V. Il
470 SUR L'UNITÉ t)Ë L'ÉGLISE.
vous voyiez dans tous les temps la suite de nos traditions et la. conduite toujours uniforme de l'Église gallicane.
Elle ne s'élève pas contre le Saint-Siège, puisqu'elle sait au contraire qu'un Siège qui doit régler tout l'univers, n'a jamais intention d'affaiblir la règle : mais comme dans un si grand Siège où un seul doit répondre à toute la terre, il peut échapper quelque chose même à la plus grande vigilance, on y doit d'autant plus prendre garde que ce qui vient d'une autorité si cminente pourrait à la lin passer pour loi, ou devenir un exemple pour la postérité.
C'est pourquoi dans ces occasions toutes les églises, mais principalement celle de France, ont toujours représenté au Saint-Siège avec un profond respect ce qu'ont réglé les canons. Nous en avons un bel exemple dans le second concile de Limoges, qui est encore de l'onzième siècle. On s'y plaignit d'une sentence donnée par surprise et contre l'ordre canonique par le pape Jean XV1U l. Nos prédécesseurs assemblés proposèrent d'abord la règle « qu'ils avaient reçue, disaient-ils des Pontifes aposloli- « ques et des autres Pères. » Ils ajoutèrent ensuite comme un fondement incontestable « que le jugement de toute « l'Église paraissait principalement dans le Saint-Siège « apostolique 2. » Gène fut pas sans remarquer l'ordre canonique avec lequel les affaires y devaient être portées, afin que ce jugement eût toute sa force ; et la conclusion fut que « les Pontifes apostoliques ne doivent pas révoquer « les sentences des évoques (contre cet ordre canonique), « parce que, comme les membres sont obligés à suivre leur « chef, il ne faut pas aussi que le chef afflige ses nierait bres. »
Comme c'a toujours été la coutume de l'Église de
1 Conc. Lemov. u, sess, i, toni. ix Conc.
2 lOicL, col. 009.
France de proposer les canons, c'a toujours été la coutume du Saint-Siège d'écouter volontiers de tels discours, et le môme concile nous en fournit un exemple mémorable. Un évoque s'était plaint au môme pape Jean XVIII d'une absolution que ce pape avait mal donnée au préjudice de la sentence de cet évoque; le pape lui fit cette réponse vraiment paternelle qui fut lue avec une incroyable consolation de tout le concile : « C'est votre faute, mon très- « cher Frère, de ne m'avoir pas instruit; j'aurais confirmé « votre sentence, et ceux qui m'ont surpris n'auraient « remporté que des anathèmes. A Dieu ne plaise, poursuit- « il, qu'il y ait schisme entre moi et mes coévêques. Je « déclare à tous mes frères les évoques que je veux les n consoler et les secourir, et non pas les troubler ni les a contredire dans l'exercice de leur ministère l. n
A ces mots « tous les évoques se dirent les uns aux aun 1res : C'est à tort que nous osons murmurer contre notre « Chef: nous n'avons à nous plaindre que de nous-mêmes « et du peu de soin que nous prenons de l'avertir. » Vous le voyez, chrétiens : les puissances suprêmes veulent être instruites et veulent toujours agir avec connaissance. Vous voyez aussi qu'il y a toujours quelque chose de paternel dans le Saint-Siège et toujours un fond de correspondance entre le chef et les membres qui rend la paix assurée, pourvu qu'en proposant la règle, on ne manque jamais au respect que la même règle prescrit. L'Église de France aime d'autant plus sa Mère l'Eglise romaine et ressent pour elle un respect d'autant plus sincère, qu'elle y regarde plus purement l'institution primitive et l'ordre de Jésus- Christ. La marque la plus évidente de l'assistance que le Saint-Esprit donne à cette Mère des Églises, c'est de la rendre si juste et si modérée que jamais elle n'ait mis les excès parmi les dogmes. Qu'elle est grande l'Église ro-
1 Conc. Lemov. u, sess. il.
inaine, soutenant toutes les églises, « portant, dit un anci cien pape 4, le fardeau de tous ceux qui souffrent, » entretenant l'unité, confirmant la foi, liant et déliant les pécheurs, ouvrant et fermant le ciel! Qu'elle est grande encore une fois, lorsque pleine de l'autorité de saint Pierre, de tous les apôtres, de tous les conciles, elle en exécute avec autant de force que de discrétion les salutaires décrets! Quelle a été sa puissance, lorsqu'elle l'a fait consister principalement à tenir toute créature abaissée sous l'autorité des canons sans jamais s'éloigner de ceux qui sont les fondements de la discipline, et qu'heureuse de dispenser les trésors du ciel, elle ne songeait pas à disposer des choses inférieures que Dieu n'avait pas mises en sa main !
Dans cet état glorieux où vous paraît l'Église romaine, et les rois et les royaumes sont trop heureux d'avoir à lui obéir. Quel aveuglement quand des royaumes chrétiens ont cru s'affranchir en secouant, disaient-ils, le joug de Home qu'ils appelaient un joug étranger, comme si l'Église avait cessé d'être universelle, ou que le lien commun qui fait de tant de royaumes un seul royaume de Jésus- Christ, pût devenir étranger à des chrétiens ! Quelle erreur quand des rois ont cru se rendre plus indépendants en se rendant maîtres de la religion, au lieu que la religion dont l'autorité rend leur majesté inviolable, ne peut être pour leur propre bien trop indépendante et que la grandeur des rois est d'être si grands qu'ils ne puissent, non plus que Dieu dont ils sont l'image, se nuire à eux-mêmes, ni par conséquent à la religion qui est l'appui de leur trône! Dieu préserve nos rois très-chrétiens de prétendre à l'empire des choses sacrées, et qu'il ne leur vienne jamais une si détestable envie de régner ! Ils n'y ont jamais pensé. Invincibles envers toute autre puissance et toujours humbles
1 Joan. vm Epîst. lxxx.
devant le Sainl-Siége, ils savent en quoi consiste la véritable hauteur. Ces princes également religieux et magnanimes, n'ont pas moins méprisé que détesté les extrémités auxquelles on ne se laisse emporter que par désespoir et par faiblesse. l'Eglise de France est zélée pour ses libertés l : elle a raison, puisque le grand concile d'Éphèse nous apprend 2 que ces libertés particulières des églises sont un des fruits de la rédemption par laquelle Jésus-Christ nous a affranchis : et il est certain qu'en matière de religion et de conscience, des libertés modérées entretiennent l'ordre de l'Église et y affermissent la paix. Mais nos pères nous ont appris à soutenir ces libertés sans manquer au respect ; et loin d'en vouloir manquer, nous croyons au contraire que le respect inviolable que nous conserverons pour le Saint-Siège nous sauvera des blessures qu'on voudrait nous faire sous un nom qui nous est si cher et si vénérable. Sainte Église romaine, Mère des églises et Mère de tous les fidèles, Église choisie de Dieu pour unir ses enfants dans la même foi et dans la môme charité, nous tiendrons toujours à ton unité par le fond de nos entrailles. « Si je t'oublie, Église romaine, puissé-je m'ou- « blier moi-même ! Que ma langue se sèche et demeure « immobile dans ma bouche, si tu n'es pas toujours la pre- <( mière dans mon souvenir, si je ne te mets pas au com- « mencement de tous mes cantiques de réjouissance : » Adhœreat lingua mea faucibus mets, si non meminero tui, si non proposuero Jérusalem in principio lœtitiœ meœ 3.
Mais vous qui nous écoutez, puisque vous nous voyez marcher sur les pas de nos ancêtres, que reste- t-il, chrétiens, sinon qu'unis à notre assemblée avec une fidèle correspondance vous nous aidiez de vos vœux? « Souvent,
1 Concil. Bitur., cap. De Elect.
2 Conc. Ephes. act. vu.
3 Psal. cxxxvi, (i.
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(i dit un ancien Père l, les lumières de ceux qui ensei- « gneht viennent des prières'de ceux qui écoutent : » Hoc accipit doctor quoi m'iretur auditor. Tout ce qui se fait de bien dans l'Église, et môme par les pasteurs, se fait, dit saint Augustin 2, par les secrets gémissements de ces colombes innocentes qui sont répandues par toute la terre. Ames simples, âmes cachées aux yeux des hommes, et cachées principalement à vos propres yeux, mais qui connaissez Dieu et que Dieu connaît : où ôtes-vous dans cet auditoire, afin que je vous adresse ma parole? Mais sans qu'il soit besoin que je vous connaisse, ce Dieu qui vous connaît, qui habite en vous, saura bien porter mes paroles qui sont les siennes dans votre cœur. Je vous parle donc sans vous connaître, âmes dégoûtées du siècle. Ah! comment avez-vouspu en éviter la contagion? Gomment est-ce que cette face extérieure du monde ne vous a pas éblouies? Quelle grâce vous a préservées de la vanité : de la vanité que nous voyons si universellement régner? Personne ne se connaît : on ne connaît plus personne : les marques des conditions sont confondues : on se détruit pour se parer : on s'épuise à dorer un édifice dont les fondements sont écroulés, et on appelle se soutenir que d'achever de se perdre. Ames humbles, âmes innocentes, que la grâce a désabusées de cette erreur et de toutes les illusions du siècle, c'est vous dont je demande les prières, en reconnaissance du don de Dieu dont le sceau est en vous, priez sans relâche pour son Église : priez, fondez en larmes devant le Seigneur : priez, justes; mais priez, pécheurs : prions tous ensemble : car si Dieu exauce les uns pour leur mérite, il exauce aussi les autres pour leur pénitence. C'est un commencement de conversion que de prier pour l'Église.
i S. Petr. Chrysol. Ssrm. lxxxvi.
2 De Bapt. cont. Donat. lib. ni, n. 22, 23.
Priez donc tous ensemble, encore une fois, que ce qui doit finir finisse bientôt. Tremblez ii l'ombre môme de la division: songez au malheur des peuples qui ayant rompu l'unité se rompent en tant de morceaux, et ne voient plus dans leur religion que la confusion de l'enfer et l'horreur de la mort. Ah! prenons garde que ce mal ne gagne. Déjà nous ne voyons que trop parmi nous de ces esprits libertins, qui sans savoir ni la religion, ni ses fondements, ni ses origines, ni sa suite, « blasphèment ce qu'ils ignorent et « se corrompent dans ce qu'ils savent : nuées sans eau, » poursuit l'apôtre saint Jude l, docteurs sans doctrines, qui pour toute autorité ont leur hardiesse, et pour toute science leurs décisions précipitées : « arbres deux fois morts et dé^ racines : » morts premièrement parce qu'ils ont perdu la charité ; mais doublement morts, parce qu'ils ont encore perdu la foi; et entièrement déracinés, puisque déchus de l'une et de l'autre, ils ne tiennent à l'Eglise par aucune libre : « astres errants» qui se glorifient dans leurs routes nouvelles et écartées, sans songer qu'il leur faudra bientôt disparaître. Opposons à ces esprits légers et à ce charme trompeur de la nouveauté, la pierre sur laquelle nous sommes fondés et l'autorité de nos traditions où tous les siècles passés sont renfermés, et l'antiquité qui nous réunit à l'origine des choses. Marchons dans les sentiers de nos pères; mais marchons dans les anciennes mœurs, comme nous voulons marcher dans l'ancienne foi.
Allez, chrétiens, dans cette voie d'un pas ferme : allons à la tête de tout le troupeau, Messeigneurs, plus humbles et plus soumis que tout le reste : zélés défenseurs des canons, autant de ceux qui ordonnent la régularité de nos mœurs que de ceux qui ont maintenu l'autorité sainte de nos caractères, et soigneux de les faire paraître dans notre
' Juct. 10, 12.
vie plus encore que dans nos discours : afin que quand le Prince des pasteurs et le Pontife éternel apparaîtra, nous puissions lui rendre un compte fidèle et de nous et du troupeau qu'il nous a commis, et recevoir tous ensemble l'éternelle bénédiction du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.