DE LA BÉNÉDICTION DU CHEMIN DE FER DB PARIS A ORLÉANS
LB t MAI f843
Monseigneur,
La nouveauté du spectacle que nous avons sous les yeux éveille dans l'esprit de graves pensées. En présence de ces miraculeux travaux qui, bientôt, ne feront plus de la France qu'une grande ville entourée de faubourgs magnifiques, on est frappé d'admiration pour le génie de l'homme, capable de réaliser des prodiges que, dans ses rêves les plus brillants, l'imagination elle-même, naguère, n'aurait pu se représenter.
(iC DISCOURS
Que rhomme est grand, messieurs ! et que Tauleur de son être Fa élevé, par l'intelligence, audessus de tous les ouvrages sortis de ses mains !
Il dompte toutes les puissances de la nature; il les maîtrise, il les réunit ou les sépare, selon ses besoins, et quelquefois selon ses caprices.
Roi de la terre, il la couvre à son gré de villes, de villages, de monuments, d'arbres et de moissons, il force tous les animaux de la cultiver pour lui et sous son empire, de le servir, de l'amuser ou de disparaître.
Roi de la mer, il se balance en riant sur ses abîmes; il pose des digues à sa furie, il pille ses trésors, et il commande à ses vagues écumantes de transporter au loin les produits de son industrie ou de servir de route à ses découvertes.
Roi des éléments, le feu, l'air, la lumière, l'eau, esclaves dociles de sa volonté souveraine, se laissent emprisonner dans ses ateliers et ses manufactures, et même atteler à ses chars qu'ils entraînent, coursiers invisibles, aussi vite que la pensée.
Que de grandeur et de puissance dans un être fragile qui ne vit qa^un jour, et qui ne semble qu'un atome imperceptible au milieu de cet univers qu'il gouverne avec tant d'empire!
Mais cette créature si petite et si faible a reçu une âme intelligente et raisonnable; elle est animée
DE MOIfSEIGNEUR L^ÉVÊQUE D^ORLËANS. 67
d'un souffle divin, et, seule entre toutes les autres, elle jouit de rétonnant avantage de puiser la lumière au foyer de la lumière, et de briller de l'éclat de l'esprit au milieu des mondes qui ne brillent que des pâles reflets de la matière.
L'empire du monde lui a été donné, parce que son âme, plus grande que le monde, le mesure, Tadmire, l'explique et le comprend,
La nature lui a été soumise, parce qu'il sait pénétrer le merveilleux mécanisme de ses lois, découvrir ses impénétrables secrets, et lui arracher tous les trésors qu'elle renferme dans son sein.
Placé à cette hauteur, l'homme devait y rencontrer une tentation périlleuse; ls\ tête pouvait lui tourner dans l'éblouissement de sa gloire; il pouvait oublier le bienfaiteur adorable qui l'avait fait si grand, et s'admirer, s'adorer lui-même comme le principe et la source première de sa toute-puissance. Hais la bonté divine s'est hâtée de le secourir dans ce da.nger, en gravant dans son âme une loi de dépendance et d'infirmité originelle dont il est impossible â l'orgueil lui-même d'effacer jamais la céleste empreinte.
Ainsi la nature a reçu l'ordre de ne lui livrer ses secrets et ses trésors que d'une main avare, l'un après l'autre, à k suite de pénibles travaux et de profondes méditations, pour lui faire sentir à cha-
que instant que, si elle était obligée de se prêter à ses désirs, elle cédait moins à sa volonté qu'à ses fatigues, signe certain de sa dépendance.
Ainsi point de progrès, point de conquête de rhomme qui ne soit en même temps une preuve sensible de sa puissance et de sa faiblesse et qui ne porte le cachet indélébile de sa force et de son infirmité.
Toutes ses découvertes, et les plus étonnantes, mieux encore que les autres, présentent le même caractère; car, ou elles apparaissent tout à coup et sans être cherchées, comme Téclair sur un ciel sans nuages, et alors nous ne saurions nous glorifier de les avoir faites. Une lampe oscille dans une église, une pomme tombe de Tarbre, une goutte d'eau se détache d'un glaçon, le salpêtre pétille entre les mains d'un moine obscur, et ces événements si simples, arrivés sous les yeux d'un Galilée, d'un Newton, d'un Blach, ouvrent une ère nouvelle aux sociétés humaines et changent la face du monde.
Rien de plus capable, en effet, messieurs, de réprimer notre orgueil que l'histoire des inventions les plus importantes et les plus utiles. Elles nous forcent d'avouer que le hasard en fut presque toujours l'auteur et le père; elles ont illustré des siècles très-peu avancés et des hommes sans lettres. La boussole, la poudre à canon, l'imprimerie et les
DE MONSEIGNEUR LtVÊQUE D^ORLÉANS. 60
lunettes d'approche en sont de mémorables exemples.
Il y a plus encore, messieurs : les découvertes qui sont le prix de l'application de l'esprit humain à un objet déterminé, et pour un but proposé d'avance, n'échappent pas à la loi commune; elles ne sortent pas d'un seul jet de l'intelligence; il faut les y manier et les y élaborer longtemps; on n'y arrive qu'à grands efforts, par une longue étude, par le perfectionnement successif des instruments et des machines, par les essais et les tâtonnements, et les plus beaux génies sont condamnés à apprendre le son et la figure des lettres, à les assembler, à épeler des mots, pour lire enfin couramment dans le livre de la nature, comme Tenfant dans son syllabaire.
Enfin, messieurs, si la puissance de l'esprit humain est indéfinie, elle n'en a pas moins des limites infranchissables; il a ses bornes comme l'océan, et à lui aussi il a été dit : a Tu viendras jusque-là, mais tu n'iras pas plus loin. y> Son domaine embrasse tous les effets et toutes les causes secondes; mais les causes premières échappent à ses regards. Aussitôt qu'il veut franchir les barrières qui lui furent assignées, la lumière lui manque, sa vue se trouble, et il ne marche plus que dans les ténèbres. Cette loi générale des intelligences créées pèse également, et sur les sciences transcendantes qu'elles
cultivent, et sur les sciences pratiques qu'elles aiment avec plus d'ardeur. A l'égard des unes et des autres, Tobstacle qui en arrête le progrès augmente et se fortifie en raison directe des^moyens nouveaux qu'on imagine pour le surmonter. « Un point d'appui, disait un grand homme, et je soulèverai le monde; » le grand homme se trompait; il ne songeait pas à la longueur et à la pesanteur du levier qu'il fallait mettre en œuvre, et qui aurait opposé à sa gigantesque entreprise. une résistance non moins invincible que la masàe du monde lui-même. Mais ces bornes, peut-être nécessairement données à l'esprit humain pour lui rappeler qu'il avait un maître, le laissent en possession d'un assez vaste domaine. Qu'il aiguise sa pénétration . ou qu'il étende ses ailes de plus en plus, il aura toujours des régions inconnues à explorer et des vérités nouvelles à mettre en lumière. Mais qu'il n'oublie pas non plus le danger inséparable de ces sortes de progrès : c'est qu'en s'appliquant exclusivement à l'élude des sciences physiques, il ne perde peu à peu le goût des sciences morales, et qu'en employant tout son temps à acquérir des connaissances il ne lui en reste plus pour accomplir des devoirs et acquérir des vertus.
Cette crainte est moins chimérique qu'on ne le pense, et, pour peu qu'on soit familier avec l'his-