‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 79 sur 145 · AVENT · texte numérisé non relu

AVENT

BONHEUB DKS JUSTES.

Toute sa félicité (du pécheur) est comme renfermée dans le moment présent; et, pour être heureux, il fautqu*il ne pense point; qu'il se laisse mener comme les animaux muets, par Tattrait des objets présents; et qu'il éteigne et abrutisse sa raison, s'il veut conserver sa tranquillité. Et de là ces maximes si indignes de l'bu* manité-et si répandues dans le monde, que trop de raison est un triste avantage ; que les réflexions gâtent tous les plaisirs de la vie ; et que , pour être heureux , il faut peu penser. O homme ! étaitce donc pour ton malheur c^ue le ciel t'avait donné la raison qui t'éclaire , ou pour t'aider à chercher la vérité , qui seule peut te rendre heureux? Cette lumière divine qui embellit ton être serait-elle donc une punition plutôt qu'un don du Créateur? et ne te distinguerait-elle si glorieusement de la béte que pour te rendre de pire (M>ndition qu'elle?

En effet , mes frères , qu'est-ce que le monde , pour les mondains eux-mêmes qui l'aiment; qui paraissent enivrés de ses plaisirs, et qui ne peuvent se passer de lui ? Le monde ? c'est une servitude étemelle où nul ne vit pour soi , et où, pour être heureux, il faut pouvoir baiser ses fers et aimer sou esclavage. Le monde? c'est une révolution journalière d'événements qui réveillent tour à tour, dans le cœur de ses partisans , les passions les plus violentes et les plus tristes, des haines cruelles, des perplexités odieuses , des craintes amères, des jalousies dévorantes , des chagrins accablants. Le monde? c'est une terre de malédiction , où les plaisirs même portent avec eux leurs épines et leur amertume : le jeu lasse par ses furei^rs et par ses caprices; les conversations ennuient, par les oppositions d'humeur et la contrariété des sentiments; les passions et les attachements criminels ont leurs dégoûts, leurs contre-temps.

leurs bruits désagréables ; les spectacles , ne trouvant presque plus dans les spectateurs que des âmes grossièrement dissolues, et incapables d'être réveillées que par les excès les plus monstrueux de la débauche , deviennent fades , en ne remuant que ces passions délicates , qui ne font que montrer le crime de loin, et dresser des pièges à rinnocence. Le monde enfin est un lieu où Tespérance même, qu'on regarde comme une passion si douce , rend tous les hommes malheureux ; où ceux qui n'espèrent rien se croient encore plus misérables; où tout ce qui plait ne plait jamais longtemps ; et où l'ennui est presque la destinée la plus douce et la plus supportable qu'on puisse y attendre. Voilà le monde , mes frères; et ce n'est pas ce monde obscur qui ne connaît ni les grands plaisirs, ni les charmes de la prospérité , de la faveur et de l'opulence : c'est le monde dans son beau, c'est le monde de la cour, c'est vous-mêmes qui m'écoutez, mes frères. Voilà le monde; et ce n'est pas ici une de ces peintures imaginées, et dont on ne trouve nulle part la ressemblance. Je ne peins le monde que d'après votre cœur, c'est-à-dire tel que vous le connaissez et le sentez tous les jours vous-mêmes.

Voilà cependant le lieu où tous les pécheurs cherchent leur félicité. C'est là leur patrie ; c'estlà qu'ils voudraient pouvoir s'élernisef. Voilà ce monde qu'ils préfèrent aux biens éternels , et à toutes les promesses de la foi. Grand Dieu ! que vous êtes juste de punir Thomme par ses passions mêmes, et de permettre que, ne voulant pas chercher son bonheur en vous , qui seul êtes la paix véritable de son cœur, il se fasse une félicité bizarre de ses craintes, de ses dégoûts, de ses ennuis, et de ses cruelles inquiétudes !

Mais ce qu'il y a ici d'heureux pour la vertu , mes frères , c'est que le même monde si ennuyeux , si insupportable aux pécheurs qui y cherchent leur félicité , devieùt une source de réflexions consolantes pour les justes , qui le regardent comme un exil et une terre étrangère.

Car, premièrement, l'inconstance du monde, si terrible pour ceux qui se sont livrés à lui, fournit mille motifs de consolation à l'àrae fidèle. Rien ne lui parait constant ni durable sur la terre , ni les fortunes les plus florissantes, ni les amitiés les plus vives, ni les réputations les plus brillantes , ni les faveurs les plus enviées. Elle y voit une sagesse souveraine qui se plait , ce semble, à se jouer des hommes, en les élevant les uns sur les ruines des autres; en

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dégradant ceux qui étaient au haut de la roue , pour y faire monter ceux qui rampaient, iln*y a qu'un moment, devant eux ; en produisant tous les jours de nouveaux héros sur le théâtre , et faisant éclipser ceux qui auparavant y jouaient un rôle si brillant en donnant sans cesse de nouvelles scènes à FUnivers. Elle voit les hommes passer toute leur vie dans des agitations, des projets et des mesures ; toujours attentifs ou à surprendre , ou à éviter d'être surpris ; toujours empressés , habiles à profiter de la retraite , de la disgrâce ou de la mort de leurs concurrents , et à se faire de ces grandes leçons de mépris du monde de nouveaux motifs d'ambition et de cupidité; toujours occupés ou de leurs craintes ou de leurs espérances ; toujours inquiets ou sur le présent ou sur Tavenir ; jamais tranquUles ; travaillant tous pour le repos, et s*en éloignant toujours plus.

O homme! pourquoi étes-vous si ingénieux à vous rendre malheureux? c'est ce que pense alors une âme fidèle. La félicité que vous cherchez coûte moins. Il ne faut ni traverser les mers , ni conquérir des royaumes. Ne sortez pas de vous-même, et vous serez heureux.

. Que les amertumes de la vertu , mes frères , paraissent douces alors à un homme do bien , lorsqu'il les compare aux cruels chagrins et aux agitations étemelles des pécheurs! Qu'il se sait bon gré d'avoir trouvé un lieu de repos et de sûreté, tandis qu'il voit les amateurs du monde encore tristement agités au gré des passions et dés espérances humaines ! Ainsi les Israélites , autrefois échappés de la mer Rouge , voyant de loin Pharaon et tous les grands de l'Egypte encore à lamercr des flots , goûtaient le plaisir de leur sûreté , trouvaient les voies arides du désert douces et agréables , ne sentaient plus les incommodités du chemin , et , comparant leur destinée à celle des Égyptiens , loin de se plaindre et de murmurer, chantaient avec Moïse ce cantique divin de louanges et d'actions de grâces, où sont célébrées avec tant de magniticence les merveilles et les miséricordes du Seigneur.

En second lieu , l'injustice du monde , si désolante pour ceux qui l'aiment, lorsqu'ils se voient oubliés, négligés, éloignés des grâces , sacriflés à des concurrents indignes , est encore ua fonds de réflexions consolantes pour une âme qui le méprise, et qui ne craint que le Seigneur. Car quelle ressource pour un pécheur.

dtù MOACEikUX CHOISIS

lequel , après avoir sacriBé au monde et à ses maîtres son repos» sa conscience , ses biens , sa jeunesse , sa santé ; après avoir tout dévoré , des rebuts, des fatigues, des assujettissements pour des. espérances frivoles, se voit tout d'un coup fermer les portes â^ rélévation et de la fortune ; arracher d'entre les mains des place» qu'il avait méritées, et qu'il croyait déjà tenir; menacé, s'il se plaint, de perdre celles qu'il possède; obligé de plier devant des rivaux plus heureux , et de dépendre de ceux qu'il n'avait pas même crus dignes autrefois de recevoir ses ordres? Ira-t-il loin du monde se venger par des murmures éternels de l'injustice des hommes? Mais que fera-t-il dans sa retraite, que laisser plus de loisir et trouver moins de diversions à ses chagrins? Se consolerat il dans l'exemple de ses semblables ? Mais nos malheurs à nos yeux ne ressemblent jamais aux malheurs d'autrui ; et d'ailleurs , quelle consolation de sentir renouveler ses peines , à mesure qu'on en retrouve l'image et le souvenir dans les autres I Se retranchera-til dans une vaine philosophie et dans la force de son esprit? Mais la raison toute seule se lasse bientôt de sa fierté ; on peut être philosophe pour le public , on est toujours homme pour soi-même. Se fera t-il une ressource en se livrant au plaisir et aux infâmes voluptés? Mais le cœur, en changeant de passion, ne fait que changer de supplice. Cherchera-t-il dans l'indolence et dans la paresse un bonheur qu'il n'a pu trouver dans la vivacité des espérances et des prétentions ? Une conscience criminelle peut devenir indifférente, mais elle n'en est pas plus tranquille : on peut ne plus sentir ses disgrâces et ses malheurs, on sent toujours ses infidélités et ses crimes. Non, mes frères, le pécheur malheureux l'est sans ressource. Tput manque à l'âme mondaine , dès que le monde vient à lui manquer.

(Sermon pour la fête de lotis les Saints, )

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