STRASBOURG, TYPOGRAPHIE DE G. SILBERMANN
Jean I, 9.
La lumière véritable qui éclaire tout homme est
venue au monde.
Mes Frères ,
Chaque être reçoit en naissant une lumière naturelle pour se guider dans le rude sentier de la vie. Vous savez avec quel instinct admirable, car il vient de Dieu , la créature la plus chétive discerne la nourriture qui lui convient, se met à Fabrî des intempéries qui l'anéantiraient , se prépare une retraite contre Tennemi qu'elle redoute, pourvoit enfin aux besoin» de ceux qui lui
succéderont dans l'existence de l'espèce. Une lumière semblable ne peut manquer à Thomme. Il dirige même à son gré les rayons de ce flambeau : au lieu de Tinstinct il possède Tintelligence. Avant de former une entreprise, nous nous représentons les conséquences inévitables et les conséquences possibles de notre action ; nous pesons les avantages et les inconvénients qu'elle offrira, et c'est en pleine connaissance de ca«se que nous nous décidons ensuite. Grâce à cette précieuse lumière , nous devenons les maîtres de la terre, assujettissant les éléments, et créant les forces prodigieuses de l'industrie. Cette même lumière, dans les rapports avec nos semblables, nous permet d'éviter les luttes inutiles et d'associer nos intérêts avec ceux du prochain. Et cette lumière enfin guide le savant dans ses patientes recherches, soit qu'il déchiffre les monuments hiéroglyphiques des peuples anciens, soit qu'il sonde les lois mystérieuses de la nature.
Cependant l'intelligence qui calcule et qui observe , reste , comme l'instinct aveugle , bornée aux choses finies. Elle ne nous dit rien sur notre destinée. Il faut une autre lumière, un instinct spirituel pour nous arracher aux préoccupations de la matière, un sens supérieur pour nous faire percevoir les choses divines. Ce rayon céleste , sans lequel ^humanité ne
serait point faite à l'image de Dieu , c'est la conscience. Elle nous amène à discerner le bien du mal ; elle nous enseigne que les seules réalités véritables sont les réalités de l'âme ; elle nous commande d'y subordonner nos plaisirs et nos intérêts ; elle nous fait tressaillir tour à tour d'admiration ou d'indignation en présence de la vertu ou du crime; elle nous donne le dégoût du péché, l'éclairant d'une lueur sinistre qui en montre l'horreur : elle nous attire vers la sainteté, dont elle manifeste la conformité avec toutes les aspirations de notre être ; elle nous aiguillonne , comme la faim aiguillonne le corps , car elle aussi elle est le cri de notre nature. En un mot, par la conscience nous sommes des êtres immortels , capables de connaître et d'aimer Dieu.
Ah ! si nous suivions toujours cet attrait céleste, quelque chose pourrait-il nous manquer? Dès ici-bas nous aurions la vie éternelle , avec sa sainteté, avec sa félicité. Dieu serait présent à toutes nos pensées, et aucune de nos actions n'aurait, en dernière analyse, d'autre mobile que l'amour du Père. Notre vie se déroulerait en un progrès paisible et continu , sans crise , sans orage....
Faut-il vous dire , mes Frères , qu'il n'en est point ainsi en général? La conscience, hélas !
personne n'en doute , est voilée , — non qu'elle ne brille constamment du même éclat, mais sa lumière ne parvient pas à percer les ténèbres de notre âme , et souvent nous en détournons volontairement les yeux. Il se reproduit ici ce qui se passe dans le domaine inférieur de la raison. Tout homme , à tout moment de son existence, est obligé de convenir des axiomes qui constituent les lois de la pensée, si bien que personne ne conteste que le tout ne soit plus grand que la partie , ni que la cause ne précède l'effet. Et néanmoins, dans la pratique , ces lois incontestables sont fréquemment négligées et violées. De même, chacun reconnaît que la générosité est préférable à l'égoïsme , que la vérité passe avant le mensonge, que tous les biens de la terre doivent être sacrifiés, sans réserve, à la volonté de Dieu. Oui, ce sont là des axiomes; nous ne pouvons pas plus les nier que nous ne pouvons nier que nous existons, et bon gré, mal gré, la conscience nous les déclare vrais. Mais sa voix est étouffée par les bruits de ce monde.
Entre les passions qui nous permettent une jouissance immédiate, et la conscience, qui prêche le renoncement , nous n'hésitons guère. La conscience a trop d'austérité. Que n'entret-elle en accommodement avec nous ? Nous la
suivrions volontiers, toute rude qu'elle est, si au bout de quelque temps elle nous menait au but et qu'alors au moins nous pussions vivre sans préoccupation. Mais non ; à peine lui avons-nous obéi, qu'elle nous découvre quelque devoir nouveau. Toujours elle presse , toujours elle est mécontente, toujours elle commande. Point de trêve , point de repos ! Marche ! nous crie-t-elle sans cesse , marche en avant et toujours en avant ! Comment aimer cette conscience revêche , ce don fatal du ciel qui nous empêche de goûter tranquillement aucun plaisir?
D'ailleurs , quand nous portons nos regards au dehors , y trouvons-nous un. allié de la conscience pour la soutenir contre nos dégoûts intérieurs ? Peut-être , si nous respirions une atmosphère de sainteté , si autour de nous la vertu brillait d'une splendeur éclatante, il nous serait facile de comprimer nos passions et d'obéir au devoir. La lumière qui est en nous croîtrait en intensité se combinant avec la lumière hors de nous. Mais le monde est plongé dans le mal , et la société, loin de nous fortifier contre nos propres tentations , échauffe nos convoitises. Un assemblage d'hommes individuellement pécheurs et corrompus ne saurait exercer une influence sanctifiante. Il en est, au contraire, du
mal corame de toutes choses : la masse le met en fermentation.
Non-seulement la conscience est trop faible pour lutter contre les passions ; .non-seulement elle rencontre une ennemie dans la société ; par sa nature même, la conscience nous semble manquer de vie. Nous avons beau faire, ce qu'elle nous enseigne nous le regardons comme très-vrai , mais en même temps nous le trouvons bien froid. Cela nous paraît de pures idées, de la philosophie. Quoi ! Dieu , qui veut que nous soyons prêts à lui sacrifier tout bien et toute jouissance. Dieu resterait une simple abstraction ! Pour étancher notre soif ardente de bonheur, nous aurions une ombre, une ombre dont nous ne pouvons douter, je le sais , mais une ombre enfin ! Tandis que la nature se laisse toucher du doigt , qu'elle se mire dans nos yeux , qu'elle nous enivre de ses parfums , tandis que le laboureur obtient des fruits visibles de son travail, tandis que l'avare peut serrer son or entre ses mains , nous ne trouverions en Dieu qu'un fantôme insaisissable! L'amitié nous semble incomplète ou plutôt refoulée sur ellemême lorsque nous ne pouvons presser l'ami sur notre cœur, et l'ami suprême , le souverain bien , serait à jamais pour nous un être de raison ! Ah I quel découragement !
Je ne dis pas, mes Frères, que ce découragement soit fondé , pas plus que je ne prétends qu'il nous soit efifectivement impossible d'obéir à la conscience plutôt qu'à nos passions. Non, je crois qu'à mesure que nous vivrions en Dieu , Dieu habiterait en nous, et que par son esprit il nous ferait sentir sa présence d'une manière irrécusable, palpable. Mais il est trop certain que cette présence de Dieu , nous ne la sentons guère en général. Tant que la conscience seule nous parle de l'Étemel , nous risquons de n'avoir de lui qu'une notion métaphysique. Or, nous ne saurions vivre de métaphysique. Il nous faut des réalités. On a remarqué plus d'une fois que les hommes qui , dans un généreux désintéressement , se sont voués au culte d'une idée, les érudits, les savants, les penseurs, les poètes, arrivent tôt ou tard à une crise dangereuse : l'idée se montre impuissante à les satisfaire. «Vanité des vanités, s'écrientils alors avec l'Ecclésiaste , et tout est vanité. J'avais résolu de chercher et d'approfondir par la science tout ce qui se meut sous le soleil ; mais c'est un labeur fâcheux , un rongement d'esprit. Ne vaut-il pas mieux manger mon pain avec joie et boire gaîment mon vin? Et ne vautil pas mieux chercher les plaisirs qui donnent la
vie ? » Cette tentation assaille surtout l'éhte in-
tellectuelle deThumariité; mais chacun de nous, mes Frères, réprouve incessamment. Nous avons trop soif de la vie pour essayer de monter sur le sommet escarpé de la perfection quand il nous apparaît froid et nu.
Que faire? Les passions nous attirent vers la matière , et pourtant nous sentons une répugnance indestructible pour la grossièreté de ce monde. La conscience nous ouvre une vue sur les réalités spirituelles^ qui certes sont les vraies réalités ; mais elles sont trop lointaines, le rayon de lumière qu'elles nous envoient est trop faible, il parvient à nous dégoûter des choses finies , sans nous faire rechercher l'infini. Que faire? — L'homme n'y peut rien ; c'est de Dieu que doit partir le salut. «La lumière, dit notre texte, la véritable lumière qui éclaire tout homme, est venue au monde. » En d'autres termes , les vérités que révèle la conscience se sont manifestées d'une manière visible, vivante, personnelle, en Jésus, notre Seigneur. L'âme cesse de se faire de Dieu une idée abstraite, elle le contemple en contemplant le Christ.
Les discussions sur la personne du Seigneur sont anciennes et fréquentes dans l'Église. Jamais sans doute un chrétien n'a douté que Jésus
ne fut à la fois son maître et son frère , l'image empreinte du Très -Haut et le type le plus vrai de l'humanité. Mais la théologie a voulu se rendre compte de ce double caractère , et dès le siècle qui suivit la mort des apôtres , diverses théories cherchèrent à expUquer ce qui peut-être est inexplicable. Malheureusement , à cette époque la chrétienté se trouvait sous Finfluence de la philosophie grecque , philosophie de rhéteurs et de sophistes, philosophie païenne, étrangère au sérieux de l'Évangile. Au lieu d'envisager la personne du Seigneur comme une personne vivante, qu'il fallait étudier dans son histoire, les Pères de l'Église la considérèrent trop fréquemment comme un être métaphysique, et ils lui appliquèrent des formules creuses, vides de sens et pleines de subtilités. Ne les imitons pas. Ne nous laissons pas entraîner dans les discussions scolastiques lorsqu'il est question du Sauveur. Ce nom , que notre reconnaissance lui donne , nous rappelle que Jésus-Christ n'est point un objet de curiosité , et que , quand nous cherchons à le connaître, ce doit être exclusivement pour nous attacher à lui. En général , de nos jours où les questions théologiques descendent, ou plutôt montent, de l'École à l'Église ; de nos jours où les simples fidèles, ainsi que du temps de Luther, sont pris à chaque instant pour juges
dans des luttes dont jusqu'ici ils avaient ignoré Texistence , il importe de proclamer bien haut ce principe : c'est qu'il n'y a point de vérité religieuse qui n'influe directement sur la vie de l'âme, et que, par conséquent, toute théorie dépourvue de cet élément pratique , toute théorie dont vous ne savez que faire dans votre cœur, n'est point et ne saurait être une vérité religieuse. C'est peut-être de la philosophie, ce n'est pas de la religion , ce n'est pas une partie de l'Évangile , ce n'est pas un objet de la foi ; car la foi , la foi religieuse (je ne dis pas : la croyance , l'opinion), la foi vivifie. Quand donc vous entendez soutenir, par l'un, que Dieu gour verne le monde du haut d'un ciel situé au delà des étoiles, et, par l'autre, que Dieu est répandu partout , remplissant également chaque atome de l'univers, — laissez discuter ; ditesvous que Dieu est présent ici , autour de vous , et qu'en même temps c'est un Dieu vivant; puis, pour le reste, renvoyez la question aux philosophes et aux astronomes. Ou bien , quand vous entendez dire que, selon la doctrine de nos pères, l'éternité des peines est absolue , ne laissant aucune possibilité de conversion, tandis que , d'après certains penseurs , tout^ peine infligée par Dieu , dans ce monde et dans l'autre, a pour but la correction et le salut du pécheur.
qui ne saurait donc être réprouvé à jamais , — laissez discuter, et retenez deux choses : d'abord, que Dieu est amour, et puis, que vos intérêts les plus cbers exigent que vous vous convertissiez aujourd'hui et non demain. Ou bien encore, quand vous lisez que les théologiens attribuent l'origine du mal qui est en nous , tantôt à un esprit surnaturel , sombre représentant des puissances infernales , tantôt à une fatale conséquence de la chute de nos premiers parents dans le jardin d'Eden , tantôt à nous-mêmes et à notre propre liberté, — laissez discuter, mais délestez le mal , reconnaissez-vous pécheurs , n'attendez rien de bon de votre cœur si vous vous séparez de Dieu. Enfin , quand les discussions spéculatives sur la personnalité du Saint-Esprit retentissent jusqu'à vous, — laissez discuter, et rappelez-vous que l'important n'est pas de distinguer ou de confondre l'action de Dieu et le Saint-Esprit; l'esprit évangélique et la troisième personne de la Trinité ; la seule chose nécessaire , c'est d'avoir cet esprit , de nous placer sous son influence , de lui soumettre notre volonté , de nous laisser pénétrer par lui.
Il en est ainsi , il en est surtout ainsi de la personne de Jésus. Que faudrait-il penser de l'Évangile, si le pivot de notre foi en formait le point le moins religieux ? La vraie doctrine
sur la personne du Seigneur doit être édifiante dans toutes ses parties ; elle doit aboutir, non à de subtiles abstractions et à d'interminables controverses, mais à la piété et à la vie pratique.
Cette vraie doctrine sur la personne du Christ, Saint-Jean la résume en une seule ligne : « La lumière qui éclaire tout homme esl venue au monde ; » la même lumière qui brille comme une étincelle dans notre cœur, sans parvenir à . en percer les ténèbres , éclate , dans Jésus- Christ, en une flamme pure et puissante qui sert désormais de^ phare à l'humanité pécheresse.
On se tromperait au plus haut point si l'on s'imaginait que Jésus est venu seulement commenter la conscience , l'expliquer dans des discours, la formuler dans son enseignement. Sans doute , il n'y eut, il n'y aura jamais de prédicateur ou de docteur comparable à Jésus , mais Jésus est plus qu'un docteur et qu'un prédicateur. La parole n'a pas assez de vigueur pour nous sauver. Ce mot admirable que je citais, il y a un instant : « Dieu est amour,» rapprochezle d'un acte d'amour tel que le sacrifice de Golgotha , et vous comprendrez combien un acte pèse plus qu'une parole, fût-ce la parole la plus sublime. En Christ nous n'avons pas seulement
JÊSUS-CHRIST. 15
une doctrine , mais des actes , et pas seulement des actes isolés , mais une personne qui , dans tout ce qu'elle dit, fait, pense, veut, est l'image complète du Dieu révélé par la conscience. Tandis que les saints, les apôtres, les martyrs gémissent de leur imperfection et du péché qui est en eux, Jésus, à qui l'incrédule sincère ne peut refuser au moins une grande supériorité morale , Jésus est le seul qui dise à la face de la terre : « Mon père et moi nous sommes un. » 11 réclame le privilège d'une perfection absolue, se faisant semblable à rÉternel,ce qui serait (comme le disaient les juifs) un blasphème" inconciliable avec le moindre degré de vertu , si ce n'était la plus exacte des vérités. Le témoignage que Jésus se rend à lui-même est donc irrécusable. Il n'y a rien en lui qui ne soit conforme à l'image que nous nous faisons de Dieu, et tous les traits de cette image , tous , se reproduisent en lui dans une vivante perfection.
Ou bien la raison nous enseigne-t-elle quelque attribut de Dieu qui ne se manifesterait point en Christ? Oui, en effet. Elle nous dit que Dieu est infini, éternel, tout-puissant, sachant tout; et je remarque que Jésus, loin de remplir l'univers, occupait sur le globe un espace comme chacun de nous ; je lis qu'il est né dans le temps, un certain jour, à Bethléhcm ; je le vois souf-
frant de la faim, de la fatigue; je l'aperçois priant et versant des larmes ; je l'entends nous déclarer qu'il ignore l'heure du jugement dernier. Il ne lîous révèle donc pas Dieu sous tous les aspects, il n'est pas l'image de son Père sous le rapport de l'immensité , de l'éternité , de la toute-puissance , de la toute-science. Mais , au fond, l'homme sait-il bien ce qu'il désigne par ces mots? Ils désignent l'ineffable, l'inexprimable. Le philosophe le plus profond ne se comprend pas lui-même quand il se sert de ces expressions. En disant que Dieu est infini , nous avouons simplement notre ignorance ; nous reconnaissons qu'il dépasse notre entendement, que nous ne pouvons le concevoir ni sous le rapport du temps ni sous le rapport de l'espace, ni comme puissance ni comme sagesse ; nous confessons que nos idées les plus subUmes sont infiniment au-dessous de ce qu'il doit être. Et cette ignorance n'est pas accidentelle, elle résulte de la constitution même de notre esprit ; tant que nous resterons hommes, nous serons à l'égard de ces attributs de Dieu comme un aveugle-né à l'égard de la lumière et des couleurs. Si donc Dieu avait révélé par la bouche du Christ le mystère de ces attributs, la révélation eût été pour nous aussi mystérieuse , aussi incompréhensible, que les attributs eux-mêmes.
Et si le Christ avait été doué de la toute-science, de la toute-puissance, il n'aurait pas été dans le monde , il n'aurait pas été homme , il n'aurait pas été notre frère : nous perdions tout le profit de sa venue , ce profit consistant précisément à voir Dieu sous forme humaine.
Or, Dieu a pu, en effet, se montrer sous cette forme ; car , si la divinité et l'humanité s'excluent sous les rapports dont nous parlions tout à l'heure ^ l'une étant infinie et l'autre bornée dans le temps et dans l'espace , il n'en reste pas moins vrai, mes Frères, que nous sommes de race divine. Nous sommes faits à l'image de Dieu, et nous avons une série de qualités, d'attributs en commun avec le Créateur. Seulement il les possède comme étant sa nature même , tandis que pour nous ils sont un idéal vers lequel nous devons tendre , ils constituent nos devoirs tels que la conscience nous les révèle. Dieu est vrai, et nous devons être vrais. Dieu est juste, et nous devons être justes. Dieu est amour, et nous devons être amour. Dieu est parfait, et nous devons être parfaits. Dieu est saint , et nous devons être saints. Eh bien ! Jésus est la pleine manifestation et du devoir et de Dieu. Il nous montre, paj* son exemple, ce que nous devrions être , et par là même il nous montre ce qu'est Dieu. Il est vrai , il est juste^ il
est amour, il est parfait, il est saint. Il est donc véritablement le fils de Thomme, c'est-à-dire l'homme^ l'homme par excellence, l'homme-type, et il est par conséquent aussi véritablement le fils de Dieu , l'image empreinte de l'Éternel , car la plénitude de la sainteté divine habite en lui.
Ainsi , mes Frères , la voix de la conscience , à laquelle nous obéissons si peu , et la voix du Christ, qui retentit si haut depuis dix-huit siècles, c'est une seule et même voix , c'est la voix de Dieu. Dieu nous parle en nous, par le soupir de notre vraie nature, et il nous parle hors de nous, par la bouche de son Fils unique.
Demanderez-vous laquelle des deux voix vous devez écouter de préférence? — Quand nous sommes habitués à écouter l'une, l'autre se fait entendre sur-le-champ. Le chrétien peut-il consulter l'oracle intérieur sans qu'aussitôt l'image de son Maître bien-aimé lui apparaisse et vienne prononcer la réponse qu'il attendait de la conscience? Ou bien pouvez-vous lire les évangiles sans qu'une corde vibre en votre cœur pour confirmer les paroles et les actes du Christ? Au cas que cette corde ne vibrât point, la parole du Seigneur resterait morte pour vous, vous ne
sauriez la saisir ni l'accepter. Que serait donc le pardon qu'annonce Jésus par sa prédication et par sa mort, si votre conscience refusait de le sanctionnera Le pardon serait à vos yeux une faiblesse de Dieu , une iniquité même ; vous ne pourriez y croire. Mais , en face du Calvaire , votre conscience parle distinctement et vous dit que le pardon est plus beau que la vengeance , que la miséricorde est supérieure à la justice, que l'amour surpasse toutes choses, et vous en concluez que le pardon est digne de Dieu, et vous acceptez avec une pleine confiance la bonne nouvelle du Christ. Dieu ne se contredit pas : dans le cœur altéré de justice il ne fait naître aucune soif que ne puisse apaiser Jésus, et il ne révèle rien en Jésus qui ne trouve un écho dans les profondeurs de l'esprit.
Mais quelle merveilleuse différence entre l'âme réduite à elle-même et l'âme soutenue par la vue du Seigneur I La puissance spirituelle de l'Évangile brille ici dans tout son éclat !
Vous vous plaigniez que votre conscience vous nourrissait d'ombres , d'abstractions. Le Christ maintenant est là, devant nous; toujours présent par le Livre sacré , il donne une forme aux vagues aspirations de notre cœur. Il nous offre en sa personne , si j'ose ainsi parler, un portrait authentique de Dieu. Vous avez certaine-
ment tous fait , dans la prière , une expérience pénible. Votre âme voulait s'élever vers l'Éternel , et il ne se laissait point trouver. Puisque vous lui parliez , vous le supposiez sous vos yeux , vous lui donniez involontairement des traits matériels , ceux d'un homme peut-être. Mais quelque chose protestait en vous contre cette image enfantine. «Ce n'est pas cela,» vous disiez-vous, et votre âme cherchait à se représenter l'esprit pur auquel elle savait qu'elle s'adressait. En vain ! Toujours l'image de Dieu conservait je ne sais quelle parcelle de matière opaque, de sorte que vous hésitiez douloureusement dans l'alternative ou de voir la personnalité de Dieu s'évanouir en se spiritualisant, ou devons prosterner devant une fausse image du Créateur. Avec le Christ , cette gène disparaît. Votre adoration est à la fois le culte en esprit et le culte en vérité. Quand vous priez « au nom de Jésus , » comme s'exprime l'Écriture sainte, vous adressez indifféremment votre prière au Père ou au Christ. Si c'est au Père, c'est en vous le représentant sous les traits de son Fils , qui nous a révélé de lui tout ce que l'âme humaine peut contenir de Dieu. Si c'est au Christ , votre adoration ne s'adresse pas à ce qu'il y a de fini , de terrestre , de passager dans sa personne ; elle ne s'adresse pas au Christ «selon la chair ;» mais, à travers la forme
JÉSUS-CHRISt. 21
humaine, vous voyez briller la splendeur de Dieu , et c'est cette splendeur que vous adorez. Vous adorez Dieu en Christ.
Votre conscience était naguère saisie de découragement. Tout dans le monde aboutissait pour vous à une tentation perpétuelle. Partout où vous portiez la vue, vous rencontriez la faiblesse et le vice. Vous finissiez par vous écrier : «Vertu , tu n'es qu'un nom ! » A présent que le Christ est sous vos yeux , vous savez que le bien n'est pas Une utopie. L'homme est capable de sainteté , car Jésus a été parfait comme le Père est parfait. Sans doute , si Jésus n'est pas homme , entièrement homme , sa sainteté ne nous sert de rien ; si elle est produite par sa nature , comme un fruit agréable croît nécessairement sur un arbre bon , il n'est pas notre frère, notre modèle , notre garant. Mais il a été tenté comme chacun de nous , — non pas seulement le jour où , débutant dans son œuvre de Messie, il eut à choisir entre un règne politique fondé sur le succès , et un règne spirituel qui devait aboutir à une mort ignominieuse ; il fut aussi tenté le jour où , montant sur la croix par obéissance à son Père et afin de prouver aux hommes son amour ineffable , il vit ses apôtres , ceux qu'il avait élus pour être les témoins de son dévouement, s'enfuir éperdus, le renier, annuler peut-
être son œuvre. Sa raison lui disait alors que toutes ses souffrances étaient inutiles , et la plus effroyable des tentations vint l'assaillir sous la forme d'un doute. Mais c'est à son Père qu'il se plaignit d'être abandonné du Père : « Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m'as-tu abandonné ? 9 En doutant, il priait, il croyait donc, et la défaillance de sa nature fait voir d'autant mieux sa vertu. Si un homme a pu résister à une telle épreuve, il n'en est aucune dont, avec la grâce de Dieu , nous ne puissions sortir triomphants. L'énergie victorieuse de l'esprit est plus qu'une supposition de la foi, plus qu'une idée l c'est un fait historique.
Enfin, la conscience, réduite à elle seule, était un rude et fatigant pédagogue , dont les reproches incessants produisaient en vous une sorte de répugnance pour le bien. Le Christ, au contraire, en qui la loi morale s'est faite chair, en qui la lumière de la conscience est devenue une personne , le Christ se fait aimer, et il fait aimer ainsi la loi morale , la conscience , Dieu surtout, qu'il nous enseigne à nommer notre Père. Quelle figure majestueuse et suave, auguste et tendre , que celle du Seigneur ! Dans son indignation brûlante , il chassera les vendeurs du temple ; mais il prend les petits dans ses bras. Il a châtié les pharisiens dans des dis-
cours empreints d'une ironie amère; mais il console le brigand que , dans son supplice , on lui a joint comme un vil compagnon. Force et douceur, tout ce qui gagne nos âmes , se trouve en lui. Comment ne pas désirer lui devenir semblables? Comment ne pas l'imiter? Comment résister à tant d'affection?
Ah! mes Frères, laissez, laissez les dogmes abstraits et lisez les quatre évangiles. Vous y verrez briller l'amour de Dieu en Christ , vous y respirerez cet air de sainteté qui guérit du péché et donne la vie éternelle , vous y apercevrez les cieux ouverts , car vous y verrez « sur la ten^e la volonté de Dieu faite comme au ciel. » Si la chrétienté est malade , si par moments elle semble ne plus trop savoir ni ce qu'elle croit ni ce qu'elle veut, c'est qu'elle a négUgé son grand trésor. Au lieu de se plonger dans l'histoire du Seigneur, elle a préféré s'élancer vers je ne sais quelles subtilités ardues. Aussi , tandis que les uns faisaient ainsi du christianisme un système épineux et scolastique, les autres l'ont méconnu, le remplaçant par une froide admiration de la raison et de la nature. Pour nous, nous ne voulons contempler que la lumière incarnée en Christ , le Christ réel , le Christ de l'histoire et non de la spéculation , le Christ des évangiles et non le Christ des théologiens. Placée en pré-
sence de lui , notre conscience s'écrie comme Tapôtre : « Seigneur, à qui irions-nous ? tu as les paroles de la vie éternelle. »
LtVANGILE.
LtVANGILE.
Jean XIV, 6.
Je suis le chemin et la vérité et la vie.
Mes Frères,
On peut affirmer que , malgré tous ses défauts, notre génération n'est point hostile au christianisme. Les plaisanteries de Voltaire, qui faisaient les délices du siècle dernier, ne trouvent nulle part un écho ; la religion jouit du respect universel; ses ministres sont accueillis avec sympathie dans les palais comme dans les fabriques^ dans les académies comme dans les camps. Sans doute , au fond de cette vénération il y a l'en-
28 l'évangile.
traîneiïient de la mode et souvent le calcul de l'hypocrisie ; je tiens néanmoins pour positif que le monde reconnaît de bonne foi une certaine valeur à l'Evangile. Il ne demanderait pas mieux que d'être croyant.
Pourquoi ne l'est-il pas ? D'où vient cette hésitation , ce désaccord entre ce qu'il désirerait être et ce qu'il est ? — Oh ! d'abord , son désir de se faire chrétien manque d'une véritable ardeur : que sa conversion pût s'opérer toute seule, par un miracle , je crois qu'il en serait satisfait; mais il n'a pas assez d'énergie pour y mettre la main. D'ailleurs, si le christianisme lui paraît admirable comme fondement de la société ou comme calmant pour les cœurs endoloris, il le trouve trop austère pour les besoins de la vie quotidienne: il faudrait renoncer au plaisir et au luxe ; il faudrait mettre un frein à la vanité , à l'ambition, à l'amour des richesses, à la sensualité ; il faudrait cesser d'être matérialiste , et notre siècle, quoique de temps à autre il tourne en soupirant les regards vers le christianisme , notre siècle est plongé dans l'adoration de la matière. Esclave de Mammon, il ne saurait servir un autre maître.
Mais voici , je crois, la principale raison qui explique le peu de progrès du christianisme parmi nos contemporains : ils ne le connaissent
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pas. Au bout de dix-huit siècles et dans une société pour ainsi dire créée par lui , nous trouvons des hommes instruits, des savants même, des penseurs qui ignorent entièrement en quoi il consiste. Or, la faute en est à nous, mes Frères, aux chrétiens, qui cachent TÉvangile derrière les voiles les plus épais.
Voyez vous-mêmes s'il n'en est pas ainsi.
Un incrédule sincère, sérieux , comme il y en a tant, se sent attiré vers le christianisme, dont il soupçonne vaguement les splendeurs. Il s'adresse d'abord à un ministre du culte le plus répandu, à un prêtre, et il lui expose ses doutes et ses scrupules. Espérons que ce prêtre est animé d'une piété vivante. Savez-vous par quel point il commencera , en tout cas , son enseignement? Pour gagner cette âme au Christ, il lui démontrera préalablement que TÉghse de Rome est infaillible ! On n'arrive à l'Évangile que par l'Église. Tant pis pour ceux qui trouveraient ce chemin trop long ou trop raboteux ! Le prêtre ne saurait le leur épargner. Ils passeront par la soumission au pape, ou bien on ne les conduira point auprès du Christ. Mais cette soumission paraissant singulièrement dure à l'intelligence humaine , jeveux dire à la conscience, il est à craindre que notre incrédule sincère ne se laisse rebuter dès le premier pas.
Sera-t-il plus heureux s'il consulte un protestant, un protestant convaincu, fidèle? Je ne sais. Celui-ci lui fera grâce de l'Église, mais peut-être, avant de lui parler de la bonne nouvelle, il croira utile de l'instruire touchant le livre qui la contient^ et de le prévenir que la Bible est nécessairement dans toutes ses parties la parole de Dieu. Pour s'en convaincre, notre incrédule examinera si chaque verset porte réellement l'empreinte d'une perfection céleste; et, comme il lira dans la Bible des choses qui ne sont pas divines, par exemple certains conseils des Proverbes, certaines réflexions de l'Ecclésiaste , je pense qu'en voulant lui faire tout admettre on l'amènera à tout rejeter. Le chemin qu'on lui a tracé le détournera de l'Évangile.
Il continue cependant ses recherches, et il rencontre des protestants plus larges, qui lui indiquent la personne du Christ comme le centre d'où émane chaque rayon; toutefois, il n'est pas impossible qu'avant de lui montrer le soleil, ils trouvent bon de le renseigner sur la nature de la lumière. L'Évangile, lui dira-t-on, reste une lettre close à quiconque ignore que le Sauveur est l'incarnation du Créateur, la seconde personne de la Trinité, et on lui déclarera que ce dogme est l'unique chemin pour arriver à la vie. Or, notre incrédule, étant incapable de corn-
prendre ce dogme ayant d'êti*e chrétien , étant incapable de se faire une idée de l'essence du Sauveur avant d'avoir éprouvé sa vertu , répondra avec douleur qu'il aimerait bien y croire , mais qu'il ne le peut. Effectivement , nous ne sommes pas maîtres de notre intelligence , et il ne dépend pas de nous d'accepter telle ou telle doctrine suivant notre bon plaisir.
Cet incrédule se perdra donc. Hais, au jour du jugement y le prêtre de Rome et le protestant strict , et le protestant large , qui lui ont
caché l'Evangile derrière l'Eglise, derrière la Bible , derrière le dogme , répondront tous les trois de sa perte devant Dieu : ils ne lui ont pas montré le chemin qui mène directement à la vie. Ce chemin, c'est Jésus, Jésus tel qu'il a vécu au milieu des siens, sans auréole , sans attestation d'une Église ou d'un Livre inspiré, mais avec la puissance de la vérité , avec l'autorité de l'esprit. Pendant son séjour sur la terre, les juifs n'avaient d'autre preuve de la divinité de ses actes et de ses discours que l'effet qu'ils en ressentaient ; plaçons donc Tincrédule en face de ces mêmes actes et de ces mêmes discours , sans explication, sans commentaire, et certainement ils suffiront pour le convaincre.
Si, dans celle encçinte, il est quelqu'un qui hésite entre la foi et Tincrédulité, je le conjure d'oublier tous les raisonnements dont on a fatigué son intelligence, tous les préjugés dont les chrétiens eux-mêmes ont peut-être chargé son imagination. Qu'il suspende son jugement jusqu'à ce qu'il ait vu l'Évangile ; car il ne le connaît pas encore. Qu'il lise attentivement la vie du Seigneur (c'est le plus court), et que , après une étude sincère, il se demande si cet enseignement n'est pas, d'un bout à l'autre, conforme à la voix de sa conscience. Ou bien qu'il écoute maintenant quelques-unes des paroles de Jésus sur les trois grands problèmes qui de tout temps ont agité les penseurs : Dieu , le monde, la destinée de l'homme. Il verra que, selon l'expression de notre texte , le Christ est bien réellement la vérité.
Vous croyez en Dieu^ mon Frère, et il vous semble, dites-vous avec une certaine amertume dédaigneuse, que cette foi devrait suffire. Eh bien ! oui, cette foi suffit, d'après le Christ. Il n'y ajoute pas des dogmes bizarres et arbitraires, ainsi que vous paraissez vous le figurer; mais il donne à cette foi une ampleur, une réalité , une vigueur toutes nouvelles. Quand vous l'aurez entendu, vous conviendrez qu'entre la religion naturelle , comme vous l'appelez , et la religion
l'évangile. 33
du Christ, il n'y a pas du tout une opposition, il y a la même difTérence qu'entre les ombres qui du dehors viennent se mouvoir sur la voûte d'un appartement mal éclairé, et les joyeuses couleurs dont un soleil d'été illumine nos campagnes. — Qu'est-ce que Dieu? — L'Absolu, dit la raison, l'Être suprême. — Notre Père^ dit Jésus, «mon Père et votre Père.» Tandis que l'intelligence travaille lentement et péniblement à tout réunir en une vaste synthèse, le cœur la devance ; il sait désormais que les difficultés de la spéculation ne doivent point le troubler, et que le dernier mot de la science sera nécessairement une confiance filiale dans l'Être des êtres. Selon Jésus , il n'est pas jusqu'aux fleurs des champs, jusqu'aux oiseaux du ciel , qui ne fassent partie de la famille de Dieu : « Ils « ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent « dans des greniers, mais le Père céleste les «nourrit. Quoiqu'un passereau vaille à peine «une demi-obole, il n'en tombe pas un sans « que votre Père le permette. Ne craignez donc « point; vous êtes de plus de prix que plusieurs «passereaux. Les cheveux mêmes de votre tête «sont comptés.» Quoi de plus simple que ces paroles? Chacun de nous n'aurait-il pu les dire? Et cependant elles nous émeuvent et nous remplissent de courage comme ne l'a jamais fait
34 l'Évangile.
le plus éloquent discours ou le poëme le plus pathétique sur la Providence. Mais écoutons : « Quel est celui d'entre vous, si son fils lui de- « mande du pain , qui lui donne une pierre? Si « donc vous, qui êtes mauvais, vous savez douer ner à vos enfants des choses bonnes, combien «plus votre Père céleste vous donnera-t-il ce « qui est bon, quand vous le lui demanderez ! ï) Ce raisonnement est d'une rigueur mathématique : il est impossible que Dieu ne soit pas meilleur que le meilleur d'entre nous ; donc , tout ce que nous pouvons imaginer de miséricorde, nous sommes sûrs de le trouver en lui. Voulez-vous savoir, par exemple, si Dieu pardonne au repentir? Jésus ne vous répondra point par une dissertation ni par un dogme , il vous dira de voir ce que fait un père lorsqu'un enfant prodigue est rentré en lui-même. Touché de compassion, il accourt au devant, se jette à son cou , le baise , avant même que le fils ait prononcé son humble confession : « J'ai péché «contre le ciel et contre toi; je ne suis plus «digne d'être appelé ton fils.» Et, pour toute réponse, le père fait alors apporter la plus belle robe et l'anneau, et il commande un festin, «car mon fils était mort, et il revit;, il était « perdu, et il est retrouvé.» Quand le pécheur se repent, il semble que sa chute ait rehaussé sa
L'ÉVANGILE. âS
valeur: il y a dans le ciel plus de joie pour sa conversion que pour la persévérance de quatrevingt-dix-neuf justes. — Un philosophe n'auraitil pas reculé devant cette pensée? Le Christ ne recule point : il ne saurait attribuer trop d'amour à son Père.
Ses révélations sur le monde sont tout aussi sublimes. Il s'occupe peu de l'univers physique; mais il nous le dépeint comme le théâtre delà lutte entre le bien et le mal, comme le ch^p où croissent pêle-mêlelebongrainetl'ivraie. L'obéissance libre ayant seule une valeur morale, Dieu, dit-il , cherche à réaliser parmi ses créatures un règne de justice, de sainteté, d'amour; il demande qu'elles se -placent volontairement sous sa dépendance , qu'elles fondent une théocratie spirituelle, un royaume de Dieu, Ce royaume n'est point une institution visible, mais il existe au dedans de nous, dans nos cœurs, et on en devient membre par la «pauvreté d'esprit,» c'est-à-dire par l'humilité, et puis par la «violence , » c'est-à-dire par l'énergie qui résulte de la véritable humilité. Il embrasse d'ailleurs l'universalité du bien dans le monde : tous les peuples y sont conviés, les prophètes de l'ancienne Alliance ont versé leur sang pour en accélérer les progrès, les anges du ciel en font partie, et leur obéissance doit nous servir
36 l/ÉVANGILE.
d'exemple. Prions que ce règne vienne. Il ne s'établira point par un éclat de la toute-puissance, mais il avance lentement, par influence , par infiltration , comme le levain pénètre la pâte. Or, cette lente croissance est irrésistible, cai' (remarquez ce mot) « la volonté de mon Père est qu'aucun ne périsse.» Telle est la loi d'amour qui gouverne le monde , et cette volonté de Dieu finira par s'accomplir sur la terre comme au ciel.
Cette parole nous révèle déjà notre destinée , la troisième vérité que le Christ nous a découverte. Mais il le fait ailleurs d'une manière beaucoup plus frappante. Vous vous rappelez que le terme par lequel il aime à se désigner est celui de Fils de Vhomme, ce qui, d'après le génie de la langue hébraïque, signifie simplement l'Homme. Jésus se présente donc comme le type de notre race , l'idéal pour lequel nous avons été créés. Jusqu'ici je vous énumérais les vérités qu'il nous a transmises par son enseignement; maintenant vous comprenez sans doute pourquoi, dans mon texte, il s'écrie: «Je suis la vérité. » Oui , il est la solution du plus redoutable problème : nous sommes nés pour lui ressembler, pour devenir ses frères et ses sœurs. Or, savez-vous ce qu'est le Christ, tel qu'il vit dans les évangiles? L'homme en qui il n'y a aucune
trace de péché, qui n'hésite jamais entre la volonté de Dieu et sa propre volonté, qui se domine , se possède , faisant continûment le bien , — l'image parfaite de la sainteté absolue. Voilà ce qu'est le Christ, et voilà ce que nous deviendrons. «Père, disait-il, tu es en moi et je suis en toi; je te prie que de même ils soient en nous. La gloire que tu m'as donnée, je la leur ai donnée.» Vous l'entendez, notre destination est d'être un avec Dieu, de participer de tout bien, de toute vérité, de toute beauté.
L'enseignement du Seigneur se résume en ces trois mots : notre Père , le royaume de Dieu , le Fils de l'Homme. Ces trois mots contiennent le véritable Évangile , l'Évangile de Jésus , débarrassé de ce que les théologiens y ont misérablement ajouté. Notre raison ne soulève pas la moindre objection contre ces idées^ et, quoique incapable de les découvrir, elle les accueille avec bonheur, comme un souffle rafraîchissant venu de la patrie céleste. Or, remarquez d'une part que ces révélations évangéliques ne suspendent ni ne gênent en rien le travail de la pensée humaine, car dans un certain sens les problèmes sont restés, il s'agit de leur trouver des formules, et ces formules varieront éternellement avec les progrès de l'intelligence; et remarquez d'autre part que ces
révélations suffisent pour nous donner la vie , pour rajeunir et renouveler notre cœur, car elles nous remplissent de confiance en Dieu, d'un valeureux dévouement à la cause de son royaume, d'une affection humble et joyeuse pour notre frère, le Fils de l'Homme. Il est des vérités abstraites, et il est des vérités vivantes ; vous pouvez connaître un phénomène , une plante, un pays, soit pour en avoir lu une description, soit pour l'avoir vu. L'Evangile nous enseigne ce qu'est Dieu et ce que doit être l'homme, non au moyen de définitions, mais en nous montrant le Père céleste et en nous montrant le Christ. Ses révélations sont des personnes et non des idées. Par cela même que le Christ est la vérité , il est donc aussi la vie. Il noos place dans le vrai à l'égard de Dieu, du monde, de nous-mêmes ; il nous met en état d'agir ainsi que nous devons agir.
Toutefois , il est la vie , comme dit notre texte , dans un sens plus éminent encore.
La vie est une force, mais une force qui se communique, qui se reproduit dans d'autres êtres. Cela se voit dans la vie végétale, dans la vie animale , dans la vie intellectuelle ; cela se voit tout spécialement aussi dans la vie morale
et religieuse. Quand donc Jésus se nomme la vie, il veut dire non-seulement qu'il a la force d'être saint , mais qu'il peut nous rendre saints comme lui et nous transformer £f son image. Et, en effet, voyez tous ceux qui s'approchent de lui sans inimitié , comme ils sont subjugués et bientôt entraînés dans son orbite. Rappelezvous Zachée , Lévi , les pécheurs galiléens devenant subitement pêcheurs d'hommes, et la Cananéenne, et le centurion, et le brigand sur la croix; qu'était-ce donc qui, s'emparant d'eux, les attachait à Jésus, de sorte qu'ils attendaient de lui toute leur félicité? C'était la confiance, la foi. Le Christ est la vie parce qu'il est l'amour. Il gagne les âmes parce qu'il se donne. Il devient le maître de l'humanité parce qu'il meurt pour elle.
Cette tendre compassion, ce dévouement, cette mort sur la croix fait la puissance du christianisme, l'élevant au-dessus de toute religion et de toute philosophie. Peut-être l'humanité aurait fini , même sans Jésus , par reconnaître dans la conscience la voix d'un Père ; peut-être un penseur serait arrivé à la notion du royaume des cieux ; peut-être eût-il entrevu l'image de l'Homme-Dieu comme le terme de notre destinée , — peut-être ! — mais à coup sûr jamais l'humanité n'aurait pu se savoir
40 L*ÉVÀNGILE.
aimée d'un amour sans bornes. Il y a là quelque chose d'absolument nouveau, une révélation toute imprévue, qui divise l'histoire en deux périodes bien distinctes. Depuis la journée du Calvaire , Dieu nous est apparu avec un éclat dont les Grecs les plus sages et les Hébreux les plus pieux n'avaient aucune idée. Je dis que Dieu nous est apparu dans le sacrifice du Calvaire ; car, dès qu'une beauté nouvelle se manifeste , nous sommes bien obligés de l'attribuer à Dieu : il ne saurait être inférieur à rien. C'est donc Dieu qui nous aime en Christ ; c'est la volonté du Père céleste qui lui présente la coupe de l'angoisse, précisément pour nous montrer jusqu'où va l'amour. Jamais on ne dira quelle quantité de vie et de sainteté cette révélation a communiquée au genre humain. Il a pu aimer à son tour, car il a eu foi en l'affection du Père. Comparez la civilisation brillante, mais frivole , de l'antiquité avec la civilisation chrétienne; comparez un Sénèque avec un Calvin, un Épaminondas avec un Coligny, un Platon avec un saint Paul ; comparez le patriotisme exclusif des plus nobles Romains avec la charité expansive d'un saint Vincent de Paul, d'un Franke, d'un Wilberforce, de tant d'humbles chrétiennes qui , membres d'une corporation ou mères de familles, sont allées respirer l'air em •
l'évangile. 41
poisonné des hôpitaux pour soigner des malades inconnus ; et dites-vous que les ondes bienfaisantes de cette chanté découlent de Tamour du Christ, et que sans lui nous serions des juifs fanatiques ou des païens corrompus.
Vous tous qui voulez vivre d'une vie divine, venez donc au Christ.
Quand les fautes passées et les infirmités présentes remplissent votre esprit de dégoût; quand des souvenirs poignants se soulèvent comme une vague immense, qui voile le soleil et menace en retombant de vous engloutir; quand la foi en un Dieu de miséricorde s'éclipse, s'évanouit , votre cœur ne paraissant avoir de choix qu'entre le désespoir et l'endurcissement; — allez vous placer en face de la croix. Il est impossible de n'être pas ému , impossible de ne pas céder à tant d'amour, impossible de ne pas se jeter à genoux en confessant humblement ses péchés, et aussitôt vous trouverez la paix.
Quand les tentations vous entourent; quand elles se sont glissées dans votre âme, et qu'à moitié séduits vous délibérez, hésitant s'il faut choisir la part de Dieu avec son abnégation, sa pauvreté, son mépris, ou la part du monde avec ses plaisirs, ses richesses, ses honneurs (et déjà l'on n'hésite plus une fois qu'on en est
42 l'évamgile.
là); quand le péché s'insinue dans votre cœur doucement, mais en maître, et que votre résistance s'éteint comme le souffle d'un mourant, et que vous allez succomber; — oh! levez, levez les yeux vers le Christ. Lui , qu'il est si facile d'aimer, il vous fera trouver la vertu moins rude; lui, qui a triomphé des plus terribles tentations , il vous prouvera qu'aucune n'est invincible; lui, qui a tant souffert afin de détruire sur la terre l'empire du mal , il vous inspirera pour tout ce qui est mauvais une haine vigoureuse , et vous surmonterez les séductions de ce monde.
Quand vous traversez la région brûlante des épreuves et que votre pauvre cœur, brisé par la torture , desséché par l'angoisse , abandonné à lui-même, semble ne conserve^ de sensibilité que juste ce qu'il en faut pour que la souffrance renaisse sans fin ; — regardez celui qui prie sous les oliviers, celui qui, ne s'étant jamais plaint, s'écrie maintenant: <£Mon âme est triste jusqu'à la mort ! » Quels que soient vos tourments, ils ne peuvent se comparer à ceux de Jésus. Partout où vous passez sur le chemin de la douleur, il vous y a précédés , et vous l'y trouverez pour vous soutenir par son X exemple et par ses paroles les plus divines. Il pansera vos plaies toujours saignantes; il vous
L'ÉVAMGILE. 43
donnera Ténergie de continuer la marche lorsque vous aurez vu tomber à vos côtés l'être que vous chérissiez; il vous mènera par la main lorsque arrivera le moment suprême et qu'il faudra faire le pas mystérieux vers une éternité plus mystérieuse encore.
Luc VII, 36-50.
Un pharisien le pria de manger avec lui; et, étant entré dam la maison du pharisien, il se mit à table. Et voilà qu'une femme qui mvait en pécheresse dans la ville, ayant su qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein de parfum, et , se tenant derrière à ses pieds en pleurant, elle se mit à les arroser de ses larmes , et les essuyait avec ses cheveux et les baisait et les oignait de parfum. Mais le pharisien qui l'avait invité^ voyant cela, dit en lui-même: Si celui-ci était prophète , il saurait qui est cette
femme qui le touche, et que c'est une pécheresse. Alors Jésus prenant la parole : Simon, fai quelque chose à te dire, — R répondit: Maître, diS'U. — Un créancier avait deux débiteurs ; l'un lui devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante; et comme ils n'avaient pas de quoi payer leur dette, il la leur remit à tous les deux. Lequel l'aimera le plus? — Simon répondit : Celui, je pense, à qui il a le plus remis, — Jésus lui dit: Tu as bien jugé, — Et, se tournant vers la femme , il dit à Simon : Vois-tu cette femme? Je suis entré dam ta maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour mes pieds ; mais elle, elle les a arrosés de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m'as point donné de baiser ; mais elle, depuis qu'elle est entrée, n'a cessé de me baiser les pieds. Tu n'as point versé d'huile sur ma tête; mais die a répandu des parfums sur mes pieds. C'est pourquoi je te dis: Ses péchés, et elle en a beaucoup, lui sont pardomiés parce qu'elle a beaucoup aimé; mais celui à qui l'on pardonne moins, aime moins, — Puis il dit à la femme : Tes péchés te sont remis. — Ceux qui étaient à table avec lui commencèrent à dire : Qui est celui-ci qui pardonne même les péchés ? — Et il dit à la femme : Ta foi t'a sauvée , va en paix.
LE SALUT PAR LA FOI. i9
Mes Frères ,
Après la lecture d'un texte comme le nôtre , le prédicateur chrétien se sent plus que jamais pénétré de son impuissance. Que vous dire qui approche de loin des paroles que vous venez d'entendre? L'apôtre qui a le plus approfondi le mystère du christianisme, n'expose nulle part le dogme de la justification par la foi avec la clarté , l'énergie , le cœur que nous . trouvons dans ce simple récit. Chez saint Paul, l'intelligence humaine lutte avec la pensée divine pour la saisir et l'exprimer; chez le Maître, tout est paix et harmonie, car il vit dans son Père, et les choses qu'il dit, il ne les dit point de lui-même. Les quatre Évangiles sont un océan infini, insondable , qui reflète l'azur du ciel dans des flots calmes et limpides. Les mêmes eaux coulent à travers les Epîtres, mais resserrées, limitées, ayant des obstacles à briser. Il faut à l'apôtre des raisonnements et des discussions pour faire comprendre à ses lecteurs, déjà chrétiens, la nature et les effets de la foi, tandis qu'un mot suffit au Seigneur pour l'expliquer à une pauvre pécheresse. — Tout ce que je puis faire, c'est de répéter ce mot ; c'est de chercher à le graver dans vos cœurs; c'est dé l'étudier avec vous.
M LE SJd.rt fÈM LA FM.
non comme nn problème de théologie, mais dans sa portée la plus évidente ; c'est de suivre sous vos veux les divers traits de cette histoire , qui, j'ose le dire, contient l'Évai^ile entier, ainsi qu'une fleur suave renferme dans son calice la semence d'où sortira tout un arbre majestueux.
Dans une viUe de Galilée , une pécheresse pénètre un jour chez le pharisien Simon, à l'heure du repas, s'assied aux pieds d'un convive et les arrose de ses larmes. Qui est-elle et que vientelle faire ?
C'est une créature de Dieu qui , plongée dans le mal , ne peut en sortir, malgré tous ses eiforts. Car le mal est une puissance. 11 fut un moment où vous étiez libre de choisir entre la vertu et le vice, entre la sainteté et la corruption, entre l'esprit et la matière. Vous étiez également sollicité d'un côté et de l'autre : si les satisfactions des sens ou de l'orgueil ont un attrait mystérieux, les joies que procurent l'abnégation et rhumilité n'exercent pas un charme moins certain. Mais vous avez choisi, et malheur à vous si, comme la pécheresse, vous avez choisi la mauvaise part. Vous n'êtes plus libre; vous vous êtes vendu. A la prochaine tentation, la con-
science ne parlera qu'à voix basse, et vous ne l'entendrez point. Depuis que vous avez trempé vos lèvres à la coupe des plaisirs du monde, une soif inextinguible vous dévore. Vous ferez le mal, parce que vous l'avez fait une première fois. Chacune de vos chutes rend la suivante plus probable, je dirais plus inévitable, et vous descendrez ainsi de degré en degré jusqu'au fond de l'abîme. Le péché vous deviendra une habitude, une nature. Vous finirez par faire le mal spontanément, sans délibérer, sans réfléchir, sans même le savoir. Votre intelligence s'étant pervertie ne concevra plus qu'on puisse lutter contre les mauvais penchants, et elle vous les représentera comme une chose fort innocente. Votre imagination n'aura de couleurs que pour vous peindre les jouissances matérielles ou celles de la vanité et de l'avarice. Votre corps se façonnera lui aussi d'après vos goûts et en exigera impérieusement la satisfaction. Demandez-le à ces «misérables en qui l'on reconnaît à peine le caractère d'homme , tant la débauche les a 'abrutis : croyez-vous qu'ils n'aient jamais essayé de se soustraire à sa tyrannie? Mais leur corps ne supporte plus la tempérance ; devenus esclaves, il faut, il faut qu'ils obéissent, leur en coutât-il la vie. Interrogez aussi cet ambitieux qui, après avoir sacrifié ses convictions, son
5i LE SÀLUT PAR LA FOI.
honneur, ses affections , est arrivé au but de ses désirs : pènsez-vous qu'il ne soit point las de toujours intriguer, de toujours mentir? Mais il intriguera , il mentira jusqu'à l'heure de sa mort. Adressez-vous enfin à cette malheureuse pécheresse : vous imaginez-vous qu'elle n'ait jamais maudit son premier pas dans la carrière du vice ? Mais son être tout entier est devenu vicieux.
Non , pas tout entier ! Quelle que soit la puissance du péché , il ne saurait détruire absolument l'empreinte divine que porte chaque homme venant au monde. La conscience persiste , se révélant par un continuel malaise , et bon gré, mal gré, il faut diriger nos regards vers les cieux. Soyez certains que c'était le cas delà pécheresse dont parle l'Evangile ; c'est le cas de tous les pécheurs. Mais que rencontraient ses regards dans le ciel? Dieu, c'est-à-dire le saint des saints., devant lequel aucune souillure ne peut subsister. Comment l'invoquerait-ôlle ? Que lui offrirait-elle de ses mains impures? Le nom le plus terrible qui puisse retentir à son oreille est celui du Père céleste , car ce nom signifie jugement et sentence. Si vous lui parlez des commandements, elle pense à ses transgressions; si vous l'exhortez à la sainteté, elle se représente la damnation; si vous dites ciel, elle
comprend enfer. Infortunée ! Le péché la tient tellement garrottée qu'elle ne saurait s'enfuir; et quand elle y songe pourtant, quand elle le désire, la vertu la repousse. Car n'est-ce pas la repousser que de revêtir cet aspect terrible? Diles-le, pourriez-vous vous décider au bien s'il n'avait rien d'aimable ? Pourriez-vous obéir à Dieu s'il vous apparaissait la menace à la bouche^ non pour des fautes à venir, que vous seriez libres d'éviter,, mais pour des fautes déjà commises et ineffaçables ? Ainsi , la faible lueur qui scintille au fond de sa conscience, ne servira qu'à lui faire mieux voir les liens du péché. Plus elle se débattra, plus ils se resserreront. En effet, pour que la vertu nous soit possible, il faut d'abord que nous l'aimions, et nous ne l'aimons que si nous sommes vertueux ; donc celui qui n'est'pas vertueux ne saurait le devenir, — du moins par lui-même. Vous en faites chaque jour l'expérience, mes Frères. Lorsque vous avez accompli , une fois ou l'autre , un acte de dévouement, n'est-il pas vrai que vous étiez auparavant dans de bonnes dispositions ? Vous avez été capables d'une belle action , parce que vous vous trouviez en paix et que vous étiez heureux. Le bonheur, la sérénité intérieure, le calme de la conscience rend seul la vertu facile. De même , n'est-il pas vrai que dans les moments
de malaise et de mécontentement , tels que vous les traversez après chaque péché un peu grave , vous êtes plus accessibles à une nouvelle tentation? Quand vous vous êtes reconnus mauvais, vous devenez pires.
La pécheresse avait certainement horreur d'elle-même; cette horreur toutefois ne pouvait la ramener dans le droit chemin. Pauvre femme ! Qui dira les souffrances qu'elle dut éprouver, se sentant condamnée à faire éternellement le mal? Peut-être avait-elle un caractère léger, insouciant, qui lui permettait de s'étourdir; mais soyez convaincus que par moments elle s'éveillait pourtant et qu'alors ses mauvaises joies se transformaient en tortures. Ce que l'homme peut concevoir de plus affreux , c'est le désespoir sous le masque du plaisir.
Ne trouvera-t-elle de consolation nulle part? — Quelle consolation lui offriraient des hommes corrompus? et elle n'en voit guère d'autres. Irat-elle chercher la paix en se joignant au culte public? Elle y retrouverait Dieu, qu'elle a irrité. Doit-elle se jeter aux pieds de quelque sage pharisien et, confessant ses péchés, lui demander un appui contre elle-même? Si parmi les scribes plusieurs sont vraiment austères, il n'en est point de compatissant. La loi de Moïse en main, ils la condamneront sans pitié. Irréparable! telle
est la réponse qu'elle recevrait partout. Et le monde y formant ainsi l'écho de sa conscience » la rejette dans le vice.
Tout à coup elle se trouve en présence de Jésus.
Avant la scène racontée par l'Évangile avaitelle assisté à quelqu'une de ces prédications où la parole douce et grave du Seigneur captivait l'attention d'une foule immense? Ou bien l'at-elle aperçu pour la première fois lorsqu'il a traversé la bourgade et qu'il est entré chez le pharisien Simon ? Notre texte n'en dit rien, mais il montre clairement que Jésus ne la connaissait pas. Il aura sufïî à la pécheresse de le voir pour être attirée vers lui. Elle est ignorante: toutes les femmes juives l'étaient alors, et elle l'est plus qu'une autre. Aussi ne la supposez point exactement instruite des prophéties, de sorte qu'elle puisse les appliquer à Jésus par une savante interprétation. Peut-être ne sait-elle même pas qu'un Messie doit venir délivrer Israël. Mais elle sait qu'elle a besoin d'un sauveur, et dès qu'elle rencontre Jésus, quelque chose lui dit qu'il est son sauveur. D'abord, cet homme est saint, non comme les pharisiens qui se pavanent dans leur austérité, affichent leurs prières et leurs
jeûnes, pensent avoir fait preuve de vertu quand ils ont insulté le vice , et qui intérieurement sont dévorés de convoitises. Il est réellement saint, pur, comme Dieu lui-même. Croyez-en la pécheresse. Elle vous en donnera une preuve sans réplique: en la présence de cet homme, ses mauvais instincts se taisent ; sa conscience endormie se réveille soudain, pour lui parler avec la voix et Taccent de Jésus. Tout ce qui est bon, la loi , la vertu , la religion , ne s'offre plus à son imagination que sous les traits du charpentier de Nazareth ; mais, tandis que jusqu'à présent les mots de loi , de vertu , de religion retentissaient dans son cœur comme une menace, qu'elle se hâtait d'oublier, elle ne peut détacher sa pensée de la personne du Christ. C'est qu'il n'est pas seulement la sainteté ; il est aussi l'amour. Bien avant de gravir le Calvaire, il porte les douleurs des pauvres et des misérables. Lui, qui vit dans une communion continue avec son Père, il devrait jouir d'une félicité parfaite, si les maux de l'humanité n'étendaient sur sa beauté divine le voile d'une ineffable tristesse. Avec cette intuition que donnent la souffrance et l'isolement, la femme de l'Évangile a vu la compassion de Jésus pour les pécheurs : Ah ! qu'il soit béni, ce juste miséricordieux! Et pendant que ce cri s'élève dans son âme, elle éprouve un
sentiment inconnu. Elle aime le Seigneur, — comment ne Taimerail-elle pas? — or, le Seigneur est la vertu faite chair ; elle aime donc aussi la vertu. Pour montrer sa reconnaissance, elle voudrait, cela va sans dire , donner ce qu'elle possède de plus précieux ; elle est donc capable de sacrifice. Quoi ! cette infortunée , qui tout à Theure semblait condamnée à désespérer, à faire éternellement le mal, la voilà brûlant d'une sainte passion pour les choses divines! Sans doute elle a toujours horreur d'elle-même; mais cette horreur lui fait d'autant mieux mesurer combien est grande la compassion de Jésus, et augmente son amour.
Il faut qu'elle le lui témoigne, non qu'elle espère attirer sur elle l'attention du Sauveur (elle en est indigne) , mais son cœur est trop plein pour ne pas déborder. Sans crainte des railleries ni des injures, cette femme qu'on montre au doigt entre chez le vénérable Simon, et, prenant la position la plus humble , se tenant accroupie auprès du Seigneur, derrière lui, elle baise ses pieds poudreux , elle les oint d'une essence précieuse, achetée pour un usage bien différent, elle les arrose de ses larmes et les essuie avec ses cheveux. Ne la plaignez point: ses larmes sont douces. Si elle pleure son innocence perdue, ce regret n'a plus rien de désespérant;
tout son être se résout en gratitude , en affection, en tendresse. Elle n'a pas le temps de s'occuper d'elle-même; son maître réclame chacune de ses pensées. Il est là; elle le voit, elle le touche. Il est si bon qu'il la laisse faire , et que lui , le Saint , il accepte les baisers d'une créature souillée. Avec quelle timidité elle dut poser ses lèvres impures sur les pieds du Maître! S'il la repoussait plein d'indignation? Mais il ne semble s'apercevoir de rien ; est-ce de la dureté ? Non , par une exquise délicatesse il ne veut point troubler ces sanglots et ces soupirs, confession muette que l'âme se fait à elle-même. Et d'ailleurs l'indifférence serait plus qu'elle n'osait espérer. Qu'il l'accable de reproches, qu'il l'écrase, elle acceptera tout avec joie , car elle l'a mérité; dans le blâme le plus amer, elle reconnaîtra la compassion de Jésus : ne sait-elle pas qu'il a pitié d'elle et que certainement il désire la sauver? Pourvu qu'il lui permette de l'aimer, elle sera heureuse, elle sera vertueuse.
Cependant Jésus s'adresse à son hôte, le pharisien. Il parle de débiteurs à qui l'on a remis leurs dettes, et pas plus que Simon, la pécheresse ne comprend sans doute qu'il est question d'elle. Soudain elle voit Jésus se tourner de son
côté, et elle lui entend prononcer des paroles inouïes : la comparant avec les pharisiens, il place la femme perdue au-dessus des défenseurs officiels de la morale ! « Simon , vois-tu cette femme? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour mes pieds ; mais elle , elle les a arrosés de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m'as point donné de baiser ; mais elle, depuis qu'elle est entrée , elle n'a cessé de me baiser les pieds. Tu n'as point . versé d'huile sm' ma tête; mais elle, elle a répandu des parfums sur mes pieds.» Puis Jésus déclare à la pécheresse que ses péchés lui sont pardonnes, parce qu'elle a beaucoup aimé. Il la congédie enfin : « Ta foi t'a sauvée , va en paix. 9
Arrêtons notre pensée sur la conduite du Seigneur. N'y trouvez-vous rien d'extraordinaire, ou, pour mieux dire, de choquant? Si vous n'aviez été heureusement nourris dans le respect le plus absolu de sa divine personne , ne seriezvous point scandalisés, comme l'ont été les pharisiens ? Il ne suffit pas d'être convaincu que le Sauveur n'a pu se tromper, d'être disposé à soumettre notre jugement au sien (le christianisme n'encourage jamais la paresse de l'intelligence); mais ses actes et ses discours sont autant de problèmes qu'il faut résoudre, de
problèmes qu'il faut étudier jusqu'à ce que nous ayons reconnu dans toutes les parties la profonde sagesse qui les a dictés.
Eh bien ! ne semblerait-il pas qu'en comparant Simon et la pécheresse , le Seigneur ne soit point parfaitement équitable? — Il est vrai, dans celte circonstance spéciale, cette femme a témoigné plus d'affection que le pharisien ; mais d'abord Simon a bien aussi montré de la bonne volonté en faisant asseoir Jésus à sa table; et puis une vie entière écoulée d'une manière honorable ne pèse-t-elle pas autant qu'un moment d'émotion féminine venant à la suite d'une vie honteuse? N'y a-t-il pas trop de dureté dans cette parole : Celui à qui l'on remet moins, aime moins ? —
Mes Frères, les choses de ce monde se peuvent envisager à deux points de vue distincts et souvent opposés, le point de vue des hommes et le point de vue de Dieu. Au point de vue des hommes, il est incontestable que le pharisien mérite notre respect, car il a toujours rempli ses devoirs politiques et religieux , tandis que le passé de la pécheresse nous inspire une extrême répugnance et nous fait douter de la sincérité de ses larmes. Certes, au point de vue divin, les péchés de cette femme ne sont pas moindres qu'aux yeux des hommes ; toutefois son repentir
actuel constitue une action absolument bonne, sainte, parfaite, une action telle qu'il ne s'en trouve aucune dans la longue carrière de Simon. Et de même qu'un tas d'immondices contenant un diamant aurait plus de valeur qu'une masse d'objets purs mais vulgaires, la moralité de la pécheresse est supérieure à celle du pharisien. La vertu de celui-ci plonge ses racines dans le sol amer de l'orgueil. 11 ne s'humilie jamais ; il compte avec le Créateur. Si Dieu lui a donné la vie, il a rendu à Dieu tous les honneurs voulus et lui a payé exactement la dîme; partant ils sont quittes. Ou plutôt, après chaque sacrifice il se hâte d'inscrire son dévouement parmi les avances qu'il a déjà faites au ciel et que le ciel devra lui rembourser avec usure ; car Simon ne fait rien pour rien. Or, l'Éternel n'exige qu'une vertu : l'humilité ; qu'un sacrifice : le don de nous-mêmes. Il nous a tirés du néant, mais il demande que nous reconnaissions notre néant ; il nous a faits des êtres voulants et agissants, mais il désire que nous voulions et agissions comme n'existant que par lui. Si au fond de votre conscience vous ne trouvez pas ce sentiment de dépendance , d'abandon , de soumission libre et joyeuse, si vous croyez être quelque chose par vous-mêmes, si vous vous imaginez que vos forces, vos talents, vos vertus sont à
VOUS et proviennent de vous ; dans ce cas, mes Frères, votre moralité, fût-elle citée partout en exemple, n'approche point de la moralité de cette pécheresse agenouillée aux pieds du Seigneur. Quand le pharisien refuse de se donner et qu'il retient son cœur, n'est-il pas coupable de révolte? Il s'érige en dieu , comme s'il était son propre créateur. La pécheresse, au contraire, que veut-elle si ce n'est se soumettre à l'action de l'esprit divin? Elle ne saurait dire au juste ce qu'elle va faire, mais elle fera ce que Dieu voudra. Sa volonté est entièrement d'accord avec celle du Père céleste : or, n'est-ce pas le degré le plus élevé de la sainteté? Concevez-vous un état plus parfait? Heureuse pécheresse ! à son insu , elleest , en ce moment, sainte, sainte d'intention et de désir.
« Puisqu'elle a tant aimé, dit le Seigneur, ses péchés lui sont pardonnes ; elle est sauvée par sa foi.» — Ce passage, le plus explicite de tous ceux où Jésus parle du salut , montre clairement qu'on se met en désaccord avec l'Evangile en confondant la foi avec la croyance à telle ou telle doctrine. Quel est le dogme, je vous le demande , dont vous puissiez supposer la connaissance chez la pécheresse? Sait-elle que Jésus est
né du Saint-Esprit? qu'il est la seconde personne de la Trinité? que son sang coulera en sacrifice expiatoire? qu'il reviendra juger les vivants et les morts ? Elle ne sait qu'une seule et unique chose, c'est qu'en Jésus elle trouve une miséricorde et une sainteté sans bornes, et qu'elle l'aime, et qu'elle veut vivre pour lui, parce qu'en le servant, elle sera délivrée du mal. La foi, dans le langage de l'Évangile, ne désigne jamais la croyance, mais la confiance, l'aban-* don de notre âme à Dieu et à son Fils ; c'est l'amour, ainsi que le dit le Seigneur lui-même.
Comment l'amour qui enchaîne la pécheresse aux pieds de Christ peut-il lui procurer les biens les plus précieux, le salut et le pardon? Rien ne vous paraîtra plus simple , mes Frères, si .vous savez en quoi consistent ces biens. Jésus la sauve des suites du péché. Ces suites sont d'abord les peines et les souffrances qu'elle aurait méritées dans cette vie et dans l'autre ; car Celui qui a créé les esprits et la matière a organisé le monde de telle sorte que la transgression morale entraîne toujours une douleur, comme châtiment, comme avertissement pour nous empêcher de nous engourdir dans le mal. Dès que le coupable s'amende , cette souffrance •n'a plus de raison d'être. Mais il ne suffirait point à la pécheresse d'apprendre que sa peine
loi a été remise; il est une autre suite du péché dont elle souBre plos cmellement ; fl faut lui rendre le calme d'une bonne conscience, la paix, la sérénité; il Êint quelle puisse aYoir pour elle-même de l'estime. Va, lui dit le Seigneur, tes péchés te sont remis, c'est-à-dire : moi, le Saint, je te considère comme lavée de toute souillure , et depuis que to as renoncé au mal, tu es aussi pure à mes yeux que les anges 'de mon Père. Va , tu n'es plus la pécheresse ; je te délivre de toi-même ; je prends possession de ton âme ; je mets ma sainteté à la place de tes vices, et c'est moi que j'aime en toi. Va, ton être tout entier m'appartient ; tu dois te respecter, t'aimer comme tu m'aimes; tu es désormais le vase dans lequel je verse mon esprit ainsi qu'un parfum céleste. Va, ma fille, va bu paix. — Croyez-vous que la pécheresse ne s'en ira pas efTectivement en paix ? Il faudrait donc qu'elle perdit la foi en la sainteté du Sauveur. Douter d'elle-même serait douter de son maître; ce serait dire que sa propre conscience est plus sévère, plus divine que lui! Ou bien la pécheresse pourrait-elle penser que Jésus, il est vrai , lui pardonne, parce qu'il est bon, mais que Dieu , étant un Dieu jaloux, exige probablement une autre expiation que le cœur brisé ? Ce serait prétendre que Dieu aime moins, qu'il est
moins parfait que son Fils ! Non , dès qu'elle refuserait de croire au pardon, elle accuserait son Maître de relâchement, ou elle blasphémerait le Créateur. Le désespoir est maintenant un crime.
Mais si l'angoisse a disparu , le péché n'est-il pas resté? Qui nous garantit qu'elle en a définitivement secoué le joug ? A la place du Seigneur, n'est-ce pas? nous nous serions bien gardés de la congédier, de la renvoyer dans le monde au milieu des tentations. Nous l'aurions enlevée à son entourage, surveillée nuit et jour, enfermée dans une cellule pour qu'elle y fît pénitence. Ah ! mes Frères, cela prouve combien peu nous comprenons le salut par la foi. Si la pécheresse n'est pas sincère, vos précautions pharisaïques lui enseigneront machinalement les pratiques de l'honnêteté, mais vous ne la transformerez point. Si , au contraire, elle aime réellement le Sauveur, ne redoutez rien; aucune tentation ne saurait vaincre son amour. L'ignorez-vous? une simple affection humaine , quand elle est vraie , produit déjà de merveilleux changements dans les êtres les plus corrompus ; et la tendre confiance de cette femme dans le Saint des saints ne lui communiquerait point une force toute nouvelle ? Le Christ n'a-t-il pas pris possession de son âme? Ne l'a-t-il pas
GOûfiée à elle-même comme un précieux dépôt? Et vous vous imaginez qu'elle pourrait redevenir le jouet du vice et des vicieux? En la déclarant pure , le Seigneur Ta véritablement purifiée. En acceptant son amour, il a pris sur elle Tempire que le péché exerçait naguère. En lui annonçant le pardon, il Ta régénérée. Et en vérité, je vous le dis, elle persévérera dans la bonne voie. Selon la tradition de l'Église, la pécheresse est cette Marie-Madeleine qui se tenait debout au pied de la croix , voulant servir le Sauveur quand tout le monde l'abandonnait. Et tandis que les apôtres, stupéfaits d'avoir vu mourir au gibet celui dont ils attendaient la restauration politique d'Israël, se demandent avec inquiétude s'ils peuvent encore croire en leur Maître, l'ancienne pécheresse n'hésite pas. Peu lui importe que Jésus soit, oui ou non, le Messie juif; elle ne va pas compulser les livres des prophètes pour y chercher des prédictions applicables à sa fm sanglante. Elle sait que cette fin est un acte d'amour, comme la vie entière de Jésus. Son intelligence ne voit donc là aucune difficulté. A peine est-il détaché de la croix, elle prépare, une seconde fois, des arômes et des parfums pour témoigner à ce mort chéri son aflection restée intacte, malgré l'ignominie du supplice. Le malin , a avant que
les ténèbres soient dissipées, » elle est déjà au sépulcre. Mais le trouvant vide, elle pleure, car on lui a pris son Seigneur, et elle ne sait où on l'a mis. Elle s'adresse aux passants : e Si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis, et je l'emporterai.» Ses larmes l'empêchent de reconnaître à qui elle parle, lorsque lui, ému de tant d'affection , il l'appelle de son nom : « Marie ! » Et elle répond par un cri d'amour : € Rabbouni , mon Maître ! »
Vous venez de voir comment une âme, incapable par elle-même de sortir de l'abîme, a été justifiée et régénérée au seul contact de la personne du Seigneur ; comment le repentir de la pécheresse, qui aurait abouti au désespoir si elle eût été réduite à elle seule, s'est changé en joie et en force dès que Jésus l'a consolée. Avant tout , il lui fallait la paix , et elle n'a pu la trouver qu'en saisissant avec confiance la main du Sauveur.
Ah ! mes Frères , permettez-moi de vous le demander, êtes-vous en paix avec vous-mêmes ? Aucune question ne saurait présenter plus d'importance, car (je le répète et vous le répétez avec moi) la vertu n'est possible qu'à celui dont la conscience est tranquille. Pour être fort, il
faut se savoir fort. Êtes-vous en paix avec vousmêmes ?
Quelques-uns d'entre vous, je le crains, ne se posent guère cette question , et Ton pourrait en conclure que leur paix est profonde , puisque ce sont généralement les bien portants qui ignorent en quoi consiste la santé. Les morts, toutefois, rignorent également. Si votre conscience vous laisse en paix, serait-ce peut-être que vous auriez tué votre conscience? Alors je n'aurais rien à vous dire ; ce n'est pas à vous que s'adresserait l'Évangile , vous pourriez parfaitement vous en passer. Mais non , votre conscience n'est pas morte; elle dort seulement; qu'elle s'éveille , et vous connaîtrez l'inquiétude. Depuis des années, vous trouvez au gain un âpre plaisir qui à la fois vous berce et vous excite. Depuis des années, vous n'avez songé à Dieu que parce que Dieu a une Église ici-bas, et que cette Église est un riche voisin, avec lequel il faut vivre en bonne harmonie. Depuis des années , vous n'avez pas dressé une seule fois le bilan de votre âme pour compter tous les bons instincts que vous avez perdus, la frugalité , la libéralité, la douceur, la bienveillance , et semblables à un commerçant qui, craignant de constater l'imminence d'une faillite, ne ferait iamais ses comptes, vous vous persuadez que
votre étal moral ne laisse rien à désirer. Mais votre sécurité s'évanouira soudain. Peut-être, vous perdrez en un clin d'œil toutes vos richesses, quelques sages que soient vos précautions et quelque bien établi que soit votre crédit. Peut-être, les enfants pour lesquels vous amassez, périront sous vos yeux l'un après l'autre. Et en tout cas, l'heure de votre mort sonnera bientôt. Alors vous sentirez un vide horrible. Les eaux de l'angoisse vous entoureront de toutes parts, montant et montant encore pour vous engloutir, car c'est un poids accablant qu'une vie comme la vôtre. Êtes-vous bien sûrs qu'en ce moment suprême vous apercevrez le Sauveur, que vous pourrez vous jeter à ses pieds et vous donner à lui sans réserve? Êtes-vous bien sûrs qu'il trouvera encore le temps de faire retentir à travers le râle de votre agonie ces mots de consolation : « Va en paix, ta foi l'a sauvé ? » En êtes-vous bien sûrs ?
Et vous, mes Frères, qui n'êtes pas absorbés au même degré par les soucis du monde; vous qui laissez de temps à autre la parole à votre conscience, et ne prétendez pas être tels que vous devriez être; vous qui connaissez les mécontentements et les amertumes et les remords, n'attendez pas jusqu'au dernier instant pour vous réconcilier avec vous-mêmes et avec votre
Dieu. N'est-il pas vrai que vous passez toute votre vie à chercher en vain l'équilibre , tantôt présomptueux, tantôt découragés, frivoles, puis moroses, mais toujours impuissants et toujours privés de cette joie qui est comme la santé de Tâme ? N'est-il pas vrai que par moments vous vous détestez ? — C'est qu'en effet vous êtes détestables. Ne vous récriez pas comme si je vous faisais tort. Dites plutôt, consentiriéz-vous à vous montrer à un ami, tel que vous êtes dans chaque minute de votre existence, à lui faire voir vos pensées les plus secrètes, vos penchants les plus couverts? Ne craindriez-vous pas de refroidir singulièrement son affection et de lui inspirer une sorte de dégoût? Désireriezvous que votre fils, que votre fille vous ressemblât en toute chose? — Non, vous dis-je, vous espérez que votre enfant vaudra mieux , et c'est dans cet espoir que vous le chérissez, car vous aimeriez peu un autre vous-même. Vous êtes honteux de votre moi. Et pourtant vous en faites le centre de votre activité , vous y rattachez tout, vous n'avez d'autre préoccupation que de satisfaire ses mesquines vanités ou ses instincts brutaux. Croyez-moi, renoncez à ce jeu dérisoire de servir un maître que vous méprisez. Placez vos affections en dehors de vous, dans un être parfait, que vous puissiez adorer sans crainte
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de VOUS ravaler à vos propres yeux. Je vous dirais : placez vos aOections en Dieu ; mais Dieu , nul ne Ta jamais connu, et nous ne saurions pas plus nous passionner pour Dieu que pour la vertu ou l'infini ou réternilé ou telle autre idée abstraite. Or, pour nous délivrer de nousmêmes, il nous faut une passion. Aimez donc Jésus. Ne vous inquiétez d'aucune difficulté ihéologique , ne vous laissez point arrêter par des dogmes et des formules; allez droit à la personne du Sauveur, à son histoire , à ses discours. Ne vous imaginez pas que votre affection pour lui doive être je ne sais quoi de surnaturel, de mvstérieux ou de factice. Aimez -le simplement de tout votre cœur, donnez-lui la première place dans vos pensées, faites-en voire ami intime , aussi intime que la conscience , et vous trouverez la paix et le bonheur, et la vertu vous deviendra facile, car vous pourrez dire avec l'apôtre : Je vis, non pas moi , mais Christ vit en moi !