‹ Sermons, discours et mandementsChapitre 3 sur 74 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Gomme ces édifices superbes que le temps a ruinés, mais dont les ruines attestent l'ancienne magnificence, le coeur de l'homme conserve depuis son péché de$ restes illustres de sa grandeur première. Tout ce qui se présente à lui sous l'idée d'élévation et de gloire le transporte et l'enflamme* U se plaît à dompter les plus grandes difficultés; il affronte avec joie tous les périls; il croit ne jamais assez mépriser la frayeur et la crainte qui lui rappellent sans cesse sa diute originelle. Ne croyez pas, messieurs, que la religion vienne ici contrarier la nature et combattre cet instinct de gloire, seul débris d'un vaste naufrage. Elle le développe au contraire en le dirigeant vers une fin digne de lui; et, pour lui prêter une force infinie, elle montre la vie humaine sous l'image d'un combat dont n. 8

toutes les vertus sont le prix, et le ciel la dernière couronne. Et tandis que les homnies prodiguent le nom de héros à ceux de leurs semblables qui ont vaillamment combattu les ennemis extérieurs, la religion demande d'autres victoires pour mériter ce titre, et son héros, vainqueur au dehors, vainqueur au dedans de lui-même, vainqueur des prospérités, vainqueur de l'infortune, réalise le beau idéal de toutes les grandeurs humaines.

Tel fut saint Louis, messieurs. Né dans une condition obscure, il eût commencé par être le premier soldat de son armée, et eût fini par en devenir le premier capitaine. Rome et la Grèce n'avaient point eu plus de patience à supporter les travaux, plus de constance dans les desseins, plus de sang-froid dans le danger, et plus de bravoure dans les batailles. Confondu dans la foule de ses soldats par la simplicité de son armure, on ne reconnaissait sa place dans la mêlée qu'au désordre des ennemis qu'il poussait devant lui. Il ne touchait pas encore à sa quinzième année, que la tendresse de Blanche de Castille avait bien de la peine à retenir l'ardeur de ce jeune courage. Mais, après sa majorité, il ne se livra pas de combat sous son règne où il ne fit des prodiges de valeur à la tête de son armée. Le passage du pont de la Charente, la bataille de Saintes, la prise de Damiette, la journée de la Massoure, brilleront dans

les fastes militaires à côté des plus beaux faits d'armes anciens et modernes.

Mais son âme, plus grande que ses exploits, chercha toujours la paix dans la guerre. Mais ses victoires s'arrêtèrent toujours là où les négociations et les traités pouvaient terminer les différends. Mais la clémence le suivit toujours auiL champs de carnage. Mais cette ambition dévorante qui renverse les empires sous prétexte de les agrandir, qui dissipe les richesses publiqties pour les accroître, qui ruine les villes et les provinces pour les faire changer de maîtres, ce démon familier des conquérants, fit en vain briller à ses yeux ses trophées funèbres et sa gloire souillée de sang; Tindépendance de sa couronne, l'honneur de la France, le maintien de la foi jurée, la gloire de la religion unie à la prospérité des nations chrétiennes, tds furent, messieurs, les nobles et saints motifs qui lui mirent les armes à la main.

On nous arrête ici, messieurs, et Ton nous parle des croisades, de ces expéditions si célèbres et si malheureuses, éternel objet d'une louange outrée et d'un blâme exagéré. Il serait bien étonnant que, les siècles ramenant dans leur cours des événements semblables, les défenseurs et les ennemis des guerres saintes fussent forcés d'avouer, les uns qu'ils avaient mal défendu, les autres qu'ils avaient

âO PANÉGYRIQUE

mal attaqué les croisades. Il serait bien plus étonnant encore qu'après tant de controverses le même esprit qui depuis si longtemps reproche à la religion de leur avoir donné des apologistes voulût à son tour leur donner de nouveaux soldats.

Mais, quel que soit l'avenir, jusqu'à nos jours jugeant les croisades par leurs résultats les plus prochains, on a j^eint avec énergie les désastres de ces expéditions lointaines; et tout ce qu'on a pu dire, au contraire, de l'heureuse influence qu'elles ont exercée dans les âges suivants n'a point eflacé la douloureuse impression des premiers tableaux qu'on en avait traces. Mais que deviendraient les lois fondamentales des empires, ce droit des gens conservateur des sociétés humaines? que deviendraient l'honneur et l'indépendance des nations, si la dure nécessité de faire la guerre n'était démontrée que par les suites de la guerre même? Ce fléau si terrible et si mystérieux où la société puise à la fois sa gloire et sa honte, sa conservation et sa ruine, est cependant soumis à des principes impérissables de justice et de nécessité qui doivent l'enchainer ou le déchaîner sur la terre; et, quels que soient les événements, il n'est pas plus permis de l'éviter quand ces principes souverains réclament son intervention qu'il n'est permis de l'invoquer quand ils le repoussent. Ce n'est donc, messieurs* ni à la reli-

gion ni à la philosophie qu'il appartient de juger les croisades de saint Louis. C'est au tribunal de la justice et de l'honneur national d'où ressortissent toutes les guerres qu'il faut les porter. Or, messieurs, ouvrez l'histoire. Les traités de paix que Frédéric et Philippe-Auguste venaient de conclure avec les Sarrasins, au nom de toutes les nations chrétiennes, étaient ouvertement violés. Poursuivis par l'outrage, dépouillés par la force, les chrétiens de la Palestine, humiliés, réduits en esclavage, invoquaient en vain la foi jurée et les serments protecteurs des conventions humaines; leurs plaintes retentissaient dans toute TËurope; et, certes, il était digne du premier de ses monarques d'entendre la voix du sang et de la justice; il était digne de la métropole de ces colonies opprimées de se lever comme un seul homme pour venger le contrat social déchiré par les Barbares. Sans doute, messieurs, un prince aussi religieux que guerrier envisageait avec d'autres sentiments et d'autres idées l'entreprise de la terre sainte. Cette terre, le berceau de la religion, la patrie du Rédempteur du monde, renfermait les monuments les plus chers au christianisme, et leur conservation et leur délivrance parlaient éloquemment au cœur de saint Louis. Mais aurait-il besoin d'apologie pour avoir conduit ses peuples à une guerre d'ailleurs légi-

time, au nom de la religion qui est tout pour l'homme, plutôt qu'au nom de la gloire qui n'est rien pour son bonheur? Il y déploya toutes les ressources du génie militaire. Plus sage que ses prédécesseurs, il étudia leurs fautes et sut les éviter. Et, si une providence impénétrable dans ses vues livra sa personne et ses drapeaux au pouvoir de ses ennemis, leurs descendants n'oublièrent jamais la mémoire du plus fier des chrétiens.

Avec ce courage que les hommes admirent, la religion avait versé dans le cœur de Louis un autre germe d'héroïsme bien plus rare, parce que la nature humaine, frappée de stérilité pour se produire, veut être fécondée par la rosée du ciel. J'entends, messieurs, cet empire sur les passions que le sage exalte par ces paroles : « La patience vaut mieux que la force, et celui qui est maître de son cœur vaut mieux que celui qui prend les villes, y^ Que le monde brûle son encens aux pieds de ces héros qui n'ont su vaincre que des ennemis extérieurs, hélas! ses regards éblouis par la majesté qui les environne ne peuvent démêler la faiblesse souvent cachée sous les triomphes des conquérants. Mais l'œil du sage perce cet éclat emprunté, et la louange expire sur ses lèvres lorsqu'il voit les arbitres de la terre, essayant leurs forces contre la plus petite des passions, subjugués, déconcertés, vaincus; alors il est

tenté de s'écrier dans son élonnement : « Toute gloire est vanité sous le soleil, excepté la gloire de se conomander à soi-même. »

"Or qui mieux que saint Louis travailla de bonne heure à l'acquérir? Ecoutons quelques instants l'historien naïf et fidèle qui nous a laissé un panégyrique inimitable de Louis dans le simple récit des actions qui remplirent sa vie : « Jamais le mensonge n'approcha de ses lèvres; jamais la volupté ne troubla son cœur; il vécut roi de ses passions comme de ses peuples. »

Ce serait toutefois une erreur de croire que cet empire lui coûta peu de travaux et peu de combats. Son assiduité constante à la prière, sa vigilance à prévoir les occasions de chute, son éloignement des plaisirs et des flatteurs, ses pénitences publiques et ses austérités toutes cachées, ce besoin de la solitude, ce cilice caché sous la pourpre et dont la nature effrayée peut à peine soutenir rimage, tout atteste ici, messieurs, combien fut rude et violent dans son cœur ce combat que, dans son énergique simplicité, l'Évangile appelle le combat de la chair contre l'esprit. £t combien mérita de couronnes le héros qui le livra tous les jours, et tous les jours en sortit victorieux !

Qui pourrait désormais l'intimider ou Fabatlre? Maîtresse souveraine de ses affections et de ses dé-

sirs, familiarisée avec toutes les privations, son âme semble habiter une région supérieure d'où sont vus à leur véritable point de vue les biens et les maux que la terre, enferme et que mesure le temps. Dégagée du monde et d'elle-même, les yeux fixés dans Téternité, il n'y a pour elle ici-bas que des vertus à pratiquer et des devoirs à remplir. L'esprit de sacrifice qui l'anime ne connaît plus d'opposition ni d'obstacles, et, donnant à l'amour des autres ce qu'il retranche de l'amour de soi, il marque ses œuvres à des caractères si frappants, si inimitables de dévouement et de charité, que la raison même en est confondue. Voyez saint Louis : il n'est pas sur le trône pour dominer les hommes, mais pour les servir; il n'a que des frères dans ses sujets. Au sein de la paix, les pauvres ont droit de s'asseoir à sa table, les malheureux de partager les revenus de ses domaines, les malades d^être soignés de ses mains royales. Au milieu des mers, il compromettra son salut et celui de sa famille, plu«tôt que d'abandonner ses autres enfants sur une terre étrangère, et, contre l'avis de tout son conseil, il finira la traversée sur un navire presque entr'ouvert, résolu de les rendre à la commune patrie ou de s'ensevelir avec eux dans les flots. Dans la guerre, le premier à l'attaque, le dernier à la retraite, il gémit de n'avoir pu racheter de sa propre

vie lia vie de ses soldats. Il passera les nuits sous les tentes des blessés; et, si une peste soudaine se déclare dans son camp, si les corps sans sépulture menacent les vivants d'une contagion inévitable, si tout recule d'épouvante et d'effroi, lui-même, creusant la terre, y déposera ces dépouilles mortelles que la mort a bien pu défigurer et corrompre, mais non pas lui rendre moins vénérables.

Il eût manqué cependant quelque chose à cet héroïsme si de longues et cruelles infortunes ne l'eussent achevé. Aux prises avec les passions, aux prises avec lui-même, partout vainqueur, il reste à saint Louis de se mesurer avec le malheur; s'il succombe dans cette dernière lutte, c'en est fôit de toute sa gloire; mais, s'il demeure debout au mi-^ lieu des ruines, que l'univers se prosterne d'admiration : le sage que l'antiquité cherchait pour lui élever des autels a paru sur la terre.

Suivons le donc, messieurs, dans cette épreuve décisive de la véritable grandeur; il y donnera le plus magnifique spectacle qui puisse nous être offert. L'adversité ne veut pas le combattre en France; les ressources inépuisables de ce royaume, les consolations et l'appui d'une mère incomparable, l'amour et le dévouement de ses peuples, donneraient à Louis trop d'avantages; elle l'entraîne donc sur une terre étrangère, et le sépare de tout secours

par l'intervalle des mers, alors si difficiles à franchir; et, comme pour rendre sa défaite plus illustre, elle lui laisse d'abord recueillir une abondante moisson de lauriers. Tout cède en effet à ses premiers efforts : Damielte est en son pouvoir, Tar* mée des Sarrasins a pris la fuite, les places qui pro* tégent l'intérieur sont abandonnées, et la capitale de l'Egypte tremble derrière ses murailles au bruit de l'approche des chrétiens. Mais, tout à coup, Louis s'arrête au milieu de ses triomphes; en peu d'instants tout change de face, et aux plus heureux commencements ont succédé les plus affreux revers. Cette armée hier encore si florissante n'existe plus aujourd'hui; des prodiges de valeur n'ont pu la sauver d'une ruine entière; Tun des frères du roi a perdu la vie, l'élite de la noblesse de l'Europe est tombée au champ d'honneur, et ce qui a pu échapper au fer ennemi cherche en vain à regagner le rivage : la retraite est coupée, l'oriflamme et la couronne de France sont foulés aux pieds des Barbares, et Louis, captif, est chargé de chaînes.

Au milieu d'une si subite révolution, l'adversité pouvait le croire vaincu; mais, ô triomphe de l'héroïsme chrétien ! en le dépouillant de toute sa puissance visible aux yeux des hommes, le malheur l'a seulement dépouillé d'une armure inutile. Comme les athlètes chez les anciens, son courage, dégagé

de tant de yêtemenls, devient indomptable, et, seul avec ses chaînes et son livre de prières, Louis est plus invincible qu'à la tête de cent mille combattants. On lui parle de sa rançon : — Un roi de France avant tout rachète ses sujets. On dicte des conditions que la nécessité rendrait supportables, mais, que l'honneur du nom chrétien ne peut admettre: elles sont à l'instant rejetées. Les plus violentes menaces succèdent aux négociations interrompues; on lui montre de près une mort ignominieuse, et la reine et son fils, séparés des vainqueurs par les faibles remparts d'une place assiégée, livrés après l'assaut à la fureur des soldats : il garde un majestueux silence. Enfin le sultan tombe sous les coups de ses sujets révoltés; l'un d*eux, pour braver Louis, apporte dans sa prison le cœur sanglant de son maître, et il n'a pas même la joie de l'avoir étonné par rhorreur de son attentat; et, frappés d'une telle grandeur d'âme, les chefs ennemis sentent que la victoire leur échappe; ils reconnaissent que la force perd son empire là où la vertu exerce le sien, et, désespérant de commander jamais à leur prisonnier, ils ne briguent plus que le bonheur de lui obéir.

Arrêtons-nous ici, messieurs. Les dernières pages de l'histoire du héros chrétien jettent le même éclat et commandent la même admiration; et la mort,

qu'il trouve sur les sables brûlants de lÂfrique, vaincue à son tour par son courage, fut elle-même son dernier triomphe. Toute louange serait désormais languissante auprès de tant de grandeurs; à la religion seule qui l'inspira il appartient de le couronner : il lui faut un culte et des palmes immortelles.

0 Louis ! ô roi de justice et de courage ! régnez donc sur cette France que vous avez autrefois régénérée. Affermissez encore, par votre intercession, ce trône relevé dans la justice ! Que votre clémence, votre sagesse et votre piété y brillent réunies dans le cœur de votre petit-fils, pour notre bonheur et pour la paix du monde! Comme vous, il fut éprouvé par d'illustres infortunes; mais, comme vous, il n'a puisé dans ses malheurs qu'un nouvel amour de ses peuples.

Votre nom, ô Louis, s'est mêlé aux heureux présages qui nous ont annoncé l'enfant des miracles. Ah ! veillez du haut du ciel sur ce dernier rejeton de votre sang! Qu'il s'élève glorieux au milieu d'un peuple consolé par sa naissance, et que, dans un long avenir, héritier de votre bravoure, de votre génie et de vos vertus, il soit un nouveau modèle des grands rois et des bons princes !

Et nous, qui élevons vers votre trône incorruptible nos cœurs reconnaissants, puissions -nous.

après tant de tempêtes, reposer à l'ombre de votre protection toute divine I Puisse la céleste justice rappeler, dans les trésors de sa colère, les fléaux vengeurs qui nous ont enveloppés de toutes parts! Puissent les sciences et les lettres, qui font briller les peuples, donnant la main à la religion, qui les régénère par une alliance renouvelée aux pieds de ses autels, ouvrir à la patrie d'autres siècles de bonheur et de gloire, jusqu'à la bienheureuse éternité que je vous souhaite !

Ainsi soit*il.

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