‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 39 sur 145 · DE LÀ. PASSION · texte numérisé non relu

DE LÀ. PASSION

Dieu , ils n'en ont pas une seule pour eux-mêmes : muUi homines miséricordes voccmtur; virum autem fidelem guis inveniet^?

Mais quand la probité du monde ne serait pas presque toujours faasse, il faudrait convenir du moins qu'elle n'est jamais sûre. La religion toute seule assure la vertu, parce que les motifs qu'elle nous fournit sont partout les mêmes. La honte et Fopprobre en seraient k prix devant les hommes , qu'ellen'en paraîtrait queplusbelleetplusglorieuseà l'homme de bien. Sa vie même serait en péril, qu'il ne voudrait pas la racheter aux dépens de sa vertu. Le secret et l'impunité ne sont pas pour lui des attraits pour le vice , puisque Dieu est le seul témoin qu'il craint ; et le reproche de sa conscience , la seule peine qui l'afflige. La gloire même et les acclamations publiques le solliciteraient à une entreprise ambitieuse et injuste, qu'il préférerait le devoir et la règle qui la condamnent , aux applaudissements de l'univers qui l'approuve. Enfin, changez tant qu'il vous plaira les situations d'un véritable juste : le monde peut varier à son égard ; les suffrages publics qui l'élèvent aujourd'hui peuvent demain le dégrader et l'abattre; sa fortune peut dianger, mais sa vertu ne changera point avec sa fortune.

11 ne s'agit pas ici de nous alléguer des exemples où la piété la plus estimée s'est démentie plus d'une fois. Outre que le monde est plein de faux justes , et que tous ceux qui en portent le nom aux yeux des hommes n'en ont pas le mérite devant Dieu, c'a été de tout temps l'injustice du monde d'attribuer à la vertu les. faiblesses de l'homme. Le juste peut tomber : mais la vertu seule peut le défendre ou le relever de ses chutes , elle seule marche sûrement , parce que les principes sur lesquels elle s'appuie sont toujours les mêmes. Les occasions ne l'autorisent pas contre le devoir, parce que les occasions ne changent jamais rien aux règles. La lumière et les regards publics sont pour elle comme la solitude et les ténèbres. En

• PlOT,, c. 20 , V. 6.

N4S8ILLON. 10

110 POUB LE DIMANCHE ^

un mot , elle ne compte les hommes pour rien , parce que Diea seul , qui la voit , doit être son juge. *

Trouvez , si vous le pouvez ,ia même sûreté dans les vertus humaines. Nées le plus souvent dans Torgueil et dans Famour de la gloire, elles y trouvent un moment après leur tombeau. Formées par les regards publics , elles vont s'éteindre le lendemain^ comme ces feux passagers, dans le secret et dans les ténèbres. Appuyées sur les circonstances, sur les occasions, sur les jugements des hommes , elles tombent sans cesse avec ces appuis fragiles. Les tristes ftuits de Famour-propre , elles sont toujours sous Finconstance de son empire. Enfin , le faible ouvrage de Fhomme , elles ne sont , comme lui , à Fépreuve de rien.

Qu'il s'offre à ce vertueux du siècle une occasion sâre de décréditer un ennemi ou de supplanter un concurrent: pourvu qu'il conserve la réputation et la gloire de la modération , il sera peu touché d'en avoir le mérite. Que sa vengeance n'intéresse point son honneur, elle ne sera plus indigne de sa vertu. Placez-le dans une situation où il puisse accorder sa passion avec Festime publique, il ne s'embarrassera pas de Faccorder avec son devoir. En un mot, qu'il passe toujours pour un homme de bien , c'est la même chose pour lui que de Fêtre.

Tout Israël paraît applaudir d'abord à la révolte d'Absalon : Achitophel , cet homme si sage et si vertueux dans Festime publique, et dont les conseils étaient regardés comme les conseils de Dieu , préfère pourtant le parti du crime , où il trouve les suffrages publics et l'espérance de son élévation , à celui de la justice, qui ne lui offre plus que le devoir.

Non , mes frères , rien n'est sûr dans les vertus humaines , si la vertu de Dieu ne les soutient et ne les fixe. Soyez bienfaisant , juste , généreux , sincère : vous pouvez être utile au public , mais vous devenez inutile à vous-même : vous faites des œuvres louables aux yeux des hommes ; mais en ferez-vous jamais une véritable vertu ? Tout est faux et vide dans im cœur que Dieu ne remplit point ( c'est un roi lui-même qui parle) ; et connaître votre justice et votre vertu , ô mon Dieu ,

DE LA PASSION. in

c'est la seule radne qui porte des fruits d'immortalité , et la source de la véritable gloire : vani autem sunt omnes homimes in quibus non snbest scientia DeiK

C'est donc en vain qu'on met la véritable gloire dans Thonneur et la probité mondaine ; on n'est grand que par le cœur, et le cœur vide de Dieu n'a plus que le faux et les bassesses de l'homme.

SECONDE PARTIE

Mais peut-être que tes vertus civiles toutes seules sont trop obscures, et que la distinction et la supériorité des grands talents nous donnera plus de droit à la gloire*

Hélas ! Sire , que sont les grands talents , que de grands vices, si, les ayant reçus de Dieu , nous ne les employons que pour nous-mêmes ? Que deviennent-ils entre nos mains ? souvent l'instrument des malheurs publics ; toujours la source de notre condamnation et de notre perte.

' Qu'est-ce qu'un souverain né avec une valeur bouillante, et dont les éclairs brillent déjà de toutes parts dès ses plus jeunes ans , SI la crainte de Dieu ne le conduit et ne le modère ? un astre nouveau et malfaisant, qui n'annonce que des calamités à la terre. Plus il croîtra dans cette science funeste , plus les misères publiques croîtront avec lui ; ses entreprises les plus téméraires n'ofûriront qu'une faible digue à l'impétuosité de sa course ; il croira effacer par l'édat de ses victoires leur témérité ou leur injustice ; l'espérance du succès sera le seul titre qui justifiera l'équité de ses armes; tout ce qui lui paraîtra glorieux deviendra légitime ; il regardera les moments d'un repos sage et majestueux comme une oisiveté honteuse, et des moments qu'on dérobe à sa gloire; ses voisins deviendront ses ennemis dès qu'ils pourront devenir sa conquête; ses peuples eux-mêmes fourniront , de leurs larmes et de leur sang , la triste matière de ses triomphes ; il épuisera et renversera ses propres États pour en conquérir de nouveaux; il armera contre lui les peuples et les nations ; il trou-

' SAP., c. «3, y. f.

112 POUR LE DIMiLNGHE

blera la paix de Funivers; il se rendra célèbre en faisant des raillions de malheureux. Quel fléau pour le genre humain ! Et s'il y a tm peuple sur la terre capable de lui donner des éloges , il n'y a qu'à lui souhaiter un tel maître.

Repassez sur tous les grands talents qui rendent les hommes illustres; s'ils sont donnés aux impies, c'est toujours pour le malheur de leur nation et de leur siècle. Les vastes connaissances empoisonnées par l'orgueil ont enfanté ces chefs et ces docteurs célèbres de mensonge qui, dans tous les âges, ont levé l'étendard du schisme et de Terreur, et formé, dans le sein nàéme du christianisme, les sectes qui le déchirent.

Ces beaux esprits si vantés , et qui par des talents heureux ont rapproché leur siècle dii goût et de la politesse des anciens, dès que leur cœur s'est corrompu , ils n'ont laissé au monde que des ouvrages lascifs et pernicieux , où le poison « préparé par des mains habiles , infecte tous les jours les mœurs publiques i et où les sièdes qui nous suivront viendront encore puiser la licence et la corruption du nôtre.

Tournez-vous d'un autre côté. Comment ont paru sur la terre ces génies supérieurs , mais ambitieux et inquiets, nés pour faire mouvoir les ressorts des États et des empires , et ébranler l'univers entier? Les peuples et les rois sont devenus le jouet de leur ambition et de leurs intrigues : les dissensions civiles et les malheurs domestiques ont été les théâtres lugubres où ont brillé leurs grands talents.

Un seul homme obscur, avec ces avantages éminents de la nature , mais sans conscience et sans probité , a pu s'élever, les siècles passés , sur les débris de sa patrie; changer la face entière d'une nation voisine et belliqueuse , si jalouse de ses lois et de sa liberté ; se faire rendre des hommages que ses concitoyens disputent même à leurs rois; renverser le trône, et donner à l'univers le spectacle d'un souverain dont la couronne ne peut mettre la tête sacrée à couvert de l'arrêt inouï qui le condamna à la perdre.

Esprits vastes, mais inquiets et turbulents, capables de tout soutenir, hors le repos ; qui tournent sans cesse autour

Page 1