‹ Sermons et discours inéditsChapitre 24 sur 63 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Vous les sentez déjà, mes Frères, il n'est point ici question de comparaison rigoureuse entre Dieu et le chrétien ; le nom même de ressemblance m'effraie , et je ne le prononce qu'en tremblant. Il y a dans Dieu tant de grandeur , et dans tout ce qui ne l'est pas, tant d'abjection et de foiblesse, qu'il y auroit de l'absurdité à rapprocher ces deux extrêmes î et le chrétien fût-il le dernier effort de la puissance suprême , comme il en est le jouet, il y auroit toujours entre lui et Dieu une distance , une séparation infinie. Il est donc uniquement ici question de rassembler les traits divers et les foibles rapports qui conviennent également à Dieu et au chrétien , et de prouver d'abord que celui-ci , autant que la foiblesse humaine le comporte , lui ressemble par l'éclat de ses lumières, parce qu'elles sont, à proportion et dans un certain sens, pures, immenses, immuables comme celles de Dieu ; pures dans leur source , immenses dans leur étendue , immuables dans leur fondement. Faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram.

L'homme , dit le prophète , ne marche ici-bas qu'à travers des fantômesj il erre dans une longue et triste nuit, tout le fascine, et tout l'abuse. Dominé par les sens , entraîné par l'opinion et séduit par les apparences, il prend le change sur tous les objets , il n'a de ses devoirs que des idées imparfaites ou fausses j ses jugemens sur les biens et les maux

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yéritables sont comme ses désirs , sans règle et sans consistance : réalisant toujours de vaines ombres , il regarde comme précieuse une gloire passagère , comme importantes des bagatelles puériles , comme solide une félicité trompeuse. A ses yeux, les préjugés sont des principes , les usages des lois sacrées, les décisions d'un monde corrompu des maximes incontestables. Insensible aux grands intérêts de la foi, des jeux d'enfans l'occupent et Famusent. Ce sont de toutes parts de malignes vapeurs qui offusquent ses yeqx , ou des lueurs perfides qui Tégarent dans sa route. Admirateur stupide de ce cercle éternel de révolutions journalières , tantôt tristes , tantôt brillantes, souvent funestes , toujours bizarres , il ignore également et le prix du temps et celui del'éterjiité. Tout l'éblouit , rien ne l'éclairé ; tout le distrait , rien ne l'instruit. La vertu se présente à lui sous un jour triste et sévère , le vice sous des couleurs aimables. La terre avec tout son néant absorbe ses désirs , le ciel avec tous ses attraits lui échappe , et sa raison endormie par le bruit flatteur des passions, ou battue par leurs orages, devient presque toujours leur confidente et leur complice , lui dresse ainsi de nouveaux pièges , consacre ses illusions, et perpétue ses erreurs.

Loin du chrétien ces nuages et ces fantômes, ces travers et ces méprises; ses lumières sont aussi pures que son cœur. Les objets se présentent à lui sous leur vrai point de vue. Guidé par les livres saints , pourroit-il se méprendre? Il s'y nourrit des plus saines maximes , il y découvre la nature de ses

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devoirs , les rapports qui le lient à Dieu et à ses semblables. S'il est assis sur le trône , il y trouve ua ami de tous les momens, qui ne sait ni flatter nî séduire; sujet, il y puise les motifs de son obéissance; magistrat, les règles inviolables de lequilé; guerrier, les véritables sources de l'héroïsme ; père, les principes d'une éducation sainte ; fils , le fondement de sa tendresse; riche, les dangers des biens terrestres; pauvre, les avantages de l'indigence. Placé entre le temps et l'éternité , il connoît leur juste valeur; pour en juger plus sainement, il pénètre jusque dans le sein de Dieu même. Écoutons parler ici le le sublime Isàïe : que le chrétien est grand sous son pinceau, et combien la magnificence des expressions répond à la hauteur des pensées! Il habitera, dit ce prophète, dans les lieux élevés; il montera sur le sommet des montagnes : c'est de là que ses yeux contempleront le Roi dans toute sa majesté, et ne verront plus la terre que de loin; habitabit in excelsis, munimenta saxorum subli^ mitas ejus} Regem in décore suo videbunt oculi ejus, cernent terrant de longé (isA.1. xxxiu, i6. )• Éclairé parla grâce, enflammé par ses méditationis, le chrétien s'élève au-dessus des sens , au-dessus des créatures, et pénètre dans une région toute intellectuelle ; habitabit in excelsis. Placé sous un ciel toujours calme , inaccessible également et aux vapeurs des préjugés et aux tempêtes des passions ^ il pèse tout dans une paix inaltérable. L'air empoisonné d'un monde corrompu ne parvient point jusqu'à lui; les maximes trompeuses d'une fausse

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sagesse ce sauroient l'éblouir , le tumulte du monde ne saurait le distraire ; il n'est point ébranlé par le tourbillon général , rien ne peut l'abuser, rien ne peut le séduire ; habitabit in epccelsis* Dès-lors le charjme cesse, tous les prestiges se dissipent; la foi et ses précieuses consolations, rÉyangile et ses su* blimes espérances , la vertu et ses attraits augustes. Dieu et sa beauté suprême , se découvrent à ses regards 3 Regem in décore suo videbunt oculi ejus. Il contemple avec délices les voies singulières de la sagesse de Dieu, les trésors ineffables de sa mi* séricorde , les profondeurs de ses jugemens , les opérations merveilleuses de sa puissance ; il voit que Dieu seul est grand , seul aimable , seul capable de remplir les vastes besoins d'une ame immortelle ; il comprend combien étrange est la fo.lie de ces mortels aveugles, de s'attacber à un monde qui s'usera comme un vêtement, tandis qu'ils abandonnent le Roi de gloire dont les années sont éternelles ; Regem in décore suo videbunt oculi ejus. Il voit que les hommes ne lui ont raconté que des fables, auprès des grandes merveilles que lui présente la religion ; que tous les vains systèmes de la pbilosopbie dessèchent l'ame et la livrent à l'horreur de son indigence , iandis que les préceptes de la loi sainte l'élèvent et la remplissent. Il voit cette mer d'opinions et de paradoxes, qui, chaque jour grossie, s^efforce de renverser les antiques barrières de la foi; il voit cette intempérance de l'esprit , cette frénésie de la nouveauté, cette effervescence de raison, et ces énormes attentats de l'intelligence

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humaine , qui , ne voulant mettre aucune borne à ses conceptions , ose elle-même prescrire à l'Éternel les limites de sa puissance* Mais il voit en même temps l'inaltérable vérité poursuivant sa carrière glorieuse, marchant avec une majesté toujours égale à travers ce long amas d'erreurs; il voit le Dieu saint , mais terrible , livrant ce peuple de sophistes à l'esprit de vertige ; du sein de son repos , se jouant de leurs vains efforts , perdant et leur prudence et leur sagesse , opprimant ces frêles insectes sous le poids de sa gloire ; Regem in décore suo videbunt oculi ejus* Frappé par de si grands objets , il se détache de Tunivers , qui n'est plus aux yeux de sa foi qu'un point imperceptible indigne de fixer ^^ regards , qu'un vil atotne , misérable jouet des vents et de la tempête : il ne voit plus la terre , ou ne la voit plus que de loin ; oculi ejus cernent terram de longé. Du haut du séjour qu'il habite , il contemple à loisir le laborieux pèlerinage des enfans d'Adam , et les royaumes de l'univers avec toute leur gloire. C'est de là qu'il découvre ce néant effroyable qui les domine , ces fables éternelles et ce mensonge inépuisable de la vie, cette apparente sérénité qui cache tant d'orages , ces jeux bizarrgs de la fortune, tant de récompenses sans mérites, tant de mérites sans récompenses, ces grands honneurs toujours près d'une grande chute; c'est de là qu'il juge un siècle inconstant et frivole dont les plaisirs sont faux et les chagrins réels , les caresses perfides , les promesses trompeuses , les amitiés vaines.

C'est de là qu'il aperçoit l'illusion des mérites

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humains , la vanité des actions que le siècle adore ^ la fausseté des vertus qu'il admire j c'est de là qu'il regarde en pitié l'opposition éternelle des intérêts divers , le choc toujours renaissant des rivalités , la scène tumultueuse des intrigues et des passions^ la foule des mortels qui s'agitent sans dessein et se tourmentent sans ohjet, toujours occupés et toujours oisifs, soupirant sans cesse après le repos et sans cesse s'en éloignant ; traînant tristement après eux la pesante chaîne de leur existence, cherchant toujours à s'éviter eux-mêmes sans pouvoir se fuir, victimes tout à la fois et de leurs craintes et de leurs espérances , prodigues de leurs jours et idolâtres de leur vie, toujours affamés au milieu de leur abondance, essayant vainement de toutes les situations, tournant sans cesse avec fatigue dans le même cercle de dégoûts et d'ennuis, mendiant inutilement le bonheur à toutes les créatures , et révélant ainsi , en dépit de leurs folles joies, le secret de leur infortune; rampant avec orgueil dans l'abjection des sens, ne trouvant de satisfaction ni dans le plaisir ni dans le crime; multipliant sans cesse leurs amertumes par leurs voluptés, leurs chaînes par leurs attachemens, leurs privations par leurs jouissances, et se traînant avec ignominie dans un mélange aussi triste que ridicule de plaisirs vains et d'affaires profondes, de brillantes dissipations et de soins dévorants; oculi ejus cer^ nent terram de longé* C'est de là qu'il distingue à peine ici-bas ces héros , ces potentats , ces dieux de la terre qui font ou l'espérance ou la terreur des peuples : il les dépouille de leurs décorations , il

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sourit à leur pompe vaine , et s'il daigne encore les voir grands , c'est par leur religion et leurs vertus ; oculi ejus cernent de longé. C'est de là enfin qu'il voit sur la terre une puissance souveraine qui se joue de tout ce qui passe , brise les trônes et les secoue comme de la poussière ; une force irrésistible qui précipite les choses humaines vers leur terme inévitable y les entraîne, les pousse dans l'abîme de leur néant , jusqu'à ce qu'il n'ait fait de l'univers entier qu'un monceau de débris j oculi ejus cernent terram de longé*

Ainsi les lumières du chrétien , sous ce premier rapport , sont semblables à celles de Dieu , pures comme celles de Dieu, parce qu'elles sont sans illusions et sans nuages. Tout se montre à lui sans fard : on peut dire , en un sens , de lui comme de Dieu , que tout est nu et découvert à ses yeux , omnia nudaet apertasunt oculis e/us {k£^k. iv, i3)* Point d'illusion qu^il ne dissipe , point d'imposture qu'il ne démasque, point d'apparebce qu^il ne perce, point de dehors qu'il ne sonde , point de voile qu'il n'arrache , point de surface qu'il ne pénètre , point de piège qu'il n'évite , point de préjugé qu'il ne détruise. Vains fantômes de l'opinion , disparois* sez devant lui. Comme Dieu , il pèse tout au poids incorruptible de la vérité j comme Dieu , rien ne peut l'éblouir, rien, ne lui en impose ; comme Dieu , il voit grand ce qui est grand , imparfait ce qui est imparfait , omnia nuda et aperta sunt oculis ejus ; comme Dieu enfin , il ajoute à des lumières pures des lumières immenses : faisons Vhomme h notre ressemblance %

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Je sais , mes Frères , que noua ne connoissons icibas qu'eu partie , que nous ne voyons qu'en énigme, que les ténèbres sont encore, pour ainsi parler, répandues sur la face de lablme (gènes, i, 2.), et que ce ne sera proprement qu'au sortir des ombres de la yie, que nous serons, comme dit Tapôtre (II COR. ni, 18.), transformés de clarté en clarté. Disons-le néanmoins à la gloire du chrétien , il trouve dans la foi de grandes ressources, les hauteurs sublimes de la révélation étendent tellebient à ses yeux les bornes de la sphère humaine, qu'on ne peut s'empêcher de reconnoître dans ses lumières une espèce d'immensité j et en effet , n'embrassentelles pas tous les temps, n'embrassent-elles pas toutes les vérités ?

Qu'il est beau, qu'il est grand de contempler le chrétien , du point de la durée qu'il occupe , tenant comme dans sa mainlesdeux extrémités delà chaîne du temps, remontant jusqu'à Torigine du monde , et suivant toujoiirs pas à pas les traces de la foi ^ passant de ce coup-d'œil à celui que lui présente TavenirjL voyant dans le lointain cette foi toujours ferme, toujours inébranlable , braver les outrages du temps, survivre à tous les monumens de l'orgueil, aux empireset aux royaumes qui sortent un instant du néant pour s'y replonger aussitôt, triompher de toutes les sectes, et ne s'éteindre enfin qu'avec l'univers , pour faire place à cette vision claire et parfaite qui divinisera en quelque sorte Içs intelligences! Quel vaste tableau! quelle immense perspective! Je suis donc l'héritiBr de tous les siècles , se dit alors

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le fidèle , et le contemporain de tous les temps. Dans quelque période que \e me place , je me trouve comme dans mon domaine ; je tiens à tout par la perpétuité de ma foi ; tous les âges /tous les lieux , toutes les nations , le monde entier , le présent et le futur , tout est à moi : Sii^e mundus^ sipe vita, siife mors, sis>e prœsentia, sive futura^ omnia vestra sunt (I cor. ni , !ia. )•

Lumières immenses du chrétien, elles embrassent toutes les vérités. Je ne vous appellerai plus mes serviteurs , disoit Jésus-Christ à ses disciples ( JOAN. XV , i5« ) , car le serviteur ne sait pas ce que fait le maître; mais je vous appellerai mes amis, parce que je vous ai fait connoître tout ce que j'ai appris de mon père. Que signifient ces paroles ? le chrétien est-il donc le confident et le conseiller de rÉternel? Non, sans doute; nous pouvons dire néanmoins dans un sens, qu'il renferme dans ses lunèières toutes les vérités utiles , celles qui ont rapport à son origine , à son état présent, à sa destination future , à sa félicité. Docebit vos omnem veritatem (joan. xvi, i3.).

D où viens-je ? ai-je été jeté comme par hasard sur la terre? est-ce un vain soufEle qui m'a produit, ou une 'main sage qui m'a créé ? Que fais-je ici-bas? quel dessein l'auteur de mon être a-t-il euen m'y plaçant? quelle tâche dois-je y remplir? que suïs- |e, et qui pourra me définir? Mélange inexplicable de choses incompatibles, de seniimens vils et élevés, cle majesté et de bassesse , de foiblesse et de force , de lumières et de ténèbres , comment sortir de cet

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