PRÉSENTATION DE LA SAINTE VIERGE
Adducentur in templum régis.
On les conduira dans le temple du roi. Ps. xliv, 16.
Ouvrez-vous, sanctuaire, portes éternelles, voici le temple qu'on présente au temple, le sanctuaire au sanctuaire, l'arche véritable où repose le Seigneur effectivement à l'arche figurative où il ne repose qu'en image.
Retraite perpétuelle : adoration perpétuelle : renouvellement perpétuel. Retraite perpétuelle. Le monde corrompt, dissipe l'esprit et étourdit ; il empêche d'écouter Dieu . Silence de l'âme et de toutes les passions, et de toutes les facultés, pour écouter Dieu.
Le monde vient chercher les religieuses. Ceux qui sont dans l'action viennent à ceux qui s'occupent de la contemplation, et tâchent de les attirer à leur tracas. Ainsi Marthe.
Fontaine scellée par la retraite. Eaux également corrompues soit que la fontaine s'écoule en la mer, soit que la mer coule dans la fontaine. Ainsi, soit que vous vous jetiez dans le monde, soit que le monde pénètre en dedans, [vous courez les mêmes risques.]
Entrée, au premier point. Eyredere, « Sors : » sortir du monde : sortir de ses sens : sortir de ses passions. Tou-
1 Appartenant à la grande époque.
jours Dieu nous dit : Egredere de cognatione tua l : « Sors « de ta parenté, » de toutes les choses qui te touchent.
Adoration perpétuelle. Complaisance à la volonté du Père. Faire sa cour à Dieu comme à son souverain. Jésus- Christ dit à son Père : « Oui, mon Père, je vous en rends « gloire, parce qu'il vous a plu que cela fût ainsi : » lia, Pater, quoniam sic fuit placitum antete 2. Au ciel, [les saints, en témoignage de leur pleine adhésion à la volonté de leur Dieu, s'écrient] Amen 3. Pour faire cette adoration, [il faut] aimer ; l'amour veut adorer, et ii ne se satisfait pas qu'il ne vive dans une dépendance absolue : c'est la nature de l'amour. Le profane même ne parle que d'hommages, que d'adoration, pour nous faire voir que pour être aimé il faut être quelque chose de plus qu'une créature.
Pour la présence perpétuelle , sans gêner l'esprit l'amour rappellera l'objet. On ne peut oublier longtemps ce qu'on aime: quand la mémoire l'oublierait, le cœur le rappellerait, irait le graver de nouveau avec des caractères de flamme.
Le cœur blessé se tourne toujours à celui d'où lui vient le trait. On ne dort pas même parmi le sommeil. Ego dormio , et cor meum vigilat : a Je dors, et mon cœur « veille : » au moindre bruit de l'Époux, au moindre souffle de sa voix, [ l'épouse s'empresse d'aller au-devant de lui.] Vox dilecti mei puisant isk : « J'entends la voix de « mon bien-aimé qui frappe à ma porte. »
Renouvellement perpétuel. Deux infinités, le tout, le néant. Toujours croître, toujours décroître : cela sans bornes.
1 Gènes, xn, 1.
- Matt/i. ii, 2o\
3 Apocal . v, 14 ; vu, 12.
* Cunt. v, 2.
PREMIER SERMON
DE L'ANNONCIATION'
Grandeur du mystère de l'incarnation. Ordre merveilleux qui y est gardé. Méthode dont Dieu se sert pour guérir notre orgueil. Sentiments dans lesquels nous devons entrer à la vue des abaissements du Verbe incarné. Combien son appauvrissement est étonnant : de quelle manière il relève la bassesse de notre nature.
Beatus venter qui te portavit.
Bienheureuses les entrailles qui vous ont porté. Luc. xi, 27.
Dans cette auguste journée en laquelle le Père céleste avait résolu d'associer la divine vierge à sa génération éternelle, en la faisant mère de son Fils unique; comme il savait, chrétiens, que la fécondité de la nature n'était pas capable d'atteindre à un ouvrage si haut, il résolut aussi tout ensemble de lui communiquer un rayon de sa fécondité infinie. Aussitôt qu'il l'eut ainsi ordonné, cette chaste et bénite créature parut tout d'un coup environnée de son Saint-Esprit, et couverte de toutes parts de l'ombre de sa vertu toute-puissante. Le Père éternel s'approcbe en personne, qui ayant engendré en elle ce même Fils tout-puissant qu'il engendre en lui-même devant tous les siècles, par un miracle surprenant, une femme devient
1 Prêché en 1661 aux grandes Carmélites de la rue Saint-Jacques.
la mère d'un Dieu, et celui qui est si grand et si infini, si je puis parler de la sorte, qu'il n'avait pu jusqu'alors être contenu que dans l'immensité du sein paternel, se trouve en un instant renfermé dans ses entrailles bienheureuses.
Cependant comme Dieu lui-même avait entrepris la formation de ce corps dont le Verbe devait être revêtu, la nature et la convoitise, qui ont accoutumé de s'unir dans les conceptions ordinaires, eurent ordre de se retirer; ou plutôt la convoitise, déjà éloignée depuis fort longtemps du corps et de l'esprit de Marie, n'osa pas seulement paraître dans ce mystère de grâce et de sainteté : et pour ce qui est de la nature, qui est toujours respectueuse envers son auteur, elle n'avait garde de mettre la main dans un ouvrage qu'il entreprenait d'une manière si haute; mais s'arrêtant à considérer, non sans un profond étonnement, cette nouvelle manière de former et de faire naître un corps humain, elle crut que toutes ses lois allaient être à jamais renversées. C'est à peu près, chrétiens, ce qui s'accomplit aujourd'hui dans les entrailles de la sainte Vierge, et ce qui nous oblige de nous écrier avec cette femme de notre évangile, qu'elles sont vraiment bienheureuses. Mais comme le fond d'un si grand mystère est entièrement impénétrable, je n'ose pas seulement penser à vous en donner l'explication : et je me contenterai, chrétiens, de demander humblement à Dieu, qu'il lui plaise me donner ses saintes lumières, pour vous faire entendre les fruits infinis qui en reviennent à notre nature : encore cette grâce est-elle si grande que je n'ose pas espérer de l'obtenir de moi-même.
Ce n'est plus une femme particulière; c'est toute l'Église catholique, qui, adorant aujourd'hui le Verbe divin incarné dans les entrailles de la sainte Vierge, s'écrie avec
transport que ces entrailles sont bienheureuses , dans lesquelles s'est accompli un si grand mystère. Je me propose de vous faire entendre , autant que ma médiocrité le pourra permettre, la force de cette parole; et comme le bonheur de la sainte Vierge ne consiste pas seulement dans les grâces qui lui sont données, mais dans celles que nous recevons par son entremise, je vous expliquerai, si Dieu le permet, le miracle qui s'est fait en elle pour notre commune félicité, afin que vous compreniez avec combien de raison ses entrailles sont appelées bienheureuses. Je suivrai dans cette matière les traces que saint Augustin nous a marquées, et je réduirai à trois chefs ce qui s'opère aujourd'hui dans la sainte Vierge. « Regardez, dit ce « saint évêque , cette chaste servante de Dieu, vierge et « mère tout ensemble : » Attende ancillam illam castam, et virginem et matrem. « C'est là que le Fils de Dieu a pris K la forme d'esclave, c'est là qu'il s'est appauvri, c'est là « qu'il a enrichi les hommes : » Ibi accepit formai n servi... ibi se pauperavit, ibi nos ditavit l. Voilà trois choses, mes sœurs, que cette sainte journée a vues s'accomplir dans les entrailles de la sainte Vierge, l'humiliation , l'appauvrissement ; permettez-moi d'user de ce mot, la libéralité du Verbe fait chair. Il y a pris la forme d'esclave, voilà qui marque l'humiliation ; il y a pris notre pauvreté, vous voyez comme il s'est ainsi appauvri lui-même; il nous a communiqué ses richesses, c'est par là qu'il a exercé sur nous sa libéralité infinie. Ce sont, mes sœurs, les trois grands ouvrages dans lesquels saint Augustin a cru renfermer tout ce qui s'accomplit aujourd'hui.
Et en effet, si nous entendons l'ordre et l'économie du mystère, nous verrons que tout est compris dans ces trois paroles : car, pour remonter jusqu'au principe, ce Dieu, qui prend une chair humaine dans le ventre sacré de
1 In Ps. ci, Serm. i, t. iv, col. 1092.
Marie, ne se charge de notre nature, que dans le dessein de la réparer ; et pour cela trois choses étaient nécessaires, de confondre notre orgueil, de relever notre bassesse, d'enrichir notre pauvreté. Il fallait confondre l'orgueil, qui était la plus grande plaie de notre nature, et le plus grand obstacle à la guérison ; et pour cela est-il rien de plus efficace que de voir un Dieu rabaissé jusqu'à prendre la forme d'esclave? Mais l'ouvrage de notre salut n'est pas encore achevé, et l'orgueil étant confondu, il faut encourager la faiblesse; de peur que notre nature, n'étant plus occupée que de son néant, n'osât pas même s'approcher de Dieu, ni même regarder le ciel, et au lieu qu'elle se perdait par l'orgueil, elle ne pérît encore plus par le désespoir. Pour lui donner du courage, « Dieu se fait pauvre, « dit saint Augustin l ; de peur que l'homme pauvre, et « misérable, étant effrayé par l'éclat et la pompe de ses « richesses, n'ose pas s'approcher de lui avec sa pauvreté « et sa misère : » Accepit paupertatem nostram, ne divitias 'jusejcpavescei'es, et ad eum accedere cum tua paupertate non auderes.
Ayant donc ainsi relevé notre courage abattu, que reste-t-il maintenant à faire, sinon qu'il rende le bien à ceux auxquels il a déjà rendu l'espérance? et c'est ce qu'il a fait, se donnant à nous avec ses trésors et ses grâces par son incarnation bienheureuse ; par où vous découvrez maintenant la suite des paroles de saint Augustin, et tout ensemble l'ordre merveilleux du mystère qui s'accomplit en la sainte Vierge. 0 entrailles vraiment bienheureuses, dans lesquelles la nature humaine reçoit tant de grâces ! « Là un Dieu a pris la forme d'esclave, » afin de confondre notre orgueil : lbi accepit formant servi ; « là un Dieu s'est «revêtu de notre indigence, » afin d'encourager notre bassesse : ibise pauperavit, « là un Dieu se donne lui-même
1 Ubi supra.
« avec tous ses biens, » afin d'enrichir notre pauvreté ! ibi nos ditavit. Dieu me fasse la grâce, mes sœurs, d'expliquer saintement ces trois vérités, qui feront le partage de ce discours !
Tous les saints Pères ont dit, d'un commun accord, que l'orgueil était le principe de notre ruine ; et la raison en est évidente. Nous apprenons, par les saintes Lettres, que le genre humain est tombé par l'impulsion de Satan. Cet esprit superbe est tombé sur nous : comme un grand bâtiment qu'on jette par terre, qui en accable un moindre sur lequel il tombe ; ainsi cet esprit superbe, en tombant du ciel, est venu fondre sur nous, et nous enveloppe après lui dans sa ruine. En tombant sur nous de la sorte, il a, dit saint Augustin, imprimé en nous un mouvement semblable à celui qui le précipite lui-même : Unde cecidit, inde dejecit l. Étant donc abattu par son propre orgueil, il nous a entraînés, en nous renversant, dans le même sentiment dont il est poussé, de sorte que nous sommes superbes aussi bien que lui, et c'est le vice le plus dangereux; parce que ce vice est celui de tous qui s'oppose le plus au remède, qui éloigne le plus la miséricorde : car l'homme étant misérable, il se serait rendu aisément digne de pitié s'il n'eût été orgueilleux. Il est assez naturel d'user de clémence envers un malheureux qui se soumet: « mais est-il « rien de plus indigne de compassion qu'un misérable « superbe, qui joint l'arrogance avec la faiblesse? » Quid tain indignum misericordia quam superbus miser 2 ? C'était l'état où nous étions; faibles et altiers tout ensemble, impuissants et audacieux. Cette présomption fermait la porte à la clémence : ainsi, pour soulager notre misère, il fallait
1 Serm. clxui, n° 8, t. v, col. "88.
2 S. Aug. de Liber. Arbitr. lib. m, n° 29, t. /, col. 622.
POUR LA FETE DE L'ANNONCIATION. i H 1
avant toutes choses guérir notre orgueil; pour attirer sur nous la compassion, il fallait nous apprendre l'humilité : c'est pourquoi Dieu s'humilie dans les entrailles de la sainte Vierge, et y prend aujourd'hui la forme d'esclave : Ibi accepii formam servi.
C'est ici qu'il faut admirer la méthode dont Dieu s'est servi pour guérir l'arrogance humaine ; et pour cela il est nécessaire de vous expliquer la nature de cette maladie invétérée : je suivrai les traces de saint Augustin, qui est celui des saints Pères qui Ta mieux connue. L'orgueil, dit saint Augustin, est une fausse et pernicieuse imitation de la divine grandeur : Perverse te imitantur qui longe se a te faciunt, et extollunt se adversum te * : « Ceux qui s'é- « lèvent contre vous, vous imitent désordonnément. » Cette parabole est pleine de sens; mais une belle distinction du même saint Augustin nous en fera entendre le fond. Il y a des choses, dit-il 2, où Dieu nous permet de l'imiter, et d'autres où il le défend. Il est vrai que ce qui l'excite à la jalousie, c'est lorsque l'homme se veut faire Dieu et entreprend de lui ressembler ; mais il ne s'offense pas de toute sorte de ressemblance.
Car premièrement, chrétiens, il nous a faits son image ; nous portons empreints sur nous-mêmes les traits de sa face et les caractères de ses perfections. Il y a de ses attributs dans lesquels il n'est pas jaloux que nous tâchions de lui ressembler; au contraire, il nous le commande. Par exemple, voyez sa miséricorde, dont il est dit dans son Ecriture, qu'elle « éclate par-dessus ses autres ou- « vrages :! : » il nous est ordonné de nous conformer à cet admirable modèle : Estote miséricordes, sicut et Pater vester misericors est 4 : « Soyez miséricordieux comme votre Père
1 Conf. Hb. ii, cap. vi, t. i, col. 86.
-In Ps. lxx, Serm. u, n° (i, t. îv, col. 737, 738.
3 Ps. cxi.iv, 9.
4 Luc. vi, 36.
« est miséricordieux. » Dieu est patient sur les pécheurs ; et, les invitant à la pénitence, il fait luire en attendant son soleil sur eux : il veut que nous nous montrions ses enfants, en imitant cette patience à l'égard de nos ennemis : Ut sitis filii Patris vestri1. Ainsi, comme il est véritable, vous pouvez l'imiter dans sa vérité ; il est juste, vous pouvez le suivre dans sa justice ; il est saint, et encore que sa sainteté semble être entièrement incommunicable, il ne se fâche pas néanmoins que vous osiez porter vos prétentions jusqu'à l'honneur de lui ressembler dans ce merveilleux attribut : au contraire, il vous le commande : Sancti estote, quoniam ego sanctus sum 2 : « Soyez saints, parce que je « suis saint. »
Quelle est donc cette ressemblance qui lui cause tant de jalousie? c'est lorsque nous lui voulons ressembler dans l'honneur de l'indépendance ; en prenant notre volonté pour loi souveraine, comme lui-même n'a pas d'autre loi que sa volonté absolue : c'est sur ce point quïl est chatouilleux, c'est là l'endroit délicat ; c'est alors qu'il repousse avec violence tous ceux qui veulent ainsi attenter à la majesté de son empire. Soyons des dieux, il nous le permet, par l'imitation de sa sainteté, de sa justice, de sa patience, de sa miséricorde toujours bienfaisante : quand il s'agira de puissance, tenons-nous dans les bornes d'une créature ; et ne portons pas nos désirs à une ressemblance si dangereuse.
Voilà, mes sœurs, la règle immuable qui distingue ce que nous pouvons et ce que nous ne pouvons pas imiter en Dieu. Mais, ô voies corrompues des enfants d'Adam! ô étrange dépravation de notre cœur! nous renversons ce bel ordre : dans les choses où il se propose pour modèle, nous ne voulons pas l'imiter; en celle où il veut être uni-
» Matth. v. 45.
2 Le cit. xix, 2.
que et inimitable, nous entreprenons de le contrefaire. Car si nous l'imitions dans sa sainteté, le prophète se serait-il écrié : « Sauvez -moi, Seigneur, parce qu'il n'y « a plus de saints sur la terre l? » si clans sa fidélité ou dans sa justice, le prophète Miellée dirait-il : « Il n'y a plus « de droiture parmi les hommes; le grand demande, et « le juge lui donne tout ce qui lui plaît : il n'y a plus de « foi parmi les amis, la terre n'est pleine que de trom- « perie2?» Ainsi nous ne voulons pas imiter Dieu dans ces excellents attributs dont il est bien aise de voir en nous une vive image : cette souveraineté, cette indépendance où il ne nous est pas permis de prétendre, c'est à cela que nous attentons, c'est ce droit sacré et inviolable que nous osons usurper.
« Car comme Dieu n'a personne au-dessus de lui, qui « le règle et qui le gouverne, nous voulons être, dit saint « Augustin3, les arbitres souverains de notre conduite; » afin qu'en secouant le joug, en rompant les rênes, en rejetant le frein du commandement qui retient notre liberté égarée, nous ne relevions point d'une autre puissance , et soyons comme des dieux sur la terre. A sœculo confregisti jugum meum, rupîstivinculamea, et dixisti : Non serviam 4 : a Vous avez brisé mon joug depuis longtemps, « vous avez rompu mes liens, et vous avez dit : Je ne « servirai point. » Par ce désir et cette fausse opinion d'indépendance, nous nous irritons contre les lois : qui nous défend nous incite; comme si nous disions en notre cœur : Quoi, on veut me commander! Et n'est-ce pas ce que Dieu lui-même reproche aux superbes sous l'image du roi de Tyr : « Ton cœur s'est élevé, et tu as dit : Je suis « un dieu; et tu as mis ton coeur comme le cœur d'un