DANS LA BIBLE
Jean V, 39 et 40.
Vous scrutez les Ecritures parce que vou^ estimez avoir en elles la vie étemelle, et, en effet, elles rendent témoignage de moi; mais vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie.
Mes Frères ,
Le cœur de l'homme est ainsi fait qu'il ne saurait goûter le bonheur en dehors de Dieu. Par le malaise qui accompagne les jouissances , par l'ennui qui résulte de toute distraction, par l'inquiétude qui naît au sein tlu repos ^ nous sommes forcés de détourner nos regards de ce
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monde en nous écriant : Vanité des vanités ! Il nous faut une vie supérieure à cette vie ; pour remplir notre cœur , il nous faut l'infini. Mais le Dieu que nous réclamons ainsi, notre œil ne le voit pas; c'est un Dieu impalpable, insaisissable , tandis que le monde est là dans sa réalité, s'imposant à nous par les cinq sens, prenant possession de l'âme par le corps. L'âme a beau protester, sachant d'avance à quel point sont misérables les esclaves du monde, elle se laissera subjuguer pourtant, à moins que Dieu ne devienne pour elle plus qu'une idée, un désir, un soupir. Or, la nature, avec ses beautés tour à tour sublimes ou suaves , nous montre bien un ordre admirable dans l'univers, elle éveille bien en nous un mystérieux écho , que nous nommons la poésie ; elle ne nous donne pas Dieu. La contemplation des destinées humaines et l'étude de notre cœur nous font sans doute comprendre que si la vertu, le remords, la conscience ne sont pas de vains mots, il faut que Dieu existe et qu'il soit le suprême dispensateur de toutes choses. Mais cela encore ne suffit pas. Réduits à ne consulter que la nature et la raison, nous nous sentirions dans un isolement terrible. Il en serait de nous comme de navigateurs qui, 'n'ayant ni gouvernail ni boussole, s'aperçoivent soudain que le courant les
entraine vers un océan sans rivages. Ils savent que leur patrie existe, que c'est une contrée magniûque , que leurs familles et leurs amis les chérissent ; ils le savent , et cette certitude ne les remplit ni de joie ni de force. De même , si aucun lien réel ne nous rattachait au ciel, si nous ne pouvions aller au delà de déductions philosophiques , aussi positives que des souvenirs, mais non moins creuses, nous serions les plus malheureux des êtres , — trop peu clairvoyants pour percevoir Dieu à travers la matière opaque, et pas assez aveugles pour méconnaître combien la matière est vile. Dieu toutefois ne nous a point abandonnés à nous-mêmes ; nous ne sommes pas condamnés à le pressentir, à le deviner ; il s'est manifesté dans la Bible. Partout ailleurs, pour peu que vous sondiez le terrain avant de poser le pied, vous découvrirez un sol mouvant, vous apercevrez des opinions d'hommes, et, au-dessous, des préjugés d'hommes, et, au fond, des illusions d'hommes. Quand , au contraire , vous sondez la Bible , vous y mettez bientôt à jour le roc éternel. Dieu.
Mais il faut savoir l'y trouver.
Les pharisiens lisaient la Bible , ils la scrutaient, et le Seigneur Jésus, tout en les approuvant, leur déclare, dans notre texte, que celte étude ne les conduira pas à la vérité. Nous
n'en serions guère surpris s'ils avaient traité l'Ancien Testament comme un livre purement humain, renfermant les œuvres de quelques pieux penseurs de l'antiquité. Mais non; Jésus l'affirme : ils estimaient avoir dans les Écritures la vie éternelle , le souverain bien , une révélation divine, et nous savons d'ailleurs, par l'histoire, qu'ils les entouraient d'un respect sans bornes; chaque phrase de Moïse ou des prophètes leur semblait un oracle venu aussi directement de Dieu que si Dieu lui-même l'avait prononcé. Néanmoins, l'Écriture reste pour eux une lettre close. Ils la lisent, et ils ne voient pas qu'elle rend témoignage de Jésus; ils l'étudient , et ils y trouvent la promesse d'un tout autre Messie ; ils la scrutent, et ils finissent par comprendre qu'elle leur ordonne de le mettre à mort !
Quel aveuglement, n'est-ce pas? — Cependant, examinez vous-mêmes si, en lisant la Bible comme la lisaient les juifs, et comme peut-être vous la lisez vous aussi , on ne doit point aboutir nécessairement à un pareil résultat.
Jésus, homme pauvre et sans instruction, consacrant son temps à des voyages , à des prédications, à des guérisons, Jésus, qui vient sans autre signe que l'adhésion de Jean-Baptiste et
quelques miracles y veut se faire reconnaître pour le Messie. Mais les juifs , versés dans les prédictions, peuvent-ils croire en lui? Ils consultent récrit prophétique le plus récent et à la fois le plus explicite , celui de Daniel , et ils y voient que, lors de l'avènement du Messie, Dieu luimême, « l'Ancien des jours, » apparaîtra d'abord en personne , ayant pour trône une flamme dévorante. Le jugement se tiendra , les livres seront ouverts.. Alors arrivera le Fils de l'homme porté par les nuées des cieux , et il recevra de Jéhovah la domination sur tous les peuples*. — En vérité , devaient se dire les juifs , Jésus n*est point ce Fils de l'homme.
Si encore cette page de Daniel était isolée ! Mais dans maint autre passage quand les prophètes décrivent le salut avenir, ils emploient des couleurs semblables. Le trait distinctif du sauveur qu'ils prédisent, c'est la force, et ils attendent de lui qu'il brise les ennemis d'Israël , soit les Babyloniens , soit les Syriens , soit les Édomites. Écoutez Ésaïe : € Qui est celui qui € vient d'Édom, les habits teints en roiige, ma- €gnifique en son vêtement, fier et fort dans sa «démarche? — C'est moi qui ai promis de faire «justice , moi , le sauveur. — Pourquoi y a-t-il
' Daniel VII.
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«du rouge en ton vêtement, et pourquoi tes € habits sont-ils tachés comme les habits de «ceux qui foulent au pressoir? — J'étais seul à « fouler au pressoir , et personne ne m'accom- « pagnait; cependant j'ai marché sur eux en ma «colère et je les ai broyés en ma fureur, que «leur sang a jailli sur mes vêtements. Car le «jour de la vengeance était dans mon cœur, et «l'année où je devais délivrer les miens était « venue. Me voyant seul , j'ai été surpris , mais «mon bras m'a servi et ma rage m'a soutenu. «J'ai foulé les peuples en ma colère, je les ai «broyés en ma fureur, et leur jus a coulé à « terre *. » — N'y a-t-il pas une opposition complète entre l'œuvre de ce Sauveur qui broie les peuples comme on broie le fruit de la vigne, et l'œuvre de Christ qui verse son propre sang sur la croix?
L'enseignement de Jésus devait aussi paraître aux juifs en contradiction avec les Écritures. «Aimez vos ennemis*, » disait-il; — et le psalmiste , en captivité sur les bords de l'Euphrate , s'était écrié : « 0 fille de Babylone, heureux qui « saisira tes petits enfants et les écrasera contre «la pierre?*» — «Bénissez ceux qui vous mau- (( dissent ; faites du bien à ceux qui vous haïssent;
« Ésaïe LXni. -- «-Matlh. V, 44. — «Psaume CXXXVU , 9.
€ priez pour ceux qui vous calomnient et vous € persécutent ; b — et dans l'Ancien Testament on lisait: cQue sa prière lui soit imputée à tpéché. Que la malédiclion tombe sur lui; € qu'elle l'enveloppe comme d'une robe; qu'elle tpénèlre comme de l'eau dans son corps et «comme de l'huile dans ses os; qu'elle soit la «tunique dont il se revêt et la ceinture qui lui «ceint les reins*.»
Comment Jésus peut-il dire que les Écritures rendent témoignage de lui ? Il vient changer la loi , y ajouter , en retrancher , — et la loi avait dit formellement : « Vous n'ajouterez rien à ces «commandements, et vous n'en retrancherez «rien*.» Il déclare les choses extérieures dépourvues de toute importance, ne pouvant ni souiller ni purifier l'homme, tandis que l'Ancien Testament semblait faire dépendre l'état moral principalement de l'observation et de la violation des prescriptions liturgiques.
Oui. Mais à côté des passages que je viens de vous rappeler , il en est d'autres bien différents. Si Jéhovah ordonne tout un ensemble de sacrifices et de cérémonies, il déclare aussi: «Je «prends plaisir à la miséricorde et non aux ho- «locaustes'. » Et le psalmiste dont la conscience
• Psaume CIX. — * Deutér. IV, 2. — » Osée VI , 6.
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est chargée d'un meurtre , n'ignore pas que les victimes sont incapables de le réconcilier avec l'Éternel : « Mon péché , s'écrie-t-il , est conti- «nuellement devant moi. 0 Dieu, Dieu de mon «salut, délivre-moi du sang versé. Tu ne prends « point plaisir aux sacrifices , autrement je t'en (( donnerais. Le sacrifice de Dieu , c'est l'esprit «froissé ; o Dieu, tu ne méprises point le cœur «froissé et brisé*.» Vous le voyez, le salut par la repentance, par la foi, le salut par grâce, qui est l'Évangile tout entier, se trouve enseigné ou du moins désiré dans l'Ancien Testament.
Les prophètes comprennent aussi parfois qu'il est une vertu plus grande que la force ,* et que le sort le plus digne- du serviteur de Dieu ce n'est pas le triomphe, mais la douleur, la douleur subie pour les autres hommes , le dévouement. Le même prophète qui nous montre le sauveur fier et fort en sa démarche et foulant les peuples au pressoir, nous dépeint le serviteur de Dieu plus défait de visage que pas un autre. «Il n'y a en lui ni beauté ni apparence. «Il est le méprisé et le rejeté des hommes, «homme de douleur et sachant ce qu'est la souf- «france. Et nous l'avons méprisé. Cependant il «portait nos souffrances et il avait chargé nos
* Psaume LI.
€ douleurs, tandis que nous l'estimions châtié «de Dieu. Il était frappé pour nos iniquités, «torturé pour nos forfaits, et par ses meurtris- «sures nous avons la guérison. On Toutrageail, « quoiqu'il fût dans TafOiction ; mais il n'a point «ouvert la bouche, ainsi que l'agneau qu'on «mène à la boucherie, ainsi que la brebis qui «reste muette devant le tondeur. Il n'a point «ouvert la bouche *. » Si pendant le supplice du Seigneur on était venu lire cette page d'Ésaïe aux pharisiens qui insultaient à ses bras liés, auraient-ils pu ne pas reconnaître dans le crucifié le véritable serviteur de Dieu ?
En définitive, mes Frères, les juifs rencontraient dans leurs Écritures des éléments disparates , les uns favorables , les autres opposés à la personne et à la doctrine du Seigneur Jésus; à côté de pages tout évangéliques , ils en trouvaient qui étaient empreintes d'un patriotisme exclusif. Il fallait absolument discerner lesquelles , exprimant une vérité éternelle , devaient être prises au pied de la lettre , et c'est pour n'avoir pas fait ce triage que les pharisiens ont fini par repousser le vrai Messie. Mais ce choix indispensable et d'une si haute importance étaitil bien difficile ? Notre texte l'indique : il fallait
< £saïe LUI.
«vouloir.» Il ne s'agissait pas d'une critique savante , érudile ; il ne s'agissait pas davantage de prendre ce qui plaisait et de laisser ce qui déplaisait ; il fallait se placer en face de TÉcriture, comme un enfent le regard fixé sur les yeux de son père, avec l'ardent désir de comprendre Dieu, et on l'aurait compris. Y a-t-il au monde quelqu'un qui puisse refuser son assentiment à cette, parole : « Je prends plaisir à «la miséricorde et non aux sacrifices?» Par cela même que vous êtes hommes, n'êtes-vous pas également forcés de donner raison au psalmiste quand il dit : « Le sacrifice de Dieu c'est l'esprit «froissé. 0 Dieu ! tu ne méprises point le cœur «froissé et brisé»? Ce sont là des idées qui, une fois énoncées, nous subjuguent, quoi que nous fassions. A quiconque prétendrait n'être pas convaincu de leur vérité parfaite , je répondrais sans hésitation par un démenti , non moins qu'à celui qui viendrait douter si deux fois deux font bien quatre. On est homme ou on ne l'est pas; or, tout homme est moralement constitué de telle sorte qu'il ne saurait en conscience mettre la matière au-dessus de l'esprit, ni s'imaginer que Dieu préfère du sang versé, fût-ce par torrents, au moindre mouvement de charité et d'humilité. Dans ces deux seuls passages, pour ne point parler des autres, les juifs avaient
CE Qr'OH TBOnrE DAKS LA BIELE. 85
la clef de toutes leurs Écritures , cai* ces deux passages renferment une vérité incontestable, et rien de ce qui y contredit ne saurait être vrai. S'ils avaient voulu, ils auraient donc compris qu'il est plus beau de bénir ses persécuteurs que de les maudii-e, et qu'il est par conséquent plus digne du Messie de venir sans forme ni apparence, accablé de pauvreté et de mépris, que de descendre sur les nuées des cieux , entouré d'anges et de flammes dévorantes. S'ils avaient voulu , ils .auraient entendu le témoignage confus que l'Ancien Testament rend à Jésus de Nazareth, et ils auraient saisi avec foi et amour sa main secourable , au lieu de la clouer contre la croix.
Notre position à nous, mes Frères, est bien plus avantageuse encore que celle des juifs. Ils avaient à deviner en quelque sorte THomme- Dieu , et leur esprit ne le reconnaissait dans les prophéties que si leur cœur battait déjà pour lui. Nous, au contraire, nous voyons l'Homme- Dieu à découvert. Son auguste figure occupe le centre des Écritures , si bien qu'infailliblement nos yeux se reportent sur lui. Grâce à cette clarté, nous ne saurions plus nous égarer, dans la lecture de la Bible , au même degré que les pharisiens, et dans celle assemblée, j'en suis
sûr, il n'est personne qui consentît à répéter la malédiction contre Babylone que je citais tout à rheure. Cependant, malgré la pénétrante lumière de la révélation de Dieu en Christ, la Bible peut rester pour nous aussi un livre où nous puisons l'erreur plutôt que la vérité. Dès que vous ne la lisez pas exclusivement avec l'intention d'y trouver la vie éternelle , vous y cherchez autre chose que ce qu'elle vous offre; vous entrez dans une voie fausse et pernicieuse.
La vie éternelle, dont iLest question ici, ce n'est pas seulement la vie à venir , c'est la vie complète^ parfaite, divine; c'est à la fois la vertu et la félicité absolues. Les Livres sacrés vous présentent cette vie éternelle, — rien de plus, rien de moins ; ils vous la présentent en vous montrant l'image du Christ, en qui elle s'est pleinement manifestée. Nous ne possédons une connaissance réelle, ou plutôt personnelle , de Dieu que par le Christ , et nous ne connaissons le Christ que par la Bible. La Bible a pour but unique de rendre témoignage du Sauveur et de nous ouvrir ainsi la source intarissable de la vie divine. Vous tous qui êtes travaillés et chargés, accourez. Vous qui avez soif d'affection et qui n'avez trouvé jusqu'ici que l'indifférence ou les mécomptes les plus cruels , venez , contemplez cet homme abandonné de tous , trahi par un
des siens, et qui s'écrie qu'heureux sont ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Vous qui, luttant courageusement pour la vérité , n'obtenez en échange de vos travaux qu'opprobre et calonanie, regardez cette tête couronnée d'épines, écoutez l'homme de douleur quand il vous déclare bienheureux ; réjouissez-vous et tressaillez de joie. Vous que le sentiment^ de' vos péchés écrase et qui , sous ce pesant fardeau , êtes incapables de faire un seul pas vers le bien, voyez comment il relève la pécheresse parce qu'elle a beaucoup aimé. Quelle que soit votre peine (et y aurait-il parmi nous quelqu'un qui n'eût point en son cœur une plaie secrète ?) , vous trouverez dans la Bible force et consolation , car vous y trouverez le Christ. Mais , encore une fois , mes Frères , n'y cherchez point autre chose. Ce serait aussi insensé que d'employer votre pain à la construction d'un édifice, en guise de pierre, sous le prétexte que le pain , ayant plus de valeur que la pierre , doit pouvoir la remplacer !
Beaucoup de chrétiens tombent dans une profonde erreur relativement aux saintes Écritures en ce qu'ils y cherchent bien moins la vie que la science. De tout temps il en a été malheureusement ainsi. Vous vous rappelez , par exemple, que les théologiens, se fondant sur quelques passages de l'Ancien Testament, prétendaient
savoir d'avance que la terre ne peut être un globe et voulaient empêcher un audacieux navigateur d'aller découvrir le Nouveau -Monde. De nos jours encore , nous voyons des hommes pieux rassembler péniblement dans la Bible des notions d'histoire naturelle ou de grammaire comparée. En quoi ces notions serviront-elles au salut? Nous feront-elles mieux connaître Dieu, OU notre cœur, ou le Christ? L'Eternel ne nous a pas rédigé un manuel d'histoire naturelle ni d'astronomie, pour la simple raison qu'il nous a mis en état d'étudier ces sciences par nousmêmes. Et s'il avait jugé bon de nous les donner toutes faites , soyez sûrs qu'il ne les eût pas présentées en énigmes, dans des passages obscurs, où Ton trouve un jour un sens et le lendemain un autre. Ne ravalez pas la Bible à ce point ! Elle vous parle de choses infiniment plus importantes que toutes les sciences réunies , elle vous rappelle votre destinée , elle vous dévoile voire élat de péché, elle vous révèle le Sauveur. La Bible a si peu en vue l'enseignement intellectuel qu'elle ne s'occupe même que très-indirectement de notre instruction théologique. Oh! tant que les questions sont religieuses , tant qu'elles se trouvent dans un rapport intime avec la vie , l'Écriture est à la fois d'une limpidité parfaite et d'une profondeur immense ; mais elle
VOUS abandonne dès que vous abordez le terrain de la spéculation. Elle nous dit très-clairement que Dieu est notre Père et le Père du Seigneur Jésus , — que Dieu était en Christ réconciliant le monde avec lui , — que Dieu est esprit et qu'il habite dans nos cœurs ; car ces trois vérités sont nécessaires à la paix de nos âmes. Mais lorsque vous vous mettez à discourir sur les personnes de la trinité , sachez-le , vous sortez de la Bible et vous parlez une autre langue que la sienne. Si l'enseignement du dogme était le but de l'Écriture , ne sentez-vous pas qu'elle l'eût exposé méthodiquement , comme nous le faisons dans nos catéchismes? Nous aurions une épître ou un discours sur Dieu , un autre sur le péché , un troisième sur la rédemption... Or , jamais le Seigneur ne traite ces grandes questions d'une manière abstraite ; il en parle sans cesse , mais au point de vue le plus directement pratique. Et les apôtres font de même. Je me trompe : une des épîtres de saint Paul est un véritable traité de théologie , l'épître aux Romains , où il expose la doctrine du salut par la grâce , où il développe cette thèse que l'homme est justifié par la foi et non par les œuwes , et où il cite à l'appui l'exemple d'Abraham*. Eh bien! comme
'Rom. IV.
pour nous démontrer que toute formule est trop étroite et que la vérité religieuse déborde tout dogme , le même esprit qui était en saint Paul fait écrire à saint Jacques que l'homme est justifié, non par la foi seulement, mais par les œuvres^ j et qu'il en a été ainsi d'Abraham, dont Paul invoquait l'histoire en témoignage. Quoil y a-t-il contradiction entre les deux apôtres du Seigneur et sur un point d'une telle gravité? Oui, dans les termes, dans la formule, la contradiction est patente; toutefois au-dessus des termes et de la formule il y a l'unité de l'esprit: l'homme est sauvé par la foi , c'est-à-dire par cet acte suprême dans lequel nous nous dépouillons de notre propre justice et nous donnons à Dieu ; mais la foi est donc une œuvre , la plus grande , la plus féconde des œuvres , et il est également vrai que Dieu nous sauve et que nous nous sauvons nous-mêmes. Vous le voyez , la Bible n'entend pas nous fournir des formules, puisque dans ce cas , en ayant donné une par l'organe d'un apôtre, elle la condamne, c'est-à-dire elle la complète, par l'organe d'un autre apôtre. D'ailleurs , la vérité évangélique est si simple que tout exposé dogmatique est inutile. Pour vous dire de venir au Christ (et la Bible ne fait pas
* Jacques H , 21 .
autre chose), faut-il donc un échafaudage de doctrines, un système? Le péager Zachée, la pécheresse Marie - Madeleine , le larron sur la croix , en ont-ils eu besoin pour comprendre leur misère et voir briller en Jésus la splendeur du Dieu sauveur ? Sa présence a suffi ; or , la Bible remplace actuellement sa présence : dans les évangiles, elle nous raconte ses actes et ses discours ; dans les épîti'es , elle nous le fait connaître par l'amour qu'il a inspiré à ses disciples. Ce sont là des faits , et non des doctrines abstraites.
N'allez pas prendre non plus l'Écriture pour un manuel de morale qui , dans chaque circonstance, vous dicterait votre conduite par un commandement aussi bref et décisif qu'une consigne. Si Dieu avait voulu nous remettre un pareil manuel , il l'aurait rédigé autrement, car il fait tout avec sagesse. Au lieu des récits et des exhortations fragmentaires qui remplissent notre Bible , il eût réparti ses ordres d'après un plan régulier, selon les divers devoirs, et à la suite il eût déterminé les cas où ces devoirs se trouvent modifiés et suspendus par d'autres. Il existe de tels livres , mes Frères : on les appelle des Recueils de cas de conscience. Rien de plus commode pour le fidèle ! Dès qu'il hésite entre deux commandements , il les cherche dans la table
des matières et trouve sur-le-champ Texamen de son cas particulier. Croyez-vous que ce procédé soit conforme à l'esprit du christianisme ? Croyez-vous que Jésus ait entendu remplacer par ses décisions la voix de votre conscience, vous épargner la peine de réfléchir et la responsabilité de choisir? Écoulez dans quel style il a rédigé sa morale , et puis vous direz si la Bible se donne pour un code de lois : « Si quelqu'un «plaidant contre toi veut l'ôter la robe, laissent lui encore le manteau. Si quelqu'un te frappe «à la joue droite, présente-lui aussi l'autre*.» Un code n'use point de langage figuré;. donc, ou bien l'Évangile n'en est pas un , ou bien il faut prendre ce commandement à la lettre. — « Si quelqu'un vient vers moi et ne hait pas son « père et sa mère , sa femme et ses enfants , ses « frères et ses sœurs , et sa propre vie , il ne «peut être mon disciple".» Vous entendez, le Christ vous ordonne de fouler aux pieds les devoirs les plus sacrés ; — oui , comme il vous ordonne d'arracher votre œil et de couper votre main , dès qu'ils vous font broncher' ; — oui , comme il vous promet qu'avec un grain de foi vous pourriez dire à un mûrier : « Déracine-toi « et te plante dans la mer , » et qu'il vous obéi-
« Malth. V, 39 et 40. — • Luc XIV, 26. — » Matlh. V, 29 et 30.
rait*. Ne voyez-vous pas que de propos délibéré le Seigneur donne à sa pensée une exagération évidente, afln de nous forcer de distinguer dans ses discours le fond d'avec la forme, Tespril d'avec la lettre? Sachant trop combien l'homme est enclin à une soumission aveugle et stupide, il use de vrais paradoxes pour secouer notre paresse. Les passages cités ne sont pas vrais, si vous les prenez au sens littéral ; mais ils ouvrent à votre conscience des aspects nouveaux , lui faisant entrevoir une vertu supérieure à la vertu ordinaire. Et toute la Bible a pour but de réveiller ainsi l'idéal endormi, de nous donner des ailes pour monter au ciel. En un mot, le christianisme attache peu d'importance à ce que nous fassions tel ou tel acte isolé , mais il veut nous rendre vertueux , parfaits. De même que sa doctrine consiste uniquement dans le portrait qu'il nous donne de la personne du Christ, de même sa morale consiste à nous transformer à l'image de notre divin Sauveur ; car c'est là la vie éternelle.
Si vous pouviez, ô mes Frères! lire la Bible ainsi qu'elle veut être lue, non comme un recueil de renseignements curieux sur le ciel et la
«LucXVIÏ,6.
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lerre , sur les anges et les démons , sur les origines du monde el sa destinée finale , non comme une collection de sentences et de conseils indiquant la voie à suivre pour gagner une bonne place dans cette vie et dans Tautre ! Demandezlui la satisfaction de vos besoins les plus élevés ^ la paix, la joie, la confiance. la force, la vertu, en un mot, Dieu, et pour le reste dites-vous bien que c'est une forme plus ou moins indifférente dont l'Esprit saint a dû se servir afin d'être compris des hommes. Ne confondez pas , avec les juifs , l'essentiel et l'accessoire ; ne perdez point, par un servile attachement à la lettre , tout le bénéfice de la révélation divine.
Il faut choisir dans l'Écriture. Mais cela ne signifie point qu'on ait le droit d'y faire un triage arbitraire , d'y prendre ce qui convient à nos préjugés, à nos goûts, et de tourner les feuillets quand on rencontre des choses désagréables. Le beau profit que vous retireriez d'une pareille lecture delà Bible, d'y introduire vos infirmités, vos petitesses , vos mauvais désirs, vos illusions, de vous y retrouver vousmêmes ! La Bible ne peut être utile et nous conduire à la vie que si elle diffère de nous , si elle nous dépasse , si elle nous est supérieure , si elle nous élève au-dessus de noire niveau naturel. L'abaisser à ce niveau, la façonner à notre
image, c'est donc enlever au sel sa saveur. Voici quelle règle doit guider votre choix dans les Ecritures : acceptez comme venant directement de Dieu les paroles qui à la fois vous humilient et vous fortifient. En d'autres termes, attachez vous aux récits , aux exhortations , aux enseignements qui ou bien vous révèlent l'état de votre propre cœur avec ses misères sans nombre, ou bien vous font mieux comprendre le caractère du Seigneur Jésus avec sa sainteté parfaite et son infinie miséricorde. Tout est là, car la science religieuse comprend ces deux choses : se connaître et connaître le Sauveur. Quand Luther, voulant donner à la Réformation une base divine , publia sa traduction de la Bible^ il la fit précéder d'une préface excellente, que je regrette de ne plus voir figurer, du moins en partie, en tête du volume sacré. «Je m'en tiens, <tdit-il, aux livres qui me présentent Christ claitrement et purement,» et il les désigne: «L'É- «vangile de Jean, les épîtres de Paul aux Roumains, auxGalates, auxÉphésiens et la pre- «mière de Pierre, voilà les livres qui te montrent tChrist et t'enseignent tout ce qu'il est néces- «saire et heureux de savoir.» Que le choix de Luther soit ou non le plus évangélique, il n'importe; mais si notre christianisme doit reprendre un peu de vigueur, il faut que nous
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nous remettions à lire les Écritures dans Tesprit du grand réformateur , n'y cherchant absolument que le Christ et notre félicité éternelle.
Alors disparaîtront ces tendances sectaires qui minent l'Église protestante. On cessera d'attacher une importance ridicule à des opinions particulières , qu'on prétend avoir puisées dans la Bible, mais qui, au bout du compte, se trouvent êtres des rêveries écloses dans les cerveaux de leurs adhérents, et auxquelles l'infinie variété de la Bible a seulement fourni un costume, une formule. Parce que la formule est biblique, on croit pouvoir condamner comme ennemi de la parole de Dieu quiconque refuse de les accepter! Une fois que nous aurons appris à distinguer le fond et la forme, ces rêveries perdront leur masque vénérable, la conscience publique lès reconnaîtra pour ce qu'elles sont , et leurs auteurs pourront encore les prôner avec conviction, ils n'oseront plus les imposer avec autorité.
Alors aussi la piété des petits et des pauvres d'esprit sera véritablement simple et touchante. Que de fois n'avons-nous pas vu une servante . un ouvrier, qui, réveillé par la prédication de l'Évangile, devenait tout à coup sérieux et commençait à lire la Bible assidûment ; mais il ne savait pas la lire. Entraîné par l'exemple per-
nicieux de son entourage, il recherchait bientôt dans les Écritures non plus rédification, mais la science ; il brouillait tout , mêlait l'Ancien et le Nouveau Testament, la parole des apôtres et la parole du Seigneur lui même, les enseignements du Livre et ceux des chefs de son parti , et il se fabriquait une espèce de système de théologie, bien étroit, bien absurde, bien antichrétien, qu'il défendait à outrance, courant avec passion après les discussions et les querelles, lançant à droite, à gauche, ses excommunications , se montrant ainsi dix fois plus orgueilleux, dix fois plus irréligieux qu'avant sa conversion. Voilà, voilà trop souvent la piété des simples ! Et ne croyez pas qu'on n'en trouve des exemples que chez les servantes et les ouvriers! A taus les degrés de l'échelle sociale vous rencontrez de ces mauvais petits théologiens, hommes ou femmes , qui pervertissent la Parole de Dieu et la transforment en un arsenal d'arguments et d'anathèmes. Il est plus d'un salon où les conversations frivoles s'entremêlent de lourdes dissertations sur la grâce, sur la- rédemption , sur la « théopneustie » ; il est mainte grande dame qui n'a d'autre préoccupation que de briller à la fois par l'éclat de sa parure et par la pureté sans tache de son orthodoxie. Ah! que cela est triste, mes Frères, que cela est misérable !
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Mais vous qui êtes plus sérieux, vous qui ouvrez la Bible réellement pour vous édifier, votre but unique en la lisant est-il de devenir meilleurs ? L'étudiez-vous avec assez de simplicité ? Il est facile de le savoir. Vous n'avez qu'à vous demander si votre foi en la Bible est joyeuse, sereine, dégagée de toule crainte. Une affection ne rend heureux que si elle est accompagnée d'une confiance pleine et entière; le jour où vous douteriez de votre ami , où vous auriez peur de le trouver en défaut , une douleur cuisante traverserait votre cœur et lui enlèverait toute énergie. Eh bien! ne craignez-vous jamais de voir se ternir la splendeur de l'Écriture? Quand les géologues fouillent la surface du globe , quand de hardis explorateurs vont déterrer les ruines de Ninive, quand Içs historiens refont le calcul de toutes les dates , quand les érudits examinent à la loupe chaque page du volume sacré pour voir si toutes sont à leur place, si aucune n'a été arrachée, aucune ajoutée après coup, dites, mes Frères, ne suivezvous pas ces travaux avec une sorte d'inquiétude , comme s'ils pouvaient aboutir à des résultats fâcheux pour la Bible? — En ce cas, votre foi n'est pas la vraie foi, et, par votre faute, la Bible, loin de vous soutenir pendant le pèlerinage de cette vie , est pour vous un ro-
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seau qui se plie et se brise en vous perçant la main.
Pour moi, mes Frères, la parole de Dieu contenue dans la Bible est au-dessus de toute atteinte. Quels que soient un jour les progrès des sciences, je sais que jusqu'à la fin des temps ce volume renfermera la source de la vie éternelle. Jamais on ne prouvera que l'esprit qui y coule à pleins bords n'est pas supérieur à ce que l'homme saurait se représenter de plus beau , de plus vrai , de plus divin. Partout ailleurs je me sens l'égal de l'autorité, de l'autorité intellectuelle, religieuse, sociale ; ici je suis en présence de Dieu même : tant de sainteté m'humilie et m'écrase, tant d'amour me relève et m'humilie encore. 0 divine parole, c'est par toi que je suis jugé^ par toi que je suis conduit à mon Sauveur. Passe dans mon cœur, transforme ma conscience à ton image, à l'image du Christ. Amen.
Marc VIII , 15.
Voyez y gardez-vous du levain des pharisiens.
Mes Frères,
La supériorité du christianisme sur les autres religions ne consiste pas seulement en ce qu'il nous offre une révélation authentique, mais aussi en ce qu'il la présente sous une forme vivante. Au lieu de préceptes, de dogmes, d'abstractions, il nous met sous les yeux une personne et une histoire. C'est dans les événements de la vie du SSigneur que se déroule peu à peu
l'image divine, principe de notre salut. Si donc vous voulez connaître ce qu'est Dieu , ce qu'est le devoir, étudiez l'univers, méditez en vousmêmes, mais surtout contemplez l'Homme-Dieu et le suivez depuis le jour où il commença à prêcher et à dire: «Convertissez-vous, car le royaume des yeux est proche , » jusqu'au jour où , penchant sa tête couronnée d'épines , il s'écria : « Tout est accompli. » Oui , la révélation n'est pas autre chose que les actes, les discours, la vie de Jésus, et, pour nous , elle est déposée dans les Évangiles.
Malheureusement nous abordons trop souvent celte histoire comme une sorte de récit merveilleux sans aucun lien avec la vie réelle. Imbus , dès nos premiers ans , d'un étrange amour, de la légende , nous faisons du Christ un être qui n'a d'humain que les formes extérieures. Quand nous le voyons accablé par la fatigue , versant des larmes ou même tenté, nous supposons qu'il était pourtant au-dessus des misères de ce monde et que , s'il y a pris part , c'est en apparence seulement. Qu'arrive- t-il ? Les traits les plus admirables de sa vie perdent leur signification. Nous lisons qu'il oubliait la faim , ayant pour nourriture de faire la volonté du Père ; nous lisons que, pardonnant les péchés de l'âme, il savait guérir les maux du corp^, qu'enflammé
d'une pieuse indignation , il chassa les vendeurs du temple 9 que dans son courage héroïque il brava l'inimitié d'un Hérode et l'orgueil d'un Pilate, — et au lieu de comprendro que ces actes du Seigneur découlent d'une sainteté où nous aussi nous devons parvenir, nous les lisons froidement comme des faits peu étonnants de la part d'un être surnaturel. Par cette fatale habitude nous enlevons à l'histoire de Jésus-Christ son caractère de réalité, et nous nous privons de l'intelligence de la révélation divine. Si nous pouvions nous figurer, par exemple, que le Sauveur a vécu dans une société fort semblable à la nôtre , quels enseignements ne verrionsnous pas jaillir des Évangiles ICommele Christ se rapprocherait de nous ! Avec quelle force nouvelle sa parole retentirait à nos oreilles !
Mais, ainsi que nous faisons de la sainteté du Seigneur un phénomène trop merveilleux pour nous toucher, nous défigurons ses adversaires d'une manière fantastique, au point de leur ôter toute physionomie humaine. Nous craindrions , semble-t-il, de leur trouver quelque analogie avec nous et de voir dans leur conduite un exemple instructif. En un mot, nous imitons les enfants, qui se représentent les «méchants» tout autres que les gens ordinaires.
Ou bien , n'esl-il pas vrai que les pharisiens
passent généralement pour des êtres détestables, dès hypocrites en qui ne se trouvait rien de bon et qui , pour exploiter le peuple à leur profit, inventaient des observances et des dîmes, des hommes enfin tels qu'il ne peut en exister parmi nous ? On n'est point surpris dès lors que Jésus les ait souvent tancés avec amertnme. Mais de nos jours il n'y a plus de pharisiens , ou si peut-être il se rencontre ça et là un misérable tartufe, c'est à lui que s'appliquent encore les brûlants reproches du Seigneur. Nous, nous sommes d'honnêtes gens ; nous avons sans doute nos défauts , de grands défauts , que Jésus reprendrait avec douceur; mais il va sans dire que nous savons nous garder du levain du pharisaïsme.
Cependant, si les pharisiens n'étaient pas ces hommes méprisables, si au contraire ils nous égalaient , ou même nous surpassaient en moralité , ne serait-ce pas effrayant ? Les menaces de Jésus ne retomberaient-elles pas sur nos têtes aussi? — Or, effectivement, quand, sortant de la légende et de l'histoire convenue, je me place en présence des faits, j'aperçois avec stupeur . que les pharisiens ont accompli des choses grandes et magnifiques; je conçois pourquoi Paul, devenu l'apôtre des gentils, se glorifiait d'être non-seulement hébreu né d'hébreux.
t&S PHARISIENS. iOl
mais aussi pharisien de religion ; je cherche en vain de nos jours une classe de la société , dans n'importe quel rang et chez n'importe quel peuple, une classe qui, en fait de. vertu, d'honnêteté , de dévouement surtout, puisse se mesurer avec les pharisiens.
Voici ce que raconte l'histoire. Quand la petite peuplade israélite , de retour de la captivité de Babylone, eut relevé les murs de la ville et du temple , elle se trouvait dans un isolement terrible. Entourés d'États païens, n'ayant d'alliés nulle part, habitant un pays ouvert de tous les côtés , ces quelques milliers d'hommes devaient défendre leur indépendance et leur rehgion contre les envahissements d'une civilisation ennemie. Cela semblait impossible, et pourtant cela se iSt, grâce aux pharisiens. Ils n'eurent pas recours à des moyens matériels, toujours impuissants à la longue, mais ils firent l'éducation de la foule. Plus heureux que les prophètes ils lui inspirèrent par leur enseignement un tel attachement pour le culte de Jéhovah , que jamais l'idolâtrie ne reparut dans Israël. Ils créèrent un nouveau peuple juif, le façonnant d'après les prescriptions de la loi mosaïque et lui donnant un type ineffaçable, qui subsiste aujourd'hui encore. Ce caraclère national et religieux que les pharisiens lui imprimèrent,
fut sa sauvegarde contre les dangers du dehors, contre les persécutions et les séductions, contre la conquête et la dispersion , contre tout ce qui transforme un peuple. D'ailleurs, quand le danger grandissait, quand on ne pouvait résister à la violence que par la force et qu'il fallait tirer le glaive, les docteurs quittaient soudain la synagogue pour l'armée. Nous vantons l'héroïsme d'un Léonidas; mais il fut égalé maintes fois par ces scribes qui s'appellent les Maccabées, ou par ceux dont les noms sont restés inconnus et qui disputèrent à l'aigle romaine les murs croulants de Jérusalem. Les pharisiens, qui seuls dans l'antiquité employaient leur temps à la noble tâche d'instruire la foule, savaient donc aussi sacrifier leur repos , leur fortune, leur vie à la cause sacrée de l'indépendance nationale. Et vous dirai-je ce qui les soutenait? Ce n'était pas une ambition vulgaire, ce n'était pas même l'amour de la gloire; c'était leur foi religieuse, leur ferme confiance dans les promesses de Dieu, leur attente inébranlable du Messie. Plus les persécutions devenaient ardentes et plus Israël semblait près de succomber, plus les convictions des pharisiens croissaient en énergie et leur espoir se changeait en certitude; car ils savaient que les temps qui précéderaient immédiatement la venue du Messie seraient les plus
durs. Que leur importait de mourir dans les tourments? Le Vengeur allait paraître et les ressusciter pour prendre part à son triomphe ! Ne croyez pas d'ailleurs que ces hommes, capables de choses si grandes, se laissassent dominer dans la vie ordinaire par les passions et les mauvais penchants. Rien de plus vénérable qu'un pharisien ! Partout on citait leurs mœurs et leur piété comme modèles , et ils se distinguaient de la multitude principalement par leur austérité.
Vous le voyez , mes Frères , les pharisiens ne sont pas les vils hypocrites qu'on s'imagine ; bien des pays chrétiens , vous me l'accorderez , pourraient se féliciter si leurs conducteurs valaient les pharisiens.
Et cependant , notre Seigneur , la vérité faite chair, n'eut point d'adversaires plus irréconciliables que ces hommes dont la conduite commande le respect. Dès son premier discours , le sermon sur la montagne , Jésus se met en opposition directe avec eux; il taxe leur culte d'hypocrisie, leur interprétation de la loi de relâchement ; il fait déjà cette déclaration solennelle : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. » A partir de ce moment , il les attaque sans relâche , et il se
voit constamment en butte à leur inimitié. Tout l'intérêt dramatique de sa vie est dans ce combat à outrance, qu'il regarde comme sa mission spéciale, la première application pratique de la bonne nouvelle. Les pharisiens, de leur côté, comprennent également qu'une trêve est impossible; ils savent et ils disent qu'il faut choisir entre la mort de cet inconnu et la ruine de la nation qu'ils ont formée à leur image. Ce sont eux qui le saisissent , le mènent au prétoire et l'accusent dev.ant Pilate ; et quand Jésus refuse de prendre le satellite de Tibère pour arbitre entre les pharisiens et lui, ce sont eux qui excitent le peuple à demander Barrabas, le meurtrier, plutôt que Jésus de Nazareth ; ce sont eux qui, le voyant attaché à la croix et sentant qu'enfin ils ont remporté la victoire, ne peuvent, malgré leur gravité, comprimer les transports de la vengeance et insultent au vaincu : <i II a sauvé les autres, qu'il se sauve lui-même ; si Dieu est pour lui, que Dieu le délivre maintenant^ et nous croirons en lui ! »
D'où vient cet antagonisme entre Jésus, le vrai Messie, et les pharisiens, qui sacrifient tout à l'attente du Messie? D'où vient que le Seigneur juge avec une sévérité impitoyable ces hommes ^i pieux, si soumis à la loi? Et d'où vient que ces adorateurs dévoués de l'Éternel ne savent
pas reconnaître son Fils? — C'est qu'il existe, mes Frères, une opposition radicale, absolue entre la tendance de l'Évangile et la tendance du pharisaïsme ; les propriétés de l'eau et du feu ne sont pas plus incompatibles.
Les pharisiens voulaient le triomphe de la vérité, mais à condition que la vérité apparût toujours sous la forme qu'ils lui avaient une fois reconnue. Ils ne voyaient pas que , dans la vie du genre humain comme dans la vie de chaque individu. Dieu se révèle peu à peu, et qu'il suit avec nous une éducation progressive. Ayant trouvé, dans les livres de l'Ancien Testament et dans les traditions des pères , des dogmes qui i^atisfaisaient les besoins de leur cœurs, ils prétendaient que ces dogmes fussent éternellement suffisants. Ils s'attachaient avec un respect superstitieux à la lettre, qui peut se conserver intacte, plutôt qu'à l'esprit, qui en effet finit par briser les moules trop étroits. Pour mieux assurerlaperpétuilé de leur doctrine, ils surveillaient d'un œil inquiet les manifestations religieuses au sein du peuple, prêts à frapper tout ce qui sortait de l'ornière ; car ils ignoraient , ou plutôt ils ne voulaient pas savoir , que l'Esprit divin souffle où il veut. Et quand cet Esprit souffla, quand, par l'intermédiaire de Jésus, il guérit les malades et proclama le pardon , les
pharisiens, plutôt que de rompre avec leurs préjugés, préférèrent le blasphème, accusant l'Esprit saint d'être l'Esprit diabolique.
De même qu'ils pétrifiaient la religion pour l'empêcher de s'altérer, ils remplaçaient ' la conscience par un code de prescriptions bien nettes. Inévitablement, ces prescriptions devinrent de siècle en siècle plus précises à la fois et plus extérieures. EUe^ s'appliquaient d'abord aux actes, et non aux pensées et aux sentiments ; puis elles négligèrent les devoirs purement moraux pour s'occuper surtout des observances et des cérémonies. L'immoralité, le meurtre même parut moins inexcusable que la violation d'un rite. On était tombé dans la casuistique; de la casuistique on put glisser, et plusieurs glissèrent en effet dans l'hypocrisie. Il est facile de se figurer comment, avec une pareille morale, ils adoraient Dieu. Au lieu de se donner à lui, de s'humilier , d'immoler leur volonté , ils lui offraient le sang des victimes, ils lui adressaient des prières liturgiques, ils jeûnaient, il$ faisaient des aumônes , et ne doutaient pas un instant qu'en échange de ces bonnes actions. Dieu ne leur accordât une place au ciel , dans le sein d'Abraham.
Exclusifs , ils mettaient donc leurs doctrines au-dessus de la vérité; formalistes, ils recher-
cbaient non la sainteté , mais la «justicei», ainsi qu'ils disaient , c'est-à-dire la conformité extérieure avec la loi. En outre, comme ils se persuadaient dans leur orgueil que la nation ne pouvait être sauvée que par eux, ils sacrifiaient tous les intérêts aux intérêts de leur parti, qui, en définitive, pensaient-ils, étaient ceux de Dieu * même. Ils ne reculaient devant aucun moyen de gouvernement, même le plus immoral, dès que le but le sanctifiait. De crainte que le peuple ne vînt à leur échapper, ils le retenaient dans une complète servitude et le traitaient comme une masse inerte, pour son biçn sans doute. Aussi finirent-ils par le mépriser. Ils parlaient avec un suprême dédain de cette foule ignorante et grossière, « entièrement plongée dans le péché » : (Cette populace qui ne connaît point la loi est plus qu'exécrable ! »
Chose effrayante ! ce levain amer n'empêchait pas les pharisiens, je le répète, d'être des hommes respectables, qui, parleurs œuvres, excitent notre admiration. Oui, avec des principes, dont le dernier mot est l'hypocrisie , ils se croyaient sincères, ils l'étaient jusqu'à un certain point. L'homme est ainsi fait : une fois qu'il suit la voie du mensonge , il y persévère sans se souvenir comment il y est entré ; il s'i-
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magine qu'il n'est pas sorti du vrai ; il pratique ingénument la fausseté.
Et Jésus , quel est le principe de sa vie ? Il met au-dessus de toute doctrine , de toute vérité, Tamour de la vérité; avec une largeur qui nous paraît excessive, il s'écrie : «Qui n'est pas contre moi est pour moi.» Il va jusqu'à concevoir qu'on le repousse, pourvu qu'on soit sincère: «Si quelqu'un a parlé contre le Fils de l'homme , il lui sera pardonné , mais le péché contre l'Esprit ne sera point pardonné. » Bien loin de retenir le peuple dans l'esclavage religieux, c'est aux pauvres et aux petits qu'il révèle les mystères que ne peuvent comprendre les sages ni les habiles. Bien loin de se faire une réputation de sainteté à force d'étroitesse , il fréquente les pécheurs et les hommes méprisés. Il n'hésite pas à violer les prescriptions de la loi et la plus sacrée de toutes , celle du sabbat , quand il s'agit de soulager et de guérir. Cependant Jésus ne méconnaît point l'importance des formes et des rites ; il les observe , autant qu'il lui est possible de le faire sans négliger des devoirs plus élevés ; il jeûne, il se fait baptiser par Jean, il assiste aux fêtes solennelles, il mange l'agneau pascal , il loue même les pharisiens de dépasser la loi en payant la dîme des moindres plantes. Jésus' ne ressemble pas à ces
caraclères absolus, révolutionnaires, qui veulent faire table rase de toute institution imparfaite. Il est venu non abolir la loi, mais Taccomplir , ou, si Ton veut, l'abolir en Taccomplissant, l'abolir en la perfectionnant. Toute loi extérieure a sa valeur ; elle doit faire l'éducation des hommes , les habituer à des pensées sérieuses , pour qu'ils s'élèvent peu à peu au culte en esprit et en vérité. Il est bien de jeûner, si l'abattement du corps éveille dans l'âme la tristesse qui provient du sentiment de nos péchés. Il est bien de célébrer le sabbat, si le repos matériel nous invite à rechercher le repos intérieur. Il est bien de payer la dîme , si , en donnant cette faible partie de notre fortune , nous nous rappelons que le tout est un dépôt de l'Éternel. La loi entière a une valeur , mais une valeur secondaire , elle doit travailler à. se rendre inutile, — comme un père a achevé l'éducation de sa famille, dès qu'il l'a mise en état de se passer de lui. Mais quand la loi prétend se perpétuer, quand l'ordonnance usurpe la place de la conscience, quand les hommes attachent une importance propre au jeûne, au sabbat, à la dîme, et négligent les choses essentielles représentées par ces symboles, la repentance, la foi , la charité , oh ! alors mes Frères, la loi est corrompue par le levain du formalisme, elle devient le plus
grand obstacle à TÉvangile , et c'est pourquoi le Seigneur met toute son énergie à écraser le pharisaïsme.
La lutte entre le Seigneur et les pharisiens eut pour terme la croix dressée sur le Calvaire. Qui a triomphé ? En apparence , les pharisiens , puisque la vérité faite homme fut égorgée par les défenseurs officiels de la vérité. Toutefois, en se sacrifiant, le Christ a fondé le véritable royaume de Dieu, le royaume invisible, qui a pour charte non plus une loi extérieure, mais la loi intérieure, la conscience. Ce royaume spirituel a repris la grande lutte de son maître , et désormais tout dans la vie morale et religieuse du genre humain se groupe autour des deux drapeaux: TÉvangile, ou le formalisme.
Si vous voulez mesurer la puissance corruptrice que possède encore le levain pharisaïque, ouvrez, mes Frères, les annales des peuples modernes. Lorsqu'au seizième siècle, l'Eglise romaine, pour conserver certaines pratiques, refusa de suivre Luther dans la voie évangélique du protestantisme , elle résolut du moins de se réformer, et plusieurs papes y travaillèrent avec zèle et austérité. Ils appelèrent à leur aide quelques jeunes gens d'une piété ardente qui venaient de se réunir en une petite corporation.
On utilisa chacun d'après ses goûts, ses talents, faisant de l'un un savant, d'un autre un missionnaire, d'un troisième un homme politique. On leur laissa une grande liberté; on ne leur imposa ni un costume, ni la solitude, ni les mortifications, ni les longues prières du cloître; on les assujettit à une seule et unique règle, l'obéissance, l'obéissance absolue à leur chef , entre les mains duquel ils devaient êlre «comme un bâton entre les mains d'un vieillard. » Eh bien ! ces jeunes gens si nobles, si dévoués, si sérieux, ces jeunes gens, parmi lesquels il y avait un saint admirable^ François-Xavier, l'apôtre de l'Inde, ce furent les Jésuites. Vous connaissez leur morale, et vous savez qu'elle a fait reculer d'horreur des gens qui certes ne les valaient pas. Croyez-vous que les Jésuites aient entrevu immédiatement toutes les conséquences de leur principe ? — Mais leur principe a été plus fort qu'eux et les a entraînés où ils ne pensaient point aller.
Toutefois le pharisaïsme moderne est ailleurs encore que dans cette compagnie fameuse. Le société tout entière en est comme imprégnée. Ne serait-ce même pas faire injure aux pharisiens que de donner leur nom à l'esprit de fausseté , d'affectation , d'étroitesse qui caractérise le monde? Il est impossible de toucher à n'im-
porte quelle relation sociale sans y rencontrer un formalisme intolérable. J'en choisis un seul exemple.
Avez-vous jamais réfléchi au levain de pharisaïsme qui pénètre la plupart de nos jugements sur les défauts et les vices des pauvres parmi nous? Quand on a le superflu, il est facile de ne point commettre de délit pour se procurer le nécessaire; quand on a joui depuis son enfance d'une éducation régulière et douce , il est aisé d'avoir des goûts un peu relevés et de ne point trouver son plaisir dans les plus grossières salisfaclions des. sens; quand on occupe une position agréable et solide, il est fort simple de ne pas se laisser aller à des écarts publics et scandaleux. Du haut de cette vertu commode, nous jugeons avec sévérité le misérable qui se conduit moins moralement que nous ! Pharisiens que nous sommes ! Combien y en a-t-il parmi nous qui seraient encore honorables, s'ils n'avaient jamais éprouvé l'afi'ection d'une mère; s'ils avaient eu constamment sous les yeux le vice dans toute sa naïveté et, je dirais presque, dans toute son innocence ; s'ils n'avaient connu d'autre préoccupation que les soucis matériels les plus pressants; s'ils n'avaient pour abriter leur vie de famille qu'une demeure infecte où les attend une compagnie aigrie par le malheur
et des enfants pervertis par la faira? Oserionsnous bien dire en voyant l'avilissement d'un pauvre : « Je rends grâce à Dieu de n'être point comme cet homme?»
Et pourtant nous le disons.
Ah! mes Frères, que Jésus revînt de nos jours , que le fils du charpentier descendît des montagnes, voisines dans cette ville , quelles seraient ses pensées? Il arrive; il fréquente d'abord les pauvres, non-seulement parce qu'il est pauvre lui-même , mais parce que son cœur est ému de compassion pour toutes les souffrances et que la misère est un affreux assemblage de malheurs. Jésus regarde si un bon Samaritain ne viendra point panser les plaies du mendiant. 11 aperçoit beaucoup d'œuvres charitables, il voit l'aumône couler largement dans cette ville , dont la réputation de bienfaisance est ancienne et méritée. Mais les pharisiens aussi soutenaient leurs pauvres et n'en étaient pas moins des pharisiens. Jésus, d'ailleurs, ne s'arrête pas aux effets du mal; il remonte jusqu'à la source; il se demande d'où vient cette puissance mystérieuse de la misère qui d'année en année élargit son gouffre , engloutit une victime après l'autre et n'en rend aucune. Il reconnaît bientôt qu'à peu d'exceptions près, une soif immodérée de jouissances donne seule à la misère une exten-
120 ^ LES prarisie:(s.
sion aussi formidable. Mais il faut que cette passion ait été surexcitée ai^tiCciellement , car elle dépasse les bornes naturelles. Il faut qu'un exemple pernicieux soit venu la remuer. Qui a donné cet exemple? N'est-ce pas nous, nous tous qui avons un moins riche ou un plus pauvre que nous à nos côtés? Lorsque son avidité devient gênante ou dangereuse, nous lui prêchons bien vite l'abnégation ; nous lui rappelons que l'homme n'est pas ici bas pour jouir; nous lui disons que, d'après Tordre voulu de Dieu , les biens de la fortune constituent moins un privilège qu'une charge , une fonction , une responsabilité. Et puis, en présence de ce pauvre, nous nous livrons nous-mêmes à une recherche effrénée du plaisir! Mes Frères, si cette chaire n'était pas occupée par un homme pécheur, le monde entendrait de nouveau ces accents terribles : « Malheur à vous , riches , malheur à vous , pharisiens ; car vous chargez les autres de lourds fardeaux , mais vous-mêmes vous n'y touchez point du doigt.» 11 se tournerait ensuite vers le peuple : «Toutes les choses qu'ils vous disent d'observer, observez-les et les faites, mais non point leurs œuvres ; car ils disent et ne. font pas. » — Et après que Jésus aurait ainsi parlé, qu'arriverait-il? que ferait le monde? N'agirait-il pas exactement comme les pharisiens
d'il Y a dix-huit siècles? Jésus monterait de nouveau sur la croix, — ou peut-être, vu le progrès des mœurs (qui lui est dû), on le mettrait sous les verroux.
Laissons le monde ; laissons aussi ces chrétiens de nom qui portent dans les choses religieuses leurs vieilles habitudes de mondanité , leur esprit profane , leur genre ou frivole ou solennel, en un mot une absence complète de sérieux. Jetons un regard scrutateur sur ceux d'entre nous qui ont la réputation de représenter spécialement le christianisme et qui le représentent en effet, ceux que la foule insullait naguère et qu'elle suit maintenant, ceux que TEsprit saint a touchés de son aile lorsqu'il planait sur la terre pour y produire le grand et beau mouvement du Réveil. Frères , n'y a-t-il pas dans votre christianisme un ver rong'eur ? Ne retrouve-t-on pas chez vous , qui êtes véritablement le sel de la terre, quelques-uns des traits qu'offrent les pharisiens, l'esprit de parti, le formalisme moral et religieux.
Et d'abord, l'esprit de parti se montre incontestablement, chez les chrétiens de nos jours, d'autant plus dangereux qu'il ressemble à une noble et douce vertu, la fraternité. La fraternité cesse et l'esprit de parti commence lors-
qu'on tient à Tunité extérieure plus qu'à la communion des âmes, au costume plus qu'aux convictions, au langage plus qu'aux sentiments. Or , il s'est formé parmi les chrétiens une sorte de dialecte sacré , composé d'un certain nombre de locutions bibliques ou mystiques, qu'on prononce même avec un accent particulier, et beaucoup d'entre eux veulent qu'on les reconnaisse, non à leurs œuvres, mais à leurs manières pieuses. Ce n'est point là confesser le Seigneur ; c'est oublier la pudeur religieuse que Jésus recommande aux disciples, c'est faire comme les pharisiens, «qui aimaient à prier en se tenant debout dans les synagogues et qui prenaient un air triste , afin qu'il apparût qu'ils jeûnaient. » Une fois qu'un semblable dialecte est adopté, on le regarde nécessairement comme le signe dis-* tinctif du vrai christianisme ; on juge avec hauteur èeux qui parlent une autre langue; on voit des fétus dans l'œil du prochain , négligeant la parole du Maître : « Ote premièrement la poutre qui est dans ton œil.» Et tandis que l'on condamne l'indépendance évangélique de ceux qui s'abstiennent de porter toute cette livrée , on se croit tenu de faire cause commune avec quiconque la revêt, même pour des motifs impurs, par entraînement, par respect humain, par amour de la nouveauté, par esclavage de la mode, ou
peut-être par intérêt. On se lie avec des gens indignes du nom de chrétiens, et on les entraîne invololairement dans Thypocrisie, puisqu'on leur offre une facilité excessive d'emprunter le manteau de la piété. Que de conversions où le converti s'est perverti et où le chrétien qui Ta gagné n'obéissait qu'à la plus triste des vanités! Vous savez ce que dit Jésus des pharisiens qui courent la mer et la terre pour faire
un prosélyte
Si les chrétiens se distinguent trop souvent par des dehors affectés, par un orgueil spirituel, par un zèle mesquin, ils tombent aussi à chaque instant dans le formalisme. Ce n'est pas qu'ils attachent une grande importance à certaines cérémonies ou bien à la pratique du culte public; cette espèce de formalisme a généralement disparu , pour faire place à une autre , qui n'est nullement meilleure. La conscience est quelque chose de vague, vous le savez, mes Frères, parce qu'à mesure que nous avançons , elle recule le but à atteindre ; malgré tous les progrès, nous restons inférieurs à ce qu'elle exige , nous ne saisissons jamais l'idéal. Eh bien ! le formalisme dont je parle ne veut pas d'un idéal aussi élevé; il le rabaisse; il lui donne des traits précis et par conséquent faux ; il érige en loi universelle un état d'âme parti-
culier ; il crée des devoirs factices ; il remplace la conscience, avec son aspiration infinie, par un petit recueil de commandements et de dogmes.
Dès les premiers temps du Réveil , ce formalisme s'est infiltré chez les chrétiens. Je n'en veux d'autre preuve que l'idée peu évangélique qu'on se fait de la conversion. Sans doute il faut que l'homme se convertisse, il faut que notre volonté renonce à elle-même et que, gagnée par l'amour du Christ, elle se place sous l'influence du Saint-Esprit. Mais bien à tort on fait d'une conversion instantanée le tout, l'alpha et l'oméga du christianisme. La conversion n'est qu'un point, le point de départ, qui, du reste, dans une éducation vraiment pieuse, ne se laisse pas même distinguer; et puis vient la sanctification qui dure d'éternité en éternité et qui consiste précisément à avancer, malgré toutes les rechutes, vers le but infini présenté par la conscience, vers la perfection divine. Car il est dit : Soyez parfaits comme votre Père est parfait.
Pour mutiler ainsi l'Évangile , il faut que les chrétiens de nos jours aient singulièrement rétréci les besoins de leur cœur. A les entendre, ils, n'aspirent en effet qu'à être «justifiés.» Certes, la justification par la foi est une grande et excellente doctrine ; elle signifie que tant que nous nous sentons en inimitié avec le Père ce-
leste , la vertu est impossible , et elle proclame que le premier pas à faire c'est de nous défier de nous-mêmes et de nous confier à lui. Mais comme on a falsifié cette doctrine ! Ne va-t-on pas jusqu'à dire que Dieu , ne pouvant obtenir les œuvres, met le salut au rabais et se contente de notre foi, de notre croyance en échange, de même que, ne voulant pas nous jeter dans l'enfer, il a accepté, à la place de nos souffrances, celles de son fils! Quand un homme parle ainsi de son Dieu et de son Sauveur, quand il ramène les rapports vivants de l'âme avec l'Éternel à je ne sais quelle transaction juridique, comme elles ont lieu dans les contestations humaines, en vérité il est autant pharisien que chrétien.
Ah ! mes Frères , je me le demande souvent avec tristesse: Jésus serait-il mieux reçu de vous qu'il ne fut reçu des pharisiens sincères ?
Sans doute, s'il venait dans sa gloire, ou du moins s'il venait tel qu'on le peint traditionnellement, vous iriez avec joie au devant de lui. Mais qu'il apparaisse comme dans les évangiles, dépourvu d'auréole, vêtu ainsi qu'un de nous, n'ayant aucun signe distinctif de son autorité, vous lui demanderez, je pense, de faire quelque miracle pour se légitimer. Rien de plus naturel que vos scrupules, n'est-ce pas ? Comment va-t-il
les lever? — t Cette race idolâtre demande un «miracle? Il ne lui en sera point accordé. i — N'y aura-t-il pas du refroidissement dans votre accueil ? Peut-être non ; votre vie spirituelle est assez développée pour que vous reconnaissiez le Fils de Dieu sous cette forme de serviteur , et vous vous hâtez de lui proposer mainte diffîculte dont vous avez cherché en vain la solution. Vous lui soumettez, par exemple, le problème épineux de l'accord du citoyen et du chrétien , des relations entre la société civile et la société religieuse. Il va trancher enfin cette question ardue de leur union ou de leur séparation. Écoutez. — «Rendez à César ce qui ap- «partient à César, et à Dieu ce qui appartient à «Dieu.» — Quoi! voilà tout? Mais, Seigneur, notre conscience nous le dit depuis longtemps ; seulement elle hésite dans les cas particuliers ; et , afin d'échapper à la responsabilité de cette hésitation, nous aurions désiré une règle fixe, précise, pour distinguer ce qui appartient à Dieu et ce qui appartient à César. — S'il ne répondait pas?... Et si, loin d'exposer tous les jours la justification par la foi , son enseignement consistait principalement en morale religieuse? Et si jamais il ne professait explicitement un dogme quelconque, celui de la trinité, de la chute, de la rédemption? Et si
parfois même il sortait de sa bouche une parole choquante pour vos convictions dogmatiques , comme lorsqu'il repousse Tépithète de bon, disant: «Dieu seul est bon,3^ ou lorsqu'il déclare formellement que son Père est «plus grand que lui , » ou lorsqu'il annonce que ses disciples seront un avec lui , « comme il est un avec son Père, » ne trouveriez-vous pas que ces paroles sont dures et qu'on ne les peut ouïr? Enfin , si cet inconnu (car les contemporains ne voyaient en Christ qu'un inconnu) était légalement jugé et condamné par les plus sages de la nation et les plus pieux de l'Église; si, malgré sa promesse d'établir le royaume de Dieu, il laissait son œuvre inachevée , étant attaché à la croix ; si vous assistiez à ce supplice , très-différent de ce qu'en font vos peintres, à ce supplice vil et ignoble; dites-le, mes Frères, la main sur la conscience, vous prosterneriez- Yous devant cet homme qui aurait heurté de front toutes vos croyances et qui , dans ce moment, pendrait au gibet?
Il faut choisir; il faut se prononcer pour le condamné ou pour ses juges, pour le Christ ou pour les pharisiens.
Vous qui choississez le formalisme , bien entendu un formalisme pieux, vous traverserez la vie sans encombre; peut-être aurez-vous d'abord
quelque mépris à essuyer de la part du monde; mais il finira par réconnaître que vous êtes inoffensifs , car la règle sous laquelle vous vous êtes courbés, lui est garant que vous ne renverserez jamais les idées reçues, que vous n'exigerez point de lui la chose essentielle. Il sait exactement jusqu'où vous pouvez aller , et c'est pourquoi il ne vous craint ni ne vous hait.
Vous, au contraire, qui choississez le Christ, le véritable Christ et non le Messie de vos préjugés; vous qui êtes envers vous-mêmes d'une sincérité entière, faisant chaque jour le sacrifice de vos opinions , de vos goûts , de vos passions, pour laisser parler la conscience et la vérilé; vous qui suivez le Christ, vous partagerez le sort du Christ. Votre nom sera en scandale ; on vous reprochera d'avoir l'esprit qui toujours doute et toujours nie ; vous serez suspects aux partis les plus opposés, qui vous décrieront comme des hommes dangereux; vos amis euxmêmes vous blâmeront d'apporter dans la société, non la paix dont elle a tant besoin, n\ais le glaive. En un mot , comme on a persécuté le Maître , on vous haïra parce qu'on vous redoutera. Vous sentirez aussi les angoisses du cœur ; n'étant pas soutenus par la lisière de l'autorité, vous vous écrierez plus d'une fois: «Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?» Mais ayez bon
courage , votre Maître vous donnera le Consolateur , l'esprit de vérité , que le monde ne peut point recevoir parce qu'il ne le connaît point ; mais vous le connaîtrez , il demeurera auprès de vous, il sera en vous. Amen.
LE
Luc XII, 40.
Quiconque parle contre le Fils de Vhomme, il lui sera pardonné ; mais quiconque blasphème contre (Esprit saint, il ne lui sera point par^ donné.
Mes Frères,
L'observateur U plas prévenu ne saurait méconnaître dans rÉvangile quelque chose d'extraordinaire , d'étrange , ce que l'apôtre Paul m craint pas d'appeler la folie de Dieu. Qui n'a admiré par quels moyens inouïs le christianisme
s'est établi dans le monde ? A son début y nous le voyons cloué , entre deux malfaiteurs , au bois maudit; puis il a pour interprètes des Galiléens, pauvres pêcheurs méprisés des juifs euxmêmes, et quand il franchit les limites de la Palestine , c'est un homme sans apparence qui va le prêcher à Athènes dans un langage rude et incorrect. Toujours le christianisme, le vrai christianisme , s'est refusé à suivre une méthode que pussent approuver les gens sensés et habiles. Humainement parlant, il a tout fait pour périr.
Mais sa divine folie ne se montre pas seulement dans les moyens et les organes qu'il emploie : elle le constitue en entier. L'Évangile ne ressemble à rien ici-bas. Ce qui est essentiel aux autres religions , il le repousse ; ce qu'elles repoussent , il le proclame la seule chose nécessaire.
En effet, tout autre culte a trois éléments principaux: les observances, les dogmes, les miracles. Par les miracles , lô culte s'impose à l'imagination et la nourrit de crainte et d'étonnement; par le dogme , il s'empare de l'intelligence et la retient captive dans un cercle étroit; par les observances enfin , par les cérémonies , par les institutions , le culte se mêle intimement à la vie, il berce l'homme de monotones répéti-
tions , il devient pour lui une habitude, qui fait la loi à sa volonté en l'énervant. C'est ainsi que les religions humaines ont exercé leur pouvoir, c'est ainsi que plusieurs Églises soi-disant chrétiennes dominent encore les âmes et les façonnent comme on pétrit une cire molle. Seul, rÉvangile , qui cependant a la prétention de transformer l'homme, de transformer tous les hommes , commet la sublime folie d'inscrire sur son drapeau , non l'autorité , mais la liberté.
Voyez plutôt ce que sont , dans l'Evangile , les observances, les miracles , les dogmes.
Le Seigneur Jésus a-t-il ordonné des fêtes? a-t-il fixé le culte public? a-t-il décrété certaines formules liturgiques? a-t-il établi dans son Église une organisation? — S'il a choisi douze apôtres, son intention n'était pas, vous le savez , qu'ils gouvernassent les chrétiens , en se perpétuant dans des successeurs ; il désirait avoir des témoins authentiques de sa vie et de sa mort, qui, ayant vécu auprès de lui depuis son baptême jusqu'au moment où il fut enlevé d'avec les siens, pussent raconter et prêcher partout ces grands faits , source de notre salut. S'il a enseigné à ses disciples la prière admirable par laquelle nous terminons chaque service religieux, il n'avait pas le dessein d'exclure toute autre prière, ni même de faire de celle-ci un
texte officiel ; mais , pour nous initier à la vie . divine, il a daigné nous faire voir dans quel esprit il s'adressait lui-même à son Père. Enfin , s'il a institué la Sainte-Cène, il n'a pas entendu créer une simple cérémonie , mais il a voulu rattacher à quelque chose d'impérissable le souvenir et la prédication de sa mort; c'est la mort du Sauveur , son dévouement, sa sainteté qui se présente à nous dans le pain et dans le vin ; le rite n'est que l'enveloppe.
J'en dis autant des miracles nombreux et prodigieux qu'a faits le Seigneur; ces événements ne forment ni la base ni surtout l'objet de la foi. Aurait-il pu défendre « avec menaces » de raconter ses guérisons surnaturelles, si elles faisaient partie de l'œuvre du salut, de sorte qu'il nous fût indispensable de les connaître? Non, sa résurrection même n'est point, à ses propres yeux , l'objet de la foi ; car , après avoir poussé la condescendance jusqu'à en fournir à Thomas des preuves matérielles , il lui dit : «Parce que tu m'as vu (ressuscité), tu as cru; heureux ceux qui n'ont point vu et qui ont cru, » — c'est-à-dire , heureux ceux qui n'ont pas attendu cette manifestation de la toute-puissance de Dieu pour reconnaître en moi son Fils bienaimé. Les miracles du Seigneur , loin d'être le but de sa mission , en sont un accompagnement
extérieur, rendu nécessaire par la paresse et TindifFérence de la foule, dont ils éveillent Fatlention. Le grand miracle, ce n'est pas que Jésus ail changé Teau en vin , qu'il ait ressuscité Lazare , ni même qu'il soit sorti, lui aussi, du tombeau; le grand miracle, celui qui est bien la base et l'objet de notre foi et auquel les autres prodiges servent en quelque sorle de signaux , c'est que le Christ a vécu , c'est qu'au milieu de ce monde de péché on aperçoit une révélation parfaite et vivante de la sainteté de l'Éternel , c'est que Dieu s'est montré sous forme humaine , c'est que notre Maître a été notre frère. Voilà l'unique miracle auquel Jésus-Christ attache une importance universelle.
Mais peut-être l'Évangile fait-il dépendre le salut de la croyance à certains dogmes? Longtemps, hélas ! la chrétienté se l'est imaginé ; les théologiens réunis dans des conciles ont rédigé leurs opinions en articles de foi et ont osé les décréter solennellement comme autant de principes «qu'il faut admettre sans restriction, si l'on ne veut être damné pour l'éternité. » Mais le Christ, mes Frères, ne parle point ainsi. Ouvrez les évangiles , lisez le sermon sur la montagne , celte charte divine promulguée sur un nouveau Sinaï, lisez l'oraison dominicale, lisez les paraboles dans lesquelles Jésus instruisait les
pauvres en esprit, lisez les discours intimes qu'il adressa à ses disciples dans la nuit de la trahi* son, lisez tout, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, et vous n'y verrez poser nulle part comme condition du salut l'adhésion à des doctrines abstraites; vous n'y verrez jamais le Seigneur traiter des questions de dogme , résoudre les problèmes de la spéculation , enseigner des formules de métaphysique. 11 parle de Dieu , sans doute, mais pour lui donner le nom le plus enfantin : « notre Père qui es aux cieux. » Il parle du péché, mais pour nous faire comprendre que c'est du dedans de chacun de nous que sortent les mauvaises pensées. 11 parle de la justification par la foi , mais pour annoncer à la pécheresse dont les larmes arrosent ses pieds , qu'il lui est pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé. Il 'parle du jugement dernier , mais pour déclarer qu'il en ignore le jour^ ou pour rappeler que dès maintenant le monde est jugé. Il parle du démon , mais pour nous dire que son règne a pris fin , qu'il est tombé du ciel comme la foudre. Il parle de l'inspiration des Écritures , mais simplement pour vaincre l'obstination des pharisiens ou soutenir la faiblesse des apôtres en montrant qu'elles rendent témoignage de lui. Quand Dieu veut que nous mangions notre pain intellectuel à la sueur de notre front , Jésus re-
fuse de donner des solutions toutes faites. La religion qu'il apporte n'est jamais une théologie , ni une philosophie, ni une science, mais une vie qui régénère.
Un seul dogme est professé explicitement par le Seigneur: «Je suis le chemin, la vérité, la «vie; celui qui me voit, voit le Père.» Il n'y a là ni spéculation , ni abstraction , mais un fait , une réalité. Le Christ se prêche lui-même ; il dit ce qui est en lui , ce qu'il est venu faire dans le monde ; il exprime ici en paroles ce que manifestent tou5 ses actes. Sachant qu'il est saint , qu'il est le Fils de Dieu et le Désiré des nations, il s'offre à nous pour nous sauver, nous transformer à son image , faire de nous ses frères , les enfants de Dieu. C'est là l'Évangile. Jésus- Christ ne nous a pas laissé d'autre ordonnance ni d'autre dogme que sa vie et sa mort, et il y a dans cette vie et cette mort une puissance capable de briser par Tamour notre volonté égoïste et de remplacer notre inclination au mal par l'inclination au bien. Le Christ est tout dans le christianisme , à la fois le centre et la circonférence, le but et le moyen; il ne veut nous convaincre ni par l'habitude, ni par l'étonnement, ni par l'esclavage de l'intelligence, mais par son influence directe et personnelle, par le contact de sa sainteté avec notre souillure, par la libre méditation de son histoire.
1 40 LE BLASPHÈME COItTRE L'ESPRIT.
Cependant, mes Frères, si Jésus proclame que la foi en lui est indispensable à notre salut, comment a-t-il pu prononcer la parole de notre texte? Le blasphème contre le Fils, nous y dit le Seigneur , est moins grave que le blasphème contre TEspril; parler mal du Christ, le rejeter, ne rend pas indigne du pardon, tandis qu'un autre genre d'incrédulité entraîne inévitablement à la perdition. Quoi donc? la foi en Christ ne serait pas la seule chose nécessaire ? L'Évangile exigerait une autre foi , une foi supérieure ?
Oui; et la divine folie du christianisme apparaît ici dans son éclat. Non-seulement le Sauveur repousse tout moyen violent de nous extorquer la foi , . mais il déclare qu'il ne veut se faire écouter que si nous écoutons quelqu'un d'autre, l'Esprit saint, dont la voix retentit en chacun de nous ,• — la conscience.
Ne soyez pas surpris, mes Frères, de me voir remplacer par le mot de conscience les mots à' Esprit saint que porte mon texte. L'Esprit saint, d'après l'enseignement évangélique, c'est Dieu agissant dans l'homme, et cette action a pour organe la conscience. Car ce que vous appelez votre concience, ce n'est pas vous^ mais Dieu. Il ne dépend pas de vos caprices, de vos goûts, de votre arbitre, de trouver que le bien est bien,
LE BLASPHÈME CONTRE L'ESPBIT. lil
que Je mal est mal. Un maître intérieur vous dicte vos jugements avec un empire absolu. Vous pouvez refuser de les exécuter, mais l'homme le plus vicieux est incapable de croire qu'il soit aussi estimable d'être trompeur que d'être honnête. Ne dites donc pas que la conscience est faillible, que ses enseignements varient d'un individu à l'autre ; la conscience est immuable et universelle. Une seule chose varie : votre attention, votre obéissance, votre sincérité. Vous pouvez vous étourdir et ne point l'écouter ; mais, en l'écoutant, vous ne pouvez la contredire. Or , ne sentez-vous pas , a dit un penseur chrétien*, que rien ne ressemble moins à vousmême que ce juge invisible qui vous instruit avec tant d'autorité et vous condamne avec tant de rigueur ?
Eh bien! si vous répétez ce que dicte la conscience, vous confesserez que vous êtes de € pauvres pécheurs , enclins au mal, incapables par vous-mêmes de faire le bien , » et vous avouerez que le Christ est l'incarnation de la sainteté, que tout en lui correspond , trait pour trait , à l'image de Dieu , telle que vous la présente intérieurement l'Esprit saint.
Ah ! que la parole du Seigneur est vraie ! Ce-
* Fénelon. v
lui qui, égaré moraentahéraenl par des préjugés , se détourne du Christ, il peut lui être pardonné. Pourvu qu'il écoute l'Esprit, rien n'est perdu ; la lumière se fera tôt ou tard ; elle percera les voiles, et l'âme, se réveillant comme d'un mauvais rêve, reconnaîtra en Jésus, le Sauveur. Saul, l'ardent persécuteur, deviendra le grand apôtre des gentils , trouvant sa joie dans les infirmités, les injures, les nécessités, les angoisses pour le Christ , que naguère il maudissait. L'Esprit qui parle en nous est le même Esprit qui vivait en Jésus et lui rend témoignage ; quiconque obéit à la conscience finira, finirainfailliblement par s'écrier avec Thomas:- Mon Seigneur et mon Dieu ! Jésus le sait bien , et c'est pourquoi , avec une sainte hardiesse , il dédaigne tout appui matériel. Qu'en a-t-il besoin? Au dedans de chaque homme il trouve un allié, et dès que la consdtence triomphe , la victoire appartient au Christ , car toute conscience est chrétienne.
Mais , si quelqu'un blasphème contre l'Esprit saint, il ne lui sera point pardonné. En effet, comment se convertirait-il? Il ne le veut pas. Il n'aspire point à un état meilleur. Il cherche à se persuader que les exigences de la conscience sont des illusions , et qu'avec ses faiblesses , ses passions, ses vices, il se trouve dans l'état nor-
mal. Or, le salut n'étant pas quelque chose d'extérieur, une sorte de vêtement dont Dieu nous couvrirait, bon gré, malgré, le salut consistant dans la régénération de la volonté, Dieu ne peut sauver que ceux qui désirent d'être sauvés. La foi est la confiance que produit en nous l'amour de Dieu révélé par Jésus-Christ , et cette confiance en Dieu nait de la défiance de nous-mêmes. Celui donc qui , ^ fermant l'oreille à l'Esprit , s'endurcit dans le sentiment de sa propre justice, se place évidemment en dehors des conditions du salut.
Notre texte, dans lequel on a souvent cherché je ne sais quels mystères obscurs , énonce une vérité toute simple, toute naturelle, il exprime le caractère profondément spiritualisle de l'Évangile. C'est par l'Esprit que le Christ veut se faire accepter; c'est la conscience qu'il prend pour juge de sa mission. Quand vous le repoussez, il en appelle de vos préjugés à votre sincérité; mais, si quelque part la conscience se lait, le Christ passe outre, car il ne peut exercer son ministère.
En s'adressant uniquement à notre conscience, mes Frères , le christianisme nous charge d'une terrible responsabilité. Il nous délivre de tout joug intellectuel, de toute prescription arbi-
traire , mais par cela même il nous ôle toute excuse. Si nous nous perdons, la faute en est à nous. L'injustice , le mensonge, la haine , l'impureté, le vol, l'homicide peut être pardonné ; mais il y a un péché qui mène à la mort et contre lequel l'amour de Dieu et le dévouement du Christ sont impuissants: le blasphème de l'Esprit, le manque de sincérité.
Il ne s'agit point ici de l'hypocrisie vulgaire, qui fait de la religion métier et marchandise; ce vice porte un masque si repoussant que la chaire chrétienne n'a guère à le combattre et peut l'abandonner aux sarcasmes du monde. Il s'agit d'une hypocrisie subtile, qui, s'infiltrant doucement dans nos âmes , en corrompt la sève. Nous évitons de nous regarder en face et de comparer l'état de notre volonté avec les exigences de la conscience. Nous voilons peu à peu celle-ci, la remplaçant par une morale artifi.cielle , par les subtilités de la casuistique ou par l'opinion de la foule. Nous cherchons et découvrons des excuses à nos mauvais instincts. Nous mutilons ainsi notre être spirituel; à force de vouloir nous étourdir, nous devenons réellement sourds à la voix de Dieu. L'habitude a sur l'homme un pouvoir effrayant: quiconque s'éloigne de la sincérité ne la retrouve plus , ou, pour mieux dire, il devient sincère dans son
hypocrisie. Oui, il finit par être convaincu que la morale amoindrie qu'il pratique est la seule morale, et que la considération dont il jouit dans le monde lui tient lieu de justice devant rÉterneh Dans ce manque de sincérité, la chute est rapide et Tabîme profond. Jusqu'où l'âme peut-elle tomber? Anîve-t-il un moment où elle a si bien fermé toutes les issues que la voix divine cesse entièrement de retentir en elle? Est-il possible qu'un homme abandonne son Dieu au point d'en être abandonné ? — Dieu seul le sait, mes Frères, car seul il connaît les bonies de sa puissance miséricordieuse. Mais, si vous ouvrez lès yeux , vous verrez autour de vous plus d'une personne dont , humainement parlant, vous devrez dire que pour elle le suicide moral est accompli. Je citerai comme exemple, non-seulement les êtres abrutis par le vice , mais aussi beaucoup d'honnêtes gens , qui se sont accoutumés à jouer avec les sentiments les plus sacrés. Naguère toutes les cordes vibraient chez eux ; maintenant elles sont détendues. Parlez de repentir, de foi, de charité , ils connaissent ces mots , ils les répètent et semblent au premier abord y rattacher un sens ; regardez de plus près , et vous vous apercevrez que ce n'est point une âme qui vous répond. La bouche prononce des mots , la mémoire se souvient en-
146 LE BLASPnÈBlE CONTRE I/ESPRIT.
core , rinlelligence combine des pensées ; mais le cœur est mort , mais l'être spirituel est aliéné, mais vous avez sous les yeux le spectacle navrant qu'offrent les infortunés que Dieu a frappés dans leur raison. Oui , ces hommes paraissent tombés dans l'idiotisme religieux. Pour redresser leur conscience , pour la relever avec le levier de l'Évangile, il faudrait qu'il y eût en eux un point d'appui , et nous sommes incapables de le découvrir.
Parmi les personnes qui m'écoutent, mes Frères, j'espère qu'il n'en est aucune à qui s'applique dans toute cette rigueur la parole de Jésus. Mais au-dessus de la perversité complète , il est bien des degrés dans la désobéissance à l'Esprit saint, et, si j'en juge par moi-même, nous devons peut-être tous nous en reconnaître coupables.
Et d'abord, je demande à ceux d'entre vous qui^ sans éprouver d'aversion pour le christianisme, ne peuvent prendre sur eux de l'accepter pleinement comme objet de leur foi et principe de leur vie , je demande aux incrédules sérieux (et qu'ils veuillent se demander eux-mêmes) , jusqu'à quel point les raisons de leur incrédulité sont légitimes devant leur propre conscience.
Graignez-vous de perdre votre liberté en con-
tractant des engagements envers une société religieuse? Êtes-vous tellement jaloux de votre indépendance que les formes du culte les plus naturelles vous repoussent, dès qu'elles sont obligatoires? Je concevrais de pareils scrupules en présence d'une Église organisée avec moins de simplicité que la nôtre; je les partagerais même, et jamais, pour ma part, je ne consentirais à me soumettre à un clergé qui prétendît régenter les âmes. Le catholicisme, eût il la vraie doctrine , il suffirait de sa constitution, de ses cérémonies , de tout ce parfum sacerdotal , pour me le rendre inacceptable. Mais dans nos Eglises protestantes le fidèle est l'égal du pasteur, le culte se trouve réduit au plus strict nécessaire, et les liens qui unissent lès membres né sauraient gêner aucun d'eux. Cependant , mes Frères , si c'est la vie en commun qui vous répugne et dont la crainte vous tient éloignés du christianisme, oh! alors je n'hésite pas à vous dire au nom de Jésus : Soyez chrétiens sans être membres de l'Église. Je n'ignore pas que vous vous priverez de mainte bénédiction ; mais je ne vois nulle part que notre Seigneur ait fait du culte public une condition du salut. Je le répète : Allez prier dans votre maison , et soyez chrétiens !
Ou peut-être les miracles que les évangiles
rapportent de Jésus-Christ, loin de vous attirer à lui, vous effraient, et vous trouvez impossible d'en admettre la réalité? Au nom du Sauveur, je lève vos scrupules et je vous dis : Soyez chrétiens sans croire aux miracles. Je pense que vous vous trompez sur la valeur de vos arguments ; mais je ne vois nulle part que notre Seigneur ait fait de la croyance au surnaturel une condition du salût. Je le répète : Négligez ces récits , et soyez chrétiens !
Enfin, seraient-ce les dogmes qui vous arrêtent? Votre intelligence est-elle assaillie par des doutes, quand vous entendez exposer les doctrines subtiles et nombreuses qui, d'après les théologiens, constituent le système évangélique? Ces doctrines vous paraissent-elles arbitraires? Excitent-elles en vous plutôt un esprit d'opposition qu'un esprit de piété? S'il en est ainsi, je sais que j'interprète la pensée de mon divin Maître en vous disant: Soyez chrétiens sans les dogmes. Je crois qu'un examen plus approfondi vous ferait découvrir de précieuses vérités dans ces formules qui vous semblent arides ; mais je ne vois nulle part que notre Seigneur ait fait de l'adhésion à des théorèmes métaphysiques une condition du salut. Je le répèle : Laissez les dogmes , et soyez chrétiens !
Toutefois, sont-ce bien là les motifs qui vous
empêchent de vous joindre aux disciples du Christ, et n'y en a-t-il pas d'autres cachés au fond de votre cœur ? Ce qui vous répugne dans rÉvangile, ne serait-ce pas plutôt rhumilité qu'il exige de vous ? Sa prétention de vous traiter en pécheurs vous semblerait-elle excessive ? — Dans ce cas, hélas! trop probable, votre opposition provient uniquement de ce que vous avez perdu l'aspiration vers Dieu qui constituait votre dignité d'homme. L'Esprit n'est plus en vous qu'un lumignon fumant, à la clarté duquel vous n'apercevez pas la lèpre qui vous défigure ; et voilà pourquoi , lorsque l'Évangile vous présente la sainteté de Christ comme un miroir où vous apparaissez dans toute la laideur du péché, vous dites que le miroir se trompe. Rejeter le christianisme parce qu'il nous humilie, c'est aboutir au blasphème contre l'Esprit, puisque l'Esprit lui aussi nous remplit d'humiliation. Pour peu que vous l'eussiez écouté, vous ne trouveriez dans les exigences de l'Évangile rien que de juste, de vrai, de raisonnable. Depuis longtemps vous seriez chrétiens.
Peut-être vous direz pour la plupart: «Mais «nous sommes chrétiens. Rien de plus éloigné «de notre intention que de nous asseoir parmi «les incrédules! En hommes sensés, nous pre-
anons part au culte de notre Église et nous «acceptons volontiers sa doctrine. > D'où vient donc alors , mes Frères , la sécheresse et la sté" rilité de votre foi? Vous êtes honnêtes et probes, vous pratiquez vos devoirs de famille avec une certaine régularité, vous faites des aumônes assez considérables; mais vous prenez-vous vraiment pour des chrétiens , c'est-à-dire pour des hommes qui cherchent à devenir saints , parfaits, des hommes que consume le zèle de rÉternel? Avouez-le; pourvu que de temps à autre vous ayez une conversation pieuse et que, matin et soir , vous récitiez une courte prière apprise dans l'enfance, vos besoins religieux sont entièrement satisfaits. Ils ne vont point au delà. Eh! qu'importe que vous croyiez à tout l'Évangile , si votre croyance , simple affaire de mémoire et d'habitude , ne sert ainsi qu'à vous plonger dans l'engourdissement spirituel ? Il serait mille fois préférable de flotter dans le doute, et d'avoir un peu plus le sentiment de votre destinée céleste. Que de personnes soi-disant pieuses pour qui la piété est une bienséance sociale, et non une soif ardente du cœur ! Que d'hommes qui prennent la défense du protestantisme, parce que ce drapeau, ayant brillé dans maint combat, du temps de nos aïeux, peut encore nous abriter de sa gloire ! Ne ravalez pas l'Évangile au
point d'en faire un préjugé héréditaire ! Ne blasphémez pas contre l'Esprit !
La foi morte est une plaie qui nous mine et que rien ne peut guérir , excepté le réveil de la conscience. Qu'on n'essaie pas d'y porter remède par des palliatifs, qu'on ne s'imagine pas réformer l'Église par une organisation nouvelle et plus complète. Quand je vois tous ces médecins importuns qui veulent lui appliquer je ne sais quels appareils galvaniques , je me dis que notre christianisme doit être déjà terriblement matériel; car ces beaux projets n'auraient jamais pu surgir parmi nous, si nous n'avions étouffé l'Esprit. Sans doute, il faut corriger les abus ; mais croire que la vie puisse venir du dehors, c'est retourner du Christ à Moïse. Ayons des comités, ayons des institutions, ayons de l'ordre ; seulement ne nous figurons pas que l'ordre soit l'Évangile, que l'ordre soit la vie. Ne faisons pas de notre société religieuse un cimetière, où chaque tombe est alignée avec soin, mais dont les pierres , proprement taillées , recouvrent des osseqients. Une fois l'Esprit remplacé par des règlements, savez-vous ce que devient l'Église? Une carrière ouverte à l'ambition. Et voilà comment tant d'hommes s'intéressent à ses affaires uniquement parce qu'elle forme une sorte de pouvoir dans l'Etat. Oh! mes Frères,
si l'Église n'est qu'un théâtre pour vos talents d'orateur^ ou de savant, ou d'administrateur , ayez encore assez de conscience pour avouer que vous commettez une profanation , et cherchez à vos capacités quelque autre emploi. Cette conduite témoignera du moins d'un certain respect pour les choses saintes, puisque vous obéirez à la voix divine qui parle dans votre intérieur.
Le mépris de cette voix sacrée se manifeste encore par un autre genre de péché qui feit de désastreux ravages au sein de nos Églises et que je ne puis m'abstenir de vous dénoncer. Je veux dire l'esprit de dénigrement. Dans sa désespérante trivalilé , il nie le désintéressement et ne croit point à la candeur ; tout ce qui est noble et élevé lui est antipathique ; il présume sans cesse des motifs bas ; il ne connaît pas de jouissance plus grande que de découvrir une faiblesse chez le prochain , surtout chez l'adversaire; il s'empresse de la divulguer, sous le sceau du secret , car il est lâche et honteux ; au besoin il transformera en monstruosité une action toute simple, en complot une rencontre fortuite ; pour satisfaire ses instincts de vulgarité, il ne reculera même pas devant le meti* songe direct, il inventera. Cet esprit mesquin , qui rend la vie sociale impossible partout où il
JL£ BLASPHÈME CONlKt) L'ESPRIT. 153
règne, est une des calamités du monde religieux. C'est lui surtout qui, de nos jours, s'est opposé avec acharnement aux progrès du Réveil. Les adhérents des doctrines du Réveil , je ne l'ignore pas , en sont malheureusement imbus , eux aussi ; mais je m'adresse aujourd'hui à vous qui faites profession d'opinions plus larges et qui n'avez le droit de les professer que si votre esprit aussi est plus large, plus élevé, et je vous dis avec amertume : ce qui vous déplaît chez les partisans du Réveil, c'est autant leur sérieux que leur caractère trop exclusif; ce qui vous incite à les combattre, c'est trop souvent, non l'amour d'une sainte indépendance , mais l'étroitesse de l'égoïsme, l'esprit de dénigrement. Ne croyez pas que j'aille disculper de tout reproche d'orgueil ceux qui n'hésitent pas à nous contester le titre de chrétiens. Mais vous qui êtes si forts, ne sauriez-vous donc supporter leur infirmité? Vous qui vantez votre tolérance, n'en avez-vous pas assez pour excuser l'intolérance des autres? — Oui, leur christianisme est bien extérieur ; ils parlent trop des choses religieuses ; ils se complaisent dans un dialecte énervant et absiurde. Mais votre christianisme à vous est-il fort spiritualiste? Y a-t-il dans votre langage religieux tant de vérité et de simpUcité ? N'y rencontre-t-on jamais une onction factice? — Ils
insistent beaucoup trop sur la vertu du dogme et trouvent commode d'accepter en bloc un système tout fait. Mais, en conscience, vous distinguez-vous donc par votre ardente recherche de la vérité? Et les condamneriez-vous peut-^ être, moins pour la paresse servile de leur intelligence que pour la saveur évangélique de certaines de leurs doctrines? — Ils sont trop prompts à traiter comme frères un homme taré dès qu'il consent à se revêtir de leur costume. Mais vous , jêtes-vous bien sévères dans le choix de vos alliés ? Ne faites-vous jamais cause commune avec des personnes dont vous blâmez les piîncipes ou dont vous méprisez la conduite? Et surtout, pourquoi vous réjouissez-vous de ce mal , si vous êtes enfants de la lumière ? — Quand ils ont fondé leurs premières œuvres, vous en avez prédit la ruine, dans votre sagesse ; quand elles ont prospéré , vous avez accusé ces hommes de ne chercher qu'à conquérir de Tinfluence; et maintenant qu'ils ont acquis cette influence et que l'opinion publique se prononce en leur faveur, vous y voyez une mode qui passera comme tant d'autres ! Vous confondez ainsi dans un jugement téméraire ce qui, au sein^u Réveil , est de Dieu et ce qui est des hommes. Bien plus , pour être , vous aussi , un peu à la mode, vous faites au Réveil des concessions
immenses dans ce qu'il a de mauvais. Vous approuvez tous les coups qu'il porte à Tindépendance de Tâme; vous louez les emprunts qu'il fait gauchement à l'Église romaine; vous copiez son organisation compliquée, qui ressemble pourtant infiniment plus aux agences commerciales qu'au libre dévouement d'un saint Paul. Mais la seule chose divine du Réveil, le zèle, le feu sacré , qui a transformé de simples ouvriers en apôtres et en évangélisles , vous en parlez avec dédain: c'est de l'enthousiasme! Ah! prenez garde. Le Christ aussi était un enthousiaste, quand il chassait audacieusement les vendeurs du temple; le Christ était un pauvre charpentier, quand, n'ayant d'autre signe de sa mission que la vertu spirituelle , il portait une main hardie sur l'édifice sacré des pharisiens. Qu'auriez-vous fait de lui? Vous ne l'auriez pas condamné à mort ( pour cela il faut du fanatisme, il faut de l'énergie); non^ le voyant attaché à la croix, vous vous seriez dit: «Sans doute la peine est trop sévère ; mais aussi pourquoi ce Galiléen s'est-il mêlé de choses qui ne regardent que nos savants et nos rabbins?»
Je vous en conjure, mes Frères, ranimons le feu de la conscience, afin qu'il consume les
imperfections de notre nature, afin que nos cœurs palpitent pour tout ce qui est grand et
loG LE BLASPHÈME CONTRE L'ESPRIT.
saint , aiin qu'il y ait moins d'incrédules et de «croyants sans foi* ,» moins de divisions et de petitesses et de caractères nuls ou effacés. N'hésitons point. Souvenons-nous que sur cette terre tout passe et s'évanouit, sauf l'Esprit de Dieu; seul il subsiste. C'est en vain que notre formalisme l'entoure d'obstacles, que nos coteries l'ensierrent dans des digues; il les rompra , et après les avoir broyées, il continuera sa marché de siècle en siècle vers l'Océan divin. Et en nous-mêmes tout périra, sauf la conscience, qui, si elle ne nous rapproche pas de la perfection céleste, nous sera un ver rongeur, un regret navrant , car nous aurons sous les yeux la félicité à laquelle nous aurions dû participer, et nous entendrons l'Esprit saint s'écrier en nous: «Oh! si tu eusses été attentif à mes commandece ments ! Mais tu ne l'as pa& voulu. »
* Expression de M. Verny.
JUDAS ISCARÏOTE.
JUDAS JSCARIOTE.
Marc XIV, 10-12.
Et Judas Iscariote , im des Douze , s'en alla vers les principaux sacrificateurs pour le leur livrer, U ayant écouté ^ ils se réjouirent et promirent de lui donner de l'argent. Et il cherchait une occasion favorable pour le leur limier.
Mes Frères ,
Avez-vous observé combien , dans ses jugements, le monde fait preuve d'une complète ignorance de lui-même? Les défauts dont il est
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le plus profondément entaché, il les traite de ridicules dès qu'ils se présentent à ses yeux sous le verre grossissant de la fiction littéraire, ou lorsque, dans la vie réelle, une forte dose de naïveté vient les mettre un peu trop en relief. Les vices que le monde pratique et laisse pratiquer journellement avec une entière indifférence, comme s'ils étaient aussi indispensables que le manger et le boire , ces vices lui paraissent tout à coup révoltants , horribles , quand ils attirent son attention par quelque scandale imprévu; C'est ainsi encore que certains noms sont devenus des types de la plus extrême perversité , quoique ceux qui les portaient n'aient peut-être point dépassé la moyenne de la corruption humaine; mais des circonstances particulières ont mis chez ces hommes le mal en évidence , et le monde se voile la face devant eux , sans examiner s'ils sont autre chose que des miroirs fidèles de sa propre laideur. Il me serait facile de vous énumérer une foule de noms propres devenus , par cette erreur d'appréciation, des injures sanglantes. Cependant aucun exemple n'est aussi frappant que celui de Judas Iscariote.
Peut-on inventer un outrage plus cruel que d'appeler quelqu'un un Judas ? Le baiser de Judas n'est-il pas, de toute l'histoire ou sacrée ou
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profane, le trait qui nous semble le plus vil ? Les trente pièces d'argent qui furent comptées à Judas ne seront-elles pas éternellement le chiffre dont on marquera les traîtres comme d'un fer rouge ? Lorsque le plus grand poëte du moyen âge, dans sa description fantastique de Tenfer , mettait Judas à part des autres, damnés pour le faire torturer par le roi même des démons , il exprimait le sentiment universel des peuples. Car incrédules et croyants sont d'accord pour couvrir ce nom d'opprobre, et dans notre siècle, où Ton réhabilite tous les crimes et toutes les hontes, il ne s'est trouvé personne d'assez hardi pour demander la révision du procès d'Iscariote. Dieu me garde d'entreprendre une pareille tâche ! Je tiens la sentence juste, et l'indignation qui poursuit le traître est loin de me paraître exagérée. Je me demande néanmoins si Judas est un pécheur tellement exceptionnel ; s'il a commis un acte dont aucun autre n'eût été capable ; si le genre humain a bien le droit de le bannir de son sein, comme un être qui appartiendrait, non à la terre, mais à l'abime.
Judas a offert aux chefs des juifs de mener leurs satellites dans le lieu solitaire où le Christ s'était retiré pour passer la nuit, et il a reçu en récompense une somme d'environ cent francs de notre monnaie : voilà le fait matériel. Mais
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pourquoi a-t-il agi de la sorte? Quels étaient les motifs de sa trahison? Évidemment, pour apprécier au juste sa culpabilité , il faudrait les connaître. Les évangiles n'en parlent point ; ils jettent toutefois suffisamment de lumière sur le caractère de Judas ^ sur les circonstances de son crime, sur son repentir, sur les rapports de Jésus avec les Douze et avec les principaux sacrificateurs, de sorte que, sans trop d'efforts, nous parvenons à voir jusqu'au fond de cette âme qui, selon l'expression d'un apôtre, était possédée de Satan.
Puisque le Seigneur Jésus avait trouvé bon de faire entrer Judas dans le cercle des douze disciples intimes, nous devons nécessairement supposer chez lui une certaine vie religieuse,, un intérêt peu commun pour l'avènement du règne messianique, et même un assez grand attachement à la personne du Sauveur. En fait de piété. Judas n'était sans doute point inférieur à la "plupart des apôtres , c'est-à-dire des Israélites que le Christ avait jugés les plus propres à être ses témoins et les messagers de la bonne nouvelle. De même que Pierre se distinguait par la vivacité de son jugement, et les fils deZébédée par leur zèle souvent impétueux, il semble
que Judas ait montré un esprit pratique , des talents d'administrateur, puisqu'on lui confie la bourse commune et qu'il est l'homme d'affaires de la grande famille groupée autour de Jésus. Aucune aptitude n'est en elle-même un mal; mais chacune peut devenir une tentation et une occasion de chute. Judas était exact, positif, calculateur ; il s'habitua à tout estimer argent comptant et à ne faire cas des choses ou des actes que d'après l'utilité immédiate. Ainsi, lorsque la sœur de Lazare , voulant témoigner au Sauveur une ardente reconnaissance , verse sur ses pieds une livre entière de parfum de
nard , Iscariote s'écrie: «Pourquoi n'a-ton pas «vendu ce parfum trois cents deniers, qu'on
«aurait donnés aux pauvres?» Certes, il a raison: dépenser ainsi une somme considérable — environ deux cent cinquante francs, — c'est faire iine folie très-inutile; mais, si son cœur n'était pas déjà ossifié en quelque sorte, il comprendrait qu'au dessus de l'utile il y a le beau , et au-dessus du calcul le dévouement , et qu'à une âme qui déborde d'une joie extraordinaire il faut des moyens extraordinaires aussi pour exprimer ce qu'elle éprouve. Judas a perdu le sens des réalités purement spirituelles , qui lui paraissent vagues, parce que, comme l'infini, elles résistent aux chiffres.
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Plongé dans ces préoccupations utilitaires , il devait à la longue se trouver peu satisfait de l'Évangile. Quand il s'était mis à suivre Jésus de Nazareth , il avait espéré lui voir fonder un véritable royaume; car tous les apôtres étaient imbus des idées pharisiennes et croyaient que l'empire juif allait remplacer l'empire romain, ayant le Fils de Dieu pour roi visible et éternel. Avec une admirable sagesse , le Seigneur Jésus n'avait jamais heurté de front ces croyances enfantines, mais il attendait que sa mort sanglante ouvrît les yeux aux disciples. Nous voyons même qu'il se sert quelquefois de ces images à moitié politiques comme d'un langage à leur portée. Un jour, ils lui disent: «Voici, nous « avons tout quitté pour te suivre ; que nous en « arrivera-t-il ? qu'en retirerons-nous ?» Et il leur répond : « En vérité , je vous dis que vous «qui m'avez suivi, lorsque le Fils de l'Homme «sera assis sur son trône glorieux, vous serez «assis sur douze trônes et jugerez les douze tri- « bus d'Israël. » Si cette promesse fut accueillie par quelqu'un avidement et au pied de la lettre, ce dut être par Judas Iscariote. Recevoir un trône en échange des biens qu'il a quittés, voilà une bonne et solide rémunération: puisqu'il en est ainsi et que le Christ rendra «au centuple» le capital qu'on a risqué en se faisant apôtre , à
la bonne heure ! Jadas n'aura point perdu son temps , et personne ne pourra dire que le grand calculateur ait fait une mauvaise affaire. Avec quel zèle il va servir un maître aussi généreux ! Il se sent capable du sacrifice le plus héroïque.
Toutefois y les semaines , les mois , les années s'écoulent, et Jésus ne s'occupe nullement de la grande œuvre dont ses disciples lui prêtent le dessein. Une fois même , en Galilée, le peuple voulant l'enlever pour le faire roi, il se retire tout seul dans la montagne. A Jérusalem, il assiste à une fête après l'autre sans profiter d'aucune occasion. Un esprit positif se lasse bien vile d'attendre, et Judas fut probablement plus d'une fois sur le point de s'éloigner de son Maître, comme tant d'autres disciples; cependant ses peines passées étaient une mise de fonds qu'il ne voulait pas abandonder à la légère.
Enfin, Jésus paraît avoir pris une résolution suprême. Montant pour la Pâque à Jérusalem, il prévient ses disciples ( en termes obscurs , leur semble-t-il)que de grands événements vont s'accomplir. Et, en effet, il organise cette fois une entrée solennelle dans la sainte cité : le peuple l'entoure, jonche son chemin de vêtements et de rameaux, et le salue du cri d'hosanna: «Béni soit celui qui vient au nom du
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Seigneur!» Puis, le lendemain, Jésus chasse les vendeurs du temple, déployant publiquement son autorité. Encore un pas, et on le proclame roi d'Israël, et Judas est au comble de ses désirs. — Ce pas, Jésus ne le fait point. ]\ laisse refroidir l'enthousiasme du peuple ; il consacre un temps précieux à des discussions acharnées avec les pharisiens et les sadducéens ; bien loin de mettre hardiment la main à la restauration politique du peuple de Dieu, il finit même par prédire la ruine prochaine du sanctuaire ; « Il «ne sera pas laissé pierre sur pierre qui ne soit « détruite. »
Décidément , Jésus n'est pas ce que les disciples avaient cru , et Judas voit son espérance légitime s'évanouir en fumée. C'est en vain qu'il a tout quitté pour le Christ ; en vain qu'il a vécu misérablement durant trois années, en vain qu'il a supporté les railleries et les injures ; il n'en retirera aucun profit. Quelle amertume ! Renoncer aux rêves dont son imagination se berce depuis si longtemps; reconnaître que les chaînes odieuses (jui le rivent à la pauvreté ne seront jamais brisées ; s'avouer que la foule a été pourtant plus sage que lui , l'homme positif ! Une réaction complète s'opère dans son cœur, et toutes ses pensées, tous ses sentiments convergent en un point unique : la haine , la haine
de Jésus de Nazareth. De la haine naît Tincrédulité : puisque Jésus ne lui procure pas les biens qu'il ambitionne, Jésus n'est point le Messie, mais probablement, comme le disent les pharisiens , un faux prophète. La sainteté du Seigneur, son ardente charité, les paroles dévie éternelle qui sortent de sa bouche et retiennent auprès de lui les autres disciples, quoique à chaque instant ils soient , eux aussi , stupéfaits de sa conduite inconcevable , tous ces signes d'une puissance divine, Judas refuse de les voir. Au contraire , cette perfection de Jésus , dont il ne sait que penser, augmente encore son irritation. Il prend donc l'effroyable résolution de se venger. Il lui semble qu'en faisant souffrir l'auteur de sa cruelle déception, il adoucira quelque peu sa propre souffrance.
Une fois sa résolution prise, je m'imagine qu'il n'aura pas manqué d'excuses et de prétextes pour la colorer et lui enlever ce caractère odieux d'une trahison par vengeance et d'une haine n'ayant d'autre motif que les désappointements d'un sordide égoïsme.
D'abord, Judas aura cherché à bien s'affermir dans ses doutes sur la mission divine de Jésus. A cette autorité incertaine, vacillante, il aura
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opposé , dans son esprit, Tautori lé officielle du Sanhédrin. D'un côté, il y a assurément des actes qui ressemblent beaucoup à des miracles ; mais rien ne garantit que ce soient devrais prodiges, et, du reste, s'il se rencontre en Jésus quelques signes de la messianité , il en est plus encore qui lui font défaut. Du côté du Sanhédrin, on ne trouve pas de miracles, mais la tradition, ce qui vaut bien autant, et, en outre, une observation rigoureuse des préceptes mosaïques, que Jésus, chose grave, se permet souvent de violer. Tout bien considéré, se sera dit Judas, il doit être permis au moins d'hésiter, et, dès qu'il y a hésitation, le plus sûr, devant Dieu et devant les hommes, est certainement de se ranger du côté du pouvoir établi.
Or, le Sanhédrin a ordonné que si quelqu'un sait où est Jésus de Nazareth , il en fasse aussitôt la déclaration. Ce décret est formel. Peutêtre est-il inique; mais le simple citoyen n'a point à contrôler les actes du gouvernement et des tribunaux. Il doit obéir passivement , laissant toute la responsabilité à ses supérieurs. Judas est donc tenu de livrer son Maître. Pénible obligation! Toutefois, parce qu'un devoir est désagréable , il ne cesse pas d'être un devoir. Judas se soumettra, en conséquence, à cette dure nécessité, non sans gémir de son triste
JUDAS ISCARIOTK.
sort, non sans se persuader qu'il accomplit un acte de sublime abnégation. Ah ! combien les autres apôtres se rendent la vertu facile ! En restant paisiblement auprès de Jésus, ils ne font que suivre la pente de leurs cœurs , tandis que Judas, ce grand patriote, remonte énergiquement le courant de ses affections. Nouvel Abraham, il dépose sur Tautel ce qu'il possède de plus cher :
Vouloir au public immoler ce qu'on aime , S'acharner au combat contre un autre soi-même... Une teUe vertu n'appartient qu'à lui.
Mais Judas accepte de l'argent. — Ces trente pièces ne lui dessécheront-elles pas la main? Ne lui seront-elles pas une preuve matérielle de l'ignominie de son acte et de la perversité de ses motifs? Est-il possible qu'après avoir touché ce prix du sang, il essaie encore de se faire illusion sur l'esprit qui l'anime? — Oui, mes Frères, cela est possible. Il faudrait même que Judas fût bien novice dans l'art fatal d'imaginer des excuses pour que cette bagatelle l'embarrassât. Un essaim de raisons dût se présenter à lui, l'une meilleure que l'autre.
Le peuple^ il est vrai , ce juge rude et ignorant, estime honteux de trouver dans la chute de nos amis une occasion de nous enrichir.
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Mais c'est là un simple préjugé , et il sied à un caractère viril de le braver. Qu'on charge Judas d'imprécations , il ne prendra pas moins les trente pièces d'argent, ne fût-ce que pour protester de son indépendance à Tégard du vulgaire.
D'ailleurs , en s'attachant à Jésus , il a perdu plusieurs années de sa vie , pendant lesquelles il aurait fait sans doute des économies notables ; la plus stricte équité exige donc que de ses rapports avec Jésus il retire, une fois, quelque profit. Qu'on y réfléchisse, et l'on sera surpris de l'excessive modération de Judas: il se contente d'une centaine de francs pour trois années de privations de tout genre !
En définitive , il ne livre pas son Maître pour cette somme, ce qui serait méprisable, vil, abject. Judas est à jamais incapable d'une action aussi noire. Non, il livre son Maître par conscience ; seulement l'accomplissement de ce devoir extraordinaire du patriote ne lui fait point négliger les devoirs ordinaires de l'homme. Au moment où il pratique de la manière la plus admirable l'oubli de soi-même , il conserve assez de force d'âme pour songer aux: charges de la vie journalière, et il exerce une vertu trèshumble, mais très-importante, la prévoyance , l'épargne.
Parler d'argent taché de sang, c'est tomber
dans une exagération sentimentale , et la conscience mâle et sobre de Judas ne saurait être dupe de ces déclamations. Après avoir prévu et calculé toutes les conséquences possibles, tous les risques que Jésus va courir, il n'a rien trouvé qui le puisse émouvoir. Ou bien Jésus est véritablement le Messie , ou bien il est un faux prophète. S'il est véritablement le Messie, la trahison de Judas ne lui mettra point d'entrave, et les plans de l'Éternel s'accompliront pourtant, car ce qui est écrit là-haut est immuable. Étant doué d'un pouvoir surnaturel, Jésus brisera ses liens , comme se rompt un filet d'étoupe dès qu'il sent le feu ; une épée à deux tranchants sortant de sa bouche dévorera ses ennemis ; il mettra ses pieds sur le cou des infidèles et s'assiéra sur un trône de gloire pour juger les peuples de la terre. Bien loin d'être un obstacle à l'avènement du règne messianique , Judas aura le mérite, par son habile manœuvre, d'avoir fourni l'occasion de cette lutte dernière et par conséquent de ce triomphe. — Si Jésus est un faux prophète , que lui fera-t-on , au bout du compte? Les pharisiens sont des hommes pleins de bénignité et de mansuétude ; leur attachement à la loi est d'ailleurs tel que, fussentils emportés par la colère, ils resteraient cependant dans les bornes de la plus stricte légalité.
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Or , il est positif que Jésus n'a commis aucun délit; ou pourra lui reprocher tout au plus quelques propos peu respectueux à l'égard du Sanhédrin y et des transgressions insignifiantes de certaines prescriptions mosaïques. On ne tue pas un homme pour de telles peccadilles; on le fouettera, après quoi on le relâchera, en lui recommandant de rentrer désormais dans la vie privée. Mais , supposé même que les pharisiens eussent envie de le faire périr, ils ne le pourraient : les édits de l'empereur enlèvent aux tribunaux juifs le droit de prononcer la peine capitale, et le gouverneur, qui dans ce moment est à Jérusalem avec une cohorte, saura bien faire respecter l'ordre établi. Pour que Jésus fût condamné à mort, il faudrait qu'on l'accusât devant Ponce Pilate de quelque action réputée criminelle chez les Romains. Jamais on ne découvrira les éléments d'une pareille accusation, et si le Sanhédrin portait sa plainte au prétoire, il s'exposerait aux railleries du procureur païen : «0 juifs, leur dirait-il, s'il est question depa- « rôles et de mots et de votre loi ,. mettez-y ordre «vous-mêmes; je ne m'occupe point de ces mi- «sérables arguties. » D'ailleurs, en admettant, chose impossible, que le juge romain prononçât la sentence, Jésus ne courrait encore aucun danger. Le peuple a le privilège de faire relâcher,
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à la fête de Pâques, le prisonnier qu'il lui plaît, et n'est-il pas évident qu'il désignerait cette fois sonrabbi préféré, son prédicateur favori? Judas se le dit avec une entière certitude : Celui qui fut son maître souffrira peu, très-peu, de l'événement qui se prépare , même s'il est un faux prophète. Il en sera quitte pour quelques moments désagréables. '
Le fils de Simon Iscariote n'hésite donc plus à prendre les trente pièces (J'argent et à conduire les soldats et les huissiers au delà duGédron, dans la retraite de Gethséraané. Il a tranquillisé sa conscience.
Une nuit s'est écoulée , la nuit la plus solennelle dans la vie du genre humain. Saisi et lié , sans qu'il ait ouvert la bouche , Jésus de Nazareth n'a trouvé de défenseurs nulle part. Le peuple de Jérusalem , mobile et par moments féroce comme tous les peuples, s'apprête à crier : « Ote ! ôte ! crucifie !» de la même voix qui chantait il y a trois jours : a Hosanna , béni soil-il! » Les disciples, hors d'eux de surprise et d'épouvante, sont dispersés , et le plus courageux d'entre les apôtres a juste assez de force pour venir épier ce qui se passe , et renier le Maître sous ses yeux. Le Sanhédrin a révélé
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quelle aversion violente il nourrit contre le prophète galiléen : ces graves personnages lui crachent à la figure, lui donnent des soufflets et trouvent plaisant de dire au captif: «Messie, prophétise-nous qui est celui qui t'a frappé? î Dans leur habileté diabolique , ils ont découvert un moyen infaillible d'obtenir sa condamnation du gouverneur romain : ils vont le lui mener tout à l'heure, quand il fera jour, et l'accuseront d'avoir voulu se faire roi , car ne s'esl-il pas dit le Christ, et n'a-t-il point parlé de fonder un royaume? Défigurant ainsi, de propos délibéré, les croyances qu'eux-mêmes partagent, ils joueront les partisans dévoués de la domination païenne et de l'empereur Tibère : « Si tu relâches celui-ci, diront-ils au procureur, tu n'es point ami de César; » et tout le monde sait que le faible Pilate n'aura jamais la fermeté de braver un pareil argument. Dans quelques heures, le Maître de Judas sera cloué sur la croix. Rien ne peut plus le sauver.
Cette issue funeste est pour le traître un coup de foudre, qui, déchirant les nuages, lui fait apercevoir la réalité hideuse. De quelle netteté effrayante son intelligence est tout à coup douée ! Il voit le Christ tel qu'il est, et, sans plus se perdre dans un dédale de questions et d'objections, sans plus examiner si c'est là exactement le
Messie annoncé par les prophètes, il le reconnaît pour le Juste. Celte justice brille d'un tel éclat qu'elle lui brûle les yeux. Comment a-t-il pu naguère , non pas en douter , mais en faire abstraction , mais s'imaginer qu'il avait le droit de porter un jugement sur son Maître sans en tenir compte ? Tout était là pourtant. A présent cette sainteté qu'il a refusé de voir , est sa condamnation. Chaque parole que Jésus prononce devant le tribunal, chaque outrage dont on l'abreuve, chaque coup qui tombe sur cette tête livide, éveille en Judas un écho terrible : « Cet homme est le serviteur du Très-Haut. » Et, pendant qu'il ne peut détacher de la victime ses yeux hagards , son propre cœur se manifeste à lui avec la clarté éblouissante, importune, inévitable qu'on dit réservée au dernier jour , lorsque les livres seront ouverts où la main divine inscrit en caractères de feu les pensées secrètes des fils des hommes. «Quand tu prétendais agir «par grandeur d'âme,» lui dit sa conscience d'une voix qui pénètre jusqu'aux dernières jointures de son être, «tu mentais ; quand tu te per- «suadais obéir à la loi ou bien à moi-même, tu «mentais encore. Tu n'as connu qu'un seulmo- «bile, la haine, et celte haine n'avait d'autre «source que la cupidité déçue, la passion du « gain , la soif de posséder. Ne regimbe pas contre
a mon aiguillon, mais écoule une dernière révéa lation : lorsqu'ils t'ont compté les trente pièces « d'argent et que tu les a pesées dans ta main , « la satisfaction était si grande que tu as été vraice mentheureux. Pourquoi ne jouis-tu plus dubon- « heur ineffable d'avoir trente écus en échange de a ton âme ? »
Ainsi parle la voix maudite. Espérant la faire taire , Judas arrête les membres du Sanhédrin, qui se mettent en marche pour conduire Jésus chez Pilate ; il veut leur rendre cet argent fatal : « J'ai péché en vendant le sang innocent. » Mais les pharisiens continuent leur marche et haussent les épaules : « Que nous importe ? lui répondent-ils ; cela te regarde. » Et Judas reste seul avec son implacable accusatrice. — S'il purifiait ses doigts de ses trente pièces , peut-être la réduirait-il au silence. 11 court au temple les jeter dans le trésor. Mais on ne se débarrasse pas de la conscience ainsi que d'un fardeau incommode. Alors, poussé au désespoir, l'infortuné pense étouffer son crime dans un autre crime. «El s'élant relire, il s'étrangla. »
Connaissez-vous, mes Frères, une histoire plus triste? En connaissez-vous une plus effrayante ? Un apôtre de Jésus-Christ se distingue par une aptitude spéciale pour certaines fonc-
tions ; n'étant point maintenue dans ses bornes , cette aptitude se transforme en une passion qui le domine et le possède ; peu à peu son jugement est faussé, s'habituant à appeler le mal bien et le bien mal; puis, quand son être entier est ainsi perverti, — sans qu'aucun signe le montre au dehors , semblable à ces arbres qui étendent au loin leur épais feuillage , quoiqu'une pourriture secrète ait déjà rongé la moelle du tronc , — il suffit d'un souffle de la tentation pour amener une chute soudaine et irréparable. Le voilà au fond de l'abîme, celui qui, hier encore, était l'élu du Seigneur. Quelle leçon! Si nous croyons être debout, prenons garde que nous ne tombions.
Hommes du monde, qui, n'ayant point de convictions religieuses, marchez jusqu'ici dans la voie de l'honnêteté comme entraînés par un npble instinct, soyez vigilants. Êtes-vous sûrs que votre vertu ne fléchira jamais ! Vous n'iriez point vendre votre conscience pour trente pièces d'argent; mais ne la vendriez-vous pas pour un million , ou pour des plaisirs ravissants , ou pour la gloire, ou pour un royaume? Si votre vertu avait un prix , que ce prix fût une poignée d'or ou bien un monde entier, vous ne vaudriez pas mieux que Judas !
Et vous, chrétiens vacillants, qui vous savez
incapables de résistance , qui suivez volontiers la foule , qui donnez facilement raison au fait contre le droit , et qui , pour ne point rougir devant vous-mêmes, vous plaisez à recouvrir votre faiblesse du manteau du scrupule , veillez tout particulièrement et souvenez-vous qu'une fois qu'on a cessé de se cramponner au rocher des principes, on est emporté par le vent, et que le hasard seul décide alors de notre sort, nous laissant retomber, au gré de ses caprices, à gauche ou à droite, faisant de nous indifféremment, soit un tiède disciple, soit un Judas Iscariote.
Mais veillez , vous aussi qui êtes forts , énergiques, dévoués, prêts à quitter pour le nom du Christ, maison, père, mère, femme et enfants; n'oubliez pas que toujours après un effort courageux nous nous détendons, pour ainsi dire, et que, dans ces heures de réaction qui suivent les moments d'héroïsme, la tentation trouve aisément prise sur le plus ferme. N'oubliez pas non plus que rien ne ressemble autant au désintéressement qu'un égoïsme subtil. Hélas ! Judas avait fait à son maître plus de sacrifices que nous tous!
Qui oserait s'endormir dans une trompeuse sécurité? Si> parmi les Douze que le Christ avait choisis, triés, élus, il s'est rencontré un fiJs de
la perdition, croyez-vous que, sur douze personnes prises au hasard dans cette assemblée , il n'y en aurait pas au moins une qui, placée exactement dans les mêmes circonstances , commettrait le même forfait ?
Notre Père, ne nous induis point en tentalion!
Luc IV, 1-13.
Jésus, plein de l'Esprit saint , revint du Jourdain etpa^sa en esprit quarante jours dans le désert, tenté par le diable. Durant ces jours , il ne mangea rien, après quoi il eut faim. Et le diable lui dit : Si tu es le Fils de Dim , dis à cette pierre qu' elle devienne du pain. Jésus lui répondit : Il est écrit que Vhomme ne vivra pas seulement de pain , mais de toute parole de Dieu, Et le diable, le conduisant sur une haute mmitagne , lui montra en un instant tous les royaumes de la terre et lui dit : Je te donnerai toute cette puissance et cette gloire; car elle m* a
été remise et je la donne à qui je veux. Si donc tu te prosternes devant moi , elle sera toute à toi, Jésus lui répondit : Arrière de moi, Satan! car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul. Et il l'amena à Jérusalem et le posa sur la balustrade du temple et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu , jette-toi d'ici en bas ; car il est écrit qu'il a ordonné à ses anges de te garder, et qu'ils te prendront en leurs mains y de peur que ton pied ne heurte contre une pierre, Jésus lui répondit : Il a été dit : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu, Et ayant achevé toute tentation , le diable se retira de lui pour un temps.
Mes Frères ,
Parmi les histoires mystérieuses qui abondent dans les écrits de l'ancienne et de la nouvelle Alliance , aucune ne semble plus extraordinaire que celle dont je viens de vous faire la lecture. Nulle part ailleurs, depuis la première page jusqu'à la dernière de la Bible , l'étrange figure de Satan n'apparaît ainsi sur la terre et n'intervient dans la vie d'un homme par des actes visibles et personnels. Et, ce qui augmente
noire étonnement, Thorarae livré de la sorte aux tentations de Tesprit infernal, c'est le Fils de Dieu, le Saint des saints! Que cette rencontre du Ciel et de l'Abime dans la solitude brûlante du désert ait excité de tout temps une curiosité fébrile, je le conçois. Sous quelle forme Tange des ténèbres s'est-il montré à Jésus? Par quelle puissance l'a- t-il transporté où bon lui semblait? Comment a-t-il pu espérer le séduire s'il le connaissait? Et pourquoi s'est-il donné la peine de le tenter s'il ne le connaissait point? Qu'est-ce enfin que ce Satan, qui se conduit ici en adversaire acharné du Messie, et que l'Ancien Testament nous dit cependant être un des serviteurs de l'Éternel? Ces questions et bien d'autres qui peut-être se présentent à vous , je les écarte , d'abord parce qu'elles sont inutiles , et puis surtout parce que je suis convaincu qu'il est contraire à l'intention de l'écrivain sacré d'attribuer à son récit une exactitude matérielle et d'y prendre tout au pied de la lettre. Car , pour citer un seul trait, la montagne d'où l'on peut voir tous les royaumes de la terre n'a jamais existé que dans l'imagination. Quiconque la chercherait sur une carte géographique commettrait soi-même une absurdité manifeste , et prêterait gratuitement à saint Luc une pensée ridicule; ce serait tout simplement une profa-
nation. Il suffit de cet unique détail pour démontrer le caractère symbolique , allégorique , de notre récit. L'évangéliste raconte un fait des plus réels, une lutte longue et terrible dont l'âme du Sauveur a été véritablement le théâtre ; mais, pour raconter ce fait tout intérieur, qu'aucune langue humaine ne saurait rendre qu'imparfaitement , il a recours à un moyen très-naturel et très-efficace : ce que le Christ a vu des yeux de l'esprit , il nous le dépeint comme si le Christ l'avait vu des yeux de la chair. Il faut donc distinguer dans ce récit le fond et la forme. Nous ne pourrions nous attacher à la forme, à l'enveloppe , à cette apparition personnelle de Satan , sans nous jeter dans des spéculations hasardées et fantastiques ; tandis que le fond même , la victoire de Jésus sur les séductions du monde, nous fournit un spectacle admirablement grand et édifiant. Venez donc le contempler, mes Frères, et y puiser quelque force pour triompher du mal qui nous assaille de toutes parts.
C'est un moment des plus solennels dans la vie du Seigneur Jésus. Avec beaucoup de pieux Galiléens , il était allé vers le prophète qui prêchait la repentance sur les bords du Jourdain , et il avait demandé à recevoir le baptême de
préparation à la venue du Messie. Mais alors les deux se sont ouverts , l'Esprit saint est descendu dans son cœur et lui a révélé à quel rôle il est appelé dans le royaume de Dieu : t c'est ici mon Fils bien-aimé , > a dit la voix céleste. Ayant maintenant pleinement conscience de sa mission , pour laquelle il avait été formé dès les commencements y mais qui ne s'était point encore dévoilée à lui avec cette netteté, il se retire au sein du désert et y vit quarante jours dans le jeûne et la méditation. Jamais une pensée d'homme n'agita d'aussi graves problèmes. Il sait qu'il est le Christ chargé de délivrer les âmes du joug du péché , et il se sent en possession d'une vertu surhumaine, indispensable à l'accomplissement de son œuvre ; mais comment employer cette force? Quelles mesures va-t-il prendre pour établir le règne de son Père? Quelle conduite suivra-t-il à l'égard des puissances qui se partagent le monde? La moindre erreur sur ces questions compromettrait son œuvre et retarderait indéfiniment le salut des pécheurs. Or, si Jésus est un avec Dieu, il n'en est pas moins homme, soumis à un développement graduel, sujet à nos infirmités, capable comme nous d'être tenté et par conséquent de faillir. Sans doute, sa volonté adhère, par un effort continu , à la volonté divine , et il
ne veut, il ne recherche, il ne désire point autre chose; mais son intelligence, limitée comme celle de tout être fini , subissant TinQuence de son temps et de son peuple, saura-t-elle toujours reconnaître le chemin avec l'inflexible précision de la boussole? Personne ne pourrait le dire à l'avance ; et quand on se rappelle que le droit chemin est unique , mais que l'erreur est multiple, nous entourant à droite et à gauche, s'embranchant à tous les points de la vérité ; quand on se représente vivement les innombrables séductions que devait éviter la pensée du nouvel Adam avant de se fixer sur la subUrae folie d'une mort ignominieuse , on assiste avec anxiété à cette lutte entre sa volonté sainte et les instigations de la sagesse mondaine.
L'évangéliste nous énumère trois tentations principales que le Christ dut traverser pendant la préparation à son ministère.
D'abord , raconte notre texte , comme il eut faim, l'idée lui fut suggérée : «Si tu es vraiment le « Fils de Dieu, dis à cette pierre qu'elle devienne «du pain. » Cette première tentation, née d'un jeûne prolongé, pouvait se répéter à chaque pas de sa carrière publique. Il allait voir, en effet, les soucis de la vie matérielle se dresser à l'horizon comme un nuage qui le menacerait con-
slamment. Certes, il est beau de se donner à ses frères, de. parcourir la contrée en» guérissant les malades et consolant les affligés, d'annoncer aux pécheurs la repentance et le pardon , de se vouer tout entier à la cause de Dieu; mais encore faut-il vivre ! Chaque jour réclame impérieusement sa nourriture; il est nécessaire de trouver pour le corps des vêtements , et nul ne peut se passer d'un toit où il repose en paix. Comment se procurer tout cela , lorsqu'ici-bas on ne possède rien (c'est le cas du charpentier Jésus), et qu'abandonnant le travail salarié, on consacre tout son temps à des œuvres de miséricorde? La question est d'autant plus pressante que, résolue aujourd'hui, elle se posera de nouveau demain. Ne serait-il pas naturel de se servir de cette vertu mystérieuse qui vibre en lui et qu'il n'apoint encore mise en action, de s'en servir pour se débarrasser des nécessités vulgaires , et de conquérir par un miracle Tindépendance sans laquelle il ne peut remplir sa mission? Combien sa. tâche serait simplifiée ! Avec quelle liberté d'esprit il vaquerait à ses occupations divines! Comme elles pourraient être mieux réglées une fois qu'il serait sûr de trouver incontinent et partout la nourriture indispensable ! Donc disons à cette pierre qu'elfe devienne du pain !
Oui, il serait naturel de raisonner ainsi. Et pourtant le Christ ne recourrait point à un miracle sans détruire toute l'économie du règne de Dieu. La force dont il est doué lui a été confiée comme un dépôt, comme un attribut de son sacerdoce , et il doit la faire agir uniquement pour arracher les âmes au péché et aux misères qui en sont les conséquences. Dès qu'il y verrait un moyen de se soustraire lui-même aux conditions communes de la vie , intendant infidèle , il trahirait son maître et dépouillerait ses frères. De plus, il débuterait dans son ministère par un acte d'incrédulité, ne voulant pas s'en remettre du soin de sa subsistance à Celui qui Ta envoyé. Les préoccupations du Christ seront donc ailleurs. Sa pensée, sa puissance , son activité se pose un but plus important que de pourvoir au bien-être de son corps, car, dit-il : «il est écrit que l'homme ne vivra « pas seulement de pain , mais de toute parole
«de Dieu. »
Nous aussi, mes Frères, nous avons une mission à remplir ; nous aussi nous sommes doués d'une vertu divine, et à nous aussi le Tentateur vient souffler ces mots : « Emploie cette vertu à te faire du pain!» Notre mission est la même que celle de Jésus-Christ, Dieu nous ayant placés sur la terre non pas seulement pour y cher-
cher notre bonheur individuel, mais pour y étendre son règne de justice et d'amour; et la force dont il nous, a revêtus en vue de cette grande œuvre, c'est notre raison, notre science, notre habileté, notre influence, notre richesse. Si nous consacrons cette force en entier ou en majeure partie à notre propre satisfaction, nous commettons le péché dans lequel Satan voulait faire tomber le Seigneur. Au lieu d'un but céleste , éternel, nous assignons à notre vie, qui pourtant est divine, un but matériel et périssable. Je sais combien les soucis de ce monde sont impérieux ; je sais qu'il n'y arien de démoralisant comme d'avoir à calculer de quoi l'on vivra demain et après-demain; je sais qu'une pensée plus absorbante encore , c'est de voir grandir ses épargnes lentement, mais sûrement, et se construire d'étage en étage la fortune qui abritera nos enfants. Je sais par quels moyens subtils le corps accapare toute la sève de notre être ; mais précisément parce que la voix du Tentateur est si pénétrante, ne cessons, mes Frères, de répéter le mot de Jésus: «Lhomme ne vivra pas seulement de pain. » Quand il s'agit , par exemple , de renoncer à un profit considérable qui répugne à la délicatesse , ou bien de nous priver en faveur d'un pauvre d'une p'art de notre indigence , ou bien de sacrifier notre
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position dans la société pour obéir à nos scrupules, dans tous ces cas, mettons fin à Thésitation et rappelons-nous que , grâce à Dieu , la nourriture et le vêtement ne sont pas nos intérêts principaux.
Dans la seconde tentation, Satan n'essaie plus de détourner le Christ de sa mission pour qu'il aille se perdre dans les soucis terrestres ; mais ne pouvant rompre la direction de ce fleuve, il veut en diminuer le courant et en troubler la limpidité. Il insinue à Jésus d'abaisser un peu son idéal, de signer un compromis avec le monde. «Regarde la puissance et la gloire de «ces royaumes: ils seront tous à toi, si tu te «prosternes devant moi. » Évidemment, ces dernières paroles ne doivent pas être prises au sens littéral ; car, à moins que cette épreuve du Messie n'ait été illusoire , il faut supposer que Jésus était sérieusement tenté, sérieusement attiré par les suggestions de son adversaire , et pourtant nous ne saurions jamais admettre qu'il ait risqué de se prosterner devant Satan. 11 n'est donc pas question d'une véritable adoration. Jésus, tel est le sens de ce passage, fera quelques concessions au prince des ténèbres , à l'esprit qui anime le monde, et, en échange, le monde
lui sera immédiatement soumis. N'y a-t-il pas là de quoi le séduire? Voir son ardent désir réalisé, tous les obstacles aplanis, toutes les résistances désarmées , la terre conquise en un clin d'œil ! L'humanité sera donc sauvée , non dans mille , dans dix mille ans, par des déchirements douloureux, mais aujourd'hui même, par une adhésion spontanée. Pour arriver à ce brillant résultat, il faudra adoucir, il est vrai les aspérités les plus rudes de l'Evangile, recouvrir d'un voile son éclat qui blesserait la vue. Mais perdra-t-il beaucoup à se tempérer un peu? N'y aurait-il pas d'ailleurs une naïveté peu commune à s'imaginer que cette doctrine pourra jamais se répandre parmi les hommes sans s'altérer pourtant plus ou moins à leur contact? Puis donc qu'elle est destinée en tout cas à se ternir, il vaut certainement mieux l'accomoder surle-champ aux instincts de la foule.
Ah ! nous connaissons tous cette voix qui se rit de l'ingénuité de notre espoir , persifle l'enthousiasme, et, fière de sa vieille expérience, enraie chaque mouvement généreux ! Un cœur de femme, ému de pitié à la vue des souffrances du peuple, prend-il la résolution de s'y consacrer, aussitôt vous voyez accourir les donneurs de conseils avec leur sagesse mondaine. Hochant la tête , ils lui énumèrent complaisam-
ment quels obstacles nos mœurs mettront à ses visites dans les sombres réduits de la misère et du vice, combien de honteuses infirmités rendent les pauvres indignes de son dévouement, quelle difficulté insurmontable elle éprouvera à démêler, dans leurs plaintes, l'exacte vérité d'avec les exagérations de l'aigreur ou même les inventions de la fourberie. « Croyez-en , lui « disent-ils , ceux qui ont vu le monde de plus «près que vous. Au lieu de visiter vous-même « les pauvres et les malades, donnez tous les ans « une somme d'argent à quelque hospice : avec « beaucoup moins de peine vous aurez fait plus « de bien encore. Votre projet était sans doute « d'une âme angélique , mais les belles choses « ne réussissent pas ici-bas , et il faut savoir se « soumettre aux conditions de la vie pratique. » — Ces mêmes accents d'une sagesse sceptique viennent aussi bourdonner à l'oreille de l'homme courageux qui , effrayé , indigné de la démoralisation croissante de la société , ose réclamer publiquement contre les iniquités publiques. « Vous « allez , lui dit-on , rompre en visière à tout le « genre humain ? Ignorez-vous que
« .... c'est folie à nulle autre seconde,
< De vouloir se mêler de corriger le monde?
« Au fond , vous avez certes raison , et il serait
cà désirer que tous pensassent comme vous. € Mais, voyez, les hommes sont tellement corrom- « pus que votre morale sublime les rendrait pires «encore. Moi aussi je veux les améliorer, mais «je m'y prends autrement, car je suis désabusé «depuis longtemps des rêveries sentimentales «dont vous semblez vous bercer. Cessez de «heurter de front toutes les idées de votre siècle, «acceptez comme un mal inévitable son maté- « rialisme , profitez même de son amour effréné «de l'or pour le faire contribuer à des œuvres «utiles, mbrales, religieuses. Par cette sage « conciliation , vous le relèverez peu à peu et le «gagnerez doucement à la bonne cause. »
Si le mauvais esprit raisonne avec nous de la sorte , quel langage n'aura-t-il pas tenu au Seigneur Jésus! «Quoi! prétendre renouveler la « face du globe par une religion toute spirituelle, «sans autre lien entre ses adhérents que l'amour «fraternel, sans autre culte que les bonnes «œuvres faites en secret, sans autre liturgie «que le mot: «notre Père, » sans autre doctrine «que les paraboles du royaume des cieux ou « de l'enfant prodigue ! Tout cela est magnifique « en théorie , mais en réalité tout cela dépasse «la faiblesse humaine autant que le ciel est au- «dessus de la terre. Les hommes, ô prophète «galiléen, n'ont point encore atteint l'âge de la
« majorité , et probablement ils ne Tatteindront «jamais. Traite-les donc comme des enfants. «Donne-leur des institutions bien massives, « avec des commandements nets et tranchants , « avec des dogmes parfaitement définis , avec un «culte qui parle aux yeux. Bien loin d'abroger « la loi mosaïque en la transfigurant , consei^ve- « la dans sa rigueur littérale. Conàmence par te «faire le Messie du peuple juif, son roi et son «vengeur, en te conformant à ses préjugés, à « ses souvenirs et à ses espérances , qui en défi- « nitive sont respectables : une fois' maître de «Jérusalem, le reste du monde te sera une «conquête facile, car les nations et les religions « païennes jonchent depuis longtemps le sol de « leurs ruines, et l'empire romain, édifice informe «composé de leurs débris, ne résistera point « un seul jour au choc des soldats du Messie. « La puissance et la gloire de tous les royaumes « seront à toi ! Tu ne parviendras pas tout à fait « à ton premier but , il est vrai : au lieu d'une « église invisible , animée de cette force insai- « sissable que tu nommes l'Esprit saint, tu au- « ras fondé une théocratie , un gouvernement à «moitié politique, à moitié religieux. Mais entre «une chimère et un résultat certain le Fils de « Dieu pourrait-il hésiter ? » .
Le Fils de Dieu n'hésite pas. « Il est écrit, ré-
€ pond-il : Tu adoreras le Seigneur, et tu ne ser- «viras que lui seul. » L'Évangile de grâce triomphera dans toute sa pureté ou tombera tout entier; mais jamais il ne sera, comme la loi lévitique, une transaction entre le mal et le bien, entre la dureté des cœurs et la volonté du Très- Haut. Dans ces avis si sages, si naturels, si bien intentionnés, Jésus Veconnaît le vieux levain pharisaïque, l'éternel ennemi du culte en esprit et en vérité, il reconnaît Satan, et s'en détourne avec horreur : « Arrière de moi I »
Et Satan l'amena à Jérusalem, et, le posant sur la balustrade du temple, il lui dit: dSi tu «es le Fils de Dieu , jette-toi d'ici en bas ; car «il est écrit qu'il a ordonné à ses anges de te «garder et qu'ils te prendront en leurs mains, «de peur que ton pied ne heurte contre une «pierre.» — Deux fois repoussé, l'ange des ténèbres ne se considère point encore comme vaincu ; il change seulement de tactique. Il n'engage plus le Seigneur à renoncer à son ministère, ni même à le défigurer par un indigne compromis. La place est trop bien défendue pour qu'on l'enlève de front. Satan se présente maintenant en allié dévoué, qui a conçu un plan admirable pour assurer l'avènement de
rÉvangile et de l'Évangile dans sa pureté. Que Jésus fasse à Jérusalem , au milieu du temple , sous les yeux de tout le peuple, un prodige éclatant; qu'il s'élance, du haut de l'édifice, dans l'abîme formé par la vallée de Josaphat ; qu'il arrive sain et sauf au fond de ce précipice affreux, et le peuple croit en lui, et le régnée messianique est inauguré. Pou'r résoudre les doutes et briser les volontés rebelles, rien de plus simple ni de plus eflScace. D'ailleurs , l'Écriture elle-même semble recommander ce moyen dans un passage des Psaumes , ou du moins elle y promet le concours des anges. Donc, assurance de réussir dans ce miracle, puisque rien ne saurait être impossible au Fils de Dieu , certitude d'en voir jaillir les conséquences les plus heureuses , approbation du texte sacré , tout se réunit ici et donne du poids à la proposition de Satan.
Cependant Jésus la rejette avec dédain. Quel misérable empire lui conseille-t-on d'usurper sur les hommes ! 11 lui suffirait d'éblouir leurs yeux et de dérouter leur entendement par un acte des plus vulgaires, malgré sa rareté, comme s'il était incapable , lui , la vérité faite chair , d'obtenir le libre assentiment de leurs âmes ! On ose donner le nom de foi au stupide étonnenement qui jetterait alors la foule à ses pieds !
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On s'imagine qu'il se contenterait d'une obéissance hébétée, sans gagner les cœurs, sans les renouveler par une joyeuse confiance en lui! Est-il donc venu pour être un despote, qui tiendrait lieu de conscience et d'intelligence, qui remplacerait le devoir par son caprice, et la raison par son bon plaisir , qui réserverait comme argument suprême l'anéantissement des récalcitrants ? Ce serait « tenter Dieu , » car ce serait détruire de fond en comble l'ordre qu'il a établi dans le monde spirituel , ce serait donner à la vérité le mensonge pour gardien et faire de la mort le berceau de la vie. Jésus ne triomphera qu'à force d'être vrai. Plus on lui résistera, plus il se montrera tel qu'il est, déroulant jour par jour les inépuisables trésors qui sont en lui. Se faire connaître, voilà toute son habileté. Or, le moyen de manifester son amour , ce n'est pas d'opérer des miracles stupéfiants, c'est d'accepter l'opprobre du monde et les douleurs du corps et les souffrances de l'âme ; c'est de se laisser outrager et frapper sans jamais se plaindre ; c'est de boire jusqu'à la lie la coupe de l'amertume; c'est de porter sa croix, et puis d'y monter pour s'y faire clouer. Tel est le seul prodige éclatant qui soit digne du Messie.
Cette troisième et dernière tentation que subit le Seigneur est bien plus fréquente parmi nous
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qu'on ne semble le croire. Dès que vous vous êtes consacré à une œuvre de dévouement, quelque chose se remue en vous et vous suggère de substituer votre personne à cette œuvre, d'exiger pour votre pensée le respect qui est dû à la pensée de Dieu, de commencer la conversion des pécheurs par la soumission à votre parole. L'histoire en fournit un exemple fameux et singulièrement triste. C'était au onzième siècle. L'Europe, sortant d'une longue et épouvantable barbarie, ressentait tout à coup une soif ardente de vie religieuse. Un homme se présenta alors, d'abord arbitre des papes, puis pape lui-même sous le nom de Grégoire VII , esprit d'une rare puissance , caractère plus fortement trempé encore, âme pieuse, austère, sincèrement attachée à la cause de son Maître. Il promit de répandre à travers toute la chrétienté les sources de la vie éternelle, et en effet il se mit à l'œuvre avec une admirable énei^ie. Mais, hélas! l'ange des ténèbres vint le tenter : il lui insinua que l'Église ne pourrait être sauvée que par une obéissance aveugle et passive à son conducteur. Grégoire le crut, et celui qui semblait digne d'être un nouveau saint Paul se fit le prédécesseur d'Ignace Loyola, déchirant les liens les plus sacrés de l'affection humaine, rudoyant les scrupules, poussant les âmes au désespoir quand elles
refusaient de se livrer, portant avec acharnement sa main sacrilège sur la créature qui est rimage de Dieu. — Que d'exemples pareils ne pourrais je citer dans notre Église protestante , s'il ne me répugnait de dévoiler ses secrètes infirmités! Que de prédicateurs émouvants qui auraient pu produire une véritable réformation, mais qui ont voulu subjuguer les esprits au lieu de vivifier les consciences ! Et nous tous , mes chers auditeurs, dois-je vous dire pourquoi nous obtenons si peu de résultats dans notre petite sphère ? — Nous ne savons pas nous effacer, et nous confondons trop souvent le triomphe de notre amour-propre avec le triomphe de la vérité. C'est la suprême tentation, de beaucoup la plus subtile, celle qui menace surtout les forts.
Mais , en nous montrant ainsi que le chrétien rencontre à tous les degrés de son développement un ennemi qui lui barre le chemin, la méditation de notre texte doit en même temps faire naître un courageux espoir de nous associer à la victoire du Sauveur. Au lieu de gémir sans fin sur nos misères , abîmés dans le sentiment de notre impuissance, levons-nous donc et suivons le Christ.
Quand la tentation se prépare et que notre cœur commence à s'agiter dans une vague inquiétude^ ne sachant point encore si les accents nouveaux qui résonnent dans le lointain viennent du ciel ou de l'abîme, faisons comme Jésus: partons pour le désert, osons être seuls avec notre conscience ; imposons silence aux bruits étourdissants de la vie, afin que, rendus à nousmêmes, nous démêlions la voix de Dieu et la voix de Satan.
Et alors, avant de choisir, comme Tune de ces voix retentit toujours très-haut et l'autre trèsbas, cherchons au dehors un écho qui nous répète celle-ci puissamment. Avec Jésus ouvrons la Bible. A chaque insinuation du mauvais esprit, il oppose un texte de l'Ancien Testament : a II «est écrit: l'homme ne vivra pas seulement de cpain.» «Il est écrit: tu adoreras le Seigneur «ton Dieu.» «Il est écrit: tu ne tenteras point «l'Éternel.» Si rien n'était écrit; si la volonté divine n'avait ici-bas d'autre représentant que nos aspirations aussi flottantes que la brume du matin ; si les saintes pensées des prophètes et des apôtres , si l'enseignement et la vie du Fils unique n'étaient là devant nos yeux , gravés en caractères immuables , je ne vois pas comment nous résisterions aux séductions de la matière. Mais , les yeux fixés sur cette parole céleste qui
nous pénètre d'une vigueur plus qu'humaine, nous pouvons sortir triomphants de toutes les épreuves.
Sans doute , entre les tentations du Maître et les nôtres , il y aura toujours une bien grande dissemblance : il était pur et nous sommes souillés; les suggestions du mal rencontraient dans son ârae sans tache une indicible aversion, tandis que nous sommes familiarisés avec le péché au point de «boire l'iniquité ainsi que de l'eau.» Qu'est-ce à dire, mes Frères? Parce que nos fautes passées sont comme un gage remis à Satan, faut-il donc nous croiser les bras dans une morne indifférence ? A Dieu ne plaise! Il faut saisir avec d'autant plus d'empressement la main du Sauveur , pour que sa force supplée à notre faiblesse ; et surtout aussi il faut désormais redoubler nous-mêmes de vigilance, puisque la défaillance de la veille peut décider de la chute du lendemain , et que le mal engendre le mal.
LES PHOGRÈS