AVANT-PROPOS
Le succès que viennent d'obtenir, auprès de nos vénérés confrères et dans la presse religieuse, nos Sermons et allocutions aux hommes seuls, nous engage à publier aujourd'hui un choix de discours de circonstance, que nous avons eu occasion de prononcer au cours des dernières années.
C'est dire que, tout en restant invariablement fidèle à l'intégrité de la doctrine traditionnelle de l'Eglise, notre parole est toujours appropriée aux nécessités de l'heure présente.
Prêcher est, pour le prêtre, un devoir per^ manent ; saint Paul ajoute même : un devoir toujours urgent. Prœdica verbum, insta opportune, importune. (II Tim., iv, 2.) Mais il saute aux yeux qu'une prédication opportune, c'est-à-dire appropriée aux circonstances, est préférable à toute autre. Serrno opportunus est optimus. (Prov., xv, 23.)
L'ignorance croissante de nos contempo-
rains en matière religieuse a multiplié les circonstances où une allocution est opportune. La variété de nos fêtes attire, dans nos églises, des auditeurs intermittents pour lesquels notre foi n'est souvent que lettre morte, nos symboles qu'obscurités, nos cérémonies qu'énigmes troublantes. Une explication claire, un exposé précis peut seul changer en un acte religieux Facte de présence purement matérielle de ces auditeurs occasionnels. Ajoutons que cette instruction est ordinairement attendue, qu'on y compte et qu'on Fécoutera volontiers.
L'heure actuelle est aux discours. Il s'en fait partout. Suivant la parole du Prophète, il semble que les âmes soient, maintenant, plus que jamais, affamées d'éloquence.
(Amos, viii, H.) Ne négligeons pas ce moyen tout d'actualité, qui est en même temps une fonction éminemment sacerdotale et apostolique.
C'est dans la vue de venir en aide aux pasteurs et aux prédicateurs que Fauteur leur offre l'hommage de ces humbles essais.
Bn.
Prise de possession d'une église restaurée l.
Ecce vocavi ex nomine Beleleel... et implevi eum sp>ritu Dei, sapientia et intelligentia et scientia, in omni opère, ad excogitandum quidijuid fabrefieri pote.st ex auro et argento, et sre, marmove et gernmis, et diversitate Ugnorum.
J'ai appelé par son nom Beleleel...
je lui ai donné mon esprit, ma sagesse, mon habileté, afin qu'il réalisât ce temple, et qu'il y répandit avec profusion l'or et l'argent, le bronze et le marbre, la pierre rare et les ouvrages de boiserie. (Ex., xxxi. 2-5.
Mes Frères,
Il n'y avait autrefois qu'un seul temple en Israël. Beleleel avait préludé à sa construction. Salomon avait eu la gloire de l'édifier. Dieu avait présidé lui-même à la réalisation de cette œuvre dont il avait inspiré le plan d'ensemble et les divers détails.
Allocution pronoccée à Brouzet, le 30 juin 1889.
Depuis qu'au Dieu eucharistique, des églises sont partout élevées, c'est sous l'influence de l'action providentielle que ces grandes œuvres s'accomplissent partout. Aussi sont-elles, pour les peuples, le sujet d'une admiration religieuse : A Domino factura est istud, et est mirabile in oculis nos tris. (Ps. cxvn, 23.)
Salomon, roi en Jérusalem, n'eut qu'à écrire à Hiram, roi de Tyr, pour recevoir de lui bois, pierres, ouvriers. D'immenses trésors, mis en réserve par son père David, lui permettaient de faire grand et de faire beau. Je dirai tout à l'heure, Monsieur le Curé ', (il faut qu'on le sache) quel zèle pieux, quelle clairvoyance, quelle connaissance des hommes et des choses vous avez déployés non seulement pour bâtir ce temple, mais pour le meubler et l'orner, pour y répandre sans parcimonie l'or et l'argent, le bronze et le marbre, la pierre rare et les ouvrages de boiserie. C'est mon texte que je vous applique. Vous avez coutume de rapporter à Dieu seul les grandes œuvres que vous accomplissez : nous voulons en ce jour faire la part de votre mérite personnel.
Salomon construisit avec des éléments nouveaux un temple neuf. Aussi n'entendit-on pas le bruit du marteau dans ses chantiers. Notre église, Mes Frères, a été bâtie aux lieu et place
1 M. l'abbé Astier.
de l'ancienne. Souvent, tandis que les coups de massue ou les coups de mine en ébranlaient les massives constructions, vous vous disiez, la mort dans l'àme : « Avec ses pierres qu'on arrache, notre histoire locale va-t-elle être déchirée ? 0 Seigneur, que sous un nouvel appareil, notre vieille église nous demeure ! Que ses murs soient encore ce qu'ils furent toujours : la défense et l'orgueil de Brouzet : Bénigne fac, Domine, in bona voluntate tua Sion, ut œdificentur mûri Jérusalem. » (Ps. l, 20.)
N'a-t-elle pas tous les titres au respect des siècles, cette contemporaine des Croisades, au sein de laquelle nos pères ont été armés soldats du Christ ? Le Moyen Age avait fait de l'église de Brouzet un centre de civilisation chrétienne. Les Cordeliers de Rauret étaient fiers de la desservir. Les Bénédictins de Sauve venaient recruter à son ombre un de leurs plus dignes religieux, qu'ils firent leur prieur et que l'histoire appelle : Raymond de Brouzet.
La Réforme osera-t-elle porter le fer et le feu dans une paroisse aussi attachée à sa foi ? Elle osera, mais on saura lui répondre. On s'enfermera dans l'église pour se défendre et pour conserver aux siècles ce monument précieux. Les Calvinistes brûlent l'église de Sérignac, celles de Liouc, de Lecques, de Crespian ; ils égorgent le cordelier qui dessert Bragassargues, massacrent le vicaire de Quissac et terrorisent
Corconne qui se défend très bien, grâce aux Castelas '.
Restée debout au milieu de tant de ruines amoncelées, notre église devient plus importante encore que par le passé. Deux vicaires sont adjoints au curé qui l'administre. Grâce à eux, la foi se conserve pure de la souillure hérétique. Mais, les prieurs de Rauret revendiquent leurs anciens droits et obtiennent de régir encore notre paroisse. La Révolution vient en troubler un instant la douce quiétude. Elle nous arrache notre curé M. Villar, et annexe notre église à celle de Corconne. La plus belle de nos deux cloches, descendue de son clocheton et enlevée par un groupe d'habitants de Sauve, va orner le beffroi de cette ville. Après cent ans écoulés, comment la revendiquer? Ainsi, les hommes de 89 empiétaient-ils sur des droits sacrés.
Les hommes de 91 allèrent plus loin encore. Ils dépouillèrent la cure, de Brouzet de ses biens claustraux, que la piété des habitants avait augmentés d'âge en âge. Aussi, quand on voudra restaurer le culte parmi nous, faudra-t-il commencer par bâtir une cure. Ce fut l'œuvre de M. Chamand, que Dieu a déjà appelé à la récompense céleste. Nous avons eu, depuis, une belle succession de bons prêtres, qui tous ont rêvé de nous donner, à côté de notre magnifique presby-
1 Cf. XXIV, Pèlerinage à Notre-Dame de Bon-Secours, ci-après.
tère, une église digne du culte et digne de notre foi. Un jour, l'un d'eux crut toucher au terme d'une si utile entreprise. Toute la paroisse avait dit à Dieu, comme autrefois les Juifs : « Tout ce que nous possédons, Seigneur, nous vient de vous. Nous vous en faisons l'offrande. Nous souscrivons pour que votre temple s'embellisse : Tua sunt omnia;et quœ de manu tua accepùnus, dedimus tibi. > (I Par., xxix, 14.) Pourquoi fautil que, malgré nos avances, M. Meyrueix ait dû nous quitter sans avoir pu mettre la main à l'œuvre? M. Bertrand a consumé dans des efforts stériles sa santé chancelante. C'est à vous, Monsieur le Curé, que Dieu réservait d'être le Salomon de ce temple. C'est sur vous qu'il voulut accumuler ces dons rares et précieux qui signalèrent Beleleel au choix de Moïse, et qui font aboutir d'ordinaire les entreprises les plus mal engagées. Vous vous plaisez, je le sais, à louer la générosité de nos bienfaiteurs. Je m'associe à votre gratitude, et je la partage. Mais je ne dirai jamais assez, au milieu de mes compatriotes qui m'entendent, avec quelle sollicitude et quelle compétence vous avez surveillé et dirigé les travaux de chaque jour. Vous me disiez, avec votre esprit de foi habituel : « L'œuvre est de grande conséquence : ce n'est pas à un homme, c'est à un Dieu que j'élève une demeure : Opus grande est;neque enim homini prœparatur habitatio, sed Deo. » (I Par., xxix, 1.)
Eh quoi ! Mes Frères, est-ce donc croyable qu'un Dieu veuille demeurer parmi ?ious, et que celui qup le ciel et la terre ne peuvent contenir consente à habiter cette maison que nous lui avons dédiée ? (III Reg., viii, 27.) Il y habitera, Mes Frères, dans ce sanctuaire élargi, prolongé, éclairé de riches verrières, sur cet autel rajeuni, dans ce tabernacle de marbre. Il y habitera, à l'entrée du sanctuaire, sous la forme d'une magnifique statue du Sacré-Cœur bénissant. Vous ne pouviez, Monsieur le Curé, donner à vos paroissiens un meilleur gage de votre dévotion à Notre-Seigneur, ni à notre église, où tout est beau, un plus bel ornement.
Voici, à la droite de l'autel de Jésus, le trône de sa Mère : Positus est thronus Matri régis, quœ sedit ad dexteram ejus. (III Reg., ii, 19.) Cette Vierge chaste et recueillie sera l'objet de votre culte et de votre imitation, ù jeunes filles qui l'avez offerte. Et vous, jeunes gens, qui avez dressé à saint Joseph une si belle statue, allez à lui dans vos besoins, invoquez-le dans vos peines. Voyez comme il a l'air paternel, comme il semble vous dire : Approchez, mes amis, je suis Joseph votre frère : Ego sum Joseph... f rater vester. (Gen., xlv, 3-4.)
Je vois, autour de cette enceinte, sur ces murs éclatants de blancheur, un don magnifique, un Chemin de croix tel qu'on n'en voit que dans les églises des villes. Il est là pour des siècles. Avec
lui demeurera le souvenir de celui qui l'a offert à notre église. Rien ne favorise la piété comme un beau Chemin de croix.
Les Fonts restaurés nous rappellent Tinnocence de notre baptême. Le nouveau Confessionnal semble nous provoquer à la réception fréquente du sacrement de Pénitence, et cette Table de communion est bien ce que l'appelle le Prophète : une table devant le Seigneur : Hœc est mensa coram Domino. (Ez., xli, 22.) A côté d'elle se dressent une chaire et un trône. C'est là le trône du curé, représentant de l'Evêque. vicaire du.Pape, lieutenant de Jésus-Christ. C'est ici le Sinaï d'où descendront sur vous les enseignements de la foi et les préceptes des mœurs.
La foi, tout vous la prêche ici, mais rien ne vous en démontre plus éloquemment le prix que ces magnifiques vitraux. Il était juste qu'on y vit figurer les armes de leur noble donateur. Voici Etienne, le premier martyr, qui représente l'héroïsme de la foi. Voici Vincent, le diacre de Saragosse, notre bienheureux patron. Voici Ernestine et, dans ses mains, notre église restaurée. Voici, au milieu de grisailles d'un goût parfait, la rose, emblème de la vigilance, et le lys, symbole de la chasteté. Celle-ci prend jour dans une sacristie coquettement enchâssée dans les flancs de l'église.
0 église, ô heureux peuple qui l'as si magnifiquement restaurée ! que la paix soit la récom-
pense de tes généreux efforts. Que ces constructions majestueuses te soient le gage de toutes les prospérités, comme elles sont la couronne de ton blason : Fiat pax in virtute tua et abundantia in turribus tnis. (Ps. cxxi, 7.) Jouis désormais de cette œuvre qui est la tienne. Et puissent ces murs contenir à peine tes belles phalanges, chères à mon cœur, aux jours des solennités saintes. Ornée par toi, que cette église soit pour toi un vrai paradis sur terre, et comme le vestibule et le gage du Paradis céleste que je te souhaite.
Ainsi soit-il.
Après la bénédiction d'une église '.
Suscepimus, Deus, misericordiarn tuam, in medio templi tut.
Nous avons éprouvé votre merci, ô Dieu, au sein de votre temple !
(Ps. xlvii, 10.)
Mes Frères,
C'était là le cri du Psalmiste, de ce grand roi David, qui n'eut, durant sa vie, qu'un désir : élever un temple à son Dieu. Dieu ne le jugea pas digne de cet honneur. Il préféra demeurer encore sous le tabernacle couvert de peau, ainsi qu'il s'exprime dans l'Ecriture, plutôt que de satisfaire la vanité d'un roi qui avait été prévaricateur. David, aux jours des solennités légales, pénétrait donc dans le Tabernacle, temple provisoire où Dieu habitait. 11 y pleurait toutes les
1 Allocution prononcée à Brouzet, le 1er septembre 1889.
larmes de son repentir, et Dieu, attendri, lui faisait sentir la douceur de son pardon : il faisait, une fois de plus, miséricorde à son serviteur. Voilà pourquoi David avait raison de s'écrier : Nous avons éprouvé votre merci, 6 Dieu, au sein de votre temple !
Si, durant le cours de cette journée bénie, M. F., vous vous êtes écoutés vous-mêmes, au pied de ces autels, dans l'enthousiasme de vos religieuses émotions, qu'avez- vous entendu, dites-le-moi, au fond de votre cœur, sinon ces mêmes mots, si expressifs : Nous avons éprouvé votre merci, ô Dieu, au sein de votre temple!
Plus heureux que David, vous êtes sortis du provisoire. Votre Dieu habite un temple digne de lui, digne de vous. Nous l'admirions ensemble, cette église, vous vous en souvenez, il y a à peine quelques semaines. Je vous en ai rappelé l'ancienne histoire et décrit pas à pas, en détail, la nouvelle splendeur '.Je ne vous redirai point ces choses : à qui les aurait oubliées, le spectacle de ce jour de grâce et de merci, au sein d'un temple aimé, ne suffit-il pas pour les rappeler?
Au soir de ce jour à jamais inoubliable, il vous plaît sans doute que je résume les enseignements de ce jour et que je vous aide à formuler vos sentiments d'actions de grâces, que je donne enfin un sens aux paroles de mon texte : Nous
1 Cf. I, Prise de possession d'une église restaurée.
avons éprouvé votre merci, ô Dieu, au sein de votre temple! Ce qui me rassure et m'enhardit, c'est qu'à cette heure nous sommes ici en famille. Une paroisse voisine nous a ravi l'honneur de posséder ce soir l'auguste et saint Pontife qui, ce matin, était si heureux de se trouver au milieu de nous 1. L'Evêque est parti, mais vous nous êtes restés, Messieurs. Il nous est précieux de vous saluer dans ce sanctuaire, autour de notre cher curé qui en fut le Salomon. Soyez bénis, Messieurs, soyez remerciés pour l'éclat que vous donnez par votre présence à cette belle cérémonie du soir. Messieurs, votre présence parmi nous n'est pas le moindre des bienfaits de ce jour. Ce n'est pas le seul.
Dans ce temple à peine inauguré, point encore bénit, un Dieu est descendu ce matin, et a été servi en nourriture à des hommes, à des enfants. Appositus est ad populum suiim (Gen., xlix, 29), etc. 2.
1 Mgr Gilly, évêque de Nimes.
2 Cf. ci-après : XLI, Première Communion.
Dédicace d'une église
Qui ingredimini portas has,
ut adoretis Dominum tem-
plum Domini, templum Domini ternpîiim Domini est.
0 vous qui franchissez ces portes afin d'adorer le Seigneur :
c'est ici le temple, le temple trois fois saint du Seigneur.
(Jérémik, vu, 2-4.)
Mes Frères,
Dieu inspira à son prophète Jérémie de se placer debout à la porte du temple de Jérusalem, et de faire entendre à tous ceux qu'y appelaient les devoirs de la religion cet avertissement : 0 peuple, c'est ici le temple, le temple du Seigneur.
Ah! que cet édifice avait de majesté! C'était le soûl endroit de la terre où l'on rendit un culte au vrai Dieu, où on lui offrit des sacrifices, où
1 Sermon prêché à Montpellier (Saint-Denis), le 9 novem- -iX), en la fête de la Dédicace des églises.
il consentît à habiter, comme dans sa demeure terrestre. On y venait de l'occident et de l'aurore. Toutes les tribus en reconnaissaient la suprématie. On se répétait dans Israël, que, de même qu'il n'y a qu'un Dieu créateur, et qu'un monde, œuvre de sa main puissante, ainsi ne devait-il y avoir dans ce monde qu'un temple unique, centre de la religion universelle. Aux yeux des Juifs à la tête dure, l'unité du culte sauvegardait l'unité même de Dieu.
La loi nouvelle a affranchi les esprits de ces entraves qui l'enveloppaient comme des langes; elle a dilaté les cœurs ; elle a fait surgir du sol et se dresser, sous tous les climats, une végétation luxuriante de temples divers, selon les latitudes géographiques, et le génie particulier des peuples qui les ont construits, mais où un même cuite est rendu au même Dieu, dans l'union d'une même foi. des mêmes sacrements et du même sacrifice.
Multipliés à l'infini, les temples de la nouvelle alliance n'en inspirent pas moins de vénération que le temple antique. A peine est-il besoin que les prophètes qui en ont la garde en recommandent le respect et en prêchent les grandeurs.
Mais, voici la solennité de la Dédicace de toutes les églises. A un peuple qui va recommencer, avec l'Avent, le cycle de l'année liturgique, que les pompes austères de l'Octave des morts et d'éloquentes prédications ont si favora-
blement disposé, il convient de dire avec Jérémie : O peuple, ô Israël, bien souvent tu franchiras le seuil de cet édifice auguste. Souviens-toi, ô peuple, que c'est le temple trois fois saint du Seigneur.
Il vous a plu, Monsieur le Curé *, de m'appeler à l'honneur d'être ici l'interprète des hautes leçons de la foi, dont votre zèle pieux aime à nourrir cette paroisse d'élite. Cet honneur, je l'apprécie bien fort. Cette mission que vous me confiez, je vais la remplir, sous vos auspices, avec l'aide du Ciel.
Pour être persuasif, en un tel sujet, il me suffira de faire appel à ce que les Ecritures nous disent de l'ancien temple, et de l'arche sainte qui en était comme l'abrégé, et, longtemps, en tint lieu aux yeux d'Israël. J'ai appris de Bossuet que l'arche d'alliance était, au milieu des Juifs, comme le siège de la majesté divine, comme un oracle toujours accessible, et comme un instrument de médiation. (Sermon pour F Ascension.) Le temple de Jérusalem fut, lorsqu'il renferma l'arche, le lieu terrestre où Dieu résidait. Le peuple y venait accomplir les rites légaux qui étaient les symboles et les canaux de la médiation divine. Il y venait recevoir l'enseignement de la religion et entendre les sacrés oracles.
Tel est parmi nous, M. F., le triple rôle et la
1 If. le chanoine Bonnal.
triple dignité de nos églises. Voilà pourquoi, je viens vous dire, aujourd'hui, avec >e prophète : 0 vous qui franchissez ces portes, sachez que cet édifice est le temple trois fois saint du Seigneur. Templum Domini, templum Domini est.
C'est ici le temple du Seigneur, et il est saint. Otez, comme dit Moïse, la chaussure de vos pieds, car la terre que vous foulez est une terre sacrée. (Ex., ni, 5, 6.) Soyez saisi de crainte, comme Jacob, au désert de Béthel. Le Seigneur est véritablement en ce lieu, et vous n'en saviez rien. (Gen., xxviii, 16, 17.)
Eh quoi ! le ciel et les deux des deux, c'est-àdire les myriades de mondes qui gravitent dans l'espace infini, ne peuvent pas contenir la majesté de Dieu. Et il pourrait tenir sur notre pauvre planète! Et il habiterait dans une demeure de pierre élevée par nos faibles mains! {lll Reg., vin.) Ah ! Dieu a bien voulu nous déclarer, par son prophète, qu'il avait choisi les deux des deux pour son trône, et la terre pour l'escabeau de ses pieds. (Is., lxvi, 1.) Il a dit : « Je veux habiter parmi les enfants d'Israël, et être leur propre Dieu. » (Ex., xxix, 45.) Les oiseaux ont un nid; les bêtes du désert ont une tanière. (Matth., vin, 20.) Quelle demeure m'assignerez-vous ? Elevez-moi, du moins, au milieu de vous une pierre où je
puisse reposer ma tête. (Matth., viii, 20.) Répandez de l'huile sur cette pierre, et appelez-la Béthel : la maison de Dieu. (Gen., xxviii, 22.)
Mais Israël, de par ses destinées, doit être sur la terre comme un voyageur. Que Moïse mette la mer Rouge entre lui et ses ennemis. Qu'il aille sous la garde de Dieu. Voici un ouvrier que Dieu inspire : il construit une arche en bois précieux ; il sculpte au-dessus de l'arche deux chérubins : c'est sous la protection de leurs ailes que Dieu reposera désormais dans sa majesté. Porté sur les épaules des Lévites, il précédera son peuple ; il sera son égide dans les déserts d'Arabie. Mais, qu'Israël dresse ses tentes pour célébrer les fêtes consacrées : le Dieu voyageur aura aussi son tabernacle. Qu'elles sont belles tes tentes, ô Israël/ Qu'il est vénérable le Tabernacle du Dieu des armées !
Cependant, Israël a pénétré dans la terre promise : il s'y est assis définitivement. Son roi habite en la citadelle de Sion : il a des palais que les rois de l'univers viennent admirer. Est-il juste que Salomon jouisse de 3es somptueuses demeures, et qu'encore Dieu habite sous les peaux de chèvre et de chameau, qui l'abritèrent dans le désert ? Il est temps que le premier temple s'élève, qu'au jour de sa dédicace, le feu du ciel dévore l'holocauste, que Dieu s'y rende redoutable par l'horreur religieuse qu'il y répand, et que le prophète s'écrie : O
peuple, qui pénétrez ici pour l'adoration, tremblez. Cest ici le temple trois fois saint. Pourquoi trois fois saint? Laissez-moi, M. F., pour vous l'expliquer, vous donner du temple antique une description sommaire.
Il y avait trois parties dans le temple : le parvis, le saint et le saint des saints. Dans le parvis se dressait l'autel des sacrifices. L'entrée en était libre à tous les enfants d'Israël. C'est là que, le front dans la poussière, ils adoraient le Dieu invisible et présent. Templum Dominé est. C'était déjà le temple.
Mais, franchissons, à la suite des prêtres, enfants d'Aaron, les portes qui donnent entrée dans la seconde enceinte : le lieu saint. C'est ici que sont déposés les objets du culte : les pains de proposition, l'autel des parfums, le chandelier d'or. Dieu a attaché sa bienveillance aux rites qui s'accomplissent dans le saint lieu. C'est là que les prêtres exercent leur office de médiation entre Dieu et sa créature. Telle était la seconde enceinte : c'était le temple du Seigneur. Templum Domini est.
Mais il y avait une autre partie plus secrète et plus retirée, où était l'arche, le propitiatoire et les chérubins d'or. Ce lieu s'appelait l'oracle, le sanctuaire, le lieu très saint, ou le saint des saints, selon la manière de parler des Hébreux. « De ce lieu, dit Bossuet, il était prononcé : Quiconque y entrera, il mourra de mort. C'était
le lieu secret et inaccessible, où on n'osait pas même porter ses regards, tant il était vénérable et terrible : et c'est pourquoi, entre le lieu saint et le sanctuaire, un grand voile, parsemé de chérubins, était étendu, qui couvrait les mystères aux yeux du peuple, et leur apprenait à les respecter dans une profonde humiliation. »
Templum Domini est. Tel était le temple dans son ensemble. Tandis que les disciples de Jésus- Christ en sortaient à la suite de leur Maître, l'un d'eux s'écria, exprimant le sentiment d'admiration qui avait saisi tous ses compagnons : Maître, daignez regarder. Quel monument ! quelle architecture î Quales lapides, et quales structurœ ! (Marc, xiii, 1.)
Jetez les yeux, M. F., autour de vous. Parcourez les villes chrétiennes, des bords de l'océan aux rives du Bosphore; d'un pôle à l'autre; visitez les églises de la nouvelle loi. Quels monuments admirables ! Quelle magnifique architecture ! Ah ! franchissons -en le seuil, et adorons le Père des mondes et des siècles : c'est ici le temple du Seigneur f
Entrons dans les parvis sacrés, et adorons la majesté de Dieu le Père. Mais nous pouvons faire davantage, sous la loi nouvelle : entrons dans le lieu saint. C'est là que s'accomplissent
les rites vénérables des sacrements. C'est là que Dieu le Fils exerce son divin office de prêtre et de médiateur.
Il est entré dans le Temple, le Verbe de Dieu, sous le voile de notre chair, avant d'y demeurer sous les apparences eucharistiques. Il accomplissait ainsi les Ecritures. Il venait rappeler à un peuple trop oublieux le respect du lieu saint. // est écrit : Ma maison est une maison de prières. (Is., lvi, 7.) Vendeurs et acheteurs s'enfuirent sous les coups de son fouet vengeur. Et lui, le Fils de la Famille, pour parler comme Bossuet, il s'écrie avec indignation : Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic, (I Joan., n, 15.) Puis, le divin Distributeur des grâces exerce ses aimables fonctions : 77 guérit les aveugles et les estropiés qui se présentent. (Matth., xxi, 14.)
Dans le temple chrétien, sous l'action bienveillante du Verbe, les aveugles voient, les boiteux marchent, les morts ressuscitent. Voici la piscine où l'eau baptismale coule sur les fronts et ouvre les yeux de l'âme aux lumières de la foi. Voici le tribunal de la Pénitence. Des coupables viennent s'y dénoncer eux-mêmes. Ils étaient infirmes, et leurs infirmités sont oubliées : morts à la vie de la grâce, et cette vie leur est rendue. Ils peuvent désormais puiser, dans un pain céleste, l'aliment immortel qui empêche les âmes de mourir. Abritée dans le temple nouveau,
voici l'arche de la nouvelle alliance. Et erat interior domus in lateribus domus. (Ez., xli, 9.) Là, le Verbe fait sacrement a établi sa résidence. Voyez : le tabernacle est le centre de l'enceinte sacrée. C'est vers lui que s'orientent toutes les parties de l'édifice. L'architecte chrétien a voulu que, de tous les points du temple, on aperçût le rayonnement du soleil eucharistique.
Le sculpteur et le peintre dépensent à l'orner un art infini. Ils prennent dans le dogme eucharistique les plus beaux sujets dont ils puissent revêtir les lambris, les colonnades, les verrières, le ciel. Nulle matière n'est assez précieuse pour enrichir le palais de Jésus le Rédempteur : Voilà, dit le Seigneur, que j'ai appelé par son nom Beleleel, fils dUri...je l'ai rempli de mon esprit : je lui ai prodigué des trésors de génie, afin qu'il ornât mon sanctuaire et qu'il y répandît à profusion l'or et l'argent, le bronze et le marbre, les boiseries et les pierres précieuses. (Ex., xxxi, 2-5.)
Mais le temple n'est point immobile dans sa robe de pierre : il est, par son mouvement, l'image de la vie universelle. Voyez la foule qui s'y presse par toutes les portes ouvertes. Elle se rend au cœur même de l'édifice. Elle se range avec respect autour de l'autel. In domo Dei ambulavimus cum consensu. (Ps. liv, 15.) Elle défile devant la table sainte. Enfants, vieillards, jeunes filles et hommes mûrs, tous reçoivent la
nourriture surabondante qui y est offerte par la magnificence d'un Dieu. Hsec est mensa coram Domino. (Ez., xli, 22.) Le christianisme reproduit, par d'expressives cérémonies, le mouvement de la création qui cherche son Dieu et qui le trouve. Voyez : au milieu de leurs parents charmés, s'avancent, un cierge en main, les blanches théories de la Première Communion. Avec quel harmonieux ensemble exécutent-elles leurs gracieuses évolutions! Jamais le poète décrivit-il rien de plus aimable ?
« ... Pueri circum, innuptœque pnellœ Sacra canunt, funemque manu contingere gaitdent. »
(Virgile.)
Et du fond de leurs cœurs émus, partent des chants naïfs qui remuent les âmes. La musique, la poésie, comme les autres arts, ont dans le temple leur place naturelle. Elles sont toutes pour les âmes, toutes pour Jésus-Christ. Elles sont la voix immense du temple. Accourez, ô peuple, franchissez ce seuil : c'est ici le temple de Jésus le Rédempteur. Templum Domini est.
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Templum Domini. Peuple, voici le temple du Seigneur. C'est là qu'il rend ses oracles. C'est là que son Esprit vous répond lorsque vous l'interrogez dans la sincérité de votre cœur. Tontes les
fois que le peuple avait quelque question à adresser à Dieu, dit Moïse, il sortait du camp et venait au tabernacle. (Ex., xxxm, 7.) Ici, mieux que partout ailleurs, Dieu parle aux âmes de sa voix paternelle. Il parle par son prêtre. Au centre de l'édifice sacré, voici la chaire de vérité. Elle est placée du côté de l'Evangile, parce que les maximes de l'Evangile ont seules le droit d'y être annoncées. L'Evangile est la règle obligatoire de nos actions. C'est en le suivant que nous nous rendons dignes de la médiation de Jésus-Christ. L'obéissance à ses préceptes vaut mieux que les sacrifices (I Reg., xv, 32), et honore davantage le Père céleste. L'Eglise est l'école où l'on apprend la doctrine évangélique. Il y a, au monde, bien d'autres écoles. D'autres chaires s'élèvent dans d'autres temples, en face de la chaire et du temple chrétiens. On y prêche un autre évangile que le nôtre. Le journal à scandales, le roman naturaliste, le persiflage impie d'un philosophe de cercle ou de café : telles sont les Ecritures, tels sont les apôtres que le monde nous oppose.
Où sont-ils, ces jeunes gens, ces hommes mûrs, que nous ne voyons jamais assis au pied de la chaire chrétienne? Ils sont dans une réunion où l'on s'amuse, où l'on dévore fiévreusement des pages malsaines, où l'on s'efforce d'effacer, de son esprit et de son cœur, les enseignements salutaires du catéchisme.
Eh bien ! laissez-moi l'affirmer devant vous :
le catéchisme est et demeure le livre du bon sens. La chaire chrétienne en est l'école. Notre siècle comprend davantage les points de vue subalternes. Vous apprécierez l'enseignement de l'Eglise, si vous opposez à la sagesse des conseils qu'on y donne la folie de ceux qui ne les connaissent ni ne les suivent.
Ce n'est pas à l'église que le jeune homme entend absoudre et glorifier ces débauches prématurées qui déshonorent ses parents et ruinent sa propre santé. Ce n'est pas à l'église que la jeune fille a pris le goût de la dépense frivole ou des parures périlleuses à la vertu. Est-ce à l'église, M. F., que l'époux devenu père vient prendre cette impulsion déplorable qui le précipite, oublieux des serments jurés au pied des autels, dans l'abîme des affections étrangères, où il engloutit, avec son honneur, le bonheur de son épouse et la fortune de ses enfants? (Mgr Plantier, Discours pour la pose de la 1™ pierre de l'église cTOrsan.) Ah f chacun de ces désordres est condamné dans le temple chrétien. Chacune des vertus qui les combattent est recommandée avec la plus engageante autorité.
Le temple a donc une voix, et cette voix est toujours éloquente. Elle ne perd rien à passer par les lèvres humaines. L'homme qui vous parle du haut de cette chaire est le lieutenant de Dieu lui-même. Respectez sa parole, comme les
oracles mêmes de Dieu. Tout ici participe à la sainteté de ce lieu. Or, ce lieu est le temple trois fois saint du Seigneur. Templum Domini est.
Tel est, M. F., le temple que la loi nouvelle a dédié à son Dieu. Je vous en ai dit le triple rôle et la triple fin pour laquelle il a été dédié à Dieu et au peuple chrétien.
Le temple, ainsi envisagé, est l'image de nos âmes, que le baptême a consacrées à la sainte Trinité pour qu'elle y habite et qu'elle nous garde. Vous êtes, dit saint Paul, les temples de Dieu. (I Cor., iii, 16.) J'ajoute que ce temple que nous sommes, est aussi saint que l'église consacrée, et que nous lui devons le même respect. Que le Dieu qui a mis ses complaisances dans le temple antique de Sion, nous assiste de sa grâce, tandis que nous lui élevons en nos coeurs la demeure de son choix, la Jérusalem qu'il se plaît à habiter. Bénigne fac, Domine, in bona vohintate tua Sion, ut âsdificentur mûri Jérusalem. (Ps. l, 20.) Que le Seigneur se lève dans son repos, et qu'il exalte à la hauteur de ses destinées éternelles cette âme qui est la sienne ; qu'il sanctifie cette arche de son alliance nouvelle. Surge, Domine, in requiem tuam, tu et arca sanctificationis tuae, (Ps. cxxxi, 8.) Puisse la paix du ciel descendre en nous et y demeurer comme dans une forteresse inaccessible. Puisse l'abondance des dons réjouir les tours de Jéru-
salera. Fiat pax in virtute tua et abundantia in turribus tuis. (Ps. cxxr, 7.)
Ce n'est point une œuvre vulgaire que d'élever à Dieu une demeure digne de lui, digue de servir de trône à sa majesté dans le temps, et à sa gloire pendant l'éternité.
Que Dieu soit avec vous, qu'il habite en vous. Qu'il demeure en vous jusqu'à la fin qui n'a point de fin. C'est, M. F, le vœu de mon âme. C'est la grâce qu'en ce jour je vous souhaite.
La Musique Sacrée \
La musique a sa place dans l'église. Le ravissement de sainte Cécile le prouve. Outre le plainchant, dont le rôle est fondamental dans les offices liturgiques, l'orgue fait entendre les compositions des maîtres ; les orphéons entonnent l'hymne enthousiaste ; les fanfares pénètrent les âmes d'harmonie.
1 Cf. notre Allocution à une société de musique, le jour de sainte Cécile, dans nos Sermons et allocutions aux hommes seuls, p. 74.
Bénédiction d'une cloche â.
Voce mea ad Bominum clamavi.
De ma voix j'ai crié vers le Seigneur.
(Ps. cxli, 1.)
Mes Frères,
Parmi les spectacles que ce siècle finissant nous réservait, en est-il de plus consolant que celui de cette population chrétienne, se pressant, en ce jour, dans cette enceinte, autour de ce beffroi improvisé, pour y voir la bénédiction de cette cloche ?
La cérémonie qui va s'accomplir, rare partout, toujours nouvelle, dont les années et parfois les siècles ne ramènent pas le retour en une localité, emprunte aux circonstances qui l'ont préparée une particulière importance.
1 Allocution prononcée à Gallician, le 14 mai 1899. — Sur l'histoire de cette localité, Cf. Xûtre-Dame de Vuuvert, le pèlerinage, la paroisse, ch. xm.
Un désert, fécondé par le travail humain, a été ouvert à la culture. Une solitude s'est peuplée. Une immensité que la mer et ses étangs semblaient vouloir disputer à la terre, est devenue un sol d'élection où une population intelligente et active s'est plu à s'établir. Les demeures des hommes ont surgi partout, en même temps que s'étendaient leurs conquêtes 'agricoles. Mais encore la maison de Dieu n'avait point réjoui de sa présence votre récente agglomération. Il y a plus de cent ans, en pleine Révolution, ceux qui vous ont précédés ici réclamèrent pour la première fois l'érection d'une chapelle. Grâce au concours de générosités multiples, provoquées par le très zélé pasteur de cette paroisse, ce n'est point une chapelle, c'est une église aux vastes proportions, à l'architecture imposante, qui a surgi de votre sol. Chacune de ses pierres, chacun de ses piliers, ses murs, ses voûtes sont les discrets et muets témoins de la libéralité des familles chrétiennes. Mais voici qu'à cet ensemble architectural d'une harmonie si parfaite, une voix aujourd'hui est donnée : voix d'airain qui enverra aux échos joyeux le nom d'une noble donatrice l. L'inscription même qui orne la robe de bronze de cette cloche nous assure qu'elle le redira surtout à Celui qui connaît et récompense les pieuses intentions : Voce mea ad
1 Madame la comtesse E. de Balincourt.
Dominum clamavi. De ma voix j'ai crié vers le Seigneur.
Muette encore, cette cloche vous a appelés pour la première fois aujourd'hui dans la maison de Dieu. Avant même que sa voix ait été déliée par les prières de l'Eglise et les rites de notre sainte liturgie, elle a donc rempli son office de héraut de Dieu. Elle vous a convoqués et vous êtes venus ici tellement nombreux que nous pourrions presque trouver trop petite cette si vaste enceinte. Son âme de bronze ne s'est point encore éveillée et déjà elle exerce sur vos âmes humaines une douce attraction.
Vous voulez assister à son réveil, voir tomber sur cette vie qui commence les bénédictions qui purifient et consacrent. Vous comparez la cérémonie de ce jour au baptême d'un enfant. Elle en a, en effet, les mêmes significations mystérieuses, et presque les mêmes rites extérieurs, avec toutefois plus de solennité, puisqu'elle réclame le ministère même de l'Evêque ou de son digne représentant, qu'il a bien voulu déléguer pour tenir sa place au milieu de nous '.
Parée comme une néophyte, sinon comme une épouse ou comme une reine, tu es entrée la première, ô fille de la terre, dans ce temple inachevé, pour y demander le baptême des glorieuses filles de l'air et du ciel. En attendant
1 Mgr de VilleperJrix, vicaire général.
que les enfants de ce bourg puissent être portés ici pour y être régénérés dans l'eau salutaire, toi-même tu seras lavée dans l'eau bénite et purifiée des souillures que le feu du creuset ne t'aurait point ôtées. En attendant que les fiancés d'entre ce peuple viennent ici échanger leurs serments, tu vas être liée, par une consécration éternelle, au doux service et à la familiarité honorable de Dieu. Tu vas recevoir l'onction royale qui jamais ne s'efface : au dehors, l'onction de l'huile des infirmes, pour te donner la force de remplir sans défaillance ta mission; au dedans, l'onction du saint Chrême, pour te sacrer aux yeux des hommes et aux yeux de Dieu. Tu vas être noyée dans des parfums d'aromates et d'encens, symboles de la bonne odeur de Jésus-Christ qui doit nous pénétrer, toi comme nous, et nous rendre agréables à Dieu notre créateur et notre père. Enfin, tu recevras du représentant du Pontife le nom que ton parrain et ta marraine t'ont choisi : un nom de sainte, pour que tu sois, comme les saints, pour le peuple de Dieu, une protectrice, une conseillère, un modèle.
Mais surtout, Elisabeth, la bien nommée, tu vas recouvrer ta voix pour le service du Seigneur, ainsi que le dit ton inscription de bronze : Voce ?nea ad Dominum clamavi. De ma voix j'ai crié vers le Seigneur.
Pe la part de Dieu, Monseigneur, vous lui
ferez sonner ses trois premiers coups, dont la sainte Trinité recevra l'hommage gracieux. Et vous, Monsieur le Comte, Madame la Comtesse, au nom du peuple que vous représentez, vous lui ferez sonner ensuite par deux fois trois autres coups, pour lui donner mission d'appeler et de convoquer la foule fidèle. Et toutes les fois que, du haut de son clocher, Elisabeth se fera entendre, vous nous êtes garants que ce ne sera que pour l'honneur de Dieu et l'édification du peuple chrétien.
Vous êtes impatients, M. F., d'entendre le premier babil, la première chanson d'Elisabeth. Il vous tarde de connaître le son de sa voix. Tant d'espérances, avivées par une si longue attente, sont personnifiées dans cette première cloche de Gallician !
Oui, vous l'entendrez : oui, elle parlera. Mais encore faut-il que vous puissiez comprendre sa parole ! A quoi lui servirait-il de crier, de sa voix argentine, vers le Seigneur, si vous deviez rester insensibles et sourds à sa parole? A quoi bon une cloche, une église, si l'on veut vivre loin de Dieu? A quoi bon la cérémonie de ce jour, si la prière de chaque jour, si la religion de tous les instants ne sont pas la vie de notre vie, le premier besoin de notre àme ? A quoi bon une voix de plus, dans cette calme et belle nature, si ce n'est pas la voix toujours écoutée de Dieu? Vous avez la voix stridente de l'industrie qui
passe, traînant marchandises et voyageurs sur la voie ferrée, ou glissant sur les eaux de votre canal. Vous avez la voix des plaisirs qui vous appellent, des fêtes mondaines qui vous sollicitent. Seule, la voix de Dieu vous manque, pour raviver dans vos âmes les désirs de vie chrétienne et surnaturelle. La voix de l'Eglise vous manque, s' affirmant universelle et partout présente, partout sainte et digne de tous les respects, même de la part de ses ennemis. La voix de la famille chrétienne vous manque, annonçant chacun des actes qui marquent le développement de votre vie religieuse.
Mais voici que le bronze lance dans l'espace ses harmonies éthérées. Il envoie au loin sa voix vibrante et claire. Il domine les bruits de la terre, les insultes des méchants et les vains propos de l'indifférence. Réveillée la première de tout le bourg, votre cloche tintera YAnr/elus, signal de la prière matinale. Quand s'échappera, des portes de l'Orient, le rayonnement du soleil, cette lampe du Bon Dieu, suspendue à la voûte d'azur, à l'heure où les chapelles s'ouvriront au fond des cloîtres pour l'office, doucement, elle vous chantera matines. Elle chantera, à midi, l'heure du repos et du repas de famille. Elle chantera, le soir, le retour du laboureur, épuisé mais content; la marche hâtive et confiante du voyageur attardé sur la route et l'anxiété du mendiant en haillons qui attend de votre charité
un abri pour la nuit. Elle saluera la chute du jour, et avec elle la fuite rapide du temps, l'écoulement de nos années, l'approche sournoise de la mort.
De sa voix consacrée, votre cloche annoncera le bonheur des dimanches sanctifiés en famille, l'acte sublime de la Messe, la bénédiction du divin Sacrement. A chaque instant du jour, elle bercera votre âme de sa pieuse litanie. Heureux, si elle ne fait pas courir en vos membres le frisson du remords, si elle ne trouble pas la joie coupable de vos plaisirs, si même elle n'est point couverte par les bruits profanes de la terre ou le tumulte intérieur de vos passions. Heureux si son appel pénètre par toutes portes ouvertes dans chacune de vos demeures, si son tintement virginal fait écho à la douce paix de vos âmes, si, à travers l'air très pur de cette plaine, et l'azur de ce beau ciel, elle fait entendre à toute âme vivante le cantique triomphant, l'éternel hosanna !
Elisabeth, nous te prions de transmettre au Seigneur, par delà l'azur des cieux, nos supplications et nos prières, et de faire tomber sur la terre et sur nous les gages d'une douce espérance. Sois tendre aux morts quand, de ta plainte mélancolique, tu salueras leur départ de ce monde. Sois avenante aux petits enfants dont tu annonceras le baptême. Sois accueillante aux premiers communiants, aux fiancés chrétiens,
aux cœurs vaillants et aux âmes fidèles. Sois sensible aux peines de la patrie et à ses allégresses. Mais puisses-tu annoncer plus de joyeux Te Deum que tu ne sonneras de tocsins sinistres ! Prends place, bientôt, Elisabeth, dans ta blanche cage de pierre. De ta voix, crie vers le Seigneur. Fais la joie de ce peuple. Redis son merci et ta reconnaissance de filleule envers ton parrain et ta marraine. Appelle-nous à l'église, convoque-nous à la prière ; élève nos cœurs vers Dieu. Tu seras ainsi pour tous une messagère de grâces, un symbole d'espérance, un instrument de salut et de bonheur éternel.
Ainsi soit-il.
Visite à un cimetière,