nous adopte, et il faut aussi qu'un Dieu nous rachète. Comment sommes-nous adoptés? par l'amour du Père éternel. Gomment sommes-nous rachetés? par la mort et les souffrances du Fils. Le principe de notre adoption, c'est l'amour du Père éternel; et la raison en est évidente : car puisque ce n'est pas la nature qui nous donne à Dieu comme enfants, il s'ensuit manifestement que c'est son amour qui nous a choisis. Mais si nous avons besoin de l'amour du Père, pour devenir enfants d'adoption; les souffrances du Fils nous sont nécessaires, parce que nous sommes enfants de rédemption : et ainsi nous sommes nés tout ensemble, de l'amour infini de l'un, et des cruelles souffrances de l'autre.

Nouvelle Eve, divine Marie, quelle part avez-vous en ce grand ouvrage, et comment contribuez-vous à la chaste génération des enfants de Dieu? Chrétiens, voici le mystère, etafin que vous l'entendiez, il faut vous prouver, par les saintes Lettres, que le Père et le Fils l'ont associée, le premier, à la fécondité de son amour; le second, à celle de ses souffrances : tellement qu'elle est notre mère,

premièrement, par un amour maternel ; secondement, par ces souffrances fécondes qui déchirent son âme au Calvaire. C'est le partage de ce discours; et sans sortir de mon évangile j'espère vous faire voir ces deux vérités accomplies au pied de la croix, et établir, sur ce fondement, une dévotion fructueuse pour la bienheureuse Marie.

PREMIER POINT

Jésus-Christ, notre rédempteur, n'avait rien qui le louchât davantage, que le désir miséricordieux de s'unir à notre nature, et d'entrer en société avec nous. C'est pourquoi il est né d'une race humaine, afin que nous devenions, par la grâce, une race divine et spirituelle : il se joint à nous par un double nœud, lorsqu'en se faisant fils d'Adam, il nous rend en même temps les enfants de Dieu; et par cette alliance redoublée, pendant que notre Père devient le sien il veut que le sien devienne le nôtre. C'est ce qui lui fait dire dans son Évangile : Ascendo ad Pat rem meum et Potrem vestrum ' : « Je retourne à mon Père et «au vôtre;» afin que nous comprenions, par cette parole, qu'il veut que tout lui soit commun avec nous, puisqu'il ne nous envie pas cet honneur d'être les enfants de son Père.

Or, messieurs, cette même libéralité, qui fait qu'il nous donne son Père céleste, fait qu'il nous donne aussi sa divine mère : il veut qu'elle nous engendre selon l'esprit, comme elle l'a engendré selon la chair; et qu'elle soit en même temps sa mère et la nôtre, pour être notre frère en toutes façons. C'est dans cette pieuse pensée, que vous recourez aujourd'hui à la sainte protection de Marie; t vous êtes persuadés que les véritables enfants de Dieu se reconnaissent aussi les enfants de la Vierge. Si bien que

1 Joan. xx, 17.

je me sens obligé, afin d'échauffer en vos cœurs la dévotion de Marie, de rechercher, par les saintes Lettres, de quelle sorte elle est unie au Père éternel, pour être mère de tous les fidèles. Toutefois, je n'ose pas entreprendre de résoudre cette question de moi-même ; mais il me semble que saint Augustin nous donne une admirable ouverture, pour connaître parfaitement cette vérité. Écoutez les paroles de ce grand évoque, dans le livre qu'il a composé de la sainte Virginité : c'est là que parlant admirablement de la très-heureuse Marie, il nous enseigne que, a selon la « chair, elle est la mère de Jésus-Christ ; » et aussi, que, f selon l'esprit, elle est la mère de tous ses membres: » Carne mater capitis nostri, spiritu mater membrorum ejus ; n parce que, poursuit ce grand homme, elle a coopéré, par m sa charité, à faire naître dans l'Église les enfants de m Dieu; » quia coopemta est charitate, ut fdii l'ei vascerentur in Ecclesia l. Tous voyez la question décidée; et saint Augustin nous dit clairement que Marie est mère de tous les fidèles, parce qu'elle les engendre par la charité. Suivons donc les traces que nous a marquées cet incomparable docteur, et expliquons, par les Écritures, cette fécondité bienheureuse, par laquelle nous sommes nés de la charité de Marie.

Pour cela, il nous faut entendre qu'il y a deux fécondités : la première, dans la nature ; la seconde, dans la charité. 11 est inutile de vous expliquer quelle est la fécondité naturelle qui se montre assez tous les jours, par cette éternelle multiplication qui perpétue toutes les espèces par la bénédiction de leur Créateur. Mais, après avoir supposé la fécondité naturelle, faisons voir, par les saintes Lettres, que non-seulement la nature, mais encore que la charité est féconde. Et qui peut ne voir pas cette vérité, entendant le divin apôLre lorsqu'il dit si tendrement aux

* De Sanct. Virgint. n° 6, t. VI, col. 343.

Galates : « Mes petits enfants, que j'enfante encore, pour « lesquels je ressens encore les douleurs de l'enfantement, «jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous : » Filioli met, quos iterumparturio, donec formetur Christus in vobis l? Ne voyez-vous pas, chrétiens, la fécondité merveilleuse de la charité de saint Paul? car quels sont ces petits enfants, que cet apôlre reconnaît pour siens, sinon ceux que la charité lui donne? et que signifient ces douleurs de l'enfantement de saint Paul, sinon les empressements de sa charité, et la sainte inquiétude qui la travaille, pour engendrer les fidèles en Notre-Seigneur? Et par conséquent, concluons que la charité est féconde. C'est pourquoi la môme Écriture, qui nous enseigne qu'elle a des enfants, lui attribue aussi, en divers endroits, toutes les qualités des mères.

Oui, cette charité maternelle qui se fait des enfants par sa tendresse, elle a des entrailles où elle les porte ; elle a des mamelles qu elle leur présente, elle a un lait qu'elle leur donne : et c'est ce qui fait dire à saint Augustin que « la charité est une mère, » et que a la môme charité est « une nourrice : » C/tari/as mate?- est 2, charifas nutrix est ;{. La charité est une mère qui porte tous ses enfants dans le cœur, et qui a pour eux ces entrailles tendres, ces entrailles de compassion, que nous voyons si souvent dans les Écritures : Cltaritas mater est. Cette même charité est une nourrice, qui leur présente les chastes mamelles d'où distille ce lait sans fraude de la sainte mansuétude et de la sincérité chrétienne : Sine dolo lac, comme parle l'apôtre saint Pierre i. Tellement qu'il est véritable qu'il y a deux fécondités : la première, dans la nature ; la seconde, dans

1 Gai. iv, 19

* De Catechiz. rudib. cîip. xv, n° 23, t. vi, col. 279. 3 A Marcel. En. cxwix, n° 3, t. il, col. 421. *L Petr. n,2.

la charité. Or, cette vérité étant supposée, il me sera maintenant facile de vous faire voir clairement de quelle sorte la Vierge sacrée est unie au Père éternel, dans la chaste génération des enfants du Nouveau Testament.

Et premièrement remarquez que ces deux fécondités différentes, que nous avons vues dans les créatures, se trouvent en Dieu, comme dans leur source. La nature de Dieu est féconde ; son amour et sa charité l'est aussi. Je dis que sa nature est féconde ; et c'est elle qui lui donne ce Fils éternel, qui est son image vivante. Mais si sa fécondité naturelle a fait naître ce divin Fils dans l'éternité, son amour lui en donne d'autres qu'il adopte tous les jours dans le temps. C'est de là que nous sommes nés ; et c'est à cause de cet amour que nous l'appelons notre Père: par conséquent, le Père céleste nous paraît doublement fécond. Il l'est, premièrement par nature ; et par là il engendre son Fils naturel: il 1 est, secondement par amour; et c'est ce qui fait naître les adoptifs. Mais après que nous avons vu que ces deux fécondités différentes sont en Dieu comme dans leur source ; voyons si nous pouvons découvrir qu'elles soient communiquées à Marie : je vous prie, renouvelez vos attentions.

Et déjà il semble qu'elle participe, en quelque manière, à la fécondité naturelle, par laquelle Dieu engendre son Fils. Car d'où vient, ô très-sainte Vierge, que vous êtes mère du Fils de Dieu même? est-ce votre fécondité propre, qui vous donne cette vertu? Non, dit-elle, c'est Dieu qui l'a fait, et c'est l'ouvrage de sa puissance : Fecit mihi magna qui potens est *. Elle n'est donc pas mère de ce Fils par sa propre fécondité. Au contraire ne voyons-nous pas, tidèles, qu'elle se condamne elle-même à une stérilité bienheureuse, par cette ferme résolution de garder sa pu-

» Luc. 49.

reté virginale : Quomodo fiet istud 1 ? « Comment cela se « pourra-t-il faire? » Puis-je bien concevoir un fils, moi qui ai résolu de demeurer vierge ? Si donc elle confesse sa stérilité, de quelle sorte devient-elle mère, et encore mère du Fils du Très-Haut? Écoutez ce que dit l'ange: Virtus Altissimi obumbrabit tibi2: « La vertu du Très-Haut « vous couvrira toute. » Pénétrons le sens de cette parole. Sans doute le Saint-Esprit nous veut faire entendre que la fécondité du Père céleste se communiquant à Marie, elle sera mère du Fils de Dieu même : et c'est pourquoi l'ange, après avoir dit que la vertu du Très-Haut l'environnera, il ajoute, aussilôt après, ces beaux mots : ldeoque et quod nascetur ex te sanctwn, vocabitur Films Dei; comme s'il avait dessein de lui dire : 0 sainte et divine Marie, le fruit de vos bénites entrailles sera appelé le Fils du Très-Haut, parce que vous l'engendrerez, non par votre fécondité naturelle, mais par une bienheureuse participation de la fécondité du Père éternel, qui sera répandue sur vous.

N'admirez-vous pas, chrétiens, cette dignité de Marie? toutefois encore ce n'est pas assez qu'elle soit associée au Père éternel, comme mère de son Fils unique : celui qui lui donne son propre Fils, qu'il engendre par sa nature, lui refusera-t-il les enfants qu'il adopte par sa charité? et s'il veut bien lui communiquer sa fécondité naturelle, afin qu'elle soit mère de Jésus-Christ, ne doit-il pas, pour achever son ouvrage, lui donner libéralement la fécondité de son amour, pour être mère de tous ses membres? Et c'est pour cela, chrétiens, que mon évangile m'appelle au Calvaire: c'est là que je vois la très-sainte Vierge s'unissant, devant son cher fils, à l'amour fécond du Père éternel. Ah! qui pourrait ne s'attendrir pas à la vue d'un si beau spectacle ?

i/6i'rf. i. 34,

â Luc. 35.

Il est vrai qu'on ne peut assez admirer cette immense charité, par laquelle il nous choisit pour enfants: car, comme remarque admirablement l'incomparable saint Augustin1, nous voyons que, parmi les hommes, l'adoption n'a jamais lieu que lorsqu'on ne peut plus espérer d'avoir de véritables enfanls. Alors, quand la nature n'en peut plus donner, les hommes ont trouvé le secret de s'en faire parleur amour: tellementque cet amour, qui adopte, n'est établi que pour venir au secours et pour suppléer au défaut de la nature qui manque. Mais il n'est pas ainsi de notre grand Dieu : il a engendré dans l'éternité un Fils qui est égal à lui-même, qui fait les délices de son cœur, qui rassasie parfaitement son amour, comme il épuise sa fécondité. D'où vient donc qu'ayant un Fils si parfait, il ne laisse pas de nous adopter? Ce n'est pas l'indigence qui l'y oblige, mais les richesses immenses de sa charité. C'est la fécondité infinie d'un amour inépuisable et surabondant, qui fait qu'il donne des frères à ce premier-né, des compagnons à cet unique, et enfin des cohéritiers à ce bien-aimé de son cœur. 0 amour ! ô miséricorde l Mais il passe encore plus loin.

Non-seulement il joint à son propre Fils des enfants, qu'il adopte par miséricorde, mais il livre son propre Fils à la mort, pour faire naître les adoptifs: c'est ainsi que sa charité est féconde. Nouvelle sorte de fécondité: pour produire, il faut qu'il détruise ; pour engendrer les adoptifs, il faut qu'il donne le véritable. Et ce n'est pas moi qui le dis; c'est Jésus qui me l'enseigne dans son Évangile: « Dieu a tant aimé le monde, dit-il 2, qu'il a donné son « Fils unique; afin que ceux qui croient ne p rissent pas, « mais qu'ils aient la vie éternelle. » Ne voyez- vous pas, chrétiens, qu'il donne son propre Fils à la mort, pour faire

* De Consens. Euang. lib. n, cap. m, t. m, part. «, coi. 29. 2 Joan. m, 10.

vivre les enfants d'adoption, et que cette même charité du Père, qui le livre, qui l'abandonne, qui le sacrifie, nous adopte, nous vivifie et nous régénère?

Mais, après avoir contemplé la charité infinie de Dieu, jetez maintenant les yeux sur Marie, et voyez comme elle se joint à l'amour fécond du Père éternel. Car pourquoi son fils l'a-t-il appelée à ce spectacle d'inhumanité? Est-ce pour lui percei le cœur et lui déchirer les entrailles? Faut-il que ses yeux maternels soient frappés de ce triste objet, et qu'elle voie couler devant elle, par tant de cruelles blessures, un sang qui lui est si cher? n'y a-t-il pas de la dureté de ne lui épargner pas cette peine? Chrétiens, ne le croyez pas; et comprenez un si grand mystère. 11 fallait qu'elle se joignît à l'amour du Père-éternel; et que, pour sauver les pécheurs, ils livrassent leur commun Fils, d'un commun accord, au supplice. Si bien qu'il me semble que j'entends Marie, qui parle ainsi au Père éternel d'un cœur ton t ensemble ouvert et serré : serré par une extrême douleur, maisouvcrt en mêmetempsausalut des hommes, par la sainte dilatation de la charité : Puisque vous le voulez, ô mon Dieu, dit-elle, je consens à cette mort ignominieuse, ù laquelle vous abandonnez le Sauveur; vous lecondamnez, j'ysouscris: vous voulez sauver lespécheurs, par la mort de notre Fils innocent; qu'il meure, afin que les hommes vivent. Voyez, mes frères, comme elle s'unit à l'amour fécond du Pète éternel ; mais admirez, qu'en ce même temps elle reçoit aussi sa fécondité : « Femme, dit Jésus, voilà votre fils. Son amour lui ôte un fils bienaimé, son amour lui en rend un autre ; et en la personne de ce seul disciple elle devient, par la charité, l'Eve de la nouvelle alliance, et la mère féconde de tous les fidèles: car qui ne voit ici un amour de mère? donnerait-elle pour nous son cher fils, si elle ne nous aimait comme ses enfants? Que reste-t-il donc maintenant, sinon que nous lui

rendions amour pour amour; et qu'au lieu du fils qu'elle perd, elle en trouve un en chacun de nous?

Mais il me semble que vous me dites : Quel échange nous conseillez-vous, et que rendrons-nous à Marie? quoi, des hommes mortels pour un Dieu ! des pécheurs pour un Jésus-Christ! est-ce ainsi qu'il nous faut réparer sa perte? Non, ce n'est pas là ma pensée. C'est un Jésus-Christ qu'elle donne, rendons-lui un Jésus-Christ en nous-mêmes; et faisons revivre en nos âmes ce fils qu'elle perd pour l'amour de de nous. Je sais bien que Dieu le lui a rendu glorieux, ressuscité, immortel : mais encore qu'elle le possède en sa gloire, elle ne laisse pas, chrétiens, de le chercher encore dans tous les fidèles. Soyons donc chastes et pudiques, et Marie reconnaîtra Jésus-Christ en nous. Soyons humbles et obéissants, comme Jésus l'a été jusqu'à la mort; ayons des cœurs tendres et les mains ouvertes pour les pauvres et les misérables ; oublions toutes injures, comme Jésus les a oubliées : jusqu'à laver dans son propre sang, même le crime de ses bourreaux. Quelle sera la joie de Marie, quand elle verra vivre Jésus- Christ en nous : dans nos âmes par la charilé, dans nos corps par la continence; sur les yeux même et sur les visages, par la retenue, par la modestie et par la simplicité chrétienne! C'est alors que reconnaissant en nous Jésus-Christ, par la pratique exacte de son Evangile, ses entrailles seront émues de cette vive représentation de son bien-aimé; et touchée jusque dans le cœur, de cette sainte conformité, elle croira aimer Jésus-Christ en nous, et elle répandra sur nous toutes les douceurs de son affection maternelle. En est-ce assez pour nous faire voir qu'elle est notre mère par la charité, et pour nous donner un amour de fils? Que si nous ne sommes pas encore attendris, si le lait de son amour maternel ne suffit pas pour nous amollir, et qu'il faille du sang et des souffrances pour briser la dureté

POUR LA. FETE DU ROSAIRE. 41 îi

de nos cœurs : en voici, je vous en prépare; et c'est ma seconde partie, où vous verrez les douleurs amères et les tristes gémissements parmi lesquels elle nous engendre.

SECOND POINT

Saint Jean nous représente la très-sainte Vierge, au chapitre douzième de l'Apocalypse 1, par une excellente ûgure. « Il parut, dit-il, un grand signe aux cieux, une a femme environnée du soleil, qui avait la lune à ses pieds, « et la tête couronnée d'étoiles, et qui allait enfanter un « fils. » Saint Augustin nous assure, dans le livre du Symbole auxCatéchumènes2, que cette femmedel'Apocalypse, c'est la bienheureuse Marie, et on le pourrait aisément prouver par plusieurs raisons convaincantes. Mais une parote du texte sacré semble s'opposer à cette pensée : car cette femme mystérieuse nous est représentée en ce lieu dans les douleurs de l'enfantement. «Elle criait, dit saint « Jean; et elle était tourmentée pour enfanter : » Clamabat partunens, et cruciabatur ut pareret 3. Que dirons-nous ici, chrétiens? cette femme ainsi tourmentée peut-elle être la très-sainte Vierge? Avouerons-nous à nos hérétiques, que Marie a été sujette à la malédiction de toutes les mères, qui mettent leurs enfants au monde au milieu des gémissements et des cris? Au contraire, ne savonsnous pas qu'elle a enfanté sans douleur, comme elle a conçu sans corruption? Quel est donc le sens de saint Jean, dans cet enfantement douloureux qu'il attribue à la sainte Vierge? et comment démêlerons-nous ces contrariétés apparentes?

C'est le mystère que je vous prêche, c'est la vérité que

1 Apoc. xii, i.

» Serin. îv de Symb. ad Catech. cap. t, t. vi, col. 575.

* Apoc. xii, 2.

je vous annonce. Nous devons entendre, mes frères, qu'il y a deux enfantements en Marie. Elle a enfanté Jésus- Christ, elle a enfanté les fidèles, c'est-à-dire, elle a enfanté l'Innocent, elle a enfanté les pécheurs. Elle enfante l'Innocent sans peine; mais il fallait qu'elle enfantât les pécheurs parmi les tourments et les cris : c'est pourquoi je vois dans mon évangile qu'elle les enfante à la croix, ayant le cœur rempli d'amertume et saisi de douleur, le visage noyé de ses larmes. Et voici la raison de tout ce mystère, que je vous prie de bien pénétrer pour l'édification de vos âmes.

Puisque, ainsi que nous l'avons dit, les fidèles devaient renaître de l'amour du Père éternel, et des souffrances de son cher Fils; afin que la divine Marie fût la mère du peuple nouveau, il fallait qu'elle fût unie non-seulement à l'amour fécond par lequel le Père nous a adoptés, mais encore aux cruels supplices par lesquels le Fils nous engendre. Car n'était-il pas nécessaire que l'Eve de la nouvelle alliance fût associée au nouvel Adam ? Et de là vient que vous la voyez affligée au pied de la croix; afin que de même que la première Eve a goûté autrefois sous l'arbre, avec son époux désobéissant, la douceur empoisonnée du fruit défendu : ainsi l'Eve de mon Évangile s'approchât de la croix de Jésus, pour goûter avec lui toute l'amertume de cet arbre mystérieux. Mais mettons ce raisonnement dans un plus grand jour; et posons pour premier principe : que c'était la volonté du Sauveur des âmes, que toute sa fécondité fût dans ses souffrances. C'est luimôme qui me l'apprend, lorsqu'il se compare, dans son Évangile, à ce merveilleux grain de froment qui se multiplie en tombant par terre, et devient fécond par sa mort: Nisi granwn frumenti cadens in terrain mortuum fuerit, ipsum solummanet ; siautemmortuum fuerit,multum fructwn offert l.

1 Joan xu, 21.

En effet, tous les mystères du Sauveur Jésus sont une chute continuelle. Il est tombé du ciel en la terre, de son trône dans une crèche; de la bassesse de sa naissance il est tombé, par divers degrés, aux misères qui ont affligé sa vie : de là il a élé abaissé jusqu'à l'ignominie de la croix; de la croix il est tombé au sépulcre, et c'est là que Unit sa chute : parce qu'il ne pouvait descendre plus bas. Aussi n'est-il pas plutôt arrivé à ce dernier anéantissement, qu'il a commencé de montrer sa force;* et ce germe d'immortalité, qu'il tenait caché en lui-même, sous l'infirmité de sa chair, s'élant développé par sa mort, on a vu ce grain de froment se multiplier avec abondance, et donner partout des enfants à Dieu. D'où je tire celte conséquence infaillible, que cette fécondité bienheureuse, par laquelle il nous engendre à son Père, est dans sa mort et dans ses souffrances. Venez donc, divine Marie, venez à la croix de votre cher fils; afin que votre amour maternel vous unisse à ces souffrances fécondes, par lesquelles il nous régénère.

Qui pourrait vous exprimer, chrétiens, cette sainte correspondance, qui fait ressentir à Marie toutes les douleurs de son fils? Elle voyait cet unique et ce bien-aimé attaché à un bois infâme, qui étendait ses bras tout sanglants à un peuple incrédule et impitoyable ; ses yeux meurtris inhumainement, et sa face devenue hideuse. Quelle était l'émotion du sang maternel, en voyant le sang de ce fils qui se débordait avec violence de ses veines cruellement déchirées ! Saint Basile de Séleucie voyant la Chananée aux pieds du Sauveur, et lui faisant sa ti i>te prière en ces mots : « Fils de David, ayez pitié de moi; car ma fille est « tourmentée par le démon ', » paraphrase ainsi ses paroles : « Ayez pitié de moi, car ma fille soutire; je suis h tourmentée en sa personne : à elle la souffrance, à moi a l'affliction. Le démon la frappe, et la nature me frappe

1 Matth. xv, 22.

« moi-même : je ressens tous ses coups en mon cœur, et « tous les traits de la fureur de Satan passent par elle « jusque sur moi-même l. » Voyez la force de la nature et de l'affection maternelle. Mais comme le divin Jésus surpasse infiniment tous les fils, la douleur des mères communes est une image trop imparfaite de celle qui perce le cœur de Marie. Son affliction est comme une mer dans laquelle son âme est tout abîmée. Et par là vous voyez comme elle est unie aux souffrances de son cher fils, puisqu'elle a le cœur percé de ses clous, et blessé de toutes ses plaies.

Mais admirez la suite de tout ce mystère. C'est au milieu de ces douleurs excessives, c'est dans cette désolation, par laquelle elle entre en société des supplices et de la croix de Jésus, que son fils l'associe aussi à sa fécondité bienheureuse. « Femme, lui dit-il, voilà votre fils. » Femme qui souffrez avec moi, soyez aussi féconde avec moi; soyez mère de ceux que j'engendre par mon sang et par mes blessures. Qui pourrait vous dire, fidèles, quel fut l'effet de cette parole? elle gémissait au pied de la croix; et la force de la douleur l'avait presque rendue insensible. Mais aussitôt qu'elle entendit cette voix mourante du dernier adieu de son fils, ses sentiments furent réveillés par cette nouvelle blessure ; il n'y eut goutte de sang en son cœur, qui ne fût aussitôt émue, et toutes ses entrailles furent renversées. « Femme, voilà votre Fils : » Ecce filius tuus 2. Quoi! un autre en votre place, un autre pour vous ! quel adieu me dites-vous, ô mon fils ! est-ce ainsi que vous consolez votre mère? Ainsi cette parole la tue; et pour accomplir le mystère, celte même parole la rend féconde.

Il me souvient ici, chrétiens, de ces mères infortunées à qui on déchire les entrailles pour en arracher leurs en-

1 Orat. xx, in Chanan.

2 Joan. xix. 26.

fants, et qui meurent pour les mettre au monde. C'est ainsi, ô bienheureuse Marie, que vous enfantez les fidèles : c'est par le cœur que vous enfantez, puisque, ainsi que nous avons dit, vous engendrez par la charité. Ces paroles de votre fils qui étaient son dernier adieu, entrèrent dans votre cœur comme un glaive tranchant, et y portèrent jusqu'au fond, avec une douleur excessive, un amour de mère pour tous les fidèles : ainsi l'on peut dire que vous nous avez enfantés d'un cœur déchiré, par la violence d'une affliction sans mesure. Et lorsque nous paraissons devant vous, pour vous appeler notre mère, vous vous souvenez de ces mots sacrés, par lesquels Jésus-Christ vous établit dans cette qualité : de sorte que vos entrailles s'émeuvent sur nous comme sur les enfants de votre douleur. Souvenons-nous donc, chrétiens, que nous sommes enfants de Marie, et que c'est à la croix qu'elle nous engendre. Méditons ces belles paroles, que nous adresse l'Ecclésiastique : Gemitus matris tuœ ne obliviscaris { : « N'oublie « pas les gémissements de ta mère. » (Juand le monde t'attire par ses voluptés; pour détourner l'imagination de ses délices pernicieuses, souviens-toi des pleurs de Marie ; et n'oublie jamais les gémissements de cette mère si charitable : Ne obliviscaris gemitus. Dans les tentations violentes, lorsque tes forces sont presque abattues, que tes pieds chancellent dans la droite voie, que l'occasion, le mauvais exemple ou l'ardeur de la jeunesse te presse, n'oublie pas les gémissements de ta mère : souviens- toi des pleurs de Marie et des incroyables douleurs qui ont déchiré son âme au Calvaire. Misérable, que veux-tu faire? veux-tu élever encore une croix, pour y attacher Jésus- Christ? veux-tu faire voir à Marie son fils crucifié encore une fois, couronner sa tête d'épines, fouler aux pieds, a ses yeux, le sang du Nouveau Testament, et, par un si

t Eccl. vu, 29.

triste spectacle, rouvrir encore toutes les blessures de son amour maternel ?

Ah! mes frères, ne le faisons pas : souvenons-nous des pleurs de Marie, souvenons-nous des gémissements parmi lesquels elle nous engendre; c'est assez qu'elle ait souffert une fois, ne renouvelons pas ses douleurs. Au contraire, expions nos fautes par l'exercice de la pénitence ; songeons que nous sommes enfants de douleurs, et que les plaisirs ne sont pas pour nous. Jésus-Christ nous enfante en mourant, Marie est notre mère par l'affliction ; cl nous engendrant de lasorte, tous deux nousconsnc enta la pénitence. Ceux qui aiment la pénitence sont les vrais enfants de Marie: car où a-t-elle trouvé ses enfants? Les a-t-elle trouvés parmi les plaisirs, dans la pompe, dans les grandeurs et dans les délices du monde? Non, ce n'est pas là qu'elle les rencontre : elle les trouve ave.; Jésus-Christ, et avec Jésus-Christ souffrant; elle les trouve au pied de sa croix, se crucifiant avec lui, s'arrosant de *on divin sang, et buvant l'amour des souffrances aux sources sanglantes de ses blessures. Tels sont les enfants de Marie. Ah! mes frères, nous n'en sommes pas, nous ne sommes pas de ce nombre. Nous ne respirons que l'amour du mon de, son éclat, son repos et sa liberté : liberté fausse et imaginaire, par laquelle nous nous trouvons engagé- à la d;i m nation éternelle.

Mais, ô bienheureuse Marie, nous espérons que par vos prières nous éviterons tous ces maux qui menacent notre impénitence. Faites donc, mère charitable, que nous aimions le Père céleste, qui nous adopte par son amour, et ce Rédempteur miséricordieux, qui nous engendre par ses souffrances. Faites que nous aimions la croix de Jésus, afin que nous soyons vos enfants; afin que vous nous montriez un jour, dans le ciel, le fruit de vos bénites entrailles, et que nous jouissions avec lui de la gloire que sa bonté nous a préparée. Amen.

SERMON

Quam pulchra tabernacula tua, Jacob, et tentoria tu;i, Israël!

Que vos tenta sont belles, 6 enfants de Jacob! que vos pavillons, ô Israélites, sont merveilleux! C'est ce que dit Bulaam, inspiré de D en, a la vue du camp d'Israël dans le désert. Au livre des Nombres, xxiv, 1, 2, 3, 5.

Messeigneurs,

C'est sans doute un grand spectacle de voir l'Église chrétienne figurée dans les anciens Israélites; la voir, disje, sortie de l'Egypte et des ténèbres de l'idolâtrie, cherchant la terre promise à travers d'un désert immense où elle ne trouve que d'affreux rochers et des s .blés brûlants ; nulle terre, nulle culture, nul fruit; une sécheresse effroyable ; nul pain qu'il ne lui faille envoyer du ciel ; nul rafraîchissement qu'il ne lui faille tirer par miracle du sein d'une roche ; toute la nature stérile pour elle, et aucun bien que par grâce : mais ce n'est pas ce qu'elle a de plus surprenant. Dans l'horreur de cette vaste solitude on la voit environnée d'ennemis; ne marchant jamais qu'en bataille ; ne logeant que sous des tentes : toujours prête à

1 Ce sermon fut prêché à l'ouverture de l'assemblée générale du clergé de France le 9 novembre 1681, à la messe solennelle du Saint- Ksprit, dans l'église des Grands-Augustins.

déloger et à combattre : étrangère que rien n'attache, que rien ne contente, qui regarde tout en passant sans vouloir jamais s'arrêter : heureuse néanmoins dans cet état, tant à cause des consolations qu'elle reçoit durant le voyage, qu'à cause du glorieux et immuable repos qui sera la fin de sa course. Voilà l'image de l'Église pendant qu'elle voyage sur la terre. Balaam la voit dans le désert : son ordre, sa discipline, ses douze tribus rangées sous leurs étendards : Dieu, son Chef invisible, au milieu d'elle : Aaron, prince des prêtres et de tout le peuple de Dieu, chef visible de l'Église sous l'autorité de Moïse souverain législateur et figure de Jésus-Christ : le sacerdoce étroitement uni avec la magistrature: tout en paix par le concours de ces deux puissances : Coré et ses sectateurs ennemis de l'ordre et de la paix engloutis à la vue de tout le peuple, dans la terre soudainement entr'ouverte sous leurs pieds, et ensevelis tout vivants dans les enfers. Quel spectacle ! quelle assemblée 1 quelle beauté de l'Église ! Du haut d'une montagne, Balaam la voit tout entière; et au lieu de la maudire comme on l'y voulait contraindre, il la bénit. On le détourne, on espère lui en cacher la beauté en lui montrant ce grand corps par un coin d'où il ne puisse en découvrir qu'une partie ; et il n'est pas moins transporté, parce qu'il voit cette partie dans le tout avec toute la convenance et toute la proportion qui les assortit l'une avec l'autre. Ainsi, de quelque côté qu'il la considère, il est hors de lui ; et ravi en admiration il s'écrie : Quàm pulchra tabernacula tua, Jacob, et tentoria tua, Israël! « Que vous êtes admirables sous vos tentes, enfants « de Jacob ! » quel ordre dans votre camp ! quelle merveilleuse beauté paraît dans ces pavillons si sagement arrangés ; et si vous causez tant d'admiration sous vos tentes et dans votre marche, que sera-ce quand vous serez établis dans votre patrie 1

Il n'est pas possible, mes Frères, qu'à la vue de cette auguste assemblée vous n'entriez dans de pareils sentiments. Une des plus belles parties de l'Eglise universelle se présente à vous. C'est l'Église gallicane qui vous a tous engendrés en Jésus-Christ : Église renommée dans tous les siècles, aujourd'hui représentée par tant de prélats que vous voyez assistés de l'élite de leur clergé, et tous ensemble prêts à vous bénir, prêts à vous instruire selon l'ordre qu'ils en ont reçu du ciel. C'est en leur nom que je vous parle; c'est par leur autorité que je vous prêche. Qu'elle est belle, cette Église gallicane, pleine de science et de vertu ! mais qu'elle est belle dans son tout qui est l'Église catholique; et qu'elle est belle saintement et inviolablement unie à son Chef, c'est-à-dire au successeur de saint Pierre ! 0 que cette union ne soit point troublée ! que rien n'altère cette paix et cette unité où Dieu habite! Esprit saint, Esprit pacifique, qui faites habiter les frères unanimement dans votre maison, affermissez-y la paix. La paix est l'objet de cette assemblée : au moindre bruit de division nous accourons effrayés pour unir parfaitement le corps de l'Église, le Père et les enfants, le Chef el les membres, le sacerdoce et l'empire. Mais puisqu'il s'agit d'unité, commençons à nous unir par des vœux communs, et demandons tous ensemble la grâce du Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Ave.

Messeigneurs,

« Regarde et fais selon le modèle qui t'a été montré « sur la montagne *. » C'est ce qui fut dit à Moïse lorsqu'il eut ordre de construire le tabernacle. Mais saint Paul nous avertit que ce n'est point ce tabernacle bâti de main d'homme qui doit être travaillé avec tant de soin et formé

1 Exod. xxv, 40.

sur ce beau modèle *. C'est le vrai tabernacle de Dieu et des hommes, c'est l'Église catholique où Dieu habite et dont le plan est fait dans le ciel. C'est aussi pour cette raison que saint Jean voyait dans Y Apocalypse « la sainte « cité de Jérusalem "2, » et l'Église qui commençait à s'établir par toute la terre ; il la voyait, dis-je, descendre du ciel. C'est là que les desseins en ont été pris : « Regarde. « et fais selon le modèle qui t'a été montré sur cette mon- « tagne. »

Mais pourquoi parler de saint Jean et de Moïse ? Écoutons Jésus-Christ lui-même. Il nous dira « qu'il ne fait rien que ce qu'il voit faire à son Père 3. » Qu'a-t-il donc vu, chrétiens, quand il a formé son Église? Qu'a-t-il vu dans la lumière éternelle et dans les splendeurs des Saints où il a été engendré devant l'aurore? C'est le secret de l'Époux, et nul autre que l'Époux ne le peut dire.

« Père saint, je vous recommande ceux que vous m'avez « donnés, » je vous recommande mon Église : « gardez- « les en votre nom, afin qu'ils soient un comme nous 4 ; » et encore : a Comme vous êtes en moi et moi en vous, ô « mon Père, ainsi qu'ils soient un en nous. Qu'ils soient « un comme nous; qu'ils soient un en nous 5 : » je vous entends, ô Sauveur ; vous voulez faire votre Église belle ; vous commencez par la faire parfaitement une : car qu'estce que la beauté sinon un rapport, une convenance et enfin une espèce d'unité ? Rien n'est plus beau que la nature divine, où le nombre même, qui ne subsiste que dans les rapports mutuels de trois Personnes égales, se termine en une parfaite unité. Après la Divinité rien n'est plus beau que l'Église, où l'unité divine est représentée. « Un comme

1 Hebr. vin, 9.

* Apoc. xxi, 10.

3Joan. v, Iq.

* Ibid. xvn, IL 6 Ibid. 21, 2 v.

« nous; un en nous : » regardez et faites suivant ce modèle.

Une si grande lumière nous éblouirait: descendons, et considérons l'unité avec la beauté dans les chœurs des anges. La lumière s'y distribue sans se diviser: elle passe d'un ordre à un autre, d'un chœur à un autre avec une parfaite correspondance, parce qu'il y a une parfaite subordination. Les anges ne dédaignent pas de se soumettre aux archanges, ni les archanges de reconnaître les puissances supérieures. C'est une armée où tout marche avec ordre, et comme disait ce patriarche : « C'est ici le camp « de Dieu 1. » C'est pourquoi dans ce combat donné dans le ciel, on nous représente « Michel et ses anges contre « Satan et ses anges 2 ; » il y a un chef dans chaque parti; mais ceux qui disentaveesaint Michel : « Qui égale Dieu?» triomphent des orgueilleux, qui disent : «Qui nous égale?» et les anges victorieux demeurent unis à leur Créateur sous le chef qu'il leur a donné. 0 Jésus, qui n'êtes pas moins le Chef des anges que celui des hommes, « re- « gardez et faites selon ce modèle : » que la sainte hiérarchie de votre Église soit formée sur celle des esprits célestes. Car, comme dit saint Grégoire, « si la seule « beauté de l'ordre fait qu'il se trouve tant d'obéissance « où il n'y a point de péché, combien plus doit-il y avoir « de subordination et de dépendance parmi nous où le « péché mettrait tout en confusion sans ce concours 3?»

Selon cet ordre admirable toute la nature angôlique a ensemble une immortelle beauté ; et chaque troupe, chaque chœur des anges a sa beauté particulière inséparable de celle du toiït. Cet ordre a passé du ciel à la terre; et je vous ai dit d'abord qu'outre la beauté de l'Église universelle qui corniste dans l'assemblage du tout,

1 Gènes, xxxn, 2.

s Apoc. xii, 7.

3 S. Greg. E[)is!.y lib. v, epist. liv.

chaque Église placée dans un si beau tout avec une justesse parfaite a sa grâce particulière. Jusqu'ici tout nous est commun avec les saints anges. Mais saint Grégoire nous a fait remarquer que le péché n'est point parmi eux. C'est pourquoi la paix y règne éternellement : cette cité bienheureuse d'où les superbes et les factieux ont été bannis, où il n'est resté que les humbles et les pacifiques, ne craint plus d'être divisée. Le péché est parmi nous ; malgré notre infirmité l'orgueil y règne, et tirant tout à soi il nous arme les uns contre les autres. L'Église donc qui porte en son sein dans ce secret principe d'orgueil qu'elle ne cesse de réformer dans ses enfants une éternelle semence de division, n'aurait point de beauté durable, ni de véritable unité, si elle ne trouvait dans son unité des moyens de s'y affermir quand elle est menacée de division. Écoutez, voici lemyslère de l'unité catholique et le principe immortel de la beauté de l'Église. Elle est belle et une dans son tout ; c'est ma première partie, où nous verrons la beauté de tout le corps de l'Église : belle et une en chaque membre ; c'est ma seconde partie, où nous verrons la beauté particulière de l'Église gallicane dans ce beau tout de l'Église universelle : belle et une d'une beauté et d'une unité durable ; c'est ma dernière partie, où nous verrons dans le sein de l'unité catholique des remèdes pour prévenir les moindres commencements de division et de trouble. Que de grandeur et que debeauté 1 mais que de force, que de majesté, que de vigueur dans l'Église! Car ne croyez pas que je parle d'une beauté superficielle qui trompe les yeux : la vraie beauté vient de la santé: ce qui rend l'Église forte la rend belle; son unité la rend belle, son unité la rend forte. Voyons donc dans son unité, et sa beauté et sa force : heureux si, l'ayant vue belle premièrement dans son tout, et ensuite dans la partie à laquelle nous nous trouvons immédiatement at-

tachés, nous travaillons à fuir jusqu'aux moindres dissensions qui pourraient défigurer une beauté si parfaite. Ce sera le fruit de ce discours, et c'est sans doute le plus digne objet qu'on puisse proposer à un si grand auditoire.

PREMIER POINT

J'ai, messieurs, à vous prêcher un grand mystère : c'est e mystère de l'unité de l'Église. Unie au dedans par le Saint-Esprit, elle a encore un lien commun de sa communion extérieure, et doit demeurer unie par un gouverîement où l'autorité de Jésus-Christ soit représentée. Ainsi 'unité garde l'unité, et sous le sceau du gouvernement icclésiastique l'unité de l'esprit est conservée. Uuel est ce gouvernement ? quelle en est la forme ? Ne disons rien le nous-mêmes : ouvrons l'Évangile : l'Agneau a levé les ceaux de ce sacré Livre, et la tradition de l'Église a tout expliqué.

Nous trouverons dans l'Évangile que Jésus-Christ voulant commencer le mystère de l'unité dans son Église, parmi tous les disciples en choisit douze : mais que voulant conserver le mystère de l'unité dans la même Église, parmi les douze il en choisit un. « Il appela ses disciples, » dit l'Évangile * ; les voilà tous; « et parmi eux il en « choisit douze ; » voilà une première séparation, et les apôtres choisis : « Et voici les noms des douze apôtres ; le « premier est Simon qu'on appelle Pierre -. » Voilà dans une seconde séparation saint Pierre mis à la tête, et appelé pour cette raison du nom de Pierre, « que Jésusce Christ, dit saint Marc 3, lui avait donné : » pour préparer, comme vous verrez, l'ouvrage qu'il méditait d'élever tout

1 Luc. vi, 13.

2 Matth. x, 2.

s Marc, m, 16.

son édifice sur cette pierre. Tout ceci n'est encore qu'un commencement du mystère de l'unité. Jésus Christ en le commençant parlait encore à plusieurs : «Allez, prêchez, «je vous envoie : » Ite, prœdicate, mitto vos * : mais quand il veut mettre la dernière main au mystère de l'unité, il ne parle plus à plusieurs ; il désigne Pierre personnellement et par le nouveau nom qu'il lui a donné : c'est un seul qui parle à un seul : Jésus-Christ Fils de Dieu à Simon fils de Jonas : Jésus-Christ qui est la vraie pierre et fort par lui-même, à Simon qui n'est Pierre que par la force que Jésus-Christ lui communique : c'est à celui-là que Jésus-Christ parle, et en lui parlant il agit en lui et y imprime le caractère de sa fermeté : « Et moi, dit-il, je « te dis à toi : Tu es Pierre ; et, ajoute-t-il, sur cette pierre « j'établirai mon Église; et, conclut-il, les portes de Ten- « fer ne prévaudront point contre elle 2. » Pour le préparer à cet honneur, Jésus-Christ qui sait que la foi qu'on a en lui est le fondement de son Église, inspire à Pierre une foi digne d'être le fondement de cet admirable édifice, « Vous êtes le Christ Fils du Dieu vivant 3. » Par cette haute prédication de la foi il s'attire l'inviolable promesse qui le fait le fondement de l'Église. La parole de Jésus- Christ qui de rien fait ce qu'il lui plaît, donne cette force à un mortel. Qu'on ne dise point, qu'on ne pense point que ce ministère de saint Pierre finisse avec lui : ce qui doit servir de soutien à une Église éternelle ne peut jamais avoir de fin. Pierre vivra dans ses successeurs; Pierre parlera toujours dans sa chaire : c'est ce que disent les Pères; c'est ce que confirment six cent trente évêques au concile de Chalcédoine 4.

i Mat th. x, 6, i, 0.

s Matih. xvi, 18.

3 Ibid., IG.

* Conc. C/talc, act. n, ni; Lab., tom. iv, col. 368, 425; Relat. ad Léon., ibid., col. 833.

Jésus-Phrist ne parle pas sans effet. Pierre portera partout avec lui dans cette haute prédication de la foi le fondement des églises : et voici le chemin qu'il lui faut faire. Par Jérusalem la cité sainte, où Jésus-Christ a paru : où « l'Église devait commencer ' » pour continuer la succession du peuple de Dieu : où Pierre par conséquent devait être longtemps le chef de la parole et de la conduite : d'où il allait visitant les églises persécutées 2, et les confirmant dans la foi : où il fallait que le grand Paul, Paul revenu du troisième ciel, le m vînt voir3 : non pas Jacques quoiqu'il y fût ; un si grand apôtre, « frère du Seigneur *, » évêque de Jérusalem, appelé le Juste et également respecté par les chrétiens et par les Juifs : ce n'était pas lui que Paul devait venir voir ; mais il est venu voir Pierre : et le voir, selon la force de l'original, comme on vient voir une chose pleine de merveilles et digne d'être recherchée : « le contempler, l'étudier, dit saint Jean Chrysostome 5, a et le voir comme plus grand aussi bien que plus ancien « que lui, » dit le même Père : le voir néanmoins, non pour être instruit, lui que Jésus-Christ instruisait luimême par une révélation si expresse ; mais afin de donner la forme aux siècles futurs, et qu'il demeurât établi à jamais que, quelque docte, quelque saint qu'on soit, fût-on un autre saint Paul, il faut voir Pierre : par cette sainte cité et encore par Antioche, la métropolitaine de l'Orient; mais ce n'est rien : la plus illustre Église du monde, puisque c'est là que le nom de chrétien a pris naissance; vous l'avez lu dans les Actes6 : 1 Église fondée par saint Barnabe et par saint Paul ; mais que la dignité de Pierre

1 Luc. xxiv, 47.

s Act. ix, 32.

s Gai. i, 18.

» IbM. 19.

B In Epist. ad Gai., cap. i, n. 11.

6 Act. xi, 2<i.

oblige à le reconnaître pour son premier pasteur, l'histoire ecclésiastique en fait foi : où il fallait que Pierre vînt quand elle se fut distinguée des autres par une si éclatante profession du christianisme, et que sa chaire à Antioche fît une solennité dans les églises : par ces deux villes illustres dans l'Église chrétienne par des caractères si marqués, il fallait qu'il vînt à Rome plus illustre encore : Rome le chef de l'idolâtrie aussi bien que de l'empire ; mais Rome qui, pour signaler le triomphe de Jésus-Christ, est prédestinée à être le chef de la religion et de l'Église, doit devenir par cette raison la propre Église de saint Pierre, et voilà où il faut qu'il vienne, par Jérusalem et par Antioche.

Mais pourquoi voyons-nous ici l'apôtre saint Paul? Le mystère enseraitlong à déduire. Souvenez-vous seulement du grand partage où l'univers fut comme divisé entre Pierre et Paul : où Pierre chargé de tout en général par sa primauté, et par un ordre exprès chargé des Gentils qu'il avait reçus en la personne de Cornélius le Centurion *, ne laisse pas pour faciliter la prédication, de se charger d'un soin spécial des Juifs, comme Paul se chargea d'un soin spécial des Gentils 2. Puisqu'il fallait partager, il fallait que le premier eût les aînés ; que le chef a. qui tout se devait unir eût le peuple sur lequel le reste devait être enté, et que le vicaire de Jésus- Christ eût le partage de Jésus - Chiïst même. Mais ce n'est pas encore assez, et il faut que Home revienne au partage de saint Pierre. Car encore que comme chef de la gentilité elle fût plus que toutes les autres villes comprises dans le partage de l'Apôtre des Gentils, comme chef de la chrétienté il faut que Pierre y fonde l'Eglise : ce n'est pas tout ; il faut que la commission extraordinaire de Paul expire avec lui à Rome, et que

1 Act. x.

SUli L'UNITÉ DE L'ÉGLISE. 431

réunie à jamais pour ainsi parler à la chaire suprême de Pierre à laquelle elle était subordonnée, elle élève l'Église romaine au comble de l'autorité et de la gloire : disons encore ; quoique ces deux frères, saint Pierre et saint Paul nouveaux fondateurs de Rome, plus heureux comme plus unis que ses deux premiers fondateurs, doivent consacrer ensemble l'Eglise romaine; quelque grand que soit saint Paul en science, en dons spirituels, en charité, en courage ; encore qu'il ait « travaillé plus que tous les autres- « apôtres ', » et qu'il paraisse étonné lui-même de ses grandes révélations 2 et de l'excès de ses lumières, il faut que la parole de Jésus-Christ prévale : Rome ne sera pas la chaire de saint Paul, mais la chaire de saint Pierre : c'est sous ce titre qu'elle sera plus assurément que jamais le chef du monde; et qui ne sait ce qu'a chanté le grand saint Prosper il y a plus de douze cents ans 3 : « Rome le « siège de Pierre, devenue sous ce titre le chef de l'ordre « pastoral dans tout l'univers, s'assujettit par la religion « ce qu'elle n'a pu subjuguer par les armes. » Que volontiers nous répétons ce sacré canlique d'un Père de l'Eglise gallicane! c'est le cantique de la paix, où dans la grandeur de Rome l'unité de toute l'Eglise est célébrée. Ainsi fut établie et fixée à Rome la chaire éternelle. C'est cette Église romaine qui, enseignée par saint Pierre et ses successeurs, ne connaît point d'hérésie. Les donalistes affectèrent d'y avoir un siège 4 et crurent se sauver par ce moyen du reproche qu'on leur faisait, que la chaire d'unité leur manquait. Mais la chaire de pestilence ne put subsister, ni avoir de succession auprès de la chaire de vérité. Les manichéens se cachèrent quelque temps dans

1 1 Cor. xv, 10.

«H. Cor. xn, 7.

3 S. Prosp. Carm. de Ingr., cap. II.

*S. Opt. Mi!., lib. ii,n. 4.

cette. Eglise * : les y découvrir seulement, a été les en bannir pour jamais. Ainsi les hérésies ont pu y passer, mais non pas y prendre racine. Que contre la coutume de tous leurs prédécesseurs un ou deux souverains pontifes, ou par violence, ou par surprise, n'aient pas assez constamment soutenu, ou assez pleinement expliqué la doctrine de la foi : consultés de toute la terre et répondant durant tant de siècles à toutes sortes de questions dedoctrines, de discipline, de cérémonies, qu'une seule de leurs réponses se trouve notée par la souveraine rigueur d'un concile œcuménique : ces fautes particulières n'ont pu faire aucune impression dans la chaire de saint Pierre. Un vaisseau qui fend les eaux n'y laisse pas moins de vestiges de son passage : c'est Pierre qui a failli ; mais qu'un regard de Jésus ramène aussitôt 2, et qui avant que le Fils de Dieu lui déclare sa faute future, assuré de sa conversion, reçoit l'ordre « de confirmer ses frères 3. » Et quels frères? les apôtres : les colonnes même : combien plus les siècles suivants? Qu'a servi à l'hérésie des monothélites d'avoir pu surprendre un pape? L'analhème qui lui adonné le premier coup n'en est pas moins parti de celte chaire, qu'elle tenta vainement d'occuper ; et le concile VI ne s'en est pas écrié avec moins de force : « Pierre a parlé par Agathon 4. » Toutes les autres hérésies ont reçu du même endroit le coup mortel. Ainsi l'Église romaine est toujours vierge; la foi romaine est toujours la foi de l'Église, on croit toujours ce qu'on a cru, la même voix retentit partout, et Pierre demeure dans ses successeurs le fondement des fidèles. C'est Jésus-Christ qui l'a dit, et le ciel et la terre passeront plutôt que sa parole.

1 S. Léo, Serm. xu, cap. v.

2 Luc. xxi', 6.1 «

3 Luc. xxn 32.

bÇonc.Const., ni.gen. vi, Serm. acclam. adlmp., act. xvur.

sur l'unité de L'église. 433

Mais voyons encore en un mot la suite de cette parole. Jésus-Christ poursuit son dessein ; et après avoir dit à Pierre éternel prédicateur de la foi : «Tu es Pierre, et sur « cette pierre je bâtirai mon Église *,» il ajoute: « Et je te « donnerai les clefs du royaume des cieux. » Toi qui as la prérogative de la prédication de la foi, tu auras aussi les clefs qui désignent l'autorité du gouvernement; « ce que « tu lieras sur la terre, sera lié dans le ciel, et ce que tu «délieras sur la terre, sera délié dans le ciel. » Tout est soumis à ces clefs : tout, mes Frères, rois et peuples, pasteurs et troupeaux : nous le publions avec joie : car nous aimons l'unité et nous tenons à gloire notre obéissance. C'est à Pierre qu'il est ordonné premièrement « d'aimer « plus que tous les autres apôtres, » et ensuite de « paître » et gouverner tout, « et les agneaux et les brebis 2, » et les petits et les mères, et les pasteurs mêmes : pasteurs à l'é» gard des peuples et brebis à l'égard de Pierre, ils honorent en lui Jésus Christ, confessant aussi qu'avec raison on lui demande un plus grand amour, puisqu'il a plus de dignité avec plus de charge; et que parmi nous, sous la discipline d'un maître tel que le nôtre, il faut selon sa parole « que le premier soit comme lui par la charité le serviteur1 o de tous les autres 3. »

Ainsi saint Pierre paraît le premier en toutes manières : le premier à confesser la foi k : le premier dans l'obligation d'exercer l'amour 5 : le premier de tous les apôtres qui vit Jésus-Christ ressuscité des morts °, comme il en devait être le premier témoin devant tout le peuple 7 :

l Matt/t. xvi, 18, 19.

* Jonn. xxi, 15-17.

3 Marc, x, 4i.

* Mattfi. xu, 1G.

s Jonn. xxi, 15 et seq. ,

6 I Cor. xv, 5.

. i Ad. Il, 14.

le premier quand il fallut remplir le nombre des apôtres l : le premier qui confirma la foi par un miracle 2 : le premier à convertir les Juifs 3 : le premier à recevoir les Gentils k : le premier partout; mais je ne puis pas tout dire. Tout concourt à établir sa primauté ; oui, mes Frères, tout, jusqu'à ses fautes qui apprennent à ses successeurs à exercer une si grande puissance avec humilité et condescendance. Car Jésus-Christ est le seul Pontife, qui audessus, dit saint Paul 5, du péché et de l'ignorance, n'a pu ressentir la faiblesse humaine que dans la mortalité, ni apprendre la compassion que par ses souffrances. Mais les pontifes ses vicaires, qui tous les jours disent avec nous : u Pardonnez-nous nos fautes, » apprennent à compatir d'une autre manière, et ne se glorifient pas du trésor qu'ils portent dans un vaisseau si fragile.

Mais une autre faute de Pierre donne une autre leçon à toute l'Église. Il en avait déjà pris le gouvernement en main quand saint Paul lui dit en face « qu'il ne mar- « chait pas droilement selon l'Évangile 6, » parce qu'en s'éloignant trop des Gentils convertis il mettait quelque espèce de division dans l'Église. Il ne manquait pas dans la foi, mais dans la conduite : je le sais; les anciens l'ont dit, et il est certain : mais enfin saint Paul faisait voir à un si grand apôtre qu'il manquait dans la conduite 7; et encore que cette faute lui fût commune avec Jacques, il ne s'en prend pas à Jacques, mais à Pierre qui était chargé du gouvernement; et il écrit la faute de Pierre dans une Épître qu'on devait lire éternellement dans toutes les

î Ad. i, ts.

2 Ibid. m, 6, 7.

*Ibk1. u,41.

* Ibid. x, 4 S.

5 Hebr. u, l. 17 18; iv, 15; VII, 2G.

6 Gai. u, 11, 14.

7 Ibid.lt.

Églises avec le respect qu'on doit à l'autorité divine; et Pierre qui le voit ne s'en fâche pas, et Paul qui l'écrit ne craint pas qu'on l'accuse d'être vain; âmes célestes, qui ne sont touchées que du bien commun, qui écrivent, qui laissent écrire, aux dépens de tout, ce qu'ils croient utile à la conversion des Gentils et à l'instruction de la postérité! Il fallait que dans un pontife aussi éminent que saint Pierre les pontifes ses successeurs apprissent à prêter l'oreille à leurs inférieurs, lorsque beaucoup moindres que saint Paul et dans de moindres sujets, ils lui parleraient avec moins de force, mais toujours avec le même dessein de pacifier l'Église. Voilà ce que saint Cyprien l, saint Augustin 2 et les autres Pères ont remarqué dans cet exemple de saint Pierre. Admirons après ces grands hommes, dans l'humilité, l'ornement le plus nécessaire des grandes places; et quelque chose de plus vénérable dans la modestie que dans tous les autres dons ; et le monde plus disposé à l'obéissance, quand celui à qui on la doit obéit le premier à la raison ; et Pierre qui se corrige, plus grand s'il se peut que Paul qui le reprend.

Suivons ; ne vous lassez point d'entendre le grand mystère qu'une raison nécessaire nous oblige aujourd'hui de vous prêcher. On veut de la morale dans les sermons, et on a raison pourvu qu'on entende que la morale chrétienne est fondée sur les mystères du christianisme. Ce que je vous prêche, « je vous le dis, est un grand mystère en Jé- « sus-Christ et en son Église 3 ; » et ce mystère est le fondement de cette belle morale qui unit tous les chrétiens dans la paix, dans l'obéissance et dans l'unité catholique.

Vous avez vu cette unité dans le Saint-Siège: la voulezvous voir dans tout l'ordre et dans tout le collège épis-

1 S. Cypr. Epist. xxi.

2 S. August. Epist. iAxxnr, n. 22.

3 Ephes. v, 32.

copal ? Mais c'est encore en saint Pierre qu'elle doit paraître, et encore dans ces paroles: « Tout ce que tu « lieras sera lié, tout ce que tu délieras sera délié *. » Tous les papes et tous les saints Pères l'ont enseigné d'un commun accord. Oui, mes Frères, ces grandes paroles où vous avez vu si clairement la primauté de saint Pierre, ont érigé les évoques, puisque la force de leur ministère consiste à lier ou à délier ceux qui croient ou ne croient pas à leur parole. Ainsi cette divine puissance de lier et de délier est une annexe nécessaire et comme le dernier sceau de la prédication que Jésus-Christ leur a confiée, et vous voyez en passant tout l'ordre de la juridiction ecclésiastique. C'est pourquoi le même qui a dit à saint Pierre: « Tout ce que tu lieras sera lié, tout ce que tu délieras « sera délié '2, » a dit la même chose à tous les apôtres; et leur a dit encore : « Tous ceux dont vous remettrez les « péchés ils leur seront remis, et tous ceux dont vous rea tiendrez les péchés ils leur seront retenus 3. » Qu'est-ce que lier sinon retenir, et qu'est-ce que délier sinon remettre? Et le même qui donne à Pierre cette puissance, la donne aussi de sa propre bouche à tous les apôtres. « Comme mon Père m'a envoyé, ainsi, dit-il, je vous enci voie 4 ; » on ne peut voir ni une puissance mieux établie, ni une mission plus immédiate. Aussi souffle-t-il également sur tous; il répand sur tous le même esprit avec ce souffle, en leur disant : « Recevez le Saint-Esprit, ceux dont vous « remettrez les péchés ils seront remis 5, » et le reste que nous avons récité. C'était donc manifestement le dessein de Jésus-Christ de mettre premièrement dans un seul ce

1 Mai th. xvi, 19.

2 Iiid. xvin, 18.

3 Joan. xx, 23.

* lbid. xx, 21.

3 Ibidi 22, 23;

que dans la suite il voulait mettre dans plusieurs. Mais la suite ne renverse pas le commencement, et le premier ne perd pas sa place. Cette première parole : « Tout ce que u tu lieras, » dite à un seul, a déjà rangé sous sa puissance, chacun de ceux à qui on dira : « Tout ce que vous remet- « trez; » car les promesses de Jésus-Christ aussi bien que ses dons sont sans repentance, et ce qui est une fois donné indéfiniment et universellement est irrévocable : outre que la puissance donnée à plusieurs porte sa restriction dans son partage, au lieu que la puissance donnée à un seul, et sur tous, et sans exception, emporte la plénitude ; et n'ayant à se partager avec aucun autre, elle n'a de bornes que celles que donne la règle. C'est pourquoi nos anciens docteurs de Paris, que je pourrais ici nommer avec honneur, ont tous reconnu d'une même voix dans la chaire de saint Pierre la plénitude de la puissance apostolique : c'est un point décidé et résolu : mais ils demandent seulement qu'elle soit réglée dans son exercice par les canons, c'est-à-dire par les lois communes de toute l'Église, de peur que s'élevant au-dessus de tout, elle ne détruise ellemême les propres décrets. Ainsi le mystère est entendu : tous reçoivent la même puissance et tous de la même source ; mais non pas tous en même degré, ni avec la même étendue : car Jésus-Christ se communique en telle mesure qu'il lui plaît, et toujours de la manière la plus convenable à établir l'unité de son Église. C'est pourquoi il commence par le premier : et dans ce premier il forme le tout : et lui-même il développe avec ordre ce qu'il a mis dans un seul : « Et Pierre, dit saint Augustin *, qui dans <i l'honneur de sa primauté représentait toute l'Église, « reçoit aussi le premier et le seul d'abord les clefs qui (( dans la suite devaient être communiquées h tous les

1 August. in Jonn., tract, cvxiv.

« autres *-, » afin que nous apprenions, selon la doctrine d'un saint évêque de l'Église gallicane *2, que l'autorité ecclésiastique premièrement établie en la personne d'un seul, ne s'est répandue qu'à condition d'être toujours ramenée au principe de son unité; et que tous ceux qui auront à l'exercer, se doivent tenir inséparablement unis à la même chaire.

C'est cette chaire romaine tant célébrée par les Pères, où ils ont exalté comme à l'envi « la principauté de la « chaire apostolique; la principauté principale; la source « de l'unité et dans la place de Pierre l'éminent degré de « la chaire sacerdotale ; l'Église mère, qui tient en sa « main la conduite de toutes les autres églises; le Chef de « l'épiscopat d'où part le rayon du gouvernement ; la « chaire principale, la chaire unique en laquelle seule tous « gardent l'unité : » vous entendez dans ces mots saint Optât, saint Augustin, saint Cyprien, saint Irénée, saint Prosper, saint Avite, saint Théodoret, le concile de Chalcédoine et les autres ; l'Afrique, les Gaules, la Grèce, l'Asie; l'Orient et l'Occident unis ensemble 3 : et voilà sans préjudice des lumières divines, extraordinaires et surabondantes, et de la puissance proportionnée à de si grandes lumières qui était pour les premiers temps dans les apôtres, premiers fondateurs de toutes les Églises chrétiennes ; voilà, dis-je, ce qui doit rester selon la parole de Jésus- Christ et la constante tradition de nos Pères dans l'ordre commun de l'Église : et puisque c'était le conseil de Dieu de permettre pour éprouver ses fidèles qu'il s'élevât des

i S. Opt. Mil., lib. vu, n.3.

2 S. Csesar. Arel. Epist. ad Symm.

3 S. August. Epist. xlui; S. Iren. lib. ni, cap. m; S. Cypr. Epist. lv; Theod. Epist. ad Ren., cxvi; S. Avit. Epist. ad Faiat.; S. Prosp. Carm. de Ingr., cap. il; Conc. Ckald., Relat. ad Léon., Lab., tom. iv, col. 8 ï7 ; Libell. loan. Const.^ib., col. 1486; S. Opt. Mil., lib. ir, n. 2.

schismes et des hérésies, il n'y avait point de constitution ni plus ferme pour se soutenir ni plus forte pour les abattre. Par cette constitution tout est fort dans l'Église, parce que tout y est divin et que tout y est uni : et comme chaque partie est divine, le lien aussi est divin ; et l'assemblage est tel que chaque partie agit avec la force du tout. C'est pourquoi nos prédécesseurs, qui ont dit si souvent dans leurs conciles l qu'ils agissaient dans leurs églises comme vicaires de Jésus-Christ et successeurs des apôtres qu'il a immédiatement envoyés, ont dit aussi dans d'autres conciles 3, comme ont fait les papes à Chàlons, à Vienne et ailleurs, qu'ils agissaient « au nom de saint Pierre, » vice Pétri ; « par l'autorité donnée à tous les évêques en « la personne de saint Pierre, » auctoritate nobis in Petro concessâ ; « comme vicaires de saint Pierre, » vîcarii Pétri ; et l'ont dit lors même qu'ils agissaient parleur autorité ordinaire et subordonnée, parce que tout a été mis premièrement dans saint Pierre, et que la correspondance est telle dans tout le corps de l'Église que ce que fait chaque évoque, selon la règle et dans l'esprit de l'unité catholique, toute l'Église, tout l'épiscopat et le Chef de l'épiscopat le fait avec lui.

S'il est ainsi, chrétiens; si les évêques n'ont tous ensemble qu'une même chaire par le rapport essentiel qu'ils ont tous avec la chaire unique où saint Pierre et ses successeurs sont assis; si en conséquence de cette doctrine ils doivent tous agir dans l'esprit de l'unité catholique, en sorte que chaque évêque ne dise rien, ne fasse rien, ne pense rien que l'Église universelle ne puisse avouer : que doit attendre l'univers d'une assemblée de tant d'évêques?

1 Conc. Meld., prœf. ; tom. ni Conc. Gall., p. 27.

- Synod. Rem., tom. vin Conc, col. 591 ; Conc. Vien., tom, ix Conc, col. 433; Conc. Cabil., ibid., col. 2'5; Conc. Rem., ibid., col. 481; Conc. Cicets., tom. x Conc, col. 1182; Ivo Carn. De Cath. Petr. Ant.

M'est-il permis, Messeigneurs, de vous adresser la parole, à vous' de qui je la tiens aujourd'hui; mais à vous qui êtes mes juges et les interprètes de la volonté divine? Ah ! sans doute, puisque c'est vous qui m'ouvrez la houche, quand je vous parle, Messeigneurs, ce n'est pas moi qui vous parle, c'est vous-mêmes qui vous parlez à vousmêmes. Songeons que nous devons agir par l'esprit de toute l'Église; ne soyons pas des hommes vulgaires que les vues particulières détournent du vrai esprit de l'unité catholique : nous agissons dans un corps, dans le corps de l'épiscopat et de l'Église catholique, où tout ce qui est contraire à la règle ne manque jamais d'être détesté; car l'esprit de vérité y prévaut toujours. Puissent nos résolutions être telles qu'elles soient dignes de nos pères, et clignes d'être adoptées par nos descendants ; dignes enfin d'être comptées parmi les actes authentiques de l'Église et insérées avec honneur dans ces registres immortels, où sont compris les décrets qui regardent non-seulement la vie présente, mais encore la vie future et l'éternité toute entière !

La comprenez-vous maintenant cette immortelle beauté de l'Église catholique, où se ramasse ce que tous les lieux, ce que tous les siècles présents, passés et futurs ont de beau et de glorieux? Que vous êtes belle dans cette union, ô Église catholique; mais en même temps que vous êtes forte ! « Belle, dit le saint Cantique l, et agréable <( comme Jérusalem, » et en même temps terrible comme « une armée rangée en bataille : » belle comme Jérusalem, où Ton voit une sainte uniformité et une police admirable sous un même chef : belle assurément dans votre paix, lorsque recueillie dans vos murailles vous louez celui qui vous a choisie, annonçant ses vérités à ses fidèles. Mais si les scandales s'élèvent, si les ennemis de Dieu

i Cant. vi, 3.

osent l'attaquer par leurs blasphèmes : vous sortez de vos murailles, ô Jérusalem, et vous vous formez en armée pour les combattre : toujours belle en cet état, car votre beauté ne vous quitte pas, mais tout à coup devenue terrible. Car une armée qui paraît si belle dans une revue, combien est-elle terrible quand on voit tous les arcs bandes et toutes les piques hérissées contre soi? Que vous êtes donc terrible, ô Église sainte, lorsque vous marchez, Pierre à votre tête et la chaire de l'unité vous unissant toute ; abattant les têtes superbes et toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu ; pressant ses ennemis de tout le poids de vos bataillons serrés ; les accablant tout ensemble et de toute l'autorité des siècles passés et de toute l'exécration des siècles futurs; dissipant les hérésies et les étouffant quelquefois dans leur naissance; prenant les petits de Babylone et les hérésies naissantes, et les brisant contre votre pierre ; Jésus-Christ votre Chef vous mouvant d'en haut et vous unissant ; mais vous mouvant et vous unissant par des instruments proportionnés, par des moyens convenables, par un Chef qui le représente, qui vous fasse en tout agir toute entière et rassemble toutes vos forces dans une seule action.

Je ne m'étonne donc plus de la force de l'Église, ni de ce puissant attrait de son unité. Pleine de l'Esprit de celui qui dit : « Je tirerai tout à moi *, » tout vient à elle : Juifs et Gentils, Grecs et Barbares. Les Juifs devaient venir les premiers; et malgré la réprobation de ce peuple ingrat, il y a ce précieux reste et ces bienheureux réservés tant célébrés par les prophètes. Prêchez, Pierre ; tendez vos filets, divin pêcheur. Cinq mille, trois mille entreront d'abord, bientôt suivis d'un plus grand nombre. Mais a Jé- « sus-Christ a d'autres brebis qui ne sont pas de ce ber-

1 Joait. xii, 32. .

« cail i : » c'est par vous, ô Pierre, qu'il veut commencer à les rassembler ; voyez ces serpents, voyez ces reptiles et ces autres animaux immondes qui vous sont présentés du ciel. C'est les Gentils, peuple immonde et peuple qui n'est pas peuple: et que vous dit la voix céleste? « Tue et « mange 2, » unis, incorpore, fais mourir la gentilité dans ces peuples : et voilà en même temps à la porte les envoyés de Cornélius ; et Pierre qui a reçu les bienheureux restes des Juifs, va consacrer les prémices des Gentils.

Après les prémices viendra le tout ; après l'officier romain, Rome viendra elle-même : après Rome, viendront les peuples l'un sur l'autre. Quelle Église a enfanté tant d'autres églises? D'abord tout l'Occident est venu par elle, et nous sommes venus des premiers : vous le verrez bientôt. Mais Rome n'est pas épuisée dans sa vieillesse et sa voix n'est pas éteinte; nuit et jour elle ne cesse de crier aux peuples les plus éloignés, afin de les appeler au banquet où tout est fait un : et voilà qu'à cette voix maternelle les extrémités de l'Orient s'ébranlent et semblent vouloir enfanter une nouvelle chrétienté, pour réparer les ravages des dernières hérésies. C'est le destin de l'Église. Movebo candelabrum tuwn: « Je remuerai votre chande- « lier, » dit Jésus-Christ à l'Église d'Éphèse 3; je vous ôterai la foi : « Je le remuerai ; » il n'éteint pas la lumière, il la transporte ; elle passe à des climats -plus heureux. Malheur, malheur encore une fois à qui la perd ! mais la lumière va son train, et le soleil achève sa course.

Mais quoi ? je ne vois pas encore les rois et les empereurs? Où sont-ils ces illustres nourriciers tant de fois promis à l'Église par les prophètes ? Ils viendront, mais en leur temps. Ne voyez-vous pas dans un seul Psaume 4 le

1 Joan. x, 1G.

zAct. x, 12, 13.

3 Apoc. n, 5.

^Psal. n.

temps « où les nations entrent en fureur, où les rois et les « princes font de vains complots contre le Seigneur et « contre son Christ? » Mais je vois tout à coup un autre temps : Et mine, et mine, u et maintenant : » c'est un autre temps qui va* paraître. Et nunc, reges, intelligile : « Et a maintenant, ô rois, attendez : » durant le temps de votre ignorance vous avez combattu l'Église, et vous- l'avez vue triompher malgré vous; maintenant vous allez aider à son triomphe. « Et maintenant, ô rois, entendez ; intruisez- « vous, arbitres du monde, servez le Seigneur en crainte, » et le reste que vous savez.

Durant ces jours de tempête où l'Église, comme un rocher, devait voir les efforts des rois se briser contre elle, demandez aux chrétiens si les Césars pouvaient être de leur corps; Tertullien vous répondra hardiment que non. « Les Césars, dit-il, seraient chrétiens, s'ils pouvaient être a toutensemble chrétiens et Césars1.» Quoi ! les Césars ne peuvent pas être chrétiens ? Ce n'est pas de ces excès de Tertullien; il parlait au nom de toute l'Église dans cet admirable Apologétique, et ce qu'il dit est vrai à la lettre. Mais il faut distinguer les temps. 11 y avait le premier temps où l'on devait voir l'Empire ennemi de l'Église, et tout ensemble vaincu par l'Église; et le second temps où l'on devait voir l'Empire réconcilié avec l'Église, et tout ensemble le rempart et la défense de l'Église.

L'Eglise n'est pas moins féconde que la Synagogue : elle doit comme elle avoir ses Davids, ses Salomons, ses Ézéchias, ses Josias, dont la main royale lui serve d'appui. Comme elle, il faut qu'elle voie la concorde de l'empire et du sacerdoce : un Josué partager la terre aux enfants de Dieu avec un Éléazar : un Josaphat établir l'observance de la loi avec un Amarias : un Joas réparer le temple avec un Joïada : un Zorobabel en relever les ruines avec

1 Tertull. Apolog., n. 21.

un Jésus fils de Josédec : un Néhémias réformer le peuple avec un Esdras. Mais la Synagogue, dont les promesses sont terrestres, commence par la puissance et par les armes : l'Église commence par la croix et par les martyrs; fille du ciel, il faut qu'il paraisse qu'elle est née libre et indépendante dans son état essentiel, et ne doit son origine qu'au Père céleste. Quand, après trois cents ans de persécution, parfaitement établie et parfaitement gouvernée durant tant de siècles sans aucun secours humain, il paraîtra clairement qu'elle ne tient rien de l'homme : Venez maintenant, ô Césars, il est temps, et nunc intelligite. Tu vaincras, ô Constantin, et Rome te sera soumise; mais tu vaincras par la croix : Rome verra la première ce grand spectacle, un empereur victorieux prosterné devant le tombeau d'un pêcheur et devenu son disciple.

Depuis ce temps-là, chrétiens, l'Église a appris d'en haut à se servir des rois et des empereurs pour faire mieux servir Dieu; « pour élargir, disait saint Grégroire, les « voies du ciel * ; » pour donner un cours plus libre à l'Évangile, une force plus présente à ses canons et un soutien plus sensible à sa discipline.

Que l'Église demeure seule : ne craignez rien; Dieu est avec elle et la soutient au dedans : mais les principes religieux lui élèvent par leur protection ces invincibles dehors qui la font jouir, disait un grand pape -, d'une douce tranquillité à l'abri de leur autorité sacrée.

Mais parlons toujours comme il faut del'Épousede Jésus- Christ; l'Église se doit à elle-même et à ses services toutes les grâces qu'elle a reçues des rois de la terre. Quel ordre, quelle compagnie, quelle armée, quelque forte, quelque fidèle et quelque agissante qu'elle soit, les a mieux servis que l'Église a fait par sa patience ? Dans ces cruelles per-

1 Greg. Epist., lib. m, Epist. lxv, ad Mauric. Aug. Mnnoc. n, Epist.'u, Cône. Aquisg. iij Conc. Gall.

^éditions qu'elle endure sans murmurer durant tant de siècles, en combattant pour Jésus-Christ, j'oserai le dire, elle ne combat guère moins pour l'autorité des princes qui la persécutent : ce combat n'est pas indigne d'elle, puisque c'est encore combattre pour l'ordre de Dieu. En effet, n'est-ce pas combattre pour l'autorité légitime, que d'en souffrir tout sans murmurer? Ce n'était point par faiblesse: qui peut mourir n'est jamais faible; mais c'est que l'Église savait jusqu'où il lui était permis d'étendre sa résistance : Nondùm usque ad sanguine m restitiatis : « Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang, » disait l'Apùtre ' : jusqu'au sang, c'est-à-dire jusqu'à donner le sien, et non pas jusqu'à répandre celui des autres. Quand on la veut forcer de désavouer ou de taire les vérités de l'Évangile, elle ne peut que dire avec les apôtres : Non possumus, non possumus ~ : « que prétendez-vous? Nous ne « pouvons pas : » et en môme temps découvrir le sein où l'on veut frapper; de sorte que le même sang qui rend témoignage à l'Évangile, le môme sang le rend aussi à cette vérité, que nul prétexte ni nulle raison ne peut autoriser les révoltes : qu'il faut révérer l'ordre du ciel et le caractère du Tout-Puissant dans tous les princes quels qu'ils soient, puisque les plus beaux temps de l'Église nous le font voir sacré et inviolable môme dans les princes persécuteurs de l'Évangile. Ainsi leur couronne est hors d'atteinte : l'Église leur a érigé un trône dans le lieu le plus sûr de tous et le plus inaccessible, dans la conscience même où Dieu a le sien; et c'est là le fondement le plus assuré de la tranquillité publique.

Nous leur dirons donc sans crainte, même en publiant leurs bienfaits, qu'il y a. plus de justice que de grâce dans les privilèges qu'ils accordent à l'Église, et qu'ils ne pou-

' Ileùr. xii, 4.

2 Ad. iv, 20.

iî-O SUR l'unité de l'église.

vaient refuser de lui faire part de quelques honneurs de leur royaume, qu'elle prend tant de soin de leur conserver. Mais confessons en même temps qu'au milieu de tant d'ennemis, de tant d'hérétiques, de tant d'impies, de tant de rebelles qui nous environnent, nous devons beaucoup aux princes qui nous mettent à couvert de leurs insultes ; et que nos mains désarmées, que nous ne pouvons que tendre au ciel, sont heureusement soutenues par leur puissance.

Il le faut avouer, messieurs, notre ministère est pénible: s'opposer aux scandales, au torrent des mauvaises mœurs et au cours violent des passions qu'on trouve toujours d'autant plus hautaines qu'elles sont plus déraisonnables : c'est un terrible ministère, et on ne peut l'exercer sans rigueur. C'est ce que nos prédécesseurs assemblés dans les conciles de Thionville et de Meaux appellent « la rigueur du salut « des hommes, » Rigorem salutis humanœ1. L'Église assemblée dans ces conciles demande l'assistance des rois, pour exercer plus facilement cette rigueur salutaire au genre humain; et convaincue par expérience du besoin qu'elle a de leur protection pour aider les âmes infirmes, c'est-à-dire le plus grand nombre de ses enfants, elle ne se prive qu'avec peine de ce secours, de sorte que la concorde du sacerdoce et de l'empire dans le cours ordinaire des choses humaines est un des soutiens de l'Église et fuit partie de cette unité qui la rend si belle.

Car qu'y a-t-il de plus beau que d'entendre un saint empereur dire à un saint pape : « Je ne vous puis rien <( refuser, puisque je vous dois tout en Jésus-Christ : » Nihil tibi negare possum, cm pev Deum omnia debeo 2 : « Tout ce que votre autorité paternelle a réglé dans son

1 Conc. ad Theodon. vif.,cav. vi ; Conc. Gat., tom. m, p. 16; Cône. Meld., can. xn, ibia"., p. 35.

2 Henric. u ad Bened. vin.

« concile pour le rétablissement de l'Église, je le loue, « je l'approuve, je le confirme comme votre fils : je veux « qu'il soit inséré parmi les lois, qu'il fasse partie du droit « public et qu'il vive autant que l'Église : » Et inœtemum mansurci) et humants legibus inscrenda, et inter publicajura semper recipienda hac auctoritate vivente Ecclesiâ vietura : ou d'entendre un roi pieux dans un concile, c'était un roi d'Angleterre : ah ! nos entrailles s'émeuvent à ce nom, et l'Eglise toujours mère ne peut s'empêcher dans ce souvenir de renouveler ses gémissements et ses vœux : passons et écoutons ce saint roi, ce nouveau David dire au clergé assemblé : Ego Constantini, vos Pétri gladium habemus inmanibus : jungamus dexteras, gladium gladiocopulemus 1 : a J'ai le glaive de Constantin à la main, et vous y avez celui « de Pierre : donnons-nous la main, et joignons le glaive « au glaive : » que ceux qui n'ont pas la foi assez vive pour craindre les coups invisibles de votre glaive spirituel tremblent à la vue du glaive royal. Ne craignez rien, saints évoques; si les hommes sont assez rebelles pour ne pas croire à vos paroles qui sont celles de Jésus-Christ, des châtiments rigoureux leur en feront, malgré qu'ils en aient, sentir la force, « et la puissance royale ne vous « manquera jamais. »

A cet admirable spectacle qui ne s'écrierai-t encore une fois avec Balaam : Qitàm pulchra tabenxacula tua, Jacob! 0 Église catholique, que vous êtes belle! le Saint-Esprit vous anime; le Saint-Siège unit tous vos pasLeurs; les rois font la garde autour de vous : qui ne respecterait votre puissance ?

SECOND TOINT.

Paraissez maintenant, sainte Église gallicane, avec vos évoques orthodoxes et avec vos rois très- chrétiens, et ve-

1 Edgar, Oral, ad Cler., tom. xi Co«c, col.

nez servir d'ornement à l'Église universelle : et vous, Seigneur tout-puissant, qui avez comblé cette église de tant de bienfaits, animez-moi de ce môme esprit dont vous remplîtes David lorsqu'il chanta si noblement les grâces de l'ancien peuple, afin qu'à son exemple je puisse aujourd'hui avec tant d'évèques et dans une si grande assemblée célébrer vos miséricordes éternelles : Quoniam bonus, quoniam in œternum misericordia ejus l . C'est vous, Seigneur, qui excitâtes saint Pierre et ses successeurs à nous envoyer dès les premiers temps les évoques qui ont fondé nos églises. C'était le conseil de Dieu que la foi nous fût annoncée par le Saint-Siégè, afin qu'éternellement unis par des liens particuliers à ce centre commun de toute l'unité catholique, nous pussions dire avec un grand archevêque de Rheims : « La sainte Église romaine, la mère, la nourrice et la maîtresse de toutes les églises, doit être consultée dans tous les doutes qui regardent la foi et les mœurs, principalement par ceux qui comme nous ont été engendrés en Jésus-Christ par son ministère et nourris par elle du lait de la doctrine catholique 2. »

11 est vrai qu'il nous est venu d'Orient, et par le ministère de saint Polycarpe, une autre mission qui ne nous a pas été moins fructueuse. C'est de là que nous avons eu le vénérable vieillard saint Pothin, fondateur de la célèbre église de Lyon, et encore le grand saint Irénée, successeur de son martyre aussi bien que de son siège ; Irénée digne de son nom et véritablement pacifique, qui fut envoyé à Rome et au pape saint Éleuthère de la part de l'Église gallicane 3 ; ambassadeur de la paix, qui depuis la procura aux saintes églises d'Asie d'où il nous avait été envoyé; qui retint le pape saint Victor lorsqu'il les voulait retran-

1 Psal, cxxxv, 1.

2 Hincm. De diuort. Lolh . et Teutb., loin, i, p. 561. 3Euseb. Hist. EccL, lib. v, cap. ni.

cher de la communion, et qui, présidant au concile des saints évoques des Gaules dont il était réputé le père, fît connaître a ce saint pape qu'il ne fallait pas pousser toutes les affaires à l'extrémité, ni toujours user d'un droit rigoureux *. Mais comme l'Église estime par tout l'univers, cette mission orientale n'a pas été moins favorable à l'autorité du Saint-Siège que ceux que le Saint-Siège avait immédiatement envoyés ; et le même saint Irénée a prononcé cet oracle révéré de tous les siècles - : « Quand « nous exposons la tradition que la très-grande, très-an- « cienne et très- célèbre Église romaine, fondée par les « apôtres saint Pierre et saint Paul, a reçue des apôtres et « qu'elle a conservée jusqu'à nous par la succession de ses « évêques, nous confondons tous les hérétiques, parce que « c'est avec cette Église que toutes les églises et tous les <( fidèles qui sont par toute la terre, doivent s'accorder à « cause de sa principale et excellente principauté, et que m c'est en elle que ces mêmes fidèles répandus par toute « la terre ont conservé la tradition qui vient des apôtres. »

Appuyée sur ces solides fondements, l'Eglise gallicane a été forte comme la tour de David. Quand le perfide Arius voulut renverser avec la divinité du Fils de Dieu le fondement de la foi prêchée par saint Pierre, et changer en création et en adoption la génération éternelle de ce Fils unique, cette superbe hérésie soutenue par un empereur ne trouva point de plus grand obstacle à ses progrès que la constance et la foi de saint Athanase d'Alexandrie et de saint Hilaire de Poitiers ; et malgré l'inégalité de ces deux sièges, les deux évêques furent égaux en gloire comme ils l'étaient en courage.

Pour perpétuer cette gloire de l'Église gallicane, le célèbre saint Martin fut élevé sous la discipline de saint Hi-

1 Euseb., Eût. eccl., lib. v, cap. xxiu, xxiv. 8 S. lien, lik i\\,eontr. Hœres. cap. m.

laire ; et cette Église renouvelée par les exemples et par les miracles de cet homme incomparable, crut revoir le temps des apôtres, tant la Providence divine fut soigneuse de réveiller parmi nous l'ancien esprit et d'y faire revivre les premières grâces.

Quand le temps fut arrivé que l'empire romain devait tomber en Occident et que la Gaule devait devenir France, Dieu ne laissa pas longtemps sous des princes idolâtres une si noble partie de la chrétienté; et voulant transmettre aux rois des Français la garde de son Église qu'il avait confiée aux empereurs, il donna non-seulement à la France, mais encore à tout l'Occident un nouveau Constantin en la personne de Clovis. La victoire miraculeuse qu'il envoya du ciel à ces deux princes guerriers fut le gage de son amour et le glorieux attrait qui leur fit embrasser le christianisme. La foi fut victorieuse, et la belliqueuse nation des Francs connut que le Dieu de Glotilde était le vrai Dieu des armées.

Alors saint Rémi vit en esprit qu'en engendrant en Jésus-Christ les rois des Français avec leur peuple, il donnait à l'Église d'invincibles protecteurs. Ce grand saint et ce nouveau Samuel, appelé pour sacrer les rois, sacra ceuxci, comme il dit lui-même, pour être « les perpétuels dé- « tenseurs de l'Église et des pauvres l, » digne objet de la royauté ; et après leur avoir enseigné à faire fleurir les églises et à rendre les peuples heureux (croyez que c'est lui-même qui vous parle, puisque je ne fais ici que réciter les paroles paternelles de cet apôtre des Français), il priait Dieu nuit et jour qu'ils persévérassent dans la foi et qu'ils régnassent selon les règles qu'il leur avait données, leur prédisant en même temps qu'en dilatant leur royaume, ils dilateraient celui de Jésus-Christ ; et que s'ils étaient fidèles à garder les lois qu'il leur prescrivait de la part de

1 Testam. S. Rem., ap. Flo<L, lib. 1, cap. xvm.

Dieu l, l'empire romain leur serait donné; en sorte que des rois de France sortiraient des empereurs dignes de ce nom qui feraient régner Jésus-Christ. Telles furent les bénédictions que versa mille et mille fois le grand saint Rémi sur les Français et sur leurs rois, qu'il appelait toujours ses chers enfants, louant sans cesse la bonté divine de ce que pour affermir ia foi naissante de ce peuple béni de Dieu, elle avait daigné par le ministère de sa main pécheresse (c'est ainsi qu'il parle) renouveler à la vue de tous les Français et de leur roi les miracles qu'on avait vus éclater dans la première fondation des églises chrétiennes. Tous les saints qui étaient alors furent réjouis, et dans le déclin de l'empire romain ils crurent voir paraître dans les rois de France « une nouvelle lumière pour tout l'Occident : » In occiduis partibus novi jubaris lumen effulgurat 2 : et nonseulement pour tout l'Occident, mais encore pour toute l'Église à laquelle ce nouveau royaume promettait de nouveaux progrès. C'est ce que disait saint Avite, ce docte et ce saint évoque de Vienne, ce grave et éloquent défenseur de l'Église romaine, qui fut chargé par tous ses collègues les saints évoques des Gaules de recommander aux Romains dans la cause du pape Symmaque la cause commune de tout l'épiscopat, « parce que, disait ce grand « homme, quand le Pape et le Chef de tous les évoques est « attaqué, ce n'est pas un seul évêque, mais l'épiscopat « tout entier qui est en péril 3. u

Tous les conciles de ces temps font voir qu'en ce qui touchait la foi et la discipline nos saints prédécesseurs regardaient toujours l'Église romaine, et se gouvernaient par ses traditions *. Tel était le sentiment de l'Église galli-

i Testam. S. Rem., op. Flod. cap. 1111.

2 S. Avit. Vien. Epist. ad Clod., tom. î Conc. Gall., p. 154.

3 Epist. ad Faust., ibid., p. 158.

v Epist. si/n. Episc. Gall., apud Léon., Concil. Araus, n, prœf.

cane, qui en recevant, par le ministère de saint Rémi, Clovis et les Français dans son sein, leur imprimait dans le fond du cœur ce respect pour le Saint-Siège dont ils devaient être les plus zélés aussi bien que les plus puissants protecteurs. Les Papes connurent d'abord la protection qui leur était envoyée du ciel; et ressentant dans nos rois je ne sais quoi de plus filial que dans les autres, que ne direntils point alors comme par un secret pressentiment à la louange de leurs protecteurs futurs? Anastase II du temps de Clovis croit voir dans le royaume de France nouvellement converti « une colonne de fer que Dieu élevait pour « le soutien de sa sainte Église, pendant que la charité se « refroidissait partout ailleurs I. » Pelage II se promet des descendants de Clovis, comme des voisins charitables de l'Italie et de Rome, la même protection pour le Saint-Siège qu'il avait toujours reçue des empereurs 2 ; et saint Grégoire le plus saint de tous enchérit aussi sur ses saints prédécesseurs, lorsque touché de la foi et du zèle de ces « rois, il les met autant au-dessus des autres souverains « que les souverains sont au-dessus des particuliers 3. »

Leur foi croissait en effet avec leur empire, et selon la prédiction de tant de saints, l'Église s'étendait par les rois de France. L'Angleterre le sait, et le moine saint Augustin son premier apôtre. Saint Boniface l'apôtre de la Germanie et les autres apôtres du Nord ne reçurent pas un moindre secours de la France; et Dieu montrait dès lors par des signes manifestes, ce que les siècles suivants ont confirmé, qu'il voulait que les conquêtes des Français étendissent celles de l'Église.

lom, i Conc. Gai., p. 2 IG ; Donif. n, Epi. ad Cœsar. Ârel., Uiùi., p. 223; Conc. Vai. h, pan. 5-5, ibid., p. 226, 227; Conc. Aurel., can. 3; m, 26, ibid., p. 248, 255.

1 Anast. u, Epiât, ir, ad Clod.

2 Pel. n, Epist. ad Aunach. Autiss. ,iom. i, Conc. Gai/., p. 376.

3 S. (irec. M. Epist. lib. vi, epist. vi.

SUR L UNITÉ DE L'ÉGLISE. 4.j3

Les enfants de Clovis ne marchèrent pas dans les voies que saint Rémi leur avait marquées; Dieu les rejeta de devant sa face; mais il ne retira pas ses miséricordes de dessus le royaume de France. Une seconde race fut élevée sur le trône; Dieu s'en mêla et le zèle de la religion s'accrut par ce changement: témoin tant de Papes réfugiés, protégés, rétablis et comblés de biens sous cette race. Les Papes et toute l'Église bénirent Pépin qui en était le chef '; les bénédictions de saint Rémi passèrent à lui : de lui sortit cet empereur père des empereurs, que ce saint évêque semble avoir vu, et Charlemagne régna pour le bien de toute l'Église. Vaillant, savant, modéré, guerrier sans ambition et exemplaire dans sa vie, je le veux bien dire en passant malgré les reproches des siècles ignorants, ses conquêtes prodigieuses furent la dilatation du règne de Dieu, et il se montra très-chrétien dans toutes ses œuvres. Il fit revivre les anciens canons : les conciles longtemps négligés furent rétablis 2, et la discipline revint avec eux. Si ce grand prince rétablit les lettres, ce fut pour mieux faire entendre les saintes Écritures et l'ancienne tradition, par ce secours. L'Église romaine fut consultée dans les affaires douteuses, et ses réponses reçues avec révérence furent des lois inviolables 3. Il eut tant d'amour pour elle, que le principal article de son testament fut de recommander à ses successeurs la défense de l'Église de saint Pierre comme le précieux héritage de sa maison, qu'il avait reçu de son père et de son aïeul et qu'il voulait laisser à ses enfants. Ce même amour lui fit dire ce qui fut répété depuis par tout un

1 Paul, i, Epist. x, ad Fr., tom. uConc. Gai., p. ;,9.

2 De Schot. instit. Capit., Daluz., tom. i, p. 202, 203.

3 Conc. Fruncof. can. 8, tom. n Conc. Gai/., p. 190 ; Ccij il. Aauisg. an. Imp. m, cap. îv, Baluz., tom. i, p. 380, 381 ; CopiU de divis. Regni, cap. xv, ibid., p. 444.

4o4 SUR L UNITE DE L ÉGLISE.

concile sous l'un de ses descendants, que « quand celle «. Église imposerait un joug à peine supportable, il le fau- « drait souffrir l » plutôt que de rompre la communion avec elle. Elle n'imposait point de tel joug, mais ce sage prince voulait tout prévoir pour affermir l'union dans tous les cas. Au reste, les canons que lui envoya son sage et intime ami le pape Adrien, n'étaient qu'un abrégé de l'ancienne discipline que l'Eglise de France regarde toujours comme la source et le soutien de ses libertés. Nous demandons encore d'être jugés par les canons envoyés à ce grand prince, et sous un nouveau Charlemagne nous souhaitons d'avoir toujours à vivre sous une semblable discipline.

Jamais règne n'a été si fort ni si éclairé; jamais prince n'a été moins guidé par un faux zèle ; jamais on n'a mieux su distinguer les bornes des deux puissances. On voit parler dans les décrets du concile de Francfort tantôt les évoques seuls, tantôt le prince seul et tantôtlesdeuxpuissances ensemble 2. Je ne veux pas m'é tendre sur les diverses matières qui donnèrent lieu à cette diversité; je remarquerai seulement que les évêques ayant prononcé seuls la condamnation de la nouvelle hérésie qu'on vit alors s'élever en Espagne 3, ce grand roi sut bien trouver sa place dans une occasion si importante. Gomme son savoir éclatait dans toute l'Église autant que son équité, les nouveaux hérétiques le prièrent de se rendre l'arbitre de la cause 4. Charlemagne pour les confondre par eux-mêmes accepta

1 Capit. Cw. M. de hun. Sed. Apos!.,an. Imp. ï, Baluz., tom. x, p. 357, Conc. Tribnr. sub. Ann. Imp., can. 30, tom. ix, Conc, col. 45G; Capit. Angilr. data, tom. H Conc. Gall., p. 100; Epis t. can. ab Adr. Car. M. ciblât. Conc. tom. vi, col. 18C0.

2 Conc. Francof., can., 1, 2, can. 5, 5, can. 4-7, tom. Il, Conc. Gall., p. 193 et seq.

s Ibid., can. 1, p. 193.

• 4 Conc. Francof., Epùt. Car. M., p. 188.

l'offre; mais il savait comment un prince peut être arbitre en ces matières. Il consulta le Saint-Siège avant toutes choses : il écouta aussi les autres évoques qu'il trouva conformes à leur Chef. C'est sur quoi se régla ce religieux prince ; c'est par ce canal qu'il reçut la doctrine de l'Evangile et l'ancienne tradition de l'Église catholique. C'est de là qu'il apprit ce qu'il fallait croire; et sans discuter davantage la matière dans la lettre qu'il écrit aux nouveaux docteurs l, il leur envoie « les lettres, les décisions, «et les décrets formés par l'autorité ecclésiastique, les «exhortant à s'y soumettre avec lui et à ne se croire pas « plus savants que l'Église universelle, parce que, ajoutait « ce grand prince, après ce concours de l'autorité aposto- «lique et de l'unanimité synodale, vous ne pouvez plus « éviter d'être tenus pour hérétiques, et nous n'osons plus « avoir de communion avec vous. »

Qu'on n'impute point à la France des sentiments nouveaux; voilà tous ses sentiments du temps de Charlemagne. Mais Charlemagne les avait reçus de plus haut, et ils étaient venus des anciens Pères et dès l'origine du christianisme. Le Saint-Siège principalement et le corps de l'épiscopat uni à son Chef, c'est où il faut trouver le dépôt de la doctrine ecclésiastique confiée aux évêquespar les apôtres. Car c'est aussi à cette unité qu'il est dit : «Qui vous écoute m'écoute 2; » et encore: «Les portes « d'enfer ne prévaudront point contre elle 3 ; » et encore : « Vous êtes la lumière du monde 4 ; » et encore : « Dites-le à « l'Église ; et s'il n'écoute pas l'Église, qu'il vous soit comme « un gentil et un publicain 5 ; » et encore, pour me servir

» Conc. Franco?., Bpiit. Car. M.., p. 188, 190.

3 Luc. x, 16.

3 Matih. xvi, 18.

*/Ktf., v, 14.

" Ibid., xyiii, lî.

io6 SUR L UNITE DE L'EGLISE.

du même passage qui est ici allégué par Charlemagne : « Je serai toujours avec vous jusqu'à la consommation « des siècles l. » Ce grand prince soumis le premier à cette règle, ne craint plus après cela de condamner les hérétiques comme déjà condamnés par l'autorité de l'Église, et le jugement du Saint-Siège et du concile de Francfort devint le sien.

Est-il besoin de raconter ce que Charlemagne, à l'exemple du roi son père, fit pour la grandeur temporelle du Saint-Siège et de l'Église romaine? Qui ne sait qu'elle doit à ces deux princes et à leur maison tout ce qu'elle possède de pays? Dieu qui voulait que cette Église la Mère commune de tous les royaumes, dans la suite ne fût dépendante d'aucun royaume dans le temporel, et que le Siège où tous les fidèles devaient garder l'unité, à la fin fût mis au-dessus des partialités que les divers intérêts et les jalousies d'État pourraient causer, jeta les fondements de ce grand dessein par Pépin et par Charlemagne. C'est par une heureuse suite de leur libéralité que l'Église indépendante dans son Chef de toutes les puissances temporelles, se voit en état d'exercer plus librement pour le bien commun et sous la commune protection des rois chrétiens cette puissance céleste de régir les âmes, et que tenant en main la balance droite au milieu de tant d'en> pires souvent ennemis, elle entretient l'unité dans tout le corps, tantôt par d'inflexibles décrets, et tantôt par de sages tempéraments.

L'empire sortit trop tôt d'une maison et d'une nation si bienfaisante envers l'Église. Rome eut des maîtres fâcheux et les Papes avaient tout à craindre tant des empereurs que d'un peuple séditieux. Mais ils trouvèrent toujours en nos rois ces charitables voisins que le pape Pelage II avait espérés. La France plus favorable à leur puissance sacrée

1 Matth., fcxvni; 20.

SUR L'UNITÉ DE L'ÉGLISE. iol

que l'Italie et que Rome même, leur devint comme un second Siège où ils tenaient leurs conciles et d'où ils faisaient entendre leurs oracles par toute l'Église. Troyes, et Clermont, et Toulouse, et Tours, et Rheims plusieurs fois, et les autres villes le peuvent dire, pour ne point parler ici de deux conciles universels tenus à Lyon et d'un autre concile universel tenu à "Vienne : tant les Papes ont pris plaisir à faire les actes les plus importants et les plus authentiques de l'Église, dans le sein et avec la fidèle coopération de l'Église gallicane.

Cependant la troisième race était montée sur le trône : race encore plus pieuse que les deux autres : qui aussi a toujours vu augmenter sa gloire : qui seule dans tout l'univers et depuis le commencement du monde se voit sans interruption depuis sept cents ans toujours couronnée et toujours régnante : race enfin qui devait donner saint Louis au monde : en laquelle le monde étonné voit encore aujourd'hui de si grandes choses et en attend de plus grandes. Yous dirai-je combien de fois et en quels termes elle a été bénite par le Saint-Siège ? Sous cette race la France est « un royaume chéri et béni de Dieu, un royaume « dont l'exaltation est inséparable de celle du Saintci Siège * » un royaume : mais si j'entreprenais de tout raconter, le jour n'y suffirait pas.

Aussi faut-il avouer qu'il y a eu dans ces rois, avec beaucoup de religion, une noblesse qui les a fait révérer de toute la terre, et qui les a mis au-dessus des autres rois. Quand les empereurs se vantaient de combattre pour les intérêts communs des rois, les nôtres ont su trouver dans une plus noble constitution de leur État et dans une plus grande hauteur de leur couronne une plus sûre défense, puisque, sans qu'ils eussent besoin de se remuer, leur ma-

1 Alex, m, Epist. xxx, tom. x Cotic, col. 1212; Innoc. ui.Gieg.ix tom. ix Conc.i part, i, col. 27, 3G7.

jeslé ne fut pas même attaquée dans ces premiers temps et que jamais ils n'ont été obligés ni à soutenir des guerres, ni, ce qui est bien plus horrible, à faire des schismes pour la défendre.

Ces rois aussi bienfaisants que religieux, loin de profiter de la faiblesse des Papes toujours réfugiés dans leur royaume, se relâchaient volontairement de quelques-uns de leurs droits plutôt que de troubler la paix de l'Église ; et pendant que saint Thomas de Cantorbéry était banni d'Angleterre comme ennemi des droits de la royauté, la France plus équitable le recevait dans son sein comme le martyr des libertés ecclésiastiques. Nos rois donnèrent cet exemple à tout l'univers : l'Église qu'ils honoraient les honorait à son tour, et l'égalité tant recommandée par l'Apôtre s'entretenait par de mutuelles reconnaissances. La piété se ralentissait et les désordres se multipliaient dans toute la terre. Dieu n'oublia pas la France. Au milieu de la barbarie et de l'ignorance elle produisit saint Bernard, apôtre, prophète, ange terrestre, par sa doctrine, par sa prédication, par ses miracles étonnants et par une vie encore plus étonnante que ses miracles. C'est lui qui réveilla dans ce royaume et qui répandit dans tout l'univers l'esprit de piété et de pénitence. Jamais sujet ne fut plus zélé pour son prince ; jamais prêtre ne fut plus soumis à l'épiscopat ; jamais enfant de l'Église ne défendit mieux l'autorité apostolique de sa mère l'Église romaine. Il regardait dans le Pape seul tout ce qu'il y avait de plus grand dans l'un et l'autre Testament ; un Abraham, un Melchisédech, un Moïse, un Aaron, un saint Pierre, en un mot Jésus- Christ même l. Mais afin qu'une autorité sur laquelle l'Église est fondée, fût plus sainte et plus vénérable à tous les peuples, il ne cessa d'en séparer autant

i S. Bem., De Consid., lib. v, cap. vtu, et lib. iv, cap. vu.

qu'il pouvait ce qui semblait plutôt la déshonorer que l'agrandir.

Tout est à vous, disait-il l, tout dépend du Chef, mais c'est avec un certain ordre. On ferait un monstre du corps humain, si on attachait immédiatement tous les membres à la tête : c'est par les évêques et les archevêques qu'on doit venir au Saint-Siège : ne troublez point cette hiérarchie, qui est l'image de celle des anges. Vous pouvez tout, il est vrai; mais un de vos ancêtres disait : « Tout « m'est permis, mais tout n'est pas convenable 2. » Vous avez la plénitude de la puissance ; mais rien ne convient mieux à la puissance que la règle. Enfin l'Église romaine est la Mère des églises 3, mais non une maîtresse impérieuse; et vous êtes, non pas le seigneur des évêques, mais l'un d'eux : paroles que ce saint homme n'a pas proférées pour affaiblir une autorité qu'il a fait révérer à toute la terre; mais afin de rappeler en la mémoire du successeur de saint Pierre cette excellente doctrine, que Jésus-Christ qui l'a élevé à une si grande puissance n'a pas voulu néanmoins lui donner un caractère supérieur à celui de l'épiscopat, afin que dans cette haute élévation, il prît soin de conserver dans tous les évêques la dignité d'un caractère qui lui est commun avec eux, et qu'il songeât qu'il y a toujours avec une grande autorité quelque chose de doux et de fraternel dans le gouvernement ecclésiastique, puisque si le Pape doit gouverner les évêques, il les doit aussi gouverner par les lois communes que le Saint-Siège a faites siennes en les confirmant. C'est ce que disent tous les Papes ; et encore qu'ils puissent dispenser des lois pour l'utilité publique 4, le plus naturel exercice de leur

1 S. Bern., De consid., 111). m, cap. tv.

2 I. Cor. x, 22.

3 S. Bern., ibid., lib. iv, cap. vu.

4 Ibid., lib. ni, cap. iv.

puissance est de les faire observer en les observant les premiers, comme ils en ont toujours fait profession dès l'origine du christianisme. Voilà ce que disait saint Bernard et tous les saints de ce temps; voila, ce qu'ont toujours dit ceux qui ont été parmi nous les plus pieux. C'est aussi ce qui obligea le roi le plus saint qui ait jamais porté la couronne, le plus soumis au Saint-Siège et le plus ardent défenseur de la foi romaine (vous reconnaissez saint Louis) à persévérer dans ces maximes, et à publier une Pragmatique pour maintenir dans son royaume « le droit commun a et la puissance des ordinaires selon les conciles généraux « et les institutions des saints Pères l. q

Ne demandez plus ce que c'est que les libertés de l'Église gallicane. Les voilà toutes dans ces précieuses paroles de l'ordonnance de saint Louis ; nous n'en voulons jamais connaître d'autres. Nous mettons notre liberté à être sujets aux canons, et plût à Dieu que l'exécution en fût aussi effective dans la pratique que cette profession est magnifique dans nos livres. Quoi qu'il en soit, c'est notre loi ; nous faisons consister notre liberté à marcher autant qu'il se peut « dans le droit commun, » qui est le principe ou plutôt le fond de tout le bon ordre de l'Église, « sous la puissance canonique des ordinaires, selon o les conciles généraux et les institutions des saints Pères: » état bien différent de celui où la dureté de nos cœurs plutôt que l'indulgence des souverains dispensateurs nous a jetés; où les privilèges accablent les lois ; où les grâces semblent vouloir prendre la place du droit commun, tant elles se multiplient ; où tant de règles ne subsistent plus que dans la formalité qu'il faut observer d'en demander la dispense : et plût à Dieu que ces formules conservent du moins avec le souvenir des canons l'espérance de les rétablir. C'est l'intention du Saint-Siège; c'en est l'esprit:

1 Prag. S. Lia/.

il est certain : mais s'il faut autant qu'il se peut tendre au renouvellement des anciens canons, combien religieusement faut-il conserver ce qui en reste, et surtout ce qui est le fondement de la discipline ? Si vous voyez donc vos évoques demander humblement au Pape l'inviolable conservation de ces canons et de la puissance ordinaire dans tous ses degrés, souvenez-vous qu'ils ne font que marcher sur les pas de saint Louis et de Charlemagne, et imiter les saints dont ils remplissent les chaires. Ce n'est pas nous diviser d'avec le Saint-Siège (à Dieu ne plaise), c'est au contraire conserver avec soin jusqu'aux moindres fibres qui tiennent les membres unis avec le chef. Ce n'est pas diminuer la plénitude de la puissance apostolique : l'Océan même a ses bornes dans sa plénitude ; et s'il les outrepassait sans mesure aucune, sa plénitude serait un déluge qui ravagerait tout l'univers. Au reste la puissance qu'il faut reconnaître dans le Saint-Siège est si haute et si éminente, si chère et si vénérable à tous les fidèles, qu'il n'y a rien au-dessus que toute l'Église catholique ensemble : encore faut-il savoir connaître les besoins extraordinaires et les extrêmes périls où il faut que tout s'assemble et se réunisse. Ces maximes sont de tous les siècles ; mais dans l'un des derniers siècles, un besoin pressant de l'Église, un grand mal, un schisme effroyable, obligea toute l'Église à les expliquer et à les mettre en pratique d'une façon plus expresse dans le saint concile de Pise et dans le saint concile de Constance. La France fut la plus zélée à les soutenir ; mais la France fut suivie de toute l'Église. Ces maximes supposées comme indubitables du commun consentement des Papes, de tous les évoques et de tous les fidèles, rétablirent l'autorité du Saint-Siège affaiblie par les divisions. Ces maximes mirent fin au schisme, extirpèrent les hérésies que le schisme fortifiait, et firent espérer au monde malgré la dépravation

des mœurs la réforme universelle de la discipline dans toute la cliétienté sans rien excepter. Ces maximes demeureront toujours en dépôt dans l'Eglise catholique. Les esprits inquiets et turbulents voudront s'en servir pour brouiller : mais les humbles, les pacifiques, les vrais enfants de l'Église s'en serviront toujours selon la règle, dans les vrais besoins et pour des biens effectifs. Les cas où on le doit faire seraient aisés à marquer, puisqu'ils sont si clairement expliqués dans les décrets du concile de Constance1 ; mais il vaut mieux espérer que la déplorable nécessité de réfléchir sur ces cas n'arrivera pas et que nos jours ne seront pas assez malheureux pour avoir besoin de tels remèdes. Ah ! si le nom de concile œcuménique, nom si saint et si vénérable, doit être employé, que ce ne soit pas en matière contentieuse et pour faire durer de funestes divisions; mais plutôt pour réunir la chrétienté déchirée par tant de schismes etpour travailler à l'œuvre de 'réformation qui jamais n'est achevée durant cette vie ! Cependant conservons ces fortes maximes de nos pères, que TÉglise gallicane a trouvées dans la tradition de l'Église universelle : que les universités du royaume, et principalement celle de Paris, ont apprises des saints évoques et des saints docteurs qui ont toujours éclairé l'Église de France, sans que le Saint-Siège ait diminué les éloges qu'il a donnés à ces fameuses universités1. Au contraire, c'est en sortant du concile de Bàle, où ces maximes avaient été renouvelées avec l'applaudissement de tout le royaume, que Pie II qui le savait, puisqu'il avait autrefois prêté sa plume à ce concile, s'adressant à un évêque de Paris dans l'assemblée générale de tous les princes chrétiens, lui parla ainsi de la France 2 : « La France a beaucoup d'universités parmi

1 Sess. v.

2 Urban. vi, Epist. n; tora. xi Conc, col. 2048.

3 Pius n, in Conv. Mant., tom. xni Conc, col. 1771.

« lesquelles la vôtre, mon vénérable Frère, est la plus « illustre, parce qu'on y enseigne si bien la théologie et k que c'est un si grand honneur d'y pouvoir mériter le titre a de docteur : de sorte que le florissant royaume de France « avec tous les avantages de la nature et de la fortune a « encore ceux de la doctrine et de la pure religion. » Yoilà ce que dit un savant Pape qui n'ignorait pas nos sentiments, puisqu'ils étaient alors dans leur plus grande vigueur; et je puis dire qu'il en approuve le fond dans la bulle1 où, en révoquant ce qu'il avait dit avantson exaltation en faveur du concile de Bâle, il déclare qu'il n'en révère pas moins le concile de Constance, dont il embrasse les décrets et nommément ceux où l'autorité et la puissance des conciles est expliquée.

Il savait bien que la France n'abusait point de ces maximes, puisque même elle venait de donner un exemple incomparable de modération dans la célèbre assemblée de Bourges, où louant les Pères de Bàle qui soutenaient cesmaximes, elle rejeta l'application outrée qu'ils enfirent contre le pape Eugène IY. Nos libertés furent défendues : le Pape fut reconnu : le schisme fut éteint dans sa naissance : tout fut pacifié : qui fit un si grand ouvrage ? Un grand roi fidèlement assisté par le plus docte clergé qui fût au monde.

Jamais il ne fut tant parié des libertés de l'Église, et jamais il n'en fut posé un plus solide fondement que dans ces paroles immortelles de Charles YII : « Comme c'est, (i dit-il, le devoir des prélats d'annoncer avec liberté la « vérité qu'ils ont apprise de Jésus-Christ, c'est aussi le « devoir du prince^ et de la recevoir de leur bouche prou- « vée par les Écritures, et de l'exécuter avec efficace2, n Yoilà en effet le vrai fondement des libertés de l'Église :

i Bu/la retract. PU n, ibid., col. 1 i 07 . 2 Prag. Car. VII.

ttil SUR L'UNITÉ DE L'ÉGLISE.

alors elle est vraiment libre quand elle dit la vérité : quand elle la dit aux rois qui l'aiment naturellement et qu'ils l'écoutent de sa bouche : car alors s'accomplit cet oracle du Fils de Dieu : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité « vous délivrera, et vous serez vraiment libres l. »

Nous sommes accoutumés à voir agir nos rois très-chrétiens dans cet esprit. Depuis le temps qu'ils se sont rangés sous la discipline de saint Rémi, ils n'ont jamais manqué d'écouter leurs évoques orthodoxes. L'empire romain vit succéder au premier empereur chrétien un empereur hérétique. La succession des empereurs a souvent été déshonorée par de semblables désordres ; mais pour ne point reprocher aux autres royaumes leur malheureux sort, contentons- nous de dire avec humilité et actions de grâces que la France est le seul royaume qui jamais depuis tant de siècles n'a vu changer la foi de ses rois : elle n'en a jamais eu depuis plus de douze cents ans qui n'ait été enfant de l'Église catholique : le trône royal est sans tache et toujours uni au Saint-Siège ; il semble avoir participé à la fermeté de cette pierre. Gratins Deo super inenarrabili dono ejus : « Grâces à Dieu sur ce don inexplicable de sa « bonté 2. »

En écoutant leurs évoques dans la prédication de la vraie foi, c'était une suite naturelle que ces rois les écoutassent clans ce qui regarde la discipline ecclésiastique. Loin de vouloir faire en ce point la loi à l'Église, un empereur roi de France disait aux évoques 3 : « Je veux « qu'appuyés de notre secours et secondés de notre puisci sance, comme le bon ordre le prescrit : » Famulante ut decet potestate nostra (pesez ces paroles ; et remarquez que la puissance royale, qui partout ailleurs veut dominer et

• Jonn. vm, 32, 6.

2 II. Cor. \\, 15.

3 Lud. Pii, Capit., an. 823 : Baluz/, lom. i, p. 634 ; Epist. Venil, Sen. ad Amul. Lugd., Conc. Gai/., tom. tu, p. (il.

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avec raison, ici ne veut que servir : « Je veux donc, dit « cet empereur, que secondés et servis par notre puissance, « vous puissiez exécuter ce que votre autorité demande : » paroles dignes des maîtres du monde, qui ne sont jamais plus dignes de l'être ni plus assurés sur leur trône que lorsqu'ils font respecter l'ordre que Dieu a établi.

Ce langage était ordinaire aux rois très-chrétiens ; et ce que faisaient ces pieux princes, ils ne cessaient de l'inspirer à leurs officiers. Malheur, malheur à l'Église, quand les deux juridictions ont commencé à se regarder d'un œil jaloux ! 0 plaie du christianisme ! Ministres de l'Église, ministres des rois, et ministres du Roi des rois les uns et les autres quoique établis d'une manière différente, ah ! pourquoi vous divisez-vous? L'ordre de Dieu est-il opposé à l'ordre de Dieu? Hé ! pourquoi ne songez-vous pas que vos fonctions sont unies, que servir Dieu c'est servir l'État, que servir l'État c'est servir Dieu ? Mais l'autorité est aveugle, l'autorité veut toujours monter, toujours s'étendre ; l'autorité se croit dégradée quand on lui montre ses bornes. Pourquoi accuser l'autorité ? Accusons l'orgueil et disons comme l'Apôtre disait delà loi : « L'autoa rite est sainte et juste et bonne ' ; » sainte, elle vient de Dieu; juste, elle conserve le bien à un chacun; bonne, elle assure le repos public : « mais l'iniquité, afin de paraître « iniquité, se sert » de l'autorité pour mal faire; en sorte que l'iniquité est souverainement inique, quand elle pèche par l'autorité que Dieu a établie pour le bien des hommes.

Nos rois n'ont rien oublié pour empêcher ce désordre. Leurs capitulaires ne parlent pas moins fortement pour les évoques que les conciles. G'est dans les capitulaires des rois qu'il est ordonné aux deux puissances, au lieu d'entreprendre l'une sur l'autre, « de s'aider mutuelleci ment dans leurs fonctions, » et qu'il est ordonné en

i Rom. vu, 12.

particulier aux comtes, aux juges, à ceux qui ont en main l'autorité royale, « d'être obéissants aux évêques. » C'est ce que portait l'ordonnance de Charlemagne; et ce grand prince ajoutait a qu'il ne pouvait tenir pour de fidèles « sujets ceux qui n'étaient pas fidèles à Dieu, ni en espérer i' une sincère obéissance, lorsqu'ils ne la rendaient pas aux « ministres de Jésus-Christ dans ce qui regardait les causes de Dieu et les intérêts de l'Église1. » C'était parler en prince habile, qui sait en quoi l'obéissance est due aux évêques et ne confond point les bornes des deux puissances. 11 mérite d'autant plus d'en être cru. Selon ses ordonnances on laisse aux évêques l'autorité toute entière dans les causes de Dieu et dans les intérêts de l'Église ; et avec raison, puisqu'en cela l'ordre de Dieu, la grâce attachée à leur caractère, l'Écriture, la tradition, les canons et les lois parlent pour eux. Qu'est-il besoin d'alléguer les autres rois? Que ne doivent point les évêques au grand Louis? Que ne fait point ce religieux prince pour les intérêts de l'Église? Pour qui a-t-il triomphé si ce n'est pour elle? Quand tout en un moment ploya sous sa main et que les provinces se soumirent comme à l'envi, n'ouvrit-il pas autant de temples à l'Église qu'il força de places ? mais l'hérésie de Calvin fut la seule confondue en ce temps. Aujourd'hui le luthéranisme, la source du mal et la tête de l'hérésie, est entamé : heureux présage pour l'Église ! il commence à rendre les temples usurpés. L'un des plus grands de ces temples, celui qui de dessus les bords du Rhin élève le plus haut et fait révérer de plus loin son sacré sommet, par la piété de Louis est sanctifié de nouveau. Que ne doit espérer la France, lorsque fermée

1 Cap. iv Car. M., au. 806, Baluz., t. i, p. 450; Capit., ap. Theod., dehon. Episc. et rel. Sacerd., ibid., p. 438; Coll. Anseg., lib. vi, cap. ccsLix, ibid., p. 965; Conc. Arel. vi, sub Car. M., can. 13, tom. ii Conc. Gall.,]>. 271. Capit. Car. M., an. 813, Baluz., tom. i, p. 503.

de tous côlés par d'invincibles barrières, à couvert de la jalousie et assurant la paix de l'Europe par celle dont son roi la fera jouir, elle verra ce grand prince tourner plus que jamais tous ses soins au bonheur des peuples et aux intérêts de l'Église dont il fait les siens? Nous, mes frères, nous qui vous parlons, nous avons ouï de la bouche de ce prince incomparable, à la veille de ce départ glorieux qui tenait toute l'Europe en suspens, qu'il allait travailler pour l'Église et pour l'État, deux choses qu'on verrait toujours inséparables dans tous ses desseins. France, tu vivras par ces maximes, et rien ne sera plus inébranlable qu'un royaume uni si étroitement à l'Église que Dieu soutient 1 Combien devons-nous chérir un prince qui unit tous ses intérêts à ceux de l'Église? N'est-il pas notre consolation et notre joie, lui qui réjouit tous les jours le ciel et la terre par tant de conversions ? Pouvons-nous n'être pas touchés, pendant que par son secours nous ramenons tous les jours un si grand nombre de nos enfants dévoyés, et qui ressent plus de joie de leur changement que l'Église romaine leur Mère commune, qui dilate son sein pour les recevoir? La main de Louis était réservée pour achever de guérir les plaies de l'Église. Déjà celles de l'épiscopat ne nous paraissent plus irrémédiables. Outre cent arrêts favorables, sous les auspices d'un prince qui ne veut que voir la raison pour s'y soumettre, on ouvre les yeux : on ne lit plus les canons et les décrets des saints Pères par pièces et par lambeaux pour nous y tendre des pièges; on prend la suite des antiquités ecclésiastiques; et si on entre dans cet esprit, que verra- t-on à toutes les pages, que des monuments éternels de notre autorité sacrée ? « Nous ne prêchons pas nous-mêmes quand nous « parlons de cette sorte ; mais nous prêchons Jésus-Christ « qui nous a établis ses ministres, et nous prêchons tout «ensemble que nous sommes en Jésus-Christ dévoués ;V

468 SUR l'unité de l'église.

« votre service *. » Car qu'est-ce que l'épiscopat si ce n'est une servitude que la charité nous impose pour sauver les âmes? Et qu'est-ce que soutenir l'épiscopat, que soutenir la foi et la discipline? Il ne faut donc pas s'étonner si Louis qui aime et honore l'Église, aime et honore notre ministère apostolique. Que tarde un si saint Pape à s'unir intimement au plus religieux de tous les rois ? Un pontificat si saint et si désintéressé ne doit être mémorable que par la paix et par les fruits de la paix, qui seront, j'ose le prédire, l'humiliation des infidèles, la conversion des hérétiques, et le rétablissement de la discipline. Yoilà l'objet de nos vœux ; et s'il fallait sacrifier quelque chose à un si grand bien, craindrait-on d'en être blâmé ?

TROISIÈME POINT

C'a toujours été dans l'Église un commencement de paix que d'assembler les évêques orthodoxes. Jésus- Christ est l'auteur de la paix, Jésus-Christ est la paix lui-même ; nous ne sommes jamais plus assurés d'être assemblés en son nom, ni par conséquent de l'avoir selon sa promesse au milieu de nous, que lorsque nous sommes assemblés pour la paix ; et nous pouvons dire avec un ancien Pape 2 « que nous sommes véritablement ambassadeurs pour « Jésus-Christ, quand nous travaillons à la paix del'Église : » Pro Christ o légations fungimur, cum paci Ecclesiœ studium impendereprocuramus. L'épiscopatqui est un, aime à s'unir: c'est en s'unissant qu'il se purifie : c'est en s'unissant qu'il se règle : c'est en s'unissant qu'il se réforme : mais surtout c'est en s'unissant qu'il attire dans son unité le Dieu de la paix: et « les apôtres étaient assemblés, » dit l'Évangéliste 3, quand Jésus-Christ leur vint dire ce qu'ils di-

1 II. Cor. m, G; IV, o.

- Joan. vin, Epist. lx\x.

s Joan. xxj-19.

sent ensuite à tout le peuple : Pax vobis : « La paix soit « avec vous. »

Saint Bernard, l'ange de paix, voyant un commencement de division entre l'Église et l'État, écrivit à Louis YII : « Il n'y a rien de plus nécessaire que d'assembler les évè- « ques en ce temps ; » et une des raisons qu'il en apporte, « c'est, dit-il à ce sage prince l, que s'il est sorti de la ri- <; gueur de l'autorité apostolique quelque chose dont Votre «Majesté se trouve offensée, vos fidèles sujets travailleront « à faire qu'il soit révoqué ou adouci autant qu'il le faut « pour votre honneur. »

Et pour ce qui est delà discipline, quand nous la voyons blessée, nous nous assemblons pour proposer les canons, bornes naturelles de la puissance ecclésiastique, qu'elle se fait elle-même par son exercice. Le Saint-Siège aime cette voie ; le langage des canons est son langage naturel ; et à la louange immortelle de cette Église il n'y a rien de plus répété dans ses Décrétâtes, ni rien de mieux établi dans sa pratique, que la loi qu'elle se fait d'observer et de faire observer les saints canons.

Les exemples nous feront mieux voir le succès de ces saintes assemblées. On rapporta dans un concile de la province de Lyon un privilège de Rome qu'on crut contre l'ordre. Nos pères dirent aussitôt selon leur coutume : « Relisant le saint concile de Chalcédoine et les sentences « de plusieurs autresPères authentiques, le saint concile a « résolu que ce privilège ne pouvait subsister, puisqu'il « n'était pas conforme, mais contraire aux constitutions « canoniques - . »

Yous reconnaissez dans ces paroles l'ancien style de l'Église : ce concile est pourtant de l'onzième siècle, afin que

1 S. Bern. Epist. cclv, lom. i, col. 257.

2 Cône. Ansan., an. 1(>25, tom. isConc, col. 85'J.

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