TROISIÈME PARTIE
Enfin , l'indécision et l'incertitude conduisent souvent au préjugé et à la surprise ; c'est le dernier écueil de la piété des grands.
Oui, mes frères, la piété a ses erreurs comme le vice. Plus on aime la vérité , plus tout ce qui se couvre de ses apparences
DBS BAMBÂUX. 139
peut nous séduire : la vertu ^ simple et sincère , juge des autres par elle-même. Cest presque toujours notre propre obliquité qui nous instruit à la défiance; on est moins en garde contre la fraude et l'artifice, quand on n^a jamais fait usage que de la droiture et de la simplicité ; et les justes sont plus exposés à être surpris, parce qu'ils ignorent eux-mêmes Fart de surprendre.
Mais c'est dans les grands surtout , Sire , que la piété doit craindre les préjugés et la surprise : outre que les suites en sont plus dangereuses , c'est que nés, disait autrefois Assuérus, plus droits et plus sincères, ils sont d'autant plus susceptibles de préjugés qu'ils aiment moins la peine de Texamen et l'embarras de la défiance, et qu'ils trouvent plus court et plus aisé de juger sur ce qu'on leur dit , que de l'approfondir et de s'en convaincre : dum aures principum simplices , et ex sua natura alios mtimantes callida fraude decipiuntK
Et de combien de sortes de préjugés la piété dans les grands ne peut-elle pas les rendre capables! préjugés de crédulité. Cest la piété elle-même qui ouvre souvent-leurs oreilles à la malignité de la calomnie ; et plus ils aiment la vertu , plus aisément on leur rend suspects de dissolution et de vices ceux qjf'une basse jalousie a intérêt de perdre. Mais tout zèle qui chercbe à nuire doit leur être suspect : la véritable piété, ou ne croit pas facilement le mal , ou , loin de le publier, le cache du moins, et l'excuse : elle ne chercbe pas à rendre son frère odieux à ses maîtres, elle ne cherche qu'à le réconcilier avec Dieu ; les délations secrètes se proposent plus le renversement de la fortune d'autrui que le règlement de ses mœurs ; et d'ordinaire le délateur découvre plus ses propres vices que les vices de son frère.
Préjugés de confiance. L'hypocrite prend souvent auprès d'eux la place de l'homme de bien ; ils donnent aux apparences de la piété l'accès, les places , la confiance , qui n'étaient dus qu'à la piété elle-même; ils chargent de soins publics ceux qui , par leurs lumières bornées , n'étaient nés que pour va-
* E8TH., c. 14, y. 6.
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quer aux fonctions les plus obscures. Des mœurs réglées tiennent lieu auprès d'eux des plus grands talents et des services les plus importants ; et ils décrient la vertu par les feveiirs mêmes dont ils Fhonorent. ,
Enfin, préjugés de zèle. G*estici où les princes les plus pieux ont trouvé souvent dans leur zèle même Técueil de leur piété. Les Constantin , les Théodose , ont vu autrefois leur amour pour l'Église se tourner contre l'Église même , et favoriser l'erreur par un zèle de la vérité. Les princes , Sire, ne doivent toucher à la religion que pour la protéger et pour la défendre : leur zèle n'est utile à l'Église que lorsqu'il est demandé par les pasteurs. Les sollicitations des dépositaires de la doctrine sont les seules qui doivent avoir du crédit auprès d'eux , lorsqu'il s'agit de la doctrine elle-même; toute autre voix que la voix unanime des pasteurs doit leur être suspecte. Cest ici où ils ne doivent se réserver que l'honneur de la protection , et leur laisser celui de la décision et du jugement. Les évêques sont leurs sujets ; mais ils sont leurs pères selon la foi. Leur naissance les soumet à l'autorité du trône ; mais sur les mystères de la foi , l'autorité du trône fait gloire de se soumettre à celle de l'Église. Les princes n'en sont que les premiers enfants ; et nos rois ont toujours regardé le titre de ses fils aînés comme le plus beau titre de leur couronne. Ils n'ont point d'autre droit que de faire exécuter ses décrets , et , en s'y soumettant les premiers, donner l'exemple de la soumission aux autres fidèles. Dès qu'ils ont voulu aller plus loin, et usurper sur la doctrine un droit réservé au sacerdoce , ils ont aigri les maux de l'Église, loin d'y remédier ; leurs tempéraments ont été de nouvelles plaies , et ont enfanté de nouveaux excès. Toutes les conciliations inventées pour calmer les esprits rebelles et les ramener à l'unité, les ont autorisés dans leur séparation et leur révolte; et leur autorité a toujours perpétué les erreurs quand elle a voulu se mêler toute seule de les rapprocher de la vérité. Ils peuvent environner l'arche et la garder comme David ; mais ce n'est pas à eux à y porter les mains. Le trdoe est