‹ Sermons de BossuetChapitre 42 sur 71 · IX. — Punition et peine du pèche · texte numérisé non relu

IX. — Punition et peine du pèche

Dieu punit les pécheurs : premièrement, médicinalement pour eux, de peur qu'ils ne se délectent dans le péché et que devenus incorrigibles, ils ne meurent dans l'impénitence; secondement, exemplairement pour les autres; troisièmement, par une contrariété naturelle, par la répugnance nécessaire qu'il a au péché, naturelle et par conséquent infinie; nécessaire et par conséquent éternelle.

a J'entrerai en jugement avec vous, dit le Seigneur ; j'entrerai en « jugement avec les enfants de vos enfants : car passez aux îles de Cece thim, et voyez s'il s'y est fait quelque chose de semblable. Y a-t-il « quelque nation qui ait changé ses dieux, qui certainement ne sont « point des dieux? Et cependant mon peuple a changé sa gloire en de « vaines idoles *. » Dieu condamne avec autorité; il convainc par la comparaison des uns avec les autres; il confond le pécheur en lui montrant quel abus il a fait de ses grâces.

« Vous avez surpassé l'une et l'autre, Samarie et Sodome, par vos « abominations; et vos sœurs pourraient paraître justes en compa- « raison de toutes les abominations que vous avez faites; car elles « pourraient paraître justes en comparaison de vous. Confondez-vous « et portez votre ignominie, vous qui avez justifié vos deux sœurs -. » Il semble que les infidèles s'élèveront contre les chrétiens, qui ont méprisé tous les moyens de salut qui leur étaient offerts. Seigneur, diront-ils, voilà votre peuple : que lui a servi d'avoir été éclairé de vos lumières? Quel usage a-t-il fait de tous vos dons? Pour nous, si nous ne vous avons pas adoré, c'est que nous ne vous avons pas connu. Ils sont justifiés par comparaison ; mais Dieu ne laisse pas de les juger. Touché de leurs cris, il fait tomber sur les fidèles le surcroît de peine qui est diminué par leur ignorance. Ils semblent justifiés à proportion, dirai-je; leur supplice semble n'être rien à comparaison. Dieu, dans l'étendue de sa puissance, sait bien trouver des règles dans la même peine.

Ego vado 3 : « Je m'en vais. » Ces paroles nous représentent Jésus- Christ se séparant et disant à l'âme le dernier adieu, rompant ses

1 Jerem. n, 9.

2 Ezech, xvi, 51,

3 Joan. vin, 21.

PENSÉES CHRÉTIENNES ET MORALES. TOj

liaisons avec elle, retirant ses grâces et lui reprochant son ingratitude. J'ai voulu t'attirer à moi pour te donner la vie, tu n'as pas voulu ; adieu donc, adieu pour jamais, je me retire maintenant, Ego vado, c'est moi qui m'en vais; mais je te chasserai un jour: Diseedite à me ' : « Retirez-vous de moi. »

Trois choses à considérer : le pécheur quittant Dieu, Dieu abandonnant le pécheur, et enfin Dieu chassant le pécheur : Diseedite, maledicti, in ignem œtemum : « Allez au feu éternel. » C'est alors que le damné conjurera toutes les créatures, et leur dira comme Saûl à l'Amaléeite: Sla super me, et interface me, quoniam tenent me angustue, et adhuc Ma anima mea in me est 2; « Appuyez-vous sur moi et me « tuez, parce que je suis dans un accablement de douleur, et que toute « mon âme est encore en moi. » Tant de liaisons que le pécheur avait avec Dieu se trouveront rompues tout à coup. « Que je voie le visage « du roi, disait Absalon : » Videam fariem régis: qnod si memor est iniquitatis meoe, interficiat me 3. Il n'y avait entre ce prince et David qu'une liaison; l'homme en a avec Dieu une infinité : un coup de Coudre part, qui rompt tout : Diseedite, « Retirez-vous. » Adieu, mon père, adieu, mon frère; adieu, mon ami; adieu, mon Dieu; adieu mon Seigneur ; adieu, mon Maiire ; adieu, mon Roi : adieu, mon tout ! Jésus- Christ ne le peut plus souffrir, il le hait infiniment, nécessairement, éternellement, substantiellement, comme il s'aime, parce qu'il est dans l'état de pèche ; non dans Lacté, ni dans l'habitude, mais dans l'état. Le péché est humanisé en lui; c'est un homme devenu péché, il perd tout bien, omne bonum : il ne reste pour tout bien en lui que la simplicité de son être, et c'est son malheur extrême, parce que. Dieu le conserve pour être en butte éternellement à ses vengeances et le sujet de toutes les misères possibles.

Muledicti, « Maudits. » Cette parole exprime un jugement pratique en Dieu, qui livre le pécheur à toute l'exécration de sa justice; et elle contient une imprécation contre lui, qui déracine jusqu'aux moindres fibres de la capacité qui était en lui pour recevoir du bien et pour en faire : ainsi « ces deux maux viennent subitement fondre sur le pé- « cheur, la viduité et la stérilité : » Duo mala venerunt super te, viduttas et steriHtas fc. Il se trouve moins capable de recevoir du bien que le néant; et ["inflexibilité de la volonté de Dieu dans son jugement, répond à l'invariabilité de celle du pécheur dans le mal. « 11 a rejeté

i ilatth. xxv, il.

* II. Reg. i, 9.

s ibi,l. xiv, 32.

* Isa. xmii, 9.

ÎÔfl PENSEES CHRETIENNES ET MORALES.

« la bénédiction, elle sera éloignée de lui : » Noluit benedictionem, et elongabitur ab eo 1.

In ignem œternum : « Allez au feu éternel; » feu surnaturel dans sa production, instrument de la puissance divine dans son usage, immortel dans son opération : méditez. Cela est-il vrai? Qui est-ce que cela regarde ? Pourquoi, mon Sauveur, faut-il vous quitter? Discedite ; « Re- « tirez-vous. ■ Votre bénédiction avant de partir : Maledictil « Vous « êtes maudits ! » Ce ne sera peut-être pas pour toujours; je reviendrai faire pénitence. Ah ! mes yeux, que je vous ferai Lien porter la peine de tous ces regards voluptueux qui me coûtent si cher 1 Quel torrent de larmes ne vous forcerai-je pas alors de répandre ! Quelle violence ne ferai-je pas à tous mes sens pour expier l'abus et les soumettre à la loi divine! — Non, vous vous flattez en vain, il n'y aura plus de temps; tout est désormais éternel, le supplice comme la récompense.

Pourquoi, nous dit-on, pour un péché qui passe si vite est-on condamné à une peine éternelle? « 0 homme, qui es-tu pour répondre à « Dieu 2? » Et néanmoins, aûn de satisfaire en un mot à ta question, n'est-il pas vrai que, lorsque tu te livres aux objels de tes passions, tu veux pécher sans fin ? Combien de fois as-tu protesté aux complices de tes d' soidres que tu ne leur serais jamais infidèle? Toutes tes protestations s'en vont en fumée, le vent les emporte, parce que Dieu confond tes projets : mais c'est là l'intention de ton cœur; tu ne veux jamais voir finir la chose où tu mets ton bonheur; et la marque que tu désires pouvoir toujours pécher, c'est que tu ne mets point de fin à tes crimes tant que tu vis. Combiens de pàques, de jubilés, de maladies, d'exhortations, de menaces, dent tu n'as tiré aucun profit? Tout passe pour toi comme l'eau : n'est-il pas juste ensuite « que celui qui n'a ja- « mais voulu cesser de pécher, ne cesse jamais aussi d'être tour- « mente? » Ut nunquam careat supplicio, qui nunquam voluit carere peccato 3.

Les hommes font leur plaisir de ce que Dieu envoie pour se venger, tant ils sont abandonnés au sens réprouvé de leur cœur : Tradidit eos in reprobum ensum 4. Dieu fera à son tour leur supplice de ce qui a été leur plaisir. Car les satisfactions que l'homme pêcheur goûte dans les objets de ses passions, deviennent dans la main du Dieu vengeur

1 Psal. evin, 18.

2 Rom. îx, 20.

3 S. Greg. Mag. Mor. lib. xxxiv, n. 36. * Rom. i, 28.

lin aiguillon qui ne cessera de les tourmenter : Qnœ sunt dekcta' menfa homini peccanti, fiunt irriiamenta Domino punienti l.

L'impunité fait naître dans les hommes un certain sentiment que Dieu ne se soucie pas despéchés; ensuite une autre réflexion, quand on en a commis un, qu'il vaut autant aller à tout. Ayant une fois tiré l'épée, on franchit toutes les bornes. Il n'y a que le premier obstacle qui coûte à vaincre, la pudeur : on avale après la honte.

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