BONTÉ
Le plus grand éloge d'un prince , c'est d'être bon ; et les seules louanges que le cœur donne, sont celles que la bonté s'attire, la valeur toute seule ne fait que la gloire du souverain ; la bonté fait le bonheur de ses peuples : les victoires ne lui valent que des hommages; la bonté lui gagne les cœurs : c'est pour lui qu'il est conquérant ; c'est pour nous qu'il est bon : et la gloire des armes ne va pas loin, dit l'Esprit de Dieu, si l'amour des peuples ne la rend immortelle.
Ici le deuil de la France se renouvelle : la plaie se rouvre : l'image de Monseigneur reparaît : les larmes publiques recommencent: et il est malafsé de rappeler tout ce que nous avons perdu , sans aigrir et renouveler toute la douleur de notre perte. La bonté n'était pas seulement une de ses vertus , c'était sou fonds ; c'était lui-même. Elle était née avec lui» comme parle Job , et sortie avec lui du sein de sa mère.
Bon pour ses amis ; capable d'attachement et de tendresse ; aimant toujours ce qu'il avait une fois aimé; ne connaissant pas ces inégalités toujours attachées à l'amitié des princes ; et n'usant pas du privilège des grands , qui est de n'aimer rien , ou de n'aimer pas longtemps. Bon père : partageant avec les princes, ses enfants, la douceur et l'innocence de ses plaisirs; ne leur montrant son autorité que dans sa tendresse; sensible à leur gloire , plus sensible encore, ce semble , à leur amitié ; aimant à vivre au milieu d'eux ; et ne leur faisant sentir d'autre contrainte que celle que donne la joie de vivre avec ce q|;i'on aime.
Bon maître : jamais de ces moments d'humeur si ordinaires à ceux que rien n'oblige à se contraindre : plus on le voyait de près, plus on sentait qu'il était bon : ce n'était plus un maître : c'était
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un ami ; entrant dans tous les besoins des siens; croyant qu'un prince n'est jamais plus grand que lorsque c*est la bonté qui Fa* baisse; voulant que tout le monde fût heureux avec lui ; persuadé que les princes ne sont nés que pour le bonheur des autres hommes ; et ne comptant pas que ce fût être heureux que de Tétre seul. (Orais, funéb. de M. le Dauphin,)
Les grands croient que tout est fait pour eux , et que les autres hommes ne sont nés que pour porter le poids, ou de leur orgueil, ou de leurs caprices. Le prince de Gonti n'exerçait son autorité que sur lui-même. Quel fonds de bonté et de douceur envers les siens! n'exigeant presque rien pour lui; ne comptant point leurs fautes dès qu'il en souffrait tout seul ; aimant mieux quelquefois souffrir de leur peu d'habileté , que de contrister leur tendresse ; jamais d'humeur, jamais un de ces moments de vivacité qui ait pu marquer que sa grande âme était sortie de son assiette naturelle : poussant même si loin la bonté, que l'affection toute seule des siens prévenait l'abus qu'ils en auraient pu faire : paraissant leur ami plutôt que leur maître : les quittant de ces devoirs rigoureux qu'on donne à l'usage bien plus qu'au besoin : les regardant comme les compagnons de sa fortune , et non pas comme les jouets ou les ministres de ses humeurs ou de ses passions ; et faisant voir, chose rare ! que les grands peuvent trouver des amis , même parmi ceux qui les servent.
( Orais. fun. de M, le prince de Conti. )
Oui, au milieu de sa nombreuse maison , Madame n'était plus une maîtresse ; c'était une mère affable et bienfaisante : dépouillée de sa grandeur, sans l'être jamais de sa dignité , elle descendait avec bonté dans le détail des peines et des besoins des siens. L'élévation est d'ordinaire ou dure ou inattentive; et il suffit, ce semble, d'être né heureux, pour n'être pas né sensible. Madame , avec un cœur élevé et digne de l'empire , avait un cœur plus hunudnet plus compatissant que ceux même qui naissent pour obéir.
L'enceinte de sa maison ne borna pas , vous le savez, son inclination bienfaisante : son crédit fut toujours une ressource publique : nous trouvions tous en elle une protectrice assurée : l'accès n'était pas même refusé aux plus inconnus ; et le besoin , ou la misère seule, devenait le titre qui donnait droit de l'appro-
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eher. Si les regrets de la reconnaissance sont les plus sincères et les plus sûrs , quel deuil a jamais dû être plus universel?
(Oraii, fun, de Madame,)
SUR L AUMONE
Persuadé que les pasteurs ne sont que les dépositaires des biens comme de la foi de TÉglise , avec quelle religion les dispeusa-t-il ! Que serait-ce en effet , que de détourner à des usages profanes les richesses du sanctuaire? Ce serait changer en germe de péché le fruit sacré de la pénitence de nos pères ; trouver dans les vœux innocents des premiers fidèles de quoi former peut-être avec succès des vœux criminels ; insulter la pauvreté évangélique avec le patrimoine des pauvres j en un mot , faire servir Dieu à riniquité. Les mains du Très-Haut, vous le savez , avaient forme à notre charitable prélat un de ces cœurs tendres et miséricordieux, qui souffrent de toute leur prospérité à la vue des infortunes d'autrui. Et ce n*était pas ici une de ces sensibilités de caprice, qui n'ouvrent le cœur à certains maux que pour le fermer à tous les autres; qui veulent choisir les misères, et qui , en nous rendant trop prudemment charitables, nous rendent pieusement cruels. Sa charité fut universelle ; et il ne mit jamais d'autre différence entre les malheureux que celle que mettaient entre eux leurs misères mêmes.
Quel tendre spectacle s'ouvre encore à mes yeux! Ici la veuve, couverte de deuil et d'amertume sous un toit pauvre et dépourvu, jette en soupirant de tristes regards sur des enfants que la faim presse ; et , hors d'espoir de tout secours , elle va , comme celle d'Élie, soulager leur indigence de ce qui lui reste, et mourir ensuite avec eux , quand, par un nouveau prodige, elle voit tout à coup sa substance multipliée, et ses tristes jours consolés.
(Orats. funèb. de M. de Villars,)