‹ Sermons de BossuetChapitre 41 sur 71 · VIII. — De la Conversion · texte numérisé non relu

VIII. — De la Conversion

Au commencement les pécheurs disent : Il n'est pas encore temps ; après, ils trouvent qu'il n'est plus temps : ainsi l'illusion que leur fait

1 Isa. rxrmi, 1 et seq.

8 Jeretn. vin, 21.

3 Ibid. 22.

une espérance présomptueuse, les conduit à une autre illusion encore plus funeste, celle du désespoir. « Ayant perdu tout remords et tout « sentiment, ils s'abandonnent à la dissolution, pour se plonger avec « une ardeur insatiable dans toutes sortes d'impuretés : » Despevantes semetipsos tradiderunt impudicitice, in operationem immunditiie omnis l.

Un des obstacles à la conversion du pécheur, c'est l'espérance de l'impunité. Il doute : Y a-t-il une vengeance ? Convaincu qu'il y a un Dieu qui punit les crimes, il commence à mettre la main à l'œuvre. Eh bien, se dit-il à lui-même, il est temps, convertissons-nous. Il éprouve alors une répugnance de tous ses sens et de sa raison asservie. Au milieu de ce travail, il vient une seconde fois à se ralentir. Eh! est-il possible, dit-il, que Dieu m'ait si étroitement défendu ce que luimême m'a rendu si agréable ? C'est un père, et non un tyran ; il ne punit que ceux qui ne suivent pas la vertu; mais il ne met pas la vertu à se contrarier soi-même : au contraire la vertu étant à faire du bien aux autres, elle ne consiste pas à déchirer son propre cœur. Débouté de celte défense par la raison de la justice de Dieu, à qui tout le mal déplaît et même celui qui nous plait, car les désirs irréguliera d'un malade ne sont pas les lois delà nature, son dernier obstacle c'est le désespoir : Desperantes semetipsos. Il a douté de la justice qui venge et de la sagesse qui règle ; il doute maintenant et de la bonté qui pardonne, et de la bonté qui guérit, et de la puissance qui corrige. Contre le premier doute, il faut se soutenir par ces paroles de saint Jacques : « La miséricorde s'élèvera au-dessus de la rigueur du jugement : » Saperexaltat misericordia judicium -; contre le second, on doit dire à Dieu : « Guérissez-moi, Seigneur, et je serai guéri : » Sanu me, Domine, et sanabor 3.

Quelquefois Dieu met au cœur des pécheurs certaines dispositions éloignées, qui feront à la fin leur conversion, étant réduites en acte. Par exemple, dans la Samaritaine, toute perdue qu'elle était, deux choses : premièrement d'attendre le Messie et de grandes choses par lui, de grandes instructions; secondement d'avoir dé^r d'apprendre la manière d'adorer Dieu : désir dont l'ardeur parait en ce qu'ayant trouvé l'occasion delà rencontre d'un habile homme, aussitôt elle lui demande ce point.

On croit se convertir quand on se change, et quelquefois on ne fait

1 Ephes. îv, 19.

8 Jacob, n, 13.

3 Jerem. xvii, 14.

que changer de vice : de la galanterie à l'ambition ; de l'ambition, quand un certain âge s'est passe', où l'on n'a plus assez de force pour la soutenir, on va se perdre dans l'avarice.

Probet autem seipsum homo l. Tout ce qui est saint inspire de la frayeur. Isaïe, après avoir ouï retenfir de la bouche des Séraphins ces paroles : Sanctus, sanctus, sanctus Dominus De us exercituum 2, au lieu de dire : Je suis consolé ; il s'écrie : « Malheur à moi qui me suis tu, « parce que mes lèvres sont souillées, et j'ai vu de mes propres yeux « le Roi, le Seigneur : » Vm mihi, quia taeui, quia pollutus labiis ego sum... et Regem Dwiinum exercituum vidi oculis meis 3. La Vierge Marie est aussi troublée à la voix de l'ange qui vient lui annoncer le grand prodige qui doit s'opérer en elle.

Il faut d'abord s'éprouver sur la connaissance, voir si l'on connaît bien son mal, si l'on sent ce que c'est que d'être exclu de la sainte table : c'est l'être du ciel. Aussi combien grande était la douleur des premiers chrétiens, quand ils s'en voyaient séparés?

Notre épreuve a pour fin de prévenir le. jugement de Dieu : « Si nous « nous jugions, nous ne serions pas jugés 4. » Or le jugement de Dieu est pénétrant ; car l'épée qui sort de sa bouche entre jusque dans les replis de l'âme: il est éclairant, parce que la lumière de sa vérité dissipe toutes les ténèbres qui pourraient nous couvrir : Scrutabor Jérusalem in lucernis 5 : « Je porterai la lumière des lampes jusque « dans les lieux les plus cachés de Jérusalem. » I! est accablant ; car il s'exerce dans toute la rigueur d'une justice qui s'avance pour redemander tous ses droits : « Le Seigneur a résolu d'abattre la muraille de la « fille de Sion ; il a tendu son cordeau, et il n'a point retiré sa main « que tout ne fût renversé » Cogttavit Dominas dissipare murum filiœ Sion; tetendit funkulum suum, et non avertit rnanum suam a penliiione 6.

La première qualité que doit avoir notre jugement, c'est la douleur; la seconde, la confusion; la troisième, c'est d'entrer dans le sentiment de la justice de Dieu, s'accabler et se renverser soi-même.

Pesez le chapitre iv de VÊ pitre aux Hébreux : Vtvus sermo Dei1 : « La parole de Dieu est vivante et efficace, et elle perce plus qu'une « épée à deux tranchants; elle entre et pénètre jusque dans les replis

i 1. Cor. xi, 28.

2 Isa. vi, 3.

3 Ibid. 5.

* I. Cor. xi, 31.

5 Sophon. i, 12.

6 Thren. n, 8.

7 Hebr. iv, 12.

» de l'âme et de l'esprit, jusque dans les jointures et dans les moel- « les; et elle démêle les pensées et les mouvements du cœur. » Voyez la victime qui avait été égorgée; on l'écorchait, la graisse était séparée d'avec la chair ; les reins, les entrailles étaient mis à part; on faisait pour ainsi dire l'anatomie de la victime. C'est ainsi que Dieu, comme un chirurgien, avec son couteau affilé et à deux tranchants à. la main,, qui est sa parole, pénètre les jointures, les moelles, les pensées, les intentions les plus secrètes, et fait dans la partie la plus spirituelle de notre être comme une espèce d'anatomie sur un sujet vivant. La douleur, pour prévenir son jugement, doit donc être vive, comme sa parole l'est : Vicies sermo. Ce glaive est vivant ; il donne la vie, mais proportionnée : aux justes, une vie de joie ; aux pécheurs, une vie de douleurs. « Ils doivent être comme agités de convulsions et de donci leurs ; il faut qu'ils souffrent des maux comme une femme qui « est en travail: » Torsiones et dolore* tenebunt; quasi parturiens dolebnnt '. Ce n'est pas tout de penser à vos péchés, la douleur vous est encore nécessaire. Car c'est le point essentiel de bien prévenir le jugement de Dieu. Or ce jugement produit la plus vive douleur : donc si point de douleur ici, point déjugeaient de Dieu; or si nous ne nous jugeons, nous serons jugés.

La confusion est la seconde qualité : elle doit être semblable à celle d'un voleur qui est surpris dansson délit : Quomndo confunditur fur quando deprehenditur 2. Il faudrait que les pécheurs qui déplorent sincèrement leurs excès et qui veulent prévenir le jugement du Seigneur, imitassent par esprit de pénitence ceux qui à son approche saisis d'une crainte trop tardive, se regarderont l'un l'autre avec étonnement, et dont les visages seront desséchés comme s'ils avaient été brûlés par le feu : Unusquisque ad proximum suum stupebit, faciès combustœ vultus eorum 3. Cette honte est le témoignage du pécheur contre soi-même; elle produit une tendresse dans le front, qui le fait rougir saintement des désordres de sa vie, et qui lui fait dire d'un cœur vivement pénétré : « Il ne nous reste que la confusion de notre « visage : » Nobis confusio faciei v. Les grands comme les petits doivent s'en revêtir et en être couverts : Regibus nostris, principibus nos tris. L'etfet de cette confusion, c'est de nous faire entrer dans de grands sentiments de notre indignité, qui nous portent à nous anéantir devant Dieu, et nous empêchent même de lever les yeux en sa présence, parce que nos iniquités sont alors comme un poids sur notre

1 Isa. xiii, 8.

2 Jerem. n, 26.

3 ha. xiii, 8.

4 Dan. ix, 8.

tête, qui nous oblige de nous abaisser toujours plus profondément : Dcus meus, eonfundor et erubesco levure faciem meam ad te, quoniam iniquitates nostrœ multiplicatœ sunt super caput nostium *-. Ce n'est pas seulement la considération des châtiments que le péché nous attire, qui doit nous tenir dans cet état d'humiliation ; mais la vue du péché en lui-même, de sa laideur, de l'opposition qu'il met entre Dieu et nous, pour pouvoir lui dire avec Esdras : « Vous nous voyez abaitus « devant vos yeux dans la vue de notre péché, car après cet excès on ne peut pas subsister devant votre face : » Ecce coram te sumus in delicto nostro, non enim stari potest coram te super hoc 2. Et ne nous bornons pas à une vue générale de nos désordres; mais sondons le fond de nos cœurs pour y découvrir le grand péché, le péché dominant, qui a entraîné tous les autres et qui a provoqué d'une manière toute particulière la colère de Dieu sur nous : Omnia quœ venerunt super nos in operibus nostris pessimis, et in delicto uostro magno 3. C'est ce péché capital que nous devons combattre avec le plus de vigueur, pour parvenir à une véritable conversion, parce qu'en subjuguant l'inclination qui commande en nous, nous abattrons du même coup toutes les autres qui en dépendent, et- le coeur se trouvera affranchi de l'empire des passions. On ne doit pas craindre les difficultés qu'on peut éprouver dans ce combat, parce qu'on parviendra sûrement à vaincre ses inclinations, pourvu qu'on entreprenne sa conversion avec force ; et s'il en coûte pour résister à soi-même, le plaisir que l'on goûte à se faire violence est bien propre à nous animer, et à nous dédommager abondamment de tous nos sacrifices.

Mais il faut encore entrer dans les sentiments de la justice divine, et pour cela imiter Ninive renversée par la pénitence; prendre surtout pour modèle la pécheresse aux pieds de Jésus, qui renverse tout, en faisant servir à la réparation de ses iniquités tout ce qui lui a serv d'instrument pour les commettre.

Si l'on ne veut pas se tromper dans une affaire d'aussi grande conséquence, il est très-essentiel de bien s'examiner sur la sincérité de ses résolutions, sur les moyens qu'on prend pour les rendre efficaces, pour assurer sa conversion et produire de dignes fruits de pénitence. Un de ces moyens, c'est le souvenir de la sainte passion de Jésus-Christ, où nous devons puiser le véritable esprit de pénitence, et la force de la faire-, qui en doit être la règle, le modèle, et que nous ne saurions trop méditer, si nous voulons bien comprendre tout ce que la justice divine exige du pécheur pour se réconcilier avec lui.

1 I. Esdr. ix, 6.

ijbid. 15.

Ibid. 13.

Il n'est pas moins nécessaire de s'éprouver sur les précautions et sur le régime qu'on se prescrit pour conserver la santé. Lorsqu'on l'a recouvrée, on a surtout besoin d'une grande vigilance pour éviter lespetils péchés, « de peur que l'esprit accoutumé aux fautes légères, n'ait plus 9 horreur des plus grandes; et qu'en s'habituant au mal, il ne prétende « être autorisé à le commettre : » V t mens assueta malis levibus, nec gravia perhorrescat atque ad quamdam aucloritatem nequiliœ per culpas nutrita perveniat t.

Cette vigilance si nécessaire pour conserver la grâce, doit nous faire prendre garde à toutes les occasions qui pourraient ou l'affaiblir ou nous la faire perdre, afin de les éviter soigneusement : elle nous apprendra à ôter le regard avant que le cœur soit blessé. Mais, pour persévérer, il est essentiel de prier beaucoup, dans le sentiment de sa faiblesse et de ses besoins. Car l'âme qui ne prie pas tombe bientôt dans le sommeil, et de là dans la mort. Ainsi après sa conversion, il faut opérer son salut avec crainte et un tremblement mêlé d'amour. Quelle crainte, celle de perdre Dieu!

Parmi tant d'accidents, l'homme se doit faire un refuge. Nul refuge n'est assuré que celui de la bonne conscience : sans elle,- on ne rencontre que malheurs inévitables. Ceux qui l'ont mauvaise sont sans refuge, parce qu'il n'y a dans leur conscience nulle sûreté, nul repos. Ipsa muditia cordh delectaf/it te : « La pureté du cœur vous réjouira. »

La honte se met entre la vertu et le péché pour empêcher qu'on ne la quitte; puis entre le péché et la vertu pour empêcher qu'on ne la reprenne; et malheureusement elle réussit mieux dans ce dernier effort. Trois choses à faire pour se fortifier contre cette honte : premièrement, rentrer en sa conscience : la honte intérieure fait qu'on méprise l'extérieure; secondement, se dire sincèrement à soi-même : J'ai ravi la gloire à Dieu, il est juste que je perde la mienne : troisièmement, penser combien il est nécessaire de souffrir une confusion passagère pour éviter la honte éternelle.

Le péché et la mort dominent sur nous : la mort comme un tyran, le péché comme un roi chéri et aimé. Il faut, pour nous délivrer de cette injuste domination, craindre ce que nous aimions, et aimer ce que nous craignions. 11 y en a sur lesquels le péché règne, quand ils lui obéissent avec plaisir; il y en a qu'il tyrannise. Quod nolo malum, hoc ago 2 : « Je fais le mal que je ne veux pas; » c'est le meilleur état.

1 S. Greg. Mag. Past . part, ni, cap. xxxiii.

2 Rom. vil, 19.

Les hommes sont sujets à un changement perpétuel : quand sera-ce que nous changerons par la conversion? tous les âges, tous les états changent quelque chose en nous : quand sera-ce que nous changerons pour la vertu ?

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