‹ Sermons de BossuetChapitre 6 sur 71 · PS. XI, I · texte numérisé non relu

PS. XI, I

- Midi, vu, 2, .1,5.

s InPs. lxx, Serm. u, n° 6, t. îv, col. 738.

4 Jerem. n, 20.

a dieu : » Dedisti cor tuum quasi cor dei i ; tu n'as voulu ni de règle, ni de dépendance : tu t'es rempli de toi-même et tu l'es attribué toutes choses; lorsque tu as vu ta fortune bien établie par ton adresse et par ton intrigue, tu n'as pas fait réflexion sur la main de Dieu, et tu as dit avec Pharaon : « Ce fleuve esta moi, » tout ce grand domaine m'appartient; c'est le fruit démon industrie, « et je me suis fait moi-môme : » Meus est fluvius, et ego feci memetipsum - ?

Ainsi notre orgueil aveugle nous érige en de petits dieux. Eh bien, ô superbe, ô petit dieu, voici ce grand Dieu vivant qui s'abaisse pour le confondre : un homme se fait dieu par orgueil, un Dieu se fait homme par humilité , l'homme s'attribue faussement la grandeur de Dieu, Dieu prend véritablement le néant de l'homme. Car considérons, chrétiens, ce qui s'accomplit en ce jour dans les entrailles bienheureuses de la sainte Vierge : là un Dieu s'épuise et s'anéantit, en prenant la forme d'esclave; afin que l'esclave soit confondu, quand il veut faire le maître et le souverain. O homme, viens apprendre àt'humilier; homme, pécheur, superbe, humilié et honteux de ton orgueil même : homme, quoi de plus infirme? pécheur, quoi de plus injuste? superbe, quoi de plus insensé?

Mais voici un nouveau secret de la miséricorde divine : elle ne veut pas seulement confondre l'orgueil, elle a assez de condescendance pour vouloir en quelque sorte le satisfaire ; car il a fallu donner quelque chose à cette passion indocile, qui ne se rend jamais tout à fait. L'homme avait osé aspirer à l'indépendance divine : on ne peut le contenter en ce point; le trône ne se partage pas, la Majesté souveraine ne peut souffrir d'égal. Mais voici un con-

1 Ezech. XXVIII, 2.

2 Ezech. xxix, 3.

seil de miséricorde qui sera capable de le satisfaire; si nous ne pouvons ressembler à Dieu dans cette souveraine indépendance, il veut nous ressembler dans l'humilité : l'homme ne peut devenir indépendant; un Dieu, pour le contenter, deviendra soumis : sa souveraine grandeur ne souffre pas qu'il s'abaisse tant qu'il demeurera dans lui-même; cette nature infiniment abondante ne refuse pas d'aller à l'emprunt, pour s'enrichir par l'humilité : « afin, dit saint Augustin, que l'homme qui méprise l'hu- « milité, qui l'appelle simplicité et bassesse quand il « la voit dans les autres hommes, ne dédaignât plus de <; la pratiquer en la voyant dans un Dieu, » ut vel sic superbia generis humani non dedignaretur sequi vestigia Dti l. Yoilà le conseil de notre Dieu pour guérir l'arrogance humaine : il veut arracher du fond de nos cœurs cette fierté indocile qui ne veut rien voir sur sa tête; qui nous fait toujours regarder ceux qui sont soumis avec dédain, ceux qui dominent avec envie; qui ne peut souffrir aucun joug ni céder à aucunes lois, pas même à celles de Dieu. C'est pourquoi il n'y a bassesse, il n'y a servitude où il ne descende; il s'abandonne lui-même à la volonté de son Père.

Mais pesons davantage sur cette parole : il a pris la nature humaine qui l'oblige à être sujet, lui qui était né souverain. Il descend encore un autre degré : il a pris la forme d'esclave, parce qu'il a paru comme pécheur, qu'il s'est revêlu lui-même de la ressemblance de la chair de péché, qu'en cette qualité il a porté sur lui des marques d'esclave, par exemple la circoncision, et qu'il a mené une vie servile : Non venu ministrari, sed ministrare 2 : « Il est venu non pour être servi, mais pour ser- « vir. » Il s'abaisse beaucoup plus bas : il a pris la forme

1 lu Ps. xxxiii, Etiarrat. \, nc 4, t. VI, col. 210.

2 Matth. xx, -28.

d'esclave, parce qu'il est non- seulement semblable aux pécheurs, mais qu'il est la victime publique pour tous les pécheurs. Dès le premier moment de sa conception, « en entrant au monde, dit le saint apôtre, il s'est mis en « cet état de victime ; il a dit : Je viens, ô mon Dieu, pour « faire votre volonté : » Ingrediens mundum dicit... Ecce venio ut faciarn, Deus, voluntatem tuam '.

Mais peut-être qu'en se soumettant à la volonté de son Père, vous croirez qu'il veut s'exempter de dépendre de la volonté des hommes. Non, mes frères, ne le croyez pas; car la volonté de son Père est qu'il soit livré comme victime à la volonté des hommes pécheurs, à la volonté de l'enfer : sedhœc est horavestra, et potestas tenebrarum2, « mais c'est ici votre heure et la puissance des ténèbres. » Il n'a pas attendu la croix, pour faire cet acte de soumission ; « il l'a fait en entrant dans le monde : » Ingrediens mundum dicit.Ma.rie a été l'autel où il s'est premièrement immolé; Marie a été le temple où il a rendu à Dieu ce premier hommage, où s'est vu la première fois ce grand et admirable spectacle d'un Dieu soumis et obéissant jusqu'à se dévouer à la mort... jusqu'à se livrer aux pécheurs, et à l'enfer même, pour faire de lui à leur volonté. Pourquoi cet abaissement? Je vous ai déjà dit, mes sœurs, que c'est pour confondre l'orgueil.

A la vue d'un abaissement si profond, qui pourrait refuser de se soumettre? Tous vivez, mes sœurs, dans une conduite qui vous doit faire trouver la soumission nonseulement fructueuse, mais encore douce et désirable : mais quand vous auriez à souffrir un autre gouvernement, de quelle obéissance pourriez-vous vous plaindre en voyant à la volonté de quels hommes se dévoue aujourd'hui le Sauveur des âmes : à celle du lâche Pilate, à

» Hebv. x, b, 7.

- Luc. xxii, 53.

celle du traître Judas, à celle des Juifs et des pontifes, à celle des soldats inhumains, qui, ne gardant avec lui aucune mesure, ont fait de lui ce qu'ils ont voulu? Après cet exemple de soumission, vous ne sauriez descendre assez bas; et vous devez chérir les dernières places qui, après les abaissements du Dieu incarné, sont devenues désormais les plus honorables.

Marie entre aujourd'hui dans ses sentiments : quoique sa pureté angélique ait été un puissant attrait pour faire naître Jésus-Christ en elle, ce n'est pas néanmoins cette pureté qui a consommé le mystère ; c'a été l'humilité et l'obéissance. Si Marie n'avait dit qu'elle était servante, en vain elle eût été vierge ; et nous ne nous écrierions pas aujourd'hui que ses entrailles sont bienheureuses. Yierges de Jésus-Christ, profitez de cette leçon ; et méditez attentivement cette vérité : le dessein du Fils de Dieu n'est pas tant de faire des vierges pudiques, que des. servantes soumises. <! C'est en effet, dit saint Augustin, quelque chose « de si grand d'être humble et soumis, que si ce Dieu qui « est si grand ne le devenait, nous ne pourrions jamais « l'apprendre. » Itane magnum est esse parvum, ut riisia te qui tam magnas es fieret, disci omnino non posset ? Ita plane l. Mais ce n'est pas assez au Verbe fait chair d'avoir confondu l'orgueil, il faut relever l'espérance; et c'est ce qu'il va faire en s'appauvrissant : il ne confond la présomption que pour donner place à l'espérance. C'est ma seconde partie : ibi se pauperavit.

SECOND TOINT.

L'appauvrissement du Verbe fait chair est la principale partie du mystère, et celle par conséquent qu'il est le plus malaisé de bien faire entendre : car lorsque le saint

1 De sanct. Virginit. n° 35, t. vi, col. 3i>8.

apôtre a dit, que le Fils de Dieu s'est fait pauvre, il me semble, âmes chrétiennes, qu'il ne suffit pas de comprendre qu'il s'est appauvri en qualité d'homme, ens'unissant à une nature dont le partage est la pauvreté; en naissant de parents obscurs, dans la lie du peuple ; en vivant sur la terre sans retraite, sans lieu de repos, et sans avoir seulement un gîte assuré où il pût reposer sa tête. Cette pauvreté mystérieuse a quelque chose de plus caché, qui ne sera jamais assez entendu ; jusqu'à ce que nous disions que c'est la Divinité qui s'est elle-même appauvrie.

Je ne suis point trop hardi, quand je parle ainsi ; et je ne fais que suivre l'Apôtre : Exinanivit semetipsum l : « Il « s'est anéanti lui-même, » ou, pour traduire ce mot proprement, il s'est vidé et répandu tout entier; comme un vase qui était plein, et qu'on vide en le répandant : c'est l'idée que nous donne le divin apôtre, et c'est dans cette effusion que consiste l'appauvrissement du Yerbe fait chair. Ce dépouillement est-il véritable? Dieu a-t-il perdu quelque chose en se faisant homme? et n'est-ce pas un article de notre foi, que la Divinité, toujours immuable, ne s'est ni altérée ni diminuée dans ce mélange ? Comment donc le Fils de Dieu s'est-il dépouillé ? Yoici le secret du mystère.

On dépouille quelqu'un en deux sortes, ou quand on lui ôte la propriété, ou quand on le prive de l'usage: car quoiqu'on laisse à un homme la propriété de son patrimoine ; si on lui lie les mains pour l'usage, il est pauvre parmi les richesses dont il ne peut pas se servir. Ce principe étant supposé, il est bien aisé de comprendre l'appauvrissement du Verbe divin. Si je considère la propriété,

il n'est rien de plus véritable que l'oracle du grand saint Léon dans cette célèbre épitre à saint Fia vien : que «comme

« la forme de Dieu n'a pas détruit la forme d'esclave, aussi

1 Philipp. n, 7 .

« la forme d'esclave n'a diminué en rien la forme de « Dieu l. » Ainsi la nature divine n'est dépouillée en Jésus- Christ d'aucune partie de son domaine ; de sorte que son appauvrissement, c'est qu'elle y perd l'usage de la plus grande partie de ses attributs. Mais que dis-je, de la plus grande partie? quel de ses divins attributs voyons-nous paraître en ce Dieu enfant que le Saint-Esprit a formé dans les entrailles de la sainte Yierge?

Que voyons-nous qui sente le Dieu dans les trente premières années de sa vie ? Mais encore dans les trois dernières, qui sont les plus éclatantes ; s'il paraît quelques rayons de sa sagesse dans sa doctrine, de sa puissance dans ses miracles, ce ne sont que des rayons affaiblis, et non pas la lumière dans son midi. La sagesse se cache sous des paraboles et sous le voile sacré de paroles simples : et lorsque la puissance étend son bras à des ouvrages miraculeux ; comme si elle avait 'peur de paraître, en même temps elle le retire : car la véritable grandeur delà puissance divine, c'est de paraître agir de son chef; et c'est ce que le Fils de Dieu n'a pas voulu faire. Il rapporte tout à son Père : Ego non judico quemquam ;... Pater in me manens ipse facit opéra - : « Pour moi, je ne juge personne... mon « Père qui demeure en moi, fait lui-même les œuvres que « je fais : >; et il semble qu'il n'agisse et qu'il ne parle que par une autorité empruntée. Ainsi la nature divine devait être en lui, durant les jours de sa chair, privée de l'usage de sa puissance et de ses divines perfections : c'est pourquoi « il est digne de recevoir puissance, divinité, sagesse (t et force : » Dignus est accipere virtutem, et divinitatem, et sapientiam, et fortitudinem 3 ; comme s'il ne l'avait pas eue auparavant : l'oserai-je dire? comme un homme interdit

1 Epist. xxiv, cap. m.

2 Joan. vin, 15 ; xiv, 10.

3 Apoc. V, 12.

par les lois, qui a la propriété de son bien, et n'en a pas la disposition. Ainsi étant interdit en vertu de cette loi suprême qui l'envoyait sur la terre pour y ôtre dans un état de dépouillement, il n'avait pas l'usage de son propre bien ; et il n'en reçoit la pleine disposition qu'après qu'il est retourné au lieu de sa gloire, c'est-à-dire, au sein de son Père.

Tel est l'appauvrissement du Verbe fait chair : le Fils de Dieu s'y est engagé par sa première naissance qu'il prend d'une mère mortelle. C'est pourquoi son Père immortel, pour l'en délivrer, le ressuscite des morts; et lui donnant de nouveau la vie, il le fait jouir de tous les droits de sa naissance éternelle : Ego hodie genui te 1 : « Je vous ai enci gendre aujourd'hui. » 0 Dieu appauvri, ô Dieu dépouillé ! je vous adore : vous méritez d'autant plus nos adorations, ô Dieu interdit !

Il pourrait sembler, chrétiens, que cette pauvreté du Verbe fait chair serait un moyen peu sûr pour relever la bassesse de notre nature : est-ce une espérance pour des malheureux, qu'un Dieu en vienne augmenter le nombre ? est-ce une ressource à notre faiblesse, que notre libérateur se dépouille de sa puissance? ne semble- t-il pas au contraire que le joug qui accable les enfants d'Adam est d'autant plus dur et inévitable, qu'un Dieu même est assujetti à le supporter? Cela serait vrai, chrétiens, si sa pauvreté était forcée, s'il y était tombé par nécessité, et non pas descendu par miséricorde : mais que ne devons- nous pas espérer d'un Dieu qui descend pour se joindre à nous; dont l'abaissement n'est pas une chute, mais une condescendance : qui n'a pris notre pauvreté, comme il a déjà été dit, que, de peur qu'étant si pauvres et si misérables, nous n'osassions approcher de lai avec notre misère et notre

1 Ps

POUR LA FETE DE L'ANNONCIATION. l'A

indigence : Descendit ut levaret, non cecidit ut jaceret 1 : «Il « ne tombe pas pour être abattu, mais il descend pour nous « relever? »

C'est ce qui fait dire à saint Augustin que le Fils de Dieu a été porté au mystère de l'incarnation « par une <; bonté populaire » , populari quadam clementia 2. Gomme un grand orateur, plein de riches conceptions, pour se rendre populaire et intelligible, se rabaisse par un discours simple à la capacité des esprits communs ; comme un grand environné d'un éclat superbe, qui étonne le pauvre peuple et ne lui permet pas d'approcher, quitte tout ce pompeux appareil, et, par une familiarité populaire, vit à la mode de la multitude, dont il se propose de gagner l'esprit : ainsi la Sagesse incréée, par un conseil de condescendance, se rabaisse en prenant umcorps, et se rend sensible; ainsi la Majesté souveraine, par une facilité populaire, se dépouille de son éclat et de ses richesses, de son immensité et de sa puissance, pour converser librement avec les hommes. Élevez votre courage, ô enfants d'Adam : dans la'dispensation de sa chair, ne croyez pas que ce soit en vain qu'il semble appréhender de paraître Dieu; il l'est, et vous pouvez attendre de lui tout ce que l'on peut espérer d'un Dieu. Mais il cache tous ses divins attributs; approchez avec la même familiarité, avec la même franchise, avec la même liberté de cœur, que si ce n'était qu'un homme mortel.

Voilà l'effet admirable que produit le dépouillement du Verbe incarné : de sorte que nous pouvons dire qu'il ne s'appauvrit en toute autre chose, que pour être riche en amour et abondant en miséricorde. C'est le seul de ses attributs dont il se laisse l'usage; et dans sa pauvreté mystérieuse, rien n'est plus riche que son amour qui coule

i In Joan. Tract. cvn,n°7, t. m, p. n, co'. 7G9. 2 Contra Acad. lib. m, n° 42, t. i. col. 29i.

sur nous de source, qui n'a môme rien en nous qui l'attire, mais qui se répand sur nous de lui-même, et se déborde par sa propre abondance : tel est l'amour de notre Dieu. « 11 nous a aimés le premier : » fpse prior dilexit nos l ; que reste -t-il maintenant, sinon que nous lui rendions amour pour amour ? Certainement le cœur est trop dur, qui, non content de ne lui pas donner son amour, refuse même de le lui rendre : qui, n'allant pas à Dieu le premier, ne le snitpas du moins quand il le cherche. Que si nous aimons ce divin Sauveur, observons ses commandements, marchons par les voies qu'il nous a marquées, et ne disons pas en nos cœurs : Aimer ses ennemis, se haïr soi-même, ce commandement est trop haut, il n'y a pas moyen de l'atteindre ; la doctrine évangélique est trop relevée, et passe*de trop loin la portée des hommes.

Quiconque parle ainsi n'entend pas le mystère d'un Dieu abaissé: ce Dieu facile, ce Dieu populaire, qui se dépouille et qui s'appauvrit pour se mettre en égalité avec nous, mettra-t-il au-dessus de nous ses préceptes? et celui qui veut que nous atteignions à sa personne, voudra-t-il que nous ne puissions atteindre à sa doctrine? Prendre une telle pensée, c'est peu connaître un Dieu appauvri ; une telle hauteur ne s'accorde pas avec une telle condescendance. Non, je ne crois plus rien d'impossible ; il n'y a vertu où je n'aspire, il n'y a sainteté où je ne prétende. Mais si vous y prétendez, pour parvenir à ce haut degré, il faut encore ajouter : 11 n'y a passion que je ne combatte ; ambition, je veux t'arracher du fond de mon cœur, etc. Ah ! vous commencez à ne plus entendre, et à trouver la chose impossible : un Dieu descend et vous tend la main ; il n'est que d'oser et d'entreprendre. Heureuses donc les entrailles de la sainte Vierge, où s'accomplit un si grand mystère, dans lesquelles un Dieu appauvri ouvre une si

1 I. Joan. iv, 10.

belle carrière à nos espérances 1 mais laissons les espérances, mes sœurs, et venons aux biens véritables dont il comble notre pauvreté : c'est ce qu'il faut méditer dans la dernière partie.

TROISIÈME POINT

Ni dans l'ordre de la grâce, ni dans l'ordre de la nature, la terre pauvre et indigente ne peut s'enrichir, que par le commerce avec le ciel : dans l'ordre de la nature elle ne porte jamais de riches moissons, si le ciel ne lui envoie ses pluies, ses rosées, sa chaleur vivifiante, etses influences ; et dans l'ordre de la grâce on n'y verra jamais fleurir les vertus, ni fructifier les bonnes œuvres, si elle ne reçoit avec abondance les dons du ciel, où réside la source du bien. Jugez de là, chrétiens, quelle devait être notre pauvreté, puisque ce sacré commerce avait été rompu depuis tant de siècles par la guerre que nous avions déclarée au ciel; et jugez par la même raison quelles seront dorénavant nos richesses, puisqu'il se rétablit aujourd'hui par le mystère de l'incarnation : car ce n'est pas sans raison, mes sœurs, que l'Église, nous expliquant ce divin mystère, l'appelle « un commerce admirable» : 0 admirabile commercium !

Voilà un commerce admirable, dans lequel il est aisé de comprendre que tout se fait pour notre avantage. Deux sortes de commerce parmi les hommes : un commerce de besoin pour emprunter ce qui nous manque; sagesse de Dieu dans le partage des biens, afin que les besoins mutuels fissent l'alliance et la confédération des peuples : un commerce d'amitié et de bienveillance, pour partager avec nos amis ce que nous avons. Dans l'un et l'autre de ces commerces on trouve de l'avantage : clans le premier, on a le plaisir d'acquérir ce qu'on n'avait pas; dans le second,

le plaisir de jouir de ce qu'on possède : plaisir qui serait sans goût, si nul n'y avait part avec nous.

« Mais il n'en est pas ainsi de notre Dieu, qui est suf- « fîsant à lui-même ; parce qu'il trouve tout, dit saint Au- « gustin l, dans la grandeur abondante de son unité : » Sibi sufficit copiosa... unilatis magnitudine. Il n'a besoin de personne pour posséder tout le bien, parce qu'il le ramasse tout entier en sa propre essence ; il n'a besoin de personne pour le plaisir d'en jouir, qu'il goûte parfaitement en lui-même : donc, s'il entre en commerce avec les hommes, qui doute que ce ne soit pour notre avantage? quand il semble venir à l'emprunt, c'est qu'il a dessein de nous enrichir; s'il recherche notre compagnie, c'est qu'il veut se donner à nous. C'est ce qu'il fait aujourd'hui dans les entrailles de la sainte Vierge ; et saint Augustin a raison de dire : Ibi nos ditavit : « C'est là qu'il nous enrichit. »

Et en effet, saintes âmes, considérons, je vous prie, quel commerce le Fils de Dieu y commence, ce qu'il y reçoit et ce qu'il y donne; épanchons ici notre cœur dans la célébration de ses bienfaits. Il est venu, ce charitable négociateur, il est venu trafiquer avec une nation étrangère. Dites-moi, qu'a-t-il pris de nous? Il a pris les fruits mal- Heureux que produit cette terre ingrate, la faiblesse, la misère, la corruption: et que nousa-t-il donné en échange? Il nous a apporté les véritables biens qui croissent en son royaume céleste, qui est son domaine et son patrimoine; l'innocence, la paix, l'immortalité, l'honneur de l'adoption, l'assurance de l'héritage, la grâce et la communication du Saint-Esprit. Qui ne voit que tout se fait pour notre avantage dans cet admirable trafic?

Mais voyons maintenant cet autre commerce de société et d'affection. Peut-on nier que sans sa bonté notre compagnie lui serait à charge ? Si donc il épouse la nature 1 Confess. lib. xni, cap. îx, t. 1, col. 229.

humaine dans les entrailles de la sainte Vierge, s'il entre dans notre alliance par le nœud sacré de ce mariage; puisqu'il n'y a pas la moindre apparence que cette société lui profite, reconnaissons plutôt qu'il veut être à nous, et enrichir notre pauvreté, non-seulement par la profusion de tous ses biens, mais encore en se donnant lui-même. Ce n'est pas moi, chrétiens, qui tire cette conséquence ; c'est le grand apôtre saint Paul, qui, considérant en luimême cette charité infinie par laquelle Dieu a aimé tellement le monde qu'il lui a donné son Fils unique, s'écrie ensuite avec transport : « Celui qui ne nous a pas épargné « son Fils, mais nous l'a donné tout entier, et par sa a naissance et par sa mort, que nous pourra-t-il refuser? a et ne nous donne-t-il pas en lui toutes choses? » Quomodo non etiam cum Mo omnia nob's donavit l ? Quand il a donné son Fils, il nous a ouvert le fond de son cœur ; tout se déborde par cette ouverture : [il nous a donné un Fils qui lui est] aussi cher que lui-même, son unique, son bien-aimé, ses délices, son trésor; et après que sa divine libéralité a ainsi épanché son cœur, ne faut-il pas que tout coule sur nous par cette ouverture? Que plût à Dieu faire entendre la force de cette parole : Seipsum dabit, dit saint Augustin -, quia seipsum dédit: « Il se donnera de nouveau, « parce qu'il s'est déjà donné une fois ! » La libéralité des hommes est bientôt à sec : en Dieu un bienfait est une promesse ; une grâce, un engagement pour un nouveau don. Comme dans une chaîne d'or un anneau en attire un autre, ainsi les bienfails de Dieu s'entre-^uivent par un enchaînement admirable. Celui qui s'est donné une fois ne laissera pas tarir la source infinie de sa divine miséricorde, et il fera encore en notre nature un nouveau présent de lui-même; « il se donnera immortel aux im-

1 Rom. vin, 32.

2 In Ps. xiii, n° 2, t. iv, col. 3GG.

mortels, « après s'être donné mortel aux mortels : » Seipsum dabit immort alibus immortalem, quia seipsum dédit mortalibus mortalem *. En Jésus-Christ mortel, les dons de la grâce; en Jésus-Christ immortel, les dons de la gloire. Il s'est donné à nous comme mortel, parce que les peines qu'il a endurées ont été la source de toutes nos grâces : il se donnera à nous comme immortel, parce que la clarté dont il est plein sera le principe de notre gloire. « 11 trans- «i formera notre corps, tout vil et abject qu'il est, afin de « le rendre conforme à son corps glorieux : » Reformabit corpus humilitatis nostrœ, confujuratum corpori claritatis suœ 2.

Nous faisons en ce lieu, mes sœurs, une réflexion sérieuse sur la grandeur incompréhensible de la sainte Vierge : car si nous recevons tant de grâces et de bonheur, parce que Dieu nous donne son Fils; que pourrons-nous penser de Marie, à qui ce Fils est donné avec une prérogative si éminente? si nous sommes si avantagés, parce qu'il nous le donne comme Sauveur, quelle sera la gloire de la sainte Vierge à laquelle il l'a donné comme fils, c'est-à-dire en la même qualité qu'il est à luimême? Beatus venter qui te portavit : « Heureuses mille « et mille fois les entrailles qui ont porté Jésus-Christ. » Jésus-Christ sera donné à tout le monde ; Marie le reçoit la première, et Dieu le donne au monde par son entremise. Jésus- Christ est un bien universel; mais Marie durant sa grossesse le possédera toute seule : elle a cela de commun avec tous les hommes, que Jésus donnera sa vie pour elle; mais elle a cela de singulier, qu'il l'a premièrement reçue d'elle : elle a cela de commun, que son sang coulera sur elle pour la sanctifier; mais elle a cela de particulier, qu'elle en est la source. C'est le privilège

i In Ps, an, n° 2, t. îv, col. 266.

s Plul. in, 21.

POUR LA FÊTE DE L'àNNOXCIATION. 177

extraordinaire que lui donne le mystère de cette journée; mais puisque ce mystère adorable nous donne Jésus- Christ aussi bien qu'à elle, quoique ce ne soit pas au même degré d'alliance, apprenons de cette mère divine à recevoir saintement ce Dieu qui se donne à nous.

Jésus-Christ mortel est à nous, Jésus-Christ immortel est à nous encore : nous avons le gage de l'un et de l'autre dans le mystère de l'eucharistie. Il est effectivement immortel, et il porte la marque et le caractère, non-seulement de sa mortalité, mais de sa mort même : il se donne à nous en cet état, aûn que nous entendions que tout ce qu'il mérite par sa mort, et tout ce qu'il possède dans son immortalité, est le bien de tous ses fidèles ; recevons-le dans cette pensée. La disposition nécessaire pour recevoir un Dieu qui se donne à nous, est la résolution de s'en bien servir : car quiconque fait cette injure à la miséricorde divine de ne recevoir pas son présent [comme il faut, que ne doit-il pas appréhender ?] Comment pourrons-nous éviter sa colère, si nous négligeons un tel salut? « Quomodo nos e/fugiemus, si tantam neglexerimus salutem x? Au contraire, quelle source de gloire ! quel torrent de délices! quelle abondance de dons ! quelle inondation de félicité !

Le fruit de ce discours [est renfermé] dans ces paroles : Utamur nostro in nostram utilitatem, de Salvatore salutem operèmur '2 : « Servons-nous de celui qui est à nous « pour notre profit, faisons notre salut de celui qui est « notre Sauveur ; » sortons de cette prédication avec une sainte ardeur de travailler à notre salut, puisque nous recevons un Sauveur [qui vient] nous sauver. S'il n'y avait point de Sauveur, je ne vous parlerais point de la sorte :

' Hebr. u, 3.

2 I. Bern. Hom. m, sup. Missus est, n° H, t. i, col. 748.

[mais] s'il est à nous, mes frères, servons-nous-en pour noire profit; et puisqu'il est le Sauveur, Taisons de lui notre salut : Utamur noslro in nostram utilitalem, de Saluatore salutem operemur.

DEUXIÈME SERMON

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