LA MORT DU PÉCHEUR, ET LA MORT DU JUSTE
Beati mortui qui in Domino moriuntur.
Heureux sont les morts qui meureut dans le Seigneur.
Apoc., C. 14, V. fS.
Les passions humaines ont toujours quelque chose d'étonnant et d'incompréhensible. Tous les hommes veulent vivre; ils regardent la mort comme le dernier des malheurs ; tontes leurs passions les attachent à la vie : et cependant ce sont leurs passions elles-mêmes qui les poussent sans cesse vers cette mort pour laquelle ils ont tant d*horreur; et il semble qu'ils ne vivent que pour se bâter de mourir. Us se promettent tous qu'ils mourront de la mort des justes; ils l'espèrent, ils le désirent. Ne pouvant se flatter d'être immortels sur la terre , ils comptent du moins qu'avant ce dernier moment les passions, qui actuellement les souillent et les captivent, seront éteintes. Ils se représentent la destinée d'un pécheur qui meurt dans son péché et dans la haine de Dieu , comme une destinée affreuse ; et cependant ils se la préparent à eux-mêmes tranquillement et sans inquiétude. Ce terme horrible de la vie humaine, qui est la mort dans le péché, les saisit et les épouvante , et cependant ils marchent eu dansant comme des insensés par la voie qui y conduit. Nous avons beau leur annoncer qu'on meurt comme on a vécu ; ils Veulent vivre en pécheurs , et mourir pourtant de la mort des justes.
Je veux doue aujourd'hui, mes frères, non pas vous détromper d'une illusion si commune et si grossière ( réservons
Là MOBT DU PÉCHEUR, etC 165
oe sujet pour une autre occasion) : mais puisque la mort du juste vous paraît si désirable , et celle du pécheur si affreuse, je veux vous exposer ici l'une et Tautre, et réveiller sur Tune et sur l'autre vos désirs et votre terreur. Comme vous mourrez dans Tune de ces deux situations, il importe de vous en rapprocher le spectacle; afin que, vous mettant sous les yeux le portrait affreux de Tune et l'image consolante de l'autre , vous puissiez décider par avance laquelle des deux destinées vous attend , et prendre des mesures afin que la décision vous soit favorable.
Dans le portrait du pécheur mourant, vous verrez où aboutit enfin le monde avec tous ses plaisirs et toute sa gloire : dans le récit de la mort du juste , vous apprendrez où conduit la vertu avec toutes ses peines. Dans l'une , vous verrez le monde des yeux d'un pécheur qui va mourir : et qu'il vous paraîtra vain et frivole, et différent de ce qu'il vous paraît aujourd'hui ! Dans l'autre, vous verrez la vertu des yeux du juste qui expire : et qu'elle vous paraîtra grande et estimable ! Dans l'une , vous comprendrez tout le malheur d'une âme qui a vécu dans l'oubli de Dieu : dans l'autre , le bonheur de celle qui n'a vécu que pour le servir et pour lui plaire. En un mot, le spectacle de la mort du pécheur vous fera souhaiter de vivre de la vie du juste ; et l'image de la mort du juste vous inspirera une sainte horreur de la vie du pécheur. Implorons , etc. Jve y Maria,