‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 48 sur 145 · DES HAMEAUX · texte numérisé non relu

DES HAMEAUX

âevé pour être Tappui et Fasile de la doctrine sainte; mais il ne iloit jamais en être la règle , ni le tribunal d'où partent ses décisions.

Hélas ! si les passions et les intérêts humains n'environnaient pas le trône, sans doute la piété des souverains serait la plus sûre ressource de TÉglise ; mais souvent , ou Ton fait agir leur religion contre leurs propres intérêts, ou Ton se sert du vain prétexte de leurs intérêts pour les faire agir contre^ la religion même.

Les préjugés sont donc presque inévitables à la piété des grands ; mais c'est l'obstination dans le préjugé qui rend le mal plus incurable. Une leur est pas honteux d'avoir pu être surpris. Hélas ! comment pourraient-ils s'en défendre ? Tout ce qui les environne presque s'étudie à les tromper : est-il étonnant que l'attention se relâche quelquefois^ et qu'ils puissent se laisser séduire ? L'artifice est plus habile et plus persévérant que la défiance; il prend toutes les formes , et met à pvbfit tous les moments : et quand tous ceux presque qui nous approchent ont intérêt que nous nous trompions , nos précautions elles-mêmes les aident souvent à nous conduire an piège.

Mais, Sire, s'il n'est pas honteux aux princes d'être surpris, malheur inévitable à Tautorité suprême, il leur est glorieux d'avouer qu'ils ont pu l'être. Rien n'est plus grand dans le souverain que de vouloir être détrompé , et d'avoûr la force de convenir soi-même de sa méprise. Assuérus ne crut point déroger à la majesté de l'empire en déclarant , même par unédit public , que sa bonne foi avait été surprise parles artifices d'Aman. C'est un mauvais orgueil de croire qu'on ne peut avoir tort ; c'est une ùiblesse de n'oser reculer quand on sent qu'on nous a fait faire une fausse démarche. Les variations qui nous iigimènent au vrai affermissent l'autorité, loin de l'aâaiblir. Ce n'est pas se démentir que de revenir de sa méprise : ce n'est pas montrer aux peuples l'inconstance du gouvernement; c'est leur en étaler l'équité et la droiture. Les peuples savent assez et voient assez soutient que

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les souverains peuvent se tromper; mais ils voient rarement qu'ils sachent se désabuser, et convenir de leur méprise. Il ne faut pas craindre qu'ils respectent moins la puissance qui avoue son tort et qui se condamne elle-même ; leur respect ne s'affaiblit qu'envers celle ou qui ne le connaît pas, t)u qui le justifie; et dans leur esprit rien ne déshonore l'autorité que la faiblesse qui se laisse surprendre , et la mauvaise gloire qui croirait s'avilir en convenant de son erreur et de sa surprise.

Sire , fermez l'oreille aux mauvais conseils et aux insinuations dangereuses de l'adulation : mais comme elles se couvrent du voile du bien public, et que tôt ou tard elles trouvent accès auprès du trône , si l'inattention vous les a &it suivre, que l'intérêt seul de votre gloire, quand vous serez détrompé, vous les fasse à l'instant désavouer. Il est encore plus glorieux d'avouer sa surprise que de n'avoir pas été surpris. Rien n'est plus beau dans le souverain qui ne dépend de personne, que de vouloir toujours dépendre de la vérité. On craindra de vous en imposer, quand l'imposture et l'adulation démasquée n'aura plus à attendre que votre désaveu et votre colère. C'est l'orgueil des rois tout seul qui autorise et enhardit les adulations et les mauvais conseils ; et s'il est vrai que ce sont d'ordinaire les adulateurs qui font les mauvais rois, il est encore plus vrai que ce sont les mauvais rois qui forment et multiplient les adulateurs.

C'est en évitant ces écueils que la piété des grands deviendra respectable , qu'ils lui rendront la gloire et la dignité que les dérisions du monde ou les faiblesses de la fausse vertu lui ont presque ôtées, et qu'on n'entendra plus se perpétuer parmi les hommes ce blasphème si injurieux à la religion : Que les princes pieux sont les moins propres à gouverner, et que la piété peut en faire de grands sain||p, mais qu'elle n'en fera jamais de grands rois.

Puissent ces discours licencieux. Sire, ne jamais bleâser l'innocence de vos oreilles! Mais si l'adulation ose les porter un jour jusques au pied de votre trône, qu'il en sorte des

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éclairs et des foudres, pour confondre ces ennemis de la religion et de votre véritable gloire ! Écoutez ces adulations impies comme des blasphèmes contre la majesté des rois , comme des outrages faits à vos plus glorieux ancêtres , aux Charlemagne, aux saint Louis, à votre auguste bisaïeul; C'est par une piété t^dre et sincère qu'ils devinrent de grands rois. Leur zèle pour la religion les a encore plus illustrés que leurs victoires. Les louanges que l'Église leur donnera à jamais dureront autant que' TÉglisTe elle-même. Leurs grandes actioîis , ou auraient été ensevelies dans la révolution des temps , ou n'eussent eu qu'un éclat vulgaire , si la piété ne les eût immortalisées.

Sbyez , Sire , comme eux le défenseur de la gloire de Dieu , et il ne permettra pas que la vôtre s'efface jamais de la mémoire des hommes. Justifiez , en vous proposant ces grands modèles, que la piété ne déshonore point les rois; que les passions toutes seules avilissent le trône et dégradent le souverain; qu'on n'est pas digne de régner quand on ne règne pas sur soi-même ; et que , pour être dans les âges suivants aussi grand qu'eux aux yeux des hommes , il faut avoir été , comme eux, fidèle à Dieu.

Grand Dieu! plus le trône est environné de pièges, plus les rois ont besoin que vous les environniez de votre protection et des secours de votre grande miséricorde. Mais plus une tendre jeunesse et une enfance délaissée à elle-même et à tous les périls de la royauté expose cet enfant auguste, plus il doit devenir l'objet de vos soins et de votre tendresse paternelle.

Armez de bonne heure l'innocence de son cœur contre les dérisions qui avilissent la piété , et contre les écueils de la piété même; donnez-lui ces vertus qui sanctifient l'homme, et qui font en même temps le grand roi ; faites qu'il respecte ceux qui vous servent, et qu'il serve lui-même le Dieu de ses pères avec cette majesté qui seule peut rendre les rois respectables.

Jetez les yeux sur lui du haut du ciel , grand Dieu; et voyez

ici à VOS pieds cet enfant auguste et précieux , la seule ressource de la monarchie, l'enfant de l'Europe, le gage sacré de la paix des peuples et des nations. Les entrailles de votre miséricorde n'en sont-elles pas émues .^ regardez-le, grand Dieu , avec les yeux et la tendresse de toute la nation.

Ëcoutez la première voix de son cœur innocent , qui vous dit ici, comme autrefois un saint roi : Dieu de mes pères, regardez-moi ; laissez-vous toucher de pitié à la vue des périls que mon âge et mon rang me' préparent, et qui vont m'entourer de toutes parts au sortir de l'enfance : respice in me, et miserere mei >. Soyez vous-même le défenseur de mon trône et de ma jeunesse. Conservez l'empire à Ten&nt de tant de rois , et qui ne connaît pas de titre plus glorieux que d'être le premier né de vos enfants : da imperium puero tuo. /

Mais que la conservation d'une couronne terrestre, grand Dieu, ne soit pas le seul de vos bienfaits. Sauvez le fils d'Adélaïde, des Blanche, des C]otilde,et de tant de pieuses princesses qui me portent encore devant vous dans leur sein comme l'enfant de leur amour et de leurs plus chères espérances : et salvum facfilium anciUae tuss. Et puisque l'innocence attire toujours sur elle vos regards les plus propices et les plus tendres, conservez-la-moi, grand Dieu, aussi longtemps que ma couronne , afin qu'après avoir régné par vous heureusement sur la terre , je puisse régner avec vous éternellement dans le ciel. Ainsi soit-il.

SERMON

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