SUR LES GRANDEURS DE MARIE
Marie un Jésus-Christ commencé, par une expression vive et naturelle de ses perfections infinies. Raisons qui doivent nous convaincre que Jésus-Christ a fait Marie innocente des le premier jour de sa vie : qu'est-ce qui la dislingue de Jésus. L'union très-étroite de Marie avec Jésus, principe des grâces dont elle est remplie. Cette union commencée en elle par l'espiit et dans le cœur. La charité de Marie, un instrument général des opérations de la grâce. Avec quelle efficace elle parle pour nous au cœur de Jésus. Charité dont nous devons être animés, pour réclamer son intercession.
Nox prœcessit, dies autem appropiuquavit.
La nuit est passée, et le jour s'ap* proche. Rom. xui, 13.
Ni l'art, ni la nature, ni Dieu même, ne produisent pas tout à coup leurs ouvrages ; ils ne s'avancent que pas à pas. On crayonne avant que de peindre, on dessine avant que de bâtir, et les chefs-d'œuvre sont précédés par des coups d'essai. La nature agit de la même sorte; et ceux qui sont curieux de ses secrets savent qu'il y a de ses ouvrages où
1 Prêché en 16ji>, ou en 1660, à l'Hôpital générait (L.)
7e SUR LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIEHGE.
il semble qu'elle se joue, ou plutôt qu'elle exerce sa main pour faire quelque chose de plus achevé. Mais ce qui est de plus admirable, c'est que Dieu observe la môme conduite; et il nous le fait paraître principalement dans le mystère de l'Incarnation : c'est le miracle de sa sagesse, c'est le grand effort de sa puissance ; aussi nous dit-il que, pour l'accomplir, il remuera le ciel et la terre : Adhue modicnm, et ego commovebo cœlum et terrant l : c'est son œuvre par excellence, et son prophète l'appelle ainsi : Domine, opus tnum. Mais encore qu'il ne doive paraître qu'au milieu des temps, lnmedio annorum vivifica illud 2, il n'a pas laissé de le commencer dès l'origine du monde. Et la loi de nature, et la loi écrite, et les cérémonies, et les sacrifices, et le sacerdoce, et les prophéties, n'étaient qu'une ébauche de Jésus-Christ, Christi rudùaenta, disait un ancien; et il n'est venu à ce grand ouvrage que par un appareil infini d'images et de figures, qui lui ont servi de préparatifs. Mais le temps étant arrivé, l'heure du mystère étant proche, il médite quelque chose de plus excellent : il forme la bienheureuse Marie pour nous représenter plus au naturel Jésus-Christ, qu'il devait envoyer bientôt, et il en rassemble tous les beaux traits en celle qu'il destinait pour être sa mère. Je sais que cette matière est trèsdifficile à traiter ; mais il n'est rien d'impossible à celui qui espère en Dieu ; demandons-lui ses lumières par l'intercession de cette vierge, que je saluerai avec l'ange en disant : Ave.
Je commencerai ce discours par une belle méditation de Tertullien dans le livre qu'il a écrit de la Résurrection de la chair. Ce grave et célèbre écrivain, considérant de quelle manière Dieu a formé l'homme, témoigne être assez étonné de l'attention qu'il y apporte. Représenter
1 Ayg. H, 7.
- Habac. ni; 2.
vous, nous dit-il, de la terre humide dans les mains de ce divin artisan ; voyez avec quel soin il la manie, comme il l'étend, [comme il la prépare, avec quel art et quelle justesse il en tire les linéaments; en un mot, comme il s'affectionne et s'occupe tout entier à cet ouvrage : Recogita totum illi Deum occupation ac deditum '. Il admire cette application de l'Esprit de Dieu sur une matière si méprisable, et, ne pouvant s'imaginer qu'il fallût employer tant d'art ni tant d'industrie à ramasser de la poussière et à remuer de la boue, il conclut que Dieu regardait plus loin, et qu'il visait à quelque œuvre plus considérable; et afin de vous expliquer toute sa pensée: Cette œuvre, dit-il, c'était Jésus-Christ ; et Dieu, en formant le premier homme, songeait à nous tracer ce Jésus qui devait un jour naître de sa race : c'est pour cela, poursuit-il, qu'il s'affectionne si sérieusement à cette besogne; parce que, voici ses paroles, « dans cette boue qu'il ajuste, « il pense à nous donner une vive image de son Fils qui « se doit faire homme : » Quodcumque limus exprimebatur, Ch'istus cogitabatur komo futurus'2.
Sur ces belles paroles de Tertullien, voici la réflexion que je fais, et que je vous prie de peser attentivement. S'il est ainsi, mes frères, que, dès l'origine du monde, Dieu en créant le premier Adam pensât à tracer en lui le second ; si c'est en vue du sauveur Jésus qu'il forme notre premier père avec tant de soin, parce que son Fils en devait sortir, après une si longue suite de siècles et de générations interposées : aujourd'hui que je vois naître l'heureuse Marie, qui le doit porter dans ses entrailles, n'ai-je pas plus de raison de conclure que Dieu, en créant ce divin enfant, avait sa pensée en Jésus-Christ, et qu'il ne travaillait que pour lui : Christus cogitabatur! Ainsi ne
1 De Resur. carn. n° (>.
2 Ibid.
vous étonnez pas, chrétiens, ni s'il l'a formée avec tant de soin, ni s'il l'a fait naître avec tant de grâces : c'est qu'il ne l'a formée qu'en vue du Sauveur. Pour la rendre digne de son Fils, il la tire sur son Fils même; et devant nous donner bientôt son Verbe incarné, il nous fait déjà paraître aujourd'hui, en la nativité de Marie, un Jésus-Christ ébauché, si je puis "parler de la sorte, un Jésus-Christ commencé, par une expression vive et naturelle de ses perfections infinies : Christus coyitabatur homo futurus. C'est pourquoi j'applique à cette naissance ces beaux mots du divin apôtre : JSox prœcessit, dies uutem appropinquavit ; « La nuit est passée, et le jour s'approche. » Oui, mes frères, le jour approche; et encore que le soleil ne paraisse pas, nous en voyons déjà une expression en la nativité de Marie.
J'admire trois choses en notre Sauveur, l'exemption de péché, la plénitude de grâces, une source inépuisable de charité pour notre nature : voilà les trois rayons de notre soleil, par lesquels il dissipe toutes nos ténèbres. Car il fallait que Jésus fût innocent, pour nous purifier de nos crimes : il fallait qu'il fût plein de grâces, pour enrichir notre pauvreté : il fallait qu'il fût tout brûlant d'amour, pour entreprendre la guérison de nos maladies. Ces trois qualités excellentes sont les marques inséparables et les traits vifs et naturels par lesquels on reconnaît le Sauveur; et Dieu, qui a formé la très-sainte Vierge sur cet admirable exemplaire, nous en fait voir en elle un écoulement. Ainsi, mes frères, réjouissons-nous, et disons avec l'Apôtre : «La nuit est passée, et le jour arrive : » il approche, ce beau, ce bienheureux, cet illustre jour qu'on promet depuis si longtemps à notre nature ; il approche, les ténèbres fuient : nous jouissons déjà de quelque lumière, le jour de Jésus-Christ se commence ; parce qu'ainsi que nous avons dit, encore qu'on ne voit pas le soleil, on
voit déjà ses plus clairs rayons reluire par avance en Marie naissante : je veux dire l'exemption de péché, la plénitude de grâces, une source incomparable de charité pour tous les pécheurs, c'est-à-dire pour tous les hommes. Voilà, messieurs, les trois beaux rayons que le Fils de Dieu envoie sur Marie. Ils n'ont toute leur force entière qu'en Jésus-Christ seul : en lui seul ils font, un plein jour, qui éclaire parfaitement la nature humaine; mais ils font en la sainte Vierge une pointe du jour agréable, qui commence à la réjouir: et c'est à cette joie sainte et fructueuse que je vous invite par ce discours.
PREMIER POINT
Il n'y a rien de plus touchant dans l'Évangile que cette manière douce et charitable dont Dieu traite ses ennemis réconciliés, c'est-à-dire, les pécheurs convertis. 11 ne se contente pas d'effacer nos taches et de laver toutes nos ordures; c'est peu à sa bonté infinie de faire que nos péchés ne nous nuisent pas, il veut même qu'ils nous profitent : il en fait naître tant de bien pour nous, qu'il nous contraint, si je l'ose dire, de bénir nos fautes, et de crier avec l'Église : 0 heureuse coulpe ! 0 felix culpa 1 ! Sa grâce dispute contre nos péchés à qui emportera le dessus ; et il se plaît même, dit saint Paul 2, de faire abonder la profusion de ses grâces par dessus l'excès de notre malice. Bien plus, et voici ce qu'il y a de plus surprenant, il reçoit avec tant d'amour les pécheurs réconciliés, que l'innocence la plus parfaite, mon Dieu, permettez-moi de le dire, aurait en quelque sorte sujet de s'en plaindre, ou du moins d'en avoir de la jalousie : il les traite si doucement, que, pourvu qu'on y ait regret, on n'a presque plus de
1 Sabb. sancto, in Benert. Cer. pasch.
i Rom. v, ^0.
sujet d'y avoir regret. Une de ses brebis s'écarte de lui: toutes les autres qui demeurent fermes, semblent lui être beaucoup moins chères, qu'une seule qui s'est égarée : Grex una chariur non eral, dit Tertullien ' ; et sa miséricorde est plus attendrie sur le prodigue qu'il a retrouvé, que sur son aîné toujours fidèle : Çhariorem senserat quem lucrifecerat.
S'il est ainsi, mes frères, ne semble-t-il pas que nous devons dire que les pécheurs pénitents l'emportent pardessus les justes qui n'ont pas péché ; fct la justice rétablie, par-dessus Tinnocence toujours conservée? toutefois il n'en est pas de la sorte. Il n'est pas permis de douter que l'innocence ne soit toujours privilégiée: et pour ne pas parler maintenant de toutes ses autres prérogatives, n"estce pas assez pour sa gloire que Jésus-Christ l'ait choisie? Voyez en quels termes l'apôtre saint Paul publie l'innocence de son divin maître : Talis decebat ut esset nobis pontifex 2 : o II fallait que nous eussions un pontife saint, « innocent, sans tache, séparé des pécheurs, élevé au- « dessus des cieux, et qui n'ait pas besoin d'offrir des vic- « times pour ses propres fautes ; » mais qui, étant la sainteté même, fasse l'expiation des péchés. Et s'il est ainsi, chrétiens, que le Fils de Dieu ait pris l'innocence pour son partage, ne devons-nous pas confesser qu'il faut qu'elle soit sa bien-aimée?
Non, mes frères, ne croyez pas que ces mouvements de tendresse qu'il ressent pour les pécheurs pénitents les préfèrent à la sainteté, qui ne se serait jamais souillée dans le crime. On goûte mieux la santé quand on relève tout nouvellement d'une maladie; mais on ne laisse pas d'estimer bien plus le repos d'une forte constitution, que l'agrément d'une santé qui se rétablit. Il est vrai que les
i De Pœnit. n° 8.
2 Hebr. vu, 26.
cœurs sont saisis d'une joie soudaine de la grâce inopinée d'un beau jour d'hiver, qui, après un temps pluvieux, vient réjouir tout d'un coup la face du monde : mais on ne laisse pas d'aimer beaucoup plus la constante sérénité d'une saison plus bénigne. Ainsi, messieurs, s'il nous est permis de juger des sentiments du Sauveur, par l'exemple des sentiments humains, il caresse plus tendrement les pécheurs récemment convertis, qui sont sa nouvelle conquête; mais il aime toujours avec plus d'ardeur les justes qui sont ses anciens amis : ou, si vous voulez que nous raisonnions de cette conduite de sa miséricorde par des principes plus hauts; disons, mais disons en un mot, car il faut venir à notre sujet, qu'autres sont les sentiments de Jésus selon sa nature divine et en qualité de Fils de Dieu, autres sont les sentiments du môme Jésus, selon sa dispensation en la chair et en qualité de Sauveur des hommes : cette distinction de deux mots nous développera tout ce mystère.
Jésus-Christ, comme Fils de Dieu, étant la sainteté essentielle; quoiqu'il se plaise de voir à ses pieds un pécheur qui retourne à la bonne voie, il aime toutefois d'un amour plus fort l'innocence qui ne s'est jamais démentie : comme elle s'approche de plus près de sa sainteté infinie, et qu'elle l'imite plus parfaitement, il l'honore d'une familiarité plus étroite ; et quelque grâce qu'aient à ses yeux les larmes d'un pénitent, elles ne peuvent jamais égaler les chastes agréments d'une sainteté toujours fidèle. Tels sont les sentiments de Jésus selon sa nature divine : mais, mes frères, il en a pris d'autres pour l'amour de nous, quand il s'est fait notre Sauveur. Ce Dieu donne la préférence aux innocents; mais, chrétiens, réjouissons-nous, ce Sauveur miséricordieux est venu chercher les coupables : il ne vit que pour les pécheurs, parce que c'est pour les pécheurs qu'il est envoyé.
Écoulez comme il nous explique le sujel de sa légation : Non vent vocare justos i : «. Je ne suis pas venu chercher « les justes; » parce que, quoiqu'ils soient les plus estimables et les plus dignes de mon amitié, ma commission ne s'étend pas là. Gomme Sauveur, je dois chercher ceux qui sont perdus; comme Médecin, ceux qui sont malades ; comme Rédempteur, ceux qui sont captifs : c'est pourquoi il n'aime que leur compagnie, parce qu'il n'est au monde que pour eux seuls. Les anges qui ont toujours été justes, peuvent s'approcher de lui comme Fils de Dieu : ô innocence, voilà ta prérogative ; mais en qualité de Sauveur il donne la préférence aux hommes pécheurs. De la même manière qu'un médecin, comme homme il se plaira davantage à converser avec les sains, et néanmoins comme médecin il aimera mieux soulager les malades. Ainsi ce Médecin charitable, certainement comme Fils de Dieu il préfère les innocents; mais en qualité de Sauveur, il recherchera plutôt les criminels : voilà donc tout le mystère éclairci par une doctrine sainte et évangélique. Pardonnez-moi, mes frères, si je m'y suis si fort étendu; elle est pleine de consolation pour les pécheurs tels que nous sommes, mais elle est très-avantageuse pour la sainte et perpétuelle innocence de la divine Marie.
Car s'il est vrai que le Fils de Dieu aime si fortement l'innocence, dites-moi, sera-t-il possible qu'il n'en trouve point sur la terre? je sais qu'il la possède en lui-même au plus haut degré de perfection ; mais n'aura-t-il pas le contentement de voir quelque chose qui lui ressemble, ou du moins qui approche un peu de sa pureté? Quoi! ce juste, cet innocent sera-t-il éternellement parmi les pécheurs, sans qu'on lui donne la consolation de rencontrer quelque âme sans tache ? et, dites-moi, quelle sera-t-elle, si ce n'est sa divine mère ? Oui, messieurs, que ce Sauveur " Matth. ix, 13.
miséricordieux qui a chargé sur lui tous nos crimes, coure toute sa vie après les pécheurs, qu'il les aille chercher sans relâche dans tous les coins de la Palestine ; mais si tout le reste du monde ne lui donne que des criminels, ah! qu'il trouve du moins dans son domestique, sous son toit et dans sa maison, de quoi satisfaire ses yeux de la beauté constante et durable d'une sainteté incorruptible.
Il est vrai que ce Sauveur charitable ne méprise pas les pécheurs ; que, bien loin de les rejeter de devant sa face, il ne dédaigne pas de les appeler aux plus belles charges de son royaume. Il prépose à la conduite de tout son troupeau un Pierre, qui a été infidèle : il met à la tête des évangélistes un Matthieu, qui a été publicain : il fait le premier des prédicateurs d'un Paul, qui a été le premier des persécuteurs. Ce ne sont pas des justes et des innocents, ce sont des pécheurs convertis qu'il élève aux premières places. Mais ne croyez pas pour cela qu'il tire sa sainte mère de ce même rang; il faut faire grande différence entre elle et les autres : et quelle sera cette différence? la voici, et je vous prie de la bien entendre ; elle est essentielle et fondamentale pour la vérité que je traite.
Il a choisi ceux-là pour les autres, et il a choisi Marie pour lui-même. Pour les autres : Omnia vestra sunt, sive Pauhis, sive Apollo, sive Cephas l : « Tout est à vous, soit « Paul, soit Apollo, soit Céphas. » Marie pour lui : Dilectus meus mihi, et ego illi 2 : Il est mon unique, je suis son unique ; il est mon fils et je suis sa mère. Ceux qu'il appelle pour les autres, il les a tirés du péché, pour pouvoir mieux annoncer sa miséricorde et la rémission des péchés. C'était tout le dessein d'appeler à la confiance les âmes que le péché avait abattues : et qui pouvait prêcher avec plus de fruit la miséricorde divine, que ceux qui en
1 I. Cor. m, 22.
2 Cant. il, 10.
étaient eux-mêmes un illustre exemple? Quel autre pouvait dire avec plus d'effet : « C'est un discours fidèle, que « Jésus est venu sauver les pécheurs l, » qu'un saint Paul, qui pouvait ajouter après, « desquels je suis le pre- « mier? » Quorum primus ego sum. N'est-ce pas de môme que s'il eût dit au pécheur qu'il désirait attirer : Ne crains point, je connais la main du médecin auquel je t'adresse; « c'est lui qui m'envoie à toi pour te dire comme il m'a « guéri, avec quelle facilité, avec quelles caresses, » et pour t'assurer du même bonheur : Qui curavit me, misitme ad te, et dixit mihi : Illi desperanti varie, et die guid habuisti, quid in te sanavi, quam cito sanavi 2 ? Est-il rien de plus fort ni de plus puissant pour encourager un malade, pour relever un cœur abattu et une conscience désespérée? C'était donc un sage conseil pour attirer à Dieu les pécheurs, que de leur faire annoncer sa miséricorde par des hommes qui l'avaient si bien éprouvée. Et saint Paul nous l'enseigne manifestement : « J'ai reçu miséricorde, « dit-il; afin que Dieu découvrît en moi les richesses de « sa patience, pour l'instruction des fidèles, » ad informationem eorum qui credituri sunt 3. Ainsi vous voyez pour quelle raison Dieu honore dans l'Eglise, des premiers emplois, des pécheurs réconciliés : c'était pour l'instruction des fidèles.
Mais s'il a traité de la sorte ceux qu'il appelait pour les autres, ne croyons pas qu'il ait fait ainsi pour cette créature chérie, cette créature extraordinaire, créature unique et privilégiée, qu'il n'a faite que pour lui seul, c'està-dire, qu'il a choisie pour être sa mère. Il a fait dans ses apôtres et dans ses ministres ce qui était le plus utile au salut de tous ; mais il a fait en sa sainte mère ce qui
» I. Tim. i, 15.
2 S. Aug. Serm. clxxvi, n. 4, t.. v, col. 841.
si. Tim. i. 16.
était de plus doux, de plus glorieux, de plus satisfaisant pour lui-même : par conséquent je ne doute pas qu'il n'ait fait Marie innocente. Elle est son unique, et lui son unique : Dilectus meus mihi, et ego illi : « Mon bien-aimé est a pour moi, et je suis pour lui ; » je n'ai que lui, il n'a que moi. Je sais que le don d'innocence ne doit pas facilement être prodigué sur notre nature corrompue, mais ce n'est pas le prodiguer trop que de n'en faire part qu'à sa seule mère ; et ce serait le trop resserrer, que de le refuser jusqu'à sa mère.
Non, mes frères, mon Sauveur ne le fera pas: je vois déjà briller sur Marie naissante l'innocence de Jésus- Christ, qui couronne sa tête. Venez honorer ce nouveau rayon que son fils fait déjà éclater sur elle : la nuit est passée, et le jour s'approche ; Jésus nous doit bientôt amener ce jour par sa bienheureuse présence. 0 jour heureux, ô jour sans nuage, ô jour que l'innocence du divin Jésus rendra si serein et si pur, quand viendras-tu éclairer le monde? chrétiens, il approche; réjouissons-nous: vous en voyez déjà paraître l'aurore dans la naissance de la sainte Vierge : Nata Viryine, surrexit aurora, dit le pieux Pierre Damien1. Après cela vous étonnez-vous, si je dis que Marie a paru sans tache dès le premier jour de sa vie? Puisque ce grand jour de Jésus-Christ devait être si clair et si lumineux, ne vous semble-t-il pas convenable que même le commencement en soit beau, et que la sérénité du matin nous promette celle de la journée? C'est pourquoi, comme dit très-bien Pierre Damien, « Marie « commençant ce jour glorieux en a rendu la matinée belle « par sa nativité bienheureuse : » Maria, veri prœuia luminïs, nativilate sua mane clarissimum serenavit '2. Accourons donc avec joie, mes frères, pourvoir les commence-
1 Serm. xl, in Assumpt. B. Mot. Viry.
* Ihid.
menls de ce nouveau jour : nous y verrons briller la douce lumière d'une pureté qui n'a point de taches. Et ne nous persuadons pas que, pour distinguer Marie de Jésus, il faille lui ôler l'innocence, et ne la laisser qu'à son fils. Pour distinguer le matin d'avec le plein jour, il ne faut pas remplir l'air de tempêtes, ni couvrir le ciel de nuages; c'est assez que les ra\ons soient plus faibles, et la lumière moins éclatante : ainsi, pour distinguer Marie de Jésus, il n'est pas nécessaire que le péché s'en mêle ; c'est assez que son innocence soit comme un rayon affaibli, en comparaison de celle de son divin fils : elle appartient à Jésus de droit, elle n'est en Marie que par privilège; à Jésus par nature, à Marie par grâce et par indulgence : nous en honorons la source en Jésus, et en Marie un écoulement. Mais ce qui doit nous consoler, mes frères, je le dis avec joie, je le dis avec sentiment de la miséricorde divine; donc ce qui nous doit consoler, c'est que cet écoulement d'innocence ne luit en la divine Marie qu'en faveur des pauvres pécheurs. L'innocence ordinairement reproche aux criminels leur mauvaise vie, et semble prononcer leur condamnation. Mais il n'en est pas ainsi de Marie ; son innocence leur est favorable : pourquoi ? parce qu'ainsi que nous avons dit, elle n'est qu'un écoulement de l'innocence du sauveur Jésus. L'innocence de Jésus-Christ, c'e^tla vie et le salut des pécheurs : ainsi l'innocence de la sainte Vierge lui sert à obtenir pardon pour les criminels. Considérons donc, chrétiens, cette sainte et innocente créature comme l'appui- certain de notre misère : allons nettoyer nos péchés à la vive lumière de sa pureté incorruptible ; mais tâchons aussi de nous enrichir par la plénitude de ses grâces : c'est ma seconde partie.
SECOND POINT
Je ne trouve pas difficile de parler de l'innocence de la
sainte Vierge : il suffit de considérer cette haute dignité de mère de Dieu, pour juger qu'elle a dû être exempte de tache. Mais quand il s'agit de représenter cette plénitude de grâces, l'esprit se confond dans cette pensée, et ne sait sur, quoi arrêter sa vue . Donc, mes frères, n'entreprenons pas de décrire en particulier les perfections de Marie, ce serait vouloir sonder un abîme; mais contentons-nous aujourd'hui de juger de leur étendue par le principe qui les a produites.
* Le grand saint Thomas * nous enseigne que le prin-
1 III part. Quast. xxvn, art. v.
* Le grand saint Thomas nous enseigne que, pour entendre dans quelle hauteur et avec quelle plénitude la saime Vierge a reçu la grâce, il la faut mesurer par son alliance et par son union très-étroite avec son fils : et c'e^t par là, chrétiens, qu'il nous est aisé de connaître que les hommes ne lui doivent donner aucunes bornes. Vous raeonterai-je, messieurs, les adresses de la nature pour altacher les enfants et pour les incorporer au sein de la mère; pour faire que leur nourriture et leur vie passent par les mêmes canaux, et faire des deux, pour ainsi dire, un même tout et une même personne ? Les enfants, en venant au monde, ne rompent pas le nœud de cette union. La nature fait d'autres liens qui sont ceux de l'amour et de la tendresse; les mères portent leurs enfants d'une autre manière, c'est-à-dire, dans le cœur. Aussitôt qu'ils sont agités, leurs entrailles sont encore émues d'une manière si vive, qu'elle ne leur permet pas de sentir qu'elles en soient séparées. Mais que sera-ce, si nous ajoutons à cette union ce qu'il y a de particulier entre Jésus et Marie ; si nous considérons qu'il n'a point de père sur la terre, et qu'il reconnaît par conséquent sa mère trèspure, comme la source unique de tout son sang, et le principe unique de sa vie : en sorte qu'il ressent pour elle seule, avec une incroyable augmentation et d'amour et de tendresse, ce que la nature a inspiré au cœur des enfants pour le parager égilement entre le père et la mère ; comme aussi récipro juement cette mère vierge ras-emble en elle-même, pour ce cher unique, ce que la même nature répand ordinairement en deux cœurs, c'est-à-dire, ce que l'amour du père a de plus fort, et ce que l'amour de la mère a de plus vif et de plus tendre : Dilectus m us mtlii et ego illi.
Que si vous me répondez que cette union regarde seulement le corps, et ne fait que suivre la trace du sang, c'est ici qu'il faut que je vous expose une vérité admirable ; mais qui ne sera pas moins utile à votre instruction, que glorieuse et avantageuse à la sainte Vierge. C'est, messieurs, que le Fils de Dieu ayant pris un corps pour l'amour des
cipe des grâces en la sainte Vierge, c'est l'union trèsétroite avec Jésus-Christ : et afin que vous compreniez par les Écritures divines l'effet de cette union si avantageuse, remarquez, s'il vous plaît, messieurs, une vérité importante, et qui est le fondement de tout l'Évangile ; c'est que la source de toutes les grâces qui ont orné la nature humaine, c'est notre alliance avec Jésus Christ : car, mes frères, cette alliance a ouvert un sacré commerce entre le ciel et la terre, qui a infiniment enrichi les hommes; et c'est sans doute pour cette raison que l'Église, inspirée de Dieu, appelle l'incarnation un commerce : 0 admirabile commercium! En effet, dit saint Augustin l,
âmes, il ne s'approche jamais de nous par son divin corps, que sans un désir infini de s'unir à nous beaucoup plus étroitement selon l'esprit. Table mystique, banquet adorable, je vous appelle à témoin de la véri'é que j'avance. Parlez-nous ici, saints autels, autels si saints et si vénérables, mais je le dirai en passant, autels fort peu révérés. Je ne me plains pas ici des ornements qui vous manquent : cela se fera bientôt ; et dans l'accomplissement de ce superbe édifice, que la France verra avec joie, comme un monument immortel de la majesté de ses rois, ô Seigneur, la piété de Louis votre serviteur, que vous nous avez donné pour monarque, n'oubliera pas votre sanctuaire. Mais je me plains, saints autels, de ce que vous êtes peu révérés, parce que ceux qui viennent en cette chap lie la regardent comme un lieu profane. On entre, on sort, sans adorer Dieu. Jesus-Christ dit-on, n'y repose pas. Mais toutefois il y descend à certains moments : lllic per certa -momenta Christi corpus et sanguis habitant. On respecte le siège du roi, même en son absence ; il remplit de sa majesté tous les lieux où il habite. Le privilège de la seconde majesté ne doit pas l'emporter sur la première Voilà le trône de Jésus-Christ : je vous demande, messieurs, une grâce; il sied bien au ministère que je fais d'en demander de semblables, même de ce lieu : n'entrez pas, ne sortez pas de cette chapelle, sans rendre à Dieu, à genoux, un moment d'adoration sérieuse.
Mais je m'éloigne trop, et il faut revenir à notre sujet. Je voulais prouver, chrétiens, que, lorsque Jésus-Christ s'unit à nos corps, c'est principalement l'âme qu'il recherche. J'ai apporté pour ma pieuve l'adorable eucharistie .
On voit clairement que Bossuet ût ce morceau lorsqu'il voulut prêcher ce sermon dans la chapelle de Versailles. (Édit. de Défont.)
1 In Psat. cxlviu, n° 8, t. iv, col. 1677.
n'est-ce pas un commerce admirable, où Jésus, ce charitable négociateur, étant venu en ce monde pour y trafiquer dans cette nation étrangère, en prenant de nous les fruits malheureux que produit cette terre ingrate, la faiblesse, la misère, la mortalité, nous a apporté les biens véritables que produit cette céleste patrie, qui est son naturel héritage; l'innocence, la paix, l'immortalité? C'est donc cette alliance qui nous enrichit; c'est cet admirable commerce qui fait abonder en nous tous les biens. C'est pourquoi saint Paul nous assure que nous ne pouvons plus être pauvres, depuis que Jésus-Christ est à nous: « Celui qui nous donne son propre Fils, que nous pourra- « t-il refuser? ne nous donne-t-il pas enlui toutes choses? » Quomodo non etiam cum illo omnia nobis donavit ' ? et après s'être comme débordé par cette libéralité inestimable, ne faut-il pas que ses autres dons coulent impétueusement par cette ouverture?
Que si notre alliance avec Jésus-Christ nous produit des biens si considérables; tais-toi, tais-toi, ô raison humaine, et n'entreprends pas d'expliquer les prérogatives de la sainte Vierge : car si c'est un avantage incompréhensible qu'on nous donne Jésus-Christ comme Sauveur; que penserons-nous de Marie à qui le Père éternel le donne, non point d'une manière commune, mais comme il lui appartient à lui-même, comme Fils, comme Fils unique, comme Fils qui, pour ne point partager son cœur, et tenir tout de sa sainte mère, ne veut, point avoir de père en ce monde? est- il rien d'égal à cette alliance? Et ne vous persuadez pas qu'elle unisse seulement Marie au Sauveur par une union corporelle : l'on pourrait d'abord se l'imaginer, parce qu'elle n'est sa mère que selon la chair; mais vous prendrez bientôt une autre pensée, si vous remarquez, chrétiens, une différence notable entre Marie et
1 Rom. vin, 52.
•m SUR LA NATIVITE DE LA SAINTE VI LUGE.
les autres mères. Elle a donc ceci de particulier, qui la distingue de toutes les autres : qu'elle a conçu son fils par l'esprit avant de le concevoir dans ses entrailles; et cela de quelle manière? C'est que ce n'est pas la nature qui a formé en elle ce divin enfant; elle l'a conçu par la foi, elle l'a conçu par l'obéissance : c'est la doctrine constante de tous les saints Pères, et elle est fondée clairement sur un passage de l'Écriture que peut-être vous n'avez pas remarqué. C'est, mes frères, qu'Elisabeth ayant humblement salué Marie comme mère de son Seigneur : Unde hoc mi/ri, ut veniat mater Do mini mei ad me l? elle s'écrie aussitôt toute transportée : « Heureuse qui avez cru! » comme si elle eût voulu dire : Il est vrai que vous êtes mère; mais c'est votre foi qui vous rend féconde : d'où les saints docteurs ont conclu et ont tous conclu d'une même voix qu'elle a conçu son fils dans l'esprit, avant que de le porter en son corps : Prius concepit mente quam corpore 2. Ne jugez donc pas de la sainte Vierge comme vous faites des mères communes.
Chrétiens, je n'ignore pas qu'elles s'unissent à leurs enfants, même par l'esprit. Qui ne le voit pas? qui ne sent pas combien elles les portent au fond de leurs âmes? Mais je dis que l'union se commence au corps, et se noue premièrement par le sang : au contraire, en la sainte Vierge, la première empreinte se fait dans le cœur; son alliance avec son fils prend son origine en l'esprit, parce qu'elle l'a conçu par la foi : et si vous voulez entendre, mes frères, jusqu'où va cette alliance, jugez-en à proportion de celle du corps. Car permettez-moi, je vous prie, d'approfondir un si grand mystère, et de vous expliquer une vérité qui ne sera pas moins utile pour votre instruction, qu'elle sera glorieuse à la sainte Vierge.
i Luc. i, 43.
2 S. Aug. Ssrm. ccxv, n° i, t. v, col. 905 ; S. Léo, in Naiivii. Dom. Serm. i, cap. i.
Cette vérité, chrétiens, c'est que notre Sauveur Jésus- Christ ne s'unit jamais à nous par son corps, que dans le dessein de s'unir plus étroitement en esprit. Table mystique, banquet adorable, et vous, saints et sacrés autels, je vous appelle à témoin de la vérité que j'avance. Mais soyez-en les témoins vous-mêmes, vous qui participez à ces saints mystères. Quand vous avez approché de cette table divine, quand vous avez vu venir Jésus-Christ à vous en son propre corps, en son propre sang, quand on vous l'a mis dans la bouche, dites-moi, avez-vous pensé qu'il voulait s'arrêter simplement au corps? A Dieu ne plaise que vous l'ayez cru, et que vous ayez reçu seulement au corps celui qui court à vous pour chercher votre âme ! ceux qui l'ont reçu de la sorte, qui ne se sont pas unis en esprit à celui dont ils ont reçu la chair adorable, ils ont renversé son dessein, ils ont offensé son amour. Et c'est ce qui fait dire à saint Cyprien ces belles mais terribles paroles : « Ils font violence, dit ce saint martyr, au corps « et au sang du Sauveur : » Vis infevtur corpori ejus et sanguini l. Et quelle est, mes frères, cette violence ? Ames saintes, âmes pieuses, vous qui savez goûter Jésus-Christ dans cet adorable mystère, vous entendez cette violence : c'est que Jésus recherchait le cœur ; et ils l'ont arrêté au corps, où il ne voulait que passer : ils ont empêché cet époux céleste d'aller achever dans l'esprit la chaste union où il as; irait; ils l'ont contraint de retenir le cours impétueux de ses grâces, dont il voulait laisser inonder leur âme. Ainsi son amour souffre violence ; et il ne faut pas s'étonner si, étant violenté de la sorte, il se tourne en indignation et en fureur : au lieu du salut qu'il leur apportait, il opère en eux leur condamnation; et il nous montre assez par cette colère la vérité que j'ai avancée,
LU. de Lapsis, p. 186.
que, lorsqu'il s'unit corporellement, il veut que l'union de l'esprit soit proportionnée à celle du corps.
S'il est ainsi, ô divine Vierge, je conçois quelque chose de si grand de vous, que non-seulement je ne le puis dire, mais encore mon esprit travaille à se l'expliquer à lui-même : car telle est votre union au corps de Jésus lorsque vous l'avez conçu dans vos entrailles, qu'on ne peut pas s'en imaginer une plus étroite ; que si l'union de l'esprit n'y répondait pas, l'amour de Jésus serait frustré de ce qu'il prétend, il souffrirait violence en vous : il faut donc, pour le contenter, que vous lui soyez unie en esprit, autant que vous le touchez de près par les liens de la nature et du sang. Et puisque cette union se fait par la grâce, que peut-on penser, et que peut-on dire? où doivent s'élever nos conceptions pour ne point faire tort à votre grandeur ? et quand nous aurions ramassé tout ce qu'il y a de dons dans les créatures, tout cela réuni ensemble pourrait-il égaler votre plénitude? Accourez donc avec joie, mes frères, pour honorer, en Marie naissante, cette plénitude de grâces : car je crois qu'il est inutile de vouloir vous prouver, par de longs discours, qu'elle l'a apportée en venant au monde. N'entreprenons pas de donner des bornes à l'amour du Fils de Dieu pour sa sainte mère ; et accoutumons-nous à juger d'elle, non par ce que peut prétendre une créature, mais par la dignité de son fils. Que servirait-il à Marie d'avoir un fils qui est devant elle et qui est l'auteur de sa naissance, s'il ne la faisait naître digne de lui? Ayant à se former une mère, la perfection d'un si grand ouvrage ni ne pouvait être portée trop loin, ni ne pouvait être commencée trop tôt : et si nous savons concevoir combien est auguste cette dignité à laquelle elle est appelée, nous reconnaîtrons aisément que ce n'est pas trop de l'y préparer dès le premier moment de sa vie. Mais c'est assez arrêter nos yeux ;\ contempler de si grands
mystères : ébloui d'un éclat si fort, je suis contraint de baisser la vue; et pour remettre mes sens étonnés de l'avoir considérée si longtemps dans ce haut état de grandeur, qui l'approche si près de Dieu, il faut, messieurs, que je la regarde dans sa charité maternelle, qui rapproche si près de nous : c'est par où je m'en vais conclure.
TROISIÈME POINT
Ce qui me reste à vous faire entendre est d'une telle importance, qu'il mériterait un discours entier, et ne devrait pas être resserré dans cette dernière partie : comme néanmoins je ne puis l'omettre, sans laisser ce discours imparfait, j'en toucherai les chefs principaux, et je vous prie, messieurs, de les bien entendre ; car c'est sur ce fond qu'il faut établir la dévotion solide pour la sainte Yierge. Je pose donc pour*premier principe que Dieu ayant résolu dans l'éternité de nous donner Jésus-Christ par son entremise, il ne se contente pas de se servir d'elle comme d'un simple instrument ; mais il veut qu'elle coopère à ce grand ouvrage par un mouvement de sa volonté. C'est pourquoi il envoie son ange pour lui proposer le mystère, et ce grand ouvrage de l'incarnation, qui tient depuis tant de siècles le ciel et la terre en attente ; cet ouvrage, dis-je, demeure en suspens jusqu'à ce que la sainte Vierge y ait consenti. Elle tient donc en attente Dieu et toute la nature : tant il a été nécessaire aux hommes qu'elle ait désiré leur salut. Elle l'a donc désiré, messieurs, et il a plu au Père éternel, que Marie contribuât par sa charité à donner un Sauveur au monde.
Comme cette vérité est connue, je ne m'étends pas à vous l'expliquer; mais je ne puis vous en taire une conséquence que peut-être vous n'avez pas assez méditée : c'est que la sagesse divine ayant une fois résolu de nous
donner Jésus-Christ par la sainte Vierge, ce décret ne su change plus ; il est et sera toujours véritable que sa charité maternelle ayant tant contribué à notre salut dans le mystère de l'incarnation, qui est le principe universel de la grâce, elle y contribuera éternellement dans toutes les autres opérations, qui n'en sont que des dépendances : et afin de le bien entendre, remarquez, s'il vous plaît, messieurs, trois opérations principales de la grâce de Jésus- Christ. Dieu nous appelle, Dieu nous justifie, Dieu nous donne la persévérance : la vocation, c'est le premier pas; la justification, c'est notre progrès; la persévérance, la fin du voyage. Vous savez qu'en ces trois états l'influence de Jésus-Christ nous est nécessaire. Mais il faut vous faire voir manifestement, par les Écritures, que la charité de Marie est associée à ces trois ouvrages; et peut-être ne croyezvous pas que ces vérités soient si claires dans l'Évangile, que j'espère de les y montrer en peu de paroles.
Pour ce qui regarde la vocation, considérez, s'il vous plaît, messieurs, ce qui se passe en saint Jean-Baptiste, enfermé dans les entrailles de sa mère, et vous y verrez une image des pécheurs que la grâce appelle. Jean y est dans l'obscurité : où êtes-vous, ô pécheurs? Il ne peut ni voir ni entendre, et Jésus vient à lui sans qu'il y pense. Il s'approche, il parle à son cœur, il éveille et il attire ce cœur endormi et auparavant insensible; c'est ainsi que le Fils de Dieu traite les pécheurs qu'il appelle. Y pensiezvous, ô pécheurs, quand il vous est venu troubler? vous vous cachiez, et il vous voyait; vous vous détourniez, et il vous savait bien trouver; il a parlé à votre cœur, et il vous a appelés à lui, et vous ne le cherchiez pas. Mais ce même Jésus-Christ nous montre, en saint Jean, que la charité de Marie concourt avec lui à ce grand ouvrage. Ce qui fait que Jésus approche de Jean, n'est-ce pas la chanté de Marie? si Jésus agit dans le cœur de Jean; n'est-
SUK LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE. 9o
ce pas par la voix de Marie? Voilà donc Marie en saint Jean-Baptiste, mère de ceux que Jésus appelle : voyons maintenant ceux qu'il justifie.
Je les vois sans figure, dans l'Evangile, aux noces de Cana en Galilée : ils sont déjà appelés en la personne des apôtres; mais écoutez l'écrivain sacré : « Jésus fit son « premier miracle, et il manifesta sa gloire, et ses disciples « crurent en lui; » Et crediderunt in eum discipuli ejus l. Pouvait-il nous exprimer en termes plus clairs la grâce justifiante dont la foi, comme vous savez-, est le fondement? Mais il ne pouvait non plus nous expliquer mieux la part qu'y a eue la divine Vierge : car qui ne sait que ce grand miracle fut l'effet de sa charité et de ses prières? Est-ce en. vain que le Fils de Dieu, qui dispose si bien de toutes choses, n'a voulu faire son premier miracle qu'en faveur de sa sainte mère? Qui n'admirera, chrétiens, qu'elle ne sesoitmêlée quedecelui-ci, quia élésuivi aussitôt d'une image si expresse de la justification des pécheurs? cela se fait-il par hasard, ou plutôt ne paraît-il pas que le Saint- Esprit veut nous faire entendre, ce que remarque saint Augustin en interprétant ce mystère, que la bienheureuse « Marie étant mère de notre chef par la chair, a dû être « selon l'esprit mère de ses membres, et coopérer par sa « charité à leur naissance spirituelle? » Carne mater capi- « tis nostri spirilu, mater membrorum ejus 2.
Mais, mes frères, ce n'est pas assez qu'elle contribue à les faire naître : achevons de montrer ce que fait Marie dans la sainte persévérance des enfants de Dieu. Paraissez donc, enfants d'adoption et de prédestination éternelle, enfants de miséricorde et de grâce, fidèles compagnons du Sauveur Jésus, qui persévérez avec lui jusqu' à la fin, accourez à la sainte Vierge, et venez vous ranger
1 Joan. 11, 11,
2 De sancta Vinj . u° (J, t. vt, col. -iVè.
avec les autres jsous les ailes de sa charité maternelle. Chrétiens, je les vois paraître; le disciple chéri de notre Sauveur nous les représente au Calvaire: il est la figure des persévérants; puisqu'il suit Jésus-Christ jusqu'à la croix, qu'il s'attache constamment à ce bois mystique, qu'il vient généreusement mourir avec lui. Il est donc la figure des persévérants; et voyez que Jésus-Christ le donne à sa mère : Femme, lui dit-il, voilà votre fils : Ecce /îlius tuus l. Chrétiens, j'ai tenu parole : ceux qui savent considérer combien l'Écriture est mystérieuse, connaîtront, par ces trois exemples, que la charité de Marie est un instrument général des opérations de la grâce.
Par conséquent, réjouissons-nous de nous voir naître aujourd'hui une protectrice. Nox prœcessit ; la nuit est passée avec ses terreurs et ses épouvantes, avec ses craintes et ses désespoirs : dies appropinquavit ; le jour approche, l'espérance vient : nous envoyons luire un premier rayon en la protection de la sainte Vierge. Elle vient sans doute pour notre secours : je ne sais si ses cris et ses larmes n'intercèdent pas déjà pour notre misère; mais je sais qu'il n'est pas possible de choisir une meilleure avocate^ Prions-la donc avec saint Bernard qu'elle parle pour nous au cœur de son fils : Loquatur ad coi' Domini nostri Jesn C/iristi *2. Oui, certainement, ô Marie, c'est à vous qu'il appartient de parler au cœur; vous y avez un fidèle correspondant, je veux dire, l'amour filial, qui s'avancera pour recevoir l'amour maternel, et qui préviendra ses désirs;" devez-vous craindre d'être refusée, quand vous parlerez au Sauveur? « Son amour intercède en notre faveur; la « nature même le sollicite pour nous : » Affeclus ipsepro te oral , naturel ipsa tibi postulat. « On se rend facilement
1 Joan. xix, 26.
- Ad Beat. Virg. Pannegyr. n" T. int. Oper. S. Bernardi, t. n, col. 690.
« aux prières, lorsqu'onest déjà vaincu par son affection : » Cito annuunt qui suo ipsi amore superanfur l. C'est pour cette raison, chrétiens, que Marie parle toujours avec efficace : parce qu'elle parle à un cœur déjà tout gagné; parce qu'elle parle à un cœur de fils. Qu'elle parle donc fortement, qu'elle parle pour nous au cœur de Jésus : Loquatur ad cor.
Mais quelle grâce demandera-t-elle? que désirons-nous par son entremise? Quoi, mes frères, vous hésitez! Ce lieu de chanté où vous êtes, ne vous inspire-t-il pas le désir de vous fortifier dans la charité? Charité, charité; ô heureuse Vierge, c'est la charité que nous demandons : sans le désir d'être charitables, que nous sert de réclamer le nom de Marie? Pour vous enflammer à la charité, entrez, messieurs, dans ces grandes salles, pour y contempler attentivement le spectacle de l'infirmité humaine ; là vous verrez en combien de sortes la maladie se joue de nos corps : là elle étend, là elle retire ; là elle tourne, là elle disloque; là elle relâche, là elle engourdit; là sur le tout, là sur la moitié ; là elle cloue un corps immobile, là elle le secoue par le tremblement. Pitoyable variété, chrétiens, c'est la maladie qui se joue, comme il lui plaît, de nos corps que le péché a donnés en proie à ses cruelles bizarreries; et la fortune, pour être également outrageuse, ne se rend pas moins féconde en événements fâcheux.
Regarde, ô homme, le peu que tu es ; considère le peu que tu vaux : viens apprendre la liste funeste des maux dont ta faiblesse est menacée. Si tu n'en es pas encore attaqué , regarde ces misérables avec compassion; quelque superbe distinction que tu tâches de mettre entre toi et eux, tu es tiré de la même masse, engendré des mêmes principes, formé de la même boue : respecte en eux la nature humaine si étrangement maltraitée, adore
» Salv. Ep. iv, p. 190.
humblement la main qui t'épargne; et pour l'amour de celui qui te pardonne, aie pitié de ceux qu'il afflige. Vat'en, mon frère, dans cette pensée : c'est Marie qui te le dit par ma bouche. Cet hôpital s'élève sous sa protection , ainsi, si tu crois mon conseil, ne sors pas aujourd'hui de sa maison, sans y laisser quelque marque de ta charité : ne dis pas que l'on en a soin. La charité est trop lâche, qui se repose toujours sur les autres : tu verras combien de nécessités implorent ta charité. Si tu le fais, mon frère, comme je l'espère, puisses-tu, au nom de Notre-Seigneur, croîlre en charité tous les jours! puisses-lu ne sentir jamais ni de dureté pour les misérables, ni d'envie pour les fortunés ! puisses-tu n'avoir jamais ni d'ennemi que tu aigrisses par ton indifférence, ni d'ami que tu corrompes par tes flatteries! puisses-tu t'exercer si utilement dans la charité fraternelle, que tu arrives enfin au plus haut degré de la charité divine : qui l'ayant fortifié dans ce lieu d'exil contre les attaques du monde, te couronnera dans la vie future de la bienheureuse immortalité ! Ainsi soit-il, mes frères, au nom du Père et du Fils, et du Saint-Esprit.
DEUXIEME SERMON
En quoi consiste la grandeur de Marie ; combien Jésus a le cœur pénétré d'amour pour elle. L'alliance de ce divin fils avec Marie, commencée dès la naissance de cette vierge mère. De quelle manière nous pouvons participer à la dignité de mère de Dieu. En Marie une double fécondité. Tous les fidèles donnés à Marie pour enfants : extrême affection qu'elle leur porte : quels sont ses véritables enfants. Dans quelles dispositions il faut implorer son secours.
Quis, putas, puer iste erit ?
Qwl, pensez-vous, que sera cet enfant ? Luc. i, CG.
C"est en vain que les grands delà terre, s'emportant quelquefois plus qu'il n'est permis à des hommes, semblent vouloir cacher les faiblesses de la nature, sous cet éclat trompeur de leur éminente fortune. Je reconnais, mes sœurs, avec l'Apôtre 2, que nous sommes obligés de les honorer comme les lieutenants de Dieu sur la terre, auxquels sa providence a commis le gouvernement de ses peuples ; et c'est ce respect que nous leur rendons qui établit
i Prêché aux grandes Carmélites de la rue Saint-Jacques en 10G1. (L.) - Rnm. xiii, et seq.
la fermeté des Étals, la sûreté publique et le repos des particuliers. Mais comme il leur arrive souvent qu'enivrés de cette prospérité passagère ils se veulent mettre au-dessus de la condition humaine, c'est avec beaucoup de raison que le plus sage de tous les hommes entreprend de confondre leur témérité. Il les ramène au commencement de leur vie, il leur représente leurs infirmités dans leur origine ; et, bien qu'ils aient le cœur enflé de la noblesse de leur naissance, il leur fait bien voir que, si illustre qu'elle puisse être, elle a toujours beaucoup plus de bassesse que de grandeur. Pour moi, dit Salomon l, quoique je sois le maître d'un puissant État, j'avoue ingénument que ma naissance ne diffère en rien de celle des autres. Je suis entré nu en ce monde, comme étant exposé à toutes sortes d'injures: j'ai salué, comme les autres hommes, la lumière du jour par des pleurs ; et le premier air que j'ai respiré m'a servi comme à eux à former des cris : Primom vocem similem omnibus emisi plorans 2. Telle est, continuet-il, la naissance des plus grands monarques ; et de quelque grandeur que les flattent leurs courtisans, la nature, cette bonne mère qui ne sait point flatter, ne les traite pas autrement que les moindres de leurs sujets : Nemo enim ex regibus aliud habuit nativitatis initium 3.
Voilà, chrétiens, où le plus sage des rois appelle les grands de ce monde, pour convaincre leur ambition ; et d'autant que c'est là sans doute où elle a le plus à souffrir, il n'est pas croyable combien d'inventions ils ont recherchées pour se tirer du pair, même dans cette commune faiblesse. Il faut, à quelque prix que ce soit, séparer du commun des hommes le prince naissant: c'est pourquoi chacun s'empresse à lui rendre1 des hommages qu'il ne
i Sap. vu, 1, 2.
- Sap. vu, 3.
3 Ibid. 5.
comprend pas. S'il paraît dans la nature quelque changement ou quelque prodige, on en tire incontinent des augures de sa bonne fortune ; comme si cette grande machine ne remuait que pour cet enfant. Gomme le temps présent ne lui est point favorable, parce qu'il ne lui donne rien qui le distingue de ceux de son âge, il faut consulter l'avenir, et avoir recours nécessairement à la science des pronostics. C'est ici que les astrologues, mêlant dans leurs vaines spéculations la curiosité et la flatterie, leur font des promesses hardies, dont ils donnent pour cautions des influences cachées. C'est dans ce même dessein que les orateurs tâchent de faire valoir l'art des conjectures ; et ainsi l'ambition humaine ne pouvant se contenir dans cette simple modestie, que la nature tâche de nous inspirer, elle s'enfle et se repaît de doutes et d'espérances.
Grâce à la miséricorde divine, nous sommes appelés aujourd'hui à la naissance d'une Princesse qui ne demande point ces vains ornements. Gardons-nous bien, mes sœurs, de célébrer sa nativité avec ces recherches téméraires, dont les hommes se servent en pareilles rencontres : mais plutôt considérant que celle dont nous parlons est la mère du sauveur Jésus, apprenons de son Évangile de quelle manière il désire que nous solennisions la naissance de ses élus. Les parents de ^aint Jean-Baptiste nous en donnent un bel exemple : ils ne pénètrent pas les secrets de l'avenir avec une curiosité trop précipitée ; toutefois, adorant en eux-mêmes les conseils de la Providence, ils ne laissent pas de s'enquérir modestement entre eux quel sera un jour cet enfant : Quis, putas, puer iste erit? Je me propose aujourd'hui de faire pour la mère de notre Maître, ce que je vois pratiqué pour son précurseur.
Ames saintes et religieuses qui voyez cette incomparable Princesse faire son entrée en ce monde, quel pensezvous que sera cet enfant? Quis, putas, puer iste erit? Que
fi.
me répondrez-vous à cette question, et moi-même que répondrai-je? Tirons la réponse du saint Évangile que nous avons lu ce matin, dans la célébration des divins mystères : De qua natus est Jésus, qui vocatur Cliristus l. « C'est d'elle qu'est né Jésus, qui est appelé le Christ. » Viendra, viendra le temps que Jésus, la sagesse du Père, l'unique rédempteur de nos âmes, la lumière du genre humain, en qui nous sommes comblés de toutes sortes de grâces, se revêtira d'une chair humaine dans les entrailles de ce bénit enfant dont nous honorons la naissance. C'est par cet éloge, mes sœurs, qu'il nous faut estimer sa grandeur, et juger avec certitude quel sera un jour cet enfant. La nativité delà sainte Vierge nous fait voir le temple vivant où se reposera le Dieu des armées, lorsqu'il viendra visiter son peuple : elle nous fait voir le commencement de ce grand et bienheureux jour que Jésus doit bientôt faire luire au monde. Nous aurons bientôt le salut ; puisque nous voyons déjà sur la terre celle qui doit y attirer le Sauveur. La malédiction de notre nature commence à se changer aujourd'hui en bénédiction et en grâce : puisque de la race d'Adam, qui était si justement condamnée, naît la bienheureuse Marie : c'est-à-dire, celle de toutes les créatures qui est tout ensemble la plus chère à Dieu, et la plus libérale aux hommes, car la grandeur de la sainte Vierge est une grandeur bienfaisante, une grandeur qui se communique et qui se répand ; et la suite de ce discours vous fera paraître, que sa dignité de mère de Dieu la rend aussi la mère des fidèles : de sorte qu'il n'y a rien, âmes chrétiennes, que nous ne puissions justement attendre de la protection de cette Princesse que le ciel nous donne aujourd'hui pour être, après le sauveur Jésus, le plus ferme appui de notre espérance.
Et c'est ce que je me propose de vous faire entendre
« Matth. i, îfi.
par ce raisonnement invincible, dont les deux propositions principales feront le partage de ce discours. Afin qu'une personne soit en état de nous soulager par son assistance près de la Majesté divine, il est absolument nécessaire que sa grandeur l'approche de Dieu , et que sa bonté l'approche de nous. Si si grandeur ne l'approche de Dieu, elle ne pourra puiser dans la source où toutes les grâces sont renfermées : si sa bonté ne l'approche de nous, nous n'aurons aucun bien par son influence. La grandeur est la main qui puise, la bonté, la main qui répand ; et il faut ces deux qualités pour faire une parfaite communication. Marie étant la mère de noire Sauveur, sa qualité l'élève bien haut auprès du Père éternel; et la même Marie étant notre mère, son affection la rabaisse jusqu'à compatir à notre faiblesse, jusqu'à s'intéresser à notre bonheur. Par conséquent il est véritable que la nativité de cette Princesse doit combler le monde de joie, puisqu'elle le remplit d'espérance : et l'explication que je vous propose de ces vérités importantes, établira la dévotion à la sainte Vierge sur une doctrine solide et évangélique.
PREMIER POINT
Encore que les idées différentes que nous nous formons à nous-mêmes, pour nous représenter l'essence divine, ne soient pas une véritable peinture, mais seulement une ombre imparfaite ; celle qui semble la plus auguste et la plus digne de cette Majesté souveraine, c'est de comprendre la Divinité comme un abîme immense et comme un trésor infini, où toutes sortes de perfections sont glorieusement rassemblées. En effet, Dieu porte en son sein tout ce qui peut jamais avoir l'être : toutes les grâces, toutes les beautés que nous voyons semées sur les créatures se ramassent toutes en son unité ; et il dit à Moïse son ser-
vileur l, qu'il lui montrera tout le bien en lui découvrant son essence. C'est que la nature du bien, que nous voyons ici partagée, se trouve totalement renfermée en Dieu. Mais, mes sœurs, ce n'est pas assez qu'elle y soit ainsi renfermée ; il faut que de cette source iniinie il coule quelques ruisseaux sur les créatures ; sans quoi il est certain qu'elles demeureraient éternellement enveloppées dans la confusion du néant, parce que, n'étant rien par nousmêmes, nous ne pourrons jamais avoir d'être, qu'autant que cette cause première laisse tomber sur nous, pour ainsi parler, quelques rayons ou quelques étincelles du sien. Ainsi, pour produire les créatures, il faut que ce trésor immense, il faut que ce vaste sein de Dieu où toutes choses sont renfermées, s'ouvre en quelque sorte et coule sur nous. Et qu'est-ce qui l'ouvre ? c'est la bonté ; c'est là son office et sa fonction, d'ouvrir le trésor de Dieu, pour le communiquer à la créature : et s'il est permis à des hommes de distinguer les devoirs des divers attributs de Dieu, nous pouvons dire avec raison que comme c'est l'infinité qui renferme en Dieu tout le bien, c'est aussi la bonté qui le communique.
C'est ce qu'il m'est aisé de vous expliquer par une belle division de saint Augustin. Tous ceux qui donnent leurs biens aux autres, dit cet admirable docteur, le donnent par l'une de ces trois raisons : ou par une force supérieure qui les y oblige, et ils donnent par nécessité; ou par quelque intérêt qui leur en revient, et ils le font pour l'utilité ; ou par une inclination bienfaisante, et c'est un effet de bonté. Ainsi le soleil donne sa lumière, parce que Dieu lui a posé cette loi ; c'est nécessité. Un grand seigneur répand ses trésors pour se faire des créatures ; il le fait pour l'utilité. Un père donne à son lils parce qu'il l'aime ; c'est un sentiment de bonté. Maintenant il est clair, mes
1 Exocl. xxxiii, 19.
sœurs, que ce ne peut pas être la nécessité qui oblige Dieu à étendre sur nous sa munificence, parce qu'il n'y a aucune puissance qui le domine; ni l'utilité, parce qu'il est Dieu, et qu'il n'a pas besoin de ses créatures : d'où il résulte que la bonté est l'unique dispensatrice des grâces ; que c'est à elle d'ouvrir le trésor de Dieu, et à tirer de son sein immense tout ce que les créatures possèdent. C'est pourquoi nous lisons dans les saintes Lettres qu'après la création de cet univers, Dieu, considérant ses ouvrages, se réjouit en quelque sorte de ce qu'ils sont bons : Et erant valde bona 4. D'où vient cela, dit saint Augustin2 ; sinon qu'il se plaît de voir en ses œuvres l'image de la bonté qui les a produites? Et de là il s'ensuit manifestement qu'il n'y a que l'amour de Dieu qui soit libéral : parce que comme le propre de cette justice sévère c'est d'agir avec rigueur, et le propre de la puissance c'est d'agir avecemcace ; ainsi le propre de la bonté, c'est d'agir par un pur amour.
Mais cette belle manière d'agir par amour paraît encore plus visiblement en la personne du Dieu incarné. Il sait que c'est l'amour du Père éternel qui l'a envoyé sur la terre : Sic Deus dilexit mundurn 3 : « Dieu a tant a aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique. » Il avait montré de l'amour à l'homme dans l'ouvrage de sa création, « lorsqu'il le créa, dit Terlullien, non par une « parole de commandement, ainsi que les autres; mais «par une voix caressante et comme flatteuse: Faisons « l'homme ; » nonùupevialiverbo, sed familiari manu ; etiarn verèo blandien'e prœmisso: Faciamus hominem 4. Voilà de l'amour dans la création; mais qui ne va pas encore jus-
i Gen. i, 31.
2 De Gen. ad litt. lib.imperf. cap. v, nn 22, t. nr, part, i, col. 100.
:i Jorin. m, 1G.
* Adv. Marcion. lib. n, n° 4.
qu'à cette extrême tendresse, que la rédemption nous a fait paraître. Ce second amour du Père éternel, par lequel il a voulu réparer les hommes, n'est pas un amour ordinaire; c'est un amour qui a du transport. Dieu a tant aimé le monde! Voyez l'excès, voyez le transport: et c'est pourquoi le Dieu incarné brûle d'un si grand amour pour les hommes; parce qu'il « ne fait, nous dil-il lui- « même ', que ce qu'il voit faire à son Père. » Comme son Père nous l'a donné par amour, c'est aussi par l'amour qu'il donne; et c'est l'amour qu'il a pour les hommes, qui fait la dislribution de ses grâces.
Cette doctrine évangélique étant supposée, approchonsnous, mes sœurs, avec révérence du berceau de la Vierge; et jugeons quelle sera un jour cette fille, par l'amour que Jésus sentira pour elle. Et d'abord je pourrais vous dire que l'amour du sauveur Jésus, qui est une pure libéralité à l'égard des autres, à l'égard de sa sainte mère est comme une dette, et qu'il passe en nature l'obligation, parce que c'est un amour de fils.
Mais pénétrons plus profondément les secrets divins, sous la conduite des lettres sacrées; et pour connaître mieux quel est cet amour du Fils de Dieu pour la sainte Vierge, considérons-le, chrétiens, comme un accomplissement nécessaire du mystère de l'Incarnation. Suivez, s'il vous plaît, mon raisonnement; il est tiré du divin apôtre, en cette admirable épître aux Hébreux. C'est une sainte et salutaire pensée de méditer continuellement en nous-mêmes, dans l'effusion de nos cœurs, la tendre affection de notre Sauveur pour les hommes, en ce qu'il n'a rien dédaigné de ce qui était de notre nature. Il a tout pris jusqu'aux moindres choses, tout jusqu'aux plus grandes infirmités. 11 a bien voulu avoir faim et soif, tout ainsi que les autres hommes; et « si vous exceptez le pé-
l Joun. v, 19.
SUR LA NATIVITE DE LA SAINTE VIERUE. Il ,
« ché, il n'a rejeté de lui aucune de nos faiblesses '. » C'est ce qu'il est venu chercher sur la terre; et au lieu de nos infirmités qu'il a prises, il nous a communiqué ses grandeurs. Et n'est-ce point, mes sœurs, pour cette raison que l'Eglise inspirée de Dieu appelle l'incarnation un commerce? En effet, dit saint Augustin 2, c'est un commerce admirable où Jésus, ce céleste négociateur, étant venu du ciel en la terre, dans le dessein de trafiquer avec une nation étrangère : qu'a-t-il fait? Ahl il nous a apporté les biens qui sont propres à cette céleste patrie, qui est son naturel héritage, la grâce, la gloire, l'immortalité; et il a pris les choses que cette misérable terre produit, la faiblesse, la misère, la corruption. 0 commerce de charité, ô riche commerce, ah! combien il devrait élever nos âmes à l'espérance des biens éternels ! Jésus s'est plu dans mon néant, et je ne veux point me plaire dans sa grandeur! son amour lui a fait trouver une douce satisfaction en se revotant de ma pourriture, et je n'en veux point trouver à me revêtir de sa gloire, et mon cœur aime mieux courir après des délices qui passent et des biens que la mort enlève!
Mais revenons à notre sujet; et demandons au divin époux d'où vient qu'il ne s'est pas contenté de se revêtir de notre nature, et qu'il veut prendre encore nos infirmités. La raison en est claire dans les Écritures : c'est que le dessein de notre Sauveur, dans sa bienheureuse incarnation, est de se rendre semblable aux hommes; et comme tous ses ouvrages sont achevés, et ne souffrent aucune imperfection, de là vient, de là vient, mes sœurs, qu'il ne veut point de ressemblance imparfaite. Écoutez l'apôtre saint Paul : « Il s'est uni, dit-il 3, non pas aux anges, mais
1 Hebr. iv, 15.
* Enarr. u, in Ps. xxx, u° 3, t. iv, col. Ii6 ; Enar. m Ps. csxvm, n° 8, t. iv, col. 1677.
3 Hebr. n, 16, 17.
a à la postérité d'Abraham ; et c'est pourquoi il fallait « qu'il se rendît en tout semblable à ses frères : » il veut être semblable aux hommes. Il faut, dit saint Paul, qu'il le soit en tout : autrement, son ouvrage serait imparfait. C'est pourquoi, dans le jardin des Olives, je le vois dans la crainte, dans la tristesse *, dans une telle consternation qu'il sue sang et eau dans la seule appréhension du supplice qu'on lui prépare 2. Dans quelle histoire a-t-on jamais lu, qu'un accident pareil soit jamais arrivé à d'autres qu'àlui? et n'avons-nous pas raison de conclure, d'un effet si extraordinaire, que jamais homme n'a eu les passions si tendres ni si fortes que mon Sauveur, bien qu'il les eût toujours modérées, parce qu'elles étaient très-soumises à la volonté de son Père ! Et d'où vient, ô divin Sauveur, que vous les prenez de la sorte? Ah ! c'est que je veux être semblable à vous. Et s'il ne l'était pas en ce point, il eût cru qu'il eût manqué quelque chose au mystère de l'Incarnation.
A plus forte raison doit-on dire que son cœur était tout d'amour pour la sainte Vierge sa mère : car s'il s'est si franchement revêtu de ces sentiments de faiblesse qui semblaient indignes de sa personne; de ces langueurs mortelles, de ces vives appréhensions : s'il les a purs et si entiers, combien doit-il plutôt avoir pris l'affection envers les parents : puisque, dans la nature même, il n'y arien de plus naturel, déplus équitable, de plus nécessaire ! ne serait-ce pas en quelque sorte mépriser sa chair, que de n'aimer pas fortement cette sainte Vierge du sang de laquelle elle était formée : tellement qu'il est impossible que le cœur du divin Jésus ne fût pénétré, jusqu'au fond, de l'amour de Marie sa mère très-pure; puisque cet
1 Marc. XIV, 3:j.
2 Luc. xxn, iî.
amour filial était l'accomplissement nécessaire de sa bienheureuse incarnation?
Et ne me dites pas que ce grand amour étant une suite de l'incarnation, le Fils de Dieu n'a pu en être touché qu'après s'être revêtu d'une chair humaine : car, pour vous découvrir les secrets conseils de la providence divine en laveur de l'incomparable Marie, remarquez une belle doctrine de Tertullien, au second livre contre Marcion. C'est là que ce grand homme enseigne aux Qdèles que depuis que le Fils de Dieu eut résolu de s'unir à notre nature, dès lors il a pris plaisir de converser avec les hommes et de prendre les sentiments humains. C'est pour cela, dit Tertullien, qu'il est souvent descendu du ciel, et que dès l'Ancien Testament il parlait en forme humaine aux patriarches et aux prophètes. Il considère ces apparitions différentes comme des préparatifs de l'incarnation ; de cette sorte, dit-il, il s'accoutumait et il apprenait, pour ainsi dire, à être homme : « il se plaisait d'exercer, dès « l'origine du monde, ce qu'il devait être enfin dans la « plénitude des temps, » Ediscens jam inde a primordio hominem, quoderat fut unis in fine l.
Et si dès l'origine du monde, avant qu'il eût pris une chair humaine, il se plaisait déjà de se revêtir de la forme et des sentiments humains, tant il était passionné pour notre nature ; ne croyons pas, mes sœurs, qu'il ait attendu sa venue au monde, pour prendre des sentiments de fils pour Marie. Dès le premier jour qu'elle naît au monde il la regarde comme sa mère ; parce qu'elle l'est en effet, selon l'ordre des décrets divins. Il regarde en elle ce sang dont sa chair doit être formée, et il le considère déjà comme sien ; il s'en met, pour ainsi dire, en possession en le consacrant par son Esprit-Saint : ainsi son alliance avec Marie commence à la nativité de cette Princesse, et avec
J Ado. Marc. lib. Il, n° 27.
l'alliance l'amour, et avec l'amour la munificence. Car, mes sœurs, il est impossible qu'un Dieu aime et ne donne pas; et le commencement de ce discours vous a fait connaître que rien n'est plus libéral que l'amour de Dieu, et que c'est lui qui ouvre le trésor des grâces. Combien donc illustre, combien glorieuse est votre sainte nativité, ô divine, ô très-admirable Marie! quelle abondance de dons célestes est aujourd'hui répandue sur vous ! Il me semble que je vois les anges qui contemplent avec respect le palais qui est déjà marqué pour leur maître, par un caractère divin que le Saint-Esprit y imprime. Mais je vois le Fils de Dieu, le Yerbe éternel, qui vient lui-même consacrer son temple et l'enrichir de trésors célestes, avec une profusion qui n'a point de bornes ; parce qu'il veut, ô bénit enfant dans lequel notre bénédiction prend son origine ! il veut que vous naissiez digne de lui, et qu'il vous serve d'avoir un fils qui soit Fauteur de votre naissance. Quel esprit ne se perdrait pas dans la contemplation de tant de merveilles! quelle conception assez relevée pourrait égaler cet honneur, cette majesté de mère de Dieu! Mais pourriez-vous croire, mes sœurs, que tous les fidèles peuvent prendre part à la gloire d'un si beau titre ? Nous pouvons participer en quelque façon à la dignité de mère de Dieu. Rejetons loin de nous les discours humains, les raisonnements naturels ; écoutons parler Jésus- Christ lui-môme : « Celui qui fait la volonté de mon Père « qui est aux deux, celui-là est mon frère, ma sœur et (t ma mère l ; » c'est-à-dire, ô divin Sauveur, que vous ne reconnaissez aucune alliance qui vous soit plus considérable, que celle qui est établie par l'obéissance à la volonté du Père céleste : c'est là ce qui approche les hommes de vous. Il dépend de toi, ô fidèle, il dépend de toi de choisir à quel titre tu appartiendras, de quelle sorte tu seras uni 1 Mattk. xn, 50.
SUR LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE. il!
au Sauveur des âmes. Jésus-Christ nous aime si fort, qu'il ne refuse avec nous aucun titre d'affinité ni aucun degré d'alliance : fais la volonté de son Père, et tu peux lui être ce que tu voudras. Si le titre de frère te plaît, Jésus- Christ te l'offre : si tu admires la dignité de sa mère toute grande, tout éminente qu'elle est, il ne t'exclut pas même d'un si grand honneur: Ille meus f rater, soror et mater est. Tu peux participer en quelque façon à l'amour qu'il a pour sa mère : Omnia vestra sunt l : Marie est à nous; tout est à nous, puisque Jésus-Christ même est à nous.
Oh, mes sœurs, que nous sommes riches ! Mais à ces richesses spirituelles nous voulons joindre l'amour -des biens de la terre, et nous faisons évanouir les trésors célestes. Mais écoute la loi qu'il t'impose : pour être élevé à de si beaux titres, il ne faut pas faire notre volonté, mais la volonté du Père céleste : puisque le nœud de cette alliance, c'est de faire la volonté de son Père; celui qui fait sa volonté propre, il n'est rien au Sauveur Jésus. Faisons la volonté de son Père, et nous toucherons de pires à Jésus. Or la volonté de son Père est que nous ne nous plaisions point à nous-mêmes : car « Jésus n'a point « cherché sa volonté propre ; » Ckristus non sibi plaçait - ; mais il l'a soumise à son Père, obéissant jusqu'à la mort. Marie n'a point cherché sa volonté propre ; mais, contre son inclination naturelle, elle a offert à la croix son iils bien-aimé : elle n'a pas été menée au Thabor pour y voir la gloire de son cher Jésus; mais elle a été conduite au Calvaire pour y voir son ignominie, et là sacrifier sa volonté propre à la volonté du Père éternel. Sacrifions la nôtre, mes sœurs, n'écoutons jamais nos désirs, écoutons la voix de l'obéissance, et alors Marie sera notre mère :
i I. Cor. m, 22.
- liom. xv, 3.
c'est notre seconde partie, par laquelle j'achèverai ce discours.
SECOND POINT
Pour entendre solidement quelle est cette fécondité de Marie, qui lui donne tous les chrétiens pour enfants, distinguons avant toutes choses deux sortes de fécondité : fécondité de nature, fécondité de la charité. Nous voyons, dans les adoptions, que des hommes sont privés d'enfants; ce que la nature leur a refusé, ils tâchent de l'acquérir par l'amour. C'est ainsi que la charité est féconde ; et ceux qui ont entendu l'Apôtre disant : « Mes petits enfants, « q'ue j'enfante de nouveau, jusqu'à ce que Jésus-Christ u soit formé en vous 4, » savent bien que la charité se fait des enfants. C'est pourquoi saint Augustin dit souvent que « la charité est une mère : » Chantas mater est 2 : et pour reprendre cette vérité jusqu'au principe, remarquons que cette double fécondité, que nous voyons dans les créatures, est émanée de celle de Dieu, duquel toute paternité prend son origine. La nature de Dieu est féconde, et lui donne son Fils naturel qu'il engendre dans l'éternité. La charité de Dieu est féconde, et lui donne des fils adoptifs ; c'est de là que nous sommes nés avec tous les enfants d'adoption. Marie participe à la fécondité naturelle de Dieu, engendrant son propre Fils ; et à la fécondité de sa charité, engendrant aussi les fidèles, à la naissance desquels « elle a coopéré par sa charité : » Cooperata est charitate 3.
Donc, mes sœurs, réjouissons-nous en la sainte nativité de Marie, et célébrons ce bienheureux jour par de sin-
i Gai. iv, 19.
2 In Ep. Joan. Tract, n, n" 4, t. m, part, u, col. 83S ; Enar. in Ps. cxli', n° 14, t. iv, col. 1659.
3 S. Aug. de sancta Virginiù n° 6, t. îv, col. 343.
cères actions de grâces. Comprenons que nos intérêts sont unis très-étroitement à ceux de Jésus ; puisque tout ce qui naît pour Jésus, naît aussi pour nous. Voyons naître pour nous, avec cette Vierge, une source de charité qui ne tarit point, une source toujours vive, toujours abondante. Buvons à cette source, mes sœurs; jouissons de cet amour maternel : il est plein de douceur, mais ce n'est pas d'une douceur molle.
Mais que nos esprits ne s'arrêtent pas à une vaine spéculation ; méditons ce qu'exige de nous la maternité de Marie, et de quelle sorte nous devons vivre pour être véritablement ses enfants. Ceux qui sont ses véritables enfants ne sont pas de ces chrétiens délicats qui ne peuvent souffrir les afflictions, et qui tremblent au seul nom de la pénitence. 0 Marie ! ce ne sont pas là vos enfants : vous les voulez plus forts et plus généreux ; et ces forts et ces généreux, vous les trouvez au pied de la croix. Appuyons par l'Écriture divine cette vérité importante; et posons pour premier principe : que les fidèles sont à Marie, en tant que Jésus-Christ les lui a donnés; parce qu'étant achetés au prix de son sang, il n'y a que lui seul qui peut nous donner. Or recherchant dans son Évangile où Jésus nous a donnés à Marie, je trouve qu'il nous a donnés étant sur la croix. Où est-ce qu'il a dit à son cher disciple : « 0 disciple, voilà votre mère ! ? » Où est-ce qu'il a dit à Marie : « 0 femme ! voilà votre (ils? » N'est-ce pas du haut de la croix? C'est là donc qu'en la personne de son bien-aimé, il donne tous les fidèles à sa sainte mère ; c'est là que nous devenons ses enfants.
Et dJoù vient que notre Sauveur a voulu attendre cette heure dernière, pour nous donner à Marie comme ses enfants? En voici la véritable raison : c'est qu'il veut lui donner pour nous des entrailles et un cœur de mère. Et
» Joan. xx, 27.
comment cela? direz-vous. Admirez, mes sœurs, le secret de Dieu : Marie était au pied de la croix; elle voyait ce cher fils tout couvert de plaies, étendant ses bras à un peuple incrédule et impitoyable ; son sang qui débordait de tous côtés par ses veines cruellement déchirées : qui pourrait vous dire quelle était l'émotion du sang maternel? Ahl jamais elle ne sentit mieux qu'elle était mère: toutes les souffrances de son fils le lui faisaient sentir au vif. Que fera ici le Sauveur? Vous allez voir, mes sœurs, qu'il sait parfaitement le secret d'émouvoir les affections. Quand l'âme est prévenue de quelque passion violente, elle reçoit aisément les mômes impressions pour tous les autres qui se présentent : par exemple, vous êtes possédé d'un mouvement de colère; il sera difficile que ceux qui approchent de vous n'en ressentent quelques effets : et de là vient que, dans les séditions populaires, un homme qui saura ménager avec art les esprits de la populace irritée, lui fera aisément tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait le moins. Il en est de même des autres passions; parce que l'âme étant déjà excitée, il ne reste plus qu'à l'appliquer sur d'autres objets : à quoi son propre mouvement la rend extrêmement disposée. C'est pourquoi le sauveur Jésus, qui voulait que sa mère fût aussi la nôtre, afin d'être notre frère en toute façon; considérant du haut de sa croix combien son âme était attendrie, comme si c'eût été là qu'il l'eût attendue, il prit son temps de lui dire, lui montrant saint Jean : « 0 femme, voilà votre fils l. » Ce sont ses mots, et voici son sens : 0 femme affligée, à qui un amour infortuné fait éprouver maintenant jusqu'où peut aller la tendresse et la compassion d'une mère! cette même affection maternelle, qui se réveille si vivement en votre âme pour moi, ayez-la pour Jean, mon disciple et mon bien-aimé : ayez-la pour tous mes fidèles, que je
» Joan. xix, 2G.
vous recommande en sa personne, parce qu'ils sont tous mes disciples et mes bien-aimés. Ce sont ces paroles, mes sœurs, qui imprimèrent au cœur de Marie une tendresse de mère pour tous les fidèles, comme pour ses véritables enfants : car est-il rien de plus efficace sur le cœur de la sainte Vierge, que les paroles de Jésus mourant?
Doutez-vous après cela, chrétiens, quels sont les enfants de la sainte Vierge ? qui ne voit que ses véritables enfants sont ceux qu'elle trouve au pied de la croix avec Jésus- Christ crucifié? Et qui sont ceux-là? Ce sont ceux qui mortifient en eux le vieil homme, qui crucifient le péché et ses convoitises par l'exercice de la pénitence. 'Voulezvous être enfants de Marie, prenez sur vous la croix de Jésus ; c'est ce que vous avez déjà commencé lorsque vous avez renoncé au monde : mais persévérez dans votre vocation, retranchez tous les jours les mauvais désirs : et puisque vous avez méprisé le monde, qu'aucune partie de sa pompe ne soit capable de vous attirer, que le souvenir de ses vanités n'excite que du mépris en vos cœurs. Ainsi, mes sœurs, vous vous rendrez dignes du glorieux et divin emploi que la charité vous impose, de travailler au salut des âmes. Il les faut gagner par les mêmes voies que Jésus-Christ se les est acquises, par l'humiliation et par la bassesse, par la pauvreté et par les souffrances, par toutes sortes de contradictions. Voyez la bienheureuse Marie ; elle engendre les fidèles parmi ses douleurs : de sorte qu'en méditant aujourd'hui la nativité de la sainte Vierge, songez que si elle doit être mère des fidèles, c'est par les afflictions et par les douleurs qu'elle les doit engendrer à Dieu ; et croyez que, travaillant au salut des âmes, c'est la mortification et la pénitence qui rendront vos soins fructueux.
Et vous, ô pécheurs mes semblables, venez au berceau de Marie implorer le secours de cette Princesse; invoquer, •
d'un cœur contrit et humilié, une mère si charitable! Mais si vous avez dessein clc lui plaire, prenez sur vous la croix de Jésus ; n'écoutez plus le monde qui vous avait précipités dans l'abîme, ni ses charmes qui vous avaient abusés. Déplorez vos erreurs passées ; et qu'une douleur chrétienne efface les fautes que vous ont fait faire tant de complaisances mondaines. Si l'innocence a sa couronne, la pénitence a aussi la sienne. Jésus est venu chercher les pécheurs; et Marie, tout innocente qu'elle est, leur doit la plus grande partie de sa gloire; puisqu'elle n'aurait pas été la mère d'un Dieu, si le désir de délivrer les pécheurs n'avait invité sa miséricorde à se revêtir d'une chair mortelle. S'il reste encore quelque dureté, que les larmes de cet enfant ramollissent.
TROISIEME SERMON
TOUR [.A FETE
Marie, combien heureuse d'être mère de son Sauveur. Amour dont elle a été transportée pour lui. A quel degré de gloire elle doit être élevée dans le ciel . Quels étaient les sentiments de Jésus pour elle. Liaison étroite qu'elle a avec nous par sa qualité de Mère des fidèles. Erreur de la plupart de ceux qui se croient ses dévots. Qui sont ceux qu'elle admet au nombre de ses enfants.
Quis, putas, pueriste erit ?
Quel pensez-vous que sera cet enfant ? Luc. i, G6.
Avant la naissance du Sauveur Jésus, tout ce qu'il y avait de gens de bien sur la terre, qui vivaient attendant la rédemption d'Israël, ne faisaient autre chose que soupirer après sa venue; et par des vœux ardents pressaient le Père éternel d'envoyer bientôt à son peuple son unique libérateur : que si parmi leurs désirs il leur paraissait quelque signe que ce temps bienheureux approchât, il n'est pas croyable avec combien de transports toutes les puissances de leurs âmes éclataient en actions de grâces. Si donc ils eussent appris à la naissance de la sainte Yierge qu'elle devait être sa mère, combien l'auraient-ils em-
• Prêché ù Metz, avant 1GSG, devant le maréchal de Scliomberg. Voy. Çandar, Dvs^uet orateur, p. 42 et suiv.
brassée, et quel aurait été l'excès de leur ravissement, dans l'espérance qu'ils auraient conçue d'être présents à ce jour si beau, auquel le Désiré des nations commencerait à. paraître au monde. Ainsi ces peuples aveugles, qui, pour être trop passionnés admirateurs de cette lumière qui nous éclaire, défèrent des honneurs divins au soleil qui en est le père, commencent à se réjouir sitôt qu'ils découvrent au ciel son avant-courrière l'aurore. C'est pourquoi, ù heureuse Marie, nous qui leur avons succédé, nous prenons part à leurs sentiments : mus d'un pieux respect pour celui qui vous a choisie, nous venons honorer votre lumière naissante, et couronner votre berceau; non certes de lis et de roses, mais de ces fleurs sacrées que le Saint- Esprit fait éclore; je veux dire, de saints désirs et de sincères louanges.
Monseigneur, c'est la seule chose que vous entendrez de moi aujourd'hui. L'histoire parlera assez de vos grandes et illustres journées, de vos sièges si mémorables, de vos fameuses expéditions, et de toute la suite de vos actions immortelles. Pour moi, je vous l'avoue, Monseigneur,' si j'avais à louer quelque chose, je parlerais bien plutôt de cette piété véritable, qui vous fait humblement déposer au pied des autels cet air majestueux, et cette pompe qui vous environne. Je louerais hautement la sagesse de votre choix, qui vous a fait souhaiter d'avoir dans votre maison l'exemple d'une vertu si rare, par lequel nous pouvons convaincre les esprits les plus libertins, qu'on peut conserver l'innocence parmi les plus grandes faveurs de la cour ; et dans une prudente conduite, une simplicité chrétienne. Je dirais de plus, Monseigneur, que votre généreuse bonté vous a gagné pour jamais l'affection de ces peuples; et si peu que je voulusse m'étendre sur ce sujet, je le verrais confirmé par des acclamations publiques. Mais encore qu'il soit vrai que l'on vous puisse louer, vous
et ce'te incomparable duchesse, sans aucun soupçon de flatterie; en la place où je suis, il faut que j'en évite jusqu'à la moindre apparence. Je sais que je dois ce discours, et vous vos attentions, à la très-heureuse Marie. Ce n'est donc plus à vous que je parle, sinon pour vous conjurer, Monseigneur, de joindre vos prières aux miennes et à celles de tout ce peuple : afin qu'il plaise à Dieu m'envoyer son Saint-Esprit par l'intercession de sa sainte épouse, que nous allons saluer par les paroles de l'ange : Ave.
Pour procéder avec ordre, réduisons tout cet entretien à quelques chefs principaux. Je dis, ô aimable Marie, que vous serez à jamais bienheureuse d'être mère de mon Sauveur : car, étant mère de Jésus-Christ, vous aurez pour lui une affection sans égale ; ce sera votre premier avantage. Aussi vous aimera- t-il d'un amour qui ne souffrira point de comparaison ; c'est votre seconde prérogative. Cette sainte société que vous aurez avec lui, vous unira pour jamais très-étroitement à son Père; voilà votre troisième excellence. Enfin, dans cette union avec le Père éternel, vous deviendrez la mère des fidèles qui sont ses enfants, et les frères de votre fils; c'est par ce dernier privilège que j'achèverai ce discours.
Je vous vois surpris, ce me semble : peut-être que vous jugez que ce sujet est trop vaste, et que mon discours sera trop long, ou du moins embarrassé d'une matière si ample ; et toutefois il n'en sera pas ainsi, moyennant l'assistance divine. Nous avancerons pas à pas pour ne point confondre les choses, établissant par des raisons convaincantes la dignité de Marie sur sa maternité glorieuse : et encore que je reconnaisse que ces vérités sont très-hautes, je ne désespère pas de les déduire aujourd'hui avec une méthode facile. J'avoue que c'est me promettre beaucoup ; et à Dieu ne plaise, fidèles, que je l'attende de mes
propres forces : j'espère que ce grand Dieu, qui inspire qui il lui plaît, me donnera la grâce aujourd'hui de glorifier son saint nom en la personne de la sainte Vierge. Le père s'intéressera pour sa fille bien-aimée; le fds pour sa chère mère ; le Saint-Esprit pour sa chaste épouse. Animé d'une si belle espérance, que puis-je craindre dans celte entreprise? J'entre donc en matière avec confiance; chrétiens, rendez-vous attentifs.
PREMIER POINT
Je dis donc avant toutes choses qu'il n'y eut jamais mère qui chérît son fils avec une telle tendresse que faisait Marie ; je dis qu'il n'y eut jamais fils qui chérît sa mère avec une affection si puissante que faisait Jésus. J'en tire la preuve des choses les plus connues. Interrogez une mère d'où vient que souvent en la présence de son fils elle fait paraître une émotion si visible ; elle vous répondra que le sang ne se peut démentir, que son fils c'est sa chair et son sang, que c'est là ce qui émeut ses entrailles et cause ces tendres mouvements à son cœur, l'Apôtre même ayant dit que « personne ne peut haïr sa chair : » Nemo enim unquam carnem suam odio habuit l . Que si ce que je viens de dire est véritable des autres mères, il l'est encore beaucoup plus de la sainte Vierge, parce qu'ayant conçu de la vertu du Très-Haut, elle seule a fourni toute la matière dont la sainte chair du Sauveur a été formée. Et de là je tire une autre considération.
Ne vous semble-t-il pas, chrétiens, que la nature a distribué avec quelqife sorte d'égalité l'amour des enfants entre le père et la mère? C'est pourquoi elle donne ordinairement au père une affection plus forte, et imprime dans le cœur de la mère je ne sais quelle inclination plus
* Ephes. v, 59.
sensible. Et ne serait-ce point peut-ôtre pour cette raison que quand l'un des deux a été enlevé par la mort, l'autre se sent obligé par un sentiment naturel à redoubler ses affections et ses soins? Cela, ce me semble, est dans l'usage commun de la vie humaine ; si bien que la très-pure Marie n'ayant à partager avec aucun homme ce tendre et violent amour qu'elle avait pour son Fils Jésus, vous ne sauriez assez vous imaginer jusqu'à quel point elle en était transportée, et combien elle y ressentait de douceurs. Ceci toutefois n'est encore qu'un commencement de ce que j'ai à vous dire.
Certes il est véritable que l'amour des enfants est si naturel, qu'il faut avoir dépouillé tout sentiment d'humanité pour ne l'avoir pas. Vous m'avouerez néanmoins qu'il s'y mêle quelquefois certaines circonstances qui portent l'amour des parents à l'extrémité. Par exemple, notre père Abraham n'avait jamais cru avoir des enfants de Sara; elle était stérile, ils étaient tous deux dans un âge décrépit et caduc ; Dieu ne laisse pas de les visiter et leur donne un fils. Sans doute cette rencontre. fit qu'Abraham le tenait plus cher sans comparaison. 11 le considérait, non tant comme son fils que comme le « Fils de la promesse » divine, promissionis fïlius l , que sa foi lui avait obtenu du Ciel lorsqu'il y pensait le moins. Aussi voyons-nous qu'on l'appelle Isaac, c'est-à-dire Ris 2, parce que venant en un temps où ses parents ne l'espéraient plus, il devait être après cela toutes leurs délices. Et qui ne sait que Joseph et Benjamin étaient les bien-aimés et toute la joie de Jacob, à cause, qu'il les avait eus dans son extrême vieillesse d'une femme que la main de Dieu avait rendue féconde sur le déclin de sa vie? Par où il paraît que la manière dont on a les enfants, quand elle est surprenante ou mi-
I Rom. i\, 9. s Gencs. xxi, 6.
raculeuse, les rend de beaucoup plus aimables. Ici, chrétiens, quels discours assez ardents pourraient vous dépeindre les saintes affections de Marie? Toutes les fois qu'elle regardait ce cher Fils: 0 Dieu ! disait-elle, mon Fils, comment est-ce que vous êtes mon Fils ! Qui l'aurait jamais pu croire, que je dusse demeurer vierge et avoir un Fils si aimable ? Quelle main vous a formé dans mes entrailles? Comment y êtes-vous entré, comment en êtes-vous sorti, sans laisser de façon ni d'autre aucun vestige de votre passage ? Je vous laisse à considérer jusqu'à quel point elle s'estimait bienheureuse, et quels devaient être ses transports dans ces ravissantes pensées. Car vous remarquerez, s'il vous plaît, qu'il n'3r eut jamais vierge qui aimât sa virginité avec un sentiment si délicat. Vous verrez tout à l'heure où va cette réflexion.
C'est peu de vous dire qu'elle était à l'épreuve de toutes les promesses des hommes; j'ose encore avancer qu'elle était à l'épreuve même des promesses de Dieu. Cela vous paraît étrange sans doute; mais il n'y a qu'à regarder l'histoire de l'Évangile. Gabriel aborde Marie et lui annonce qu'elle concevra dans ses entrailles le Fils du Très-Haut1, le Roi et le Restaurateur d'Israël. Yoilà d'admirables promesses. Qui pourrait s'imaginer qu'une femme dût être troublée d'une si heureuse nouvelle, et quelle vierge n'oublierait pas le soin de sa pureté dans une si belle espérance? Il n'en est pas ainsi de Marie. Au contraire elle y forme des difficultés. « Comment se peut-il faire, dit-elle -, que « je conçoive ce Fils dont vous me parlez, moi qui ai ré- « solu de ne connaître aucun homme? » Comme si elle eût dit : Ce m'est beaucoup d'honneur, à la vérité, d'être mère du Messie ; mais si je le suis, que deviendra ma virginité? Apprenez, apprenez, chrétiens, à l'exemple delà
i Luc. i, 31, 32.
2 Luc. i, 34.
sainte Vierge, l'estime que vous devez faire de la pureté. Hélas ! que nous faisons ordinairement peu de cas d'un si beau trésor ! Le plus souvent parmi nous on l'abandonne au premier venu, et qui le demande l'emporte. Et voici que l'on fait à Marie les plus magnifiques promesses qui puissent jamais être faites à une créature, et c'est un ange qui les lui fait de la part de Dieu, remarquez toutes ces' circonstances; elle craint toutefois, ellebésite; elle est prête à dire que la chose ne se peut faire, parce qu'il lui semble que sa virginité est intéressée dans cette proposition : tant sa pureté lui est précieuse. Quand donc elle vit le miracle de son enfantement, ô mon Sauveur ! quelles étaient ses joies, etquelles ses affections !Ce fut alors qu'elle s'estima véritablement bénite entre toutes les femmes, parce qu'elle seule avait évité toutes les malédictions de son sexe. Elle avait évité la malédiction des stériles par sa fécondité bienheureuse; elle avait évité la malédiction des mères, parce qu'elle avait enfanté sans douleur, comme elle avait conçu sans corruption. Avec quel ravissement embrassait-elle son Fils, le plus aimable des iils, et en cela plus aimable qu'elle le reconnaissait pour son Fils sans que son intégrité en fût offensée?
Les saints Pères ont assuré l qu'un coeur virginal est la matière laplus propre à être embrasée de l'amour de notre Sauveur : cela est certain, chrétiens, et ils l'ont tiré de saint Paul. Quel devait donc être l'amour de la sainte Yierge? Elle savait bien que c'était particulièrement à cause de sa pureté que Dieu l'avait destinée à son Fils unique; cela même, n'en doutez pas, cela même lui faisait aimer sa virginité beaucoup davantage; et d'autre part l'amour qu'elle avait pour sa sainte virginité, lui faisait trouver mille douceurs dans les embrassements de son Fils qui la lui avait si soigneusement conservée. Elle considé-
1 S. Bernard, serin, xxix in Cantic. n. 8.
rait Jésus-Christ comme une fleur que son intégrité avait poussée ; et dans ce sentiment elle lui donnait des baisers plus que d'une mère, parce que c'étaient des baisers d'une mère vierge. Voulez-vous quelque chose de plus pour comprendre l'excès de son saint amour, voici une dernière considération que je vous propose, tirée des mêmes principes.
L'antiquité nous rapporte 1 qu'une reine des Amazones souhaita passionnément d'avoir un fils de la race d'Alexandre ; mais laissons ces histoires profanes, et cherchons plutôt des exemples dans l'Histoire sainte. Nous disionstout à l'heure que le patriarche Jacob préférait Joseph à tous ses autres enfants. Outre la raison que nous en avons apportée, il y en a encore une autre qui le touchait fort, c'est qu'il l'avait eu de Rachel qui était sa bien-aimée : cela le touchait au vif. Et saint Jean Chrysostome nous rapportant, dans le premier livre du Sacerdoce, les paroles caressantes et affectueuses dont sa mère l'entretenait, remarque ce discours entre beaucoup d'autres : « Je ne pouvais, disait-elle, ô mon fils, me lasser de vous regarder, parce qu'il me semblait voir sur votre visage une image vivante de feu mon mari2 . » Que veux-je dire par tous ces exemples? Je prétends faire voir qu'une des choses qui augmente autant l'affection envers les enfants, c'est quand on considère la personne dont on les a eus, et cela est bien naturel. Demandez maintenant à Marie de qui elle a eu ce cher Fils. Vient-il d'une race mortelle? A-t-ilpas fallu qu'elle fût couverte de la vertu du Très-Haut? Est-ce pas le Saint-Esprit qui l'a remplie d'un germe céleste parmi les délices de ses chastes embrassements, et qui se coulant sur son corps très-pur d'une manière ineffable, y a formé celui qui devait être la consolation d'Israël et l'attente
1 Quint. Curt. lib. vi.
2 De Sacerd. lib. j, n. 5.
des nations? C'est pourquoi l'admirable saint Grégoire dépeint en ces termes la conception du Sauveur : Lorsque le doigt de Dieu composait la chair de son Fils du sang le plus pur de Marie, « la concupiscence, dit-il, n'osant « approcher, regardait de loin avec élonnement un spec- « tacle si nouveau, et la nature s'arrêta toute surprise de « voir son Seigneur et son Maître dont la seule vertu agis- « sait sur cette chair virginale : » Stetit natura contra et concupiscentia longe Dominum nafurœ intuentes in corpore mirabiliter operantem *.
Et n'est-ce pas ce que la Vierge elle-même chante avec une telle allégresse dans ces paroles de son cantique : Fecit mihi magna qui potens est - : « Le Tout-Puissant m'a fait de « grandes choses? » Et que vous a-t-il fait, ô Marie? Certes elle ne peut nous le dire ; seulement elle s'écrie toute transportée qu'il lui a fait de grandes choses : Fecit mihi magna qui potens est. C'est qu'elle se sentait enceinte du Saint-Esprit. Elle voyait qu'elle avait un Fils qui était d'une race divine ; elle ne savait comment faire, ni pour célébrer la munificence divine, ni pour témoigner assez son ravissement d'avoir conçu un Fils qui n'eût point d'autre Père que Dieu. Que si elle ne peut elle-même nous exprimer ses transports, qui suis-je, chrétiens, pour vous décrire ici la tendresse extrême et l'impétuosité de son amour maternel, qui était enflammé par des considérations si pressantes? Que les autres mères mettent si haut qu'il leur plaira cette inclination si naturelle qu'elles ressentent pour leurs enfants ; je crois que tout ce qu'elles en disent est très-véritable, et nous en voyons des effets qui passent de bien loin tout ce que l'on pourrait s'en imaginer. Mais je soutiens, et je vous prie de considérer cette
1 Serm. n in Annunt. B. Virgin. Marias, in ter Oper. S. Greg. Thaumat.
* Luc, 1, 49.
vérité, que l'affection d'une bonne mère n'a pas tant d'avantage par-dessus les amitiés ordinaires, que l'amour de Marie surpasse celui de toutes les autres mères. Pour quelle raison ? C'est parce qu'étant mère d'une façon toute miraculeuse et avec des circonstances tout à fait extraordinaires, son amour doit être d'un rang tout particulier ; et comme l'on dit, et je pense qu'il est véritable, qu'il faudrait avoir le cœur d'une mère pour bien concevoir quelle est l'affection d'une mère ; je dis tout de même qu'il faudrait avoir le cœur de la sainte Vierge pour bien concevojr l'amour de la sainte Vierge l.
Dites-moi, je vous prie, chrétiens, après les choses que vous avez ouïes, quelle opinion avez-vous de cet aimable enfant qui vient de naître? quel sera-t-il à votre avis dans le progrès de son âge? Quis, putas, puer iste erit? Pour moi, je ne puis que je ne m'écrie : 0 fille mille et mille fois bienheureuse d'être prédestinée à un amour si excessif pour celui qui seul mérite nos affections !
Vous n'ignorez pas que l'amour du Seigneur Jésus, c'est le plus beau présent dont Dieu honore les saints. Dès le commencement des siècles, il était, bien qu'absent, les délices des patriarches. Abraham, Isaac et Jacob ne pouvaient presque modérer leur joie, quand seulement ils songeaient qu'un jour il naîtrait de leur race. Vous donc, ô heureuse Marie, vous qui le verrez sortir de vos bénites entrailles ; vous qui le contemplerez sommeillant entre vos bras, ou attaché à vos chastes mamelles, comment n'en serez-vous point transportée? En suçant votre lait •virginal, ne coulera-t-il pas en votre âme l'ambroisie de son saint amour? et quand il commencera de vous appeler sa mère d'une parole encore bégayante ; et quand vous
1 Ces premiers alinéas du premier point sont empruntés à un sermon pour le vendredi de la Passion, sur la Coynpassio7i de la sainte Vierge. Voy. t. ni, p. C53-G59.
l'entendrez payer à Dieu son Père le tribut des premières louanges, sitôt que sa langue enfantine se sera un peu dénouée; et quand vous le verrez dans le particulier de votre maison, souple et obéissant à vos ordres, combien grandes seront vos ardeurs !
Mais disons encore qu'une des plus grandes grâces de Dieu, c'est de penser souvent au Sauveur. Oui, certes, il le faut reconnaître, son nom est un miel à la bouche ; c'est une lumière à nos yeux, c'est une flamme à nos cœurs i : il y a je ne sais quelle grâce, que Dieu a répandue et dans toutes ses paroles et dans toutes ses actions ; y penser, c'est la vie éternelle. Pensez-y souvent, ô fidèles; sans doute vous y trouverez une consolation incroyable. C'était toute la douceur de Marie : nous voyons dans les Évangiles que tout ce que lui disait son fils, tout ce qu'on lui disait de son fils, elle le conservait, elle le repassait mille et mille fois en son cœur : Maria autem conservabat omnia mrba hœc in corde sno 2. Il tenait si fort à son âme, qu'aucune force ni violence n'était capable de l'en distraire : car il eût fallu lui tirer de ses veines jusqu'à la dernière goutte de ce sang maternel, qui ne cessait de lui parler de son fils. Comme on voit que les mères prennent une part tout extraordinaire à toutes les actions de leurs fils, [ainsi Marie prenait le plus vif intérêt à tout ce qui regardait son cher fils.] Quelle admiration de sa vie! quels charmes dans ses paroles, quelle douleur dans sa passion ! quel sentiment de sa charité ! quel contentement de sa gloire ! et après qu'il fut retourné à son père, quelle impatience de le rejoindre !
Le docte saint Thomas, traitant de l'inégalité qui est entre les bienheureux 3, dit que ceux-là jouiront plus
1 S. Bernard. Serm. xv in Cant. n° fi, t. i, col. 1311.
2 Luc. il, 19.
3 / part. Quœst. xn, Art. vi.
abondamment de la présence divine, qui l'auront en ce monde le plus ardemment désirée; parce que, comme-dit ce grand homme, la douceur de la jouissance va à proportion des désirs. Comme une flèche qui part d'un arc bandé avec plus de violence, prenant son vol au milieu des airs avec une plus grande roideur, entre aussi plus . profondément au but où elle est adressée ; de même l'âme fidèle pénétrera plus avant dans l'abîme de l'essence divine, le seul terme de ses espérances, quand elle s'y sera élancée par une plus grande impétuosité de désirs. Que si le grand apôtre saint Paul, frappé au vif en son âme de l'amour de Notre-Seigneur, brûle d'une telle impatience de l'aller embrasser en sa gloire, qu'il voudrait voir bientôt ruinée cette vieille masure du corps qui le sépare de Jésus- Christ : Cupio dissolvi et esse cum Christo l ; jugez des inquiétudes et des douces émotions que peut ressentir le cœur d'une mère. Le jeune Tobie, par une absence d'un an, perce celui de sa mère d'inconsolables douleurs 2 : quelle différence entre mon Sauveur et Tobie !
S'il est donc vrai, sainte enfant qui nous fournissez aujourd'hui un sujet de méditation si pieux; s'il est vrai que votre grandeur doive croître selon la mesure de vos désirs, quelle place assez auguste vous pourra-t-on trouver dans le ciel? ne faudra-t-il pas que vous passiez toutes les hiérarchies angéliques pour courir à notre Sauveur? C'est là qu'ayant laissé bien loin au-dessous de vous tous les ordres des prédestinés; tout éclatante de gloire, et attirant sur vous les regards de toute la cour céleste, vous irez prendre place près du trône de votre cher fils, pour jouir à jamais de ses plus secrètes faveurs. C'est là qu'étant charmée d'une ravissante douceur dans ses embrassemenlssi ardemment désirés, vous parlerez à son cœur avec une effica-
» Pliil. i,23.
2 Tcb. v, 23 et seqq.
cité merveilleuse. Eh ! quel autre que vous aura plus de pouvoir sur ce cœur, puisque vous y trouverez une si fidèle correspondance ; je veux dire l'amour filial qui sera d'intelligence avec l'amour maternel, qui s'avance pour le recevoir, et qui préviendra ses désirs?
Nous voilà tombés insensiblement sur l'amour dont le Fils de Dieu honore la sainte Vierge. Fidèles, que vous en dirai-je? si je n'ai pu dépeindre l'affection de la mère selon son mérite, je pourrai encore moins vous représenter celle du fils; parce que je suis assuré qu'autant que Notre- Seigneur surpasse la sainte Vierge en toute autre chose, d'autant est-il meilleur fils qu'elle était bonne mère. Mais en demeurerons-nous là, chrétiens ? cherchons, cherchons encore quelque puissante considération dans la doctrine des Évangiles ; c'est la seule qui touche les cœurs : une seule parole de l'Évangile a plus de pouvoir sur nos âmes, que toute la véhémence et toutes les inventions de l'éloquence profane. Disons donc, avec l'aide de Dieu, quelque chose de l'Évangile ; et qu'y pouvons-nous voir de plus beau, que ces admirables transports avec lesquels le Seigneur Jésus a aimé la nature humaine? Permettez-moi en ce lieu une briève digression : elle ne déplairapas à Marie, et ne sera pas inutileà votre instruction ni à mon sujet.
Certes, ce nous doit être une grande joie de voir que notre Sauveur n'a rien du tout dédaigné de ce qui était de l'homme : il a tout pris, excepté le péché; je dis tout jusqu'aux moindres choses, tout jusqu'aux plus grandes infirmités. Je ne le puis pardonner à ces hérétiques qui, ayant osé nier la vérité de sa chair, ont nié par conséquent que ses souffrances et ses passions fussent véritables. Ils se privaient eux-mêmes d'une douce consolation: au lieu que, reconnaissant que toutes ces choses sont effectives, quelque affliction qui me puisse arriver, je serai
toujours honoré de la compagnie de mon Maître. Si je souffre quelque nécessité, je me souviens de sa faim et de sa soif, et de son extrême indigence : si l'on fait tort à ma réputation, « il a été rassasié d'opprobres, » comme il est dit de lui l : si je me sens abattu par quelques infirmités, il en a souffert jusqu'à la mort : si je suis accablé d'ennuis, que je m'en aille au jardin des Olives; je le verrai dans la crainte, dans la tristesse, dans une telle consternation, qu'il sue sang et eau dans la seule appréhension de son supplice. Je n'ai jamais ouï dire que cet accident fût arrivé à d'autres personnes qu'à lui ; ce qui me fait dire que jamais homme n'a eu les passions ni si tendres, ni si délicates, ni si fortes que mon Sauveur, bien qu'elles aient toujours été extrêmement modérées: parce qu'elles étaient parfaitement soumises à la volonté de son •Père.
Mais de là, me direz-vous, que s'ensuit-il pour le sujet que nous traitons? C'est ce qu'il m'est aisé de vous faire voir. Quoi donc, notre maître se sera si franchement revêtu de ces sentiments de faiblesse qui semblaient en quelque façon être indignes de sa personne ; ces langueurs extrêmes, ces vives appréhensions, il les aura prises si pures, si entières, si sincères : et que sera-ce après cela de l'affection envers les parents; étant très-certain que dans la nature même il n'y a rien de plus naturel, de plus équitable, de plus nécessaire, particulièrement à l'égard d'une mère telle qu'était l'heureuse Marie: car, enfin, elle était la seule en ce monde à qui il eût obligation de la vie ; et j'ose dire de plus qu'eiî recevant d'elle la vie il lui est redevable et d'une partie de sa gloire, et même en quelque façon de la pureté de sa chair : de sorte que cet avantage, qui ne peut convenir à aucune autre mère qu'à
1 Threiv. m, 3u.
celle dont nous parlons, l'obligeait d'aulant plus à redoubler ses affections !
Et n'appréhendez pas, chrétiens, que je veuille déroger à la grandeur de mon Maître par cette proposition, qui n'en est pas moins véritable; bien qu'elle paraisse peutêtre un peu extraordinaire, du moins au premier abord : mais je prétends l'établir sur une doctrine si indubitable de l'admirable saint Augustin, que les esprits les plus contentieux seront contraints d'en demeurer d'accord. Ce grand homme considérant que la concupiscence se mêle dans toutes les générations ordinaires, ce qui n'est que trop véritable pour notre malheur, en tire cette conséquence : que cette maudite concupiscence, qui corrompt tout ce qu'elle touche, infecte tellement la matière qui se ramasse pour former nos corps, que la chair qui en est composée en contracte aussi une corruption nécessaire. C'est pourquoi dans la résurrection, où nos corps seront tout nouveaux, c'est-à-dire, tout éclatants et tout purs, ils renaîtront, non de la volonté de l'homme ni de la volonté de la chair, mais du souffle de l'Esprit de Dieu, qui prendra plaisir de les animer quand ils auront laissé à la terre les ordures de leur première génération. Or, comme ce n'est pas ici le lieu d'éclaircir cette vérité, je me contenterai de vous dire, comme pour une preuve infaillible, que c'est la doctrine de saint Augustin, que vous trouverez merveilleusement expliquée en mille beaux endroits de ses excellents écrits, particulièrement dans ses savants livres contre Julien.
Gela étant ainsi, remarquez exactement, s'il vous plaît, ce que j'infère de cette doctrine. Je dis que si ce commerce ordinaire, parce qu'il a quelque chose d'impur, fait passer en nos corps un mélange d'impureté ; nous pouvons assurer, au contraire, que le fruit d'une chair virginale tirera d'une racine si pure une pureté merveil-
leuse. Cette conséquence est certaine, et c'est une doctrine constante que le saint évoque Augustin a prise dans les Écritures1: et d'autant que le corps du Sauveur, je vous prie, suivez sa pensée ; d'autant, dis-je, que le corps du Sauveur devait être plus pur que les rayons du soleil, de là vient, dit ce grand personnage, qu'il s'est choisi dès l'éternité une mère vierge, afin qu'elle l'engendrât sans aucune concupiscence par la seule vertu de la foi : Ideo virginem matrem, pia fuie sanctum germcn in se fteri promerentem, de qua crearetur elegit. Car il était bienséant que la sainte chair du Sauveur fût, pour ainsi dire, embellie de toute la pureté d'un sang virginal, afin qu'elle fût digne d'être unie au Verbe divin, et d'être présentée au Père éternel, comme une victime vivante pour l'expiation de nos fautes : tellement que la pureté qui est dans la chair de Jésus, est dérivée en partie de cette pureté angélique que le Saint-Esprit coula dans le corps de la Vierge, lorsque, charmé de son intégrité inviolable, il la sanctifia par sa présence, et la consacra comme un temple vivant au Fils du Dieu vivant.
Faites maintenant avec moi cette réflexion, chrétiens. Mon Sauveur, c'est l'amant et le chaste époux des vierges : il se glorifie d'être appelé le Fils d'une Vierge ; il veut absolument qu'on lui amène les vierges, il les a toujours en sa compagnie, elles suivent cet Agneau sans tache partout où il va : que s'il aime si passionnément les vierges, dont il a purifié la chair par son sang ; quelle sera sa tendresse pour cette Vierge incomparable qu'il a élue dès l'éternité, pour en tirer la pureté de sa chair et de son sang 2 ?
i De Pecc. merit. 11b. n, n° 38, t. x, col. 61.
2 Ce passage, depuis ces mots : « Car ii était bienséant, etc. » est emprunté au sermon sur la compassion de la Sainte Vierge. Voy. t. m, p. GG1.
Après ces grands avantages qui sont préparés à Marie, ô Dieu, quel sera un jour cet enfant ? Qicis, putas, puer iste erit? Heureuse mille et mille fois d'aimer si fort le Sauveur, d'être sî fort aimée du Sauveur! aimer le Fils de Dieu, c'est une grâce que les hommes ne reçoivent que de luimême ; et parce que Marie est sa mère, et qu'une mère aime naturellement ses enfants : ce qui est grâce pour tous les autres, lui est comme passé en nature. D'autre part, être aimé du Fils de Dieu est une pure libéralité dont il daigne honorer les hommes ; et parce qu'il est fds de Marie, et qu'il n'y a point de fils qui ne soit obligé de chérir sa mère : ce qui est libéralité pour les autres, à l'égard de la sainte Vierge devient une obligation. S'il l'aime de cette sorte, il faudra par nécessité qu'il lui donne : il ne lui pourra donner autre chose que ses propres biens. Les biens du Fils de Dieu sont les vertus et les grâces ; c'est son sang innocent qui les fait inonder sur les hommes : et à quel autre pensez-vous qu'il donnerait plus de part à son sang, qu'à celle dont il a tiré tout son sang? Pour moi, il me semble que ce sang précieux prenait plaisir de ruisseler pour elle à gros bouillons sur la croix, sentant bien qu'en elle était la source de laquelle il était premièrement découlé. Bien plus, ne savonsnous pas que le Père éternel ne peut s'empêcher d'aimer tout ce qui touche de près à son Fils ? N'est-ce pas en sa personne que le ciel et la terre s'embrassent et se réconcilient? n'est-il pas le nœud éternel des affections de Dieu et des hommes? n'est-ce pas là toute notre gloire, et le seul fondement de nos espérances? Comment n'aimerat-il donc pas la très-heureuse Marie, qui vivra avec son Fils dans une société si parfaite? Tout cela semble établi sur des maximes inébranlables. Mais d'autant que quelquesuns pourraient se persuader que cette sainte société n'a point d'autres liens que ceux de la chair et du sang, met- V. 8
tons la dernière main à l'ouvrage que nous avons commencé : faisons voir en ce lieu, comme nous l'avons promis, avec quels avantages la sainte Vierge est entrée dans l'alliance du Père éternel par sa maternité glorieuse.
C'est ici le point le plus haut et le plus difficile de tout le discours d'aujourd'hui, pour lequel toutefois il ne sera pas besoin de beaucoup de paroles ; parce que nos raisonnements précédents en facilitent l'entrée, et que ce ne sera que comme une suite de nos premières considérations. Or, pour vous expliquer ma pensée, j'ai à vous proposer une doctrine sur laquelle il est nécessaire d'aller avec retenue, de peur de tomber dans l'erreur ; et plût à Dieu que je pusse la déduire aussi nettement qu'elle me semble solide. Voici donc de quelle façon je raisonne : cet amour de la Vierge, dont je vous parlais tout à l'heure, ne s'arrêtait pas à la seule humanité de son fils. Non, certes, il allait plus avant; et par l'humanité, comme par un moyen d'union, il passait à la nature divine, qui en est inséparable. C'est une haute théologie qu'il nous faut tâcher d'éclaircir par quelque chose de plus intelligible. N'est-il pas vrai qu'une bonne mère aime tout ce qui touche à la personne de son fils? J'ai déjà dit cela bien des fois, et je ne le recommence pas sans raison. Je sais bien qu'elle va quelquefois plus avant, qu'elle porte son amitié jusqu'à ses amis, et généralement, à toutes les choses qui lui appartiennent; mais particulièrement pour ce qui regarde la propre personne de son fils : vous savez qu'elle y est sensible au dernier point. Je vous demande maintenant, qu'était la divinité au fils de Marie: comment touchait-elle à sa personne? lui était-elle étrangère? Je ne veux point ici vous faire de questions extraordinaires ;
j'interpelle seulement votre foi : qu'elle me réponde. Vous dites tous les jours, en récitant le Symbole, que vous croyez en Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui est né de la "Vierge Marie : celui que vous reconnaissez pour le Fils de Dieu tout-puissant, et celui qui est né de la Vierge, sont-ce deux personnes? Sans doute ce n'est pas ainsi que vous l'entendez. C'est le même qui, étant Dieu et homme selon la nature divine, est le Fils de Dieu, et selon l'humanité le fils de Marie. C'est pourquoi nos saints Pères ont enseigné que la Vierge est mère de Dieu. C'est cette foi, chrétiens, qui a triomphé des blasphèmes de Nestorius, et qui jusqu'à la consommation des siècles fera trembler les démons. Si je dis après cela que la bienheureuse Marie aime son fils tout entier, quelqu'un de la compagnie pourra-t-il désavouer une vérité si plausible? Par conséquent, ce fils qu'elle chérissait tant, elle le chérissait comme un Homme-Dieu : et d'autant que ce mystère n'a rien de semblable sur la terre, je suis contraint dJélever bien haut mon esprit, pour avoir recours à un grand exemple, je veux dire, à l'exemple du Père éternel.
Depuis que l'humanité a été unie à la personne du Verbe, elle est devenue l'objet nécessaire des complaisances du Père. Ces vérités sont hautes, je l'avoue; mais comme ce sont des maximes fondamentales du christianisme, il est important qu'elles soient entendues de tous les fidèles ; et je ne veux rien avancer que je n'en allègue la preuve parles Écritures. Dites-moi, s'il vous plaît, chrétiens ; quand cette voix miraculeuse éclata sur le Thabor de la part de Dieu : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé dans « lequel je me suis plu1; » de qui pensez-vous que parlât le Père éternel? n'était-ce pas de ce Dieu revêtu de chair, qui paraissait tout resplendissant aux yeux des apôtres? Cela étant ainsi, vous voyez bien, par une déclaration si
1 Matth. xvn, 5.
authentique, qu'il étend son amour paternel jusqu'à l'humanité de son Fils ; et qu'ayant uni si étroitement la nature humaine avec la divine, il ne les veut plus séparer dans son affection. Aussi est-ce là, si nous l'entendons bien, tout le fondement de notre espérance, quand nous considérons que Jésus, qui est homme tout ainsi que nous, est reconnu et aimé de Dieu comme son Fils propre.
Ne vous offensez pas, si je dis qu'il y a quelque chose de pareil dans l'affection de la sainte Vierge, et que son amour embrasse tout ensemble la divinité et l'humanité de son fils, que la main puissante de Dieu a si bien unies: car Dieu, par un conseil admirable, ayant jugé à propos que la Vierge engendrât dans le temps celui qu'il engendre continuellement dans l'éternité, il l'a par ce moyen associée en quelque façon à sa génération éternelle. Fidèles, entendez ce mystère. C'est l'associer à sa génération, que de la faire mère d'un même Fils avec lui. Partant, puisqu'il l'a comme associée à sa génération éternelle, il était convenable qu'il coulât en même temps dans son sein quelque étincelle de cet amour infini qu'il a pour son Fils; cela est bien digne de sa sagesse. Comme sa providence dispose toute chose avec une justesse admirable, il fallait qu'il imprimât dans le cœur de la sainte Vierge une affection qui passât bien loin la nature, et qu'il allât jusqu'au dernier degré de la grâce, afin qu'elle eût pour son fils des sentiments dignes d'une mère de Dieu, et dignes d'un Homme-Dieu.
Après cela, ô Marie, quand j'aurais l'esprit d'un ange et de la plus sublime hiérarchie, mes conceptions seraient trop ravalées pour comprendre l'union très-parfaite du Père éternel avec vous. « Dieu a tant aimé le monde, dit «notre Sauveur *, qu'il lui a donné son Fils unique. » Et
1 Joan. ni, 1G.
SUR LA NATIVITE DE LA SAINTE VIERGE. d37
en effet, comme remarque l'Apôtre1, « nous donnant son « Fils, ne nous a-t-il pas donné toute sorte de biens avec a lui? » Que s'il nous a fait paraîlre une affection si sincère, parce qu'il nous l'a donné comme Maître et comme Sauveur; l'amour ineffable qu'il avait pour vous, lui a fait concevoir bien d'autres desseins en votre faveur. Il a ordonné qu'il fût à vous en la môme qualité qu'il lui appartient ; et pour établir avec vous une société éternelle, il a voulu que vous fussiez la mère de son Fils unique, et être le Père du vôtre. 0 prodige ! ô abîme de charité ! quel esprit ne se perdrait pas dans la considération de ces com plaisances incompréhensibles qu'il a eues pour vous, depuis que vous lui touchez de si près par ce commun Fils, le nœud inviolable de vôtre-sainte alliance, le gage de vos affections mutuelles, que vous vous êtes donné amoureusement l'un à l'autre : lui, plein d'une divinité impassible; vous, revêtue, pour lui obéir, d'une chair mortelle ?
Croissez donc, ô heureuse enfant, croissez à la bonne heure; que le ciel propice puisse faire tomber sur votre tête innocente les plus douces de ses influences 1 croissez, et puissent bientôt toutes les nations de la terre venir adorer votre fils ! puisse votre gloire être reconnue de tous les peuples du monde, auxquels votre enfantement donnera une paix éternelle ! Pour nous, mus d'un pieux respect pour celui qui vous a choisie, nous venons honorer votre lumière naissante, et jeter sur votre berceau non des roses et des lis, mais des bouquets sacrés de désirs ardents et de sincères louanges. Certes, je l'avoue, Vierge sainte, celles que je vous ai données sont beaucoup au-dessous de vos grandeurs, et beaucoup au-dessous de mes vœux; et toutefois je me sens ébloui d'avoir si longtemps contemplé, quoiqu'à travers tant de nuages, ce haut éclat qui vous environne: je suis contraint de baisser la vue.
1 Rom. vin, 32.
Mais comme nos faibles yeux éblouis des rayons du soleil dans l'ardeur de son midi, l'attendent quelquefois pour le regarder plus à leur aise lorsqu'il penche sur son couchant, dans lequel il semble à nos sens qu'il descende plus près de la terre: ainsi étant étonné, ô Vierge admirable, d'avoir osé vous considérer si longtemps dans cette qualité éminente de mère de Dieu, qui vous approche si près de la Majesté divine, et vous élève si fort au-dessus de nous ; il faut, pour me remettre, que je vous considère un moment dans la qualité de mère des fidèles, qui vous abaisse jusqu'à nous par une miséricordieuse condescendance, et vous fait, pour ainsi dire, descendre jusqu'à nos faiblesses, auxquelles vous compatissez avec une piété maternelle. Je ne m'éloignerai point des principes que j'ai posés ; mais il faut que je tâche d'en tirer quelques instructions. Achevons, chrétiens, achevons ; il est temps désormais de conclure.
Intercédez pour nous, ô sainte et bienheureuse Marie : car, comme dit votre dévot saint Bernard ', quel autre peut, plutôt que vous, parler au cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ? Vous y avez une fidèle correspondance, je veux dire, l'amour filial qui viendra accueillir l'amour maternel, et même qui préviendra ses désirs : et partant, que ne devons-nous point espérer de vos pieuses intercessions ?
Certes, fidèles, il n'est pas croyable quelle utilité il nous en revient, et c'est avec beaucoup de raison que l'Église, répandue par toute la terre, nous exhorte à nous mettre sous sa protection spéciale. Mais toutefois je ne craindrai point de vous dire que plusieurs se trompent dans la dévotion de la Vierge : plusieurs croient lui être dévols, qui ne le sont pas: plusieurs l'appellent mère, qu'elle ne reconnaît pas pour enfants : plusieurs implorent
i Ad B. Virg. Serra. Panegyr. n° 7, int. Op. S. Bern. t. n, cal. G90.
son assistance, à qui cette Tierce très-pure n'accorde pas le secours de ses prières. Apprenez donc, chrétiens, apprenez quelle est la vraie dévotion pour la sainte Vierge; de peur que, ne l'ayant pas comme il faut, vous ne perdiez toute l'utilité d'une chose qui pourrait vous être fructueuse.
Quand l'Église invite tous ses enfants à se recommander aux prières des saints qui régnent avec Jésus-Christ, elle considère, sans doute, que nous en retirons divers avantages très-importants. Mais je ne craindrai point de vous assurer que le plus grand de tous, c'est qu'en honorant leurs vertus, cette pieuse commémoration nous enflamme à imiter l'exemple de leur bonne vie : autrement, c'est en vain, chrétiens, que nous choisirions pour patrons ceux dont nous ne voulons pas être les imitateurs. « Il faut, « dit saint Augustin, qu'ils trouvent en nous quelques « traces de leurs vertus, pour qu'ils daignent s'intéresser « pour nous auprès du Seigneur : » Debent enim in nobis aliquid recognoscere de suis virtutibvs, ut pro nobis dignentur Domino supplicare l : de sorte que c'est une prétention ridicule, de croire que la très-sainte mère de Dieu admette au nombre de ses enfants ceux qui ne tâchent pas de se conformer à ce beau et admirable exemplaire.
Et qu'imiterons-nous particulièrement de la sainte Vierge, si ce n'est cet amour si fort et si tendre, qu'elle a eu pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est, comme vous avez vu, la plus vive source des excellences et des perfections de Marie? d'ailleurs, que pouvons-nous faire qui lui plaise plus, que d'attacher toutes nos affections à celui qui a été et sera éternellement toutes ses délices? enfin qu'y a-t-il qui nous soit ni plus nécessaire, ni plus honorable, ni plus doux et plus agréable que cet amour? quelle plus grande nécessité, que d'aimer celui dont il est
1 Serm. de Symbolo, cap. xm ; in Append. t. VI, col. 2S2.
écrit: « Si quelqu'un n'aime pas Notre-Seigneur Jésusci Christ, qu'il soit analhème1 ? » Et quel plus grand honneur, que d'aimer un Dieu? et quelle plus ravissante douceur, que d'aimer uniquement un Dieu-homme ?
Certes, fidèles, rien n'est plus vrai : Dieu est infiniment aimable en lui-même : mais quand je considère ce Dieu fait homme, je me perds; et je ne sais plus ni que dire ni que penser ; et je conçois, ce me semble, sensiblement que je suis la plus méchante, la plus déloyale, la plus ingrate, la plus méprisable des créatures, si je ne l'aime par-dessus toutes choses. Car qu'est-ce, fidèles, que ce Dieu Jésus? qu'est-ce autre chose qu'un Dieu nous cherchant, un Dieu se familiarisant avec nous, un Dieu brûlant d'amour pour nous, un Dieu se donnant à nous tout entier, et qui, se donnant à nous tout entier, pour toute récompense ne veut que nous ? Ingrat mille et mille fois qui ne l'aime pas : malheureux et infiniment malheureux qui ne l'aime pas, et qui ne comprend pas combien doux est cet amour aux âmes pieuses. Fidèles, nous devrions être honteux de ce que le seul nom de Jésus n'échauffe pas incontinent nos esprits, de ce qu'il n'attendrit pas nos affections.
Donc si vous voulez plaire à Marie, faites tout pour Jésus ; vivez en Jésus, vivez de Jésus : c'est l'unique moyen de gagner le cœur de cetle bonne mère, si vous imitez son affection. Elle est mère de Jésus-Christ; nous sommes ses membres : elle a conçu la chair de Jésus ; nous la recevons : son sang est coulé dans nos veines par les sacrements ; nous en sommes lavés et nourris : et Jésus lui-même, comme on lui disait : « Votre mère et vos frères vous « cherchent, » étend ses mains à ses disciples, disant : « Voilà manière, voilà mes frères; et celui qui fait la a volonté de mon Père céleste, celui-là est mon frère, et « ma sœur, et ma mère 2. » 0 douces et ravissantes pa-
1 I. Cor. xv, 22. —s Marc, m, 32, 33, 3i, 35.
rôles, les fidèles sont ses frères! ce n'est pas assez; ils sont ses frères et ses sœurs : c'est trop peu, ils sont ses frères, ses sœurs et sa mère. Non, mes frères, notre Sauveur nous aime si fort, qu'il ne refuse avec nous aucun titre d'affinité, ni aucun degré d'alliance : il nous donne quel nom il nous plaît ; nous lui touchons de si près qu'il nous plaît, pourvu que nous fassions la volonté de son Père céleste. Et quelle est la volonté du Père céleste, sinon que nous aimions son bien-aimé? « Celui-ci, dit-il l, est mon Fils bien-aimé « dans lequel je me suis plu dès l'éternité. » Tout lui plaît en Jésus, et rien ne lui plaît qu'en Jésus, et il ne reconnaît pas pour siens ceux qui ne consacrent pas leur cœur à Jésus.
Ah ! ce que je vous demande, fidèles, le faisons-nous? Notre Sauveur a dit : « Si quelqu'un veut me suivre, qu'il « renonce à soi-même 2. » Qui de nous a renoncé à soimême? « Tous cherchent leurs propres intérêts, et non « ceux de Jésus-Christ : » Omnes quœ sua sunt quœrunt, non quœ Jesu Christiz. Avez-vous jamais bien compris quel ouvrage c'est, et de quelle difficulté, que de renoncer à soi-même? Vous avez, dites-vous, quitté les mauvaises inclinations aux plaisirs mortels : Dieu vous en fasse la grâce par sa bonté ! Mais une injure vous est demeurée sur le cœur ; vous en poursuivez la vengeance : vous n'avez point renoncé à vous-même. Mais j'ai surmonté ce mauvais désir; c'est tout ce que Jésus-Christ demande de moi. Nullement, ne vous y trompez pas; ce n'est pas assez : recherchez les secrets de vos consciences ; peut-être que l'avarice, peut-être que ce poison subtil de la vaine gloire, peut-être qu'un certain repos de la vie, un vain désir de plaire au monde, et cette inclination si naturelle aux
1 Matth. m, 1T.
2 Ibid., xvi, 24.
3 Philipp, ii, 21.
hommes de s'élever toujours au-dessus des autres, ou quelque autre affection pareille rogne en vous. Si cela est ainsi, vous n'avez point renoncé à vous-mêmes. Bref, considérez, chrétiens, nous sommes au milieu d'une infinité d'objets qui nous sollicitent sans cesse : tant qu'il y a une fibre de notre cœur qui est attachée aux choses mortelles, nous n'avons point renoncé à nous-mêmes; et par conséquent nous ne suivons pas celui qui a dit : « Si quel- (i qu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même. » Et si nous ne le suivons pas, où en sommes-nous?
Qui est donc celui, direz-vous, qui a vraiment renoncé à soi-même? Celui qui méprise le siècle présent, qui ne craint rien tant que de s'y plaire, qui regarde cette vie comme un exil ; « qui use des biens qu'elle nous présente « comme n'en usant pas, considérant sans cesse que la « figure de ce monde passe l ; » qui soupire après Jésus- Christ, qui croit n'avoir aucun vrai bien ni aucun repos, jusqu'à ce qu'il soit avec lui. Celui-là a renoncé à soimême, et peut présenter à Jésus un cœur qui lui sera agréable ; parce qu'il ne brûle que pour lui seul. Si nous n'avons pas atteint cette perfection, comme sans doute nous en sommes bien éloignés, tendons-y du moins de toutes nos forces, si nous voulons être appelés chrétiens. Vivant ainsi, fidèles, vous pourrez prier la Vierge, avec confiance, qu'elle présente vos oraisons à son fils Jésus , vous serez ses véritables enfants en Notre-Seigneur Jésus- Christ : vous l'aimerez, elle vous aimera pour Notre-Seigneur Jésus-Christ; elle priera pour vous au nom de son fils Jésus-Christ, elle vous obtiendra la jouissance parfaite de son fils Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est l'unique félicité. Amen.
1 I. Cor. vu, 31.