PREMIÈRE PARTIE
La France, civilisée par le christianisme et soumise à cette religion d'amour, fut bientôt distinguée entre tous les peuples par Tamour de ses rois. Ce noble sentiment était dans le cœur de nos pères le feu sacré qui répondait du salut de l'empire, et les étrangers le donnaient comme une preuve vivante que la nature elle-même avait destiné la France au gouvernement monarchique.
Mais pourquoi chercher si loin son origine? La reconnaissance le fit naître, la reconnaissance le perpétua de génération en génération. Agrandie par ses rois conquérants, florissante sous ses rois sages, heureuse sous ses bons rois, la France les confondait dans son amour; et. si nous honorons la mémoire de saint Louis d'un culte particulier d'admiration et de tendresse, c'est que, dans cet amas de grandeurs que nos princes nous laissèrent en héritage, aucun d'eux n'avait apporté tant de gloire.
Pour vous en convaincre, messieurs, je ne sui-
vrai pas la trace de ces imprudents orateurs qui ont laissé de si lugubres tableaux de Tétat de la France à Tavénement de saint Louis au trdne. Pour rendre sa restauration plus merveilleuse^ le mal était assez grand sans qu'il soit besoin de l'exagérer dans nos discours; et un récit simple et fidèle suffît^ hélas ! pour montrer combien étaient larges et profondes les plaies du royaume^ et combien mérite de louanges la main charitable qui voulut les guérir. Sans unité de gouvernement, sans législation, sans jurisprudence, sans coutumes fixes^ sous des formes robustes, la monarchie cachait une langueur secrète qui chaque jour affaiblissait dans son sein le principe de sa vie. Unis ensemble par la violence, les membres de ce grand corps tendaient sans cesse à se séparer les uns des autres; à l'abri d'une organisation monstrueuse, les grands vassaux de la couronne partageaient l'État en autant de royaumes indépendants qu'il y avait de provinces, et ils ne dépendaient de leur chef suprême que pour des hommages stériles ou des services de courte durée. De là ces guerres intestines, nourries par des passions domestiques, entre des voisins jaloux, dont le peuple supportait les désastres sans en recueillir jamais les fruits. De là ces courts intertervalles de lassitude, qu'on prenait pour des trêves, seulement garanties par l'intérêt de les garder ou
l'impuissance de les rompre. De là cette lutte éternelle entre les rois et leur^ feudataires, dont les prétentions respectives n'avaient d'autre tribunal que le sort des armes, et qui donnaient souvent l'étrange spectacle de sujets rebelles ouvrant le cœur du royaume aux ennemis extérieurs pour partager avec eux ses dépouilles. De là enfin ces ligues puissantes qui tant de fois menacèrent le trône d'une chute inévitable, et qui réunirent enfin sur la tête d'un roi enfant et d'une régente étrangère les malheurs des minorités les plus orageuses.
Au milieu de ce chaos^ la politique ne connaissait d'autres moyens de salut que de dompter les grands vassaux par la force ou de les diviser par la ruse, de les gagner par des promesses nouvelles ou de les mener d'expéditions en expéditions, pour ne pas leur donner le temps de former des complots. Mais, également malheureux de ses succès, le peuple poussait en vain d'inutiles gémissements; ses plaintes, à demi étouffées par le bruit des armes, arrivent à peine à l'oreille de ses maîtres trop occupés de leur propre intérêt pour alléger ses souffrances. Louis parait sur le trône. Forcé d'abord de combattre, à l'exemple de ses pères, contre des vassaux révoltés, trois fois vainqueur, il appuie en passant son autorité sur les seuls droits respectés de ces fiers courages, les droits de la victoire. Mais, élevé
à une autre école, inspiré par un autre esprit, il sort d'une route vulgaire; et, au lieu de passer sa vie à étayer des faibles ressources de la politique humaine un royaume qui croule de toutes parts, il cherche plus haut que la terre le modèle de son gouvernement, et il déploie tout à coup aux yeux de l'Europe étonnée ce grand caractère de justice qui doit lasser toutes les passions par son inflexible droiture, prendre tous les droits légitimes sous sa sauvegarde, user l'empire de la force par celui de la conscience, donner un fondement inébranlable à l'autorité, former le lien incorruptible qui unira les membres épars de la monarchie, et cicatriser toutes les blessures de la patrie.
Quelle entreprise, messieurs, et qu'il était digne de régner sur les hommes, celui qui la conçut et l'exécuta dans le siècle même qui lui opposait le plus d'obstacles ! Elle ne coûtera point au monde du sang et des larmes; elle ne demandera pour réussir ni de vastes lumières ni des connaissances profondes, mais seulement un cœur simple devant Dieu, une intelligence docile à marcher dans ses voies, un empire absolu sur toutes les passions, et un dévouement sans bornes au bonheur des peuples. Déjà, messieurs, saint Louis' est entré dans cette carrière de justice, ouverte depuis longtemps aux pasteurs des hommes> mais qu'un bien petit
nombre avaient o^é suivre avant lui. Sa cour n'est plus le théâtre des ambitions rivales, des trahisons qui empoisonnent la vie et des plaisirs qui l'enchantent et la trompent; saint Louis en a fait le sanctuaire de la justice, elle y dresse son tribunal, lui-même y comparait le premier. Les conquêtes de Philippe-Auguste, les usurpations de ses prédécesseurs, consacrées par le temps, sont soumises à un nouvel examen, et l'équité restitue ce que la politique pouvait retenir. Les parlements, rarement convoqués sous les autres règnes, se rassemblent plusieurs fois Tannée. Là sont pesés dans une nouvelle balance les traités antérieurs et les nouvelles ' alliances; là les droits de tous, exposés en pleine liberté, reçoivent la solution qui leur est propre; là, les grands coupables ne sont sauvés ni par la faveur ni par la crainte, et l'un d'eux, uni par les liens du sang à la famille royale, et protégé des plus augustes personnages qui demandent sa grâce aux genoux de Louis, entend ces paroles retentir dans son âme accablée : a Dieu m'est témoin que, si je voyais clairement que la justice demandât votre mort, leurs supplications et leurs larmes ne vous sauveraient pas du supplice. » En même temps des agents d'une probité reconnue sont envoyés dans les domaines de la couronne pour réparer les torts et les injustices commises sous son nom.
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Non-seulement il est permis, mais il est ordonné de réclamer la restitution de tous les dommages.
Que dis-je, messieurs! la justice, sortant du palais de Louis, visite avec lui les bourgs et les villages; tantôt, assise au pied d'un chêne, dans le plus simple appareil, comme les envoyés célestes qui conversaient avec les premiers hommes, elle écoute les plaintes de l'opprimé, elle apaise les différends entre les pauvres, et les campagnes languissantes se raniment à sa présence. Tantôt, armée de son glaive et revêtue de sa majesté, elle prononce ses oracles au milieu de ces barons français, qu'une vertu surnaturelle soumet pour la première fois à un autre joug que leur épée. Partout on la bénit, on l'aime, et c'est depuis sa visite des chaumières que le laboureur et l'indigent, poursuivis par des exacteurs impitoyables, ont répété cette plainte si naïve et si touchante qui suppose qu'il ne peut y avoir, en France, d'injustice que celle qu'ignore le roi.
Cependant l'admiration et les acclamations publiques qui accompagnent en tous lieux ce prince toujours véritable dans ses paroles, toujours gardien de la foi donnée, toujours impassible organe des lois de la nature là où se taisent les lois civiles, excitent les grands vassaux à marcher sur ses traces et à partager avec lui ce nouveau genre de gloire. Les guerres
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particulières cessent de ravager le royaume, et, la renommée publiant au dehors les merveilles de ce règne réparateur, Louis ne tarde pas à devenir le médiateur et l'arbitre des rois et des peuples étrangers. On a parlé souvent de la haute magistrature que la France exerça dans tous les siècles sur les nations civilisées; mais je ne sais, messieurs, si elle fut jamais plus glorieuse que sous ce règne de justice où elle voyait arriver à son tribunal le roi et lés communes d'Angleterre, les césars et même les pontifes alors en possession de juger les rois. En vain ces augustes clients chercheraient à séduire leur juge; en vain Innocent IV mettrait un empire dans la balance pour la faire pencher en sa faveur; en vain Frédéric vanterait l'alliance de trois royaumes : la justice de Louis, placée à une hauteur inaccessible aux séductions humaines, laissera les passions et les intérêts tumultueux s'a* giter et se briser à ses pieds.
Mais elle ne compterait pour rien ses triomphes si les fruits merveilleux qu'en recueillent ses contemporains pouvaient être perdus pour la postérité. Sans une législation nouvelle, son règne ne serait qu'un beau jour entre deux nuits profondes. Louis se hâte de réunir en corps de droit civil ce qui reste encore des anciennes lois et des anciennes coutumes. Il faut entrer, messieurs, dans les té-
nèbres du treizième siècle pour comprendre tout ce que les établissements du saint roi rendirent aux peuples de sage liberté, d'empire aux bonnes mœurs, d'éclat à la religion, et tout ce qu'ils préparèrent aux âges suivants de réformes salutaires. Les communes, affranchies par Louis le Gros, mais retombées en esclayage, y recouvrent leurs franchises, et de nouveaux privilèges les consolent d'une longue oppression. Les arts et les sciences commencent à prendre place dans nos institutions sociales; le commerce sent rompre ses entraves. La preuve par témoins remplace devant les tribunaux les combats judiciaires, et cette sauvage jurisprudence qui sanctifiait le meurtre rentre peu à peu dans les forêts, d'où elle n'aurait jamais dû sortir. Quel respect pour l'humanité! quelle tendre sollicitude pour la religion ! Des superstitions absurdes avaient diminué sa véritable force en exagérant son influence; il ordonne aux évèques de les poursuivre jusqu'à ce que le culte et la discipline soient dégagés de l'alliage impur qui veut les corrompre. L'ignorance étendait au loin ses ravages; il appelle au secours de la sainte doctrine ces congrégations célèbres qui propageront l'instruction religieuse avec la ferveur des Ordres naissants. Les ministres de Dieu n'étaient plus ^que des hommes ; il tarit la source des désordres et des profusions mondaines,
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en les assujettissant aux saintes règles qui condamnent la pluralité des bénéfices. La protection et la faveur disposaient à leur gré des dignités ecclésiastiques; il les rend au mérite et à la vertu, qui n'auraient jamais dû les perdre. Des divisions fatales troublaient le sacerdoce et T empire; il discerne les usages et les abus, les droits et les usurpations, et il ne cesse d'allier la soumission du plus humble des chrétiens à l'autorité du plus grand des monarques. Et, pour couronner cette partie de sa législation par un trait digne de sa piété, il inflige aux blasphémateurs cette peine, fameuse dans nos annales, qui révoltera toujours les esprits irréligieux, mais que justifiera toujours l'observateur profond qui n'ignore pas que l'homme qui insulte ouvertement la première majesté méprise au fond du cœur toutes les autres, et que les cris de révolte contre le ciel sont les funestes avant-coureurs des révolutions. Sans doute, messieurs, Dieu n'a pas besoin de la terreur de nos lois pour venger sa gloire; mais, s'il est vrai que la Providence conserve et protège les nations, les nations, à leur tour, ne doivent-elles pas protéger ici-bas l'honneur de cette Providence ; et livrer son nom à la dérision des impies, n'est-ce point renoncer solennellement à son divin concours dans la conduite des choses humaines?
En vain cependant le législateur condamnerait la langue de Timpie à un éternel silence, s'il souffrait que les préceptes des mœurs fussent violés au grand jour avec un oi^eil superbe. Aussi, sous ce rapport, les sages ordonnances de saint Louis semblent promulguer de nouveau une partie de la loi de Dieu, oubliée d'un peuple guerrier qui croyait, dans sa profonde ignorance, que c'était assez pratiquer la religion que d'être toujours prêt à combattre pour elle. Avec quelle sainte autorité il proscrit et ces usures dévorantes qui ruinent l'avenir pour améliorer le présent, et ces duels avides de sang humain, sous prétexte de défendre, non sans doute l'honneur, mais l'opinion barbare qui les approuve! Avec quelle vigilance il bannit du royaume ces spectacles grossiers où, dans un mélange sacrilège des mystères de la foi et des hideux tableaux de la licence, le peuple perdait, peut-être sans le savoir, la vénération du culte qu'il professait dans les temples ! Avec quel zèle religieux il protège la sainteté des mœurs, et dans les familles, et jusque dans les camps, dont il ferme l'entrée à la volupté qui attache le soldat à la vie, et à l'intempérance qui énerve cette force physique en ce temps si nécessaire à la victoire!
Sans doute, messieurs, ces règlements demeuré* rent bien imparfaits, sans doute la prudence ne
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permit point d'en étendre l'application à des abus tant reprochés depuis, mais qui, soutenus alors des intérêts et des opinions dominantes, avaient pris l'ascendant des doctrines mêmes. Toutefois, là où sa législation serait impuissante, la justice de Louis trouve encore des remèdes. Elle se réfugie dans l'administration de l'État, et, par des exemples illustres, elle prépare la ruine des abus qu'elle n'ose attaquer de front.
Ainsi cette capitale est agrandie par l'établissement de nombreuses familles de seri^ffranchis sur les terres de la couronne. Ainsi les injustes prétentions des suzerains sont signalées par labandon volontaire qu'en fait le roi dans ses propres domaines. Ainsi rinviolabilité des contrats entre le puissant et le faible est consacrée par la fidélité avec laquelle il les observe. Ainsi les libertés publiques réchauffées dans le sein du monarque semblent se ranimer jusqu'aux extrémités de l'empire. Ainsi la guerre des Albigeois, après avoir désolé trois règnes, trouve dans les traités et les alliances sa fin qu'elle cherchait inutilement dans la force des armes. Ainsi dans le cours de peu d'années les factions s'apaisent, les haines envenimées s'éteignent, les intérêts opposés se concilient, les mœurs sont corrigées et adoucies, la religion honorée, les peur pies soulagés, et la France pacifiée par la justice
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de son roi, civilisée par la justice de son roi, régénérée par la justice de son roi; la France, florissante au dedans, formidable au dehors, n'a plus d'autres vœux à former que celui de le consei^er longtemps, et d'obtenir du ciel des successeurs qui lui ressemblent, qui afiermissent la monarchie par leur justice et qui s'en montrent les héros par leur cou* rage.