‹ Sermons (volume 2)Chapitre 1 sur 3 · DÉPÔT : RLE DU LYCÉE · texte numérisé non relu

DÉPÔT : RLE DU LYCÉE

Les deux racontent la gloire du Dieu fort , et le firmament publie l'ouvrage de ses mains. Un jour parle à un autre jour, et une nuit enseigne une autre nuit. Il n'y a point en eux de langage , il n'y a point de paroles , et toutefois leur voix est entendue. Cette voix se répand par toute la terre , et ce discours jusqu'aux extrémités du monde 1 C'est là qu'est posé le pavillon du soleil : il s'avance comme un époux qui sort de sa chambre nuptiale ; il s'élance plein d'ardeur comme un homme vaillant pour faire sa course ; il part d'une extrémité des cieux , et le cercle qu'il décrit s'achève à l'autre extrémité ; il n'y a rien qui se puisse cacher à sa chaleur.

La loi de l'Eternel est parfaite , elle restaure l'âme ; le témoignage de l'Eternel est ferme , et donne la sagesse aux simples. Les commandements de l'Eternel sont droits , ils réjouissent le cœur ; le commandement de l'Eternel est lumineux , et il fait que les yeux voient. La crainte de l'Eternel est pure, et demeure éternellement ; les jugements de l'Eternel sont la vérité même , et ils sont tous également justes. Ils sont plus désirables que l'or, même que beaucoup d'or fin ; et plus doux que le miel , même que ce qui distille des rayons de miel ! Aussi ton serviteur en est- il éclairé ; il y a un grand salaire dans leur observation. Qui

pourrait connaître ses fautes commises par erreur? Purifie* moi de mes fautes cachées ! Préserve aussi ton serviteur des fautes commises par orgueil ; qu'elles ne dominent point sur moi : alors je serai pur, et je serai délivré d'un grand nombre de péchés.

Que les paroles de ma bouche et la méditation de mon cœur te soient agréables , ô Eternel , mon rocher et mon rédempteur !

(PsaumbXIX.)

Vous aurez été frappés comme moi , mes frères, de la différence , disons plus , du contraste que présentent les deux moitiés de ce cantique sacré. Le poète inspiré commence par célébrer dans un style éclatant et riche, plein de mouvement et d'images, la création extérieure , la nature visible : on croit lire les premières strophes d'un hymne magnifique à la gloire du Dieu créateur. Puis tout-à-coup, sans transition apparente, il aborde un ordre de pensées tout différent : il célèbre un monde invisible, une création morale ; et changeant de style comme de sujet , il fait succéder une poésie tranquille , des images paisibles et douces, au langage animé et sublime qu'il avait employé d'abord. Cette différence entre les deux moitiés du psaume est si marquée , qu'elle a conduit quelques interprètes à supposer que nous avions ici deux hymnes différents , qui auraient été rapprochés et réunis par un lien artificiel. Mais cette supposition, que rien d'ailleurs n'autorise historiquement, n'est pas nécessaire pour expliquer ce passage subit d'an

sujet à un autre. H existe une réelle et admirable unité entre les deux parties de ce cantique sacré ; une pensée profonde les rattache Tune à l'autre. Le roi-prophète a pour but de célébrer la double lumière que Dieu a donnée à l'homme pour le diriger dans la voie de la vérité et du salut; et s'il n'a pas séparé ces deux lumières, c'est qu'elles sont réellement inséparables. La nature et la révélation , ces deux guides que Dieu nous a donnés pour nous amener à le connaître et à l'aimer, se complètent mutuellement, ils ont chacun leurs avantages particuliers , et il manquera toujours quelque chose d'essentiel à la religion de l'homme qui voudra s'attacher à l'un de ces enseignements à l'exclusion de l'autre. On ne peut d'ailleurs les bien comprendre qu'en les expliquant l'un par l'autre : car la révélation a ses racines dans la nature, et la nature à son tour est comme un miroir de la révélation. À l'exemple du poète sacré , considérons tour-à-tour ces deux magnifiques flambeaux que Dieu nous a donnés pour éclairer nos pas à travers les ténèbres de cette vie.

Celui qui s'offre à nous le premier, celui qui frappe nos yeux dès qu'ils s'ouvrent à la lumière , c'est la nature. Les œuvres de la nature nous prêchent l'existence et les perfections de Dieu. « Les perfections invisibles de Dieu , » nous dit saint Paul , « sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à

l'œil depuis la créa lion du monde, étant considérées dans ses ouvrages. » Comment , en effet , serait-il possible d'arrêter un moment nos yeux sur les oeuvres de la création qui nous entourent , sans trouver partout la trace d'un être sage, puissant et bon? Comment expliquer autrement cette harmonie , cette unité qui éclate partout dans la nature , ce concours invariable de toutes les forces de la création vers un même but , qui est la conservation et le bonheur des créatures? Dira-ton que le hasard est ici le seul créateur? Serait-ce par reflet du hasard, pour ne citer qu'un ou deux exemples entre des milliers et des millions d'exemples, que le soleil se trouve placé dans le ciel précisément à la dislance voulue pour que la terre ne soit ni trop ni trop peu éclairée , ni trop ni trop peu réchauffée par ses rayons? serait-ce par l'effet du hasard que le printemps et l'automne, Tété et l'hiver, le jour et la nuit se succèdent dans un ordre invariable et régulier? serait-ce par l'effet du hasard que l'œil se trouve combiné pour voir, l'oreille pour entendre, la main pour saisir, le pied pour marcher, chaque partie du corps humain pour accomplir une fonction déterminée , et que ces combinaisons se retrouvent toujours les mêmes chez tous les hommes à travers tout le cours des siècles? Autant vaudrait supposer, comme on l'a dit, que des lettres de l'alphabet , jetées pêle-mêle et au hasard , se sont arrangées d'elles-mêmes pour composer l'Iliade d'Ho-

mère on le Paradis de M il ton! Je ne crains pas d'affirmer qu'il est absolument impossible pour un homme de bon sens, pour un homme qui sait remonter d'un effet à une cause, qui sait lier deux idées pour en tirer une conséquence, qu'il lui est impossible, dis-je, de considérer la nature et de méconnaître le Dieu qui Ta faite; et si je ne m'étends pas plus longuement sur ce point de vue , c'est que je ne veux pas vous fatiguer en vous démontrant l'évidence.

Et pourtant ce n'est pas dans la voie du raisonnement , dans la voie qui remonte de l'effet à la cause et de la conséquence au principe , ce n'est pas là que se trouve la plus grande puissance de la nature pour nous prêcher un Dieu créateur et un monde invisible. C'est surtout par voie d'intuition , par une sorte d'instinct inexplicable et mystérieux , par je ne sais quel lien secret et intime entre la création extérieure et nos dispositions morales, que la nature nous porte vers Dieu, qu'elle nous annonce un autre monde et une autre vie. Nous sentons tous que les œuvres visibles qui nous entourent ne sont pas le dernier mot de l'existence , qu'elles ne sont qu'un voile qui recouvre un monde invisible et qui devra tôt ou tard se déchirer ; de toutes parts dans la création sortent des voix puissantes qui pénètrent au fond de notre âme , qui réveillent en nous mille échos secrets, indistincts, mais fidèles et indestructibles , et qui nous crient que nous ne sommes pas faits pour la terre. Quand mon

regard se perd sur une mer sans limite ou dans l'immensité des deux ; quand je contemple le soleil qui se lève à l'horizon dans les splendeurs du malin , ou la lune qui perce les ombres du soir avec son cortège d'étoiles; quand j'arrête ma vue sur les arbres des forêts ou sur les fleurs des champs ; quand j'entends seulement un oiseau qui chante ou un ruisseau qui murmure, — je me sens transporté, par je ne sais quel mystère de l'âme , dans un monde idéal et invisible, je sens qu'il existe un être supérieur et une autre vie; je n'ai pas besoin pour cela de raisonner , ni même de réfléchir : il suffit de me laisser aller à l'instinct de ma pensée, au besoin de mon cœur, à la pente de ma rêverie : je découvre entre mon âme et toute cette nature visible des rapports intimes et mystérieux, et je devine une puissance suprême dont l'une et l'autre sont l'ouvrage. Qui est-ce qui a établi cette sympathie merveilleuse entre les œuvres de la création et mes dispositions morales? Pourquoi la nature entière est-elle comme une immense parabole, qui me traduit à chaque instant sous une forme sensible quelqu'un des sentiments de mon cœur? pourquoi, lorsque mon cœur est heureux, aimé-jeà contempler le soleil à son lever, réjouissant la campagne de ses brillants et chauds rayons; et pourquoi, lorsque mon cœur est triste , aimé-je à suivre , dans le silence de la nuit , la lune qui laisse tomber sur tous les objets sa douce et mélancolique lumière? pourquoi le prin-

temps respire- t-il la joie, et l'automne la tristesse? pourquoi y a- t-il uoe tristesse ineffable dans ces feuilles sans sève qui tombent au vent d'automne, comme tombent, hélas 1 au souffle de la mort les fils et les filles des hommes? pourquoi y a-t-il des arbres dont la verdure fraîche et riante, découpée sur le ciel bleu comme une broderie sur une riche tenture, semble inviter à la joie; tandis qu'il en est d'autres dont la parure sombre et sévère semble faite exprès pour tapisser des ruines ou décorer des tombeaux ; et d'autres dont la feuille , tristement penchée vers la terre, semble pleurer? pourquoi y a-t-il des oiseaux dont le chant est une musique de fête ; et d'autres qui jettent aux échos de la forêt des plaintes mélancoliques ; et d'autres dont le cri sinistre semble un glas de mort? pourquoi , en un mot , cette harmonie intime et perpétuelle entre la nature et l'homme, entre ce qui pense au-dedans de nous et ce qui se voit au-dehors? pourquoi , si ce n'est qu'il y a là deux mondes qui sont l'œuvre d'un même Dieu et qui nous le révèlent à la fois ? Ah ! qu'il est profondément vrai que la nature entière nous parle de Dieu ; que les choses visibles sont le miroir des choses invisibles , et que celyi-Ià est insensé qui a dit en son cœur : « 11 n'y a pofnt de Dieu ! »

Si claire et si puissante est celte prédication de la nature qu'un grand nombre d'hommes s'en conten-

tent , et n'éprouvent pas le besoin d'une autre religion. A l'aspect des grandes scènes de la création ils se sentent le cœur ému, peut-être les yeux mouillés de larmes; ils pensent vaguement à une puissance supérieure , et ils se croient religieux. C'est là toute la religion de nos grands poètes contemporains. Cette émotion que produit la vue des beautés de la création ne reste pas chez eux à Tétai de sentiment; elle se traduit dans leur âme poétique en chants mélodieux , qui semblent des effusions de piété. 11 faut convenir qu'il y a dans ce genre des choses admirables dans les œuvres des poètes , et qu'il en est parmi eux qui ont saisi la nature d'une manière véritablement intime et profonde. La poésie ne s'arrête pas, comme les intelligences vulgaires , à la forme extérieure de l'œuvre de Dieu ; elle soulève çà et là ce voile matériel, et nous ouvre des perspectives magnifiques sur le monde invisible qu'il recouvre. 11 y a certainement dans celte manière d'envisager la nature des pensées salutaires, de nobles sentiments à recueillir; et je ne crains pas de l'avouer, il m 'arrive souvent pour élever mon Ame , pour la transporter d'un religieux enthousiasme, il m'arrive de relire, à côté des pages inspirées de la révélation , les chants de ces poètes qui ont trouvé leur inspiration dans la nature.

Toutefois ces hommes , qui n'ont de religion que celle de la nature, nous prouvent par leur exemple

que cette religion -là toute seule ne suffit pas, que ce n'est pas même une religion dans le vrai sens du mot, mais seulement de la sentimentalité, de l'imagination, de la rêverie. Il n'y a point de vraie religion hors delà bible, hors de l'évangile, suivant cette parole profonde de l'Ecriture : « qui n'a point le fils n'a point le père. » Celui qui ne croit pas en Jésus-Christ, Dieu manifesté en chair et révélé par les Ecritures, celui-là ne croit pas véritablement en Dieu, c'est-à-dire qu'il ne réalise pas sa croyance. Dieu n'est point pour lui un Dieu personnel, réel, présent et qui influe sur sa vie; son Dieu reste suspendu dans le vague des airs , il se confond avec les splendeurs du couchant et de l'aurore, avec le murmure des forêts et des ruisseaux, avec la majesté de la mer et la clarté paisible des étoiles. Cette religion de la nature n'a rien de solide, de pratique, de saisissant, de salutaire : elle ne peut pas fournir un point d'appui assuré contre les agitations de la vie; toute de théorie et de vague sentimentalité, elle ne produit aucun des effets pratiques de la véritable religion : elle ne peut ni délivrer des souillures du péché, ni consoler dans les épreuves de la vie, ni soutenir contre la crainte de la mort.

Serait-il nécessaire de vous prouver par des exemples que la religion de la nature ne sanctifie pas? N'avez -vous pas tous connu de ces hommes tout à la fois idolâtres de la nature et esclaves de leurs passions? Ces poètes qui célèbrent avec tant d'entraîné-

ment les œuvres de Dieu, ne les voyez-vous pas ivres d'orgueil, passionnés de jouissances matérielles, marchandant pour un gain sordide les fruits de leur génie , et trop souvent livrés aux plus honteux désordres? Quel homme a jamais mieux senti la nature que Rousseau? Ses ouvrages sont remplis de descriptions admirables des beautés de la création ; la vue d'une fleur suffisait pour remplir ses yeux de larmes religieuses, et la contemplation solitaire de la campagne lui inspirait de tels transports d'admiration , qu'il ne pouvait alors — c'est lui-même qui nous le raconte — que répéter dans son extase le nom de Dieu sans rien ajouter de plus. Eh bien ! cet homme si religieux par le sentiment et par l'imagination, qu'était-il dans sa vie pratique? vous savez ce que fut la vie de Rousseau ; et si vous ne le saviez pas , je ne pourrais pas vous le dire du haut de cette chaire. C'est qu'il manquait à sa religion une chose, une seule chose sans laquelle tout le reste n est rien : la lumière de la révélation. Il me serait facile, trop facile, hélas 1 de m'appuyer sur des exemples plus rapprochés de nous ; et déchirant le voile glorieux dont se drapent nos grands poètes contemporains, de vous montrer derrière tout cet éclat du génie la tyrannie des passions les plus dégradantes. Mais je m'arrête, saisi de tristesse, à la vue de celte gloire souillée, et je ne dévoilerai pas davantage ces plaies de mon siècle et de ma patrie.

Celte religion de la nature ne peut pas non plus consoler. Couché sur un lit de souffrance ou pleurant sur la tombe d'un être bien-aimé , de quoi vous serviront les splendeurs de la terre ou du ciel , le murmure des ruisseaux ou des forêts, et toute cette poésie de la nature? 11 vous faut un Dieu rapproché de vous , un Dieu vivant et réel , à qui vous puissiez parler comme un ami à son ami, dans le cœur duquel vous puissiez épancher vos douleurs, un Dieu qui vous aime, un Dieu sauveur enfin. Rousseau , ce fervent adorateur de la nature que j'ai déjà cité, fut le plus malheureux de tous les hommes; sa vie fut une souffrance morale perpétuelle , et Ton est encore dans le doute si , pour se délivrer du fardeau de cette vie, il n'a pas cherché une ressource désespérée dans lo suicide.

C'est surtout en présence de la mort que cette religion-là se montre impuissante. Placez sur le lit de mort un de ces hommes , qu'on dirait animés d'un souffle divin, qui chantent si admirablement les œuvres de Dieu : là vous verrez s'évanouir toute cette prétendue religion qui n'avait d'autre fondement que la rêverie; là toute celte poésie qui vous faisait éprouver des émotions que vous preniez volontiers pour des élans de piété, se trouvera stérile et impuissante; elle ne pourra rien pour soutenir le pécheur en présence du jugement suspendu sur sa tête; un homme de génie sans foi positive se trouvera inférieur à un pau-

vre manœuvre qui croit à l'évangile; et tous les chants les plus harmonieux, les plus émouvants, les plus sublimes ne vaudront pas , pour consoler une âme , cette petite parole : « Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé! »

Il faut donc autre chose que la religion de la nature pour satisfaire aux besoins du cœur de l'homme et aux exigences de sa vie : et voilà pourquoi Dieu nous a donné la révélation, cette création morale qui explique et complète la création visible. Là seulement se trouve la réponse à toutes les questions qui s'échappent de nos cœurs angoissés; là seulement la puissance de rétablir en nous l'image de Dieu effacée par le péché. Toutefois, prenons-y garde : pour éviter un abus n'allons pas tomber dans un abus contraire ; et parce que la nature toute seule n'est pas suffisante , gardons-nous de l'exclure entièrement de notre développement religieux. Si Dieu a voulu nous donner deux moyens d alimenter en nous la pensée religieuse, c'est que l'un et l'autre sont nécessaires pour compléter notre être moral. En laissant de côté la contemplation de la nature, nous laisserions sans les satisfaire toute une moitié des besoins que Dieu a mis dans notre âme ; nous nous priverions d'une foule de bénédictions précieuses, nous fermerions bien des sources vives où doit s'abreuver notre foi. Trop souvent les chrétiens, une fois qu'ils ont connu le prix de la ré-

relation, dédaignent l'autre flambeau que Dieu nous a donné ; préoccupés des beautés spirituelles et pins élevées du monde de la grâce, ils oublient les beautés visibles du inonde de la nature : morcellement funeste, mutilation déplorable du sentiment religieux! Le résultat d'une telle manière d agir est une foi qui peut bien être pure et fervente, mais qui a quelque chose d'aride, de roide, de borné, d'incomplet, et qui manquera toujours de charme, d'élévation et de poésie. Cette tendance à s'en tenir exclusivement à la révélation me parait avoir dominé dans le réveil religieux de notre époque, du moins en Angleterre et en France; et c'est là peut-être une des causes qui ont le plus contribué à imprimer à notre réveil ce caractère de sécheresse dogmatique qu'on lui a reproché. H y a des Ames chez qui dominent le sentiment et l'imagination , qui ont un besoin inné de poésie, et ces âmeslà ne se sentent pas attirées par la forme de notre réveil. Gela ne viendrait-il pas de ce qu'il a manqué quelque chose à ce mouvement religieux , si admirable à d'autres égards ; et ce qui lui a manqué, ne serait-ce pas, entre autres choses, la recherche de la pensée divine dans les œuvres de la nature? Le Dieu que nous adorons est partout, dans la nature comme dans la grâce ; et partout il veut que nous le cherchions pour apprendre à le servir et à l'aimer. Pour qui sait lire dans les œuvres de la création , pour qui sait entendre leur langage, la nature devient comme

une seconde révélation qui nous raconte à sa manière , sons un point de vue nouveau , les perfections du Dieu de l'évangile et « ses merveilles envers les fils des hommes. » Ce que la bible enseigne directement à notre esprit , la création le montre à nos regards sous mille emblèmes touchants ou magnifiques. S'il existe même pour l'homme naturel une correspondance intime entre le monde visible et le monde invisible, cela est vrai surtout à l'égard de l'enfant de Dieu. Voyez avec quelle merveilleuse facilité la nature se prête à des rapprochements , à des comparaisons qui servent à expliquer les choses de l'âme, et comme la bible elle-même emprunte constamment ses enseignements à la nature. Quand une fois nos yeux se sont ouverts à celle lumière divine qui resplendit dans les pages du livre inspiré, nous trouvons avec ravissement comme un reflet de celte lumière dans toutes les scènes de la création. Cet arbre « qui étend ses racines le long d'une eau courante, qui ne s'aperçoit point quand vient la chaleur, dont la feuille reste verte et le fruit abondant mêmç dans Tannée de la sécheresse, » c'est « l'homme qui se confie en l'Eternel, » et qui reçoit de lui la bénédiction; cette « bruyère stérile plantée au désert, dans une terre salée et inhabitable, » c'est « l'homme qui se confie en Uhomrae, et dont le cœur se retire de 1 Eternel. » Ce berger qui garde ses brebis et qui les conduit dans Jes meilleurs pâturages, nous prêche la protection de

Dieu pour ses enfants et les soins dont il les entoure; celte source d'eau vive qui féconde tout ce qu'elle anrose, nous raconte les effets vivifiants de la grâce. Et ce soleil qui s'élève graduellement dans le ciel jusqu'à ce que le jour soit parvenu à sa perfection , emblème de la voie du juste; et ce cerf altéré qui brame après des eaux courantes , image d'une Ame qui cherche son Dieu; et cet oiseau vigilant qui rassemble sa couvée sous ses ailes, admirable similitude de l'amour d'un Dieu sauveur; et ce champ de blé mûr, symbole de la moisson des âmes ; et ce figuier qui n'a que des feuilles, triste modèle d'une piété sans fruits; et ces fleurs si richement parées, et ces passereaux qui reçoivent chaque jour leur subsistance, pour nous prêcher la confiance en Dieu ; et cet aigle qui étend ses ailes pour soutenir sa nichée, comme Dieu soutient et porte ses enfants; et cette multitude de paraboles tendres ou sublimes que je ne puis pas môme énumérer, qui font de la création visible un livre immense, dont chaque page nous raconte, avec un vivant commentaire , quelqu'une des vérités révélées, quelqu'une des grâces de la rédemption! Heureux qui, enseignée l'école de Jésus-Christ, est instruit à épeler cet alphabet divin dont se compose la bible de la nature! heureux qui a appris à voir partout dans le Dieu créateur un Dieu sauveur, et qui, à la vue des merveilles sans nombre que la création déploie sous nos yeux, peut se dire : celui qui a fait tout cela est mon Dieu > le

Dieu qui m'a aimé, le Dieu qui m'a cherché, le Dieu qui m'a sauvé !

C'est ainsi qu'il faut, pour que notre développement religieux soit complet, ne point séparer ce que Dieu a joint, et passer tour-à-tour de la nature à la grâce, et de la grâce à la nature. C'est là ce que fait dans ses psaumes le roi-prophète ; il célèbre alternativement le Dieu de la création et le Dieu de la bible; ou plutôt il n'y a pour lui qu'un seul et même Dieu , qui se répand également partout, dans la nature et dans la grâce, avec toutes ses perfections; qui est partout sagesse, puissance, amour et sainteté.

On trouve dans les cantiques du fils d'isaï de nombreuses réminiscences du temps où jeune encore, berger avant d'être roi , tenant la houlette de cette même main qui plus tard devait porter le sceptre , il paissait les troupeaux de son père. Sous le beau ciel de la Judée , dans le silence de ces nuits claires et sereines qu'il passait à veiller ses brebis , son âme dut se sentir attirée vers le Dieu qui a fait les étoiles; il put à loisir étudier et admirer la marche des astres; et son inspiration s'alimenta souvent à celte riche source de poésie et de foi. Ce fut sans doute pendant une de ces nuits splendides de l'orient que fut composé le psaume huitième , qui ne parle que des astres de la nuit : « Eternel notre Seigneur! que ton nom est magnifique par toute la terre! tu as établi ta majesté au-des-

sus des cieux. Quand je regarde tes cieux, l'ouvrage de tes doigts, la lune el les étoiles que tu as arrangées, je dis : qu'est-ce de l'homme que tu te souviennes de lui , et du fils de l'homme que tu le visites 1 »

Le psaume dix-neuvième, au contraire, qui décrit dans un langage si éclatant la marche du soleil, fut évidemment inspiré par la splendeur d'un beau jour. « Les cieux racontent la gloire du Dieu fort , et le firmament publie l'ouvrage de ses mains. Un jour parle à un autre jour, et une nuit enseigne une autre nuit. Il n'y a point en eux de langage , il n'y a point de paroles, et toutefois leur voix est entendue. Cette voix se répand par toute la terre, et ce discours jusqu'aux extrémités du monde! C'est là qu'est posé le pavillon du soleil : il s'avance comme un époux qui sort de sa chambre nuptiale, il s'élance pleine! ardeur comme un homme vaillant pour faire sa course; il part d'une extrémité des cieux , et le cercle qu'il décrit s'achève à l'autre extrémité; il ny a rien qui se puisse cacher à sa chaleur. »

Je ne m'arrêterai pas, mes frères, à vous faire sentir l'admirable beauté de ce langage : ce serait un soin superflu. On n'a jamais rien écrit de plus sublime pour exprimer cette prédication sans paroles que les cieux adressent incessamment à la terre, et dont le texte est la gloire du créateur ; ou , suivant une autre image qui succède aussitôt à la première et semble se

confondre avec elle dans la pensée de l'écrivain sacré , ce concert silencieux du firmament, dans lequel le jour et la nuit font chacun leur partie, se répondant alternativement comme des chœurs mélodieux! Un de nos poètes lyriques a essayé de traduire en vers ce cantique : mais sa versification pompeuse est restée bien moins poétique que la mauvaise prose de nos traductions. Et que serait-ce (Jonc, si au lieu d'en être réduits à une traduction imparfaite et prosaïque, nous pouvions lire ces pensées sublimes dans le langage harmonieux et cadencé de l'original ! Quand la bible daigne chercher la beauté poétique et littéraire, elle dépasse autant sous ce rapport tous les livres d'homme, qu'elle les dépassait déjà pour la beauté morale, pour l'excellence des enseignemenls.

Le poète sacré résume et concentre en quelque sorte toutes les magnificences du firmament dans le soleil, comme étant de tous les astres le plus éclatant et le plus bienfaisant pour l'humanité.

Les effets bienfaisants que le créateur a voulu attacher au soleil peuvent se résumer dans trois mots : il éclaire, il réchauffe, il féconde.

Quel admirable présent du créateur que la lumière : cette lumière qui commença le débrouillement du chaos, et qu'une seule parole de la toute-puissance fit jaillir des ténèbres du néant ! cette lumière qui est douée d'une vitesse tellement prodigieuse qu'elle met huit minutes pour arriver du soleil à nous, parcourant

dans chaque seconde un espace de soixante-dix mille lieues! Sans la lumière l'univers n'est qu'une immense désolation. Essayez de vous représenter ce que serait une nuit éternelle , une nuit dont la morne obscurité ne serait jamais interrompue même par la faible clarté de la lune, et dites- vous que tel serait l'état de l'univers si Dieu ne nous avait pas donné le soleil. Mais avec ce don de sa puissance et de sa bonté, la nuit ne dure qu'un moment: à la voix du créateur le soleil sort chaque matin du sein des ténèbres, il s'élance comme un vaillant athlète qui entre dans la carrière, et à son approche tout se colore, tout se transforme : les teintes uniformes de la nuit font place à la verdure des arbres, à l'azur du ciel, aux nuances variées des fleurs; les gouttes de rosée se changent en perles élincelantes, la surface des lacs en miroirs splendides; l'arc-en-ciel dessine sur un rideau sombre ses inimitables couleurs; et les nuages de l'aurore et du couchant, transfigurés par les rayons lumineux, se teignent tour-à-tour de rose, de pourpre et d'or.

En même temps qu'il éclaire le monde le soleil le réchauffe, et en réchauffant il féconde. C'est la chaleur qui répand dans toute la nature le mouvement et la vie : sans elle tout s'arrête, tout se pétrifie, tout meurt. Avec quelle facilité merveilleuse le soleil opère partout ces effets vivifiants! Tandis que l'homme, à force d'invention et de travail , se procure péniblement une chaleur factice qui ne peut servir qu'à lui seul ,

et qui ne suffit pas même à ses besoins, le créateur, d'une parole de sa bouche , allume dans le ciel pour la terre entière un foyer immense. Sous l'influence de celte chaleur céleste, tout se meut, tout s'anime: la sève circule dans les canaux des arbres et le sang dans les veines des animaux , l'eau monte dans les airs sous la forme de vapeur pour retomber sur la terre en pluie fertilisante, les germes des animaux et des plantes éclosent et se développent, la tige pousse, la fleur s'ouvre, le fruit mûrit, et toute la nature se renouvelle. Jugez par un seul fait de la puissance fécondante du soleil. On a découvert près de Bergerac, dans la Dordogne, des cercueils enfouis sous terre à une grande profondeur, qui dataient du temps des Druides , c'est-à-dire de deux mille ans. Dans ces cercueils se trouvaient déposées des semences de diverses espèces de plantes, qui, placées à une trop grande distance de la chaleur solaire, n'avaient point pu germer. On les a recueillies, on les a semées dans des conditions favorables , et de ces germes , qui dormaient depuis depuis deux mille ans dans la poussière des tombeaux, on a vu sorlir, par une véritable résurrection, des plantes de trèfle et de bluet comme celles qui parent nos campagnes.

C'est ainsi que le soleil, cette œuvre merveilleuse du créateur, fait partout succéder la lumière aux ténèbres, la chaleur au froid, la vie à la mort; et c'est ainsi que la création visible nous prêche d'une

LA RATURE ET LA RÉVÉLÂT»*. îl

voix silencieuse mais éloquente, la puissance, fat sagesse et la bonté de Dieu.

Mais le poète sacré ne s'arrête pas à la création visible. De celte région sublime à laquelle il ses* élevé sur les ailes de 1 enthousiasme , il découvre une région plus élevée encore, une nature encore plus belle, une création morale, on soleil de l'Ame; et il célèbre , sur un rbythme non moins mélodieux mais plus tranquille, les bienheureux effets de la révélation. « La loi de l'Eternel est parfaite, elle restaure l'âme; le témoignage de l'Eternel est ferme, et il donne la sagesse aux simples. Les commandements de l'Eternel sont droits, ils réjouissent le cœur; le commandement de l'Eternel est lumineux, et il fait que les yeux voient. La crainte de l'Eternel est pure, et demeure éternellement; les jugements de (Eternel sont la vérité même , et, ils sont tous également justes. Us sont plus désirables que For, même que beaucoup d'or fin ; et plus doux que le miel , même que ce qui distille des rayons de miel ! Aussi ton serviteur en est-il éclairé ; il y a un grand salaire dans leur observation. Qui pourrait connaître ses fautes commises par erreur? Purifie-moi de mes fautes cachées! Eloigne aussi ton serviteur des fautes commises par orgueil; qu'elles ne dominent point sur moi : alors je serai pur, et je serai délivré d'un grand nombre de péchés! »

Sft LA NATURE ET LA RÉVÉLATION.

La parole de Dieu, ce soleil de l'âme, produit dans le monde moral trois effets différents, qui répondent à ceux du soleil dans le monde physique : elle instruit, elle rend heureux , elle sanctifie.

Avant tout elle instruit, elle éclaire l'intelligence. a Le témoignage de l'Eternel donne la sagesse aux simples, » dit le psalmisle; « son commandement est lumineux , il fait que les yeux voient, et ton serviteur est rendu éclairé par tes jugements. » Dans la parole inspirée, et là seulement, se trouve la réponse à toutes les grandes questions qui de siècle en siècle tourmentent la pensée humaine; là sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la vérité. En vain l'homme, altéré de cette vérité, s'adresse pour la trouver à la nature; en vain il interroge la création visible sur son origine, sur sa destination , sur l'existence du mal dans l'œuvre de Dieu : la nature , impassible, sans s'inquiéter du besoin de nos âmes, poursuit le cercle éternel de ses phénomènes tour-à-tour riants ou tristes , et l'homme- retombe découragé sur sa propre pensée, jusqu'à ce qu'il ait connu la révélation. Dès qu'il l'a connue ses yeux s'ouvrent à une lumière divine, il a trouvé le mot de la grande énigme , la solution du grand problème de l'humanité. Cette sagesse qui est « cachée aux yeux de tout homme vivant, » qui « ne se donne point pour de l'or, et ne s'achète pas au poids de l'argent; » cette sagesse dont « la mer et l'abîme disent : elle n'est

point en nous , » et dont « le gouffre et la mort disent: nous avons enlendu parler d'elle; » cette sagesse que le génie des Platon et des Pythagore chercha vainement en tâtonnant à travers les ténèbres de l'inconnu , — elle s'est montrée sans voile aux Moïse , aux David, aux Esaïe et aux saint Jean, elle s'est rencontrée sous la plume des pâtres de Judée et des pécheurs de Génézareth. Quiconque a puisé à cette source-là possède la vérité éternelle, il connaît celui qui est « le chemin, la vérité et la vie. » Celte sagesse révélée, simple autant qu'elle est sublime, populaire aulant que profonde, en même temps quelle répond à tous les besoins du penseur et du philosophe, est à la portée des intelligences les plus enfantines. Rien n'est plus propre à développer l'intelligence que la lecture des livres saints; on a vu des hommes dont l'esprit semblait fermé à tout jamais au monde des idées, acquérir comme une faculté nouvelle de comprendre et de sentir après avoir connu la bible; les enfants entre les mains desquels on place de bonne heure ce livre divin se développent plus rapidement que les autres; et c'est un fait qui n'est contesté par personne, que les peuples qui lisent habituellement et librement la bible sont bien supérieurs, sous le rapport intellectuel , à ceux chez qui la lecture des livres saints est le monopole d'une caste privilégiée.

En même temps que la parole de Dieu éclaire l'intelligence y elle met la joie dans le cœur. « La loi do

l'Eternel restaure l'âme ; les commandements de l'Eternel réjouissent le cœur. Ils sont plus désirables que l'or, même que beaucoup d'or fin; et plus doux que le miel, même que ce qui distille des rayons de miel! » La vérité de Dieu est la seule source de la vraie joie. Dans le livre qui nous révèle cette vérité se trouve le seul remède à notre misère , la seule consolation efficace dans nos épreuves, la seule paix solide au milieu des agitations de la vie, le seul bonheur que puisse goûter l'homme rendu malheureux par le péché. Tandis que les enfants du monde s'épuisent en vains efftfrtsà la poursuite du bonheur, et qu'ils le demandent successivement à lous lès biens de la terre sans l'atteindre jamais, le croyant ne s'agite plus, ne cherche plus; il a trouvé le bonheur dans celte parole qui faisait la joie de David. Comment ne serait-il pas heureux celui qui a reçu dans son cœur l'évangile , la bonne nouvelle, la nouvelle du pardon de ses péchés, de sa réconciliation avec Dieu et de son éternel salut! Quelle joie d'avoir le ciel pour héritage, Dieu pour protecteur et pour père, Jésus pour frère et pour sauveur, l'esprit saint pour consolateur et pour guide! Quelle joie de retrouver dans tous les événements de notre vie et du monde les dispensalions de l'amour d'un père, de nous abandonner avec une aveugle confiance à cette direction paternelle, et de pouvoir le bénir jusque dans les épreuves les plus douloureuses, assurés que toutes choses concourent ensemble pour

notre bien ! Ah ! c'est surtout dans les afflictions de la vie qu'on apprend à connaître le prix de cette parole sainte; c'est alors qu'il est doux de trouver dans l'Ecriture des exhortations et des promesses qui semblent y avoir été déposées tout exprès pour nous consoler ; c'est alors qu'on aime à s'abreuver aux mêmes sources où puisèrent dans les mêmes épreuves les David et les saint Paul, et à redire avec eux : « Il m est bon d'être affligé, afin que j'apprenne tes statuts! » « Nous nous glorifions même dans les afflictions , sachant que l'affliction produit la patience, et la patience l'épreuve, et l'épreuve l'espérance; une espérance qui ne confond point, parce que l'amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné! »

Enfin la parole de Dieu sanctifie notre âme. « La crainte de l'Eternel est pure, » dit lepsalmiste, et ses « commandements sont droits; » « purifie-moi de mes fautes cachées et des péchés commis par orgueil! » Le grand but de la parole inspirée c'est de nous sanctifier, c'est d'ôter à jamais la souillure du péché, et de rétablir en nous, dans toute sa beauté primitive, l'image de Dieu effacée par la chute. C'est pour cela que Dieu s'est révélé aux hommes, que Je sauveur est descendu sur la terre, que le Saint-Esprit a guidé la plume des prophètes et des apêtres. En vain nous connaîtrions toute la vérité, en vain nous aurions obtenu le pardon de tous nos péchés, si nous n'étions pas délivrés du péché lui-même. La puissance

de la bible pour sanctifier est une vérité tellement évidente qu'il serait superflu d'insister auprès de vous sur ce point. Aussi je ne vous répéterai pas à cet égard ce que vous avez entendu tant de fois. Je ne vous dirai pas que la parole sainte , en nous révélant l'amour de Dieu pour les pécheurs , nous porte à raimer à notre tour, et que cet amour pour le Dieu qui nous a sauvés est un principe tout-puissant de sainteté. Je ne vous rappellerai pas qu'elle nous offre, dans ses préceptes la règle divine, dans la vie de Jésus le parfait modèle de la sainteté, et dans le secours du Saint-Esprit une force toute-puissante pour aider notre faiblesse. Je me contente d'en appeler à 1 expérience pour démontrer la vertu sanctifiante de la parole de Dieu. Depuis dix-huit siècles, que dis-je? depuis que les premiers livres de la bible furent écrits, c'est-àdire depuis quatre mille ans , tous ceux qui se sont nourris de la lecture de ce livre, qui ont ouvert leur cœur à ses enseignements, en ont éprouvé la sanctifiante influence. Qu'on nous cite un seul homme que la bible ait perverti, ou qu elle ail manqué seulement à régénérer! Partout et dans tous les temps, sans qu'une seule exception puisse être citée, on a vu, sous l'influence de ce livre, l'orgueilleux devenir humble, l'homme sensuel devenir tempérant et pur, legoïsme faire place à la charité.

C'est ainsi que la parole inspirée répond à toutes les exigences de notre âme , à ce triple besoin de

vérité, de bonheur et de sainteté que tout homme apporte en venant au monde. Mes chers frères , connaissez-vous par expérience ces bienheureux effets de la parole de Dieu ? Avez-vous éprouvé à quel point elle est précieuse, et pouvez- vous dire avec David qu'elle est pour vous plus désirable que l'or, et plus douce que le miel ? Sentez-vous que si Ton pouvait vous ôter la bible, on vous ôterait votre trésor , votre lumière, votre espérance, votre consolation, votre joie, votre vie, le tout de votre âme! Ah! si comme nous l'espérons vous avez commencé du moins à sentir le prix de cette parole divine , lisez-la , étudiez-la, méditez-la toujours plus, pour qu'elle devienne toujours plus précieuse à vos yeux l Sondez ces Ecritures « par lesquelles vous croyez avoir la vie éternelle ; » et entrez chaque jour davantage dans les dispositions où était David , alors qu'il faisait de la loi divine un si magnifique éloge.

Et maintenant , Seigneur ! que nous reste-t-il à faire , sinon à dire avec ton prophète : « Que les paroles de notre bouche et la méditation de notre cœur te soient agréables , ô Eternel , notre rocher et notre rédempteur! » Nous nous sommes efforcés dentrer dans la pensée de ton Esprit , nous t'avons cherché tour-à-tour dans les œuvres de tes mains et dans les paroles de ton saint livre. Daigne maintenant , Seigneur! bénir notre méditation et la faire fructifier ; apprends-nous à réaliser dans notre vie les enseigne-

ments qu'elle nous a donnés ; que désormais nous te trouvions partout autour de nous, remplissant de ta puissance et de ta bonté la nature comme la révélation ; et que nous ne puissions plus , ni ouvrir la bible sans y sentir ton souffle divin , ni contempler un brin d'herbe sans te bénir 1 Amen.

Novembre 4848.

Philippe trouva Nathanaël et lui dit : nous avons trouvé Jésus qui est de Nazareth , fils de Joseph , celui duquel Moïse a écrit dans la loi , et duquel aussi les prophètes ont écrit.

Et Nathanaël lui dit : peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? Philippe lui dit : viens et vois.

Jésus vit Nathanaël venir vers lui , et il dit de lui : voici vraiment un Israélite en qui il n'y a point de fraude.

Nathanaël lui dit : d'où me connais-tu? Jésus répondit et lui dit : avant que Philippe l'eût appelé, quand tu étais sous le figuier, je te voyais.

Nathanaël répondit , et lui dit : maître , tu es le fils de Dieu , tu es le roi d'Israël 1

Jésus répondit , et lui dit : parce que je t'ai dit que je te voyais sous le figuier , tu crois ; tu verras bien de plus grandes choses que ceci. Il lui dit aussi : en vérité, en vérité, je vous dis : désormais vous verrez le ciel ouvert , et les anges de Dieu montant et descendant 6ur le fils de l'homme.

(Jean, I, 48-51.)

L'histoire évangélique nous dit peu de chose sur Nathanaël. Il n'est nommé que deux fois dans l'évan-

gile, et seulement par saint Jean : d'abord dans le récit que nous venons de lire, puis au dernier chapitre, où il nous est dit qu'il était de Gana en Galilée, et où nous le voyons assister avec Thomas , les deux fils de Zébédée et deux autres apôtres, à la réintégration de saint Pierre dans l'apostolat.

11 y a tout lieu de croire que le Nalhanaël de saint Jean est le même apôtre que les autres évangélistes appellent Barlhélemi. En effet, ces derniers ne nomment jamais Nathanaël dans l'énumération des apôtres ; saint Jean , de son côté , ne nomme jamais Barlhélemi. Les trois premiers évangélistes associent Barlhélemi à Philippe lorsqu'ils groupent les apôtres deux par deux, suivant l'institution du sauveur; et nous voyons dans saint Jean Nathanaël s'unir à Philippe, qui [paraît avoir été son ami. Enfin Barlhélemi , comme Barjonas ou Barjésus , n'est qu'un surnom , qui veut dire fils de Talmaï ou de Ptolémée. Il est donc à peu près hors de doute que Nalhanaël et Barlhélemi sont un seul et même apôtre. D'après la tradition, cet apôtre aurait proche l'évangile aux Indes; puis il serait retourné dans les contrées occidentales et septentrionales de l'Asie, où il aurait travaillé quelque temps avec Philippe. Il serait mort en • Arménie , à Albanople , du supplice de la croix , en recommandant aux païens , jusqu'à son dernier soupir , l'évangile qu'il leur avait prêché.

Quoi qu'il en soit de l'authenticité de ces détails ,

la scène qui nous est racontée par saint Jean nous en dit assez pour nous intéresser profondément à Nalhanaël. Le tableau qui nous le dépeint n'a qu'un trait; mais ce trait suffit pour nous donner l'idée d'un des caractères les plus intéressants, les plus touchants, les plus admirables qui aient jamais paru sur la terre. Il partageait d'abord les préjugés de sa nation contre l'origine obscure du Messie : mais au premier signe que Jésus donne de sa mission divine, tous ses préjugés tombent d'eux-mêmes , et son cœur droit et sincère , avide de trouver la vérité , s'ouvre tout entier à l'influence de l'évangile.

« Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? » répond-il d abord à Philippe qui lui annonçait le Messie. C'était là un proverbe en usage parmi les Juifs, et qui exprimait leur mépris général pour les habitants de cette bourgade '. Cette exclamation de

1 Le terme de Nazarien était considéré comme uoe injure; et c'est dans cette circonstance qu'il faut chercher l'explication d'un passage de saint Matthieu, qu'on a souvent mal compris : « Joseph prit le petit enfant et sa mère et s'en vint au pays d'Israël , et habita dans la ville appelée Nazareth , afin que fût accompli ce qui avait été dit par les prophètes : il sera appelé Nazarien. *> On chercherait vainement dans l'ancien -tes ta ment nne prophétie exprimée en ces termes; mais ce qu'on y trouve, ce que les prophètes annoncent plus d'une fois , c'est que Jésus devait être le méprisé et le rejeté des hommes ; et un des modes d'accomplissement de cette prophétie se trouve dans cette circonstance , que Jésus est sorti de la bourgade méprisée de Nazareth.

Nathanaël, qu'il oppose comme une objection sans réplique au témoignage que Philippe rendait à Jésus- Christ, nous prouve que les hommes les plus droits peuvent être sujets à d'injustes préjugés; mais la suite nous prouve aussi que les préjugés tombent toujours tôt ou tard devant la droiture de cœur.

La manière dont Philippe combat ceux de Nathanaël est digne de nous servir d'exemple. 11 ne perd pas son temps à raisonner pour lui prouver qu'il est dans l'erreur; il se contente d'en appeler à sa propre expérience et de lui dire : viens et vois. Telle est, en effet , la meilleure manière de combattre d'injustes préventions ; et cette méthode réussira toujours lorsqu'on a affaire, comme Philippe, à des esprits droits et à des cœurs sincères. Nathanaël ne se refuse pas à l'expérience que son ami lui propose ; il s'empresse d'aller voir par lui-môme ce que pouvait être ce Jésus qu'on lui annonçait comme le Messie, animé qu il est d'un seul désir , celui de trouver la vérité.

Sa droiture obtint bientôt sa récompense. Jésus, en le voyant venir, lui rendit ce précieux témoignage, qui renfermait déjà pour Nathanaël une preuve de sa divinité: « voici un véritable Israélite, en qui il n'y a point de fraude. » Ce jugement du sauveur n'était pas fondé sur une connaissance du caractère de Nathanaël qu'il eût préalablement acquise par la voie de l'expérience : car le verset suivant nous apprend qu'il n'avait pas connu jusqu'alors celui dont il par-

lait; mais Jésus parle d'après l'infaillible connaissance qu'il avait de cette âme ouverte aux yeux de sa toutescience divine; il parle comme celui qui «n'avait pas besoin que personne lui rendît témoignage d'aucun homme; car il connaissait par lui-même ce qui est dans Thomme. »

La réponse de Nalhanaël confirme d'une manière admirable la justesse du jugement que le sauveur avait porté sur lui. « D'où me connais-!u? » s'écriet il avec surprise. Quelle touchante candeur dans celte exclamation qui lui échappe comme malgré lui! Evidemment il reconnaît implicitement que Jésus a deviné juste en le déclarant un Israélite sans fraude , el il est confondu d'admiration qu'un homme qui ne l'avait jamais connu ail pu lire ainsi au fond de son cœur. Heureux celui à qui Jésus peut rendre un tel témoignage, et qui peut y répondre d'une telle manière! Heureux qui à ce regard de Jésus , plongeant au fond des consciences, peut montrer un cœur non pas assurément sans péché, mais sans fraude, sans détour, sans aucune ombre d'arrièrepensée!

Jésus va achever de se manifester à Nalhanaël comme celui qui connaît toutes choses : « avant que Philippe rappelât , je t'ai vu quand tu étais sous le figuier. » Ce trait nous révèle un touchant épisode de la vie intime de Nalhanaël. Un jour , assis à l'ombre d'un de ces figuiers qui abondent sous le climat heureux de la

Palestine , il avait ouvert à Dieu toute son âme , il avail épanché devant lui ses vœux secrets et ardents touchant le sauveur qu'attendait Israël ; il avait renoncé sincèrement à lui-même, à sa volonté propre, à sa propre sagesse, à sa propre justice pour se donner à Dieu tout entier; il lui avait dit dans le secret de son cœur : « Mon Dieu ! ta volonté sera la mienne; montre-moi le chemin où tu m'appelles, et j'y marcherai; fais-moi connaître le Messie que ta parole nous annonce, et je le suivrai jusqu'à la mort ! » Celait là une de ces scènes qui passent inaperçues pour le monde et que les hommes ne jugent pas dignes de leur attention , mais qui fixent les regards de Jésus, et que les anges inscrivent dans leurs annales éternelles. C'est cet entretien mystérieux d'une âme fidèle avec son Dieu que Jésus lui rappelle d'un seul mot ; ce mot devait suffire pour révéler à Nathanael le sauveur tout entier , et pour le faire tomber à ses pieds transporté d'amour, de foi et d'adoration. Aussi s ecrie-t-il , dépouillant à l'instant môme toutes ses préventions judaïques, et reconnaissant en Jésus de Nazareth celui qu'avaient annoncé les prophètes : « maître , tu es le fils de Dieu , tu es le roi d'Israël! ( » 11 est plus facile d'imaginer que de

> Ces paroles sont une allusion à ces déclarations prophétiques du psaume second : « Et moi , j'ai sacré mon roi sur Sion , la mon* tagne de ma sainteté. Je vous réciterai quel a été ce sacre ; l'Eternel m'a dit : tu es mon fils , je t'ai engendré aujourd'hui ! »

décrire les sentiments qui durent se presser dans le cœur du pieux Israélite lorsqu'il reconnut toulà-coup, dans cet obscur Nazarien qui naguère était l'objet de son dédain , son maître et son roi , le fils du Dieu vivant, le messie promis et attendu pendant tant d'années.

Jésus répondit et lui dit : « parce que je t'ai dit que je t'ai vu sous le figuier, tu crois; tu verras bien de plus grandes choses que ceci. » Telle est la récompense de la foi; elle s accroît continuellement, en voyaut se révéler à elle des objets toujours plus grands, toujours plus admirables, des preuves chaque jour plus évidentes de la réalité de ses espérances. « A celui qui a il sera donné, et il aura encore davantage, » dit le Seigneur. A celui qui fait un usage fidèle des moyens de grâce qu'il a reçus , ces moyens de grâce se multiplieront et s'agrandiront indéfiniment entre ses mains. Cette promesse devait s'accomplir pour Nathanaël ; et après avoir cru sur une simple parole de la toute-science du sauveur , il allait voir se déployer à ses yeux des miracles bien autrement éclatants de sa puissance et de son amour. « En vérité, en vérité, » ajoute Jésus, « désormais vous verrez le ciel ouvert , et les anges de Dieu montant et descendant sur le fils de l'homme. » Ces paroles, qui renferment une allusion évidente à l'échelle mystérieuse de Jacob, ne se rapportent pas seulement à quelques apparitions d'anges, dont deux seulement

nous sont rapportées dans l'évangile, et qui encore eurent lieu dans la solitude du sauveur, Tune après la tentation du désert, l'autre dans I agonie de Gethsémané; mais il faut surtout voir sous ces expressions figurées la communion rétablie entre Dieu et l'homme, entre la terre et le monde invisible. Le fils de l'homme est ici considéré comme le type et le chef de I humanité régénérée par l'évangile. Avant la venue de Jésus-Christ le ciel était comme fermé , et le grand ennemi des hommes exerçait violemment son empire sur la terre; mais par Christ le ciel a été rouvert, les chrétiens le contemplent et y aspirent, ils entendent Dieu leur parler comme un père à ses enfants, et les saints anges montent et descendent comme « des esprits administrateurs , envoyés en faveur de ceux qui doivent obtenir l'héritage du salut. »

Mes bien-aimés frères, en prenant pour sujet de nos réflexions ce trait de la vie de Nathanaël, j'ai surtout voulu, vous le comprenez, faire à chacun de nous l'application de son histoire, et vous signaler l'importance du caractère que Jésus assigne à ce nouveau disciple : « un véritable Israélite, chez qui il n'y a point de fraude. » Cette absence complète de toute fraude, de toute arrière-pensée, cette âme candide, ce cœur sincère, cet esprit droit, cet œil simple, qui cherche purement la vérité, la vérité toute

seule, la vérité tout entière, décidé d avance, quoi qu'il eu coûte, à l'embrasser avec toutes ses cousequences dès quelle lui apparaîtra , telle est la disposition fondamentale que Dieu exige de nous pour entrer dans le royaume des cieux. Il ne nous demande pas de lui apporter des cœurs sans péché , ni des cœurs déjà croyants, ni même des cœurs déjà repentants par eux-mêmes : à ce compte il n'est pas un seul homme qui pût prétendre au salut; mais il nous demande de lui apporter descœurs sans fraude , et le salut est à ce prix : rien de plus, mais rien de moins. Sans cette disposition fondamentale, nous ne pouvons pas faire un seul pas en avant dans le chemin du royaume des cieux ; et si vous y regardez de près , vous reconnaîtrez que toutes nos misères, toutes nos chutes, toutes nos langueurs spirituelles, tous les défauts de notre vie chrétienne, en un mot, proviennent uniquement du défaut de cette sincérité parfaite qui caractérisait Nathanaél. Depuis la première étincelle do foi jusqu'au dernier couronnement de la sanctification, tout dans la vie chrétienne est le produit combiné, d'un côté de la grâce toute-puissante de Dieu, de (autre d'un cœur sans fraude chez l'homme.

Vous vous plaignez peut-être de n'avoir point la foi. Vous la voudriez, dites- vous, vous l'estimez à un haut prix , vous portez envie à ceux qui la possèdent; mais vous ne pouvez pas la produire vous-mêmes , elle est l'œuvre de la grâce de Dieu ; et en attendant

que cette grâce agisse sur votre cœur, vous végétez tristement dans l'incrédulité. Mais prenez garde : la grâce de Dieu n'agira pas sur vous malgré vous ni sans vous ; elle ne vous rendra pas fidèle par une influence irrésistible et magique; elle ne fera rien en vous sans que votre volonté ait accepté et secondé son œuvre. Cela est vrai non-seulement des progrès dans la sainteté, mais aussi de la foi , même des premières lueurs de la foi. Nous touchons ici à ce mystère insondable de l'alliance entre l'œuvre de Dieu et l'œuvre de l'homme, entre la grâce et la liberté : mystère insondable, ai-je dit, mais incontestable, et auquel l'expérience de chaque homme, non moins que la parole de Dieu, rend un éclatant témoignage. La grâce de Dieu ne vient pas saisir l'homme comme un être inerte ou privé de liberté morale; elle n'agit pas sur lui d'une manière passive et forcée, comme la puissance divine agit sur le développement des plantes ou sur l'instinct des animaux ; elle prend l'homme comme un être déchu sans doute , mais pourtant doué d'une volonté libre; un être chez lequel il reste encore, au milieu de sa déchéance, certaines aspirations vers un relèvement , au milieu de ses ruines morales certaines pierres d attente d'un nouvel édifice, certains éléments de régénération au moyen desquels il peut, non pas se convertir lui-même, mais du moins accepter volontairement , saisir la grâce qui lui est offerte, comme il peut aussi la repousser. Il serait en

contradiction avec les lois du monde moral, lois que Dieu lui-même a établies , et qu'il lui est par conséquent impassible de violer sans se renier lui-môme, il serait , dis je, contraire au caractère môme de Dieu qu'il forçât en rien notre liberté, fût-ce dans l'intérêt de notre salut; et je crois pouvoir affirmer qu'il est impossible à Dieu lui-même, impossible d'uue impossibilité morale, de convertir une âme malgré elle, je dis plus, de la convertir sans quelle concoure volontairement et activement à l'œuvre de sa conversion. II y a dans lame humaine, à une 'profondeur qui échappe à nos faibles conceptions, il y a un point mystérieux où s'unissent, dans une harmonie divine, ces deux éléments que notre raison ne sait pas concilier , l'élément humain et l'élément divin , la nature et la grâce; c'est là, dans ces profondeurs de Tâme , que la grâce saisit la nature pour la régénérer, et que la conversiou s'opère. El telle est la correspondance intime et mystérieuse qui existe entre ces deux éléments de la vie chrétienne, que de même qu'il n'est pas possible à Dieu de donner la foi au cœur qui la repousse, il ne lui est pas possible non plus de ne la point donner au cœur qui la cherche. Si donc vous n'avez pas la foi , soyez-en sûr, cest votre faute : c'est qu'au fond vous ne désirez pas lavoir. Vous prétendez peut-être la désirer, vous croyez peut-être la désirer , vous séduisant vous-mêmes comme il arrive si facilement et si souvent : mais au

fond vous oe la désirez pas sérieusement , au fond vous préférez secrètement l'incrédulité, parce que vous redoutez les conséquences de la foi ; vous ne cherchez pas la foi avec un cœur sans fraude , avec un cœur de Nathanaël ; vous n'en faites pas comme lui la grande affaire de votre vie, vous ne saisissez pas comme lui tous les moyens de vous éclairer que Dieu a placés sur votre chemin, vous n'ouvrez pas comme lui les plus secrets replis de votre cœur à l'action de la lumière divine : si vous le faisiez, vous verriez bientôt, comme Nathanaël , tomber tous les préjugés, toutes les objections, toutes les difficultés qui s'opposent encore dans votre esprit à la naissance et au développement de la foi. Du moment que vous la chercherez sincèrement, sérieusement , complètement, sans arrière-pensée, décidé d'avance à subir dans toute leur étendue toutes les conséquences de la foi, de ce moment-là vous commencerez à la posséder; vous verrez, comme Nathanaël, une lumière émanée du ciel dissiper l'obscurité qui vous enveloppait, et comme lui vous tomberez aux pieds de Jésus en lui disant : Maître, tu es le fils de Dieu, tu es le roi d'Israël 1

Vous vous plaignez de ne pas voir vos prières exaucées. Vous vous mettez à genoux devant Dieu , vous lui demandez telle ou telle grâce que vous savez être conforme à sa volonté , et vous n'obtenez pas

ce que vous avez demandé. Ici encore il faut vous renvoyer à Nathanaël. Ce défaut de succès de vos prières, n'en douiez pas, provient uniquement de ce que vous ne les faites pas avec un cœur sans fraude, avec un cœur tout plein de son objet, qui sait bien ce qu'il veut et qui le veut complètement. Vous priez pour demander telle ou telle grâce, mais au fond de voire cœur il y a un désir secret qui rejKHisse cette grâce. Vous priez de la bouche, ou de l'intelligence, dans le sens de la volonté divine; mais au même instant votre cœur fait tout bas une autre prière, qui donne un démenti à celle de vos lèvres. Tandis quo votre bouche dit : « Seigneur! délivre-moi de celte affection coupable, » votre cœur prie ainsi tout bas : a Seigneur! je tiens à cette affection ; laisse-moi lui conserver une petite place ; car je souffrirai tout plutôt que d'y renoncer. » Votre bouche dit : « Seigneur! délivre-moi de lamour de I argent, rends-moi content de la position bornée que lu mas faite; » et votre cœur dit tout bas : « Seigneur! j aime les biens de ce monde, je n'en aurai jamais trop, et je ferai tout pour les augmenter entre nies mains. » Votre bouche dit : « Seigneur! humilie-moi, augmente en moi le sentiment de mon indignité, apprends-moi à me mettre à la dernière place ; » et voire cœur dit tout bas : « Seigneur 1 je ne puis pas souffrir de voir les autres au-dessus de moi : j'aime la gloire de ce monde, et je ferai tout pour l'acquérir. » Votre bouche

dit : « Seigneur! délivre-moi de tout sentiment contraire à la charité, donne-moi de pardonner à mon ennemi et de rendre le bien pour le mal ; » et votre cœur dit tout bas : « Seigneur ! l'offense qu'on m'a faite est trop grave , elle m affecte trop sensiblement, je ne puis me résoudre à la pardonner, ou du moins je ne parviendrai jamais à l'oublier au point de rendre le bien pour le mal. »

C'est ainsi qu'il y a chez vous constamment deux prières qui se croisent et se combattent devant le trône de Dieu : celle de la bouche, et celle du cœur. De ces deux prières, quelle est la plus sérieuse, la plus vraie, celle qui mérite le mieux d'être exaucée? La prière de la bouche est la prière de l'intelligence, de la raison ; vous reconnaissez bien qu'il serait désirable pour vous de renoncer à cette affection coupable , à cet amour de l'argent , à cet orgueil , à ces sentiments d'irritation ; mais vous le reconnaissez seulement par une opération de votre esprit , et cette prière-là est froide comme une théorie. Tandis que la prière du cœur est la prière du sentiment , de l'amour, de la volonté intime; vous aimez en réalité toutes ces choses que la réflexion vous démontre être mauvaises; et cette prière-là est ardente comme une passion. Entre la théorie et la passion la victoire ne saurait être douteuse; c'est la passion qui doit l'emporter, c'est la prière du cœur qui doit être exaucée; et Dieu vous traite selon vos vrais désirs en ne voua

accordant pas ce que votre bouche lui a demandé. Il n'est qu'un seul moyen d'être exaucé, c'est de prier avec un cœur saus fraude, avec un cœur de Nalhanaël; c'est de vouloir sincèrement et complètement ce que vous demandez à Dieu; c'est que tout le désir de votre âme, c'est que votre être tout entier vous porte vers l'objet de votre demande, comme l'âme tout entière de Nathanaël tendait vers le Messie. Quand vous prierez de cette manière-là, mes frères, alors, soyez-en sûrs, vous ne vous plaindrez plus que vos prières restent sans réponse. Que si vous ne pouvez pas encore demander à Dieu, dans la sincérité de votre cœur, ses grâces les plus excellentes; si vous êtes pour cela trop peu avancés dans la vie chrétienne, n'hésitez pas à retrancher de vos prières toute la partie qui n'est pas conforme à la vérité; placezvous devant Dieu au point précis où vous en êtes réellement, bornez-vous à lui demander uniquement ce que vous pouvez demander avec sincérité, et faites ainsi une prière moins étendue, moins avancée, mais une prière sérieuse et que Dieu exaucera; cette première grâce obtenue vous permettra de prier sincèrement pour demander une grâce plus élevée; et ainsi de prière en grâce et de grâce en prière , vous franchirez peu à peu, à l'aide d'un cœur sans fraude, tous les degrés de la vie chrétienne.

Vous vous plaignez de ne pas faire de progrès dans

la sanctification. Vous sentez, comme saint Paul, la lutte des deux hommes au-dedans de vous; mais cette lutte ne se termine pas, comme pour l'apôtre, par la victoire du nouvel homme. Cest la chair qui a le dessus sur l'esprit ; vous gémissez de vous trouver toujours au même degré de la vie spirituelle, peut-être même de reculer et de faire des chutes. Vous voudriez, dites-vous, triompher de la tentation, et c'est la tentation qui est plus forte que vous. Il semble que les promesses du Seigneur ne s'accomplissent pas à votre égard , et qu'il ne perfectionne pas de jour en jour I œuvre sainte que sa grâce a commencée dans votre cœur.

Ici encore , mes chers frères , ce qui vous manque, c'est toujours un cœur sans fraude, un cœur de Nathanaël ; c'est là uniquement qu'il faut chercher la cause de votre défaut de progrès dans la sanctification. Si vous n'avancez pas dans la sainteté, c'est qu'au fond du cœur vous ne désirez pas vous sanctifier; c'est que vous ne travaillez pas sans réserve et sans relâche, avec un cœur droit et simple, à celte œuvre divine; c'est que vous ne faites pas un usage fidèle de tous les moyens de sanctification que Dieu met à votre portée, et sans l'emploi desquels il ne veut pas, je dis plus, il ne peut pas vous sanctifier. Ce n'est pas tout de dire à Dieu : « Seigneur ! ne m'amène point en tentation; » il faut fuir vous-mêmes la tentation , il faut « vous abstenir de tout ce qui a

LE COEUR SANS FflAUDB. 45

quelque apparence de mal. » Ce n'est pas tout de lui dire : « Seigneur! produis en moi la volonté el l'exécution selon ton bon plaisir ; » il faut vous-mêmes « travailler à votre salut avec crainte et tremblement. »

Vous demandez à Dieu de vous garder de la tentation, el vos actes donnent un démenti coutinuel à celte prière. Vous savez par expérience que certaines lectures sont pour vous une occasion de péché, qu elles fout naître dans votre cœur des pensées mauvaises qui vous éloignent de Dieu ; et vous allez volontairement consacrer vos luisirs à lire ce livre frivole, immoral peut-être, qui ne peut que faire du mal à votre âme. Vous savez par expérience que les plaisirs du monde sont un écueil pour voire vie spirituelle, qu'ils vous ôtent le goût de la prière, qu'ils arrêtent votre zèle pour le service de Dieu ; et vous allez volontairement passer vos soirées dans ces dissipations qui vous font du mal. Vous savez par expérience que votre esprit est enclin à la médisance ; et vous fréquentez volontairement des sociétés où la médisance est encouragée , vous prenez volontairement part à des conversations qui vous conduiront inévitablement à la médisance. Vous savez par expérience , femmes et jeunes filles qui m 'écoutez, que la recherche dans vos vêtements est pour vous et pour les autres une occasion de vanité et de péché; et vous ne retranchez rien au luxe de vos

vêlements, vous ne cherchez pas avant tout, comme l'apôtre vous y exhorte, cette parure de l'humilité et des bonnes œuvres, seul luxe convenable aux personnes qui font profession de servir Dieu. Ne vous étonnez pas si la tentation triomphe de vous, quand vous-mêmes lui fournissez des armes, quand vous vous rendez vous-mêmes complices de la tentation ! Mais ce n'est pas tout ; et il y a autre chose encore à faire pour vous sanctifier. Fuir la tentation , ce n'est que le côté négatif de cette œuvre sainte; il faut de plus y travailler d'une manière active, par de continuels et énergiques efforts. « Le royaume des cieux se prend de force, et ce sont les violents qui le ravissent. » Il y a une lutte à soutenir contre le péché; il y a un vieil homme à crucifier; il y a une chair qu'il faut dompter; il y a un bras droit qu'il faut couper, un œil droit qu'il faut arracher; il y a des ennemis spirituels qu'il faut combattre et vaincre; il y a un Satan qui « tourne autour de vous comme un lion rugissant, » qu'il faut terrasser et écraser sous vos pieds; il y a, en un mot, des efforts continuels qu'il faut faire sur vous-mêmes, une vigilance infatigable qu'il faut exercer sur votre cœur. A ce prix seulement vous pouvez vous sanctifier. Eh bien! que faites-vous à cet égard? où sont vos efforts? où est votre vigilance? montrez-nous le combat spirituel que vous soutenez, dites-nous quels sont les sacrifices que vous vous imposez, les privations aux-

quelles vous vous condamnez pour vaincre le péché qui est en vous. Ah! si Paul le grand apôtre, le chrétien fidèle entre les fidèles, « traitait durement son corps et le tenait assujetti , de peur qu'après avoir prêché aux autres il ne fût lui-même rejeté; » si Jésus lui-même, le saint et le juste, n affronta les assauts du tentateur qu'après s'y être préparé par quarante jours de solitude, déjeune et de prière, comment voulez-vous triompher de vos ennemis spirituels, vous qui n'avez rien à refuser aux désirs de votre cœur; vous qui ne savez pas même ce que c'est que la guerre contre le péché, et dont la prière molle et languissante n'a jamais été une lutte sérieuse contre ce lion rugissant qui cherche à vous dévorer; vous qui , au lieu d'ôler soigneusement de voire cœur les premiers germes du péché dès qu'ils commencent à paraître, les laissez corn plaisamment grandir jusqu'à ce qu'ils soient devenus un arbre vigoureux, plongeant dans tout votre être par des racines si profondes et si nombreuses que vous ne pouvez plus l'en arracher? Ce n'est pas ainsi qu'il faut vous y prendre, et ce n'est pas ainsi que vous feriez, mes frères, si vous aviez, comme Nathanaël, un cœur sans fraude, un cœur animé d'un désir sincère et profond de vous sanctifier. Sans doute vous ne pouvez rien sans la grâce de Dieu; mais celte grâce ne fera rien pour vous aussi longtemps que vous ne travaillerez pas vous-mêmes avec un cœur sans fraude. Dès le moment qu'il y aura

impossible que dans on tel état d'âme vous goûtiez la joie du Seigneur; impossible que vous trouviez ni consolation dans vos épreuves, ni douceur même dans les jouissances de la vie. Il n'est qu'un seul moyen d'arriver à posséder la joie, c'est de mettre un terme à celle funeste dualité; c'est que votre désir intime vienne à se confondre avec votre conscience; c'est qu'il n'y ait plus en vous qu'une seule volonté, une seule vie, un seul cœur, un cœur sans fraude; c'est que vous ne vouliez plus , dans les plus secrètes profondeurs de votre âme, qu'une seule chose , servir le Seigneur, accomplir sa volonté, lui être fidèle jusqu'au bout, dans toutes les circonstances, dans les petites choses comme dans les grandes , et quoi qu'il vous en puisse coûter. Dès le moment que vous serez entré franchement dans cette voie-là vous trouverez la joie, une joie profonde, immense, que rien au monde ne pourra vous arracher. Si les objets terrestres euxmêmes peuvent procurer la joie lorsqu'on leur donne son cœur tout entier, que sera-ce lorsqu'on se donne tout entier à Dieu lui-même, à l'être infini, parfait, souverainement heureux et souverainement aimable , à celui qui est la source éternelle et intarissable de toute joie! Faites-en l'expérience, mes frères : donnez au Seigneur votre cœur tout entier, et vous posséderez une joie devant laquelle pâliront et s'évanouiront tous les soucis, tous les sacrifices, toutes les souffrances , toutes les tristesses , toutes les amertumes de cette

vie, comme l'éclat du soleil chasse les ombres de la nuit!

Cesi ainsi que tout le secret de la vie chrétienne est dans un cœur sans fraude. Ce premier pas dans le chemin du royaume des cieux entraîne inévitablement tous les autres; et ce premier pas, remarquez-le bien , dépend uniquement de vous-mêmes. Vous dites qu'il ne dépend pas de vous de vous donner la repentance, la foi, la sainteté ; c'est (œuvre de la grâce de Dieu : soit, je vous raccorde; mais ce qui dépend de vous , c'est de chercher cette grâce avec un cœur sans fraude; c'est d'être entièrement sincères avec Dieu et avec vous-mêmes au point où vous êtes placés , quel qu'il soit ; c'est d'aspirer à la vérité simplement , droilement, sérieusement, l'acceptant d'avance tout entière avec toutes ses conséquences. Or, du moment que vous remplirez cette seule condition , vous aurez mis le pied dans ce chemin étroit qui, à travers la repen lance, la foi, la prière, le renoncement, l'humilité, la charité, la sainteté, la joie, conduit an royaume des cieux et à la vie éternelle. Il est donc vrai que votre salut est entre vos mains, qu'il dépend de vous et de vous seuls; puisqu'il dépend de vous de remplir la seule condition que Dieu ait mise à sa grâce, qui est un cœur sans fraude. Il ne s'est jamais vu, il ne se verra jamais, il ne peut pas être qu'un homme cherche Dieu avec ce cœur sincère que Nathanaël apportait au Messie, et qu'il ne le trouve

point; il ne peut pas être qu'un cœur sans fraude n'arrive pas à posséder la foi , et avec la foi toutes les grâces divines qui marchent à sa suite. La vie chrétienne est une chaîne d'or dont le premier anpeau tient à un cœur sans fraude, et dont le dernier se rattache au ciel.

Mes bien-aimés frères, si, comme nous aimons à le croire, vous prenez au sérieux l'affaire de votre salut, enlrez donc sans arrière-pensée dans celle disposition fondamentale, qui est la condition unique mais indispensable du salut. Comme Nalhanaël sous son figuier, allez vous réfugier dans la solitude de voire cabinet, et là ouvrez devanl Dieu toute votre âme, découvrez-lui vos plus secrèles pensées, montrez-vous à lui tels que vous êtes; et quel que soit le degré de vie chrétienne où vous soyez parvenus, n'y eût-il même encore chez vous aucun commencement de vie chrétienne, placez vous à ce degré-là pour aspirer plus haut. Vous n avez pas encore la foi : présentez à Dieu votre incrédulité même, mais en désirant sincèrement la foi. Vous ne sentez pas encore vos péchés : présentez-lui votre insensibilité même, mais en désirant sincèrement la repentance. Vous manquez d'humilité, de renoncement, de pureté, de charité: présentez-lui toutes ces misères elles-mêmes, mais en désirant sincèrement d'en être délivrés, et d'acquérir ces saintes dispositions dont votre conscience vous dit assez l'excellence et la nécessité.

Mais je ne voudrais pas même que vous attendissiez d'être sortis de ce temple et rentrés dans vos maisons pour faire ce travail, si toutefois Ton pent appeler travail ce qui n'est que le dépouillement de tout artifice , l'abandon complet de vous-mêmes à la vérité des choses. Pourquoi renvoyer , même d'une heure, de vous mettre en règle avec la vérité? défions-nous de ce qui est renvoyé. Plus tard , dans une heure déjà, votre impression actuelle sera affaiblie, d'autres préoccupations surviendront, vous renverrez encore pour attendre un moment plus favorable, et de renvoi en renvoi vous ne le ferez jamais ce premier pas , qui doit vous engager irrévocablement dans le chemin du royaume des deux. Non, non, ne renvoyons pas. C'est à présent même, c'est ici, dans la maison du Seigneur, sous son regard , en présence des anges qui vous contemplent, qu'il faut ouvrir tout votre cœur dans le pur amour de la vérité. A présent même soyez chacun de vous un Nathanaël , cherchez Dieu même avec vos misères, comme Nathanaël chercha le Messie avec ses préjugés; mais faites-le comme lui avec ce cœur sans fraude qu'il dépend de vous seuls de vous donner, et qui est la seule chose peut-être que la grâce de Dieu ne donne pas, parce que là est précisément ce point mystérieux dont nous parlions , par où la grâce saisit la nature.

Faites cela, mes frères, et sans sortir de ce temple , aussi vrai que le soleil nous éclaire dans ce mo-

ment, vous aurez la vie éternelle. Faites cela, et vous trouverez la foi ; faites cela , et vous aimerez le Seigneur; faites cela, et vous deviendrez saints; faites cela , et vous serez sauvés I Amen.

Mai 1854.

UN PSAUME ÉVÀNGÉLIQUE.

(cOMMUWIOIf. )

O Eternel! je l'invoque du fond d'un abimel Seigneur! écoute ma voix ; que tes oreilles soient attentives à la voix de mes supplications 1

O Eternel! si tu prends garde aux iniquités, Seigneur, qui est-ce qui subsistera 1

Mais il y a pardon auprès de toi , afin que tu sois craint.

J'attends l'Eternel ; mon âme l'attend , et j'ai mon attente en sa parole. Mon âme attend le Seigneur, plus que les sentinelles le matin , plus que les sentinelles le matin !

Israël ! attends-toi à l'Eternel : car l'Eternel est miséricordieux, et il y a rédemption en abondance auprès de lui , et lui-même rachètera Israël de toutes ses iniquités.

(Psaukb CXXX) .'

(1) Nous publions ce discours et le suivant comme ils ont été composés , c'est-à-dire en les rattachant l'un à l'autre par des considérations générales. Mais rien n'empêche , si on le préfère , de les lire comme des discours isolés et indépendants ; il suffit pour cela de laisser de côté , dans le premier, d'abord le texte du psaume LXIU , puis les trois premiers alinéas, et de commencer

Dieu I tu es mon Dieu fort ; je" te cherche au point du jour! Mon âme a soif de toi ; ma chair te souhaite comme une terre déserte , altérée et sans eau , pour voir ta force et ta gloire , ainsi que je t'ai contemplé dans ton sanctuaire !

Car ta gratuité est meilleure que la vie ; mes lèvres te loueront; et ainsi je te bénirai durant ma vie, et j'élèverai mes mains en invoquant ton nom 1

Mon âme est rassasiée comme de moelle et de graisse , et ma bouche te loue avec un chant de réjouissance , quand je me souviens de toi dans mon lit, et que je médite de toi durant les veilles de la nuit t

Parce que tu m'as été en secours, à cause de cela je me réjouirai à l'ombre de tes ailes ; mon âme s'est attachée à toi pour te suivre, et la droite me soutient!

Mais ceux-ci qui demandent que mon âme tombe en ruine, entreront au plus bas de la terre ; on les détruira à coups d'épée , ils seront la portion des renards.

Mais le roi se réjouira en Dieu ; et quiconque jure par lui s'en glorifiera ; car la bouche de ceux qui mentent sera fermée.

(Psaume LXII1.)

Les deux psaumes qu'on vient de lire offrent entre eux un contraste frappant. Le premier exprime la détresse et l'anxiété la plus poignante; c'est un cri d'angoisse jeté vers le Seigneur du fond dun abîme : nous verrons plus tard quel est cet abîme.

à ces paroles : 11 serait impossible d'imaginer, etc. Pour le discours suivant, on supprimera le premier alinéa , et l'on commencera la lecture à ces paroles • Quelques interprètes placent % etc.

Nous avons pensé que ces indications ne seraient peut-être pas inutiles, dans le cas ou ces sermons seraient employés pour une lecture publique.

Le second au contraire est an chant d'actions de grâces ; on y sent an cœur qui possède l'objet de ses désirs , et qui a besoin d'épancher au-dehors la joie dont il est plein.

Ce qui rend surtout digne d'attention le contraste que je viens de signaler, ce qui donne à ce contraste an caractère véritablement merveilleux , ce sont les circonstances au milieu desquelles furent composés les deux cantiques dont il s agit. En effet , rien dans le psaume cent trentième n'annonce que David se trouvât dans des circonstances matériellement difficiles ou douloureuses lorsqu'il récrivit; et si, comme l'ont pensé plusieurs interprètes, la composition de ce psaume doit être placée peu après le meurtre dX T rie f il aurait été écrit à l'époque de la prospérité et de la splendeur du règne de David. Quant au psaume soixante-troisième, nous ne sommes point dans le doute à l'égard des circonstances qui Tout inspiré; le titre même de ce cantique d'actions de grâces nous apprend qu'il a été composé par David lorsqu'il était dans le désert de Juda, privé de toutes les nécessités de la vie , réduit à fuir avec un petit nombre de partisans devaut les persécutions implacables de Satil. Ainsi le psaume qui exprime la détresse se rattache à une époque de prospérité , et le psaume qui exprime la joie se rattache à un temps d'épreuve. Il y a donc pour l'enfant de Dieu des souffrances indépendantes des circonstances extérieures , et il y a aussi pour lai

des joies indépendantes de ces circonstances. Ce sont ces douleurs et ces joies de l'enfant de Dieu , dont la nature est toute morale , dont la source est toute au-dedans de lui , et sur lesquelles les événements de la vie n'ont aucune prise , que je voudrais considérer avec vous, mes chers frères , en consacrant deux exercices à cette méditation. Aujourd'hui, guidés par le psaume cent trentième , nous rechercherons l'origine et le caractère des souffrances spirituelles des enfants de Dieu. Et dans un autre exercice, si le Seigneur le permet, nous demanderons au psaume soixante-troisième ce que sont les joies spirituelles des enfants de Dieu.

11 serait impossible d'imaginer une angoisse plus profonde et plus amère que celle qui s'épanche dans les paroles que nous sommes appelés à méditer aujourd'hui. Le poète sacré y crie au Seigneur comme un homme plongé au fond d'un abîme sans issue, d'où la puissance divine peut seule le délivrer, et qui attend avec une anxiété infinie le moment de cette délivrance. « O Eternel! je t'invoque du fond d'un abîme! Seigneur 1 écoute ma voix; que les oreilles soient attentives à la voix de mes supplications! mon âme attend le Seigneur plus que les sentinelles le matin, plus que les sentinelles le matin! »

Quel est donc cet abîme au fond duquel David était plongé alors? quelle est cette angoisse sous le poids de

laquelle il gémit si douloureusement, dont il désire si ardemment d'être délivré? La suite nous montre clairement qu'il s'agit d'une souffrance toute morale, et que la douleur qui arrachait à David ce cri de détresse n'est autre chose que le sentiment accablant de son péché. En effet on ne trouve dans ce psaume aucune allusion à des épreuves temporelles, ni à une délivrance temporelle : il n'y est parlé que de péché, de pardon et de rédemption. « Eternel t si tu prends garde auœ iniquités, Seigneur, qui est-ce qui subsistera ! » Voilà donc ce qui affligeait David , ce qui le terrifiait, ce qui l'accablait d'un fardeau qu'il ne pouvait plus supporter : ses iniquités, la conviction et le sentiment de ses péchés. Il est possible, comme l'ont pensé quelques interprètes, que ce psaume ait été écrit alors que le sentiment du péché était ravivé chez David par cette chute si profonde qui commença par un regard de convoitise, continua par un adultère, et aboutit à un homicide : mais les expressions qu'il emploie sont générales , elles s'appliquent à tous les pécheurs de tous les temps ; elles s'appliquent,- ou du moins elles devraient s'appliquer à chacun de nous sans exception, mes bien-aimés frères. Celte effusion d'un cœur repentant nous montre ce que doit £lre chez l'enfant de Dieu le sentiment du péché. Aucune douleur, aucune frayeur, aucune angoisse ne devrait égaler celle qui résulte du péché. Si nous savions voir le péché tel qu'il est et tel que le voyait David ,

nous ne pourrions rien imaginer de plus effrayant ni de plus horrible. C'est assurément une position effrayante que celle d'un homme perdu au fond d'un abîme d'où nulle puissance humaine ne peut le tirer, où nul regard humain ne peut le voir, où nulle oreille humaine ne peut l'entendre, qui fait retentir en vain de ses cris d'angoisse les échos de sa prison , et qui n'a d'autre perspective devant lui que la mort lente et horrible de la faim : eh bien ! ce n'est là qu'une faible et pâle image de la position du pécheur en présence de la justice de Dieu; ce n'est là qu'une pâle image de l'angoisse qui remplissait le cœur de David lorsqu'il écrivait ce psaume, de l'angoisse qui remplirait nos propres cœurs, mes frères, si nous sentions nos péchés comme nous devrions les sentir. Qui pourra jamais dire tout ce qu'il y a de redoutable et d'horrible dans le péché! le péché, qui est une rébellion audacieuse de la créature contre son créateur; le péché, qui renverse violemment Tordre établi de Dieu dans l'univers; le péché, qui traîne après lui — triste cortège — la douleur, la maladie, la mort, les larmes et le deuil ; le péché qui plonge les âmes dans l'abîme de la perdition éternelle ! Et qui pourra jamais dire à quel point nous sommes pécheurs! nous qui sommes nés et qui avons grandi dans le péché; nous qui « buvons l'iniquité comme l'eau , » et dont les justices même sont « comme le linge le plus souillé, » pour parler avec l'Ecriture; nous qui avons

péché tous les jours de notre vie , et ne devrais-je pas ajouter toutes les heures de chaque jour! Pour essayer de vous faire une juste idée de vos péchés, réunissez par la pensée tous ceux que votre mémoire vous rappelle dans votre vie entière, et dites-vous bien que ceux-là même qui sont passés depuis de longues années, ceux dont l'impression s'est affaiblie dans votre conscience par l'effet du temps, que ceux-là même sont aussi présents devant Dieu que s'ils avaient été commis aujourd'hui ; dites-vous bien qu'à côté de tous ces péchés si nombreux que votre mémoire vous retrace il en est d'autres, bien plus nombreux encore, que vous avez oubliés mais dont Dieu se souvient; rappelez-vous que ce ne sont pas seulement les actes coupables qui sont des péchés devant Dieu , mais aussi ces paroles mauvaises ou légères auxquelles on attache si peu d'importance dans le monde; rappelez-vous que , selon la parole de Dieu , « les médisants n'hériteront point le royaume des cieux ; » que « la part des menteurs sera dans l'étang ardent de feu et de soufre; » que a Dieu ne tiendra point pour innocent celui qui aura pris son nom en vain ; » que « les hommes rendront compte au jour du jugement de toutes les paroles oiseuses qu'ils auront dites; » en sorte que toutes les fois que vous avez menti , toutes les fois que vous avez médit , toutes les fois que vous avez prononcé une parole qui blessait la piété ou la pureté , vous avez commis un péché digne de la con-

6t UN PSAUME ÉV ANGÉLIQUE.

damnation; rappelez- vous enfin que Dieu regarde au cœur : que du cœur sortent les actions coupables et les paroles mauvaises; que la seule intention du mal équivaut devant Dieu au mal accompli; que toutes les pensées contraires à la charité, à la piété, à l'humilité, à la pureté, sont devant Dieu des péchés et de grands péchés — rappelez-vous tout cela, rassemblez par l'imagination, si vous le pouvez, toute cette masse énorme de péchés présents ou passés, connus ou inconnus, d'actions, de paroles ou de pensées , fléchissez comme David sous ce fardeau terrible , et criez avec lui : « Mes iniquités m'ont atteint et je ne les ai pu voir , elles surpassent en nombre les cheveux de ma tête, et ma force m'a abandonné! » Oh! si nous pouvions connaître et sentir véritablement nos péchés! Si nous pouvions, nous qui sommes si prompts à nous émouvoir dans les épreuves temporelles, nous qui sentons si vivement et la douleur physique et les souffrances du cœur, connaître enfin la souffrance de l'âme et l'angoisse du péché! Si nous pouvions dans un jour comme celui-ci, au moment de nous approcher de la table du Seigneur, laisser de côté toutes les autres préoccupations, oublier toutes les autres inquiétudes, toutes les autres souffrances, et ne gémir que de nos péchés, et crier avec David dans l'excès de notre angoisse morale; « Eterternel ! je t'invoque du fond d'un abîme ! si tu prends garde aux iniquités, Seigneur, qui est-ce qui subsis-

teral » Je le reconnais, ô mon Dieu! je n'ai rien mérité devant toi , sinon ta condamnation et ta colère; et si lu me traitais selon mes mérites je ne pourrais pas subsister un seul jour, pas un seul moment devant ta justice éternelle. J'ai péché depuis l'heure où j'ai su discerner le bien du mal; j'ai péché en actions, en paroles et en pensées; j'ai péché tous les jours de ma vie et contre tous tes commandements ; mes péchés ont ouvert l'enfer sous mes pas, il n'y a en moi-même nulle puissance pour y échapper ; et je le sens plus que jamais au moment d'approcher de la table sainte, je ne suis devant toi qu'un pécheur!

Cette conviction du péché et de la condamnation qu'il entraîne est le premier pas qui conduit au salut. Il faut connaître la perdition pour sentir le besoin de la délivrance; et plus le sentiment de la perdition aura été profond et amer , plus la délivrance aura de prix à nos yeux. Jamais nous n'apprécierons le salut ce qu il vaut , jamais nous n'en comprendrons la douceur , l'excellence et la beauté , si nous n'avons pas commencé par descendre avec David au fond de l'abîme de nos péchés. Heureux qui peut sentir ses péchés comme David , et comme lui les pleurer 1

Mais le prophète repentant ne s'en tient pas à ce sentiment amer du péché qui, s'il ne nous conduisait

pas plus loin, De pourrait que nous livrer au désespoir. Après qu'il a contemplé ses iniquités , après qu'il s est senti accablé et comme écrasé sous leur poids, quand il a reconnu qu'il est plongé dans un abîme d où uulle puissance humaine ne pourrait le délivrer, il se tourne vers le Seigneur, il tend vers lui non-seulement ses mains suppliantes, mais son âme tout entière, il crie à lui pour obtenir celte délivrance dont il éprouve un si ardent besoin : « Seigneur! écoute ma voix : que les oreilles soient atlentives à la voix de mes supplications! mon âme attend le Seigneur plus que les sentinelles le matin , plus que les sentinelles le matin! » Quelle admirable beauté n'y a-t-il pas dans cette image, et dans la répétition qui en double l'énergie! Imaginez, si vous le pouvez, des expressions plus vives, plus saisissantes, qui pénètrent davantage au fond de lame, pour peindre l'ardeur du désir et l'angoisse de l'attente! Ce qu'éprouve un homme condamné à une longue faction dans une nuit d'hiver , exposé durant de longues heures à la neige ou au vent glacé , en attendant le moment bienheureux où le premier rayon de l'aurore , signal de son remplacement , viendra le relever de sa fatigue et de sa souffrance : voilà ce qu'éprouvait David en attendant la délivrance de son âme; ou plutôt ce n'est là qu'une faible image de ce qu'éprouvait David : son désir, son attente, son anxiété l'emportaient sur celles de l'homme auquel il se compare, autant que

l'esprit remporte sur la matière, l'âme sur le corps, les choses éternelles sur celles qui passent Quand on songe que ce désir si profond et si ardent avait pour objet un bien purement moral , une délivrance toute spirituelle, on reste confondu d'admiration devant un degré si avancé de spiritualité chez un tel homme et à une telle époque; chez ce roi guerrier sorti d'une nation éminemment grossière et charnelle, ce Juif qui vivait onze siècles avant la venue du sauveur. Qui d'entre nous ne se sent humilié en se comparant sous ce rapport à David? qui d'entre nous n'est obligé de reconnaître que cet homme dont les lumières étaient si inférieures aux nôtres , nous dépasse infiniment en spiritualité? que cet Israélite, qui vécut onze siècles avant la promulgation de l'évangile, avait plus que uous le sens des choses spirituelles, le sens évangélique, j allais dire le sens chrétien? Mais aussi qui ne voudra , dans un jour comme celui-ci , marcher du moins de loin sur les traces de David 1 qui ne voudra éprouver à son tour quelque chose de cet ardent désir , de ce besoin immense qui le poussait vers le Seigneur! qui ne voudra s'approcher de la cène en soupirant comme David après la délivrance du péché , en ayant faim et soif de la présence et de la grâce de son Dieu; et qui ne lui dira du fond du cœur, au moment de recevoir le pain et le vin sacrés : u Comme le cerf altéré brame après des eaux courantes, ainsi mon âme soupire ardemment après

66 UN VfcMMfe ÉVAftGÊLIQUE.

toi > ô Dieu 1 , mon âme attend le Seigneur plus que les sentinelles le matin, plus que les sentinelles le matin ! » je le sens , ô mon Dieu ! en m 'approchant de la table sainte, « une seule chose est nécessaire; » C'est cette seule chose que je demande, c'est celte bonne part qu'avec Marie je veux choisira toujours! je renonce à tout le reste, s'il le faut, pourvu que j'obtienne ta grâce; je consens à vivre pauvre, obscur, humilié, souffrant, pourvu que ta voix, ô père céleste! Tasse entendre dans mon cœur à la table sainte ces douces paroles : « mon fils, ma fille, va en paix; tes péchés te sont pardonnes ! »

Tes péchés te sont pardonnes! Telle est, mes frères, l'infaillible résultat de ce désir, de cette attente du Seigneur que David exprime d'une manière si vive et si saisissante. Le Seigneur ne manque jamais de se faire entendre au cœur qui l'appelle, et trouver au fcœur qui le cherche. Son serviteur ne reste pas longtemps sous le poids de cette angoisse morale produite par le sentiment de son péché ; bientôt il sent une paix divine se répandre dans son âme; après avoir passé de l'angoisse à la prière il passe de la prière à l'action de grâces , et il s'écrie : « Mais il y a pardon auprès de toi! Israël, attends-toi à l'Eternel; car l'Eternel est miséricordieux , et il y a rédemption en abondance auprès de lui ! » Il y a pardon auprès de toi! Que de choses dans ces simples mots! quelle

UN PSAUME ÉVÀNGÉWQUE. 67

profondeur de consolation et de paix pour l'âme angoissée sous le fardeau de ses péchés ! Il y a pardon auprès du Seigneur, pardon sans réserve, sans limite , sans condition , pardon pour tous les péchés et pour tous les pécheurs. 41 y a pardon pour un David homicide et adultère; pardon pour une pauvre Madeleine méprisée même d'un monde pécheur à cause des désordres de sa vie; pardon pour un brigand sur la croix qui a vécu dans l'endurcissement et dans le crime jusqu'à ce moment suprême où il se tourne vers le Seigneur; il y aurait eu pardon pour un Judas lui-même s'il avait cherché , s'il n'avait pas rejeté volontairement 'le pardon. Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais dans »le monde un seul pécheur, si coupable soit-il , à qui 'le Seigneur ne puisse , à qui le Seigneur ne veuille pardonner. Courage donc, mes bien-aimés frères: quels que puissent être les péchés, secrets ou connus , que votre conscience vous reproche et sous le poids desquels vous gémissez tout bas , il y a pardon auprès du Seigneur , pardon pour vos propres péchés. Peut-être — et jûime à le croire — y at-il dans cette assemblée quelques Ames humbles et craintives qui sentent réellement et profondément leurs péchés, qui les déplorent avec amertume , et qui à la pensée de leur indignité tremblent, hésitent , reculent au moment de s'approcher de la table du Seigneur — ah! s'il en est ainsi de vous, mon cher frère, ma chère sœur, prenez courage : c'est précisé-

68 UN PSAUME ÉVANGELIQUE.

ment parce que vous êtes pécheur que la table du Seigneur est faite pour vous; c'est vous-même, pécheur ou pécheresse digne de condamnation, que le sauveur appelle à son festin. Ce qu'elle proclame celte table du Seigneur, cest que l'Eternel est miséricordieux, et qu'il y a pardon auprès de lui. Venez, levez-vous humble mais confiant comme l'enfant prodigue, allez vers votre père et dites-lui : mon père! j'ai péché contre le ciel et contre loi , je ne suis plus digne d'être appelé ton enfant ! et vous verrez alors si ce père céleste ne vous accueille pas comme le père de la parabole accueillit l'enfant prodigue, s'il ne vous ouvre .pas ses bras paternels, s'il ne vous revêt pas de la robe de noce, s'il ne vous reçoit pas à sa table et dans sa maison , heureux , dans son cœur de père , de vous pardonner et de vous bénirl

Mais bous n'avons pas achevé de signaler tous les traits évangéliques de cet admirable psaume; car on y retrouve sans peine l'un après l'autre tous les caractères essentiels du salut chrétien, tel que l'évangile devait l'annoncer et le développer onze siècles plus tard. Ce pardon que David proclame n'est pas un pardon pur et simple, un pardon qui ne coule rien à celui qui l'accorde : c'est un' rachat, une rédemption ; et l'auteur de cette rédemption n'est autre que Dieu lui-même. Le prophète ne dit pas seulement : « l'Eternel est miséricordieux, » mais il ajoute, pour

montrer la nature et le caractère de cette miséricorde : « il y a rédemption en abondance auprès de lui; et lui-même rachètera Israël de toutes ses iniquités. » C'est bien là le pardon évangélique, le pardon que Jésus devait apporter au monde , le pardon du pécheur acheté par le châtiment du péché, le pardon duquel l'amour paie le prix à la justice, et ce prix quel est-il sinon le sang du fils de Dieu ? c'est luimême qui rachète son peuple, c'est lui-même qui expie leurs péchés. « Vous êtes établis, » disait saint Paul aux pasteurs d'Ephèse, « pour paître l'église de Dieu , qu'il a acquise par son propre sang. » Le voilà ce mystère de l'expiation, qui ne devait être pleinement révélé au monde que bien des siècles plus tard , le voilà déjà en germe et en prophétie dans ce cantique de David, qu'on pourrait appeler un résumé anticipé de l'évangile.

Celte rédemption , cette expiation que David nous prêche si longtemps d'avance, nous est prêchée aussi par la table sainte où nous sommes invités aujourd'hui. Otez de la cène l'expiation et la cène ne signifie plus rien , et la table de Christ n'est plus qu'une formalité puérile. Que signifie ce pain que nous rompons , sinon que le corps de Christ a été rompu sur la croix pour nos péchés? Que signifie ce vin que nous répandons dans la coupe, sinon que le sang de Christ a été répandu sur la croix pour nos péchés? En mangeant ce pain et en buvant ce vin que faisons-nous,

sinon de déclarer à la face de la terre et du ciel, et de sceller dans notre cœur par la foi, la bienheureuse assurance que nos péchés sont expiés à jamais par la morl de Jésus-Christ? Approchons-nous en effet dans de telles dispositions, mes bien-aimés frères, de la table du Seigneur; allons-y en ne voulant, comme saint Paul , « savoir qu'une seule chose, Christ et Christ crucifié , » puisque c'est la croix de Christ qui seule nous obtient le pardon de nos péchés et la vie éternelle. Et puissions-nous dans le moment solennel et doux où nous porterons à nos lèvres le pain et le vin de la cène, puissions-nous contempler à ce moment même par la foi Christ mourant sur la croix pour nos péchés , et par sa mort nous réconciliant avec Dieu ; tellement qu'il est aussi impossible de nous ravir désormais la faveur de Dieu, qu'il est impossible de faire que le sang de Christ n'ait pas coulé sur la croix !

Un dernier trait reste encore à signaler dans notre? psaume; un trait qui était nécessaire pour que rien ne manquât à cette merveilleuse esquisse, tracée onzesiècles à l'avance, du salut évangélique. Ce pardon, tout gratuit que Dieu, accorde aux pécheurs, ce salut, qu'un autre accomplit pour eux sans qu'ils aient rien fait pour le mériter, peut sembler à l'observateur su-, perficiel présenter un grave danger, celui de conduirai au relâchement. De tout temps cette objection a étét

UN PSAUME ÉVÀiNGJ&UQUE. 74

faite contre le salut par grâce ; saint Paul déjà l'ex^ prime eu ces termes pour la combattre dans sou épt-. tre aux Romains : a Quoi donc! pécherons-nous afin

que la grâce abonde? » Mais bien longtemps

avant saint Paul David avait répondu à cette difficulté en déclarant, dans le psaume que nous oiédiiopf aujourd'hui , quel est le but et le résultat infaillible d* pardon que Dieu accorde aux pécheurs. Kpajarquez en effet celte déclaration, véritablement incompréhensible pour qui n'a pas trouvé dans l'évangile le secret de l'apparente contradiction quelle renferme : « Il y a gardon auprès de toi afin que.... » qu attende vous? quel sera le complément de cet afin que? queJl but David va t il assigner au pardon de Dieu? Dûrar t-il que Dieu pardonne aflu qu'on l'aime? Cette pea? sée serait vraie sans doute, mais ce n'est pas celle dç David. Dira-l-il que Dieu pardonne afin que le pécheur gracié puisse se reposer en paix dans l'assurance qu'il n'y a plus pour lui de condamnation ? Cette pensée serait vraie sans doute, mais ce nest pas encore celle de David. Achevons la phrase dont nous n'avons lu que les premiers mots : a U y a pardon auprès de toi afin que tu sois craint ! » O parole véritablement étonnante! antithèse profonde et sublime, qui n'a pu se rencontrer que sous une plume dirigée par le Saint-Esprit! Le but et l'effet du pardon que Dieu accorde au pécheur, c'est de porter ta pécheur à cwÀadre Dieu. Ce n'est pas de l'endwnw

dans une sécurité indolente et relâchée : c'est au contraire de lui servir d avertissement à la vigilance, d'aiguillon vers la sainteté. Si étonnante, si contradictoire que semble au premier abord une telle assertion, elle n'a rien qui ne soit en parfait accord soit avec l'expérience des fidèles, soit avec les principes de la doctrine évangélique, soit avec les lois éternelles du cœur humain. Le pardon , tel que l'évangile le proclame, doit nécessairement porter le pécheur à craindre Dieu, dans quelque sens qu'on veuille entendre cette expression. La crainte de Dieu a deux sens dans l'Ecriture. Il y a une crainte du jugement, qui est fondée sur la justice de Dieu, et qui peut se trouver chez ses ennemis eux-mêmes; il y a aussi une crainte filiale, qui n'appartient qu'à ses enfants , qui n'est autre que la frayeur de l'offenser , et qui a pour principe l'assurance de son amour. Plus nous serons persuadés de la justice de Dieu , plus nous le craindrons dans le premier sens ; plus nous serons persuadés de son amour , plus nous éprouverons à son égard la crainte filiale. Sous ce double rapport, le pardon que Dieu accorde aux pécheurs dans l'évangile doit nécessairement produire la crainte de Dieu. 11 produit la crainte des jugements de Dieu ; car s'il y a quelque chose au monde qui soit fait pour mettre en lumière la haine de Dieu contre le péché et le châtiment que lui réserve sa justice , c'est assurément le pardon évangélique, ce pardon qu'il a fallu

acheter au prix du sang de la croix. S'il était possible que Dieu laissât le péché sans châtiment, comment expliquer les souffrances de Christ? comment admettre que Dieu, sans une nécessité absolue, eût livré son Gis bien-aimé aux humiliations d une vie mortelle, à l'agonie de Gethsémané et aux tortures de la croix? Les souffrances de Christ proclament au monde entier qu'il y a une malédiction contre le péché; et ce premier châtiment du péché, infligé dans la personne du rédempteur en faveur des pécheurs qui se repentent , nous fait pressentir ce que sera un jour son châtiment définitif dans la personne des pécheurs sans repentance. Ecoutez saint Paul : « Si quelqu'un avait méprisé la loi de Moïse, il mourait sans miséricorde sur la déposition de deux témoins: de combien plus grands tourments pensez-vous donc que sera jugé digne celui qui aura foulé aux pieds le fils de Dieu, qui aura tenu pour une chose profane le sang de l'alliance, et qui aura outragé l'esprit de grâce? car nous connaissons celui qui a dit : c'est à moi que la vengeance appartient; et je le rendrai, dit le Seigneur. C'est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant! » Oui , sll y a pardon auprès de Dieu , pardon dans le sang de Christ , c'est afin que Dieu soit craint; et le salut par grâce annonce pour les derniers jours un jugement terrible sur ceux qui rejettent cette grâce.

Mais le pardon que Dieu accorde aux pécheurs

doit surtout nous inspirer la crainte filiale, la crainte d'offenser un si teu4rç pèrç. Si la mort de Clnist nous prêche la justice' de Dieu, elle nous prêche bien plus fortement encore son, amour. (/amour domine la justice dans la scène de Golgotha ,. « la miséricorde s'élève par -dessus la condamnation.. » Je n'essaierai pas une fois de plus, mes frères, après lavoir essayé si souvent el toujours erç v vain, de vous donner une juste idée de cet amour que Dieu nous a témoigné en Jésus-Christ; je n'essaierai pas de mesurer ce qui est sans mesure, de sonder ce qui est insondable, d'enfermer l'infini dans des paroles humaines, d'exprimer ce qui surpasse non-seulement toute expression, mais toute connaissance. Christ est mort pour nous sur la croix ; le fils de Dieu , le saint el le juste a donné sa vie pour des pécheurs : c'est assez, ces seuls mots disent tout ; il n'en faut pas savoir davantage pour comprendre qu'un, tel sacrifice n'a pu être inspiré que par l'amour le plus profond, le plus pur , le plus tendre, le plus dévoué, le plus merveilleux qjuj fut jamais. Et nous pourrions, en présence d'un, pareil amour, ne pas aimer à notre tour celui qui noua % tant aimés! Nous pourrions, en présence. du sang de. Christ, vivre encore dans ces péchés qui Font fait verser! Nous pourrions, en persistant dans ces péchés r qulanl qu'il est en nous crucifier Jésus une seconde fois et l'exposer encore à l'ignominie! Nous ne haïrions, pas, nous ne craindrions pas plus que la mort et plus

UN PSAUME ÉVÀNGÉLIQUE. T5

que l'enfer ces péchés qui ont crucifié notre sauveur! Non, non, s'il y a pardon auprès de Dieu,

s'il y a pardon dans le sang de Christ , c'est afin que Dieu soit craint, c'est afin que nous redoutions plus que toute chose au monde de retomber encore dans le péché. Nous connaissons bien des sujets de crainte : mais il est une crainte qui domine toutes les autres dans le cœur des rachetés de Christ, c'est celle d offenser Dieu par leurs péchés. Nous craignons les épreuves temporelles, la douleur physique, les déchirements de cœur causés par la perte des objets de nos affections : mais nous craignons plus encore le péché. Nous craignons la mort, et nous ne pouvons envisager sans frémir ce dernier combat, qui doit arracher violemment notre âme à son enveloppe d'argile : mais nous craignons plus encore le péché. Nous craignons l'enfer, les peines éternelles, et ces régions de ténèbres qui sont la prison de Satan et de ses anges : mais nous craignons plus encore le péché!

Tel est, mes bien -ai mes frères , le langage sincère de tout racheté de Christ, de tout homme qui croit au fond de son cœur que ses péchés lui sont pardonnes par le sang de la croix. Tel est le langage, tels sont les sentiments que doit nous inspirer cette table sainte qui nous rappelle dune manière si émouvante, qui nous proclame tout de nouveau de la part du Seigneur notre pardon. Puissions-nous en effet dans de telles dispositions nous approcher aujourd'hui de la table

du Seigneur!) Puissions-nous y sentir nos cœurs tremblants d'amour pour celui qui nous a tant aimés! Puissions-nous y sceller sans retour, entre les mains de notre sauveur , la résolution inébranlable de ne plus pécher — pourquoi? Parce qu'il n'y a plus de condamnation pour nos péchés! Amen.

Septembre 4854.

Dieu ! ta es mon Dieu fort ; je te cherche au point du jour ! mon âme a soif de toi ; ma chair te souhaite comme une terre déserte, altérée et sans eau , pour voir ta force et ta gloire , ainsi que je t'ai contemplé dans ton sanctuaire !

Car ta gratuité est meilleure que la vie; mes lèvres le loueront; et ainsi je te bénirai durant ma vie , et j'élèverai mes mains en invoquant ton nom !

Mon âme est rassasiée comme de moelle et de graisse , et ma bouche te loue avec un chant de réjouissance , quand je me souviens de toi dans mon lit , et que je médite de toi durant les veilles de la nuit!

Parce que tu m'as été en secours, à cause de cela je me réjouirai à l'ombre de tes ailes ; mon âme s'est attachée à toi pour te suivre, et ta droite me soutient !

Mais ceux qui demandent que mon âme tombe en ruine , entreront au plus bas de la terre ; on les détruira â coups d'épée , ils seront la portion des renards.

Mais le roi se réjouira en Dieu ; et quiconque jure par lui s'en glorifiera ; car la bouche de ceux qui mentent sera fermée.

(Psaume LXI1I.) '

1 Voir la noie en tète du discours précédent.

Dans un précédent exercice, nous avons rapproché le psaume que nous venons de lire du cent trentième; nous avons fait remarquer que ce dernier psaume, qui exprime la détresse el l'angoisse , paraît avoir été composé par David à une époque de prospérité temporelle; tandis que le soixante-troisième, qui exprime la joie la plus profonde, se rapporte évidemment à un temps d'épreuve. Nous avons tiré de ce rapprochement cette conséquence , qu'il y a pour l'enfant de Dieu des douleurs indépendantes des circonstances extérieures, et qu'il y a aussi pour lui des joies indépendantes de ces mêmes circonstances. Dans une première méditation , qui avait pour sujet le psaume cent trentième, nous avons cherché ce que sont les douleurs spirituelles des enfants de Dieu , et nous avons constaté qu'elles ont pour principe le péché; nous avons reconnu que David était en état de chute alors qu'il poussait vers le Seigneur ce cri d'angoisse, et que l'abîme au fond duquel il gémit, c'est le sentiment accablant de son péché. Il nous reste à rechercher, en méditant le psaume soixante-troisième, quelle est la source des joies spirituelles des enfants de Dieu. Ces deux cantiques si différents d'ailleurs, si opposés même à certains égards, ont un trait qui leur est commun : c'est qu'on voit dans l'un et dans l'autre prédominer chez David les intérêts spirituels sur les intérêts temporels, et les besoins de l'âme absorber enjjuelque sorte ceux du corps. Nous l'avons

L'ÂSfOUR DE WfÉÙ. 79

vo victorieux de tous ses ennemis, assis paisiblement sur le trône dîsraël , devenir insensible à Imite cette gloire, à toute celle prospérité matérielle, et gémir accablé sons le fardeau de ses péchés ; et nous allons le voir aujourd'hui poursuivi par ses ennemis, réduit à fuir dans un désert, privé de toutes les douceurs et même des nécessités de la vie, éclater en chants de joie et d'actions de grâces dans le sentiment de la faveur de son Dieu.

Quelques interprètes placent la composition de ce psaume à l'époque où David fuyait devant Absalon; la plupart pensent qu'il faut le rapporter aux perse* cutions de Sattl. Quelque opinion qu on adopte à cet égard, toujours est-il que David se trouvait alors dans un moment d'épreuve et d'angoisse temporelle; les premiers versets , où il parle de ses souffrances dans le désert, ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Mais il possède un bonheur intérieur qu'il porte partout avec lui, et qui jusque dans la solitude et les privations du désert , fait éclore sur ses lèvres un chant de joie. Quel est donc le principe de ce bonheur qui résiste à tontes les épreuves temporelles, et que l'épreuve mêttae "semble rendre plus complet encore et plus profond ? Le sentiment qui domine dans cet admirable psaume, Qui le pénètre du commencement à la fin, qui le résume tout entief, et (fui va nous servir de fil directeur dans notre étude, c'est l'amour

de Dieu. C'est l'amour de Dieu qui porte le prophète à le chercher avec tant d'ardeur; c'est l'amour de Dieu qui lui fait oublier toutes ses souffrances, qui remplit son cœur d'une joie ineffable, et qui lui donne la bienheureuse assurance qu'il triomphera de ses ennemis. Dans celte contrée aride où la détresse la plus pressante l'environne de toutes parts, c'est vers Dieu que se porte sa première pensée , c'est Dieu qu'il cherche avant toute chose. « Eternel! je te cherche au point du jour! mon âme a soif de toi, ma chair le souhaite comme une terre déserte, altérée et sans eau, pour voir ta force et la gloire, ainsi que je l'ai contemplé dans ton sanctuaire! » Nous pouvons juger par ces paroles de ce qu'est le véritable amour de Dieu. On se fait habituellement des idées bien fausses à cet égard. Pour la plupart des hommes — ■ je parle de ceux qui font profession de piété , car pour les mondains déclarés il ne peut être question d'amour de Dieu — pour la plupart des hommes qui s'appellent chrétiens l'amour de Dieu n'a rien de commun avec les affections du cœur; c'est un sentiment lout négatif, ce n'est pas même un seutiment; c'est uniquement une direction de la vie, ou une opération de l'esprit. Pour les uns, aimer Dieu consiste simplement à respecter la loi morale et à mener une vie régulière; pour d'autres, aimer Dieu consiste à honorer son caractère, à se faire des idées plus ou moins relevées de ses perfections; en un mot à lui accorder ce

L'AMOUR DE DIEU. *i

que dans nos relations avec les hommes on appellerait tout au plus une froide estime. Quant à l'amour proprement dit, quant à cette affection du cœur ou plutôt cette passion profonde, exclusive, ardente, irrésistible, qui nous porte vers l'objet que nous aimons comme vers notre souverain bien , qui nous remplit constamment de sa pensée, qui nous fait oublier tout le reste dans le bonheur de le contempler, qui fait qu'il suffit d'un regard, d'une parole, d'un témoignage d'amour pour nous combler de joie, — on n'admet pas qu'une telle disposition de là nie puisse avoir pour objet un être tel que Dieu; et lorsqu'on rencontre par hasard quelqu'un qui fait profession d'aimer Dieu de cette manière-là, on a bientôt prononcé les mois d enthousiasme, d exaltation, que sais» je? peut-être de folie. Les expressions de David , nonseulement dans le psaume qui nous occupe, mais dans une foule d autres que je pourrais citer, nous montrent ce qu'il en faut penser. Est-ce une froide estime, ou est-ce une affection profonde et ardente qui a dicté ces paroles : « O Eternel! je te cherche au point du jour! mon âme a soif de toi, ma chair te souhaite comme une terre déserte, altérée et sans eau ! Comme un cerf altéré brame après des eaux courantes, ainsi crie mon âme après toi, ô Dieu! mon âme a soif de Dieu, du Dieu fort et vivant : oh! quand entrerai-je, et me présenterai-je devant la face de Dieu ! Eternel des armées, que tes tabernacles sont aimables! mon âme

désire ardemment, elle soupire après les parvis de l'Eternel ; mon cœur et ma chair tressaillent de joie après le Dieu fort et vivant! Mon âme est tout embrasée de l'affection qu'elle a de tout temps pour tes ordonnances! Quel autre ai-je au ciel que tôt? Sur la terre je ne prends plaisir en rien qu'en toi seul! Ma chair et mon cœur étaient défaillis; mais Dieu est le rocher de mon cœur, et mon partagea toujours! »

N'est-il pas évident que l'amour de Dieu était chez David une véritable affection du cœur, une passion profonde qui lui faisait éprouver un ardent besoin de sa présence et de sa communion , une affection qui dominait toutes les autres, qui tenait la première place dans son cœur, et devant laquelle s'effaçaient en quelque sorte toutes les joies de la terre et toutes les épreuves temporelles? Voilà ce que Dieu demande, et voilà ce qui s'appelle l'aimer. Ce qu'on entend généralement par amour de Dieu ne vous contenterait pas vous-mêmes , de la part d'un seul des êtres que vous aimez sur la terre. Si votre femme ou votre enfant répondait à votre tendre affection en se tenant dans les limites d'une réserve respectueuse et froide, en professant la plus haute estime pour votre caractère, en déférant même à vos avis ou à vos ordres, sans que jamais vous sentissiez battre d'amour ce cœur que vous aimez, seriez-vous satisfait? Non , non : estime, respect, égards, obéissance même, tout cela ne vaut pas à vos yeux un élan d'amour. Eh bien ! le

Seigneur ne se contente pas à meilleur marché que vous-mêmes en fait d'amour, et c'est le cœur qu'il veut avoir. On demande quels sont les caractères auxquels nous pouvons reconnaître en nous l'amour de Dieu; on donne de ces caractères une longue et minutieuse énumération ; on nous dit que celui qui aime Dieu doit aimer tout ce qui rapproche de Dieu ; qu'il aimera la prière, la lecture de la parole sainte, les assemblées du culte; qu'il aimera les hommes, (fui sont comme lui les enfants de Dieu ; qu'il aimera les commandements de Dieu, et sera heureux d'obéir à sa loi; et autres choses semblables auxquelles se reconnaît, nous dit-on, l'amour de Dieu. Tout cela est vrai , qui pourrait en douter? et nous ne nions pas que l'examen approfondi de ces divers caractères de l'amour divin ne puisse avoir son utilité. Mais gardons-nous de croire que tout ce travail d'analyse soit nécessaire pour savoir si nous avons ou non dans notre cœur l'amour de Dieu. C'est déjà un mauvais signe que nous en soyons à nous demander si nous aimons Dieu ; dès que nous sommes réduits à poser la question, il y a tout lieu de croire que nous ne l'aimons pas. L'amour se connaît et se sent assez par lui-même. Avez vous jamais eu l'idée de vous demander si vous aimez votre mère ou votre enfant, votre femme ou votre mari? avez-vous besoin de vous examiner, de vous étudier vous-mêmes pour résoudre cette question ? Vous représentez-vous David ou saint Jean recherchant curieuse-

ment s'il y a chez lui tel ou tel caractère de l'amour de Dieu? Tandis que vous en êtes réduits à étudier votre cœur et votre vie pour savoir si vous aimez Dieu, celui qui l'aime en effet ne songe pas même à se le demander : toutes les affections de son cœur , toutes les tendances de son âme et de sa vie le portent vers Dieu ; enlevé par l'amour de Dieu comme sur des ailes, il plane au-dessus de toutes les préoccupations terrestres , il dbmine toutes les joies comme toutes les épreuves temporelles; il s'écrie avec David : « ra'approcher de Dieu, c'est mon bien! lève sur moi la clarté de ta face, ô Eternel! tu as mis plus de joie dans mon cœur qu'ils n'en ont au temps que leur froment et leur meilleur vin ont été abondants! » il s'approche en effet de ce Dieu qu il aime, il jouit de sa présence et de sa communion , il mêle à toutes choses la pensée de Dieu; et tout naturellement, sans y penser, il aime la prière, la parole de Dieu, les enfants de Dieu et les commandements de Dieu. Si vous aimiez Dieu, mes frères, vous n'auriez pas besoin de vous le demander, vous jouiriez sans y songer du trésor de son amour. Si vous aimiez Dieu, vous le chercheriez comme David au point du jour, et votre première pensée, en rouvrant chaque matin vos yeux à la lumière, vous porterait vers votre céleste ami. Si vous aimiez Dieu , comme David vous penseriez à lui (( dans votre lit, » vous « méditeriez de lui durant les veilles de la nuit; » sa pensée vous serait si natu-

relie et si douce qu'elle chasserait quelquefois le sommeil loin de vos yeux, et qu'elle se retrouverait jusque dans vos songes. Si vous aimiez Dieu, votre âme, comme celle de David, aurait soif de lui; vous auriez autant besoin de le posséder que vous avez besoin de manger quand vous avez faim et de boire quand vous avez soif; la perle du sentiment de sa présence et de sa faveur serait pour vous un malheur et une souffrance. Si vous aimiez Dieu, vous viendriez dans sa maison non plus par habitude, ou par curiosité, ou par devoir, mais par besoin; vous soupireriez comme David après les parvis de l'Eternel , vous appelleriez son sabbat « vos délices, » vous vous nourririez avidement de sa parole; la partie essentielle du culte ne serait point pour vous la prédication mais l'adoration; la prière ravirait votre cœur de la terreau ciel, et votre âme tout entière volerait vers le Seigneur sur les ailes de vos cantiques. Si vous aimiez Dieu, le bonheur de cet amour suffirait chez vous comme chez David pour balancer toutes les épreuves, toutes les souffrances temporelles, et pour vous faire éclater en chants de joie et d'actions de grâces dans le désert de la vie. Si vous aimiez Dieu , cet amour dominerait et absorberait tous les autres; vous n'aimeriez rien qu'après Dieu et qu'en Dieu ; et comme David vous penseriez à Dieu avant de penser à vos amis les plus chers , aux êtres qui vous sont unis par les liens les plus étroits du sang ou des affections terrestres. Ne

nous parlez pas d'exaltation ni d'exagération quand il s'agit de l'amour de Dieu. Jamais vous ne pourrez trop aimer Dieu, jamais vous ne pourrez assez l'aimer. À la vérité l'amour de Dieu peut avoir , non pas son excès mais ses écarts, ses aberrations, ses illusions, et nous en dirons un mot dans le cours de cette étude; mais, croyez-moi, vous avez encore bien du chemin à faire avant de courir le moindre danger de tomber dans les écarts de l'amour de Dieu. Nous n'en sommes plus au temps des sainte Thérèse ni des Fénelon. Quand j'entends les chrétiens de nos jours parler du danger des exagérations de l'amour de Dieu, je crois entendre un homme exprimer la crainte de brûler sa maison , quand il n'a pas même un peu de feu dans son foyer mort pour réchauffer ses membres glacés. Ah! ce n'est pas contre les excès de l'amour de Dieu qu'il est nécessaire de nous mettre en garde aujourd'hui. Où sont-ils aujourd'hui ceux qui savent aimer Dieu? Aimer Dieu! ces deux mots rapprochés l'un de l'autre ne sonnent-ils pas en désaccord avec le ton général de notre époque? hélas! on aime tout aujourd'hui excepté Dieu. Nous avons fait des progrès admirables dans toutes les branches de l'activité humaine : mais je ne vois pas que l'amour de Dieu ait fait des progrès. Les hommes se jettent avec une ardeur in6nie dans 1 activité extérieure; le commerce et l'industrie rapprochent de plus en plus les peuples; les nations se donnent rendez-vous à des

congrès solennels et magnifiques, où elles échangent les produits de l'industrie et des arts du monde entier ; les distances qui les séparent s'abrègent indéfiniment et semblent devoir s'anéantir ; un nouveau moyen de communication , rapide comme la pensée, franchit les vallées, perce les montagnes , serpente au fond des mers et fera bientôt le tour du globe; de hardis explorateurs poursuivent avec une persévérance infatigable et peut-être finiront par trouver le secret de se diriger dans les airs : déjà souverain de la terre et de la mer, l'homme semble vouloir soumettre le ciel même à son empire; — mais tous ces progrès, toute cette activité, toutes ces merveilleuses créations de l'intelligence, tous ces rapprochements entre les peuples n'ont pas rapproché les hommes de Dieu; en s'éleva ni de degré en degré sur l'échelle sans limite de la- civilisation, 1 homme n'élève pas son cœur vers le Dieu du ciel; et les chrétiens eux-mêmes, entraînés par ce mouvement qui porte notre siècle vers l'activité extérieure, ne savent plus rechercher silencieusement et ardemment la communion du Seigneur; ils ne comprennent plus ces élans de l'âme vers le ciel qui transportaient David, et après lui les fidèles de tous les temps. Les expressions qui peignent l'amour pour Dieu ont aujourd hui je ne sais quoi d'étrange , de vieilli , et notre siècle ne les comprend plus. C'est une raison de plus pour les rappeler. Nous avons d'autant plus besoin qu'on nous parle de ces choses,

qu'on nous mette devant les yeux et sur la conscience ce devoir aujourd'hui si oublié, qu'on nous retrace la vie des fidèles qui ont aimé Dieu , qu'on nous redise leurs paroles , qu'on nous montre par leur exemple que nous pouvons l'aimer à notre tour. Gardonsnous de penser que Dieu, étant un être immatériel et invisible, ne peut pas être aimé dans le sens propre de ce mot. Comment nous serait-il impossible d aimer celui qui possède au suprême degré toutes les qualités morales qui rendent un être aimable? Comment nous serait-il impossible d'aimer celui qui nous a aimés le premier, qui nous a comblés et qui nous comble encore incessamment des témoignages de son amour? D'ailleurs, à ceux qui nieraient la possibilité d'aimer Dieu, nous pouvons répondre comme on répondit autrefois à ce philosophe qui niait le mouvement : on se contenta de marcher devant lui. De même nous pouvons , sinon, hélas! montrer chez nous-mêmes ce qu'est l'amour de Dieu , du moins le montrer chez d'autres fidèles. Qui pourrait nier que David aimât Dieu? quel amour que celui qui a dicté le psaume que nous étudions aujourd'hui, et tant d'autres cantiques tout brûlants de l'affection la plus tendre et la plus profonde! Qui pourrait nier que saint Jean aimât Dieu? quel amour que celui qui éclate partout dans ses écrits, et surtout dans cette épître qui ne fait que répéter sous toutes les formes cette déclaration : « Dieu est amour , et celui qui demeure

dans l'amour demeure en Dieu , et Dieu demeure en lui ! » Et s'il vous faut des exemples plus rapprochés , et en quelque sorte plus à votre portée, qui pourrait douter que Pascal ait aimé Dieu? tout ce que son âme austère retranche à l'amour des choses visibles , il le reporte sur l'amour du créateur; et s'il veut que nous nous haïssions nous-mêmes, c'est pour nous donner à Dieu tout entiers f . Qui pourrait douter que l'auteur de l'Imitation ait aimé Dieu! comme on sent en lisant ce livre, auquel rien ne ressemble entre les livres d'homme, — bien qu'il ait ses imperfections comme tout ce qui est humain — que celui qui l'a écrit trouvait en Dieu son souverain bien, et que tout le reste n'était rien pour lui auprès de la

1 O mon Dieu ! qu'un cœur est heureux qui peut aimer un objet si charmant, qui ne le déshonore point, et dont rattachement lui est si salutaire 1 Qu'une âme est heureuse dont vous êtes les délices, puisqu'elle peut s'abandonner à vous aimer, non-seulement sans scrupule, mais encore avec mérite ! Que son bonheur est ferme et durable , puisque son attente no sera point frustrée , parce que vous ne serez jamais détruit, et que ni la vie ni la mort ne la sépareront jamais de l'objet de ses désirs ; et que le même moment, qui entraînera les méchants avec leurs idoles dans une ruine commune, unira les justes avec vous dans une gloire commune ; et que comme les uns périront avec les objets périssables auxquels ils se sont attachés, les autres subsisteront éternellement dans l'objet éternel et subsistant par soi-même, auquel ils se sont étroitement unis 1 Oh 1 qu'heureux sont ceux qui, avec une liberté entière et une pente invincible de leur volonté , aiment parfaitement et librement ce qu'ils sont obligés d'aimer nécessairement ! ( Pensées de Pascal , %• partie, XIX, 5. ) .

présence, et de la communion , et de l'amour de son Dieu '! Qui pourrait douter que saint Augustin ait

1 Seigneur mon Dieu , bon au-dessus de toutes choses , vous êtes le seul très-haut.

Vous êtes le seul tout- puissant ; vous êtes seul capable de nous satisfaire et de nous remplir.

Vous êtes seul la source des plus grandes douceurs et des plus aboudanles consolations.

Vous êtes le seul souverainement beau et souverainement aimable.

Vous êtes le seul souverainement noble et souverainement glorieux, en qui tous les biens ont toujours été, sont et seront éternellement réunis dans toute leur perfection.

C'est pourquoi tout ce que vous me donnez hors vous , tout ce que vous me découvrez de vous ou me promettez , est trop peu et ne suffit point, tant que je ne vous verrai pas et que je ne vous posséderai pas pleinement.

Car, en vérité, mon cœur ne saurait goûter un vrai repos, ni être parfaitement content , s'il ne se repose en vous , et ne s'élève au-dessus de tous vos dons et au-dessus de toute créature.

Oh t Jésus-Christ, mon époux bien-aimé, dont l'amour est infiniment pur, souverain Seigneur de toutes les créatures, qui me donnera les ailes d'une vraie liberté pour voler jusqu'à vous , et me reposer en vous ?

Oh ! quand me sera-t-il donné de m 'occuper pleinement de vous, et de goûter combien vous êtes doux , mon Seigneur et mon Dieut

Quand pourrai-je me recueillir si parfaitement en vous, qu'embrasé de votre amour, je n'aie plus aucun senti ment de moi-même ; mais que je ne sente que vous d'une manière élevée au-dessus de tous les sens, et qui n'est pas connue de tous 1 (Imitation de Jésus- Christ, liv. III, chap. XXI, t et 3. )

aimé Dieu! comme on respire partout l'amour de Dieu dans ce livre à la fois naïf et sublime des Confessions, où il se peint lui-même amené graduellement de l'amour des créatures à celui du créateur! « Que j'ai » commencé tard à l aimer! » s'écrie-t-il, « ô beauté » si ancienne et toujours nouvelle ! que j'ai commencé » tard à t aimer! Cependant tu étais au -dedans de » moi; mais fêtais tout entier au-dehors, et celait là » que je le cherchais. Je courais avec ardeur après » ces beautés périssables qui ne sont que les ouvra- » ges et les ombres de la tienne, et par là je défi- » gurais tout ce que mon âme pouvait avoir de » beauté. Tu étais avec moi, mais je n'étais pas avec » toi. Tu m'as appelé, tu as crié , tu as ouvert les » oreilles de mon cœur en brisant tout ce qui me » rendait sourd à ta voix. Tu as frappé mon âme de » tes éclairs , tu as lancé tes rayons sur elle , et tu as » chassé toutes les ténèbres qui la rendaient aveugle » au milieu de ta lumière même. Tu m'as fait sentir » l'attrait incomparable de tes parfums, et du nio- » ment que je lésai respires, je n'ai plus soupiré » qu'après toi. Tu m'as fait goûter ton ineffable dou- » ceur, et j ai éprouvé la faim et la soif de ces délices » célestes. Tu m'as touché, et je suis devenu tout » brûlant d'ardeur pour la jouissance de ton éler- » nelle félicité. O amour qui brûles toujours et qui » ne t'éteins jamais! amour qui es mon Dieu , era- » brase-moi de tes flammes ! donne-moi d'accomplir

)) ce que tu commandes, et commande-moi ce que tu » veux â ! »

Vous le voyez , mes frères , c'est une réalité que l'amour de Dieu, et il y a eu dans tous les temps des âmes qui l'ont aimé en effet. Ah ! qu'il devienne pour nous aussi une réalité! Ne voulez-vous pas marcher sur la trace des Augustin et des David , et connaître par votre propre expérience ce que c'est que d'aimer Dieu! Que nous sert de sentir l'obligation où nous sommes de l'aimer, de désirer l'aimer, de chanter à satiété dans nos assemblées : « je veux t'aimer ! » — que nous sert tout cela si nous n'allons pas plus loin , si nous en restons éternellement au regret, au désir de l'amour? Il faut aimer en effet, il faut sentir notre cœur brûler des flammes de l'amour divin, il faut nous élever sur les ailes de cet amour au-dessus de tontes les choses visibles, et entrer en possession de cette beauté invisible qui ravissait le cœur de saint Augustin !

Après avoir vu dans l'exemple de David ce qu'est l'amour de Dieu, il nous reste à demander à cet exemple quels sont les effets de cet amour chez les fidèles.

La première chose qui nous frappe à cet égard dans le psaume que nous étudions , c'est la joie qui remplissait le cœur de David. Dans celte contrée aride où

1 Augustin, Confessions, liv. X, chap. Î7 et 29.

il est poursuivi par des ennemis implacables , assisté seulement d'un petit nombre de partisans, transporté subitement des richesses du palais de Saùl dans les privations du désert de Juda, son cœur déborde d'une joie ineffable; l'amour de Dieu lui tient lieu de tout le reste, lui fait oublier toutes ses épreuves, et c'est dans celte position désespérée selon les hommes qu'il écrit des paroles comme celles-ci : « Ta gratuité est meilleure que la vie, mes lèvres te loueront; et ainsi je te bénirai durant ma vie, et j'élèverai mes mains en invoquant ton nom! Tu es mon secours, je me réjouirai à l'ombre de tes ailes ! Mon âme est rassasiée comme de moelle et de graisse, et ma bouche te loue avec un chant de réjouissance! »

Cette joie qui remplissait le cœur de David , et que l'adversité semble rendre plus profonde encore, est le partage de tous ceux qui aiment Dieu. Toutes les fois qu'une affection puissante s'empare de notre cœur, elle est accompagnée d'une jouissance intime, absolument indépendante des circonstances extérieures. L'amour, quel que soit son objet, apporte toujours avec lui une sorte de bonheur désintéressé, qui n'a rien de commun avec la prospérité temporelle, et qui ne peut être atteint par les épreuves de la vie : car pour nous l'ôter il faudrait nous arracher notre cœur. Mais ce bonheur, qui est attaché à l'amour, n est vraiment complet et solide que lorsque rameur a Dieu pour objet.

Le bonheur attaché à l'amour des créatures n'est jamais complet, parce qu'une créature, si excellente, si aimable soit elle, ne peut jamais remplir toute la capacité de notre cœur, ni répondre à tous les besoins de notre âme. Notre âme est faite pour posséder Dieu, elle aspire à l'être parfait, à l'être infini, et lui seul peut la satisfaire. Lorsque nous aimons Dieu , lorsque nous nous donnons à lui sans réserve et sans partage, lorsque la beauté céleste et invisible de la perfection s'empare de toutes les puissances de notre âme, alors véritablement -nous sommes heureux: heureux nonseulement parce que nous aimons, mais parce qu'en aimant nous sommes dans Tordre, que nous accomplissons notre destination , et parce que notre conscience est satisfaite en même temps que notre cœur.

D'un autre côté, le bonheur attaché à l'amour des créatures n'est pas solide , parce que la créature qui en est l'objet peut nous manquer et nous manque en effet bien souvent; parce que nous pouvons nous trouver séparés d'elle au moment où nous aurions le plus besoin de sa présence ; parce qu'enfin nous avons sans cesse en perspective ce terme fatal et inévitable qui doit nous arracher violemment l'objet de notre amour. Mais celui qui a placé son amour en Dieu n'a rien à craindre de semblable : l'être qu'il aime est toujours présent ; à toute heure , en tout lien il peut s'approcher de lui , se rassasier de son amour, ouvrir son cœur en sa présence, répandre devant lui

ses plus secrètes pensées; et cet ami-là est un ami éternel : la mort elle-même, qui brise toutes les affections sur la terre, ne fait que Punir plus étroitement à celui qu'il aime, en déchirant le voile qui l'en séparait.

Enfin le bonheur attaché à l'amour des créatures n'est point parfait, parce que la créature ne répond pas toujours complètement à notre affection; et parce que , y répondît-elle complètement , elle n'a pas la puissance de nous faire tout le bien qu'elle voudrait; il ne dépend pas d'elle de réaliser le bonheur qu elle nous désire, et bien souvent elle doit se borner à des vœux stériles. Mais il en est bien différemment pour ceux qui ont placé leur amour en Dieu. De la part d un tel ami, nulle déception n'est à craindre; il nous rend en fait d'amour bien plus encore que nous ne pourrons jamais lui donner, et le fidèle voit toujours s'accomplir à son égard cette promesse du Seigneur : a J'aime ceux qui m'aiment, et ceux qui me cherchent soigneusement me trouveront. » Cet ami , qui est le plus sympathique et le plus tendre de tous , est en même temps tout-puissant pour rendre heureux les objets de son affection ; il dispose en leur faveur du ciel et de la terre, de tous les événements et de tous les êtres; il dirige toutes choses en vue de leur bonheur, et toujours le fidèle voit se réaliser à son égard cette parole de l'Ecriture : « Toutes choses concourent ensemble au bien de ceux qui aiment Dieu. »

Aussi nul ne pourra jamais dire tout ce qu'il y a de joie profonde el pure, tout ce qu'il y a de bonheur dans la mou r de Dieu. C'est un bonheur qu'il faut senlir pour en avoir l'idée, et la parole de l'homme ne peut que le figurer par d'imparfaites images , comme le fait David dans notre psaume.

Je trouve un autre effet de l'amour de Dieu chez David, c'est de le porter à la sainteté. « Mon âme s'est attachée à loi pour te suivre, » dit-il à Dieu , c'est-àdire pour faire ta volonté; et toute sa vie nous dit assez que tel était chez lui l'effet de l'amour de Dieu. C'était dans l'amour de Dieu qu'il puisait la force de résister au mal et d'accomplir la loi. L'amour de Dieu est en effet le seul mobile qui ait en soi l'énergie nécessaire pour nous porter à la sanctification. Pour triompher de la convoitise , pour résister aux attraits du péché, il faut autre chose que la considération abstraite du devoir, ou la perspective des conséquences heureuses ou funestes qui résulteront de notre fidélité ou de notre désobéissance. C'est à notre cœur que s'adresse la tentation , et c'est par le cœur qu'il faut la repousser. Il faut une passion pour triompher de nos passions, il faut un nouvel et saint amour pour vaincre les affections du péché. Cette passion nouvelle et sainte, c'est l'amour de Dieu. Celui qui aime Dieu aime nécessairement ce que Dieu aime; il aime la sainteté et jusqu'à la rigueur inflexible de la loi; el la ferveur de son amour se mesure exactement à sa

crainte d'offenser'Dieu. C'est là ua caractère essentiel du véritable amour pour Dieu ; et nous pouvons reconnaître à cette pierre de touche si notre amour pour Dieu est de bon aloi, ou s'il ne serait pas une illusion de notre imagination. 11 se rencontre quelquefois des personnes qui prétendent aimer Dieu, mais d'un amour vague, nébuleux, mystique, relâché, et qui font bon marché des exigences de sa loi ; qui prétendent que là où règne 1 amour il ne doit plus être question de loi , et qui ne veulent pas retrouver dans le Dieu amour de l'évangile le Dieu juste et saint du décalogue. C'est là, non pas assurément un excès de l'amour de Dieu — l'excès, je le répète, n'est pas possible — mais une aberration funeste, une dangereuse illusion. Toutes les fois que l'amour de Dieu n a pas pour effet de rendre la conscience plus délicate et de produire la crainte d'offenser Dieu, disons hardiment qu'un tel amour de Dieu est un mensonge; en pareil cas, tout en prétendant aimer Dieu, r ho m me n'aime en réalité que lui-même et le péché. a Si vous m'aimez, gardez mes commandements, » dit le sauveur.

En6n David puise dans son amour pour Dieu l'assurance qu'il triomphera de ses ennemis, et qu'en dépit de toutes leurs machinations il s'assiéra un jour sur le trône d'Israël : « Ta droite me soutient; ceux-ci qui demandent que mon âme tombe en ruine entreront au plus bas de la terre; on les détruira à coups

d'épée, ils seront la portion des renards. Mais le roi se réjouira en Dieu » — parole bien remarquable : car David , à cette époque, n'était pas encore monté sur le trône ; mais telle était sa confiance dans les promesses du Seigneur qu'il s'attribue à l'avance, au moment même où il était poursuivi dans le désert de Juda, la dignité souveraine — « le roi se réjouira en Dieu; et quiconque jure par lui s'en glorifiera ; car la bouche de ceux qui mentent sera fermée. » Cette gloire que David attendait n'était pas seulement l'éclat de son règne temporel; il avait aussi en vue, comme nous le montrent clairement d'autres passages de ses écrits , une gloire plus élevée et plus durable , celle de la royauté céleste des enfants de Dieu ; et dans ce sens-là nous pouvons nous appliquer, comme tout le reste du psaume , les déclarations qui le terminent. Nous pouvons appliquer à nos ennemis spirituels tout ce qui est dit des ennemis temporels du prophète. Nous aussi nous avons des ennemis qui nous entourent et qui nous pressent; mais nous sommes assurés d'en triompher si nous sommes de ceux qui aiment Dieu. Nous aussi nous vaincrons par l'amour de Dieu, Satan sera brisé sous nos pieds , nous arriverons à la gloire, nous monterons sur le trône et nous régnerons aux siècles des siècfes avec Jésus-Christ.

Tels sont, mes frères, les privilèges attachés à l'amour de Dieu. L'amour de Dieu nous remplit de joie au milieu des épreuves de la vie, il nous fait

triompher du péché el de lous les ennemis de notre salut, il nous ouvre les portes de la cité céleste et nous couronne de la gloire éternelle. Ainsi rien ne manque à ceux qui aiment Dieu. Toute la vie chrétienne , toute la force et tout le bonheur du fidèle se résument dans l'amour de Dieu. Il faut donc à tout prix que nous aimions Dieu. Aussi longtemps que nous n'aimerons pas Dieu nous sommes en dehors du salut; nous ne pouvons rien, nous ne possédons rien , nous ne sommes rien dans le royaume des cieux. « Celui qui ne l'aime pas ne Ta point vu ni ne Ta point connu , » nous dit saint Jean. « Si quelqu'un n'aime pas le Seigneur, » nous dit saint Paul, « qull soit anathème I »

Mais comment pourra naître dans notre coeur l'amour de Dieu? On dit communément que l'amour ne se commande pas; et cela est vrai, hélas! même de celui dont le Seigneur est l'objet Ccst en vain qu'on nous presse, qu'on nous conjure d aimer Dieu; c'est en vain qu'on nous démontre de la manière la plus convaincante qull est de notre devoir et tout ensemble de notre intérêt de l'aimer : toutes les exhortations, toutes les remontrances, tous les raisonnements sont de nul effet pour allumer dans notre cœur l'étincelle de l'amour divin. L'amour de Dieu, comme toutes les autres affections, veut naître au dedans de nous, non point sous l'influence d'une pression exté-

rieure, mais par l'effet d'une sympathie spontanée et irrésistible. Et pourtant nous avons quelque chose à faire pour arriver à l'amour de Dieu, et il est parfaitement vrai de dire qu'il dépend de nous de l'aimer. Si nous n'aimons pas Dieu cela vient uniquement , soyons-en sors, de ce que nous ne le connaissons pas. Si nous connaissions Dieu tel qu'il est , si nous pouvions le contempler sans voile dans sa nature et dans ses œuvres , dans la perfection de son caractère et dans l'excellence de ses dispensations, il nous serait impossible de ne pas l'aimer : car tout en lui est souverainement aimable. Toutes les qualités qui peuvent rendre un être moral digne d'être aimé se trouvent en Dieu, réunies et portées au suprême degré. Si donc nous voulons en venir à aimer Dieu , apprenons à le connaître et à le contempler. Détournons notre attention du monde visible, de cette activité extérieure qui nous entraîne et nous aveugle, attachons-nous aux réalités invisibles, forçons notre âme à contempler sans distraction celte perfection suprême que nous ne pouvons ni voir ni entendre, mais qui est pourtant un être vivant et personnel , et qui est digne de fixer notre attention et d'absorber nos facultés, mille fois plus que toutes les merveilles réunies de la terre et du ciel !

Contemplons Dieu en lui-même, dans sa nature, dans son caractère. Contemplons en lui la sagesse parfaite, la bonté infinie, la sainteté sans tache, la

beauté morale portée au suprême degré : ne sont-ce pas là des qualités aimables, bien qu'elles ne tombent pas sous nos sens , et qu'elles ne puissent ni frapper nos oreilles, ni enchanter nos regards? Ne nous arrive-t-il pas tous les jours d'aimer telle personne que nous n'avons jamais vue, que nous ne verrons jamais, uniquement à cause de ce que nous savons de son caractère? n'aimons-nous pas tous une Marie qui se tenait assise aux pieds de Jésus, et un saint Jean qui se tenait penché sur son sein? Eh bien ! il y a en Dieu , si seulement nous savons les voir , des qualités plus aimables encore que chez une Marie ou chez un saint Jean ; et dès l'instant que nous les aurons contemplées, elles raviront tout notre cœur. Contemplons Dieu dans ses manifesta lions extérieures. Conlemplons-Ie dans ces œuvres magnifiques de la création où la beauté morale de son caractère se traduit à nos yeux sous une forme visible , sous mille emblèmes tour-à-tour touchants ou sublimes. Contemplons-le dans le bien qu'il nous a fait, dans les témoignages d amour dont sa puissance créatrice et sa providence paternelle nous environnent depuis notre naissance; voyons-le nous donnant abondamment non-seulement tout ce qui est nécessaire à la vie, mais une foule de choses qui ne sont qu'un luxe de jouissances et dont nous aurions pu nous passer : le chant mélodieux des oiseaux, l'éclat et le parfum des fleurs , les splendeurs du couchant et de l'aurore, et

tous les détails de cette robe de fête dont il a paré pour dous la nature; toutes ces choses, qui témoignent si visiblement de son amour pour nous , de son désir de nous rendre heureux , ne diront-elles rien à notre cœur , et ne nous forceront-elles pas à l'aimer?

Mais surtout contemplons Dieu dans l'œuvre de sa grâce , dans cette dispensation merveilleuse et insondable où les anges voudraient regarder jusqu'au fond, qui arrachait à saint Paul ce cri d'admiralion : « ô profondeur de la richesse , de la sagesse et de la connaissance de Dieu !» et à saint Jean ce cri de gratitude : a voyez quel amour le Père nous a donné que nous soyons appelés enfants de Dieul » Contemplons le saint des saints aimant le premier ses créatures coupables, s'abaissanl jusqu'à elles pour les élever jusqu'à lui, allant les chercher dans leur égarement comme un berger cherche sa brebis perdue, accomplissant lui-même leur salut par un sacrifice qui confond la raison et dans lequel tout est mystérieux, tout est impénétrable si ce n'est l'amour; approchons-nous de celte croix sur laquelle un Dieu sauveur a voulu porter nos péchés et notre condamnation, sur laquelle il a voulu acheter lui-même notre salut, et à quel prix ! écoutons du haut de celte croix sa voix qui nous crie : « j'ai été navré pour les forfaits et frappé pour tes iniquités; reviens à moi, car je t'ai racheté 1 je t'ai aimé d'un amour éternel ; quand tes péchés se-

raient comme le cramoisi , ils seront blanchis comme la neige; et quand ils seraient rouges comme le vermillon, ils deviendront blancs comme la laine! » — et quand nous aurons vu, entendu, connu un tel amour, quand il sera devenu pour nous une réalité, alors il nous sera véritablement impossible de ne pas aimer à notre tour celui qui nous a tant aimés, et nous dirons avec saint Jean : « nous lai m on s, parce qu'il nous a aimés le premier ! »

O Dieu qui es amour, et qui ne peux nous rendre heureux qu'en l'aimani! Dieu créateur! Dieu providence ! Dieu sauveur! Dieu qui es la source éternelle de tout ce qu'il y a de vrai, de beau et de bon, parce que tu es toi-même la vérité, la beauté, la bonté parfaites, viens établir dans nos cœurs le règne de ton amour! Viens : nos cœurs t'allendent, nous les ouvrons devant toi jusqu'au fond , nous les soumettons tout entiers à tes saintes influences! Prends-les, remplis-les, pénètre-les de tes ardents rayons , allumes-y la flamme de ton amour! Trop longtemps nos affections se sont égarées loin de toi; c'est vers toi que nous nous tournons désormais, c'est toi que nous cherchons, c'est toi que nous voulons, toi tout entier, toi seul et tout le reste après toi ! Amen.

Octobre 4854.

En ce temps-là le roi Hérode se mit à maltraiter quelques-uns des membres de l'église. 11 fit mourir par l'épée Jacques , frère de Jean ; et voyant que cela était agréable aux Juifs, il fit aussi arrêter Pierre. C'était pendant les jours des pains sans levain. L'ayant donc fait arrêter, il le fit mettre en prison, et le donna à gardera quatre bandes, de quatre soldats chacune, dans le dessein de l'exposer au supplice devant le peuple après la fête de Pâques.

Pierre était donc gardé dans la prison ; mais l'église faisait sans cesse des prières à Dieu pour lui.

Or, la nuit avant le jour qu'Hérode devait l'envoyer au supplice, Pierre dormait entre deux soldats , lié de deux chaînes ; et les gardes qui étaient devant la porte gardaient la prison.

Et un ange du Seigneur survint tout-à-coup ; une lumière resplendit dans la prison , et l'ange poussant Pierre par le côté , Féveilla et lui dit : « lève-toi promptement ; » et les chaînes tombèrent de ses mains. Et l'ange lui dit : a ceins-toi et attache tes souliers ; * ce qu'il fit. Puis l'ange ajouta : « mels ta robe et suismoi. » Et Pierre étant sorti le suivait, sans savoir que ce que l'ange faisait se fit réellement ; mais il croyait avoir une vision. Et quand ils eurent passé la première et la seconde garde , ils vinrent à la porte de fer, qui conduit à la ville, et la porte s'ouvrit à eux d'ellemême ; étant sortis ils allèrent le long d'une rue , et aussitôt l'ange se retira d'avec lui.

Alors Pierre étant revenu à loi dit : je reconnais maintenant véritablement que le Seigneur a envoyé son ange , et qu'il ma délivré de la main d'Hérode, et de tout ce que le peuple juif attendait. Et après avoir réfléchi , il se rendit à la maison de Marie , mère de Jean surnommé Marc, où plusieurs étaient assemblés et priaient. Quand il eut frappé à la porte du vestibule, une serrante nommée Rose vint pour savoir qui c'était ; et ayant reconnu la voix de Pierre , dans sa joie elle n ouvrit point ; mais elle courut annoncer que Pierre était devant la porte. Et il» lui dirent : tu es folle ! Mais elle affirmait qu'il en était ainsi ; et ils disaient : c'est son ange. Cependant Pierre continuait à frapper.

Et quand ils eurent ouvert à Pierre ils le virent , et furent comme ravis hors d'eux-mêmes.

{ Actes, XII, l-î6. — Lire le chapitre entier. )

Ce chapitre contient le récit de deux scènes bien différents, et qui offrent Tune avec l'autre un contraste frappant : la délivrance de Pierre, et la mort d'Hérode. Ici la bonté de Dieu éclate dans la délivrance de son serviteur : là sa justice est glorifiée par le châtiment de son ennemi. Ici un ange du Seigneur, messager de miséricorde, vient bénir la foi dans une prison : là un autre ange, messager de la colère divine, vient frapper l'impiété sur un trône. Dans ces deux traits opposés et qui se complètent mutuellement, cette portion de la parole sainte nous oiïre une image abrégée de toute la bible, je dis plus, de toute l'histoire du monde. Le Seigneur se montre tour-àtour, soit dans les déclarations de sa parole, soit dans ses dispensations à l'égard du monde , « un Dieu juste et doux , » un père et un juge , un Dieu qui est

(( amour » et qui est aussi « un feu consumant , » un Dieu « dont la bonté demeure à toujours , » « faisant miséricorde jusqu'à mille générations à ceux qui l'aiment et qui gardent ses commandements , » et un « Dieu jaloux, punissant l'iniquité jusqu'à la troisième et à la quatrième génération de ceux qui le haïssent. » Trop souvent on sépare ces deux traits du caractère de Dieu , que l'Ecriture nous présente constamment ensemble, et Ton s'attache exclusivement à la bonté, en laissant de côté la justice. Il importe de nous tenir en garde contre cet écueil , qui est propre au christianisme de nos jours; et si aujourd'hui, ne pouvant embrasser dans notre méditation que la première partie du chapitre qu'on vient de lire, nous sommes appelés à considérer plus particulièrement la bonté de Dieu manifestée dans la délivrance merveilleuse qu'il accorde à son peuple, nous n'oublierons pas qu aussitôt après se présente , comme un vivant contraste, le châtiment terrible que sa justice inflige à ses ennemis. Tout se réunit ainsi pour nous porter vers lui et soumettre nos cœurs à sa parole : d'un côté l'amour, de l'autre la crainte; d'un côté la protection toute-puissante que nous promet sa faveur, de l'autre le châtiment inévitable que nous dénonce sa colère.

« En ce temps-là le roi Hérode se mit à maltraiter quelques-uns des membres de l'église. »

Il est parlé dans l'évangile de trois Hérode, qui

tous les trois ont marqué leur passage dans l'histoire par une trace de sang : Hérode-le-Grand , sous lequel naquit Jésus-Christ, et qui ordonna le massacre des enfants de Betbléhem; Hérode Antipas, son fils, qui régnait pendant la vie du sauveur, etqui fut le meurtrier de Jean-Baptiste ; enfin Hérode Agrippa, neveu du précédent, celui dont il est parlé dans notre texte, le persécuteur de l'église naissante. Combien n'est-il pas de princes et de rois qui ont marché à cet égard sur la trace des Hérode , qui à leur exemple ont persécuté et mis à mort les serviteurs de Jésus-Christ ! N'en soyons point surpris : les grandeurs humaines ne disposent guère à embrasser la religion d'un Dieu humilié et crucifié. Pour que 1 évangile pénétrât jusqu'au trône des rois, il a fallu de la part de l'église trois siècles de souffrances et de martyres.

« Et il fit mourir par l'épée Jacques , frère de Jean. »

Jacques, fils de Zébédée — qu'il ne faut pas confondre avec Jacques-le-Mineur, fils d'Alphée, apôtre comme lui et auteur de l'épUre, — fut toujours un des confidents les plus intimes du Seigneur. Il raccommodait ses filets de pêcheur sur le lac de Gcnézarelh lorsqu'il fut appelé par Jésus-Christ. 11 fut choisi d'une manière spéciale, avec Pierre et Jean, pour assister aux scènes les plus solennelles de la vie du sauveur, telles que la résurrection de la fille de Jaïrus, la transfiguration du Thabor, et l'agonie de Gethsémané. C'est

lui qui vint un jour, avec Jean son frère, se prosterner devant Jésus en lui demandant la faveur d'obtenir la première place dans son royaume. Cette demande téméraire ne devait pas être exaucée dans le sens que Jacques y attachait lui-même ; mais elle de* vait l'être pourtant, d'une autre manière : Jacques devait obtenir entre les douze apôtres une autre primauté , bien plus glorieuse que celle qu'il demandait au Seigneur , la primauté du martyre. Jacques fut eo effet le premier apôtre qui fut appelé à glorifier sa foi par le sacrifice de sa vie. C'est ainsi que le Seigneur redresse les désirs de ses enfants lorsque ces désirs ne sont pas conformes à sa volonté , et qu'il les exauce alors à sa manière, en leur donnant quelque chose de meilleur que ce qu'ils avaient demandé. Ainsi encore s'accomplissait pour Jacques la promesse que Jésus lui avait faite, ainsi qu'à Jean, en réponse à leur indiscrète prière : « Il est vrai que vous boirez la coupe que je dois boire, et que vous serez baptisés du baptême dont je dois être baptisé. » Il fut sans doute un des principaux fondateurs de l'église de Jérusalem et probablement son premier conducteur, puisque sur lui tombèrent les premiers coups de la persécution. Une antique tradition rapporte que le soldat qui le conduisait au supplice , touché de la profession qu'il faisait de sa foi, se déclara chrétien et fut condamné à mourir avec lui. En chemin le nouveau converti pria Jacques de lui certifier le pardon de ses

péchés; celui-ci, après un instant de réflexion, lui donna le baiser fraternel en lui disant : « que la paix soit avec toi! » Et tous deux scellèrent de leur sang leur foi et leur amour. On éprouve un intérêt tout particulier pour cet apôlre , tombé obscurément dès les premiers jours de l'église sous la hache d'un tyran, et sans doule bientôt oublié du monde. Si le monde la oublié , le Saint-Esprit a consacré sa mémoire; il a inscrit son nom et sa mort glorieuse dans ces archives divines qui survivront à tous les écrits, à toutes les histoires, à toutes les puissances de la (erre; dans tous les lieux du monde où la parole de Dieu sera portée , le nom de Jacques brillera aux yeux de l'église militante comme celui du premier apôtre martyr, en attendant qu'il brille à jamais dans ces lieux célestes, où l'église triomphante jette ses couronnes au pied du trône de l'agneau.

« Et voyant que cela était agréable aux Juifs , il fit aussi arrêter Pierre. »

Ces quelques mots en disent plus sur la perversité de la nature humaine que ne pourrait faire une longue dissertation. Quand saint Paul , au troisième chapitre de l'épltre aux Romains, décrivant l'état moral de Ihumanilé déchue, dit des hommes pris en masse : « ils ont les pieds légers pour répandre le sang , » nous sommes tentés de trouver ces expressions trop absolues, et ce jugement trop sévère; il nous semble qu'on outrage la nature humaine en lui attribuant

ces penchants cruels et sanguinaires. Et pourtant chaque jour des faits tristement significatifs viennent témoigner de la justesse parfaite du jugement porté par l'apôtre, et nous prouver que l'homme se platt réellement à voir verser le sang , sinon à le répandre lui-même. Pour ne citer qu'un seul exemple à l'appui de celle assertion , considérez le plaisir que trouvent partout les populations dans le spectacle des exécutions à mort. 11 suffit que la nouvelle se répande qu'un malheureux va être livré au supplice, pour qu'aussitôt une foule immense se rassemble de toutes parts, poussée par une curiosité féroce, avide du spectacle sanglant qui lui est promis. Hommes, femmes, enfants, tout se presse, tout se précipite pour voir de plus près tous les détails de cette scène de mort; on s'y dispute les premières places, on les achète à prix d'or comme à une représentation de théâtre. A cet égard il n y a rien de nouveau sous le soleil : le cœur de Thomme est tel aujourd'hui qu'il était aux jours d'Hérode , tel qu'il était aux jours de Caïn ; et nos populations, qui se pressent pour contempler l'agonie d'un condamné à mort, ressemblent à ces Juifs de Jérusalem, qui applaudissaient en voyant tomber la tête d'un martyr. Mais si nous flétrissons , comme il le mérite, ce penchant sanguinaire de la populace de Jérusalem , que dire de l'infâme complaisance d'Hérode, qui ajoute saint Pierre à saint Jacques, qui livre au supplice l'un après l'autre les plus fidèles ser-

viteors de Dieu, non point, à ce qu'il paraît, par TefTet d'une cruauté naturelle , mais uniquement pour faire plaisir aux Juifs! L'écrivain sacré est d'accord ici avec Ihistorien Josèphe : ce dernier dépeint Hérode Agrippa comme un prince naturellement doux, et dont la première préoccupation était de se rendre agréable au peuple à quelque prix que ce fût. Cest pour faire une chose agréable aux Juifs, c'est pour flatter cette soif de sang qu'avait excitée le meurtre de saint Jacques , c'est pour faire vibrer cette corde cruelle qui se trouve toujours, manifeste ou cachée, au fond du cœur de l'homme naturel , qu'après avoir décapité un apôtre il en fait saisir un autre pour le livrer au même supplice. Le désir de plaire aux hommes, le respect humain a fait commettre plus de crimes que la cruauté même. Ce fut par respect humain, pour ne pas se faire taxer de faiblesse par ceux qui étaient à table avec lui , qu'un autre Hérode , sur la demande d'une jeune fille insouciante poussée par une mère cruelle, se fit apporter, pour dernier plat de son festin , la tête de Jean-Baptiste. Et si nous y regardions de près, nous trouverions peut-être que la plupart des grands crimes connus dans l'histoire ont pour cause première le respect humain , le désir de plaire aux hommes. Tenons-nous en garde , mes frères, contre ce penchant si funeste, hélas! et si naturel , qui nous porte à rechercher avant tout l'approbation des hommes; prenons pour notre règle celte parole

Il* LA DÉLIVRANCE DE PIERRE.

de saint Paul : « si je cherchais à plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur de Christ, » et traçons-nous une ligne de conduite rigide, inflexible, réglée uniquement par les inspirations de notre conscience et les déclarations de la parole divine. C'est le seul moyen de conserver cette paix du cœur qui est le plus précieux des biens.

« Celait pendant les jours des pains sans levain. » Comme la loi de Moïse ne permettait pas de livrer quelqu'un au supplice pendant la fête de Pâques, Hé rode se vit obligé d'ajourner l'exécution de son projet. « L'ayant donc fait arrêter, il. le fit mettre en prison et le donna à gardera quatre bandes de quatre soldats chacune, dans le dessein de l'exposer au supplice devant le peuple après la fête de Pâques. » Ordinairement un prisonnier était gardé par quatre soldats seulement, qui se relevaient à chacune des quatre veilles de la nuit ; ici la garde est quadruplée , pour mieux s'assurer contre toute chance d'évasion. Assurément rien ne manquait à ce luxe de précautions, et Pierre était bien gardé dans sa prison : mais Hérode avait à lutter contre une puissance qu'il ne connaissait pas.

a Pierre était donc gardé dans la prison ; mais l'église faisait sans cesse des prières à Dieu pour lui. »

Les deux moitiés de ce verset offrent entre elles un admirable contraste. D'un côté, le monde veille pour tenir captif un serviteur de Jésus-Christ; ses moyens

sont ceux de la force : une prison , des chaînes , des soldats. De l'autre l'église veille pour le délivrer ; le seul moyen qu'elle ait à sa disposition est la prière. Entre ces deux puissances la lutte est engagée : de quel côté va pencher la victoire?... la prière cèdera-t-elle à la force, ou la force à la prière?... Gloire à la prière et à son efficace toute-puissante ! Hérode a beau exagérer les précautions pour s'assurer de son prisonnier ; il a beau doubler ses chaînes, quadrupler ses gardes, et le jeter au fond d'un cachot fermé d'une porte de fer : toute cette force matérielle viendra se briser contre la force morale de quelques hommes et de quelques femmes, perdus dans la population de Jérusalem, qui, réunis çà et là dans quelque chambre haute, combat lent par la prière pour faire ouvrir cette prison. Leur faible voix va remuer la main qui remue le monde ; s'il faut un miracle pour que leur prière soit exaucée, ce miracle s'accomplira ; s'il faut qu'un ange vienne du ciel tout exprès pour délivrer Pierre , un ange descendra du ciel ; à la voix de ces hommes qui prient, les chaînes du captif tomberont de ses mains , les portes de fer de sa-prison s'ouvriront d'elles-mêmes devant lui ; ses gardes frappés de stupeur le laisseront passer sans s'opposer à son départ, et lu apprendras alors, monarque insensé 1 que toute ta puissance royale ne peut rien contre un chrétien qui prie, c'est-à-dire contre Dieu lui-même.

« Et la nuit avant le jour qu'Hérode devait l'en-

voyer au supplice, Pierre dormait, lié de deux chaînes entre deux soldats; et les gardes qui étaient devant la porte gardaient la prison. »

On trouverait difficilement dans toute l'histoire de l'église un exemple plus remarquable de confiance en la prière, que celui qui nous est donné ici par l'église de Jérusalem. En vain toutes les probabilités humaines s'élèvent contre l'espérance des chrétiens ; en vain Pierre est gardé dans sa prison avec des précautions telles que nulle puissance humaine ne pourrait songer à le délivrer ; en vain le temps s'écoule , et l'heure approche qui est fixée pour le supplice : l'église ne cesse pas un moment de croire à la possibilité d'une délivrance; quel en sera le moyen? elle l'ignore, mais n'importe : elle ne laisse pas d'espérer contre espérance, elle persévère à prier, et cela dans la nuit même qui précède le jour où Pierre devait être envoyé à la mort. Le Seigneur n'exauce pas toujours immédiate* ment la prière de ses enfants; souvent, pour exercer leur foi , il fait désirer longtemps son secours, il le retarde jusqu'au dernier moment, il attend pour les délivrer qu'ils soient réduits à l'extrémité et qu'on ne puisse plus compter que sur lui seul ; mais sa délivrance pour s'être ainsi fait attendre, pour être achetée par plus de foi et de prières, n'en sera que plus éclatante et plus merveilleuse.

Que faisait Pierre pendant que l'église priait pour lui dans cette nuit fatale? « 11 dormait, lié de deux

chaînes , entre deux soldats, et les sentinelles devant la porte gardaient la prison. » 11 dormait ! la veille du jour de son supplice, lié de deux chaînes qui ne pouvaient que rendre sa position gênante et pénible, quand la douleur physique s'ajoute à la préoccupation morale pour troubler son repos, il dort paisiblement, il repose dans ses chaînes, entre ses deux geôliers, sur la pierre de sa prison , comme un enfant qui dort dans son berceau ou sur le sein maternel! Admirable puissance d'une conscience tranquille ! Hérode à ce moment-là ne dormait pas , j'imagine , dans son riche palais ; ou s'il dormait, c était d'un sommeil agité et fébrile , traversé par des visions funèbres, troublé par le fantôme sanglant de sa victime. Ah ! qui ne préférerait mille fois le cachot de Pierre, avec la conscience de Pierre, au palais d'Hérode avec la conscience d'Hérode ! Voulez-vous, mes bien-aimés frères, dormir, comme Pierre, d'un sommeil tranquille même au milieu des agitations, des douleurs, des angoisses de la vie? attachez -vous à posséder comme lui « une conscience sans reproche, devant Dieu et devant les hommes ! »

« Et un ange du Seigneur survint tout-à-coup ; une lumière resplendit dans la prison , et l'ange poussant Pierre par le côté, l'éveilla et lui dit : lève-toi promptement ; et les chaînes tombèrent de ses mains. Et l'ange lui dit : ceins-toi et attache tes souliers ; ce qu'il fit. Puis l'ange ajouta : mets ta robe et suis-moi. Et

Pierre étant sorti le suivait , sans savoir que ce que l'ange faisait se fit réellement ; mais il croyait avoir une vision. Et quand ils eurent passé la première et la seconde garde, ils vinrent à la porte de fer, qui conduit à la ville, et la porte s'ouvrit à eux d'elle-même ; et étant sortis, ils allèrent le long d'une rue, et aussitôt l'ange se retira d'avec lui. »

Parmi les apparitions d'anges qui nous sont racontées dans l'Ecriture, celle-ci est assurément une des plus remarquables. Nous y voyons à découvert la sollicitude, à la fois tendre et puissante, avec laquelle ces « esprits administrateurs, » comme les appelle un apôtre, s'emploient « en faveur de ceux qui doivent obtenir l'héritage du salut. » N'oublions pas que si cette puissance dos anges n'agit pas toujours à découvert, elle ne s'en exerce pas moins constamment en faveur des élus. Aujourd'hui comme aux jours de saint Pierre, les anges, par Tordre de Dieu , veillent sur les fidèles, ils les gardent, ils les protègent, ils les délivrent dans les dangers, ils assistent dans leurs assemblées, ils se réjouissent de leurs progrès spirituels. Toutefois, si la doctrine générale de la protection des anges à l'égard des fidèles est clairement enseignée dans la parole de Dieu , nous n'en dirons pas autant do cette doctrine spéciale qui prétend assigner à chaque homme un ange gardien , exclusivement chargé de veiller sur lui. On ne pourrait pas citer un seul passage de l'Ecriture qui renferme clairement cette

doctrine. Elle a d'ailleurs quelque chose d'étroit, de borné, de terrestre qui trahit une origine humaine ; il y a bien plus de largeur et d'élévation dans les idées que l'Ecriture nous donne des anges, et de la puissance que Dieu leur accorde pour la protection de ses enfants. Nous voyons quelquefois un seul ange chargé de garder tout un peuple, comme il arriva pour les Israélites, lors de leur entrée en Canaan ; ou pour la ville de Jérusalem, assiégée par 1 armée de Sennachérib; quelquefois, au contraire, toute une armée d'anges est chargée de la protection d'un seul homme, comme il arriva pour Jacob lorsqu'il fuyait devant Esaii, ou pour Elisée lorsqu'il était poursuivi par le roi de Syrie. Le passage de saint Matthieu où le Seigneur dit, en parlant des fidèles, que « leurs anges, » l c'est-à-dire les anges qui les protègent, « voient sans cesse la face de son Père qui est dans les cieux, » ne signifie pas nécessairement que chaque fidèle ait un ange particulier préposé à sa garde. Si l'on disait, en parlant des membres d'une église, que leurs pasteurs vivent dans la communion habituelle de Dieu, cela ne voudrait pas dire assurément que chaque fidèle eût un pasteur pour lui en particulier. Quant à l'exclamation des chrétiens rassemblés chez Marie qui, lorsque la servante

* Matth. ,XVOI, 40. Le contexte indique évidemment que par ces petits dont parle le sauveur, il entend non des enfants , mais les fidèles comparés à] de petits enfants. Voyez versets 4,6,6.

vint leur annoncer que Pierre était à la porte , répondirent : (( c'est son ange, » il est probable que ce passage est mal traduit dans nos versions. Le terme de l'original signifie à la fois un ange et un messager ordinaire : c'est le contexte qui décide quel sens il faut adopter. En admettant même la justesse de la version généralement reçue pour ce passage , il est évident qu'on n'en pourrait pas conclure que l'Ecriture enseigne la doctrine dont nous parlons; il prouverait tout au plus que les chrétiens réunis dans la maison de Marie croyaient , eux, aux anges gardiens : ce serait un reste de préjugé judaïque, que l'influence toute récente de l'évangile n'aurait pas encore déraciné. Mais la version ordinaire de ce passage ne parait pas admissible. En effet, il est difficile de croire que les disciples aient pu supposer que c'était réellement un ange de Dieu qui était dans la rue, frappant à la porte de la maison pour se faire ouvrir. Ils ne pouvaient pas ignorer que ces messagers célestes, esprits puissants et purs, n'ont pas besoin de recourir à de tels moyens pour s'introduire auprès des hommes ; il n'y a point pour eux de portes fermées, et toujours on les voit apparaître d'une manière subite, comme celui qui fit toutà-coup resplendir d'un éclat divin le cachot de Pierre. Je pourrais d'ailleurs vous citer plusieurs passages du nouveau testament où le mot traduit ici par ange signifie un messager ordinaire, et notamment dans les écrits de saint Luc, auteur du livre des Actes. Ainsi

lorsque Jean-Baptiste, mis en prison par un autre Hérode, envoya deux de ses disciples demander à Jésus: « es-tu celui qui devait venir, ou devonsnous en attendre un autre? » Luc appelle ces deux disciples les anges de Jean '. Il est probable que Fange de Pierre n'est également , dans la pensée de ses amis, qu'un messager ordinaire, qu'ils s'imaginent leur être envoyé par l'apôtre , ne pouvant croire qu'il fût lui-même devant leur porte.

Tenons-nous en donc à l'idée générale d'une protection exercée par les anges à l'égard des fidèles, et rejetons la doctrine des anges gardiens, comme un de ces nombreux emprunts faits par l'église romaine, non à l'Ecriture, mais au paganisme. C'était en effet une superstition populaire, très-répandue chez les païens, et aussi chez les Juifs.

11 est à remarquer que l'œuvre assignée par l'Ecriture aux anges, en faveur des fidèles , est une protection purement matérielle ; elle ne leur attribue nulle part une action sur notre âme pour nous inspirer de bonnes pensées et nous porter au bien , comme elle attribue aux anges déchus une influence funeste pour nous porter au mal. La sanctification et le salut des pécheurs est une œuvre dont le Seigneur se réserve à lui seul toute la gloira C'est pour s'être écartée, sur ce point, des enseignements de la parole de Dieu,

' Luc,VII, 14.

de l'apôtre , quand cette délivrance n'était que la réponse du Seigneur à leurs prières. Il n'en faudrait pas conclure qu'ils n'aient pas prié avec foi , puisque ce fait même qu'ils obtiennent l'objet de leur prière atteste la foi et la ferveur qui l'avaient dictée. Sans doute ils n'avaient pas demandé la délivrance de l'apôtre d'une manière absolue. Ils subordonnaient leur désir à la volonté divine , n'étant pas certains que le Seigneur , dans ses vues impénétrables et pour le bien même de l'église, n'eût pas résolu de lui retirer saint Pierre, comme il avait retiré saint Jacques. Sans doute aussi ce n'était pas uniquement la délivrance matérielle de l'apôtre qu'ils demandaient au Seigneur ; ils avaient demandé peut-être que Pierre , fortifié par la puissance divine , fût prêt à glorifier le nom de Christ , soit par sa vie, soit par sa mort; que le troupeau ne fût ni effrayé , ni dispersé par cette attaque des loups furieux ; que les faibles ne bronchassent point, et qu'enfin Dieu apaisât ce terrible orage de la persécution. Toutefois , bien que ces considérations puissent expliquer jusqu'à un certain point la conduite des disciples , il reste évident qu'ils sont étonnés de cela même que leur prière est exaucée; étonnés à tel point qu'ils refusent de croire au premier abord à cette réponse immédiate et merveilleuse du Seigneur. Gela prouve que chez les chrétiens même les plus fidèles et les plus fervents la foi est toujours bien imparfaite dans cette vie d'épreuves. Notre pro-

pre expérience peut nous faire comprendre ce qu'éprouvèrent dans cette occasion les chrétiens de Jérusalem. Ne nous est-il pas arrivé quelquefois de prier pour obtenir telle ou telle grâce , et d'être tout surpris ensuite quand cette grâce nous a été accordée? Nous sommes si peu accoutumés à compter sur l'efficace de nos prières , qu'il nous arrive souvent , après avoir prié , d'oublier ce que nous avons demandé au Seigneur , au lieu d'attendre avec une paisible assurance la réponse qu'il ne peut manquer de nous donner. Aussi , quand celte réponse arrive , ou bien elle nous étonne , ou bien , chose plus triste encore , nous la laissons passer inaperçue. Qui est-ce qui réalise dans la prière les promesses infaillibles de la parole de Dieu? qui est-ce qui prie, et qui compte sur l'effet de sa prière : qui fait une demande à son père céleste, et qui attend la réponse comme une chose toute simple et toute naturelle? Peut-être, en examinant de près nos prières , trouverons-nous que dans la plupart des cas nous prions, sinon par formalisme , du moins par acquit de conscience, pour accomplir je ne sais quel devoir que nous attachons à l'acte même de la prière, bien plus que dans l'intention réelle d'obtenir ce que nous demandons. O gens de petite foi que nous sommes ! notre foi n'est pas même comparable à un grain de sénevé ! car « si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, » nous dit le Seigneur, « vous diriez à cette montagne : ôle-toi de là et te

jette dans la mer , et cela se ferait; et rien ne vous serait impossible, » parce que rien n'est impossible à Dieu. 11 n'est point d'obstacle dont ne puisse triompher la prière faite avec foi : témoin la délivrance de Pierre enchaîné entre deux soldats dans la prison d Hérode. Si nous sommes souvent exaucés malgré la faiblesse de notre foi , que ne pourraient pas des prières dictées par une foi plus vivante ! « Seigneur, augmentenous la foi ! »

« Et quand ils eurent ouvert à Pierre ils le virent, et furent comme ravis hors d'eux-mêmes. » Il est plus facile de concevoir que d exprimer ce que durent éprouver les disciples, à la vue de l'apôtre bien-aimé qui leur était rendu d'une manière si miraculeuse, et comme ramené des portes de la mort. Qui pourrait dire ce qui l'emportait dans leur cœur, de la joie qu'ils éprouvaient en retrouvant leur ami, ou de la sainte admiration que produisait chez eux la vue des voies merveilleuses du Seigneur? Cette joie mêlée d'étonnement et d'admiration , qui remplissait le cœur des chrétiens de Jérusalem quand ils virent toutes leurs espérances, je ne dis pas réalisées, mais dépassées mille fois par la bonté de Dieu , est une image , une faible image de ce qu'éprouveront les élus dans le ciel au dernier jour. Ici-bas, nous l'avons dit, la foi des chrétiens même les plus fidèles est toujours une petite foi; et quant à nous, perdus dans la foule des croyants ordinaires, notre foi est tellement faible

qu'elle se réduit bien souvent, hélas ! à une espérance vague et incertaine, et que les réalités de la vie éternelle ne sont réalités pour nous qu'à demi. Nous attendons bien « des cieux nouveaux et une terre nouv£le, » un « temps de rafraîchissement par la pré&nce du Seigneur , un repos réservé au peuple de D\e\XLj> mais cette attente chez nous est passive, languissante, voilée; et il n'est peut-être pas un seul d'entre nous, ici présents dans ce moment, qui osât dire que les trésors de la vie éternelle sont pour lui une réalité vivante et positive, comme ces biens terrestres que nous voyons et que nous touchons. Que sera-ce donc, et quelle ne sera pas notre admiration, quand ces trésors éternels seront devenus pour nous la réalité même; quand les portes de notre prison terrestre se seront ouvertes à la voix de l'archange, quand nos chaînes seront tombées comme celles de Pierre, et que notre âme et notre corps, affranchis pour toujours des infirmités de la vie présente, entreront en possession de la félicité du ciel ! que sera-ce quand nous verrons de nos yeux et que nous toucherons de nos mains l'accomplissement des promesses du Seigneur; quand à celte révélation écrite, qui nous montre la vie éternelle dans un avenir lointain qu'il faut croire sans le voir et espérer sans en jouir, aura succédé la révélation du ciel même, de la gloire et de la félicité éternelle ! Que de promesses alors se trouveront réalisées, que nous laissions à l'écart comme

trop excellentes pour que nous osassions nous les appliquer! que de prières se trouveront exaucées que nous avions oubliées, et sur l'accomplissement desquelles nous ne comptions plus ! que de parents chrétiens auront prié pour la conversion d'un enfant prodigue , ou de femmes chrétiennes pour un mari incrédule, qui n'auront pas vu dans cette vie la réponse du Seigneur à leurs prières, et qui trouveront celle réponse dans le ciel, en y trouvant celui pour lequel ils ont prié! que de malades dont les jours et les nuits se seront écoulés lentement dans la souffrance, que de pauvres pour qui la coupe de la vie était amère, que d'affligés dont le sentier traversait « les grosses eaux » de l'épreuve, qui alors apprendront à bénir leurs douleurs , en reconnaissant qu'elles sont devenues pour eux le chemin de la félicité éternelle! que de cœurs unis ici-bas par les liens les plus intimes, séparés violemment par la mort, qui se retrouveront alors avec une joie d'autant plus profonde que le déchirement aura été plus douloureux! que d'âmes angoissées aujourd'hui à la vue du désordre moral qui pèse sur le monde et des voies insondables de Dieu envers les hommes, qui alors éclateront en chants de joie et d'actions de grâces, en découvrant que ces voies si obscures, si impénétrables, si difficiles à accepter pour notre raison et pour notre cœur, étaient toujours dirigées par une sagesse parfaite et une bonté infinie! Nous te saluons à l'avance du fond

de notre misère présente, jour de gloire et de joie , et de ravissements éternels! jour bienheureux où tomberont tous les voiles , où s'accompliront toutes les promesses, où seront exaucées toutes les prières, où finiront tous les deuils, où se réuniront pour toujours ceux qui auront aimé Jésus-Christ, où Dieu sera trouvé fidèle et magnifique dans toutes ses voies, aux yeux des hommes et des anges t Amen.

Février 4850.

Un homme riche avait un économe qui fut accusé devant lui de dissiper ses biens.

Et Tayant fait venir il lui dit : qu'est-ce que j'entends dire de toi ? rends compte de ton administration ; car tu ne pourras plus désormais administrer mon bien.

Alors l'économe dit en lui-même : que ferai-je , puisque mon maître ua'ôte l'administration ? je ne puis pas travailler à la terre, et j'ai honte de mendier. Je sais ce que je ferai , afin que lorsque je serai déposé de cette administration , il y en ait qui me reçoivent dans leur maison. Alors il fit venir séparément chacun des débiteurs de son maître ; et il dit au premier : combien dois-tu à mon maître ? Il répondit : cent mesures d'huile. Et l'économe lui dit : reprends ton billet , assieds-toi là , et écris-en un autre de cinquante. Puis il dit à un autre : et toi, combien dois-tu ? 11 répondit : cent mesures de blé. Et l'économe lui dit : reprends ton billet, et écris-en un autre de quatre-vingts. Et le maître loua cet économe infidèle de ce qu'il avait agi prudemment ; car les enfants de ce siècle sont plus prudents en leur génération que les enfants de lumière.

Et moi aussi je vous dis : faites-vous des amis avec les richesses injustes, afin que lorsque vous viendrez à manquer , ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels.

Celui qui est fidèle dans les petites choses le sera aussi dans les grandes ; et celui qui est injuste dans les petites choses le sera aussi dans les grandes.

Si donc tous n'avez pas été fidèles dans les richesses injustes ,

qui vous confiera les vraies richesses T et si vous n'avez pas été

fidèles dans ce qui est à autrui , qui vous donnera ce qui est à

vous?

(Luc, XVI, 4-43.)

Cette parabole, dont nous ne possédons dans l'évangile qu'une seule version , celle que nous donne saint Luc , présente une certaine obscurité. Pour la comprendre, il faut commencer par poser un principe général , qu'il est nécessaire d'avoir toujours présent à l'esprit lorsqu'on étudie les paraboles du sauveur. Ce principe, c'est qu'il ne faut pas trop presser tous les détails d'une similitude, ni vouloir trouvera chacun des traite qui la composent une application morale. 11 faut s'attacher à la pensée essentielle, à la leçon fondamentale qui se trouve toujours dans chaque parabole , et à laquelle l'image s'applique avec une justesse parfaite; mais à côté de cette pensée essentielle qui fiait le fond de la parabole , se trouvent des détails accessoires, qu'on pourrait appeler littéraires , auxquels il ne faut pas chercher une application morale, et qui souvent même iraient en sens contraire de cette application. C'est ainsi que Jésus se compare lui-même , tantôt à un ami égoïste qui ne veut pas se déranger pour rendre service à son ami, et dont le refus ne cède qu'à l'importunité ; tantôt à

un voleur qui vient pendant la nuit pour dépouiller avec plus de sécurité ses victimes ; tantôt à un juge inique qui refuse de faire justice à une pauvre veuve, et qui ne lui accorde enfin ce qui lui est dû que pour se débarrasser d'instances qui le fatiguent. Ces rapprochements, dont l'application serait fausse à un certain point de vue , s'appliquent avec une justesse frappante sous un point de vue différent : l'essentiel est de bien saisir le point de comparaison. Appliquons ce principe à la parabole que nous étudions aujourd'hui. Le Seigneur nous y présente, comme modèle à imiter , un économe à la fois infidèle et prudent Evidemment ce n'est pas sous le point de vue de son infidélité que cet homme est proposé à notre imitation : c'est sous le point de sa prudence, de son habileté, du soin qu'il apporte à garantir ses intérêts et assurer son avenir. Le Seigneur veut nous engager à transporter dans les choses de la foi , dans la poursuite de nos intérêts éternels , la même prudence , la même activité que déploient les hommes du monde dans la recherche de leurs intérêts temporels.

Dès-lors l'application de celte similitude est facile à saisir, au moins dans les traits principaux. L'homme riche c'est Dieu , à qui appartiennent en réalité tous les biens de la terre; l'économe est l'image de tous les hommes, qui sont sur la terre les dispensateurs des biens de Dieu ; la dilapidation de ces biens , c'est le péché; le compte à rendre, c'est la mort et le juge-

ment Jésus veut donc nous enseigner à faire un tel usage des biens de celte vie, qu'après la mort nous ayons un refuge assuré malgré la condamnation qu'ont méritée nos péchés. Telle est la pensée générale de la parabole : entrons maintenant dans les détails.

« Un homme riche avait un économe. » Ainsi le véritable propriétaire de tous les biens qui sont entre nos mains, c'est le Seigneur ; nous n'en sommes que les économes et les administrateurs. Dieu nous les prête seulement , il les confie à notre fidélité afin que nous les fessions valoir pour son service , et nous aurons à rendre compte un jour de cette administration. Gela est vrai non-seulement des biens de la fortune , mais de tous les dons qu'a répandus sur nous la bonté de Dieu, de toutes les jouissances de cette vie, de toutes nos facultés physiques ou morales , de toute l'influence dont nous pouvons disposer. A l'égard de toutes ces choses nous ne sommes réellement que des économes , c'est à Dieu seul qu'elles appartiennent; et tout ce que nous en détournons pour nousmêmes est une infidélité à l'égard de Dieu ; toutes les fois que nous nous prenons nous-mêmes pour centre de notre activité, pour but de notre existence, nous manquons à notre destination et à nos premiers devoirs. Cela résulte du seul fait que nous sommes des créatures. La créature n'a qu'une existence d'emprunt , et cette existence tout entière doit se rapporter au créateur ; la vraie gloire de la créature consiste

à s'effacer elle-même pour ne laisser briller que la gloire do créateur ; la vraie destination de la créature est de se consacrer tout entière , et tout ce qu'elle possède, au service de son créateur. Ainsi vos talents, vos forces , votre santé , votre argent, votre influence, tout cela n'est point à vous mais à Dieu ; et vous n'êtes dans l'ordre , vous n'occupez votre vraie place, vous ne remplissez votre destination qu'autant que vous faites valoir toutes ces choses pour le service et pour la gloire de Dieu. Le Seigneur fait à cet égard une distinction bien remarquable entre les biens temporels et les biens spirituels. Il appelle les premiers « ce qui est à autrui , » et les seconds « ce qui est à nous-mêmes. » C'est dans ce sens qu'il faut entendre cette déclaration qui termine la parabole, et qui semble obscure au premier abord : « Si vous n'avez pas été fidèles dans ce qui est à autrui , qui vous donnera ce qui est à vous? » Le Seigneur explique lui-même ces paroles obscures par ces autres paroles plus claires qui les précèdent, et qui offrent évidemment le même sens : (( Si vous n'avez pas été fidèles dans les richesses injustes, qui vous confiera les vraies richesses? » Ce qui est à autrui , ce sont les biens du monde, dont nous ne sommes que les économes , et qui sont appelés injustes parce qu'ils servent habituellement à l'injustice ; ce qui est à nous, et ce que le Seigneur appelle aussi les vraies richesses, ce sont les biens spirituels; c'est la foi, l'espérance et la charité ; ce sont

là des biens qui nous appartiennent en propre , qui sont conformes à notre nature morale et à nos vrais besoins, qui s'assimilent en quelque sorte à notre âme , et dont la mort ne nous sépare pas ; mais les biens temporels ne sont pas à nous, nous n'en sommes que les administrateurs. Telle est la doctrine de l'Ecriture; tel est aussi l'enseignement d'une saine philosophie.

Voilà ce qui devrait être : mais est-ce là ce qui arrive en réalité? est-ce bien sous un tel point de vue que nous envisageons, dans la pratique de la vie, les biens que Dieu nous a confiés? Pour le savoir il suffit de consulter cette parabole, que le Seigneur met devant nos yeux comme un vivant miroir pour que nous y contemplions notre propre image. Que fait cet économe qui est l'image de tous les hommes sans en excepter un seul , et dont chacun de nous doit se dire à lui-même : tu es cet homme-là ? Il dissipe le bien de son mattre. Il sort de sa place naturelle , il intervertit les rôles, il foule aux pieds son premier devoir, il s'approprie ce qui appartient à son maître et le dépense pour sa propre satisfaction. Voilà ce que font tous les hommes à l'égard des biens de Dieu. Us sont tous, sans en excepter un seul , des dispensateurs infidèles, ils sont tous sortis de la place qui convient à la créature, ils ont tous tourné en dissolution les dons du créateur; et pour employer les paroles de l'Ecriture, « ils sont tous assujettis au péché. Il n'y a personne

qui ait de l'intelligence, il n'y a personne qui cherche Dieu ; ils se sont tons égarés , ils se sont tous ensemble pervertis; il n'y en a aucun qui fasse le bien, non pas môme un seul '. » C'est là l'idée fondamentale de cette parabole , comme c'est l'idée fondamentale de la bible entière. La bible est un message que Dieu adresse à des créatures égarées, déchues, coupables et par là-même dignes de condamnation ; et il est impossible de comprendre le premier mot de la bible, il est impossible de comprendre le nom même de l'évangile, aussi longtemps qu'on n'a pas compris cette vérité humiliante mais salutaire, qui sert de base à tout l'édifice de la révélation.

« Et l'ayant fiait venir il lui dit : qu'est-ce que j'entends dire de toi ? rends compte de ton administration ; car tu ne pourras plus désormais administrer mon bien. » Nous pouvons oublier pour un temps, au milieu des préoccupations de la vie présente, cet état d'égarement, d'infidélité et de condamnation; mais un moment viendra où il faudra bien nous en souvenir : c'est le moment où nous serons appelés à rendre compte de notre administration. Ce momentlà, ce jour du compte-rendu, c'est pour chaque homme le jour de sa mort ; c'est cette heure mystérieuse et redoutable qui nous attend tous, qui est déjà marquée pour chacun de nous dans les décrets éternels

* Rom., m, 9-42.

da Seigneur, et qui viendra nous arracher aux scènes du monde visible pour nons transporter subitement dans les réalités éternelles. Pour combien d'hommes ne viendra-t-elle pas inattendue et sans préparation , cette heure que nul ne connaît et que tous redoutent! « Comme il arriva aux jours de Noé , » dit le Seigneur , « il en arrivera de même au jour du fils de l'homme. On mangeait et on buvait, on se mariait, on donnait en mariage, jusqu'au jour que Noé entra dans l'arche ; et le déluge vint qui les fit tous périr. Il arriva aussi la même chose aux jours de Lot : on mangeait, on buvait, on achetait, on vendait , on plantait et on bâtissait ; mais au jour que Lot sortit de Sodome, il plut du feu et du soufre du ciel , qui les fit tous périr. Il en sera de même au jour que le fils de l'homme sera manifesté '. » « Vous savez vous-mêmes, » nous dit saint Paul, « que le jour du Seigneur viendra comme le larron dans la nuit. Car, quand ils diront : paix et sûreté ! alors une ruine subite les surprendra, comme les douleurs surprennent celle qui est enceinte , et ils n'échapperont point 3 . » Tel sera le sort de tous ceux qui , absorbés par les préoccupations de la vie présente, auront oublié le jour du Seigneur et ne s'y seront point préparés. Ne suivons pas le grand nombre dans cet

1 Luc, XVII, 1 6-30.

2 4 Thés., Y, S, 3.

oubli funeste, qui aura des conséquences éternelles; plaçons-nous d'avance par la pensée en présence du compte solennel que nous aurons tous à rendre ; et si nous avons ressemblé à l'économe de la parabole par notre infidélité, imitons-le aussi dans sa prudence.

« Alors l'économe dit en lui-même : que ferai-je, puisque mon maître m'ôte l'administration? Je ne puis pas travailler à la terre, et j ai honte de mendier. Je sais ce que je ferai, afin que lorsque je serai déposé de cette administration, il y en ait qui me reçoivent dans leur maison. Alors il fit venir séparément chacun des débiteurs de son maître , et il dit au premier : combien dois-tu à mon maître ? Il répondit : cent mesures d'huile. Et l'économe lui dit : reprends ton billet, assieds-toi-là , et écris-en un autre de cinquante. Puis il dit à un autre : et toi, combien dois-tu? Il répondit : cent mesures de blé. Et l'économe lui dit : reprends ton billet, et écris-en un autre de quatre-vingts. Et le maître loua cet économe infidèle de ce qu'il avait agi prudemment ; car les enfants de ce siècle sont plus prudents en leur génération que les enfants de lumière. »

Comme nous l'avons déjà fait observer, c'est la prudence de cet homme, c'est son habileté qui seule est louée par le Seigneur; et c'est uniquement sous ce point de vue qu'il est proposé à notre imitation. Le Seigneur veut nous engager à faire pour les biens du ciel ce qu'on fait pour les biens de la terre; il veut

que nous appliquions à nos intérêts éternels cette prudence, cette sagacité que les hommes du monde déploient pour leurs intérêts temporels, et dont l'économe de la parabole nous offre un exemple si remarquable. L'habileté de cet homme est en effet merveilleuse. Placé dans une situation critique par suite de son infidélité, il se tire d'embarras par une infidélité nouvelle; il trouve moyen d'intéresser les débiteurs de son maître à ses propres concussions en les en rendant complices ; il achète leur appui aux dépens de cette fortune même qu'il était justement accusé d'avoir dilapidée; et il se ménage ainsi pour l'heure du besoin des ressources criminelles, mais assurées; car si l'un d'eux eût refusé plus tard de l'aider dans sa détresse, il avait en main le moyen de l'y forcer, en le menaçant de divulguer le crime qui leur était commun. Sa prudence paraît non-seulement dans le moyen qu'il emploie, mais encore dans la précaution qu'il prend de faire venir les débiteurs de son maître séparément, afin que chacun d'eux , se croyant l'objet d'une faveur spéciale, se sentît d'autant plus obligé envers lui, et craignît d'autant plus de divulguer un larcin dont il pensait avoir seul profité. Assurément rien ne surpasse la prévoyance, la prudence, l'habileté d'une telle conduite. C'est cette prudence que le Seigneur propose à l'imitation des enfants de Dieu; seulement la prudence des enfants de Dieu s'exerce dans une autre sphère que celle des enfants du siè-

cle : les uns travaillent pour la terre, les antres pour le ciel; ceux-là pour la vie présente, ceux-ci pour la vie éternelle. Ces deux prudences vont même en sens contraire lune de l'autre : car la prudence des mondains consiste à amasser des biens de la terre; tandis que la prudence des chrétiens consiste à les dépenser pour le Seigneur, comme Jésus nous l'enseigne clairement dans la conclusion de cette parabole : « Faitesvous des amis avec les richesses injustes, afin que lorsque vous viendrez à manquer — c'est-à-dire, après votre mort — ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. » Les biens de ce monde sont appelés des richesses injustes, soit parce qu'on les acquiert trop souvent par des moyens injustes, soit parce qu'ils deviennent facilement pour ceux qui les possèdent une occasion d'iniquité. Il appartient aux enfants de Dieu d'effacer ce caractère funeste attaché aux biens de ce monde, d'en rectifier l'usage, et de les faire tourner au salut des âmes au lieu de leur perdition. Ces mêmes richesses que le Seigneur a frappées d'une sentence de réprobation , et dont il a dit : « il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux, » ces mêmes richesses peuvent devenir, et doivent devenir entre les mains des enfants de Dieu une source de bénédiction et de salut. Nous pouvons à notre choix, avec les biens de ce monde, avec les richesses injustes, nous faire des amis ou des ennemis

de nos âmes. On s'en fait des ennemis quand on les dissipe en dépenses coupables ou frivoles , qui nous accuseront au dernier jour devant le tribunal de Dieu. On s'en fait des amis, des avocats, des protecteurs pour ce grand jour, quand on les répand pour le service du Seigneur. Cette image si belle et si expressive, « les tabernacles éternels, » est une allusion à la vie des patriarches , qui étrangers et voyageurs sur la terre, plantaient leurs tentes pour un jour. Les rachetés de Christ trouveront dans le ciel d'autres tabernacles, et ceux-là dureront éternellement. Il faut remarquer que le langage de tout ce verset est figuré : il ne s'agit pas seulement ici d'actes matériels de charité, et ces amis qui doivent nous recevoir dans les tabernacles éternels ne sont pas seulement les pauvres que nous aurons secourus; car il peut arriver que notre charité s'exerce à l'égard de personnes indignes, qui ne seront jamais admises dans la vie du ciel; mais la promesse que le Seigneur fait ici à la charité n'en subsiste pas moins et ne s'accomplira pas moins infailliblement, quelle que puisse être l'indignité de ceux qui en sont l'objet. La pensée du Seigneur est plus vaste et plus élevée; il veut nous engager d'une manière générale à consacrer les biens du monde au service de Dieu; et toutes les fois que nous faisons un tel usage des biens de ce monde, nous nous en faisons des amis pour nous recevoir au dernier jour ; c'est-à-dire, nous les faisons tourner à no-

tre salut Ce serait tirer de ce passage une conclusion bien fausse, et qui serait le renversement de l'évangile, que d'attribuer aux actes matériels de charité la vertu de nous mériter la vie éternelle; et de nous représenter le ciel comme une sorte de bénéfice qu'on peut acheter à prix d'argent, ou même à prix de bonnes œuvres. « Vous êtes sauvés par grâce, » nous dit l'apôtre , « par le moyen de la foi; et cela ne vient point de vous, c'est le don de Dieu; ce n'est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie; » et ailleurs : « quand je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des pauvres, si je n'ai point la charité , cela ne me sert de rien. » La charité à laquelle le ciel est promis est donc autre chose que l'aumône; et cette charité, ne l'oublions pas, est elle' même un don de Dieu ; elle fait partie de ce salut gratuit et complet que Jésus est venu nous apporter de la part de son père.

Toutefois le devoir d'exercer l'aumône, de pratiquer des actes de charité, est une partie essentielle du précepte que nous donne ici le Seigneur; et peut-être dans le réveil religieux de nos jours, préoccupé qu'on était de la nécessité d'insister sur le salut gratuit et de réagir contre la fausse doctrine du salut par les œuvres, peut-être, dis-je, a-t-on trop laissé dans l'ombre le devoir de l'aumône, et trop oublié la valeur réelle des actes de charité. Christ et la bible entière attachent à l'aumône une grande importance , et nous la

présentent comme ayant des rapports essentiels avec notre salut. « Vendez ce que vous avez i, » nous dit le Seigneur, « et donnez-le en aumône; faites- vous des bourses qui ne s'usent point, et un trésor dans les deux, qui ne manque jamais, d'où le larron n'approche point, et où la teigne ne gâte rien. » Et déjà dans l'ancien testament : « jette ton pain sur la surface des eaux ; car avec le temps tu le retrouveras. » « Celui qui a pitié du pauvre prête à l'Eternel , et l'Eternel lui rendra son bienfait a. »

En effet, bien que l'exercice de la charité ne puisse pas nous mériter le ciel , il contribue pourtant à notre salut d'une manière indirecte, mais puissante. L'aumône aide à notre salut en nous entretenant dans des dispositions morales favorables au salut, en détachant nos cœurs des biens de ce monde. Celui qui amasse des richesses tient nécessairement davantage à ces richesses, qui sont pour lui le but principal de la vie; et comme son trésor est sur la terre , son cœur y est aussi. Celui au contraire qui répand ses biens au service du Seigneur et pour le soulagement de ses frères, déplace par là son trésor de la terre pour le transporter dans le ciel , et son cœur suit naturellement son trésor. — Aussi l'exercice de la charité, par cela même

1 Ce précepte , comme plusieurs de ceux que Jésus donne à ses disciples , ne doit pas être entendu au pied de la lettre; il faut en prendre l'esprit. Comparez Matth., V, 39-44.

* Luc, XII, 33.Ecclés., XI, 4. Prov., XIX, 47.

qu'il porte notre cœur vers le ciel , nous est-il représenté comme disposant Dieu en notre faveur, comme nous attirant ses grâces. Le centenier Corneille ne fat pas sauvé assurément par ses aumônes, mais ses aumônes contribuèrent à fixer sur lui le regard de Dieu , et à le faire arriver au salut qui est en Christ. C'est ce qui nous est clairement enseigné au chapitre dixième du livre des Actes. « Il y avait à Césarée un homme nommé Corneille, centenier de la cohorte appelée italique, homme pieux et craignant Dieu avec toute sa maison , faisant aussi beaucoup d'aumônes au peuple et priant Dieu continuellement. Il vit clairement en vision , vers la neuvième heure du jour, un ange de Dieu qui vint à lui et qui lui dit : Corneille ! Et Corneille ayant les yeux arrêtés sur lui, et tout effrayé, lui dit : qu'y a-t-il, Seigneur? Et l'ange lui dit : tes prières et tes aumônes sont venues en mémoire devant Dieu. Envoie donc à Joppe, et fais venir Simon surnommé Pierre. » C'est en considération de ses prières et de ses aumônes que Dieu lui envoie un messager de l'évangile; mais c'est par l'évangile qu'il est sauvé. — Enfin l'exercice de la charité contribue encore à notre salut en attirant sur notre tête les prières des pauvres. Bien des fois sans doute, mes frères, vous avez entendu des indigents promettre de vous rendre en prières le bien que vous leur faisiez en aumônes; mais peut-être vous n'avez vu dans cette promesse qu'une formule banale et sans conséquence,

vous n'avez pas apprécié ce qu'elles valaient ces prières du pauvre. Nous aimons à le penser , il y a des pauvres qui tiennent leur promesse à cet égard, et qui prient réellement pour leurs bienfaiteurs. Ces prières , dictées par une vive reconnaissance , et par une piété sincère sinon éclairée, pourquoi ne seraientelles pas exaucées ? Heureux celui sur qui beaucoup de prières du pauvre appellent chaque jour la bénédiction du Seigneur 1 C'est là une rente spirituelle qui vaut bien celles que dans le monde on achète à si grand prix. Laissons ceux qui ne connaissent de biens que ceux de la terre placer toute leur fortune en revenus temporels : quant à nous, achetons le plus possible de ces rentes de prières qui d'année en année, de mois en mois, et de jour en jour, se déploieront sur nos têtes en précieuses bénédictions 1

Mais la charité temporelle, dont nous venons de parler, n'est pas la seule que le Seigneur nous recommande et qu'il ait en vue dans cette parabole. 11 est une autre charité qui fait plus de bien encore à notre âme, et qui a des rapports plus directs avec le salut: c'est celle qui se rapporte non plus à la vie présente mais à la vie éternelle; qui a pour objet, non plus les besoins d'un corps périssable, mais les intérêts d'âmes immortelles ; c'est cette charité spirituelle qui consiste à contribuer, chacun selon nos moyens, à la conversion des âmes et à l'avancement du règne de Dieu ; celte charité qui remplissait le cœur de David et

lui faisait dire : « j'enseignerai tes voies aux transgressai rs, et les pécheurs se convertiront à toi; » cette charité à regard de laquelle l'Esprit saint , par la voix du prophète Daniel , fait cette magnifique promesse : (( ceux qui en auront amené plusieurs à la justice brilleront comme des étoiles à toujours et à perpétuité. » C'est un devoir sacré pour tout disciple de Christ de travailler au salut des autres hommes , de profiter des occasions qui se présentent pour annoncer l'évangile autour de lui, de soutenir par ses prières et par ses sacrifices les œuvres chrétiennes qui ont pour but l'avancement du règne de Dieu dans le monde. La déclaration du Seigneur s'applique à ce genre de charité avec une justesse toute particulière, et dans un sens littéral. En contribuant par nos sacrifices à l'avancement du règne de Dieu, nous acquérons réellement, avec les richesses injustes, des amis qui nous recevront au dernier jour ; et quelle joie ne sera-ce pas alors de retrouver dans le ciel ces frères et ces sœurs en Christ, qui auront été amenés au salut par le moyen de nos charités 1 Le résultat de ces sacrifices peut bien rester inconnu sur la terre, mais il sera dévoilé au dernier jour. Telle offrande que vous aurez fait par* venir à une société de missions ou d'évangélisation , et que vous aurez ensuite oubliée, comme ce « pain jeté sur la surface des eaux » dont parle l'Ecriture, cette offrande le Seigneur ne l'oublie pas , il la suit dans son cours bienfaisant à travers les hommes et

les âges, et il saura bien vous la faire retrouver un jour. Cette offrande à laquelle vous avez attaché peu d'importance peut-être, elle servira à acheter une bible, ou bien encore elle servira à décider le départ d'un missionnaire; cette bible ou ce missionnaire iront dans notre France demi-païenne toucher le cœur d'un incrédule, ou au-delà des mers sauver l'âme d'un pauvre sauvage; et au dernier jour ce sauvage ou cet incrédule, transformé en enfant de Dieu par votre moyen et à votre insu , vous accueillera dans les demeures éternelles. Ah ! mes frères, ne négligeons pas un si pressant devoir, dirai-je? ou un si précieux privilège. Le Seigneur nous fait aujourd'hui une grâce particulière en multipliant autour de nous les occasions d'exercer cette charité spirituelle; jamais les œuvres chrétiennes qui ont pour objet l'avancement du règne de Dieu ne furent plus nombreuses qu'aujourd'hui dans l'église de Christ. Nous sommes entourés de sociétés fondées dans le seul but du salut des âmes , et qui poursuivent à l'envi , sous des noms et par des moyens divers, ce but si pur et si relevé. Les unes s'occupent d'envoyer l'évangile aux nations païennes, les autres travaillent à évangéliser notre patrie; celles-ci répandent gratuitement ou à bas prix la parole de Dieu, celles-là s'efforcent de mettre les vérités du salut à la portée de toutes les intelligences, en les publiant sous la forme de récits simples et populaires ; d'autres encore ont pris pour champ de travail

les écoles , el cherchent à multiplier en France le nombre des instituteurs chrétiens. Toutes ces œuvreslà, mes frères, ont droit non-seulement à votre sympathie mais à votre concours , et je mets sur votre conscience de contribuer pour votre part à les soutenir, si vous ne l'aviez pas fait jusqu'à présent.

Tel est l'usage que les enfants de Dieu doivent faire des biens du monde; voilà comment nous pouvons avec les richesses injustes nous créer des amis et des soutiens pour le dernier jour. C'est dans un tel usage des biens de cette vie que consiste pour nous la véritable prudence ; c'est par là que nous devons imiter cet économe, modèle de prudence et d'habileté, que le Seigneur nous présente comme un exemple à suivre. Mais hélas! il s'en faut bien que les enfante de Dieu apportent dans la recherche de leurs intérêts éternels la même sagesse , le même zèle , la même activité que déploient les hommes du monde dans la recherche de leurs intérêts temporels ; et nous avons tous mérité la sentence prononcée par le Seigneur dans cette parabole : « les enfants du siècle sont plus prudents en leur génération ' que les enfants de lumière. » Que celle parole est profondément vraie, et que d'applications elle trouve chaque jour au milieu

1 C'est-à-dire , à l'égard de la vie présente et de ses biens. C'est comme si Jésus disait : à leur point de vue.

de nous ! il faudrait faire un discours entier sur cette seule parole pour en signaler toutes les applications. Oui , les enfants du siècle sont plus prudents que les enfants de lumière ; les mondains sont mille fois plus sages, plus conséquents avec eux-mêmes, plus raisonnables à leur point de vue que les chrétiens. Les mondains sont souverainement imprudents, ils sont insensés dans le choix du but qu'ils poursuivent; mais une fois ce but admis , ils montrent à le poursuivre une prudence, une sagesse admirables. Ils sacrifient l'éternité au temps, le ciel à la terre, et c'est là une folie; mais dans la recherche de ces biens de la terre qui sont pour eux le souverain bien , quelle prudence , quel zèle, quelle activité, quelle infatigable énergie ne déploient-ils pas! quelle persévérance à marcher vers leur but sans se laisser détourner par rien, quelle sagacité à découvrir les meilleurs moyens pour y arriver , quelle attention à prévoir tous les obstacles pour les écarter ou les vaincre ! comme ils savent à propos s'imposer une privation temporaire en vue d'une jouissance à venir, et sacrifier sans hésiter un moindre bien pour obtenir un bien plus grand! Honneur à vous , hommes du monde , gloire à votre sagesse et à votre prudence ! et honte à nous , enfants de Dieu, ou qui du moins faisons profession de l'être: car nous n'apportons pas à la poursuite de nos trésors éternels la centième partie du zèle et de l'activité que vous déployez, enfants do siècle, dans la pour-

suite de vos intérêts d'un jour. Il y a plus : comme vous êtes tous , mes frères , hommes du monde par un certain côté; comme vous avez tout à la fois des intérêts temporels et des intérêts spirituels, vous êtes tout à la fois prudents et imprudents : prudents pour ce qui concerne vos intérêts temporels, c'est-à-dire là où la prudence est la moins importante; imprudents pour ce qui touche à vos intérêts éternels, c'est-à-dire là où l'imprudence est la plus dangereuse. Vous mettez le plus grand soin à fuir la pauvreté matérielle, à vous procurer un abri , des vêtements, des ornementa pour ce corps de poudre : et le plus souvent vous n'avez nul souci de l'indigence de votre âme , vous ne vous inquiétez pas de lui assurer un asile pour l'éternité, ni de la parer de ce vêtement de sainteté et de bonnes œuvres qui est d'un grand prix devant Dieu! Vous réservez toute votre activité, vous déployez toute votre énergie , vous sacrifiez tout votre temps pour vous faire une position dans ce monde : et vous ne trouvez ni temps, ni activité, ni énergie pour soigner les intérêts de votre âme; la prière, la méditation, la lecture de la parole de Dieu, tout cela n'est pas même mentionné parmi vos occupations obligatoires de chaque jour ; et si vous vous occupez de ces choses , ce n'est guère qu'à ce que vous appelez « des moments perdus 1 » Vous dépensez sans hésiter des sommes considérables pour des jouissances passagères, pour une fête d'un jour, pour un frivole plaisir

qui commence le soir , et qui sera dissipé avant le matin avec la flamme de vos bougies : et votre main se resserre, et vous croyez toujours trop donner, quand il s'agit de contribuer à l'œuvre la plus grande qui se puisse imaginer, de concourir avec Dieu lui-même à l'avancement de son règne et au salut des âmes ! Vous apportez un soin extrême à prévenir ou à guérir les moindres indispositions qui peuvent atteindre votre corps : où sont les soins que vous prenez, les précautions dont vous vous entourez , les remèdes que vous employez pour guérir votre âme de la maladie mortelle du péché! O imprudence 1 ô folie I Laissez-nous, mes frères , vous rappeler une scène qui se renouvelle constamment parmi vous. Un membre de votre famille tombe malade, et cette maladie est grave, elle s'annonce comme pouvant être mortelle. Aussitôt vous appelez à votre aide pour la guérir toutes les ressources que peut offrir la science humaine : vous vous empressez de faire venir un médecin habile, vous le consultez avec anxiété, vous suivez ses moindres indications avec un soin attentif et minutieux , vous faites en un mot tout ce qui dépend de vous pour obtenir la guérison de ce malade qui vous est cher : c'est là de la prudence , et nous vous louons en cela. Mais ce malade n'a pas seulement un corps qui est en danger de périr , il a une âme immortelle qu'il faut sauver, une âme qui peut-être paraîtra bientôt devant son juge. Sans doute vous allez vous inquiéter

do salai de cette âme aussi bien que de la guérison de son enveloppe mortelle; vous allez avertir, avec ménagement sans doute mais avec franchise , ce malade qui vous est cher du danger qu'il court ; vous allez le préparer, autant qu'il dépend de vous, au délogement; vous vous empresserez d'appeler le pasteur, médecin de l'âme, en même temps que celui du corps , afin que par ses exhortations et ses prières il éclaire cette âme, il la soutienne, il la prépare pour ce jugement éternel dont elle approche si rapidement.... Voilà ce qu'indiquerait la prudence : mais le plus souvent que faites-vous? Au lieu d'avertir le malade du danger qu'il court, vous éloignez avec une sollicitude attentive, ingénieuse, et qui serait touchante si elle n'était cruelle! toutes les circonstances qui pourraient lui révéler ce danger; au lieu de vous occuper de le préparer à la mort, s'il aborde lui-même ce sujet, vous vous efforcez d'en distraire sa pensée, et de lui inspirer une sécurité que vous n'avez pas vous-mêmes; au lieu d'appeler en même temps que le médecin le pasteur, si celui-ci vient de lui-même offrir son ministère, vous n'osez pas lui donner accès auprès du malade ; et tous vos soins , tous vos efforts tendent à obtenir ce résultat si déplorable et si effrayant, que ce malade qui vous est cher s'achemine vers la mort sans s'en douter; qu'il 66 trouve face à face avec le roi des épouvantements sans avoir pu d'avance envisager cette réalité terri-

ive devant le tribunal du Dieu vivant

V ju le temps ni les moyens de sy prépa-

. e là , mes frères, je vous le demande, avec

^^ .ictions que vous professez, de la prudence?

k st-ce pas au contraire le comble de l'impru-

oe, pour ne pas employer un terme plus rigou-

.ux ? Eh ! que feriez-vous d'autre à l'égard de ce

malade si vous étiez matérialistes au lieu de croire à

une autre vie, si vous étiez des enfants du siècle au

lieu d'être des enfants de lumière? Oui Jésus, tu as

dit vrai : l'église a des leçons à recevoir du monde;

nous avons besoin d'aller à l'école du siècle pour

apprendre la sagesse : car les enfants du siècle sont

plus prudents en leur génération que les enfants de

lumière !

Mes chers frères, c'est quelque chose d'avoir reconnu un si grand mal et de vous en humilier ; mais ce n'est pas assez : il faut sans retard y porter remède. 11 faut prendre devant Dieu, et en implorant son secours, la ferme résolution d'agir à l'avenir tout autrement que vous ne l'avez fait dans le passé. Soyez désormais conséquents avec vous-mêmes; et si vous pensez en chrétiens , agissez aussi en chrétiens. Profilez de l'exemple que vous donnent les hommes du monde et que le Seigneur vous signale ; transportez dans les choses de la foi cette prudence et cette activité qu'ils déploient dans la recherche des biens de la

terre. Puisque vous croyez à une vie éternelle, que celte vie éternelle devienne votre première préoccupation ; que tout le reste soit subordonné pour vous à la recherche des biens à venir ; que votre existence tout entière tende vers l'éternité. Puisque vous êtes dans ce monde étrangers et voyageurs, vivez-y comme des étrangers et des Voyageurs ; détachez vos cœurs de ses biens insuffisants et passagers; et comme ces biens-là ne sont qu'un accessoire dans vos convictions, qu'ils soient aussi un accessoire dans vos affections, dans votre activité, dans votre vie. Que ces biens du monde, qui pour les enfants du siècle sont des richesses injustes et fatales, qui deviennent pour eux des occasions d'iniquité et des sources de perdition, que ces biens-là se transforment entre vos mains, qu'ils changent de destination et de caractère. Détournez-les de leur cours naturel pour leur faire produire des conséquences bénies et saintes , mettez-les au service de votre âme et de ses intérêts éternels, forcez-les à travailler à votre salut comme tout le reste des dons de Dieu. Tous vous pouvez le faire , tous sans exception , riches ou pauvres peu importe : car écoutez ce que le Seigneur, en terminant celte parabole, déclare à ses disciples qui étaient pauvres des biens de ce monde : « celui qui est- fidèle dans les petites choses le sera aussi dans les grandes. » Ce n'est point à l'importance matérielle du sacrifice que Dieu regarde, c'est à l'esprit dans lequel nous l'accomplissons ; et

vous pouvez aussi bien que les riches , vous pauvres, vous appliquer la leçon que le Seigneur nous donne ici ; vous aussi vous pouvez vous acquérir des amis pour vous recevoir dans les tabernacles éternels. Profitez donc, mes frères, quelles que soient votre position et votre fortune, de toutes les occasions qui s'offrent à vous de donner pour le Seigneur et de faire du bien aux hommes; saisissez-les avec empressement ces occasions, « pendant que vous en avez le temps; » car « le temps est court , » a il n'y a que douze heures au jour, et la nuit vient, » la froide nuit du sépulcre, « dans laquelle personne ne peut plus travailler 1 »

Mais ne vous contentez pas de donner, mes frères, donnez dans un esprit chrétien. Donnez par amour pour le Seigneur qui vous a tout donné et qui s'est donné lui-même pour vous; donnez vos biens après vous être donnés vous-mêmes à Christ; donnez en vue des biens à venir et comme en présence de l'éternité; donnez en élevant vos pensées au-dessus d'un monde qui passe , en contemplant par la foi ces demeures éternelles dont Jésus vous a ouvert l'accès par son sang , et où il accueillera au dernier jour ses disciples fidèles, ceux qui l'auront suivi dans la voie de la charité, du renoncement et du sacrifice 1 Amen.

Février 4851.

Trois jours après on faisait des noces à Cana de Galilée , et U» mère de Jésus était là.

Et Jésus fut aussi convié aux noces avec ses disciples.

Et le vin étant venu à manquer , la mère de Jésus lui dit : ils n'ont point de vin.

Mais Jésus lui répondit : femme ! qu'y a-t-il entre toi et moi T mon heure n'est pas encore venue.

Sa mère dit aux serviteurs : faites tout ce qu'il vous dira.

Or, il y avait là six vaisseaux de pierre, mis selon l'usage de la purification des Juifs , qui tenaient chacun deux ou trois mesures. Et Jésus leur dit : remplissez d'eau ces vaisseaux ; et ils les remplirent jusqu'en haut.

Puis il leur dit : puisez-en maintenant et portez-en au chef de la table ; et ils lui en portèrent. Quand le chef de la table eut goûté l'eau qui avait été changée en vin ( or, il ne savait pas d'où cela venait, mais les serviteurs qui avaient puisé l'eau le savaient bien), il s'adressa à l'époux et lui dit : tout homme sert d'abord le bon vin , et ensuite le moindre, après qu'on a beaucoup bu ; mais toi tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant.

Jésus fit ce premier miracle à Cana de Galilée , et il manifesta sa gloire ; et ses disciples crurent en lui.

(Jean, II, 4-44. — Lire le chapitre entier.)

Pins j'avance dans la carrière pastorale, plus je me sens porté vers ce genre de prédication qui consiste à développer ligne après ligne la parole de Dieu, sans chercher an autre ordre pour mes idées que celui qui a été choisi par le Saint-Esprit lui-même. L'homme parait moins dans cette prédication-là, mais Dieu y paraît davantage; elle se prête moins aux développements oratoires , mais davantage aux développements spirituels, aux applications pratiques. Nous sommes bien plus sûrs, en l'employant, de prêcher d'une manière scripturaire, et de ne pas substituer nos propres pensées à celles de Dieu; nous sommes plus sûrs aussi de ne rien négliger dans les enseignements révélés, de ne pas laisser dans l'ombre tel précepte ou telle doctrine, vers lesquels nous ne serions peut-être pas portés par notre penchant naturel. Enfin , sous le rapport même de l'intérêt proprement dit, il me semble que nos auditeurs n'ont rien à perdre à une telle prédication. Suivre pas à pas la parole de Dieu , c'est le meilleur moyen de jeter dans nos discours cette variété qui est un des éléments essentiels de l'intérêt. Les prédicateurs emploient un temps considérable à des efforts, souvent sans résultat, pour varier la forme et le fond de leurs discours. Us s'épargneraient ce long travail et ce temps perdu , s'ils voulaient se borner à développer simplement la parole de Dieu; car rien n'est plus admirablement varié , rien n'est plus riche d'idées , de formes , de

couleurs diverses, que les enseignements des livres saints.

Aussi, mes frères, je viens aujourd'hui, comme je Fai déjà fait plus d'une fois, et comme je le ferai souvent à l'avenir , vous apporter non un discours dans les règles, mais une simple paraphrase de quelques versets de l'Ecriture. Il s'agit d'un des traits les plus intéressants de la vie du sauveur, dn premier miracle par lequel il manifesta sa gloire , celui qu'il accomplit aux noces de Gana.

Le chapitre que nous venons de lire contient le récit de deux miracles — car l'expulsion des vendeurs du temple est un vrai miracle — par lesquels le sauveur, au moment d'entrer dans son ministère de messie, semble avoir voulu en marquer le caractère. Ce caractère a deux traits principaux : il réunit la sainteté et la bonté. Le côté saint du ministère de Jésus-Christ est représenté par l'expulsion des vendeurs du temple. Par cet acte de rigueur envers ceux qui profanaient la maison de Dieu, Jésus témoignait hautement qu'il était venu pour purifier le régime théocratique , le culte et le peuple d'Israël , dont le temple de Jérusalem était le symbole; il déclarait qu'il ne saurait avoir communion avec le péché, et que pour le suivre il fallait renoncer au mal.

Mais la mission du sauveur avait aussi un côté

doux, facile, sociable, aimable; elle se distinguait à cet égard du ministère de Jean-Baptiste, cet austère prédicateur de la repen tance, vêtu de tissus grossiers, nourri d'aliments sauvages , qui fuyait dans la solitude du désert le contact d'une société corrompue. Tel ne devait pas être le ministère de Jésus, le prédicateur de la grâce. Un des traits distinclifs de ce ministère de la grâce devait être la bonté, la douceur, la condescendance ; et c'est ce caractère qui nous est représenté par le miracle de Cana. En s'associant à la joie innocente d'une fête de famille , en ne dédaignant pas même d'augmenter cette joie par l'exercice de sa puissance divine, Jésus témoignait qu'il a un cœur fait à l'image du nôtre , qu'il s'abaisse à notre niveau , qu'il veut partager toutes nos émotions, sympathiser à nos joies comme à nos peines, qu'il ne condamne pas la jouissance paisible des biens de la vie, et qu'autant il a en horreur le péché , autant il est éloigné de ces austérités forcées, de ces abstinences de commande, qu'on a représentées quelquefois comme inhérentes à l'évangile.

Ainsi la sainteté de Jésus n'a rien de farouche, comme sa bonté n'a rien qui sente le relâchement : c'est ce que prouve le rapprochement significatif de ces deux scènes de caractères si différents, qui marquèrent les premiers pas de la carrière du messie.

Le miracle de Cana qui fut, chose bien digne d'attention , le premier de tous ceux qu'accomplit le sau-

veur, sert encore à différencier l'économie de l'évangile de celle de la loi, la nouvelle alliance de l'ancienne. Moïse, le représentant de la loi, avait marqué l'entrée de son ministère en changeant dans la terre d'esclavage l'eau en sang : image du caractère inflexible de cette loi de mort, promulguée au bruit des foudres de Sinaï, et qui ne peut que nous condamner devant Dieu. Jésus , le messager de la bonne nouvelle, ouvre son ministère en changeant dans une salle de festin l'eau en vin, ce « sang de la grappe, » comme l'appelle l'Ecriture, ce breuvage vivifiant et salutaire « qui réjouit le cœur de l'homme: » image du caractère paisible et bienfaisant de l'évangile de grâce. Bénissons Dieu de nous avoir placés, non sous les auspices redoutables du miracle de Moïse> sous la dispensation du sang et de la mort, mais sous la bienfaisante influence du miracle de Gana, sous cette dispensation delà grâce que l'Ecriture associe souvent à l'image d'un vin nouveau et généreux ! .

a Trois jours après il se fit des noces à Gana de Galilée; et la mère de Jésus y était. » La bourgade de Cana se trouvait à deux lieues au nord de Nazareth; ce fut dans ce même endroit que le sauveur, à son retour de la Judée et de la Samarie, guérit le fils d'un employé royal qui demeurait à Capernaùm. Sur

• Zach., IX, 45, 47. Luc, V, 37. Matth., XXVI, 29.

l'emplacement de l'ancienne Cana s'élève aujourd'hui un village nommé Keferkenna , qui compte trois cents habitants , et qui est entouré de vergers et d oliviers; il possède une source abondante, où fut probablement puisée l'eau que Jésus changea en vin. Depuis lors tons ceux qui prirent part à cette fête ont disparu de la terre des vivants , bien des générations leur ont succédé dans le même lieu et ont disparu après eux ; mais la source qui fut témoin de leur Joie a continué de couler, toujours également abondante et pure : image de cette grâce divine qui ne tarit jamais, qui survit à toutes les agitations, à toutes les joies, à toutes les douleurs, à tous les péchés des générations humaines , et qui nous offre aujourd'hui encore tous ses trésors, comme aux jours de Cana. — Marie, la mère de Jésus, faisait partie de la noce: cette circonstance fait naturellement supposer qu'elle était parente d'un des deux époux; comme il n'est fait aucune mention de Joseph ni dans cette occasion , ni plus tard, nous pouvons en conclure probablement qu'il était mort avant que Jésus entrât dans son ministère.

« Et Jésus fut aussi invité aux noces avec ses disciples. »

Jésus , en acceptant une pareille invitation, honorait publiquement le mariage; il témoigne ici clairement que ceux qui ont voulu attacher à l'état de célibat un mérite particulier, une perfection plus grande, n'ont pas puisé leurs principes dans l'évangile, ni

dans l'exemple du sauveur. « Le mariage est honorable parmi toWj et le lit sans souillure : » telle est la maxime de l'évangile; et quand les hommes ont voulu à cet égard aller au-delà de ce qui est écrit, quand ils ont prétendu être plus sages que Dieu et plus vertueux que sa loi même , les conséquences les plus funestes n'ont pas tardé à justifier la sagesse de l'institution divine; pour avoir voulu s'élever à une perfection chimérique, on est retombé au-dessous du niveau de la moral i lé la plus vulgaire.

La présence de Jésus aux noces de Gana nous apprend également, comme je l'ai déjà fait observer, que»l'évangile n'est pas ennemi des jouissances innocentes delà vie, et en particulier des joies paisibles de la famille. Le chrétien fuira sans doute les plaisirs du monde , ces divertissements bruyants et profanes qui font oublier Dieu : mais , à l'exemple de son divin maître, il ne refusera pas de s'associer dans l'occasion à ces douces fêtes de famille, où tout se passe en présence du Seigneur, et sur lesquelles sa bénédiction peut être implorée. L'évangile n'est point une religion triste et farouche, qui veuille comprimer aucun des penchants légitimes de notre nature : tout ce qu'il y a de bon, de doux, d'heureux, d'aimable dans les penchants de la nature humaine, tout cela est du domaine de l'évangile, tout cela il le permet, bien plus il le favorise, et tend à le développer. « Que toutes les choses qui sont véritables, toutes les choses

qui sont honnêtes, toutes les choses qui sont pures, toutes les choses qui sont aimables, toutes les choses qui sont de bonne réputation , où il y a quelque vertu et qui sont dignes de louange : que toutes ces choses occupent vos pensées *. » L'évangile est toujours cette religion heureuse, amie des vrais plaisirs, qui seule nous fait apprécier les biens de la vie , et qui inspirait à un sage de l'ancienne alliance ces riantes images , prises des mœurs orientales, pour dépeindre le bonheur temporel du juste : « Va, mange ton pain arec joie et bois gaiment ton vin , puisque Dieu a déjà tes œuvres pour agréables. Que tes vêtements soient blancs en tout temps, et que le parfum ne manque point sur (a tête. Vis dans la joie tous les jours de la vie de ta vanité avec la femme que tu as aimée, et qui t'a été donnée sous le soleil pour tous les jours de ta vanité; car c'est là ta portion dans celle vie, et ce qui te revient de ton travail que tu fais sous le soleil 2 . » Jésus lui-même, dans sa vie si active, si troublée, si angoissée à certains égards, a trouvé place pour les affections douces et aimables. Il en a trouvé pour l'amitié, puisqu'il « aimait Marthe et sa sœur et Lazare, » et qu'il allait souvent s'asseoir à leur table en véritable ami de la maison. Il en a trouvé pour l'amour des petits enfants, puisqu'il les appelle à lui, en reprenant ceux qui veulent les retenir, et qu'il les presse

i Philip., IV, 8. — *Ecdés., IX,8,9.

entre ses bras 1 ; il en a trouvé pour toutes les affections de famille, puisqu'il ne dédaigne pas d'occuper sa place au festin d'une noce chrétienne, et d'en augmenter même la joie.

Je dis une noce chrétienne, et ce point est important à relever. On a voulu quelquefois abuser de la présence du Seigneur aux noces de Cana , et l'on a prétendu en conclure que le chrétien peut prendre part aux divertissements frivoles des gens du monde. Mais c'est une manière de raisonner bien fausse de dire : Jésus a pris part aux noces de Cana , donc il est permis à l'enfant de Dieu de s'associer aux fêtes mondaines; il faut dire : Jésus a pris part aux noces de Cana, donc ce n'était pas là une fête mondaine. La seule invitation de Jésus à ces noces prouve qu'il s'agit ici d'une famille pieuse ; la seule présence de Jésus à ce festin nous est un sûr garant que tout s'y passa suivant les règles de la tempérance , de la décence et de la crainte de Dieu. Jésus apporte à celte fête les préoccupations élevées et saintes qu'il avait constamment en vue; là même , dans la salle du festin, il poursuit son œuvre divine, et le résultat de sa présence à ces noces fat de manifester la gloire de Dieu , d'avancer son règne, et de sauver des âmes. Ne craignons pas de prendre part aux fêtes où peuvent trouver place de telles pensées; mais fuyons celles d'où nous serions obligés de

» « Les ayant embrassés. » Marc , X , 16.

les bannir. A l'exemple des époux de Cana > sachons associer nous aussi le Seigneur Jésus à nos fêtes de famille; qu'il soit invité à nos festins, qu'il vienne s'asseoir à notre table, et que toutes nos joies soient sanctifiées par le sentiment de sa présence. Rejetons loin de nous comme des péchés toutes les joies, tous les plaisirs dans lesquels nous ne pourrions pas faire intervenir Jésus, que nous ne pourrions pas goûter sous son regard, et sur lesquels nous ne pourrions pas appeler sa bénédiction. C'est une chose infiniment précieuse que de mêler ainsi le Seigneur à tous les détails de notre existence. Notre grand malheur, comme aussi notre grand péché, consiste à faire deux parts dans notre vie, l'une pour nos intérêts et nos plaisirs, l'autre pour le Seigneur et son service. Il faut que nous apprenions à réunir ces deux ordres de pensées, aies associer étroitement, à les confondre tellement que nos travaux et nos plaisirs même deviennent une partie intégrante du culte que nous rendons à Dieu. C'est alors seulement que nous serons en paix, parce qu'alors seulement nous serons dans l'ordre, et dans la voie de la volonté divine.

« Or le vin ayant manqué , la mère de Jésus lui dit : ils n'ont point de vin. » Cette circonstance que le vin manque paraît indiquer que la scène se passait chez une famille peu fortunée, qui en invitant le sauveur et ses disciples avait moins consulté ses ressources que son affection et sa bonne volonté. C'est

«s* us ans h cx*±

coûtent chez les sens de farta chez les poavres . qn on rat le pli â exercer rhoepîtalité- * La aère de Jésus fan dit : ils n ont plus de râ. i La suite montre qoll y avait dans ces paroles une soffidtatioo adressée ao sanrear, de faire on miracle poor faarnhr aux convives le vin qui leur manquait. Bien qoll n'eût encore opéré lui-même ancan miracle , ceux qui avaient présidé à sa conception et à sa naissance avaient conduit naturellement sa mère à attendre de loi des choses surnaturelles , alors quH venait d'entrer dans son ministère. Le but principal de Marie était sans doute de foire cesser rembarras des hôtes, qui étaient ses amis; mais probablement il se mêlait à cette intention , bonne en elle-même, nn désir secret de voir son fils acquérir de la gloire aux yeux des hommes en exerçant son pouvoir miraculeux. D'ailleurs le fils de Dieu savait bien ce qoll avait à faire; et si un miracle devait avoir lieu, il n'était pas nécessaire de lui en signaler l'utilité, comme il n'était pas convenable de lui en fixer le moment. Aussi Je* sus , tout en entrant jusqu'à un certain point dans les vues de sa mère, tout en faisant plus tard ce qu'elle demandait , relève-t-il par une légère réprimande ce qu'il y avait de répréheosible dans ses paroles, on plutôt dans sa pensée, dans cette impatience charnelle qui aurait voulu hâter, par un motif tout humain , les voies du Seigneur.

« Mais Jésus lui dit : femme ! qu'y a-t-il enlre moi et toi? mon heure n'est pas encore venue. » Il ne faudrait pas croire que cette expression employée par Jésus en s'adressant à sa mère , « femme , » eût rien qui emportât , d'après les usages de la langue , un manque de respect ou d'affection. En effet c'est de la même manière que Jésus , au moment d'expirer sur la croix, s'adresse à Marie pour la recommander au disciple qu'il aimait : « femme, voilà ton fils! » Toutefois il est impossible de ne pas voir une répréhension dans les paroles qui suivent : « qu'y a-t-il entre moi et toi? » C'est-à-dire : « il n'y a rien de commun entre nos vues, nos préoccupations sont entièrement différentes, tu ne me comprends pas ; tu ne penses qu'à la terre, et en me demandant un miracle tu n'as que des vues humaines : tandis que moi, occupé sans cesse des affaires de mon père et la pensée toujours tournée vers le ciel, je ne cherche que la gloire de Dieu et le salut des âmes. » Bien que Jésus eût donné pendant toute sa jeunesse l'exemple de la soumission des enfants aux parents, dès qu'il est entré dans son ministère de messie il devient le seigneur même de sa mère, et celle-ci n'a plus qu'à travailler à son salut comme tout autre fidèle, par la foi en Christ et l'obéissance envers lui. Marie était une pauvre pécheresse comme nous, et elle n'a pas été sauvée dune autre manière que nous pouvons l'être nous-mêmes. Précisément parce qu'elle se sentait dans un rapport

terrestre si immédiat avec le Christ, il pouvait lui être difficile de reconnaître cette haute autorité à laquelle elle est sujette comme tous les fidèles : de là ce sérieux avertissement. D'ailleurs Jésus a toujours commandé à ses disciples de subordonner à leur vocation spirituelle leurs liens terrestres, même les plus forts et les plus intimes : « celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. ))

J'ai vu quelque part citer ce récit pour appuyer la doctrine de l'intercession de Marie auprès du Seigneur. En vérité , pour faire un pareil usage de la parole de Dieu, il faut avoir ou bien de l'audace, ou bien de la simplicité. Ne dirait-on pas que le Saint- Esprit dans ce passage a voulu précisément nous mettre en garde contre le culte idolâtre dont la vierge Marie devait plus tard être l'objet ? Plus d'une fois les hommes ont demandé au sauveur d'opérer des miracles : mais jamais, si ce n'est lorsqu'il s'agissait des pharisiens hypocrites, il n'accueillit ces demandes avec cette espèce de sévérité qu'il montre ici à l'égard de sa mère. Pourquoi cette exception étrange? pourquoi semble- 1- il refuser précisément à sa mère ce qu'il a depuis accordé tant de fois à d'autres? Quoi ! Jésus abaissé, humilié, Jésus sous la forme d'un serviteur ne veut pas même accepter un conseil de sa mère dans l'exercice de son ministère : et aujourd'hui qu'il est assis sur le trône de sa gloire, on pré-

tend accorder à Marie le droit, je ne dis pas de le solliciter humblement, mais de le diriger et de lui commander ! Celte prétention impie autant qu'elle est insensée, la parole de Dieu a voulu d'avance la condamner dans le récit des noces de Cana. Je ne dis rien de ce qu'il y a d'extravagant à supposer qu'une créature puisse entendre les prières qui lui sont adressées à la fois dans tous les lieux du monde, ce qui revient à lui attribuer la toute-puissance. Quel étrange aveuglement ! et de quel épais bandeau ne faut-il pas que les yeux des hommes soient couverts par la main de l'ennemi des âmes, pour qu'ils reçoivent comme divine , pour qu'ils ne repoussent pas avec effroi une église qui renverse d'une manière aussi audacieuse les enseignements de la parole de Dieu !

« Mon heure n'est pas encore venue, » ajoute le sauveur; c'est-à-dire : « ce n'est pas encore le moment de manifester ma gloire en opérant le miracle que tu demandes. » Jésus ne refuse pas à sa mère de faire un miracle, comme la suite le montre clairement : seulement il se réserve le choix du moment, et il rappelle à Marie que le but qu'il se propose est tout spirituel ; aussi ses paroles ne font qu'augmenter le respect de sa mère ; la répréhension a rempli son but; Marie n'en est que plus ferme dans sa confiance et elle attend toujours un miracle, mais sa foi est purifiée de ses vues humaines et de son impatience terrestre; elle ne prétend plus diriger le fils de Dieu ,

mais se laisse au contraire diriger par loi : « 6a mère dit à ceux qui servaient : faites tout ce qu'il vous dira. » Christ différait le moment de manifester sa puissance, peut-être afin de rendre le miracle plus sensible, parce qu'on devait s'apercevoir toujours plus du manque de vin.

« Or il y avait là six vaisseaux de pierre, placés selon l'usage de la purification des Juifs, et qui tenaient chacun deux ou trois mesures. » Ces vases servaient aux ablutions que les Juifs pratiquaient rigoureusement avant et après le repas. Saint Marc nous apprend en effet qu'ils ne mangeaient point sans se laver les mains et les bras jusqu'au coude, et qu'ils plongeaient aussi dans l'eau les ustensiles qui servaient à leurs festins. La mesure dont il est ici parlé est l'amphore des Romains , ou le batb des Hébreux; elle comportait soixante-douze litres. Le nombre et la capacité des vases servant aux ablutions indiquent que la société était nombreuse , et qu'une quantité d'eau très-considérable fut changée en vin.

<( Jésus leur dit : remplissez d'eau ces vaisseaux; et ils les remplirent jusqu'au haut. » C'est au moment même où les serviteurs puisaient l'eau sur la parole de Jésus-Christ , sans comprendre le but de cet ordre , que le miracle s'accomplissait ; de même que dans une autre occasion les pains se multipliaient entre les mains des disciples , à mesure qu'ils les distribuaient sur l'ordre de leur maître : ainsi toujours

la grâce de Dieu et l'obéissance de l'homme marchent de front , et de leur développement simultané résulte la sainte harmonie de la vie chrétienne. Quand Dieu parle , soit qu'il enseigne, soit qu'il ordonne, ne prétendons pas juger sa parole ; acceptons-la seulement de confiance , croyons ce qu'elle déclare , pratiquons ce qu'elle commande r et bientôt nous verrons s'accomplir à notre égard les miracles de la grâce divine. a Si quelqu'un veut faire ma volonté, » dit le sauveur, « il connaîtra si ma doctrine est de Dieu. »

ce Et il leur dit : puisez-en maintenant et portez-en au chef de la table ; et ils lui en portèrent. Quand le chef de la table eut goûté l'eau qui avait été changée en vin (or il ne savait pas d'où cela venait, mais les serviteurs qui avaient puisé l'eau le savaient bien ) , il s'adressa à l'époux et lui dit : tout homme sert d'abord le bon vin, et ensuite le moindre, après qu'on a beaucoup bu; mais toi tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant. »

Toutes les circonstances se réunissent pour rendre le miracle plus visible et plus frappant. Le fait se passe à la vue de tous les convives; ces grands vases qui ne servaient à contenir que de l'eau , furent remplis avec d'autres vases ; ils furent remplis tous les six , ils le furent complètement ; ce furent les serviteurs qui les remplirent, non les disciples; ce fut le chef de la table qui goûta le premier de ce vin nouveau, et qui déclara ignorer d'où il venait, tout en

assurant qu'il était très-bon : il était impossible de méconnaître ici un miracle, et tous en effet rendirent hommage à la puissance divine qui lavait opéré. Le chef de la table , ou , comme d'autres traduisent , le maître d'hôtel , était sans doute quelqu'un qui était choisi dans les occasions semblables pour être l'ordonnateur du festin , et pour voilier à la distribution régulière des aliments et des boissons.

On est tenté de s'étonner au premier abord que Jésus ait employé sa puissance divine à opérer un miracle de cette nature, qui n'avait pas un caractère de charité ni de nécessité , et dont le résultat pouvait être facilement tourné en abus. Mais il faut remarquer que le but principal de Christ étant de manifester sa puissance et de prouver sa mission divine, ce but était pleinement atteint, quel que fût d'ailleurs l'objet du miracle. Christ se montre ici comme celui qui possède la puissance créatrice , le maître absolu des éléments, celui qui les combine et les transforme à son gré, qui n'a pour cela qu'une parole à dire , ou qu'une intention à concevoir. D'ailleurs il ne faut pas oublier que si l'abondance du vin est trop souvent pour les hommes une occasion de péché, c'est uniquement par leur faute qu'il en arrive ainsi ; en elle-même cette abondance est un bienfait de Dieu , et si les hommes en usaient selon ses vues , elle deviendrait pour eux un moyen de bénédiction au lieu d'être une source de mal et de ruine. L'Ecriture dans plusieurs endroits

fait l'éloge du via et nous le présente comme un don précieux du créateur , destiné à augmenter le bonheur de l'homme '. Il en est de môme de tous les dons de Dieu, de toutes les jouissances de la via Toutes ces choses sont en elles-mêmes des bénédictions, et elles ne deviennent une occasion de mal que par la faute de l'homme. Dans cette circonstance particulière , cette provision considérable d'un vin excellent était comme une riche indemnité que le sauveur donnait à ses hôtes, pour les récompenser de l'accueil libéral qu'il avait reçu chez eux, lui et ses disciples. C'est ainsi que le Seigneur a des moyens qui lui sont propres pour revaloir à ses amis les sacrifices qu'ils font pour lui. Ne craignons pas de dépenser pour le service du Seigneur, ponr l'avancement de son règne, pour le soulagement de ses enfants : celui qui aux noces de Cana paya d'un si riche présent l'hospitalité qu'il avait reçue , saura bien nous enrichir aussi par nos libéralités mêmes, si elles sont faites en vue de lui. « Jette ton pain sur la surface des eaux, » nous dit l'Ecriture, « car avec le temps tu le retrouveras. » N'oublions pas non plus que celui qui aux noces de Cana créa le vin dans des vases de pierre est le même qui le crée chaque année dans les ceps de la vigne. Nous nous étonnons du fait arrivé à Cana parce qu'il n'a eu lieu qu'une fois; et pourtant n'est-il pas tout

' Juges , IX , 43. Ps. CIV, 45. Prov. , XXXI, 6 , 7.

aussi merveilleux de voir l'eau qui tombe des noéa se transformer en vin dans les ceps? A voir pendant l'hiver ce bois de la vigne qui semble une branche morte, et tons ces arbres aux rameaux desséchés, qui pourrait croire, si (expérience ne nous avait instruits à cet égard, que tout cela va bientôt revivre et reverdir? Dieu commande , et le soleil réchauffe la terre, l'eau du ciel la trempe et la féconde, les racines des arbres vont y chercher, avec leurs mille filets imperceptibles , des sucs vivifiants, la sève circule, comme le sang dans les veines, à travers ces rameaux sans vie, et bientôt, jaillissant au-dehors, elle les pare d'une éclatante verdure, de fleurs parfumées et de fruits savoureux. Faudra-t-il nous blaser sur ces merveilles de la puissance et de la bonté divines parce qu elles se renouvellent sans cesse ; et l'abondance même du bienfait nous rendra-t-elle ingrats envers le bienfaiteur!

Quand l'ordonnateur du festin eut goûté celte nouvelle provision de vin, il le trouva si supérieur à celui qu'on avait bu jusqu'alors , qu'il témoigna son étonnement à l'époux de ce qu'on avait agi d'une manière contraire à l'usage établi ; car il était d'usage de donner aux convives d'abord le meilleur vin, jusqu'à ce qu'ils eussent bu suffisamment ; on gardait le moins bon pour la fin, alors qu'on buvait moins pour satisfaire un besoin réel que pour contenter la sensualité. Cet usage était par le fait bien plus rationnel et plus

rage que l'usage contraire, qui est suivi de nos jours ; il devait naturellement porter les convives à ne pas boire au-delà du besoin : tandis que l'usage moderne , qui réserve le meilleur vin pour la fin, semble calculé précisément pour engager à boire outre mesure.

Ce vin créé miraculeusement par le sauveur était meilleur que celui qu'on avait bu jusqu'alors, meilleur peut-être que tous les vins qu'on a jamais goûtés sur la terre. Ce que le Seigneur donne à ses disciples par les dispensations spéciales de sa grâce est toujours ce qu'il y a de meilleur ; s'il les fait passer par des privations et des épreuves, il a pour eux d'abondantes compensations ; ses voies ne diffèrent pas seulement de celles des hommes , mais elles sont infiniment supérieures, u Mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes voies ne sont pas vos voies, dit l'Eternel. Autant les deux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes voies sont élevées par-dessus vos voies, et mes pensées par-dessus vos pensées. »

L'observation naïve du chef de la table cache encore un autre enseignement Ce qui se passa dans cette occasion aux noces de Cana est une image frappante de ce qui arrive dans le royaume des cieux. Ceux qui donnent leur cœur au monde, qui prennent place à son festin, boivent d'abord leur meilleur vin; ils commencent par le plaisir et par la joie; leur vie terrestre a l'apparence du bonheur; ils mangent et

boivent et jouissent de la vie sans s'inquiéter des réalités sérieuses et éternelles : mais déjà pendant ce banquet de la vie ce via, qui semblait d'abord excellent, commence à leur devenir insipide, leurs joies s'affadissent de plus en plus, leurs plaisirs passent graduellement de la volupté à la fatigue, de la fatigue à l'ennui , de l'ennui au dégoût; cette vie commencée dans la joie s'achève dans la tristesse, et s'éteint enfin dans une mort qui les transporte au séjour de la misère éternelle. C'est précisément le contraire qui arrive pour ceux qui sont admis à la table du Seigneur, a au festin des noces de l'agneau. » Leur bon vin ne vient pas le premier , ils ne goûtent pas tout d'abord leurs meilleures joies. Sans doute les consolations ne leur manquent pas au milieu des épreuves de la vie , mais c'est pourtant une vie d'épreuves qu ils ont à passer ici-bas ; ce n'est pas ici pour eux le lieu du repos; il leur faut lutter contre le péché, et le monde, et leur propre cœur; il leur faut souffrir les afflictions que le père céleste dispense à tous ses enfants, et dont il les marque comme d'un sceau de leur adoption; mais au milieu même de ces épreuves naît et se développe de jour en jour dans leur cœur une joie divine, une félicité céleste et ineffable; ils se rapprochent de plus en plus de ce Dieu de sainteté dont la face est « un rassasiement de joie; » et quand enfin la mort, qui pour eux n'a plus d'aiguillon ni de terreurs , vient briser leurs chaînes, elle les transporte

à cette table du ciel où, assis avec Abraham, Isaac, Jacob, tous les fidèles de tous les temps et Jésus- Christ lui-même , ils boivent le « via nouveau dans le royaume de leur Père. »

« Jésus fit ce premier miracle à Cana de Galilée, et il manifesta sa gloire : et ses disciples crurent en lui. » Il manifesta sa gloire : cette expression est d'une grande portée : elle n'est jamais employée en parlant des miracles opérés par les prophètes ou les apôtres, simples instruments par lesquels Dieu manifestait la puissance et la gloire qui n'appartiennent qu'à lui seul ; mais Jésus opérait ses miracles par sa propre puissance, en son propre nom; il révélait sa propre gloire, comme étant « le fils unique du père, plein de grâce et de vérité. » Le résultat des miracles du sauveur, quand nous en lisons le récit dans l'évangile, doit être le même pour nous que pour ceux qui en furent les témoins : nous manifester la gloire souveraine et la puissance divine du Fils de l'homme. Si notre foi était ce qu'elle devrait être , si l'évangile était vraiment pour nous la parole de Dieu et par conséquent la vérité même , en lisant le récit d'un miracle nous serions saisis de respect et d'admiration pour la gloire de Jésus, et nous tomberions à ses pieds en lui disant comme Thomas : « mon Seigneur et mon Dieu ! »

« Et ses disciples crurent en lui. » Les disciples du sauveur avaient déjà cru en lui dans une certaine

mesure puisqu'ils l'avaient suivi; mais cette foi était encore dans l'enfance, elle avait besoin d'accroissement; et le miracle dont ils furent témoins fut un moyen dont Dieu se servit pour l'augmenter.

C'est ainsi que nous sommes tous appelés à marcher <( de foi en foi. » Il faut que chaque mesure de foi qui nous est accordée nous serve comme d'échelon pour nous élever à une foi plus ferme et plus claire. Que ceux donc qui n'ont encore qu'une petite foi ne se découragent point , mais qu'ils soient assurés que le Seigneur , qui a mis dans leur cœur ce commencement de foi , la développera et la fortifiera de jour en jour. Et que nul ne pense être parvenu à une foi parfaite : qu'il se rappelle qu'aussi longtemps que nous sommes dans cette vie d'épreuves, nous sommes appelés à croître de plus en plus dans la foi. Plus nous étudions l'évangile , à mesure que nous contemplons de plus près la personne du sauveur, nous découvrons en lui chaque jour de nouveaux trésors de gloire , de puissance , de bonté , de sainteté , de beauté morale, qui viennent nourrir et fortifier notre foi; il nous apparaît chaque jour sous un aspect nouveau qui devient l'objet d'une foi nouvelle; en sorte que nous sommes appelés continuellement à « croire en lui » tout de nouveau, comme si nous apprenions à le connaître pour la première fois.

Souvent, dans les commencements de la vie chrétienne, la foi tient beaucoup de l'imagination, elle est

mêlée de vues humaines, elle n'a pas encore des racines profondes dans le cœur et dans la vie , et par là même elle est plus sujette à s'ébranler ou. à se troubler. Mais peu à peu elle se dégage des éléments étrangers, elle s'épure, elle s'affermit, elle plonge dans notre âme par des racines toujours plus profondes, elle s'identifie toujours davantage avec notre vie morale , elle devient de jour en jour une réalité plus vivante, et le fidèle en vient enfin, surtout lorsqu'il approche du terme de sa course, à converser avec le sauveur comme avec un ami présent, à vivre. avec les réalités invisibles comme avec des objets habituels et familiers. C'est alors que la foi devient véritablement, selon la parole de l'apôtre, « une vive représentation des choses qu'on espère, et une démonstration de celles qu'on ne voit point. » Tel était le degré qu'avait atteint la foi de Félix Neff, alors que sur son lit de mort il s'écriait, dans son langage pittoresque et saisissant : « l'évangile est » vrai, vrai, vrai! j'ai gratté avec les ongles jusqu'à » ce que j'aie enlevé tout le sable, tout le mortier » jusqu'à la pierre vive; mais la pierre est restée!... » Puissions-nous, mes bien-aimés frères, arriver nous aussi à une telle foi 1 puissions-nous, comme Félix Neff, dépouiller de plus en plus notre foi de tous les éléments humains, de tout ce qui tient à l'imagination , et arriver comme lui à nous appuyer avec une assurance inébranlable, en présence de la mort,

sur ce rocher des siècles que nul orage ne peut renverser !

Aujourd'hui plus que jamais nous avons besoin de posséder une foi solide ; car nous vivons à une époque d'ébranlement universel. L'agitation politique et sociale dont nous sommes les témoins tient à un autre ébranlement bien plus profond, celui des principes et des croyances ; et celui-là s'est propagé jusque dans l'église de Jésus-Christ II souffle aujourd'hui sur l'église je ne sais quel vent d'incrédulité, ou tout au moins d'affaiblissement de la foi. Plus d'un chrétien de nos jours a vu sa foi s'affaiblir; plus d'un docteur en Israël a « fait naufrage quant à la foi. » Parmi les doctrines révélées il en est qu'on laisse volontairement à l'écart, comme répugnant trop fortement à notre sens naturel, comme exigeant, pour être admises et pour être prêchées, une trop grande mesure de foi. L'inspiration de la parole écrite, cette arche sainte qui est notre seul refuge contre les flots débordés du doute et de l'incrédulité, cette autorité seule infaillible et seule immuable, laquelle une fois ébranlée il ne nous reste plus rien , et toutes nos espérances tombent l'une après l'autre abimées dans une immense ruine , — cette inspiration est en butte à des attaques systématiques, je ne dis pas seulement de la part des ennemis du Seigneur, mais hélas! faut-il le dire? de la part de ceux-là même qui se réclament de son nom , et qui à certains égards mon-

trent le plus de zèle et dévie. Tels hommes qui étaient réputés naguère parmi les colonnes de l'église en ébranlent aujourd'hui les bases, soit par leur parole, soit par leur silence, et Ton pourrait dire deux, à l'inverse de ce qu'on disait de saint Paul : « ils détruisent aujourd'hui la foi que jadis ils prêchaient. » Heureux qui saura garder sa foi pure de toute atteinte au milieu de cet ébranlement universel 1 Plusieurs déjà ont perdu leur foi dans cette lutte ardente ; plusieurs peut-être, il faut nous y attendre, succomberont encore. Mais ceux qui sauront conserver leur espérance éternelle à travers cet orage qui emporte les croyances, en même temps que les institutions et les trônes, ceux-là en sortiront avec une foi retrempée, rajeunie, épurée au creuset de l'épreuve, plus ferme et plus éclatante que jamais. Mes bien aimés frères , il faut qu'une telle foi devienne la nôtre. Il faut , quoi que les hommes autour de nous puissent faire , ou dire , ou écrire , ou imaginer , quoi qu'il puisse arriver dans le monde ou dans l'église même de Jésus-Christ, il faut que personnellement fidèles, nous gardions inviolable dans notre cœur le dépôt de la parole divine , ne voulant rien savoir ni au-delà ni en deçà de « ce qui est écrit , » et nous unissant toujours plus étroitement, par une foi toujours plus vivante, à celui que cette parole nous annonce, à ce Jésus dont elle manifeste la gloire en nous racontant

ses miracles. Amen.

Juin 4850.

Cette maladie est pour la gloire de Dieu. ( Jbah, XI, 4. )

Je voudrais, mes frères , vous présenter quelques réflexions simples et pratiques sur l'usage que nous devons faire des maladies. Je ne me suis pas laissé détourner de choisir un pareil sujet par cette considération qu'il ne s'applique pas directement , dans le moment actuel, à la plupart de mes auditeurs; car, outre qu'il en est un certain nombre qui, sans être absolument malades, ne jouissent pourtant pas d'une santé parfaite , et qui se trouvent dans un état habituel de malaise, plus pénible peut-être qu'une maladie proprement dite, — sans compter, dis-je, les personnes qui rentrent dans cette catégorie , et le nombre en est peut-être considérable — il n'est pas un seul d'entre vous qui n'ait été malade, ou qui tout au moins n'ait devant lui en perspective une maladie, ne fût-ce

que la dernière. Il n'est donc pas an seul d'entre vous à qui mes paroles ne puissent être applicables, et qui n'ait des leçons à y recueillir. Je m'attacherai à rendre cet enseignement aussi simple, aussi pratique, aussi populaire que possible ; c'est surtout dans un pareil sujet qu'il faut se garder des recherches de l'art humain. Peu m'importe que mes réflexions ne s'enchaînent pas dans un ordre logique , ou qu'elles ne se rattachent pas à une vue d'ensemble ; je me contenterai de vous les présenter dans l'ordre où elles s'offriront d'elles-mêmes à mon esprit, ne mettant d'importance qu'à deux choses : d'abord d'être évangélique et vrai , ensuite clair et simple, à la portée de toutes les classes de mes auditeurs.

La première pensée que je voudrais faire naître dans votre esprit quand vous êtes malade , c'est qu'il y a dans celle maladie une grâce de Dieu toute spéciale , une réponse de sa providence au besoin secret de votre cœur.

En effet , s'il est une vérité universellement reçue dans une église chrétienne, c'est que la chose la plus importante pour vous, la seule chose réellement nécessaire, c'est de travailler à votre salut, de vous occuper des intérêts éternels de votre âme , et de vous assurer une place dans le royaume des cieux. Hais lorsqu'on vous parle de la nécessité de vous occuper de ces choses, vous répondez généralement que vous

n'en trouvez pas le temps. Vous avez dans cette vie des intérêts actuels, pressants, qui réclament, pensez-vous, la meilleure partie, si ce n'est la totalité de votre temps et de vos efforts. C'est une famille à nourrir et à élever, une fortune à faire ou à conserver; ce sont des chances malheureuses à prévoir et à conjurer, des chances favorables à deviner ou à saisir; c'est un travail actif et incessant , manuel ou intellectuel peu importe , qui remplit toutes vos journées et peut-être vos veilles; ce sont des préoccupations commerciales, ou politiques, ou littéraires, ou scientifiques, ou industrielles, ou domestiques, en un mot qui se rapportent à l'un ou à l'autre des mille intérêts de la vie présente, et qui ne vous laissent pas le loisir de penser à une vie meilleure , ni de travailler d'une manière sérieuse à votre perfectionnement moral. Vous sentez bien le besoin de ces choses, et ce n'est pas sans regret que vous vous laissez emporter de jour en jour par le tourbillon de la vie active; il s'établit dans votre conscience chrétienne un conflit douloureux entre vos devoirs temporels et vos devoirs spirituels, entre les intérêts de la vie présente, moins graves mais plus sensibles, plus actuels, plus pressants , et ceux de la vie à venir, plus solennels, mais qui semblent perdre quelque chose de leur force et de leur urgence par l'effet de l'éloignement ; vous êtes embarrassés pour déterminer la répartition de votre temps entre ces deux ordres d'intérêts divergents;

vous craignez , si vous donniez beaucoup de place à la prière et à la vie intérieure , de ne pas remplir tons vos devoirs comme citoyen, comme père on mère de famille : eb bien ! cber frère ou chère sœur, la maladie que le Seigneur vous envoie est une réponse de sa providence à ces regrets, à ces craintes, à ces désirs intimes de votre cœur. Quand vous êtes malade, vous ne pouvez plus mettre en doule la volonté de Dieu à votre égard, ni le devoir auquel il vous appelle présentement. Avec la maladie toute incertitude cesse, et le conflit dont je parlais n'existe plus. Hors d'état pour le moment de vous occuper de vos affaires temporelles, vous n'avez évidemment qu'une chose à faire ; il est vrai pour vous dans toute la force du terme qu' a une seule chose est nécessaire, » à savoir d'élever votre âme à Dieu et de vous occuper sans distraction de votre salut. La maladie est une voix qui vous crie de la part du Seigneur : « laisse là pour un temps tous les travaux temporels , toutes les préoccupations terrestres, tous les rêves d'ambition ou de fortune ; ferme ton oreille à tous les bruits du monde, rentre en toi-même, songe à ton âme, regarde au ciel, saisis la vie éternelle, ouvre ton cœur aux instructions que j'ai à te donner , et dont cette épreuve sera l'organe béni si tu sais en profiter. » « Il y a une grande douceur pour l'âme chrétienne à envisager les maladies sous ce point de vue. Ce sont des temps d'arrêt , des stations salutaires que

Dieu nous ménage dans la carrière active, parfois trop active que nous avons à fournir ici-bas; et je me rappelle ici un passage touchant d'un cantique morave qui, sous une forme naïve et familière, exprime une vérité dont toute âme chrétienne fait tôt ou tard l'expérience :

En me couchant au lit de maladie

Bien tendrement mon âme il a bénie.

Dans notre course il lait ces parenthèses

Pour nous parier de nos cœurs plus à l'aise. **

En effet, ce n'est pas dans la vie extérieure, bruyante, passionnée, que nous pouvons entendre à Taise la voix de notre Dieu; c'est lorsque nous sommes couchés sur un lit de maladie, réduits par une volonté souveraine à l'heureuse impossibilité de nous laisser absorber par les intérêts de la terre. Mettons à profit, mes chers frères, ces salutaires parenthèses que Dieu ouvre de loin en loin dans le livre de notre vie. Entrons dans ses intentions quand il nous envoie la maladie, laissons-nous aller à sa direction souveraine , plaçons-nous entre ses bras paternels , déchargeons-nous sur lui de toute inquiétude pour ce qui touche à nos intérêts temporels; celui qui nous retient inaclifs sur notre lit saura bien en prendre soin pour nous, si nous savons, nous, écouter sa voix et accepter sa volonté.

A peine est-il nécessaire d'ajouter que dans tout ce

que j'ai dit je n'ai pas eu un seul instant la pensée de vous détourner de chercher la guérison , et d'employer les moyens qui vous sont offerts pour l'obtenir. Dieu a mis en nous le désir de la délivrance quand nous sommes sous l'épreuve, de la guérison quand nous sommes malades, et ce désir est légitime par cela même qu'il vient de Dieu. Non-seulement il vous est permis , mais cest un devoir pour vous, quand vous êtes malades, de chercher la guérison, devoir qui n'a rien d'incompatible avec les soins donnés à votre salut , avec la vie de méditatiqp et de prière. Hais au sujet de la guérison et des moyens de l'obtenir , j'ai une observation importante à vous rappeler. Nous sommes généralement portés, en temps de maladie , à regarder exclusivement aux moyens humains de guérison , à mettre notre confiance dans ces moyens-là , à faire dépendre notre santé des remèdes qu'on nous présente , de l'homme qui les ordonne. C'est là une grave et funeste erreur. L'Ecriture nous raconte qu'Àsa étant malade ne rechercha pas l'Eternel, mais les médecins; et cette circonstance nous est signalée comme un grave péché de ce roi de Juda, pieux d'ailleurs *. Il faudrait nous rappeler sans cesse que tous les moyens employés pour notre guérison n'ont par eux-mêmes aucune efficace, et que cette efficace vient tout entière du Seigneur. Il n'y a

* «Chron., XVI, 4S.

pas, dans telle ou telle substance dite médicale, une vertu magique pour rendre la santé ; cette substance n'est qu'un intermédiaire, inerte et impuissant par lui-même, au moyen duquel agit la puissance de Dieu; et ce que je dis des remèdes, il faut le dire aussi des hommes qui les choisissent. La santé et la maladie, la vie et la mort n'ont pas été remises entre les mains d'un homme ni d'aucune créature; il y a un seul médecin qui a pu dire avec vérité : « c'est moi qui fais mourir et qui fais vivre, je blesse et je guéris. » L'imporjpnce exagérée qu'on attache à l'emploi d'un remède , au choix d'un médecin , les disputes passionnées qu'on entend tous les jours au sujet des divers systèmes de médecine, les regrets amers et parfois les reproches poignants qu'on s'adresse , après une issue malheureuse, de n'avoir pas employé tel remède plutôt que tel autre, consulté celui-ci plutôt que celui-là , tout cela prouve qu'on oublie constamment cette grande vérité : c'est Dieu qui guérit; ni les remèdes , ni les hommes n'y peuvent rien ; les hommes ne sont que d'humbles instruments entre les mains de cet arbitre souverain, qui est le médecin des corps aussi bien que des âmes. Autant vaudrait dire qu'un ministre de l'évangile peut convertir lui-même le cœur d'un pécheur, que d'attribuer à un médecin le pouvoir de guérir le corps d'un malade. Sans doute, mes frères, en théorie vous reconnaissez bien qu'il en est ainsi ; c'est là , pensez-vous peut-être, une

vérité tellement élémentaire qu'il est inutile d'y tant insister : eh bien! alors agissez dans la pratique comme étant persuadés de cette vérité ; alors travaillez à la guérison de vos maladies par la prière autant que par l'emploi des remèdes , et ne les employez jamais sans appeler la bénédiction de Dieu sur leur efficace ; alors n'attachez pas celte importance de vie et de mort au choix d'un homme ou d'un système : le vrai médecin et le seul qui sache guérir , c'est le Seigneur; le vrai système et le seul qui soit infaillible, le seul qui s'applique à toutes les maladies, c'est la confiance en Dieu. Ai-je besoin d'ajouter que je n'entends nullement proscrire l'emploi des moyens humains pour obtenir la guérison? Ces moyens, tout impuissants qu'ils sont par eux-mêmes, sont nécessaires dans ce sens que Dieu n'agit habituellement que par leur intermédiaire; ils sont nécessaires comme le sont la prédication et la lecture de l'évangile pour la conversion des pécheurs, bien que cette conversion soit l'œuvre de Dieu lui-même. Ils sont nécessaires comme l'était pour la guérison d'Ezéchias l'emplâtre de figues sèches, ordonné par Esaïe, bien que celle guérison fût une réponse directe du Seigneur à ses prières «. Employez donc, mes frères, les moyens humains dont vous pouvez disposer et qui sont indiqués naturellement pour votre guérison ;

> Esaïe, XXXVIU.

t* LESMAL1DSS.

n'en négligez pas on seul ; attachez-vous à choisir le médecin le plus instruit et le plus habile, les remèdes que rexpérienœ prodame les pins efficaces; mais employez tout cela en priant, en ne voyant là que des instruments de la puissance de Dieu; et si après tout tous n'obtenez pas le résultat désiré, si la maladie a une issue fatale, ne vous en prenez ni aux remèdes ni aux hommes, — prenez-vous-en hardiment à Dieu lui-même, non pour murmurer, noo pour accuser sa providence, mais pour baisser la tète et adorer; ne vous étonnez pas non plus si d'autres réussissent où vous avez échoué; si, comme cela se voit tous les jours, les mêmes hommes, les mêmes systèmes, les mêmes remèdes tour-à-tour sauvent ou perdent, comme on dit, les malades; voyez toujours là le doigt de Dieu, adorez dans tout cela les directions toujours sages et paternelles de sa providence.

Cherchons maintenant quelles sont les instructions salutaires que le Seigneur a cachées dans les maladies, et qu'il veut nous donner par leur moyen.

Les maladies nous prêchent d'abord la justice de Dieu et sa haine contre le péché; car, si nous remontons à leur cause première, il est impossible de n'y pas voir un châtiment infligé à la transgression de la loi.

Sans doute ce serait une idée fausse, et contraire

à l'esprit comme à la lettre de l'évangile, de voir dans chaque maladie la conséquence et le châtiment d'an péché déterminé; et pourtant les cas de ce genre sont moins rares qu'on ne pense. Combien souvent le malade n'est-il pas obligé de rattacher son mal à tel péché que les hommes ignorent peut-être, mais dont lui et Dieu ont le secret? C'est peut-être l'intempérance , l'excès ou le raffinement dans les plaisirs de la table; ce sont peut-être d'autres excès plus honteux encore, qu'il faut laisser à la conscience du pécheur le soin de nommer. Il est des péchés qui portent leurs fruits de mort dès cette vie.

Toutefois, dans le plus grand nombre des cas, il serait téméraire de vouloir rattacher une maladie à un péché déterminé dont elle serait le châtiment. C'est ce que nous montrent clairement, dans l'ancien testament l'exemple de Job, et dans l'évangile celui de l'aveugle-né '. Quand donc l'épreuve tombe sur un de vos frères , gardez-vous d'y voir l'indice d'une sévérité particulière du Seigneur à son égard; bien

1 Jean, DC, 2, 3. «Maître, disaient les disciples à Jésus- Christ , qui a péché , celui-ci , son père , ou sa mère , qu'il soit ainsi aveugle? Jésus répondit : ce n'est point que celui-ci ait péché, ni son père , ni sa mère ; mais c'est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. » Jésus ne voulait pas dire que cet aveugle ne fût pas , comme tous les enfants d'Adam , un pauvre pécheur digne de condamnation ; mais il voulait dire que son infirmité n'était pas , comme les disciples se l'imaginaient, le châtiment 3'un péché déterminé.

souvent au contraire ce sont ceux que le Seigneur aime le plus qu'il afflige davantage. Mais il n'en est pas moins vrai que dans un sens général les maladies sont la conséquence et le châtiment du péché. Il n'y aurait point de maladies dans le monde s'il n'y avait point de péché. Dieu ne prend point plaisir à voir souffrir ses créatures; il ne les a pas créées pour la souffrance; il n'y avait point de souffrance dans l'Eden. Si l'homme est appelé à souffrir, si son corps est sujet aux infirmités et à la maladie , c'est qu'il a troublé par le péché Tordre que Dieu avait établi; s'il souffre, c'est qu'il a lui-même obligé Dieu à lui envoyer la souffrance pour ne pas manquer à ses perfections adorables , pour ne pas violer cette justice qui exige impérieusement qfle le péché porte des fruits de mort, « Au jour que tu en mangeras, tu mourras : » cette mort, qui commença en effet dès l'instant qu'Adam eut transgressé la loi divine , comprenait toutes les misères, toutes les infirmités , toutes les souffrances de la vie présente, et en particulier les maladies. Les maladies sont une des manifestations les plus irrécusables et parfois les plus effrayantes de la justice de Dieu, de sa haine contre le péché. Allez visiter un de ces établissements publics où toutes les souffrances humaines se donnent rendez-vous; allez voir réunis par centaines ces malades qui parfois se tordent sur leur lit dans les convulsions de la douleur, et dites-nous comment un Dieu de

bonté , an Dieu qui est amour a pu infliger à sa créature de telles souffrances ?... Ah 1 C'est que ce Dieu bon est en même temps un Dieu juste et saint; c'est qu'il ne peut pas rester indifférent à la transgression de sa loi; c'est qu'il faut absolument que l'ordre troublé par le péché 80 it rétabli par le châtiment. Recueillons de nos maladies cette instruction humiliante et dure, mais salutaire. Quand nous sommes malades , « écoutons la verge et celui qui Fa assignée; » voyons dans le mal dont nous souffrons une forme delà malédiction divine prononcée contre le péché; et apprenons à détester ce péché qui porte dès ici-bas des fruits si amers 1

Mais je me hâte d'ajouter que si les maladies nous prêchent la justice de Dieu, elles nous prêchent aussi, et bien plus encore, son amour. L'amour de notre père céleste paraît jusque dans les châtiments qu'il nous inflige , et cela de deux manières.

Cet amour se montre d'abord en ce que dans nos maladies nous souffrons infiniment moins que nous n'avons mérité de souffrir, et que d'autres n'ont souffert. Que sont en effet vos souffrances auprès de celles qui ont été dispensées à un si grand nombre de vos frères? Que sont-elles auprès des souffrances de ce fidèle serviteur de Dieu qui disait : « il m'a été assigné des nuits de travail ; » de ce Job dont le corps, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, était couvert d'ulcères ; à qui l'intensité de ses douleurs ne laissait pas un moment de répit, ni: le jour

ni la nuit; dont les courts instants de sommeil étaient troublés par des rêves non moins affreux que ses veilles ; chez qui une angoisse Morale sans exemple aiguisait encore la douleur physique; que ses amis, au lieu de le soutenir par leur sympathie accablent des accusations les plus injurieuses, et à qui sa femme, pour toute consolation , adresse oette horrible ironie : a bénis Dieu et meurs ! » Que aont-eHes voa souffrances, auprès de ce que vous avez vu souffrir à telle ou telle personne de votre connaissance que votre mémoire peut vous rappeler ; auprès de ce que vous verriez souffrir dans ce moment même , si vous étiez transporté tout-à-coup dans une salle d'hôpital? Que sont-elles surtout auprès de ce qu'a souffert le fils de Dieu; auprès de cette nuit terrible de Getbsémané , et de ce jour plus terrible encore de la croix; auprès des tortures atroces qui faisaient tressaillir toutes les fibres de son corps, en même temps que toutes les facultés de son âme étaient accablées sous les angoisses de la malédiction divine ' ? Que sont-elles enfin, vos souffrances dans la maladie, auprès de ce q«e vous avez mérité de souffrir, et de ce que vous auriez souffert infailliblement si un rédempteur ne s'était pas chargé de votre enfer ? que sont ces quelques jours de douleur et ces quelques nuits d'insomnie, auprès du « feu qui ne s'éteint point, » du « ver qui ne

' Gai, III, 43.

meurt point , » de ces « ténèbres de dehors où il y a des pleurs et des grincements de dents?... » Oui , Seigneur , ta bonté, ton amour éclate visiblement dans les souffrances mêmes que tu nous envoies : car tu nous épargnes ; car ces douleurs ne sont rien auprès de ce que nous aurions pu souffrir, et de ce que aous avons mérité !

Mais ce n'est pas seulement de cette manière négative que la maladie nous prêche la bonté de Dieu ; elle est «chargée de nous apporter de sa part des bienfaits positifs , des grâces toutes spéciales. C'est là le vrai but qu'il se propose quand il nous l'envoie; elle n'est pas seulement une punition du péché , elle est avant tout un moyen de bénédiction ; et même , s'il nous punit, ce n'est que pour nous bénir : réconcilié avec nous par Jésus-Christ , il est devenu à notre égard le plus tendre des pères ; « ce n'est pas volontiers qu'il nous afflige , » et s'il le fait ce ne peut être que dans des vues d'amour. Par la maladie le Seigneur veut nous faire acquérir une foule de vertus précieuses que nous n'apprendrions pas sans elle. Il n'est pas une seule des vertus chrétiennes qui ne trouve à se retremper sur un lit de souffrance, qui ne puise des forces inconnues dans les infirmités de la maladie. Si je voulais énumérer tous les effets salutaires que cette épreuve peut produire dans nos âmes, et qu'elle doit produire sous la bénédiction du Seigneur, le champ s'ouvrirait sans limite à mes

réflexions , et je n'aurais jamais fini; car il faudrait embrasser la vie chrétienne tout entière. Il faut nécessairement me contenter de glaner dans ce champ immense, et de vous signaler quelques effets salutaires qui semblent avoir un rapport plus direct avec ce genre d'épreuve.

Parmi les vertus chrétiennes que la maladie doit produire ou fortifier en nous , se présente en première ligne la patience. La patience est un fruit qui mûrit sur l'arbre de la douleur ; nous ne savons pas ce que c'est que la patience aussi longtemps que nous n'avons pas souffert. H manquerait donc quelque chose à notre éducation spirituelle et à notre caractère chrétien, si nous ne passions point par ce creuset de la souffrance. « 11 faut, » dit saint Jacques, qui semble avoir médité particulièrement sur oe sujet , te il faut que la patience ait une œuvre parfaite, afin que vous soyez vous-mêmes parfaits et accomplis. Estimez donc comme le sujet d'une parfaite joie les diverses épreuves qui vous arrivent , sachant que l'épreuve de votre foi produit la patience. » « Nous nous glorifions même dans les afflictions, » dit saint Paul, « sachant que l'affliction produit la patience. » En effet, comme je le disais, sans épreuve il ne peut y avoir de patience; et parmi toutes les épreuves qui peuvent nous être dispensées, il n'en est aucune qui soit mieux faite pour exercer cette vertu divine que les souffrances de la maladie. Quand nous sommes couchés sur un lit de lan-

gueur; quand il nous est assigné, comme à Job, « des nuits de travail ; » quand il nous faut soupirer longtemps après un sommeil qui nous fuit toujours; quand la douleur enfonce dans notre chair son aiguillon, et que toute la science humaine se montre impuissante à la conjurer , — alors nous sentons bien que notre seul refuge est dans la patience, que notre seule force est dans la soumission à la volonté du Seigneur, dans l'attente paisible et patiente de sa délivrance; alors nous sentons le prix de ces paroles de saint Jacques : « mes frères, prenez pour exemple d'affliction et de patience les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur. Voici , nous tenons pour bienheureux ceux qui ont souffert. Vous avez appris quelle a été la patience de Job, et vous avez vu la fin du Seigneur à son égard : car le Seigneur est plein de compassion et de miséricorde. »

Au reste, ce que je dis ici ne s'applique pas seulement aux maladies aiguës, violentes, à celles qui nous retiennent sur un lit de souffrance ; j'ai également en vue cet état intermédiaire dont je parlais tantôt, qui n'est ni la maladie ni la santé, qui est plus pénible parfois que la douleur même, qui tout en nous laissant une certaine activité extérieure, attache à tout ce que nous faisons un indéfinissable malaise, et sans nous permettre les douceurs de l'inaction nous Ole l'entrain , l'énergie, la joie de l'activité. Ce genre d'épreuve exerce la patience tout autant, si ce n'est

davantage, qu'une maladie violente et passagère; et là aussi le Seigneur dans son amour a caché de» bénédictions d'autant pins précieuses, qu'il faut les acheter plus cher; plus l'éooroe est amère, plus le fruit qu'elle recèle sera doux. Ah 1 ne vous laisser pas arrêter par cette apparence d'amertume : sachex à travers l'épreuve discerner l'amour de votre père céleste, et bénissez-le de ce qu'il vous apprend à cette rude école une vertu si excellente et si nécessaire.

Cette vertu de la patience, utile et précieuse pour vous-mêmes , sera aussi une bénédiction pour tous ceux qui vous approchent, par l'exemple que vous leur donnerez. Parce que Dieu vous a couché sur on lit de langueur, ce n'est pas à dire que vous n'ayez plus rien à faire pour le bien des hommes. Malades, vous avez tous une œuvre importante qui vous est confiée parle Seigneur, et cette œuvre-là c'est par la patience que vous l'accomplirez. Par la patience vous pouvez encore, dans l'état d'inaction où vous êtes rédoits, faire plus du bien autour de vous, être plus utiles à votre famille et à l'humanité que vous ne l'étiez par votre activité même. Une maladie supportée avec la patience que donne la foi est une prédication plus puissante que tous les discours les plus éloquents»

Un autre effet salutaire de la maladie, c'est de noua faire apprécier davantage le bonheur du ciel. Quand nous jouissons du bien-être qui accompagne la santé,

il nous arrive facilement d'oublier qu'ici-bas D'est pas noire lieu de repos et notre vraie patrie; la santé fait Tefîet d'un prisme à travers lequel nous voyons toutes choses, le monde moral comme la nature physique, sous des couleurs riantes , sous un aspect favo* rable; nous prenons en quelque sorte notre parti des misères attachées à une vie que la santé nous rend si douce , et nous dirions volontiers comme Pierre sur le Thabor : « nous sommes bien ici , plantons-y nos tentes ! » Mais cette illusion n'est plus possible quand survient la maladie; la souffrance physique nous rend attentifs à toutes les imperfections de la vie présente, nous sentons alors que nous sommes ici-bas étrangers et voyageurs; nous soupirons alors après notre domicile céleste, après ce corps nouveau et glorieux qui ne sera plus sujet aux infirmités ni à la mort. Alors la promesse de la vie éternelle nous devient précieuse, et le ciel devient pour nous une réalité; alors nous nous transportons par la foi dans ce bienheureux séjour où la souffrance aussi bien que le péché ne sera plus, où Dieu essuiera toute larme de nos yeux; alors nous comprenons cet ardent désir de la gloire à venir qui remplissait le cœur de saint Paul, et nous disons avec lui : « nous savons que si notre maison terrestre est détruite, nous avons dans les cieux une maison éternelle qui n'est point faite par la main des hommes. Car nous gémissons dans cette tente, désirant avec ardeur de nous revêtir de notre domicile

céleste. » Mes frères, quand vous serez malades, cueillez encore sur l'arbre de la doulepr ce fruit béni, ce fruit de foi et d'espérance; regardez en haut, anticipez les joies du ciel, appelez les anges et Jésus luimême autour de votre lit de souffrance comme ils seront bientôt autour de vous dans le paradis, déchirez par la foi ce voile de tristesse et de douleur qui ne vous enveloppe que pour un moment Couvrez- vous à travers le voile une échappée lumineuse sur la gloire du siècle à venir, et connaissez enfin par une bienheureuse expérience la vérité de ces paroles de David : « l'Eternel transformera tout ton lit quand tu seras malade ! »

Je dois signaler encore , parmi les heureux effets de la maladie, celui de nous porter à l'examen de nous-mêmes. Cet examen si nécessaire, hélas! et si facilement oublié dans l'état de santé, ne peut guère avoir lieu sérieusement que dans la maladie. Quand nous jouissons du bien-être physique, quand nous pouvons vaquer sans obstacle aux occupations de la vie active , alors nous oublions de nous replier sur nous-mêmes; nous négligeons de nous examiner, nous laissons s'enraciner dans notre cœur des habitudes mauvaises ; nous restons indifférents aux vertus qui nous manquent encore et qu'il nous faudrait acquérir; nous laissons passer bien des péchés sans confession, sans repentance et sans amendement. Mais quand la main du Seigneur nous frappe, et nous

retient sur noire lit , alors il faut bien détourner notre attention de l'activité extérieure et la reporter sur nous-mêmes; ces longues heures de loisir forcé que nous fait la maladie semblent nous être ménagées tout exprès pour passer en revue notre vie morale, pour sonder notre cœur, pour examiner une à une nos actions, nos paroles, nos pensées les plus secrètes, pour les juger à la lumière de la conscience et de l'Ecriture, pour fortifier les côtés faibles, pour former de saintes résolutions, pour corriger ce qu'il y a de mauvais dans nos habitudes, pour arracher avec le secours de la grâce les racines du péché, pour accomplir en un mot cette réforme intérieure dont nous avons sans cesse besoin , qui doit durer toute notre vie, mais que nous oublions sans cesse quand tout va bien pour nous. Mes frères, lirez encore ce fruit de vos maladies. Recherchez soigneusement, quand vous êtes malades , quels sont les péchés que vous avez tolérés dans votre cœur et dont le Seigneur a voulu vous purifier par cette épreuve; quelles sont les vertus qui vous manquent et qu'il a voulu vous faire acquérir; humiliez- vous, accusez-vous, repentez- vous, amendez-vous; que le temps perdu pour l'activité extérieure soit gagné pour votre vie morale ; et qu'en vous relevant de votre lit de maladie vous puissiez apporter un nouveau zèle et un cœur plus pur à l'accomplissement de tous vos; devoirs. Alors vous sentirez que le Seigneur, en vous frappant vous bénissait, et

ttt LB» MALADIES.

vous pourrez dire avec David : « il m'est bon d'avoir été affligé, afin que j'apprenne les statutsl »

Enfin le dernier fruil que nous devons recueillir de la maladie, c'esl d'en prendre occasion de noua préparer à la mort. En tout temps nous avons besoin de nous tenir prêts à mourir, car nous tendons sans cesse vers la mort; mais cette nécessité de nous préparer à la mort n'est jamais plus sensible qu'à l'heure de la maladie. Quand donc vous aérez malades, met chers frères , placez-vous sérieusement en présence de cette pensée redoutable peut-être, mais assurément salutaire parce qu'elle est vraie : « je dois mourir. » Dussiezrvous survivre à la maladie présente, ce qui n'est pas certain, une chose est certaine, c'est que la mort, un peu plus tôt ou un pins tard, ne manquera pas de frapper à votre porte : il faut donc vous y préparer. Êtes- vous prêts k mourir? question que vous devez vous adresser en tout temps, mais surtout lorsque vous êtes malades. Votre foi reposet-elle sur un fondement solide, vos convictions sontelles réelles et profondes? Jésus estril réellement pour vous un sauveur, est-il votre sauveur? avez- vous reçu dans votre cœur par le Saint-Esprit l'assurance que tous vos péchés sont pardonnes , expiés par le sang de la croix? en un mot, ètes-vous en paix avec Dieu? Cette foi dont vous laites profession, et que je veux supposer sincère, est-elle plus qu'une conviction de votre esprit, est-elle une affection de votre coeur, une

vie de voire âme? s'est-elle montrée chez vous par un dévouement sans réserve à votre devoir, à la volonté de Dieu, au bien de vos frères? avez- vous prouvé par vos œuvres que votre foi n'est pas une foi morte? avez- vous été en bon exemple autour de vous? n'avez-vous point de tort à réparer envers quelqu'un, point de restitution à accomplir, point de pardon à demander? S* cette maladie devait être pour vous la dernière, votre fin serait-elle une mort chrétienne? pourrait-on vous appliquer cette parole de l'Ecriture : « heureux ceux qui meurent dans le Seigneur ! » pourrait-on dire de vous avec assurance que « vous vous reposez de vos travaux , et que vos œuvres vous suivent? » le Seigneur au jour du jugement vous accueillerait-il avec ces douces paroles : « cela va bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de chose, je t'établirai sur beaucoup; entre dans la joie de ton Seigneur?... » Profitez, mes frères, du temps de la maladie pour vous adresser sérieusement ces questions; n'attendez pas pour vous préparer à la mort que la mort soit imminente ; quand elle sera imminente il ne sera plus temps de vous y préparer , vous n'aurez plus la liberté d'esprit et de cœur nécessaire pour ce grand travail, le plus grand que vous puissiez jamais avoir à faire dans ce monde. Pour vous aider dans ce travail intérieur, appelez les ministres de l'évangile, demandez-leur de prier avec vous et de vous lire la parole de Dieu ; suivez en cela

l'exhortation de saint Jacques : « y a-t-il quelqu'un d'entre vous qui soit malade? qu'il appelle les anciens de l'église afin que ceux-ci prient pour lui. » Mais ne vous contentez pas , comme le font trop souvent les malades, d'écouter les ministres de l'évangile: parlez-leur vous-mêmes , ouvrez-leur votre cœur , ditesleur les besoins de votre âme pour qu'ils puissent y approprier leurs exhortations et leurs prières; faites en un mot pour le médecin de l'âme ce que vous frites pour celui du corps. Quel ne serait pas l'embarras de votre médecin , si vous vous contentiez d'attendre passivement ses prescriptions sans rien dire pour le diriger , sans loi indiquer les symptômes particuliers de votre maladie, les organes qui en sont le siège et auxquels il faut appliquer le remède? agissez de même à l'égard du ministre de l'évangile; apprenez à étudier votre âme, à connaître ses besoins , ses maladies, ses côtés faibles; que ces choses deviennent entre vous et votre pasteur le sujet de ferventes prières, en même temps que de conversations sérieuses, approfondies, adaptées à votre état particulier, et qui puissent, sous la bénédiction de Dieu, contribuer à vous mettre en état de mourir en paix.

Heureux serez- vous, mes frères, quelle que doive être l'issue de votre maladie , si elle a pour effet de vous préparer à la mort! Cest là , ne l'oublions pas, la seule chose nécessaire pour chacun de nous. La mort, voilà le but suprême vers lequel nous tendons

sans cesse , dont chaque instant nous rapproche et pour lequel tout doit nous préparer. Mourir dans la paix du Seigneur ; mourir dans le sentiment intime du pardon de nos péchés et de notre réconciliation avec Dieu; mourir dans l'espérance assurée d'une glorieuse immortalité ; mourir dans la communion de Jésus, et traverser la sombre vallée soutenu par la houlette du bon berger; entendre à notre dernier moment la voix de Jésus qui nous dit : « aujourd'hui même tu seras avec moi en paradis ! » — que sont, auprès d'un tel bonheur, tous les trésors de la terre et toutes les joies de cette vie ! Ah ! qu'un tel bonheur devienne le nôtre! que la maladie, cette dispensation du Seigneur à la fois sévère et paternelle, serve à nous faire acquérir ce plus précieux de tous les biens ; et quand notre heure sera venue — cette heure qui viendra bientôt — « que nous mourions de la mort des justes, et que notre fin soit semblable à la leur! » Amen.

Avril 485*.

Jésus, le Christ, est venu avec l'eau et le sang : non-seulement avec l'eau , mais avec l'eau et le sang ; et c'est l'Esprit qui en rend témoignage , parce que l'Esprit est la vérité. Car il y en a trois qui rendent témoignage : l'Esprit , l'eau et la sang ; et «s trois-la se rapportent à un seul objet '.

(4 Jiam,V,6,*.)

Il y a dans les écrits de saint Jean certains passages qui portent on cachet tout particulier de hardiesse et de profondeur. C'est une philosophie toute nouvelle, à la fois simple et grande, sublime et populaire, qui nous ouvre des perspectives sur un monde inconnu ; on en chercherait vainement le modèle dans les œuvres des sages , et elle remporte autant sur toutes les philosophies humaines que le ciel est élevé au-dessus delà terre. A quelle source inconnue l'humble pêcheur

1 Voir la note à la fin du sermon.

de Génézareth a-t-il puisé cette déclaration sublime , simple et profonde comme Dieu lui-même, /(ail .a posée à l'entrée de son évangile , commue frontispice d'an temple divin : a Au commencement était la parole, et la parole était avec Diea/et cette parole était Dieu ! » A quelle école de pfciWsophes a-t-il appris cet amour céleste, immense , insondable , qui s'épanche comme un fleuve magnifique dans la prière sacerdotale de Jésus-Christ ? Quel est le sage de la Grèce ou de Rome qui lui a enseigné cette doctrine profonde, si neuve, si hardie et en même temps si belle, que nous sommes appelés à méditer aujourd'hui : a Jésus, le Christ, est venu avec l'eau et le sang ; nonseulement avec l'eau, mais avec l'eau et le sang; et c'est l'Esprit qui en rend témoignage, parce que l'Esprit est la vérité ? » Qui pourrait soutenir de bonne foi que de tels enseignements soient le produit de l'imagination humaine ? quel homme a jamais dit , a jamais écrit, a jamais pensé de telles choses? qui ne sent que pour trouver l'origine de telles pensées il faut chercher plus haut que la terre ? qui ne reconnaîtra ici le doigt de Dieu et le cachet de l'inspiration? Je ne sais, mes frères, si les passages dont je parle, et don t je pourrais citer d'autres exemples, produisent sur vous la même impression que sur moi : mais pour moi, je le déclare, ces passages me frappent comme une lumière divine; j'y reconnais , j'y vois, j'y sens la parole de Dieu; et je n'aurais pas besoin d'autres arguments

il y a des hommes qui , tout en étant inconnus do monde, n'en poursuivent pas moins, avec un zèle d'autant plus généreux qu'il est ignoré , la réalisation de Tidéal qu'ils portent dans leur conscience. Ces hommes ne parviennent pas , il est vrai, malgré tous leurs efforts, au but qu'ils voudraient atteindre; mais ces efforts n'en sont pas moins l'expression vivante de ce besoin impérissable de sainteté qui est inhérent au cœur de l'homme.

Au reste, il n'est pas besoin d'aller si loin : il suffit de rentrer en nous-mêmes et d'interroger notre conscience , pour y trouver le double besoin dont je parle. Tous nous éprouvons le besoin de la sainteté, à tel point qu'au moment même où nous commettons le péché, nous regrettons secrètement le devoir que nous n'accomplissons pas; tous nous sentons la profonde vérité de cette parole d'un poète païen : « je vois le bien, je l'aime, et je fais le mal '. » Nous portons également en nous un besoin d'expiation : quelque chose nous dit qu'alors même que nous pourrions dès à présent être purifiés entièrement du péché, il faudrait, pour que nous fussions rétablis dans la faveur de Dieu et pour que nous fussions en paix avec nous-mêmes, qu'il y eût un' châtiment de nos péchés passés.

Ovide : Video melioraproboque,

DHeriora aquor.

Ce double besoin ne s'éteint jamais entièrement dans le cœur de l'homme. On a vu plus d'une fois des meurtriers, dont le crime était resté ignoré, aller d'eux-mêmes se dénoncer à la justice et se livrer à l'échafaud , pour apaiser cet inexorable besoin jf expiation qui les tourmentait comme un ver rongeur ; et les êtres les plus dégradés , les malheureuses créatures descendues au dernier degré de la corruption , soupirent par moments après un cœur pur, comme le malheureux prêt à périr de soif soupire après l'eau vive qui le sauverait.

Il faut donc que le sauveur, le messie, le divin réparateur de tous les maux que le péché a versés sur la terre, se présente à nous avec un double bienfait pour satisfaire ce double besoin ; il faut , s'il est réellement le sauveur , qu'il nous apporte d'une main l'expiation qui nous affranchit de la peine, de l'autre la sainteté qui nous délivre de la souillure.

Aussi l'ancien testament, qui n'est qu'une vaste prophétie de l'évangile, nous présente partout, nonseulement dans les oracles des prophètes , mais sous le voile des types et des symboles , ces deux choses : l'expiation et la sainteté. La sainteté est figurée par l'eau , dont on faisait usage dans les ablutions si fréquemment ordonnées par le culte lévitique; et l'expiation est figurée par le sang, qui était versé constamment dans les sacrifices. Les ablutions et les sacrifices, l'eau et le sang, voilà tout le culte léviti-

Î4t L'ESPRIT, L'EAU ET LE SANG.

que ; et les fidèles de l'ancienne alliance, dont la foi, éclairée par le Saint-Esprit, perçait le voile des ordonnances légales, aspiraient sans cesse à obtenir les grâces figurées par ces deux symboles. Quand David disait : « purifie-moi du péché avec de l'hysope } ! » — faisant allusion au bouquet d'hysope que le souverain sacrificateur trempait dans le sang de la victime pour en faire aspersion sur le peuple — il demandait à Dieu l'expiation de ses péchés; et quand il disait : « je lave mes mains dans l'innocence , en Élisant le tour de ton autel 2 , » il montrait par là que l'ablution légale était pour lui le symbole de l'innocence, ou de la sainteté.

Jésus , qui est la réalité de tous les types de l'ancienne loi, est venu, comme cette loi l'avait annoncé , avec l'eau et avec le sang : avec l'eau qui purifie, avec le sang qui expie le péché ; et c'est à ce double bienfait, apporté par Jésus à la terre, que l'apôtre en appelle dans notre texte pour démontrer qu'il est véritablement le messie, le sauveur du monde.

En effet, sous quelque point de vue que nous envisagions Jésus-Christ : soit que nous considérions sa doctrine, sa vie, ou les institutions qu'il a laissées à son église, nous retrouvons partout l'eau et le sang, la sainteté et l'expiation.

« Ps. li. — 2 Ps. xxvi.

Nous les trouvons dans sa doctrine. Il déclare que a son sang est répanda et son corps rompu pour la rémission des péchés; » qu'il était « nécessaire qu'il souffrît, » qu'il est venu « sauver ce qui était perdu,» et a donner sa vie en rançon pour les pécheurs : » voilà l'expiation. En même temps il enseigne aux hommes une morale qui, pour la pureté et la beauté de ses préceptes , laisse toutes les morales humaines à une distance infinie au-dessous d'elle; il leur dit : a tu aimeras ton prochain comme toi-même , » et « le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ta pensée : » voilà la sainteté. Et remarquez que Jésus ne se borne pas à prêcher ces deux choses isolément, mais qu'il les présente constamment ensemble, qu'il les unit étroitement et les fait découler Tune de l'autre : car il est impossible de croire à l'expiation sans aimer celui qui l'a opérée, et impossible de l'aimer sans pratiquer les œuvres de la sainteté.

L'eau et le sang se retrouvent également dans la vie de Jésus-Christ. Depuis sa naissance obscure dans l'étable de Bethléem jusqu'à sa mort sanglante sur la croix de Golgotha, sa vie entière est une vie de souffrances : il souffre dans son corps la faim , la soif, la fatigue, la douleur; il souffre dans son âme par la haine de ses ennemis , par l'ingratitude de ses amis, par la vue continuelle du péché des hommes. Cette vie, qui s'est écoulée tout entière dans la souffrance , se termine par une accumulation de douleurs telles

qu'il est impossible de rien imaginer qui les surpasse: son sang coule dans l'agonie de Gethsémané , il coule sous la couronne d'épines, il coule sous la verge des soldats, il coule sous les clous de la croix. Celle vie de souffrance est en même temps une vie dé sainteté. 11 est « semblable à nous en toute chose excepté le péché. » 11 peut dire en face à ses ennemis: « qui de vous me convaincra de péché? » Son caractère moral est le plus beau qui ait jamais paru sur la terre. Toutes les actions de sa vie, toutes les paroles de sa bouche sont bonnes, pures, irréprochables, et répandent autour de lui comme un céleste parfum de sainteté.

Enfin dans les institutions que Jésus a laissées à son église, nous voyons reparaître encore l'eau et le sang. Il a institué deux sacrements , et seulement deux : le baptême et la sainte cène. La sainte cène est le sacrement du sang , et elle représente l'expiation de nos péchés. Le baptême est le sacrement de l'eau, et il représente la purification de nos cœurs.

C'est ainsi que Jésus nous apparaît constamment avec ces deux attributs qui devaient être ceux du messie : l'eau et le sang. Nous retrouvons ces deux traits caractéristiques jusque dans les moindres détails de la passion du sauveur ; et c'est dans ce double caractère de son œuvre qu'il fout chercher l'explication d'une circonstance mystérieuse qui nous est rapportée par saint Jean. Cet apôtre nous raconte qu'après que Jésus fut mort sur la croix , un soldat romain, pour

s'assurer de sa mort, lui perça le côté avec une lance, et qu'il en sortit aussitôt « du sang et de l'eau; » et il ajoute, pour montrer l'importance qu'il attachait à ce fait qui pourrait sembler insignifiant : « celui qui l'a vu en a rendu témoignage, et son témoignage est véritable, et il sait qu'il dit vrai, afin que vous le croyiez. » Cette circonstance, qui du reste était un fait miraculeux ', renferme en effet un enseignement profond et sublima Dieu a voulu nous enseigner par là que, de cette croix- sur laquelle le juste venait de mourir, allaient descendre sur la terre l'expiation et la sainteté, comme l'eau et le sang avaient coulé du flanc du crucifié , ouvert par la lance du soldat.

Il est donc vrai que Jésus se présente avec tous les caractères qui devaient appartenir au sauveur du monde. Ce fait si important nous est attesté par le Saint-Esprit; le Saint-Esprit rend témoignage que Jésus est véritablement le sauveur. 11 le fait par la prédication et les écrits des apôtres, dont il inspire tous les enseignements ; il le fait aussi par le témoignage intérieur qu'il rend à Jésus dans le cœur des fidèles. C'est pour cela que l'apôtre, après avoir dit que Jésus est venu avec l'eau et avec le sang , ajoute: « c'est l'Esprit qui en rend témoignage , parce que l'Esprit est la vérité. »

* La présence de l'eau avec le sang dans les veines d'un cadavre ne peut pas s'expliquer par les lois ordinaires de la physiologie.

*f* LUim . LTAT ET LE SiSB.

v Bf a donc. » cofâme snt Jean, « trois témoins qm rendent lémnignagg à Jésos i de fluaftie : ^Esprit, Fera et lesng;et< rapportent à an seul objet • » q» est b i do sauveur. Ce triple témoignage est nne alinsion à une ordonnance de landenne loi , d'après laquelle h vérité dan bit était reconnue sur le ^M^Mp de trois personnes. « Sor la déclaration de trois témoins, h avait dit Noise , « tonte parole sera ferme.» Eh bien ! ce triple témoignage, à b fois nécessaire et suffisant selon la loi, existe en faveur de b mission divine de Jésus: il y a l'Esprit , Feau et le sang, qui déposent d'un commun accord en sa faveur : et nous reconnaissons à ce signe divin que Jésus est véritablement le Christ, le fils de Dieu , le sauveur.

Ce triple témoignage, qui est nécessaire pour établir la mission divine du sauveur, Fest aussi pour nous assurer que nous sommes nous-mêmes enfants de Dieu. Il faut que nous ayons le témoignage du sang: c'est-à-dire, il faut que, rejetant tout autre moyen de salut, nous fondions toutes nos espérances sur l'expiation que Jésus a opérée par sa mort II faut que nous ayons le témoignage de l'eau , c'est-à-dire, il faut que notre foi se montre par nos œuvres, que nous recherchions une vie pure, sainte, conforme à la vie de Jésus-Christ. Il faut enfin que nous ayons le témoignage de l'Esprit : c'est-à-dire , il faut que le

Saint-Esprit ce rende témoignage avec notre esprit que nous sommes enfants de Dieu; » il faut que nous ayons au-dedans de nous une assurance intime , indestructible, plus puissante que tous les raisonnements du monde , qui n'est autre chose que la voix de Dieu lui-même, et qui nous crie de sa part que nous sommes ses enfants. Ces trois témoignages sont inséparables; et du moment que nous voulons les désunir, notre foi s'altère, elle pèche par quelque point, elle n'est plus la foi qui sauve. Si nous voulons nous borner à l'expiation: si nous nous attachons seulement à croire que Jésus a porté la peine de nos péchés , nous tombons dans la foi morte, nous nous relâchons des œuvres de sainteté, et nous sommes sur la pente glissante qui conduit à cet épouvantable blasphème: (( Péchons afin que la grâce abonde. » C'est dans cette erreur fatale que sont tombés les antinomiens, qui laissent de côté les œuvres sous prétexte d'exalter la foi. Si, négligeant la foi au sacrifice de Christ, nous voulons nous attacher exclusivement à la pratique des vertus chrétiennes, notre sanctification, dépourvue du principe tout-puissant de l'amour de Jésus, est incomplète et bornée dans son essor ; elle se traîne misérablement sur la terre au lieu de s'élever dans le ciel; nous n'arrivons qu'à une vertu extérieure, humaine , qui pourra bien être approuvée "des hommes et: nous parer aux yeux du monde , mais qui n'a rien de commun avec la sainteté , avec la perfection mo-

t48 L'ESPRIT , L'EAU ET LE SANG.

raie, avec l'imitation complète de Jésus-Christ C'est le piège où tombent les hommes à propre justice, qui laissent de côté la foi, prétendant gagner le saint par leurs œuvres. Si enfin dédaignant tout ce qui est extérieur, nous voulons nous borner au témoignage intérieur du Saint-Esprit, nous sommes exposés à prendre pour l'œuvre de Dieu en nous les illusions d'une imagination exaltée. C'est ce qui est arrivé à toutes les sectes des illuminés,, dont les exemples sont fréquents dans l'histoire de l'église chrétienne.

Gardons-nous donc, chers frères, de séparer ce que Dieu a joint; ne rejetons rien de son œuvre divine, laissons cette œuvre s'accomplir en nous tout entière, dans son ensemble harmonieux; et cherchons avec ardeur ce triple témoignage , nécessaire pour nous assurer que nous sommes ses enfants.

La première chose dont nous avons besoin, c'est l'expiation de nos péchés. « Venez à moi , » dit le sauveur, « vous tous qui êtes travaillés et chargés, et je vous soulagerai. » A qui s'adressent ces douces paroles, sinon à nous pauvres pécheurs, courbés sous le fardeau d'une condamnation éternelle? « Le salaire du péché c'est la mort, » dit l'Ecriture. Avez-vous jamais considéré sérieusement, mes frères, tout ce que renferme dans son sein cette mort qui est le salaire du péché? Il est bon de méditer de temps en temps sur ces réalités terribles. Il est bon de plonger quelquefois jusqu'au fond de l'abîme de notre misère ,

pour mieux apprécier celle expiation qui nous en retire à jamais. La mort, dans l'Ecriture, c'est l'éloignement de Dieu , la perte de sa faveur , et toutes les conséquences fatales qu'entraîne cet éloignement. Nous sommes faits pour vivre près de Dieu, dans sa présence, dans sa communion , dans son amour; et loin de lui il n'y a pour nous que ténèbres , que misère , que souffrance , pour cette vie et pour l'éternité. Vivre dans le monde sans Dieu et sans espérance; n'avoir point de joie véritable dans la prospérité, point de consolation dans les épreuves, point de force contre la douleur , point de guide au milieu des difficultés de la vie, point de refuge contre les terreurs de la mort; quitter cette vie de souffrances pour paraître en jugement devant ce Dieu trois fois saint, auprès duquel notre condamnation est prononcée d'avance par nos péchés ; entendre sortir de la bouche de notre juge cette sentence sans appel : « allez, maudits, au feu éternel préparé pour le diable et pour ses anges; » descendre alors dans ces régions de ténèbres et de douleurs où ne pénètre jamais un rayon de l'amour de Dieu; où il n'y a plus lieu à la repentance; où la seule société est celle des démons; où régnent ces souffrances inconnues, que l'Ecriture ne peut que figurer sous d'imparfaites images , et qui l'emportent autant sur les douleurs de cette vie que l'éternité l'emporte sur le temps..... je m'arrête : c'est en vain que j'essaierais de mesurer avec une imagination hu-

maine, et de bégayer avec des paroles d'homme cette mort qai est le salaire du péché. Et c'est là , grand Dieu ! notre destination naturelle! c'est là le sort qui nous attend , la condition vers laquelle nous mandions sans que rien puisse nous arrêter sur ce chemin de la perdition, — à moins qu'il ne se présente une expiation pour nos péchés ! Nous sommes pécheurs : en vain nous voudrions nous le cacher à nous-mêmes; et le salaire du péché c'est la mort. Oh ! s'il y avait une expiation pour nos péchés ! si nous pouvions payer à la justice éternelle le prix qu'elle réclame pour nous libérer ! Mais où trouver le prix d'une telle rançon? serait-ce en nous-mêmes? Ah! « le radiât de notre âme est trop considérable, et il ne se fera jamais , » quels que puissent être nos efforts et nos sacrifices. En vain nous consumerions le reste de notre vie terrestre dans des souffrances volontaires ; en vain même, à partir de ce moment, nous ne commettrions plus un seul péché : il resterait toujours derrière nous une masse effrayante de péchés qui appellent sur notre tête la colère divine, et pour lesquels il nous faut une expiation. Eternel ! Dieu saint et bon! toi dont les yeux sont trop purs pour voir le mal , et qui pourtant es amour ! toi qui ne peux pardonner sans expiation, et qui pourtant voudrais pardonner! laisseras- tu périr à jamais tes créatures coupables? et n'aurais-tu point , dans les trésors de ton amour , une expiation pour nos péchés?

« Venez maintenant, dit l'Eternel, et débattons nos droits : quand vos péchés seraient comme le cramoisi, ils seront blanchis comme la neige ; et quand ils seraient rouges comme le vermillon, ils seront blanchis comme la laine. » « Christ a été navré pour nos forfaits, et frappé pour nos iniquités; le châtiment qui nous apporte la paix est tombé sur lui, et nous avons la guérison par ses meurtrissures. » Dieu Ta établi de tout temps pour être une victime de propitiation par la foi en son sang, afin de montrer sa justice dans la rémission des péchés. » « Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé. » « Il n'y a plus de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ: » « ils sont passés de la mort à la vie '. »

Comment se fait-il, mes chers frères, que nous nous accoutumions à de telles paroles, et que nous les écoutions froidement? comment, toutes les fois que nous les entendons ne sommes-nous pas remués jusqu'au fond de lame , et notre cœur ne déborde-t-il pas d'une joie ineffable et divine? notre sauveur! toi qui es venu avec le sang, avec ton propre sang, pour l'offrir à la justice éternelle en expiation de nos péchés, mets dans nos cœurs des sentiments convenables à un tel sacrifice ! loin de nous désormais cette criminelle indifférence en présence de tes douleurs, ces

i Esaïe, 1,48; LUI, 5. Rom., III, 24. Actes, XVI, 34. Rom., VIII, 4. Jean, V, 24.

douleurs qui nous arrachent à l'enfer et nous ouvrent les portes du ciel ! nous te suivrons désormais dans cette voie douloureuse que tu as marquée à la trace de ton sang; nous te contemplerons arrosant la terre d'une sueur sanglante, couronné d'épines, déchiré par les verges et cloué sur la croix ! nous rassasierons de la vue de tes souffrances nos cœurs affamé6 et altérés d'expiation! nous irons pleurer au pied de ta croix en nous rappelant nos péchés et ton pardon , nous irons nous y souvenir que tu as payé l'amende qui nous apporte la paix, que toutes les douleurs de notre condamnation sont tombées sur toi, et que nous avons la guérison par tes meurtrissures! Répands sur nous, sainte victime, répands sur tout cet auditoire ce sang de la nouvelle alliance qui efface les péchés ! que sous l'aspersion de [ce sang nous nous sentions pardonnes, justifiés, réconciliés avec Dieu; et que ce sang crie de ta part au fond de notre conscience qu'il n'y a plus pour nous de condamnation !

Qui pourrait désormais nous ravir un si grand salut? que peuvent contre nous, en présence du sang de Jésus-Christ, le monde, et le péché, et Satan luimême? Si tu peux faire, ô Satan! que le sang de Christ n'ait pas été répandu , alors tu peux nous ôter notre salut et notre espérance. Mais si tu ne peux pas faire que le sang de Christ n'ait pas coulé sur la croix , alors tu ne peux rien , d'éternité en éternité,

pour nous ôter notre salât! Le sang de Christ pèse davantage que tous nos péchés dans la balance de la justice éternelle; et ce sang nous appartient : Dieu nous l'a donné , il plaidera éternellement en notre faveur , et toutes les puissances réunies du monde et de l'enfer ne pourront jamais étouffer sa voix. Béni sois-tu , ô noire sauveur ! qui es venu avec le sang pour l'expiation de nos péchés !

Mais ce premier bienfait ne nous suffit pas. Ce n'est pas assez que nos péchés soient expiés : il faut que le péché lui-même soit arraché de notre cœur. Qu'irionsnous foire avec le péché dans le ciel, qui est le séjour de la sainteté? quel bonheur pourrions- nous goûter dans la présence de Dieu et dans la société de Jésus , s'il y avait opposition entre la nature du Saint des saintset nos dispositions mauvaises? comment pourrions-nous être heureux si nous conservions dans nos cœurs ces péchés qui ont crucifié notre sauveur? comment pourrions-nous être heureux si nous ne réalisions pas cet idéal de perfection que nous portons dans notre conscience, et si l'image de Dieu , effacée de notre âme par le péché, n'y était pas rétablie dans sa beauté pure et sainte? Nous avons soif de sainteté tout autant que d'expiation. 11 ne nous suffit pas d'être pardonnes, il faut que nous soyons saints : il faut que la partie la plus noble de nous-mêmes reprenne la place et l'empire qui lui appartiennent ; il fout que notre

volonté soit de nouveau mise en harmonie avec la volonté de Dieu, et notre vie rendue conforme à sa loi. Mais comment pourrons-nous arriver à la sainteté? Par nos propres forces, nous savons trop que nous ne le pouvons pas. Nous savons trop que nos efforts ne parviennent à régler que nos actes extérieurs, à polir que les dehors de notre vie, et que nous n'avons aucune prise sur les sentiments de notre cœur. Nous sentons que le péché a pris possession de notre volonté et de notre pensée, qu'il tient à ce quïl y a de plus intime dans notre être. Comme saint Paul, nous trouvons « cette loi au-dedans de nous , que lorsque nous voulons faire le bien, le mal est attaché à nous. » Mais le Seigneur , qui a voulu nous accorder une première délivrance, en a une seconde en réserve, et vient ici encore à notre secours. 11 n'est pas sauveur à demi , et il rend son œuvre parfaite en ajoutant à la grâce de l'expiation la grâce de la sainteté.

« Ainsi a dit l'Eternel : je vous donnerai un nouveau cœur, je mettrai au-dedans de vous un esprit nouveau, et je ferai que vous marcherez dans mes statuts et que vous garderez mes ordonnances. » — « Ceux qui sont en Jésus-Christ ont crucifié la chair et ses convoitises. » — « Nous qui sommes morts au péché, comment y vivrions-nous encore? nous sommes ensevelis avec Christ par le baptême en sa mort, afin que comme il est ressuscité des morts par la gloire du

père , nous aussi nous marchions dans une vie nouvelle ! . »

Oui, mes frères, voire sauveur est un sauveur parfait, il ne fait pas son œuvre à demi ; en même temps qu'il apporte le sang qui expie vos péchés , il apporte aussi l'eau qui purifie vos cœurs ; il vient à vous tenant l'expiation d'une main, de l'autre la sainteté, et il ne donne l'un ou l'autre de ces trésors du ciel qu'à celui qui les accepte tous les deux. Comment, en effet, ne serait-il pas sanctifié celui qui croit au sacrifice de Jésus? Ce n'est pas seulement le pardon de ses péchés qu'il a trouvé au pied de la croix, c'est aussi l'amour pour ce sauveur qui nous a tant aimés. Ce sang qui nous annonce notre pardon nous raconte aussi son amour, et comment ne pas répondre à un tel amour en donnant à Jésus notre cœur? Quand nous sommes au pied de ta croix nous ne pouvons pas ne pas t'ai mer, sauveur adorable, sauveur si digne de nos affections! nous t offrons alors notre cœur et notre vie , avec le sincère désir que tu puisses y régner sans partage. Nous voudrions marcher dans ce monde comme tu y as marché toi-même; nous voudrions être charitables, doux, patients, humbles, purs, zélés, fidèles comme toit Il est vrai que ce désir de la sanctification que Jésus a mis en nous par son amour ne suffit pas encore pour nous sanctifier complètement ; il est vrai que si

i Ezécb., XXXVI, 26, 27. Gai., V f 24. Rom. f VI, 4-4.

« l'esprit est prompt, la chair est faible; » que nous ne pouvons pas développer nous-mêmes ce principe de sainteté que nous avons puisé dans la contemplation de la croix ; et que, si nous étions livrés à nos propres forces, nous tomberions bientôt en présence de la tentation. Mais nous ne sommes pas livrés à nos seules forces. Jésus ne nous a-t-il pas promis son puissant secours? ne nous a-t-il pas dit que si nous « travaillons à notre salut avec crainte et tremblement , » luimême <( produira en nous et la volonté et l'exécution selon son bon plaisir?» Ne nous donne- t-il pas l'assurance qu'il « ne permettra pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces ; » « qu'il ne laisser^ point imparfaite l'œuvre qu'il a commencée en nous, mais qu'il l'achèvera jusqu'au dernier jour? » Ne nous déclare-t-il pas qu'il est « puissant pour nous sanctifier lui-même parfaitement, et pour faire que tout ce qui est en nous , et l'âme et le corps , soit conservé irrépréhensible pour le jour de son avènement? » Et enfin ne nous montre-t-il pas dans son exemple ce qu'est la sainteté réalisée à travers toutes les difficultés de la vie humaine ? ne nous apprend-il pas dans cet exemple à concilier les vertus qui paraissent les plus opposées, la charité avec le zèle , l'humilité avec la grandeur d'âme, la simplicité avec la prudence, le support pour le pécheur avec la haine du péché? Que nous manque-t-il donc pour arriver à la sainteté , à nous qui croyons en Jésus-Christ? Nous avons le prin-

cipe de la sainteté dans l'amour de Jésus ; nous avons la force de pratiquer la sainteté dans la grâce de Jésus ; et nous avons le modèle de la sainteté dans la vie de Jésus.

Courage donc, mes bien-aiinés frères ! et puisque tout vous porte vers la sainteté, puisque Christ vous a reconquis le privilège de la sainteté, marchez sans relâche à la poursuite de ce but sublime, « Le péché n'a plus la domination sur vous. » « Vous pouvez tout par Christ qui vous fortifie. » Rétablissez en vous, pure et sans nuage, l'image de Dieu effacée par le péché. « Soyez saints comme Dieu est saint ; » « soyez parfaits comme votre père céleste est parfait. » « Soit que vous mangiez , ou que vous buviez , ou que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. » « Ajoutez à votre foi la vertu , à la vertu la tempérance, à la tempérance la patience, à la patience l'amour fraternel , à l'amour fraternel la charité ; » et ainsi , marchant de vertu chrétienne en vertu chrétienne, « affermissez votre vocation et votre élection. » Donnez-vous à vous-mêmes le bienheureux témoignage que vous êtes vraiment les enfants de Dieu et les disciples de Jésus , puisqu'à l'exemple de votre divin chef, vous aurez tout à la fois l'eau et le sang, l'expiation et la sainteté !

Mais pour que notre paix soit parfaite, il nous faut encore un autre témoignage de notre adoption

éternelle. Si notre paix reposait seulement sur notre foi au sacrifice de Christ, et sur les œuvres de sainteté que nous accomplissons par sa grâce, elle pour* rait être facilement ébranlée, soit par les doutes qui viennent encore de temps en temps obscurcir notre foi, soit par les chutes trop nombreuses qui viennent ternir notre sainteté. Aussi le Seigneur nous donne- t-il un troisième témoin pour nous assurer de notre adoption divine : c'est le Saint-Esprit. « Celui qui croit au fils de Dieu a au-dedans de lui-même le témoignage de Dieu. » « Le Saint-Esprit rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfanta de Dieu. » « Vous avez été scellés du Saint-Esprit pour le jour de la rédemption. '.» Le Saint-Esprit est le sceau inviolable que le roi des rois pose sur ses rachetés , et par lequel il les marque à jamais comme siens, pour les reconnaître au dernier jour.

Il y a là sans doule un profond mystère; et il est facile à la sagesse humaine d'élever bien des objections contre ce témoignage intérieur du Saint-Esprit. Mais toutes ces objections viennent se briser contre le Saint-Esprit lui-même parlant dans le cœur des en* fants de Dieu, contre cette assurance vivante, indestructible, qu'ils portent au-dedans d'eux-mêmes , de leur adoption divine. Nous croyons bien le témoignage d'un homme déposant d'un fait qui rentre dans l'ob-

M Jean , V, 40. Rom., VIII, 46. Ephés., IV, 30.

servation humaine : comment ne croirions-nous pas le témoignage de Dieu , qui dépose au fond de nos cœurs de notre adoption éternelle? Mais, dira-t-on , comment pouvez-vous être sûrs que cette voix intérieure que vous croyez entendre ne vous trompe point, qu'elle est bien le témoignage de Dieu et non une illusion de votre imagination? Je réponds : nous le savons de la même manière que nous savons que nous vivons. Notre vie aussi est un mystère impénétrable : nul homme ne peut expliquer ce qu'est la vie ni la démontrer; et pourtant nul homme ne doute de sa vie parce qu'il la sent. La vie est un fait, et une objection ne peut rien contre un fait. Il en est de même de la vie divine , de la vie des enfants de Dieu. Nous ne l'expliquons pas, mais nous la sentons; elle se démontre à nous par son existence même; Dieu lui-même se rend témoignage au-dedans de nous, — et Ton nous persuaderait plutôt qu'il fait nuit à l'heure de midi , qu'on ne parviendrait à nous persuader, Seigneur! que tu n'es pas notre père, que tu ne parles pas à notre cœur, que Christ n'est pas mort pour nos péchés , et que nous n'avons pas la vie éternelle! 11 est bien vrai , et je l'ai déjà dit, que le témoignage du Saint-Esprit peut avoir ses dangers et conduire à des illusions, lorsqu'on veut le séparer des deux autres , l'expiation et la sainteté : mais lorsqu'on ne sépare pas ce que Dieu a joint, lorsque ces trois témoins célestes parlent à la fois dans notre

cœur, alors aucune illusion n'est à craindre; et il n'est pas plus possible d'arracher à nn enfant de Dieu sa bienheureuse espérance, que de faire descendre Dieu lui-même de son trône éternel En vain le monde entier travaillerait à ébranler sa foi; en vain Satan et tous ses anges dirigeraient contre elle tons leurs efforts : n'entend-il pas son Dieu qui lui crie : « ne crains point : je t'ai racheté, je t'ai appelé par ton nom , tu es à moi ! Je t'ai gravé sur les paumes de mes mains. » « Quand tu passeras par les eaux je serai avec toi , et quand tu marcheras dans le feu tu n'en seras point brûlé 1 » « Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent; je les appelle, et elles entendent ma voix, et personne ne les ravira de ma main ! » Mettez d'un côté un philosophe, armé de tous les raisonnements de la sagesse humaine, de l'autre un pauvre paysan sans culture, mais possédant le témoiguage intérieur du Saint-Esprit; que le philosophe emploie tout son savoir et toute son éloquence à ébranler l'espérance de l'humble disciple de Jésus, — et toute la sagesse du sage viendra se briser impuissante contre la foi du chrétien : cardans cette lutte inégale, l'homme lutte en réalité contre Dieu : c'est Dieu lui-même qui habile dans le cœur de son enfant , et qui se charge de repousser pour lui les attaques de son adversaire. Vous connaissez la réponse de l'aveugle guéri aux pharisiens, qui s'efforçaient de lui démontrer que son libé-

rateur était un méchant : « si c'est un méchant homme, je ne sais : mais je sais bien une chose, c'est que j'étais aveugle, et qu'à présent je vois. » De même le chrétien simple et ignorant peut répondre aux sages du monde : « Je ne suis pas en état de réfuter tous vos raisonnements : mais je sais une chose, c'est que j'étais aveugle , et qu'à présent je vois ; c'est v qu'une vie nouvelle a commencé pour mon âme; c'est que je n'aimais pas Dieu, et qu'à présent je l'aime; c'est que je vivais pour le monde, et qu'à présent je vis pour le Seigneur; c'est que mon cœur était resserré par l'égoïsme , et qu'à présent il est élargi par la charité; c'est que je suivais mes convoitises, et qu'à présent je les combats; c'est que j'étais malheureux, #1 qu'à présent je suis heuretix ; c'est que j'étais sans espérance, et qu'à présent j'ai la vie éternelle; c'est que j'étais sans consolation , et qu'à présent je sens dans toutes mes épreuves la main d'un père; c'est qu'autrefois je vivais loin de Dieu, et qu'à présent Dieu lui-même habile dans mon cœur par son Saint-Esprit ! » C'est ainsi que « celui qui croit au fils de Dieu a au-dedans de lui-même le témoignage de Dieu : » et qui pourrait dire la joie profonde, immense, insondable , qu'une telle assurance répand dans le cœur qui a le bonheur de la posséder!

Tel est, mes bien-aimés frères, le triple et glorieux témoignage que Dieu nous présente pour nous assu*

rer que nous sommes ses enfants. Ce témoignage, le possédez-vous ? avez-vous reçu véritablement Jésus en qualité de sauveur, de votre sauveur? pouvezvous dire, comme André disait à Pierre : « nous avons trouvé le Messie, » le Christ, celui qui pardonne, qui purifie, et qui répand la joie dans le cœur ? avez-vous reçu dans votre cœur l'Esprit, l'eau et le sang, ces trois témoins de Dieu? Ah! si vous étiez encore étrangers à ces grâces , profitez pour les acquérir du temps où nous sommes. C'est ici un temps de grâce. Cest le temps qui, par les souvenirs qu'il nous rappelle, fait passer en quelque sorte sous nos yeux les souffrances et la mort du sauveur. C'est le temps où le sauveur lui-même nous convie à ce festin sacré qui nous annonce son amour en nous racontant ses douleurs, et qui nous prêche la sainteté au nom de son amour. Venez , mes frères, venons tous à la table du Seigneur avec cette faim et cette soif de sa grâce qu'il se plaît à rassasier ; et puissions-nous, en même temps que nous recevrons de sa main ce sang de la nouvelle alliance qui expie nos péchés, trouver aussi dans sa communion la purification de nos cœurs , et le témoignage de notre adoption éternelle! Amen.

Avril 4848.

Page 1