SUR LE JTGEMENT UNIVERSEL
La variété des événements qui se succèdent ici-bas les uns aux autres , et qui partagent notre vie, ne fixent notre attention qu'au présent, et ne nous permettent pas de la rappeler tout entière , et de voir tout ce que nous sommes. Nous ne nous envisageons ja-
DE MASStLLON. dit
mais que dans le point de vue que notre état présent nous offre; la dernière situation est toujours celle qui nous fait juger de nousmêmes : un sentiment de salut dont Dieu nous favorise quelquefois nous calme sur une insensibilité de plusieurs années; un jour passé dans les exercices de la piété nous fait oublier une vie de crimes; la déclaration de nos fautes au tribunal de la pénitence les efface de notre souvenir, et elles sont pbur nous comme si elles n'avaient jamais été; en un mot, nous ne voyons jamais de rétat de notre conscience que le présent. Mais devant le juge terrible tout se présentera à la fois : l'histoire se déploiera tout entière. Depuis le premier sentiment que forma votre cœur jusqu'à son dernier soupir, tout se rassemblera sous vos yeux ; toutes les iniquités dispersées dans les différents âges de votre vie seront ici réunies : pas une action , pas un désir, pas une pensée, pas une parole n'y sera omise ; car si nos cheveux sont comptés , jugez de nos œuvres ! Nous verrons revivre tout le cours de nos années , qui était comme anéanti p^ur nous, et qui vivait pourtant aux yeux de Dieu : et nous retrouverons là , non pas ces histoires périssables , où nos vaines actions devaient être transmises à la postérité ; non pas ces récits flatteurs de nos exploits militaires, de ces événements brillants qui avaient rempli tant de volumes , et épuisé tant de louanges; non pas ces mémoires publics où étaient marqués l'élévation de notre naissance , l'antiquité de notre origine , la gloire de nos ancêtres , les dignités qui les ont illustrés , l'éclat que nous avons ajouté à leur nom , et toute l'histoire , pour ainsi dire , des illusions et des erreurs humaines : cette immortalité tant vantée , qu'elle nous promettait, sera ensevelie dan3 les ruines et les débris de l'univers; majgnous y verrons l'histoire la plus affreuse et la plus exacte de notre cœur, de notre esprit , de notre imagination , c'est-à-dire cette partie intérieure et invisible de notre vie , aussi inconnue à nous-mêmes qu'au reste des hommes.
Outre l'histoire extérieure de nos mœurs qui sera toute rappelée , ce qui nous surprendra le plus , ce sera Thistoire secrète de notre cœur , qui se déploiera alors tout entière à nos yeux : de ce cœur que nous n'avions jamais sondé , jamais connu ; de c« cxeur qui se dérobait sans cesse à nous-mêmes , et qui nous déguisait la honte de ses passions sous des noms spécieux ; de ce cœur dont
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nous avons tant vanté Télévation , la droiture , la magnanimité , le désintéressement , la bonté ; que Terreur publique et l'adulation avaient regardé comme tel , et qui nous avait fait placer audessus des autres hommes. Tant de désirs honteux , et qui à peine étaient formés que nous tâchions de nous les c^usher à nous-mêmes ; tant de projets ridicules de fortune et d'élévation , douces erreurs où notre cœur séduit se livrait sans cesse ; tant de jalousies basses et secrètes que nous nous dissimulions par fierté , et qui cependant étaient le principe invisible de toute notre conduite; tant de dispositions criminelles , qui nous avaient portés mille fois à souhaiter que les plaisirs des sens pussent être ou étemels ou impunis ; tant de haines et d'animosités , qui nous avaient corrompu le cœur à notre insu ; tant d'intentions souillées et vicieuses, sur lesquelles nous étions si habiles à nous flatter; tant de projets de crimes auxquels l'occasion seule avait manqué, et que nous n'avions comptés pour rien , parce qu'ils n'étaient pas sortis de notre cœur; en un mot , dette vicissitude de passions qui s'étaient toujours succédé les unes aux autres au dedans de nous : voilà ce qu on étalera à nos yeux. Nous verrons sortir, dit saint Bernard, comme d'une embuscade, des crimes sans nombre , dont nous ne nous serions jamais crus coupables : Prodient ex improvisa , et qtmsi ex insidiis. On nous montrera nous-mêmes à nous-mêmes ; on nous fera rentrer dans notre cœur, où nous n'avions jamais habité; une lumière soudaine éclairera cet abîme : ce mystère d'iniquité sera révélé , et nous verrons que ce que nous connaissions le moins de nous , c'était nous-mêmes.
A l'examen des maux que nous avons faits succédera celui dos biens que nous ^vons manqué de faire. On nous rappellera les omissions infinies dont notre vie a été pleine , et sur lesquelles nous n'avions pas eu même de remords ; tant de circonstances où notre caractère nous engageait de rendre gloire à la vérité , et où nous l'avons trahie par dé vils intérêts ou par de basses complaisances ; tant d'occasions de faire le bien , que la bonté de Dieu nous avait ménagées, et que nous avons presque toujours négligées ; tant d'ignorances coupables et volontaires , pour avoir toujours craint la lumière , et fui ceux qui pouvaient nous instruire ; tant d'événements si capables de nous ouvrir les yeux , et qui n'ont servi qu'à augmenter notre aveuglement; tant de bien que
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nous aurions pu faire par nos talents et par nos exemples , et que nous avons empêché par nos vices ; tant d'âmes dont nous aurions pu préserver rinnocence par nos largesses, et que nous avons laissées périr pour n'avoir rien voulu rabattre de nos profusions ; tant de crimes que nous aurions pu épargnera nos inférieurs ou à nos égaux par de sages remontrances et des conseils utiles , que rindolence, la lâcheté , et peut-être des vues plus coupables, nods ont fait supprimer ; tant de jours et de moments que nous aurions pu mettre à profit pour le ciel, et que nous avons passés dans rinutilité et dans une mdigne mollesse. Et ce qu'il y a ici de plus terrible , c'est que c'était là la partie de notre vie la plus innocente à nos yeux , et qui n'offrait tout au plus à notre souvenir qu'un grand vide.
Vous passiez pour ami fidèle , sincère , généreux : on verra que vous étiez lâche, perfide, intéressé, sans foi , sans honneur, sans probité , sans conscience, sans caractère. Vous vous étiez donné pour une âme forte , et au-dessus des faiblesses vulgaires ; et vous allez exposer les bassesses les plus humiliantes , et des endroits dont l'âme la plus vile mourrait de honte. On vous r^ardait dan^ le monde comme un homme intègre , et d'une probité à l'épreuve dans l'administration de votre charge ; cette réputation vous avait peut-être attiré de nouveaux honneurs et la confiance publique : vous abusiez cependant de la crédulité des hommes ; ces dehors pompeux d'équité cachaient une âme inique et rampante; et des vues de fortune et d'intérêt avaient mille fois trahi en secret votre . fidélité, et corrompu votre innocence. Vous paraissiez orné de sainteté et de justice ; vous étiez toujoura revêtu de la ressemblance des justes ; on vous croyait l'ami de Dieu et l'observateur fidèle de sa loi ; et cependant votre cœur n'était pas droit devant le Seigneur; vous couvriez sous le voile de la religion une conscience souillée , et des mystères d'ignominie : vous' marchiez sur les choses saintes, pour arriver plus sûrement à vos fins. Ah ! vous allez donc en ce jour de révélation détromper tout l'univers ; ceux qui vous avaient vu sur la terre , surpris de votre nouvelle destinée, chercheront l'homme de bien dans le réprouvé : l'espérance de l'hypocrite sera alors confondue. Vous aviez joui injustement de l'estime des hommes : vous serez connu , et Dieu sera vengé.
Mais après vous avoir montré la confusion publique dont sera
\couvert le pécheur , que ne puis-]e vous exposer ici quelle sera la gloire et la consolation du véritaUe juste, lorsquon étalera aux yeux de l'univers les secrets de sa conscience et tout le mystère de son cœur; de ce cœur dont toute la beauté, cachée aux yeux des hommes , n'était connue que de Dieu seul ; de ce cœur , où il avait toujours cru voir des taches et des souillures , dont son liuinilité lui avdt dérobé toute la sainteté et l'innocence ; de ce cœur, où Dieu seul avait toujours fait sa demeure, et qu'il avait pris plaisir d'orner et d'enrichir de ses dons et de ses grâces! Que de nouvelles merveilles va offrir aux yeux des spectateurs ce sanctuaire divin , jusque là si impénétrable , lorsque le voile en sera été î que 4e fei*vents désirs I que de victoires secrètes I que de sacrifices héroïques ! que de piières pures !. que de tendres gémissements ! que de transports amoureux ! que de foi I que de grandeur ! que de magnanimité ! que d'élévation au-dessus de tous ces vains objets qui forment tous les désirs et toutes les espérances des hommes ! On verra alors que rien n'était plus grand et plus digne d'admiration dans le monde qu'un véritable juste, que ces âmes qu'on .regardait comme inutiles , parce qu'elles l'étaient à nos passions , et dont on méprisait tant la vie obscure et retirée : on verra que ce qui se passait dans le cœur d'une âme fidèle avait plus d'éclat et de grandeur que tous ces grands événements qui se passent sur la terre, méritait seul d'être écrit dans les livres éternels, et offrait aux yeux de Dieu un spectacle plus digne des anges et des hommes , que les victoires et les conquêtes qui remplissent ici-bas la vanité des histoires , auxquelles on élève des monuments pompeux pour en éterniser le souvenir, et qui ne seront plus regardées alors que comme des agitations puériles, ou le fruit de l'orgueil et des passions humaines. Premier désordre réparé dans ce grand jour : le vice dérobé ici-bas à la honte publique , et la vertu aux éloges qu'elle mérite.
On verra le Fils de l'homme parcourant des yeux, du haut des airs, les peuples et les nations confondues et assemblées à ses pieds , relisant dans ce spectacle l'histoire de l'univers, c'est-à-dire des passions ou des vertus des hommes ; on le verra rassembler ses élus des quatre vents ; les choisir de toute langue , de tout état, de toute nation ; réunir les enfonts d'Israël dispersés dans l'univers ; exposer l'histoire secrète d'un peuple saint et nouveau ;
DE HASSILLON. 3J&
produire sur k scène des héros de la foi jusque-là inconaus au monde ; ne plus distinguer les siècles par les victoires des conquérants, par rétablissement ou la décadence des empires > par la politesse ou la barbarie des temps , par les grands hommes qui ont paru dans chaque âge , mais par les divers triomphes de la grâce, par les victoires cachées des justes sur leurs passions , par rétablissement de son règne dans un coeur, par la fermeté héroïque d'un fidèle persécuté. Vous le verrez changer la face des choses, créer un nouveau ciel et une nouvelle lerre , et réduire cette variété infinie de peuples , de titres, de conditions, de dignités^ à un peuple saint et à un peuple réprouvé , aux boucs et aux brebis : Et statuet oves quidem a deoctris suiSr hœdos auiem a sinisti-is.
La disposition de Tunivers ainsi ordonnée , tous les peuples de la terre ainsi séparés, chacun immobile à la place qui lui sera tombée en partage , la surprise, la terreur, le désespoir, la confusion peinte sur le visage des uns ; sur celui des autres la joie , la sérénité , la confiance ; tes yeux des justes levés en haut vers le Fils de Fhomme , d'où ils attendent leur délivrance; ceux des impies fixés d'une manière affreuse sur la terre , et perçant presque les abîmes de leurs regard^, comme pour y marquer déjà la place qui leur est destinée ; le Roi de gloire , dit l'Évangile, placé au mi- Heu des deux peuples , s*avancera ; et se tournant du côté de ceux qui seront à sa droite , avec un air plein de douceur et de majesté, et seul capable de les consoler de toutes leurs peines passées, il leur dira : Venez , les bénis de mon Père » posséder le royaume qui vous a été préparé dés le commencement des siècles, (Matth., xxv, a4.) Les pécheurs. vous avaient toujours regardés comme le rebut et la portion la plus inutile du monde : qu'ils apprennent aujourd'hui que le monde lui-même ne subsistait que pour vous , que tout était fait pour vous, ^ que tout a fini dès que votre nombre a été rempli. Sortez enfin d*une terre où vous aviez toujours été étrangers et voyageurs; suivez^moi dans les voies immortelles de ma gloire et de ma félicité, comme vous m'aviez suivi dans celles de mes humiliations et de mes souffrances. Vos travaux n'ont duré qu'un instant; le bonheur dont vous allez jouir ne finira plus : Venite> benedicti Patfis mei , possidete paratum vobis regnum a constitu* tione mundi. (Mattr., xxv, 34. )
Puis se tournant à gauche , la vengeance et la fureur dans les yeux, lançant çà et là des regards terribles» comme des foudres vengeurs sur cette foule de coupables ; d*une voix, dit un prophète, qui entr'ouvrira les entrailles de Tabime pour les y engloutir , il dira , non comme sur la croix. Mon Père, pardonnez^leur , parce qu'ils ne savent ce qu'ils font ; mais : Retirez-vous, maudits, dans le feu éternel qui est préparé à Satan et à ses anges : vous étiez les élus du monde , vous êtes maudits de mon Père; vos plaisirs ont été rapides et passagers , vos peines seront éternelles : Discedite a me , maledicti , in ignem œtemum qui paratus est dia' holo et angelis ^us. ( Matth., xxv , 41. ) Les justes alors, s'élevant dans les airs avec le Fils de l'homme, commenceront à chanter le cantique céleste : Vous êtes riche en miséricorde , Seigneur, et vous avez couronné vos dons en récompensant nos mérites. Alors les impies maudiront l'auteur de leur être, et le jour fatal qui présida à leur naissance ; ou plutôt ils entreront en fureur contre eux-mêmes, comme. les auteurs de leurs malheurs et de leur perte. Les abîmes s'ouvriront, les cieux s'abaisseront, les réprouvés, dit l'Évangile, iroilt dans le supplice éternel , et les justes dans la vie éternelle : Ibunt hi in suppliciumaternum, justi autem in vitam œtemam. (Mattii., xxv , 46. ) Voilà un partage qui ne changera plus.
(Sermon pour le premier dimanche de l'Avent,)