‹ Sermons de BossuetChapitre 45 sur 71 · XII. — De la charité fraternelle · texte numérisé non relu

XII. — De la charité fraternelle

Le caractère du chrétien, c'est d'aimer tous les hommes et de ne craindre pas d'en être haï ; ainsi l'esprit de charité fraternelle forme le caractère particulier du chrétien. « Ce que je vous commande, dit c Jésus-Christ à ses disciples, c'est de vous aimer les uns les autres : » Hœc mando vobis, utdiligutis inviçem l. Ce commandement est comme le précepte spécial de Jésus-Christ et de l'Évangile, puisqu'il ajoute : « C'est en cela que tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si a vous avez de l'amour les uns pour les autres : » In hoc cognuscent omnes quia discipuli mei estis, si dilectionem habueritis ad invicem -.

L'esprit du monde, bien différent de celui du chrétien, renferme quatre sortes d'esprits diamétralement opposés à la charité : esprit de ressentiment, esprit d'aversion, esprit de jalousie, esprit d'indifférence. Et voici le progrès du mal. On vous a offensé ; c'est une action particulière qui vous a indisposé contre celui qui l'a commise. L'esprit d'aversion va encore plus loin : ce n'est pas une action particulière ; c'est toute la personne qui vous déplaît, son air, sa contenance, sa démarche; tout vous choque, et vous révolte en lui. L'esprit de jalousie enchérit encore : ce n'est pas qu'il vous offense ni qu'il vous déplaise ; s'il n'était pas heureux, vous l'aimeriez ; si vous ne sentiez point en lui quelque excellence par laquelle vous voulez croire que vous êtes déprimé, vous auriez pour lui des dispositions plus équitables. L'esprit d'indifférence : Que m'importe, dit-on, qu'il soit heureux ou malheureux, habile ou ignorant, estimé ou méprisé ? Que m'importe? Qu'estce que cela me fait ? — C'est la disposition la plus opposée à la charité fraternelle. Plein et occupé de soi-même, on ne sent rien pour les autres, on ne leur témoigne que froideur et insensibilité. Mais voici le remède, en uu mot, à chaque partie d'un si grand mal;

1 Joan. xv, 17.

2 Ibid. xm, 3o.

L'esprit de ressentiment et de vengeance est un attentat contre la souveraineté de Dieu : Mihi vindicta ', nous dit-il : « C'est à moi que o la vengeance est réservée.» Mihi flectetur omne gêna 2 : «Tout genou « fléchira devant moi. » Deux raisons nous font donc sentir l'injustice de nos ressentiments : premièrement, Dieu seul est juge souverain : à lui le jugemeiit, à lui la vengeance : l'entreprendre, c'est attenter sur ses droits suprêmes: secondement, i! est la règle ; lui seul peut venger, parce qu'il ne peut jamais faillir, jamais faire trop ni trop peu.

L'esprit d'aversion se fonde sur l'humeur et sur les défauts naturels de ceux qui nous déplaisent. Rien de plus capable de le confondre que ce que dit Jésus-Christ sur la femme adultère : « Que celui de vous « qui est sans péché, que celui de vous qui est parfait, lui jette la « pierre 3. » Vous donc qui ne pouvez souffrir vos frères, sans doute que vous êtes parfait et le seul parfait, car tous les autres vous déplaisent ; ainsi, à vous entendre, vous devez être le modèle de notre âge, le seul estimable. Jetez donc la pierre au reste des hommes : si vous ne l'osez parce que le témoignage de votre conscience vous retient, portez donc, comme vous le prescrit l'Apôtre \ les fardeaux des autres ; et craignez que Jésus-Christ ne vous fasse le même reproche qu'aux pharisiens: « Hypocrite, qui coulez le moucheron et qui avalez le cha- « meau 5: qui ne pouvez souffrir un fétu dans l'œil devotre frère, et ne « voyez pas la poutre qui crève le vôtre 6. »

Le remède à l'esprit de jalousie, c'est la parole de Jésus-Christ : « Celui qui fait mal hait la lumière 7. » Nulle passion plus basse, ni qui veuille plus se cacher que la jalousie. Elle a honte d'elle-même ; si elle paraissait, elle porterait son opprobre et sa flétrissure sur le front. On ne veut pas se l'avouer à soi-même, tant elle est ignominieuse; mais dans ce caractère caché et honteux, dont on serait confus et déconcerté s'il paraissait, on trouve la conviction de notre esprit bas et de notre courage i avili.

L'esprit d'indifférence est proprement l'esprit de Cain, celui qu'il témoignait lorsqu'il disait à Dieu : Num custos fratris mei sum ego 8 1 « Suis-je le gardien de mon frère? » Et qui ne redoutera un esprit si « funeste, en voyant à quelles horribles extrémités il conduisit ce mal-

1 Rom. xii, 10.

2 Ibid. xiv, 11.

3 Joan. vin, 7.

4 Galat. vi, 2.

5 Matth. xxui, 24.

8 Ibid. vu, 3.

7 Joan. m, 20.

8 Gènes. îv, 9.

heureux fratricide ? La vérité nous assure qu'on en usera à notre égard de la même manière que nous en aurons usé envers les autres '. Que peuvent donc se promettre ces hommes sans tendresse, sans sentiments pour leurs frères ? Tu es insensible aux. intérêts de ton frère : Dieu sera insensible pour toi. Ainsi le mauvais riche fut insensible aux maux de Lazare; et à son tour il n'éprouva qu'insensibilité dans l'excès des tourments qu'il endurait. Tous les imitateurs de son indifférence doivent s'attendre au même traitement ; une goutte d'eau éternellement demandée et éternellement refusée, le ciel de fer sur la tète, la terre d'airain sous tes pieds : voilà ce que mérite ton indifférence. « Juge- « ment sans miséricorde à celui qui ne fait point miséricorde -. »

Rien de plus fort que la doctrine de saint Jude contre les indifférents : « Nuées sans eau s, » qui ne répandent jamais la moindre rosée sur la terre; ce sont des « arbres sans fruits : » ou s'ils en donnent, ce sont des fruits qui ne mûrissent jamais : quelques désirs, des feuilles, des fleurs ; jamais de fruit pour le prochain. Aussi quel terrible jugement ces pécheurs impitoyables ne subiront-ils pas, lorsque Dieu viendra convaincre tous les impies de la dureté de leur cœur et de l'injustice de leurs actions, et exercer ses vengeances contre tous ceux qui manquent de charité, « qui se séparent eux-mêmes l ; hommes « sensuels, qui n'ayant point l'Esprit de Dieu, font schisme dans le « corps même dont ils sont membres 5. »

Dilalomini et vos : » Étendez donc votre cœur pour vos frères. « Pourquoi vos entrailles sont-elles resserrées à leur égard ? » Angustiamini autem in visccribus vesti-is 6. Rien n'entre, chez vous que votre intérêt, votre passion, votre plaisir. « Dilatez-vous donc, dilatez-vous : » Dilatamini, dilaiamini et vos. Voilà donc ce cœur dilaté, qui enferme tous les hommes : son amour embrasse les amis et les ennemis ; il ne fait plus de différence entre ceux qui plaisent et ceux qui déplaisent. Mais encore que cela soit ainsi et qu'il les aime tous, il ne se soucie pas d'être aimé, il ne craint point d'être haï : c'est le comble, c'est la perfection de la générosité chrétienne, il ne s'en soucie pas par rapport à soi ; et s'il recherche leur amitié, c'est « afin de vivre en paix, autant « qu'il est en lui, avec tout le monde : » Cum omnibus hominibus paceni habilites 7.

* Marc, iv, 24.

2 Jacob. ii, 13. %

3/urf. 1-2.

* Ibid. 19.

S I. Cor. xii, 15, 16.

6 H. Cor. vi, 12, 13.

1 Rom. xu, 18. .'.__

Mais s'ils ne veulent pas répondre aux efforts de sa charité, il sera alors heureux de souffrir patiemment la haine injuste qu'ils lui porteront: Beaii eritis cum vos odurint hommes,... et exprobraverint... propter Filium hominis l. Et ce qui doit le consoler, c'est, qu'il aura en cela un trait de ressemblance avec le Sauveur, que les hommes ont ha! sans aucun sujet : Ut adimpleatur sermo qui in lege eorum scriptus estt quia odio liabuevunt oie gratis *. Toutes ses œuvres ne respiraient que tendresse pour les hommes, ses discours étaient animés d'un zèle tout divin pour leur salut, il était vivement sensible à toutes leurs infirmités, il prodiguait les miracles de sa puissance en leur faveur, il les instruisait avec une bonté ravissante, il les suppoitait avec une patience infatigable; mais parce qu'il leur disait la vérité, il leur devint odieux et ils résolurent sa perte. Ainsi par un mouvement de charité, vous avez repris votre frère, vous lui avez mis son péché devant les yeux; à cette femme, sa vie licencieuse ; à ce mari faible qui ne réprime pas les excès de son épouse, sa lâche condescendance; à ce père, à cette mère trop indulgente, leur mollesse. Vous êtes haï; on ne peut souffrir le zè'e qui vous anime : réjouissez-vous, parce que vous êtes heureux. Vous vous êtes jeté entre deux frères, deux parents, deux amis, qui allaient se consumer par des procès, mettre le feu dans la maison l'un de l'autre : vous vous jetez au milieu du feu entre les poignards aiguisés de ces hommes qui se perçaient mutuellement ; ils vous haïssent, ils vous frappent, ils vous percent tous deux; vous êtes heureux. Le monde vous hait, parce que vous n'en voulez pas suivre les oeuvres, ni marcher dans ses sentiers. Vous n'avez pas vou!u prêter votre ministère au crime, à la passion d'autrui; on vous hait gratuitement : vous êtes heureux, vous portez le caractère de Jésus-Christ. Venez, médisant; venez, envieux : vous imprimez sur moi ce beau caractère de Jésus-Christ : « Ils m'ont haï gratuitement. » Mais combien y a-t-il loin de lui à vous ! Il était innocent, parfait, bienfaisant envers tout le monde: mais vous, pourquoi le monde vous aimerait-il ? On a donc raison de s'élever contre vous en général ; mais on a to:t de le faire dans ce point particulier, et c'est pourquoi on vous hait gratuitement. Vous avez mérité, il est vrai, la haine, tous les mépris; mais vous la souffrez injustement de celui ci, pour ce sujet, à cet égard ; c'est ce qui vous rend conforme à Jésus-Christ, qui a été haï le premier sans sujet : Quia odio habuerunt me gratis; et c'est aussi ce qui doit vous combler de joie et vous encourager.

i Luc. vi, 22.

2 Juan, xv, 25.

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