‹ Sermons de BossuetChapitre 24 sur 71 · SECOND ET TROISIÈME PO TNT · texte numérisé non relu

SECOND ET TROISIÈME PO TNT

Toutes les créatures intelligentes tendent de leur nature à l'unité seule; et j'apprends de saint Augustin ' que le véritable mouvement de l'âme, c'est de rappeler ses esprits des objets extérieurs au dedans de soi, et de soi-même s'élever à Dieu. C'est pourquoi Dieu ayant fait le monde avec cet admirable artifice, aussitôt il introduit l'homme, dit Philon Je Juif2, au milieu de ce beau théâtre, pour être le contemplateur d'un si grand ouvrage. Mais en même temps qu'il le contemple, et qu'il jouit de l'incomparable beauté d'un spectacle si magnifique, il sent aussi en son propre esprit la merveilleuse vertu de l'intelligence, qui lui découvre de si grands miracles; et

1 Lib. De Quantit. animœ,n° 55, t. 1, col. 428.

2 Lib. de mundi opificio.

POUR UNE VETURE. 5o5

ainsi, rentrant en soi-même, il y ramasse toutes ses forces pour s'élever à son Créateur, et louer ses libéralités infinies. De cette sorte, l'àme raisonnable se rappelle de la multitude, pour concourir à l'unité seule; et telle est son institution naturelle. Mais le péché a perverti ce bel ordre, et lui donne un mouvement tout contraire, Dans sa véritable constitution elle passe de la multitude en soi-même, afin de réunir toute sa vigueur, pour se transportera son Dieu, qui est le principe de l'unité : au contraire, le péché la poussant, elle tombe de Dieu sur soimême, et de là sur la multitude des objets sensibles qui l'environnent. Car, de même qu'une eau qui se précipite du sommet d'une haute montagne, rencontrant au milieu de sa course une roche, premièrement elle fond sur elle avec toute son impétuosité; et là elle est contrainte à se partager, forcée par sa dureté qui la rompt : ainsi l'homme, que son orgueil avait emporté, tombe premièrement de Dieu sur soi-même, comme dit l'incomparable saint Augustin ', parce qu'il est aussitôt déçu par son amour-propre ; et là, rencontrant l'orgueil en son âme, élevé comme un dur rocher, il se brise, il se partage, et il se dissipe dans la vanité de plusieurs désirs dans lesquels son âme s'égare.

Et c'est ce que nous pouvons comprendre aisément par le livre de la Genèse. Le serpent artificieux promet à nos pères que, s'ils mangent le fruit défendu, ils auront la science du bien et du mal ; et Adam se laisse surprendre à ses promesses fallacieuses 2. Certes, dans la pureté de son origine, il avait la science du bien et du mal : carne savait-il pas, chrétiens, que son souverain bien est de suivre Dieu, et le souverain mal de s'en éloigner ? Mais il veut chercher dans la créature ce qu'il possédait déjà dans le Créateur; après quoi, par un jugement équitable, le Créateur retire ses dons, desquels l'homme orgueilleux n'était pas content : si bien que l'homme perdit aussitôt la véritable science du bien et du mal, et il ne resta plus en son âme que la vaine curiosité de la rechercher dans la créature.

C'est ainsi que nous allons, hommes misérables, cherchant

i De Civt. Deilïb. xiv, cap. «il, t. vu, col. 364, 365. 2 Gen. m, 5.

.-j.iti POUR UNE VÊTURG.

curieusement le bien, et lâchant de le goûter partout où nous en voyons quelques apparences. Et comme toute âme curieuse est naturel'ement inquiète, notre humeur remuante et volage ne pouvant s'arrêter à un seul désir, se partage en mille affections déréglées, et erre de désirs en désirs par un mouvement éternel. De là vient que l'homme animal ne peut comprendre ce que dit le Seigneur Jésus, qu'il n'y a qu'une chose, qui soit nécessaire : et la raison en est évidente ; car nous ne croyons pas pouvoir être heureux, si nos désirs ne sont satisfaits ; et ainsi notre cœur étant échauffé d'une infinité de désirs, le vieil Adam ne peut pas entendre qu'il trouve jamais la félicité en ne poursuivant qu'une seule chose. 0 misère ! ô aveuglement, qui établit la félicité à contenter les désirs irréguliers qui sont causés paçlamaladie ! Éveillez-vous, ô enfants d'Adam, retournez à l'unité sainte de laquelle vous êtes déchus par la pernicieuse curiosité de chercher le bien dans les créatures : au lieu de partager vos désirs, apprenez du sauveur Jésus à les réunir, et vous saurez le secret de les contenter : Porro iinum est necessarium. Cessez de m'inquiéler, désirs importuns, ne prétendez pas partager mon cœur ; laissez-moi écouter le Seigneur Jésus, qui m'assure, dans son Évangile, qu'il n'y a qu'une chose qui suit nécessaire.

Et certes, quand je considère, mes très-chères sœurs, qu'entre tous les êtres que nous connaissons, il n'y a que Dieu seul qui soit nécessaire, que tout le reste change, tout le reste passe, qu'il n'y a que notre grand Dieu qui soit immuable ; je fais ce raisonnement en moi-même : S'il n'y a qu'un seul être qui soit nécessaire en lui-même, il n'y a rien aussi, à l'égard des hommes, qu'une seule opération nécessaire, qui est de suivre uniquement cet un nécessaire : car il est absolument impossible que notre repos puisse être assuré, s'il ne s'appuie surquelque chose qui soit immobile. Plus une chose est réunie en elle-même, plus elle approche de l'immutabilité. L'unité ne donne point de prise sur elle, elle s'entretient également partout : au contraire, la multitude cause la corruption, ouvrant l'entrée à la ruine totale par la dissolution des parties. Il faut donc que mon' cœur aspire à l'unité seule, qui associera toutes mes puis-

sances, qui fera une sainte conspiration de tous les désirs de mon Ame à une fin éternellement immuable : Porro unum est necêstariinn.

Je m'élève déjà, ce me semble, au-dessus de toutes les créatures mortelles ; animé de celte bienbetireuse pensée je commence à découvrir la stabilité que me promet le sauveur Jésus dans la troisième partie de mon texte : Maria optimam pirtem elegit, quœ non auferetur ai ea : « Marie a choisi la meilleure « partie, qui ne lui sera point ôtée. » Oui, si nous suivons fortement cet un nécessaire, qui nous est proposé dans notre évangile, nous trouverons une assurance infaillible parmi les tempêtes de cette vie.

lit comment, me direz-vous, chères sœurs, comment pouvons-nous trouver l'assurance; puisque nous gémissons encore ici-bas sur les fleuves de Babylone, éloignés de la Jérusalem bienheureuse qui est le centre de notre repos? Saint Augustin vous l'expliquera par une doctrine excellente tirée de l'Apôtre : « Nous ne sommes pas encore parvenus au ciel; mais nous lui « avons déjà envoyé une sainte et salutaire espérance : » Jam spem prœmisimus, dit saint Augustin l ; et ce grand homme nous fait comprendre quelle est la force de l'espérance, par une excellente comparaison. Nous voguons en la mer, dit ce saint évèque ; mais nous avons déjà jeté l'ancre au ciel, quand nous y avons porté l'espérance, que l'Apôtre appelle l'ancre de notre âme 2. Et de même que l'ancre, dit saint Augustin, empoche que le navire ne soit emporté; et quoiqu'il soit au milieu des ondes, elle ne laisse pas de l'établir sur la terre : ainsi quoique nous flottions encore ici-bas, l'espérance qui est l'ancre de notre âme, et que nous avons envoyée au ciel, fait que nous y sommes établis.

C'est pourquoi je vous exhorte, ma très-chère sœur, à mépriser généreusement la pompe du monde, et à eboisir la meilleure part, qui ne vous sera point ôtée. Non certes, elle ne vous sera point ôtée; votre retraite, votre solitude, vous fera commencer dès ce monde une vie céleste : ce que vous com-

i In Ps. i.xiv, n° a, t. îv, col. 603. * Hebr. vi, 19.

mencerez sur la terre, vous le continuerez dans l'éternité. Dites-moi, que cherchez-vous dans ce monastère ? Vous y venez contempler Jésus, écouter Jésus avec Marie la contemplative ; vous y venez pour louer Jésus, pour goûter Jésus, pour aimer uniquement ce divin Jésus : c'est pour cela que vous séparez votre cœur de l'empressante multiplicité des désirs du siècle. Que font les [saints dans le ciel? Ils jouissent de Dieu dans une bienheureuse paix, qui réunit en lui tous leurs désirs; ils le contemplent avec une insatiable admiration de ses grandeurs ; ils l'aiment avec un doux ravissement, qui leur fait toujours trouver de nouvelles délices dans l'objet de leur amour; et le saint transport, dont ils sont animés, ne leur permet pas de se lasser jamais de louer et de célébrer ses miséricordes. Voilà, ma chère sœur, le modèle de la vie que vous allez embrasser. Qu'elle est aimable-! qu'elle est heureuse! qu'elle est digne de votre empressement et de remplir tous vos jours!]

Mais achèverons-nous ce discours sans parler de la divine Marie, dont nous célébrons aujourd'bui la nativité bienheureuse? Allons tous ensemble, mes très-chères sœurs, allons au berceau de Marie, et couronnons ce sacré berceau, non point de lis ni de roses, mais de ces fleurs sacrées que le Saint-Ksprit fait éclore; je veux dire, de pieux désirs et de sincères louanges. Regardons l'incomparable Marie comme le modèle achevé de la vie retirée et intérieure; et tâchons de remarquer en sa vie, selon la portée de l'esprit humain, la pratique des vérités admirables que son Fils notre Sauveur nous a enseignées.

SERMON

PRÊCHÉ

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