DES RELIQUES DE ^AINT DENIS
ordres , qui sera non la parole de Dieu , mais la parole de rhomme ; non sans doute vieille comm^ le temps , mais toute rajeunie et accommodée à votre humeur et à vos go^ts , et réduite à la mesure de chaque tête et à la faculté de chaque esprit ; une religion que vous jugerez , et qui n^ vous jugera point; que vous expliquerez , et qui ne vous expliquera rien j à laquelle vous apprenr dre» qu'elle n'est plus ce qu'elle a été , mais cç que vous la faites : de sorte que ce n'est plus à Dieu, mais à vous, qu'il appartient d'assigner 1q culte qui lui convient et Tencens qui lui est agréar ble j eritis sicut dii, scientes bonum et malum? Ils trouvent en effet la religion nouvelle qu'ilf demandent, où chacun dogmatise à son gré, e^ méprisant tous les dogmes ; où chacun fait de la raison qui doit obéir , la raison qui doit comr mander; où chacun élève un autel à sa passion ou à son caprice , et où chacun enfin se donn^ un dieu suivant son cœur; et une idole selon se^ fantaisies ; eritis sicut dit.
Et d'abord idole de la gloire , aux vœux de la*quelle la valeur est tout , et dispense de tout , même de la vertu; idole devant laquelle viennent se prosterner tous ces héros si enivrés de leurs succès , si fiers de leurs lauriers , et plus forts encore pour vaincre l'ennemi que pour se vaincre eux-mêmes; tous ces ravageurs de provinces que l'on appelle conquérans, et qui sont convaincus que tant de gloire et de triomphes n'ont pu être payés trop cher, ni achetés par trop de sang, dç larmes et de désastres.
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Idole de la liberté, après laquelle chacun court en aveugle , pourvu qu'il en entende seulement le nom(i); pour laquelle on se passionne d'autant plus, qu'on est moins propre à en jouir, qu'on parvient moins à la définir et qu'on en est encore a la comprendre; idole devant laquelle viennent se prosterner tous ces nouveaux émancipés, tous ces superbes affranchis qui ne veulent dépendre que d'eux-mêmes , parce qu'ils ne connoissent de pouvoir que celui qui vient d'eux , de lois que celles qu'ils font , de souverain que celui qu'ils se donnent, et qui, se croyant opprimés£toules les fois qu'il faut obéir , disent , comme Lucifer , et à leur Dieu , et à leur roi , et à leurs pères : Je ne servirai point j non serviam {jEREM. ii, 20.).
Idole de la liberté des cultes , dont le résultat est de les affoiblir les uns par les autres , et en ne leur montrant qu'un égal mépris, d'inspirer pour tous une froide indifférence: idole dçvant laquelle viennent se prosterner tous ceux qui croient que tous les cultes étant libres, tous les cultes sont bons; que si tous les cultes sont bons , il n'y en a point de vrai j que si chacun a la faculté d'en choisir un , chacun , par la même raison , a la liberté de n'en point prendre , que s'ils sont tous égaux devant Dieu , et qu'ainsi le meilleur système et le plus conséquent, c'est de n'en avoir aucun.
Idole de la tolérance , ' qui consacre toutes lesi erreurs comme tous les vices, qui supporte toutf
(i) Bossuet, OraisZ/uDebre de la Reine d*ÂDgleterre.
DES HELlQtES DE SÂlNT DENIS* ^SS
pour tout excuser, et qui excuse tout pour tout confondre} piège !e plus subtil que l'enfer ait tendu aux âmes simples, lesquelles peuvent n'y voir que le support de Timpie , ce qui est un devoir, quand cette tolérance n*est au fond qu'un encouragement pour l'impiété même, ce qui est un crime j idole devant laquelle viennent se prosterner tous ces toléra ns d\in genre inconnu jusqu'ici, qui invoquent sans cesse la charité , la paix et l'indulgence, tout en se montrant durs et impitoyables pour leurs frère^5 qui, ne tolérant que ceux qui les flattent, proscrivent tout ce qui les contrarie , et dont le but avéré est de persécuter la religion par Ife mépris, puisqu'ils ne peuvent plus le faire par la violence.
Idole de la nature , qui sert à se passer de son auteur ; idole aux pieds de laquelle font fumer leur encens tous ces aveugles partisans du Hasard , qui , ne voulant point reconnoitre d'intelligence supérieure pour régler tout cet univers, adorent ainsi des lois sans législateur , des plans sans architecte , et des effets sans cause: hommes d'autant plus insensés , que le hasard ne les entend point , et que la nature ne leur tient compte ni de leurs vœîix, ni de leur encens , ni de leur admiration ni de leur tendresse.
Idole de ces hommes tristement célèbres , de ces prétendus beaux esprits que Ion nous donne pour la gloire de la nation, et qui n'en ont été que la honte et le scandale: dieux malfaisans , dont le génie a été plus funeste à la France que l'éruption des volcans et le débordement des fleuves , dont les
Toni. 3. â5
386 POLR LA TRANSLATIOiSf
autels n'ont été dressés que sur des ruines , dont l'apothéose n'a été signalée que par nos désastres , dont les écrits ont précipité notre dégradation, et dont les noms nuiront à l'immortalité que pour le malheur des générations ; idolâtrie semblable à celle des païens, qui mettoient au rang de leurs divinités les monstres mêmes qui les dévoroient : de sorte que Ion peut bien dire de ces nouveaux idolâtres ce que le Roi-prophète disoit des nations infidèles, que leurs dieux sont des démons 3 dii gentium dœmonia (ps, xcv,^9. ).
Idole de l'opinion , qui seule règne en souveraine , qui seule est la règle de tout et la raison de tout , et qu'adorent exclusivement tant d'hommes versatiles aux yeux desquels tout est une opinion , le néaut une opinion, le ciel et l'enfer une opinion , et Dieu même une opinion 5 et dans les choses politiques, la monarchie une opinion , la légitimité une opinion, l'usurpation une opinion , la trahison nne opinion, l'existence de de l'État une opinion , et les fondemens mêmes sur lesquels il repose une opinion : de sorte que la vérité n'étant plus qu'un mot vide de sens que chacun interprète à son gré , l'opinion est le seul dogme qui nous reste, la seule religion qu'on admette encore aujourd'hui j et que, par une inconséquence aussi folle que déplorable, le destin des générations présentes et futures se voit aujourd'hui con6é à ce dieu imaginaire et fantastique qui tourne à tout vent, et qui, né aujourd'hui, n'est pas sûr de vivre* demain.
Idole de la nouveauté , devant laquelle se pro-
DE RELlQtES DE SAINT ÊENiS. 58^
fiternent tous ces fiers contempteurs des siècles , qui calomnient sans cesse le passé pour mieux corrohipre le présent, et méprisent tout ce qui a été pour ne rêver que ce qui doit être: esprits inquiets, ardensà essayer dé tout, et incapables de rien prévoir, qui n ont d attrait et de vénération que pour ce qui n'a jamais existé. Voilà donc l'idole favorite qu'il importe surtout de signaler ici comme la plus funeste et la plus dangereuse de toutes. C'est dans ce jour solennel qu'on ne sauroit trop démasquer ce dieu du siècle. (II COR. iv , 4» ) j ^^ présence de ces sainte» reliques si propres à nous rappeler l^ê premiers temps de notre histoire, et à nous attester l'anti* quitéde notre Église. C'est surtout devantelles que se fera davantage sentir cette importante vérité , que rien n'est vpritablement grand que ce qui porte sur l'autorité du temps et sur la sanction, des siècles ; que le plus grand aveuglement, ainsi que la plus triste calamité dont Dieu puisse frapper un peuple , c'est ce mépris de l'antiquité, ce divorce insensé du passé avec le présent, et ce goût effréné pour les innovations, qui nous font préférer à l'expérience des siècles nos essais d'un -moment et nos rêves d'un jour.
Quoi de plus sacré en eflfet que cette antiquité Ténérable , foible image de celle de Dieu , qui met au rang des plus beaux droits de son essence celui de ne pouvoir subir la loi des cliangemens ( malach. 111 , 6. ) , et qui regarde comme le premier de sas titres celui d'^/zc/en des jours (dan. vu, 9. )? ^^ ces jours qui vont au-delà de l'éternité mémâ? De
là vient que rien de ce qui est vrai ne sauroit être nouveau, car la vérité ne commence pas, et il n'y a que l'erreur qui naisse et dont on puisse assigner Torigine. Soit que. nous remontions au principe de la croyance ou au principe de la morale, il faut toujours remonter au commencement , c'est-à-dire, au principe qui n'a point de commencement} il faut toujours que nous prenions pour règle ce qui a été cru en tous lieux, toujours^ et par tous (viHC. LiRiN. coMMôNiTOR. CAP. 1 1 .), La ' religion a commencé avec le monde , TEglise catholique a commencé avec Jésus-Christj et c'est en s'appuyant sur cet immortel fondement , que sa jeunesse , dit Bossuet, se renouvelle comme celle de V aigle, et que sa nouveauté dure toujours ( sermon pour le JUBILÉ, 11^ PART. ) ; c'est pourquoi Jésus-Christ est appelé par Tertullien Villuminateur des antiqui^ *e> ( ADVERSus MARC LiB. IV. )^ comu^c celui d'où toute antiquité descend, et vers lequel toute antiquité remonte , double héritier des temps comme des nations, source immortelle d'où sans lacune, comnae sans interruption , nous sont transmis de main en main et le trésor incorruptible de la doctrine et le .dépôt invariable de notre foi, et où Tiennent se réunir , comme dans leur centre , tous les siècles passés , tous les siècles futurs , depuis le jour où la lumière fut appelée jusqu'à celui où la lumière , s'éteindra ; illuminator antiquitatum.
Voilà pourquoi. Messieurs, la nouveauté a toujours été regardée comme la preuve la plus visible du schisme et de l'hérésie , et la condamnation la
DES REL1QUB9 DE SAINT DENIS. BSq
plus frappante de tous les sectaires passes , présens et futurs. Ils ont beau s'envelopper de voiles hypocrites et d'artificieux sopliismes , toujours on . les a confondus par cette interpellation foudroyante : « Où étiez-vous hier , et pourquoi donc 31 venez-vous troubler nos limites (tertlll. de 3) pRiïiscR, CAP. xxxvik) ? )i Et c'est aussi ce que nous disons aux hérétiques de notre siècle : Vous avez commencé , et on vous assigne le jour et l'époque de votre naissance 3 mais votre nouveauté vous décèle , votre nom même vous trahit et dépose hautement contre vous : en vain vous vous parez du manteau de la réforme, le point de la scission perce évidemment au travers , et quels que soient tous vos efforts pour le cacher , on l'aperçoit jusque sur votre front , avec le trait sanglant de la rupture (bossuet, i^^ instr. sjdr LES promesses DE l'églisç , N.® i^) ct le signe ineffaçable de votre rébellion. Oà étiez-vous hier? Et c'est encore ce que nous croyons devoir dire aujourd'hui à tous ces novateurs passionnés, à ces penseurs d'un jour qui osent bafouer la pensée et à tous ces sectaires politiques, qui , aussi im-^ patiens dans leuri^ désirs que bornés dans leurs vues, s érigent en réformateurs sans mission, et viennent aujourd'hui troubler le monde et déchirer le sein de TEtat , comme les sectaires religieux ' ont désolé l'Eglise et déchiré le sein de cette tendre mère. Delà part de qui venez- vous? et pourquoi donc voulez-vous renverser les bornes qu ont posées nos pères (pROVERB, xxn, 28.}? Comment ne voyez-vou*
SgO POUR LA TRANSLATION
pas que s'ils pouvoient sortir de leurs tombeaux , ils vous accuseroient d'ingratitude et d'impiété , et vous repousseroient comme des apostats de votre nation, des déserteurs de la grande famille? com-* ment ne voyez-vous pas que c'est l'antiquité qui donne du prix à tous?. c'est elle qui répand sur tous les ouvrages du temps je. ne sais quelle em^ preinte auguste et vénérable qui contribue tant à les perpétuer, et que la nouveauté ne donne jamais j de sorte que, par une admirable disposition de la Providence , ce même temps qui détruit tout, établit et consolide tout. Eh quoi! n'est-ce donc pas Tantiquité qui consacre les dynasties régnantes et qui les rend inviolables, comme elle consacre le droit des propriétés particulières? n'estce pas elle qui ajoute un respect de la légitimité, laquelle n'est jamais plus sacrée ni plus inatta* quable que quand elle se perd dai)§ la nuit des temps? n'est-ce pas elle qui place le gouvernement pu-dessus des caprices de la multitude et des vains jeux de la fortune , et qui fait ainsi le désespoir des factieux? Que serort donc sans elle la société, qu'une agrégation éventuelle d'individus gouvernés au hasard , toujours à la mercj des événemens , et tout aussi peu sûre du présent que de l'avenir ? n'est-ce pas la vieillesse des nations qui fait leur véritable majesté , en attestant tout à la fois et la sagesse de leurs institutions , et leur fidélité aui^ principes conservateurs, et la grandeur. de leur caractère moral? Ainsi , le plus beau titre de la patioft française n'iest-il nas ^'êlfe reprcjiée çomïHf
DES RELIQUES DE SAINT DENIS. 3ç)l
la fille aînée des nations, et le plus grand honneur de notre église gallicane n'est-il pas d'être nommée la fille aînée des ' églises , et d'être ainsi après celle de Rome la plus auguste et la plus vénérable? Si elle tient tant à ses libertés, c'est qu'elle y voit une preuve de plus de son antiquité , une barrière de plus contre l'innovation , et un titre de plus pour conserver ses anciens droits. Que sont en effet les libertés de cette église , sinon le droit de jouir de ses anciens privilèges , de garder ses anciennes maicimes? et la première de ces maximes n'est-elle pas de regarder comme oppressives toutes les lois nouvelles que l'on voudroit lui imposer sans son concours et sans son consentement? Et pour tout dire ici, Messieurs, quel charme nous attache tant à la lecture des livres saints ? n'est-ce pas ce goût des premiers temps qu'on y respire , et qui ajoute encore à l'empreinte divine de leur inspiration ? Qu'est-ce qui nous plaît le plus dans les écrits des saints docteurs? n'est-ce pas leur antiquité , et je ne sais quel baume et quelle odeur suave qui en sort et qui tient à leur antiquité même ? Qu y a-t-il de précieux et de recherché parmi nous ? ne sont-ce pas ces antiquités naturelles et ces gothiques productions , objets de tant d'études , et qui occupent tant les veilles des savans? Nous sommes presque idolâtres de leurs moindres débris ; nous entreprenons de longs voyages pour en déterrer les plus foîbles restes; nous fouillons dans les entrailles de la terre pour en dé* couvrir quelques vestiges. Que de regrets n'éprou»
3qi. pour la translation
vons-nous pas à la vue de ces obélisques brisés j de ces colonnes renversées par le temps! et c'est avec une espèce de culte , que nous conservons Jusqu'à leur poussière. Les temples les plus imposans, et qui commandent davantage notre respect et' notre admiration , ce sont ces antiques et vé^ Xiérables basiliques, dont nous voyons un beau modèle dans celle que nos aïeux ont consacrée à la mémoire de saint Denis , et qui nous réunit dans sa vaste enceinte : basiliques d'autant plus dignes de la majesté du Très-Haut, qu'elles comptent plus de siècles , et qu'elles ont vu passer plus de générations.
Or pourquoi , Messieurs , ces antiquités matérielles qui ne parlent guère qu'aux sens , ou qui n'intéressent que les artistes et les sa vans, nous seroîent-elles plus chères et plus précieuses que ces antiquités sacrées et éminemment sociales, si propres à intéresser tous les cœurs comme tous les esprits? comment ces objets morts et inanimés auroient-ils tant d'empire sur nous , et nous offriroient-ils tant de charmes , si nous comptions pour rien ces ti*aditions héréditaires qui sont la vie des nations, et tous ces grands et honorables souvenirs qui feront h jamais l'orgueil du nom français et la gloire du jiom chrétien?
Et certes , Messieurs, tout en méprisant les siècles? passés , nos modernes réformateurs n'appellent-ils pas à leur secours les siècfes futurs? n'invoquent-ils pas l'avenir comme une divinité tutélaire? ne diisent-ils pas chaque jour qu'il faut tout atteadre da
DE KELIQCES FjK SAINT DENIS. SqS
temps, que le temps est un grand matoe, que c'est le temps qui fait^les empires et même les constitutions? Quand ils parlent d'une institution nouvelle, ne sont-ils pas obligés de convenir qu'elle a besoin d'être éprouvée par l'expérience, et de recevoir ainsi de l'antiquité un caractère de fixité et de durée qui seul peut lia rendre imposante et vénérable aux yeux des peuples? Quand nous voulons éprouver quelque chose , ne demandons-nous pas depuis combien de temps elle dure, et n'est-ce pas sur le nombre de ses années que nous l'apprécions? Que demandons- nous chaque jour, sinon que le temps mette son sceau à nos nouvelles institutions, et les sanctionne de son autorité? Mais quelle est donc l'inconcevable contradiction d'un siècle qui , divorçant avec le passé , attend de l'avenir la stabilité de son ouvrage , qui ose préférer ainsi l'antiquité future , que rien ne peut lui garantir, à l'antiquité du passé qui portoit avec elle sa caution et sa garantie? eit quelle inconséquence de se reposer ainsi sur la sagesse de nos neveux , après avoir bafoué celle de nos pères?
En vain les novateurs nous diroîent-ils que le temps détruit tout, et que rien ne peut échapper à sa faux meurtrière. Hélas! qui peut n'être pas convaincu de cette triste vérité? et qui', mieux que la religion , nous apprend que la figure de ce monde passe , et qu'il n'y a rien de permanent sous le soleil? qui , mieux quelle , nous montre dans cette marche cachée, mais toujours continue du
temps I l'actioa mémo de Dieu, dont il sert la
puissance et dont il exécute les volontés suprêmes? Mais plus un empire vieillit, plus c'est une raison de ne pas détruire, plus il est sage de retenir les instructions du passé , et plus il est utile de révérer la vieille autorité des siècles : mais plus le temps renverse et détruit tout, plus il faut nous servir contre lui-même de sa force corrosîve , en conservant précieusement ce qu'il a fait pour nous , et en ne voulant pas être plus sages ni plus prudens que lui; plus nous devons plaindre ces insensés, qui , sans règle et sans mesure , cherchent bien plus à fatiguer le temps qu'à le suivre et à le laisser faire , puisque c'est Dieu qui le conduit , ainsi qu'il nous l'apprend lui-même ; et plus nous devons dire anathème à ces tristes auxiliaires de la mort , à ces démolisseurs infatigables , qui précipitent par leur fureur d'innovations la décadence des choses humaines , comme si la mort n'étoit pas assez puissante, et que le temps ne hâtât pas assez tôt à leur gré sa marche dévorante et sa triste rapidité. Ainsi, l'esprit d'innovation contre lequel nous pous élevons ici n'est pas moins opposé à la saine morale qu'à la saine politique, et les détracteurs de nos antiquités sociales ne sont pas moins les ennemis de leur patrie , que les contempteurs de nos antiquités religieuses ne *sont les ennemis de Dieu, En vain nous dîroit-on qu'il' y a des abus que le temps amène, et par conséquent des réformes que le nécessité commande; qui pourroit en douter ? Mais qui donc ne sait pas aussi que réformer cç n'est pas détruire ^ que le plus grand
DES RELIQUES DE SAINT DENIS. SgS
des abus est celui de vouloir les détruire tous , et que s'il est des changemens avoués par la sagesse, il n'en faut pas moins repousser ces pliilsosophes d'un jour , qui , sans cesse armés contre le passé , ne trouvent rien de beau que ce qui est neuf, rien de sûr que ce qui commence j tous ces novateurs insensés qui rie craignent point de précipiter* un État dans l'anarchie et la désolation , pour l'unique plaisir de le refaire et la gloire de le rajeunir : aveugles, qui ne voient pas qu'en maudissant leurs pères, ils seront à leur tour maudits par la postérité ; et qui , bravant tout à la fois^la majesté des lois comme celle des temps , et se déi^héritant de quatorze siècles de gloire , sont tout fiers et tout radieux de n'avoir plus qu'une antiquité de trente ans?
Que faire donc , Chrétiens, pour célébrer dignement cette auguste solennité ? C'est de nous retremper dans les eaux salutaires de l'antiquité , et d'abjurer plus que'jamais cette fureur de changement et cet esprit d'innovation , premier signal de la décadence d'un peuple ; c'est de prendre aujourd'hui cette grande résolution , de marcher constamment, suivant l'avis du Sage , dans les chemins battus ,e!t dans les voies antiques , d'interroger nos pères , et de nous bien garder de remuer les bornes qu'ils ont posées; c'est de nous pénétrer de cette parole divine , que l'ancre du salut est dans l'expérience, et la sagesse dans les anciens, et qu'autant le, respect pour les vieilles fla^sipaes est la preuye la plus sûre d'iin esprit
SgÔ ^ POL'R LA TRANSLATION
sain et d'une ame élevée , autant le goût sans frein des nouveautés est Pindice le plus certain d'un cœur étroit et d'un esprit borné; c'est de se bien convaincre que l'ordre social a ses mystères comme l'ordre divin, et qu'il faut une croyance pour les uns comme pour les autres ; c'est enfin de se dire à soi-même que les empires ont leurs fondemens aussi bien que la foi , que s'il y a de l'impiété a vouloir ébranJer ceux-ci , il y a de la témérité à ébranler ceux-là, et qu'ainsi le plus sûr liioyen de marcher sans danger entre ces deux abîmes, c'est d'écouter avec respect la voix de nos anciens , et de les suivre dans cette grande route qu'ils nous ont eux-mêmes tracée : In antiquis est sapientia (job. xii, 12.).
Ainsi, Messieurs, idoles de la gloire humaine, de la liberté , de la tolérance , de la nature ; idoles des beaux esprits, de l'opinion et de la hduveaut'é: telles sont les divinités fantastiques qu'adorent les enfans du siècle , et qu'ils se sont forgées à force de lumières; idoles mortes entièrement à la vertu , qui ont des yeux et ne soient points des oreilles et n'entendent point (ps. cxni, 5, 6. ), ou plutôt qui ont des yeux et ne veulent pas voir, des oreilles et ne veulent point entendre pour faire le bien; idoles révolutionnaires, nées ^u sein de nos malheurs et de nos crimes , toutes sales encore des sacrilèges mains qui les ont fabriquées, et auxquelles on a offert, ainsi qu'à Baal et Moloch, tant de victimes humaines; idoles néanmoins défendues encore aujourd'hui avec plus de fanatisme
DES RELIQUES DE SAINT DENIS. 3gn
que les païens ne défendoient les leurs; fanatisme inoui , et qui ne pouvoit appartenir qu'à un siècle philosophe 5 fanatisme qui n'a plus de nom , 011 Ton voit l'incrédulité se passionner pourles doctrines les plus tristes et les plus désolantes, comme les enthousiastes les plusardens pourroient s'exalter pour les illusions les plus douces et les dogmes les plus consolans ; idoles enfin mille fois plus funestes que celles d'AppoUon , de Minerve et de Jupiter, pliisque celles-ci , incorporées avec la politique et les institutions^ placées à la tête du corps social, et invoquées comme les dieux tutélaires de l'Empire 5 pouvoientdu moins contribuer à sa conservation en renforçant par leur intervention , toute fictive qn'elle étoit, les mœurs comme les lois, tandis que celles qu'on adore aujourd'hui, en privaîit l'État de tout rapport avec le ciel, ne peuvent qu'y porter le trouble et l'anarchie, et y laisser tout à la fois les passions sans frein, la raison sans règle, les lois sans appui , la morale sans vigueur et sans garantie»
Et voilà, Chrétiens, ce qu'on ne sauroit- trop faire entendre à ce malheureux siècle , c'est qu'un culte superstitieux est encore moins funeste à un Etat que l'impiété mise en système; c^estqu'u ne-religion, quelque absurde qu'elle puisse être, est encore moins fatale au genre humain que l'absence légale de toute religion; c'est qu'un peuple, qui, dans son ignorance, adoroit des faux dieux , étoit encore moins méprisable que ce peuple prétendu éclairé qui croit pouvpir impunément blasphémer le Dieu
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véritable; c'est que les nations idolâtres qui adoroieînt tout étoient encore moins perverses qu'un peuple raisonneur qui n'adore plus rien , et duquel on peut bien dire avec saint Paul, qu'il est sans Dieu dans ce monde, sine Deo in hoc mundo (ephes. ii , 1 2. )• Ainsi s'est accompli ce triste oracle du prophète ( JEREM. 11 j II.): Mon peuple a échangé sa gloire pour de vaines idoles. Sa gloire , c'est-à-dire , sa religion , mère féconde de foutes les vertus et toute rayonnante de consolations et d'espérances, il l'a changée en abjectes idoles , source impure de tous les vices , et non moins propres à dessécher le cœur qu'à rétrécir l'esprit ; sa religion , qui en avoît fait le modèle et l'envie des autres peuples, qui Tavoit élevé au plus haut point de gloire où une nation puisse atteindre, il l'a changée en des idoles antinationales, qui l'ont rendu le scandale et lefifroi du monde, et qui, non moins étrangères à cet honneur antique qui fait le François qu'à cette foi divine qui fait le chrétien , lui ont ravi sa dignité, et ont dénaturé son noble caractère; sa religion, qui donne des ailes au génie et de l'élévation sîux sentimens, il l'a changée en des idoles froidement systématiques, qui mettent toutes les vertus en calcul, toutes les vérités en question, toiis les principes en problêmes: enfin sa religion, qui fait la force des empires et les rend immortels comme elle, il l'a changée en des idoles venimeuses dont le poison mortel corrode sourdement toutes les l)ases sociales , frappe au cœur les Etats les mieux affermis, et précipite dans le tombeau tout peuple