CORINTH
Où est l'Esprit du Seigneur^ là est la liberté.
Mes Frères ,
Y a-t-il quelqu'un parmi nous qui n'aspire à la liberté, à la délivrance, quelqu'un qui, se sentant esclave , ne brûle de briser ses fers ? Il existe tant de servitudes différentes! L'un trouve dans son propre corps ou dans sa propre âme un tyran capricieux qui l'avilit et le traîne dans la fange. Un autre courbe le front sous un joug pénible : c'est sa famille , c'est sa position dans le monde, c'est la société qui l'empêche de se
mouvoir comme il le voudrait, et son cœur se remplit d'une révolte d'autant plus amère qu'elle est impuissante. Un troisième serait heureux, si la nécessité ne le condamnait à un travail excessif ou peut-être profondément antipathique, — pauvre galérien , non moins à plaindre que le nègre aiguillonné par le fouet. Faut-il continuer celte énumération , vous montrer celui qui passe sa vie à frémir devant la mort, le roi de l'épouvante , et celui que ses scrupules agitent d'une terreur continuelle, et celui qui, misérable jouet de l'opinion publique , craint les hommes « et n'a point d'autre crainte , » et celui que ses habitudes se sont assujetti comme un esclave ou plutôt comme une machine , et celui qui , par une lâche capitulation, a livré sa conscience à quelque maître pour la gouverner selon son bon plaisir? Eh bien ! je m'adresse aujourd'hui à toutes ces victimes de la servitude et je les conjure d'écouter, non pas ma parole, mais celle d'un apôtre qui lui aussi , avait gémi dans des chaînes odieuses, au point de s'écrier avec désespoir: «Misérable que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort?» Étant arrivé enfin, à conquérir l'indépendance, l'apôtre Paul écrit ce mot, que je voudrais voir gravé sur le frontispice de toutes nos églises évangéliques : cOù est l'esprit du Seigneur, là est la liberté! 9
Vous Fentendez : Fancien esclave de la Synagogue, le grand affranchi du Christ vous révèle le mystère de sa joie, de sa force, de sa vigueur. Pour être libre, dit-il, libre de toute entrave, il suffit de se pénétrer de l'esprit du Seigneur, d'aimer Jésus, de régler nos pensées et notre volonté d'après son enseignement et son exemple, en un mot , de l'imiter ; ses vrais disciples sont les êtres les plus libres ici-bas.
Quel paradoxe ! Quoi ! le chrétien ne se distinguerait point par une soumission sombre et inquiète, mais par cet abandon, cette aisance qui caractérise les hommes maîtres de leur destinée? « Cependant , dites-vous , ceux dont on cite généralement la piété ont , au contraire , je ne sais quelle expression chagrine , marque infaillible d'une âme esclave ; quand ils se permettent un plaisir , ils en jouissent à la dérobée comme s'ils redoutaient l'œil du maître ; les devoirs semblent leur peser ainsi qu'une loi impitoyable qu'ils maudissent au fond du cœur, mais que, par crainte , ils exécutent avec un empressement exagéré ; à leurs idées étroites , à leur obstination , on reconnaît sur-le-champ une intelligence engourdie et paralysée par une longue servitude; bref, si ce sont là des types de la vraie liberté , autant vaudrait en chercher dans les cellules des moines et dans les cloîtres des religieuses. 9
128 tA LIBERTÉ.
J'ignore si ces reproches sont fondés , mais ce que je puis vous af&rmer, la main sur mon texte, c'est que de pareils chrétiens mériteraient fort peu ce beau nom. Tels ne sont point les vrais disciples du Fils de l'homme. Prêtez-moi, je vous prie , votre attention , et en face de ce portrait fantastique ou réel, il n'importe, je vous en dessinerai un autre très-réel , quoique idéal, celui d'une homme libre et joyeux, où vous reconnaîtrez peut-être l'apôtre lui-même, mais en tout cas ce chrétien parfait que nous portons dans notre conscience et qui est à la fois notre modèle et notre juge.
Les diverses espèces d'esclavage dont nous parlions il y a un instant , se ramènent en définitive à trois formes principales : nous sommes esclaves de notre propre nature, esclaves des autres hommes , esclaves des événements. C'est donc de cette triple servitude que le chrétien doit se montrer affranchi, si, vraiment, il est l'homme libre par excellence.
Personne d'entre vous , mes Frères , ne m'objectera qu'il y a une contradiction dans cette expression: esclave de sa propre nature, esclave de soi-même. Il suffit d'un moment de réflexion ou, pour mieux dire, d'un peu d'expé-
rîence pour s'écrier avec Paul : c Je trouve en moi deux hommes , l'un qui est tout esprit et tout céleste, l'autre qui, par son poids, me tient penché vers la matière ; je néglige le bien que j'aime et je fais le mal que je hais. :» Les sages de l'antiquité païenne ne l'ignoraient pas. Le plus éloquent d'entre eux compare l'âme humaine à un char qui se meut entre le ciel et la terre et qui est attelé de deux coursiers : l'un désire constamment remonter aux régions supérieures, d'où il lire son origine; l'autre, dans sa fougueuse passion des plaisirs , se précipite vers le monde matériel. Généralement il l'emporte : il subjugue et entraîne avec lui nonseulement le premier coursier, mais aussi le conducteur , la volonté, qui , trop faible pour le maîtriser, devient son esclave. Celte allégorie décrit admirablement ce qui se passe tous les jours dans notre cœur. Il y a en nous une puissance aveugle , impétueuse: parfois elle dort; mais qu'elle s'éveille, vous la voyez s'élancer vers l'objet de ses désirs oubliant toute retenue et brisant toute résistance. Dominés par elle, nous cessons de délibérer, ou si nous le faisons, c'est comme l'assiégé qui discute une capitulation désormais inévitable ; noire esprit , doué d'intelligence et de volonté , se change en une force non moins brutale que la vapeur en-
fermée dans la chaudière du mécanicien. Voilà tout ce qui reste alors du libre arbitre. Qu'un sage conseiller ne vienne pas nous avertir que nous marchons à notre perte ! Hé ! nous le savons peut - être aussi bien que lui , mais nous ne sommes plus maîtres de notre destinée. De même que le boulet sorti du canon obéit fatalement à des lois aveugles , une fois lancés par la passion nous appartenons au hasard irrésistible.
Ne dites pas , mes Frères, que je vous décris là un état de l'âme fort rare et que vous ne connaissez guère que pour Tavoir observé chez certains hommes véhéments ou pour en avoir la la description dans des livres. Je réponds à cela qu'il n'y a pas dans cette assemblée un seul jeune homme dont l'âme ne soit souvent troublée par cette tempête des sens , et qu'alors ses bonnes résolutions font infailliblement naufrage s'il n'a pour pilota l'esprit du Seigneur. Je vous réponds en outre que, plus tard dans la vie, l'orgueil et l'ambition chez les hommes , la vanité et le désir de plaire chez les femmes , nous subjuguent avec non moins de puissance et font de nous de misérables esclaves. Je vous réponds, enfin , que plus tard encore — ou même, de nos jours, tout aussitôt — une autre passion moins bouillante peut-être, quoique certainement plus
asservissante , nous attend au bord du chemin , Tamour de l'argent , non cette avarice naïve d'autrefois, qui trouvait son bonheur à se priver de jouissances pour amasser de l'or, mais la rapacité moderne, qui veut doubler, tripler sa fortune , pour doubler, tripler son luxe.
Or , mes Frères , cet esclavage cruel , où la volonté se laisse réduire par notre mauvaise nature , le vrai chrétien y échappe grâce à l'esprit de son Maître. Lui aussi, il a ses passions, mais ce sont de saintes passions, un véhément amour du Seigneur Jésus et un ardent dévouement à la cause de Dieu. Ayant l'âme remplie d'aspirations célestes , l'imagination nourrie des idées les plus grandes et les plus belles , ne craignez pas qu'il puisse succomber à des tentations vulgaires. 11 les éprouve, car elles sont dans sa nature ; mais quand il compare les jouissances grossières et passagères que lui promet le monde , à la félicité pUre et constante que lui procure l'Esprit d'en haut, les appâts de la terre lui inspirent tout simplement du dégoût. Vous me comprenez , vous qui aimez les plaisirs délicats de la bonne société ; avez -vous jamais eu la moindre envie de vous associer aux bruyantes orgies de la populace ? Non , n'est-ce pas ? Eh bien ! ce que vous ressentez pour des vices ignobles et abrutissants , le chrétien le ressent
en général pour toutes les passions mondaines; il lui est aussi impossible d'en devenir l'esclave qu'il vous est impossible , à vous , de finir dans une abjecte débauche. Cela lui répugne trop profondément.
Les passions n'ont pas toujours l'allure violente que je viens de vous dépeindre. Au lieu de s'emparer de l'homme par des secousses , elles s'insinuent très-souvent dans son âme avec une lenteur imperceptible et par une marche souterraine. On les nomme alors des habitudes. Ainsi, quand une armée assiège une forteresse, elle s'en approche non -seulement à ciel ouvert, mais aussi dans des galeries invisibles, que creusent d'habiles mineurs. Les habitudes peuvent être très-innocentes (et je ne veux même parler que de celles qui le sont réellement), elles offrent toujours un danger : elles exercent sur nous un pouvoir tyrannique , elles étouffent notre libre arbitre , elles paralysent notre développement spirituel. Voyez , pour citer un seul exemple , voyez avec quelle déplorable ténacité nous nous attachons aux idées qui nous sont familières par une longue habitude , soit que , les ayant héritées de notre entourage, nous ayons moulé peu à peu notre esprit d'après elles , soit aussi que nous les ayons choisies nous-mêmes, en conformité avec nos goûts, nos instincts.
Elles sont pour notre être spirituel ce qu'est la carapace qui s'adapte à chaque pli du corps de la tortue. Fort bien ; mais à mesure que la tortue grandit , sa carapace grandit aussi ; nos idées, au contraire, restent toujours les mêmes, raîdes , inflexibles , dépourvues de toute élasticité. Elles nous enserrent donc dans un cercle de fer et nous condamnent à une enfance perpétuelle. Qu'on exprime alors en notre présence une pensée qui sort de notre cadre , nous ne comprenons pas, nous faisons répéter, nous pai^aissons étonnés ou scandalisés ; et , en vérité , nous en sommes à nous demander si nous devons hausser les épaules ou bien faire descendre la foudre du ciel, mais , en tout cas, nous nous détournons avec dignité — avec une très-sotte dignité. Oh! cet empire de l'habitude est énorme. Essayez d'exposer devant certaines gens en quoi consiste le vrai protestantisme , vous serez stupéfaits de vous voir si peu compris ; eussiez-vous à votre disposition l'admirable méthode d'un Socrate, le style net et limpide d'un Pascal, vous ne feriez jamais pénétrer la lumière dans ces âmes désormais incapables, je ne dis pas de saisir, mais de pressentir une idée nouvelle C'est parce qu'elles ont des convictions bien fermes , à ce qu'elles prétendent ; non , mille fois non , c'est parce qu'elles sont esclaves de
leurs habitudes. Et la preuve qu'il s'agit bien ici de simples habitudes, je la trouve dans Topinion universelle , que plus on avance en âge , plus l'esprit se contracte et s'immobilise. Puisque cela se dit généralement , il faut certes qu'il en soit généralement ainsi. Mais je conteste, d'autre part, que ce soit inévitable. Je ne connaîtrais rien d'aussi désolant. Quoi ! le moment viendrait où mon âme cesserait de tressaillir à l'ouïe d'une pensée généreuse ! Mon cœur, mon cœur bien vil parfois , mais qui du moins redouble ses battements quand il s'agit de la cause de la vérité , vous dites qu'il tombera bientôt dans une lourde léthargie? Les saintes convictions que j'ai conquises par maint combat douloureux et qui , jusqu'à présent, s'élèvent et grandissent de jour en jour, elles iSniront par perdre leur sève , par sécher sur place , par encombrer mon esprit d'un poids inutile ? Si telle est la vieillesse qui nous attend tous et que rien ne puisse nous soustraire à cet esclavage mortel de l'habitude , je supplie mon Dieu de m'épargner cette ignominie , en me frappant dès cet instant.
Mais non, l'habitude, pas plus que la passion, n'a aucune prise sur le vrai chrétien. Il ne court pas le risque de s'ossifier, car il possède le moyen de donner chaque jour à son âme plus d'élaslicilé. Chaque jour, eu effet, il se place
en présence du Christ , son idéal , et dans ce miroir divin il aperçoit tous ses défauts , toutes ses taches , de sorte qu'il reprend incessamment son vol vers la perfection. Il lui est impossible de s'arrêter. La seule habitude à laquelle il se complaise et qui le domine tyranniquement, c'est le progrès, un progrès irrésistible. Personne ne se montre comme lui affranchi du passé et du présent , parce qu'il vit dans l'avenir éternel. Ses idées participent en quelque sorte de l'infini , non qu'elles soient vagues ou incertaines , mais il sent , et on sent avec lui , qu'elles croîtront toujours en profondeur et en élévation. Et je vous dis que cette largeur, cette vigueur, cette liberté , le chrétien la conserve même quand ses facultés allanguies par l'âge commencent à lui faire défaut. Alors qu'il ne peut plus réfléchir, il sait encore sentir, et toute pen- * sée vraie , belle et sainte vient réjouir sa vieille âme ainsi qu'un rayon de soleil.
Oui , le chrétien est si bien libre et maître de soi , qu'on peut même affirmer qu'il est maître de sa conscience. Veuillez vous rappeler la belle allégorie que je citais en commençant ce discours , et qui est de Platon : l'âme , disait ce sage , a deux coursiers ; quand le coursier terrestre la tyrannise , elle est esclave des passions. Mais, mes Frères, l'autre coursier, celui
qui tend vers le ciel , peut lui aussi devenir un tyran et s'imposer au conducteur, à la volonté. Je m'explique : il y a un état de l'âme , trèsfréquent, où nous faisons le bien, mais sans goût, sans attrait, où nous obéissons à la conscience, malgré nous, peut-être par crainte du châtiment , peut-être aussi par sentiment de l'obligation, mais, en tout cas, à contre-cœur. Cette obéissance forcée vaut certes infiniment mieux que la désobéissance. Vous m'accorderez toutefois que ce n'est point là un état normal. Nous ne devons pas seulement faire le bien, mais aussi l'aimer. 11 faut que notre conscience cesse de nous rudoyer comme un surveillant incommode, et qu'une entente parfaite s'établisse entre elle et nous , entre elle et notre volonté. Tel est le cas du chrétien accompli. Faitil le bien parce qu'il le doit , ou parce qu'il le veut ? Il l'ignore ; sa sainteté est libre , et sa liberté est sainte. Avec Luther, dont je ne puis assez admirer la foi joyeuse , la confiance presque téméraire en lui-même , je veux dire : en Christ qui était en lui ; avec Luther il s'écrie : « Ce n'est pas les bonnes œuvres qui rendent un homme bon , mais l'homme bon rend les œuvres bonnes.» Le chrétien remplit donc ses devoirs spontanément , sans se fatiguer de scrupules inutiles , sans peser minutieusement le
pour et le contre. Il lui sufiSt de se savoir (mais de science certaine) en communion de vie avec son Maître. Dès qu'il ne trouve dans son cœur aucun autre mobile que ceux qui animaient Jésus , il est sûr de soi. N*a-t-il pas alors l'esprit du Seigneur ? Un air libre , franc , joyeux , remplace sur ses traits l'expression terrifiée de Fesclave. Il n'éprouve aucun effroi à la pensée de Dieu, car, pour parler le beau et enfantin langage de saint Paul , il a l'esprit d'adoption , c'est-à-dire les sentiments d'un fils chéri , et il s'écrie avec abandon : « Abba, père , père ! » En un mot , il est animé de ce que le même apôtre appelle la sainte hardiesse de la confiance.
En vérité , mes chers auditeurs, il peut maintenant paraître superflu de vous démontrer au long que le chrétien , si libre en face de Dieu , est également libre en face des hommes ; car , vous vous en souvenez , c'est de l'esclavage où l'on se laisse réduire par ses frères, que j'ai promis de vous entretenir en second lieu.
Comment le chrétien, qui accomplit la loi divine autant parce qu'il y prend plaisir que parce qu'il est tenu de l'accomplir, se soumettrait-il à un joug humain , à une loi arbitraire , à une autorité artificielle? Obéir dans les choses de la conscience à d'autres qu'à son maître, ce ne
serait pas seulement une lâcheté , dont sa légi* time hardiesse le rend incapa];>le, ce serait aussi un attentat à la majesté de son Sauveur. Vous tous qui reconnaissez le Christ pour maître, vous ne pouvez en avoir un autre à côté de lui , sachez-le. Il Ta dit lui-même en termes positifs *, et quiconque abdique entre des mains mortelles son indépendance morale , intellectuelle et religieuse f ne mérite absolument pas le nom de chrétien. On ne saurait trop le rappeler en ces temps de division , où la plupart croient nécessaire de se grouper bien vite derrière quelque personnage important, et répètent dévotement le mot d'ordre qu'il leur donne. Veulent-ils ensuite se rendre compte des opinions et de l'enseignement d'un nouveau venu , ils ne demandent pas quels sont ses principes , mais ils s'informent s'il répond à ce mot d'ordre ou à un autre , s'il est pour leur chef ou pour le chef opposé. Je le répète : de pareils esclaves d'un homme renient leur souverain Maître. Le vrai disciple de Jésus ne se rattache ni à Paul ni à Apollos ; guidé par l'esprit d'en haut et par les paroles du Christ , il n'admet , en matière de religion , d'autre autorité que l'évidence intérieure. Peu lui importe que telle croyance soit celle de la
' Matth. XXUI,10.
multitude qui Tentoure, et qu'il ne puisse la rejeter sans creuser un abîme entre ses frères et lui ; tant que sa conscience individuelle , régénérée par l'exemple du Christ , ne lui a point ordonné d'y croire , il n'y croira point. Peu lui importe que telle doctrine remonte sans aucune interruption jusqu'au premier siècle de l'Église ; il place ce qui est éternel au-dessus de ce qui est antique , il obéit à l'esprit de Dieu et non à l'esprit des hommes, même les plus vénérables. Ainsi encore , le vrai chrétien ne se laisse imposer aucune forme ecclésiastique qu'il désapprouve. Ce qu'il a condamné en son âme et conscience, est et reste condamné. Qu'on n'essaie pas de le gagner par des considérations étrangères à la vérité ; qu'on ne fasse pas valoir auprès de lui le besoin de la paix , la nécessité de l'union , le respect dû à l'autorité : dès que la vérité est en cause , vous le trouvez intraitable. Lorsque , toutefois , il ne s'agit pas de choses directement mauvaises , mais de choses indifférentes, qui peut-être subsistent depuis longtemps sans autre raison que leur existence , ou bien aussi de certaines formes symboliques, dont luimême n'a que faire , mais dont l'absence inquiéterait les faibles , vous serez surpris de voir cet homme si raide se soumettre de la meilleure grâce. Précisément parce qu'il est libre , il a le
droit d'être large et charitable. Semblable à son maître qui payait la dîme au temple des Juifs et qui se rendait à toutes leurs fêtes , il se fera petit avec les petits , et il n'exigera point que l'Église et le culte s'élèvent en un jour à la pureté suprême du spiritualisme évangélique. Mais sa soumission reste toujours volontaire. Si un intérêt supérieur risque d'être compromis , vous le voyez agir, sans aucun scrupule, comme Jésus, qui violait ouvertement le sabbat pour sauver les brebis perdues.
Il va sans dire que le chrétien dont je vous parle, professe publiquement sa foi sans connaître l'ignoble crainte des hommes. Dans tout vrai croyant il y a l'étoffe d'un martyr, et il ne lui manque que la persécution pour étonner le monde par son héroïsme. Ou plutôt, sachant que l'Évangile appartient au genre humain tout entier et non à lui-même, le chrétien le répand à pleines mains et ne s'inquiète aucunement des conséquences. Il expose sa foi avec la même liberté en présence des peuples et en présence des rois. Je sais bien que de nos jours on entend laisser aux prédicateurs officiels ce privilège incommode. Il n'en était pas de même au seizième siècle, dans ces temps héroïques de notre Église qui nous semblent presque légendaires, tant ils nous dépassent, nous pauvres
pygmées. Ainsi, quand Luther prononça devant l'empereur et la diète cette grande parole , que vous admirez tous, et que les habitants de Worms font graver en ce moment sur le bronze : cMe voici, je ne puis autrement;:» savez-vous bien que le frère Martin de Wittemberg n'avait alors d'autre mission que celle que vous avez, vous aussi, celle de sa conscience? Il n'était soutenu par aucun titre ofiiciel , et cependant voyez quel cœur libre de toute crainte il apporte dans cette lutte contre le colosse romain ! Mais le jubilé que vient de célébrer l'Église réformée de France me rappelle un autre exemple, où vous allez contempler l'indépendance non plus d'un moine, mais d'un laïque, d'un magistrat chrétien. C'était douze jours après la réunion du synode de Paris. Le roi Henri II, aussi cruel que débauché, venait d'introduire dans notre patrie l'inquisition avec son accompagnement d'auto-da-fé, auxquels il assistait en personne. S'apercevant que le Parlement de Paris mettait moins de zèle que lui dans la sanglante répression du protestantisme , il se rend devant ce tribunal et lui ordonne de délibérer en sa présence. Le voilà donc ce prince taciturne, entouré d'une suite brillante et siégeant sur son trône en espion, car il désire se choisir ici quelque illustre victime pour la brûler en grande
cérémonie devant les ambassadeurs du roi d'Espagne, son nouvel allié. Il sait que parmi les membres du Parlement il y a non-seulement beaucoup de catholiques modérés, mais aussi plusieurs partisans de la réforme. Que vont-ils dire? Etqu'auriez-vous fait à leur place, mes Frères? Outre le danger certain qui les menaçait s'ils confessaient leur foi , la majesté royale pouvait bien troubler un peu leurs esprits, n'est-il pas vrai? L'un d'eux, Anne du Bourg, se lève : « Ce n'est pas chose de petite importance, s'écrie-t-il, que de condamner ceux qui, au milieu des flammes, invoquent le nom de Jésus-Christ. Eh quoi! des crimes dignes de mort, d'horribles débauches — (comme celles du roi) — se commettent tous les jours impunément à la face du ciel, et l'on invente tous les jours de nouveaux supplices contre les hommes dont le seul crime est de demander une salutaire réformation ! » Anne du Bourg paya de sa vie ce que les historieifs appellent sa généreuse imprudence, et ce que j'appelle, moi, l'usage qu'il fit de sa liberté de chrétien. Cette liberté est périlleuse, cela va sans dire, mais je prétends que c'est un noble privilège de trouver en soi-même assez de force pour braver la colère d'un roi. Combien Henri II se montre impuissant! Malgré cet appareil redoutable, il ne
parvient pas à réduire au silence un de ses sujets, et, pour Tempêcher de parler, il faudra qu'il le brûle !
Redescendons à une sphère plus humble.
Quoique l'exemple donné par Anne du Bourg , soit d'une application bien moins rare qu'il ne semble au premier abord, je vous convie sur un terrain qui appartient davantage à la vie pratique de chaque jour; je vais vous montrer, en troisième lieu , que le chrétien qui a secoué l'esclavage de sa propre nature et celui des hommes ne se laisse pas non plus dominer par les événements et les circonstances, par les accidents de la vie.
Certes , il ne suffît pas de se faire chrétien , pour échapper à la douleur ni aux soucis, et j'ajoute que la foi n'en amortit même pas l'aiguillon. Le disciple du Christ qui voit mourir entre ses bras l'être qu'il chérit , ressent un coup tout aussi affi;eux que le mondain. Je ne m'imagine pas non plus qu'un père pieux se console facilement quand ses enfants lui demandent en pleurant du pain , et qu'il ne peut leur en donner. Ce n'est pas un chrétien, c'est la dupe stupide d'un tartufe qui s'écrie chez notre grand comique :
« Il m'enseigne à n'avoir alfection pour rien , « De toutes amitiés il détache mon âme ! »
Pour moi , je ne voudrais à aucun prix de cette lâche liberté qui , « comme du fumier, nous ferait regarder tout le monde , » et nous permettrait de voir sans émotion « mourir frère, enfants, mère et femme.» Non, étant chrétien, je veux être homme, et je réclame ma part de douleur. Mais la douleur ne peut m'accabler, m'écraser, si l'esprit du Christ m'anime réellement. Il me communique une triple force qui me garantit jusqu'au bout contre Tanéantissement de ma volonté : pour le passé, il me donne le calme de la conscience en me rendant témoignage que, quoi qu'il arrive, j'ai fait mon devoir et je suis en paix avec l'Éternel ; pour l'avenir, il nourrit en moi le ferme espoir que la colère du Très- Haut n'aura qu'un instant, comme s'exprime le psalmiste, ou pour parler avec le poëte moderne que
Le maître des orages ,
Mesurera la brise à Taile des vaisseaux.
Enfin , et surtout il me pénètre de la conviction intime que le Tout-Puissant, sans la volonté duquel aucun cheveu ne saurait tomber de ma tête, est mon père, à moi, mon père qui me chérit, et que, par conséquent, toutes mes épreuves, sans exception — vérité dure à comprendre mais non à croire, — ont pour but
mon bien suprême. «Quand l'univers m'écraserait, disait Pascal, je serais encore plus noble que ce qui me tue, parce que je sais que je meurs. » Cette pensée est plutôt d'un stoïcien que d'un disciple du Christ. Ce qui me rend supérieur à l'univers, ce n'est pas de savoir que je meurs, c'est de savoir que l'univers appartient à mon père céleste et qu'en définitive tout y concourt à ma vraie félicité. Il y a dans une pareille certitude de quoi nous faire surmonter les plus grandes peines.
Permettez -moi d'emprunter de nouveau un exemple au règne d'Henri II. Ce roi , que l'histoire ne jugera jamais avec assez de sévérité, faisait jeter certains prisonniers dans une fosse étroite, dont le fond se terminait en entonnoir. Le patient ne pouvait être ni couché, ni assis, ni droit , mais debout sur la pointe des pieds et le corps courbé. Inventez ce que vous voudrez , vous n'imaginerez point de torture également diabolique ; aussi les geôliers croyaient-ils, d'après bien des expériences, que quinze jours suffisaient pour qu'on y devînt fou. Et cependant je trouve le nom d'un prêtre, converti au protestantisme, qui, après plusieurs années d'une dure captivité , fut jeté dans cette fosse infernale, y resta six semaines, sans être la proie du désespoir, et en sortit pour mourir coura-
geusement sur un bûcher ^ . Six semaines , mes Frères , c'est plus de mille heures, dont chacune renfermait de longs siècles d'indicibles tourments. Mais fortifié par la foi, ce noble disciple du Christ ne perdit pas un instant la liberté de rârae et ne cessa de triompher de la matière. Je ne pense pas connaître de fait qui démontre mieux la puissance de Tespril du Seigneur.
Cette puissance ferait-elle défaut à ceux que les événements ne condamnent point à subir d'horribles soufiFrances , ou physiques ou morales, mais que leur position force à un travail, soit excessif , soit continuel, soit désagréable, soit peu estimé? Nous tous, mes chers auditeurs, nous avons, Dieu merci, un travail quotidien à accomplir ; mais, pour la plupart , nous pouvons aussi choisir un peu nos heures, ou du moins nous accorder de temps à autre quelques jours de repos, tandis que, à côté de nous, les occupations de la majorité de nos frères ressemblent presque à une espèce de servage. Faire, chaque jour de Tannée et tous les ans de la vie, le même labeur machinal ; ne pouvoir jamais suivre son inspiration, mais obéir aux ordres quelconques d'un maître parfois bien capri-
• Voy. Ath. Coquerel fils, nisioire de V Église réformée de Paris, dans la Nouvelle Revue de théologie, mars 1859.
cieux , colère et rude ; ne jouir d'aucun genre d'honneurs dans la société (vous savez combien vous êtes sensibles aux marques de respect et d'estime) ; ne retirer de sa peiné d'autre profit que juste ce qu'il faut pour vivre dans le pirésent ; n'entrevoir dans l'avenir nulle chance heureuse et , au contraire , mille catastrophes possibleSy dont les moins mauvaises se nomment lé monf-de-piété et l'hôpital; sentir, enfin, que l'intelligence s'engourdit, que le cœur s'endurcit, que l'homme tout entier court risque de se transformer en une machine de précision ; — n'y a-t-il point là de quoi étouffer la liberté de l'esprit? Qu'elle traverse des crises violentes, on le conçoit ; mais pourra-t-elle résister à cette action lente et imperceptible? La matière n'aura-t-elle pas conquis , chaque soir, une part de l'âme , une part infiniment petite, je l'accorde , mais qui, s'additionnant pendant une longue carrière , finira par être le tout ? Ceux d'entre vous, mes Frères, qui voient d'un peu près les classes vouées à un dur travail , savent qu'il en est trop souvent ainsi. Néanmoins, quelque fréquente que soit cette dégradation, je ne la crois point inévitable.
Quand l'ouvrier est chrétien , il ne se laissé jamais assenîr par la fatigue et les soucis. On disait de Bossuet , au dix-septième siècle, qu'il
ne pouvait ni marcher, ni s'asseoir, ni même cueillir un fruit , sans que l'on reconnût en lui le grand évêque. De même, l'ouvrier et le domestique animés de l'esprit du Maître se distinguent entre tous par je ne sais quel caractère de noblesse. Sous leur blouse et sous leur livrée , on voit briller l'aristocratie spirituelle, l'image du Très-Haut lui-même. Leur liberté morale se reflète dans leurs manières, dans leur ton ,' dans toute leur personne. On peut les outrager, on ne saurait les humilier ; ils ne s'humilient que devant l'Éternel , dont ils se savent les enfants. Quelque fastidieux que soit leur travail, ils ne le font ni avec dégoût ni avec insouciance, mais avec un intérêt intelligent , parce que , aux yeux de Dieu et à leurs propres yeux , leur métier vaut bien celui de roi et d'empereur. Ce qui établit une différence réelle entre les hommes , ce n'est pas, en effet , de manier, soit une aiguille , soit un sceptre , mais d'être ou de n'être pas fidèle dans le dépôt, petit ou grand, qui nous a été confié. Pourquoi ceux dont je parle n'envisageraient-ils pas leurs occupations à ce point de vue, le seul qui soit vrai? Pourquoi ne se considéreraient-ils pas, eux aussi , comme les collaborateurs du Tout-Puissant? Si votre travail semble peu noble, ennoblissez-le par cette pensée ! Une bonne d'enfants chrétienne oublie les
mille désagréments de ses humbles fonctions, se rappelant qu'en réalité elle a charge d'âmes , aussi bien qu'un pasteur et un prédicateur, et cette grande conviction suffit pour la préserver d'un découragement servile. Un manœuvre qui travaille péniblement à la journée, afin de pourvoir à la subsistance de sa nombreuse famille , sera soutenu par l'esprit d'en haut , s'il se propose pour but suprême de fournir à la cause de Dieu et de son Fils un renfort de valeureux soldats. Et l'honnête et pauvre, cœur qui traverse le monde sans amis et sans joies, offrira à Dieu le sacrifice de ses veilles, de son isolement, de son existence lugubre , se disant que la résignation est d'un prix inestimable devant ^le Père céleste. Je suis convaincu que chacune de vous, mes Sœurs, connaît quelque pauvre ouvrière à qui, en ce moment, vous appliquez cette parole et qui maintes fois déjà vous a couvertes de confusion. Sa foi, n'est-il pas vrai? l'élève audessus de vous, et , malgré le prosaïsme de sa vie, vous trouvez en elle cette aisance, cette liberté , cachet inimitable de la vraie noblesse , de l'aristocratie que le Christ est venu fonder sur la terre.
Oui y mes chers auditeurs , le dernier mot de la morale chrétienne, c'est la noblesse qui provient de l'Esprit du Seigneur. Quand on est pénétré d'une pensée éternelle, vous venez de le voir, on maîtrise sa propre nature, on maintient son indépendance en face des hommes, on domine les événements quels qu'ils soient. J'entends professer beaucoup d'admiration pour les grands penseurs, les grands guerriers et les grands citoyens, et moi fiussi je partage souvent cette admiration ; mais j'en éprouve une bien plus vive pour le véritable héros, le chrétien parfait, la créature la plus noble qu'il y ait ici-bas, parce qu'elle est la plus libre de toutes.
Et ne m'accusez pas de vous avoir peint un portrait de fantaisie; car sans parler de notre Maître unique , Jésus de Nazareth , je vous citerai son illustre disciple Paul , l'apôtre des païens. S'il a écrit la parole de notre texte, il faut dire aussi qu'il l'a réalisée à la lettre , et je ne sache pas dans l'histoire d'âme aussi parfaitement dégagée de tout esclavage. Il est si bien maître de ses passions qu'il transforme sa haine fanatique du crucifié en un amour tendre et brûlant ; il est si bien indépendant de ses habitudes que lui, le pharisien rigide, il rompt avec la Synagogue , au point de scandaliser les disciples
LA LlBEltTÉ. 15i
immédiats du Christ ! Il est tellement libre dans sa conscience qu'il écrit cette phrase étonnante : c[ Toutes choses me sont permises ! » Il entend si peu se soumettre à une autorité, qu'il déclare en face des Douze : « J'ai travaillé plus qu'eux tous ; » et encore : cMoi aussi , j'estime avoir l'Esprit ; j et, enfin : «Si quelqu'un vient enseigner une autre doctrine que mon évangile^ qu'il soit anathéme ! > Il attache tant d'importance à professer partout sa foi, à prêcher, comme il le dit, en temps et hors de temps, que son plus ardent désir est de comparaître devant le trône impérial, pour annoncer à Néron la foi en Christ ainsi que la justice, la tempérance et le jugement. Il a pour la douleur du corps un tel mépris que, sans cesse, vous le voyez souffrant du froid , de la faim , de la soif, ou bien faisant naufrage, ou bien jeté en prison , battu de verges, lapidé. Il fait un si grand cas du travail , et du travail manuel, qu'il passe ses nuits, non pas à rédiger de profondes épitres, mais à tisser les plus grossières étoffes, tant il est fier, lui , le grand apôtre , de gagner sa vie à la sueur de son front. Trouvez-moi quelque part dans le monde un homme aussi noble que ce sublime artisan, dans son indépendance tour à tour tendre et altière , jalouse et pleine de charité.
Viens donc, liberté sainte et divine! chasse de nos cœurs Tamour de la servitude, la peur vulgaire, la faiblesse et la contrainte. Affranchisnous, esprit de Jésus, et nous anime de cette joie vigoureuse qui est la santé de l'âme I
UAUTORITÉ SPIRITUELLE
Jean XXI, 15-17.
Jésus dit à Simon Pierre : « Simon , fils de Jona, « m'aimeS'lu plus que ceux-ci? » Il lui répondit : € Oui , Seigneur, tu sais que je t'aime, » Jésus lui dit : « Pais mes agneaux, n II lui dit une seconde fois : « Simon , fils de Jona , ^ m' aimes-tuf^ Il lui répondit: i^Oui, Sei* « gneur, tu sais que je faime, » Jésus lui dit : € Pais mes agneaux. » Il lui dit une troisième fois : ^ Simon, fils de Jona, m' aimes-tu?"» Pierre fut attristé qu'il lui eût dit pour la troisième fois (Lm'aimeS''tu?i> et il lui répondit : d Seigneur, tu sais toutes choses, tu sais que je « t'aime.^ Jésus lui dit : « Pais mes brebis. ^^
Mes Frères ,
Nulle société ne peut se maintenir à moins d'avoir dans son sein une autorité. L'Église, société formée de tous ceux qui se nourrissent de renseignement du Christ , ne fait point exception à cette règle ; car si la masse des fidèles était abandonnée à elle-même , elle s'endormirait dans une vague indécision , chacun s'isolerait de tous, et l'Église disparaîtrait dans Tindifférence universelle. Mais, le lien qui unit ses membres étant un lien spirituel , moral , l'autorité à laquelle ils obéissent doit être aussi toute morale , toute spirituelle. Dans le monde civil , il faut un gouvernement capable de contraindre les récalcitrants; dans le monde religieux , l'âme ne cède qu'à la confiance. Dieu suscite dans son Église des hommes qui , doués de qualités spéciales, gagnent les cœurs et reçoivent bientôt du respect de leurs frères une sorte de mandai. Dès qu'une difficulté se présente , c'est à eux que l'on regarde au milieu de l'hésitation générale , attendant leur initiative pour se décider. Ils ne dominent pas l'Eglise , ils l'entraînent par leur parole et leur exemple. — Telle est la véritable autorité dans le monde des esprits.
Lorsque Jésus , quittant la terre , dut laisser ses disciples orphelins , il ne pensa point à se donner un successeur, un remplaçant, un vicaire, il ne créa point un pape, mais il examina lequel des siens pouvait remplir ce rôle d'initiative et d'autorité spirituelles. L'Église naissante allait traverser des crises douloureuses, bien pires que la persécution, jusqu'à ce qu'elle rompit les liens qui la rattachaient à la Synagogue; il fallait donc, après le départ de Jésus, un homme capable de fortifier ses frères, un homme qui ne leur permît jamais de regarder derrière eux , mais les stimulât sur la route du progrès. Si alors déjà, Paul de Tarse eût quitté l'école de Gamaliel pour celle du crucifié, le choix de Jésus aurait été bien facile, car quel chrétien réalisa jamais au même degré le type de la véritable autorité ? Mais le Seigneur n'avait sous les yeux , en ce moment solennel , que ses douze disciples primitifs^* dont l'un, d'ailleurs, venait de le trahir misérablement. Les autres pour la plupart se distinguaient si peu par des talents naturels, que l'histoire n'a gardé aucun souvenir de leurs personnes ni de leur destinée. Jean , le fils de Zébédée, le bien-aimé de Jésus, était encore et trop jeune et trop bouillant. Il ne reste que Simon Pierre, fils de Jona. Chez lui, le cœur et l'intelligence, obéissant à
de soudaines impulsions , se montrent parfois sous un aspect inattendu et grandiose. Ces mouvements héroïques , il est vrai y durent peu et font place à une molle nonchalance ou à des défaillances honteuses. Néanmoins , c'est autour de lui très-certainement que les disciples se grouperont dans les moments d'angoisse, car les faibles s'appuient toujours sur les forts, et Pierre , malgré son infirmité, peut passer pour un homme fort en comparaison des autres apôtres. Sa parole nette et rapide le désigne, du reste, comme le représentant naturel de la petite Église dans toutes les occasions où elle devra professer sa foi devant la foule et devant le sanhédrin.
Aussi le Seigneur Taccepte-t-il pour le conducteur du troupeau ; mais dans une dernière et mystérieuse conversation , il lui rappelle énergiquement quelle qualité est indispensable dans ses redoutables .fonctions. A trois reprises, comme s'il voulait le faire souvenir de son triple reniement , il lui pose cette question : a Simon , fils de Jona , m'aimes-tu? » Et à chaque réponse affirmative, il ajoute : a Pais mes brebis ! » J'en conclus , mes Frères , que , dans la pensée du Christ, nul ne doit jouir d'une autorité morale à moins qu'il ne puisse s'écrier avec Simon Pierre : a Seigneur, tu sais toutes choses, tu sais
que je t'aime. » Le sérieux avec lequel Jésus procède par trois fois à l'examen de la conscience de l'apôtre , démontre qu'il s'agit à ses yeux, non pas simplement d'un avis, peut-être bon à suivre , mais du principe même de l'auto-rite spirituelle : elle ne peut avoir d'autre base que l'amour de Jésus-Christ. Dès qu'un homme est animé de cet amour, il a le droit de faire entendre sa voix à ses frères et de prendre rang parmi les pères et les conseillers de l'Église. Quand, au contraire, cet amour vient à manquer, celui qui s'ofifre pour guide, est un usurpateur. — Afin de prévenir tout malentendu , j'ajoute, du reste, qu'il n'est point question ici de l'administration ecclésiastique, laquelle maintient seulement l'ordre extérieur et a pour objet des affaires essentiellement matérielles; il est question de l'influence qu'on veut exercer sur nos idées religieuses, sur nos sentiments de piété ^ sur notre culte, et je dis que, pour prétendre à cette autorité morale, il faut sentir dans son cœur l'amour du Christ.
Mais en quoi consiste cet amour? La question peut sembler à quelques-uns puérile à force d'être simple. Aimer le Christ, diront-ils, c'est le reconnaître pour son Maître et son Seigneur, l'élever au-dessus de toute créature , se prosterner devant lui comme devant Dieu même, en
160 l'autorité spirituelle.
un mot, lui donner dans nos pensées et nos prières la place du Père éternel. Je leur réponds que, tout cela fût-il conforme à la volonté du Christ, il n'y a encore dans ce culte rien qui ressemble à Tamour. On peut ressentir la vénération sans bornes qui se nomme l'adoration, sans que la température du cœur s'élève audessus d'un froid glacial. Elles le savent bien ces âmes qui, fatiguées d'un morne respect, trouvent leur bonheur à témoigner à Jésus une tendresse extrême. Sans cesse, elles contemplent son image gravée dans leur mémoire, ses traits célestes, sa suave douceur et son auguste majesté ; elles conversent avec lui, comme l'épouse avec l'époux; elles comptent avec émotion ses plaies toujours saignantes; elles aimeraient recueillir ce sang qui calme leurs douleurs ainsi qu'un baume précieux; elles voudraient poser leurs lèvres brûlantes sur ce divin cadavre que les saintes femmes renferment dans le sépulcre. Que ne donneraient-elles pour avoir vécu en Galilée lorsque son pied daignait fouler le sol de notre chétif globe , pour s'être trouvées à la place de la pécheresse courbée derrière lui dans la poussière et l'oignant à la fois de parfums et de pleurs ! Perdues dans leur contemplation , ces âmes se persuadent que mieux que tout autre elles aiment le Christ. Il m'en coûte
L'ADTORITÉ SPIRITUELLE. 161
de prononcer contre elles une parole dure et sévère ; toutefois , je dois le dire : il y a loin de ces énervants soupirs au véritable amour. Ce qu'elles chérissent en Jésus-Christ, c'est l'extérieur, la noblesse de sa personne , le tragique de sa destinée , en un mot , ce qui fait de son existence l'apparition la plus touchante de l'histoire. Mais le Seigneur est bien autre chose qu'une apparitiou touchante , autre chose qu'un personnage sur lequel on pleure comme sur une émouvante fiction. Il ne s'agit pas seulement de chérir Jésus , mais encore d'aimer le Christ. En d'autres termes , il faut savoir nous élever au-dessus de son individualité, périssable quoique divinement belle , pour pénétrer jusqu'à l'éternel principe qu'il représente, jusqu'à l'esprit qui l'anime. Aimer le Christ, c'est se passionner pour sa sainteté et vouloir en devenir participant. Son exquise bienveillance envers les petits et les faibles , son attitude héroïque en face des grands et des puissants , son éloquence saisissante quand il console ou qu'il châtie son peuple , son majestueux silence lorsqu'il dédaigne de répondre à d'ineptes calomnies , ses combats douloureux à Gethsémané , ses langueurs , ses défaillances , sa couronne d'épines, son corps meurtri, ses membres percés de clous, sa croix, sa lourde croix, tout cela doit occuper notre esprit et
notre cœur, à la condition toutefois que nous ne nous arrêtions pas à la simple contemplation, fût-elle même une extase, mais que cette admiration nous entraine sur les traces de Jésus, parce que nous reconnaîtrons en lui rhomme parfait, Tidéal suprême; or, c'est l'amour de cet idéal suprême qui constitue le véritable amour du Christ.
La première place dans l'Église appartient donc, lion pas à ceux qui vénèrent le plus haut le nom de Jésus-Christ, ni à ceux non plus qui l'aiment selon la chair, mais à ceux qui l'aiment selon l'esprit, qui ont faim et soif de la perfection.
On les reconnaît sans peine : ce sont des hommes profondément religieux. Dans leur vie intérieure, ils montrent un ardent désir de parvenir à la sainteté ; ils se défont sans bruit de tel défaut , de telle erreur, sachant bien qu'ils sont encore fort loin du but, mais décidés à ne point se reposer avant de ressembler à leur Maître. Au dehors, leur activité, comme celle du Christ, a pour but d'établir sur la terre un royaume de Dieu, c'est-à-dire d'y faire triompher toutes les idées grandes et nobles. Et ils croient à ce triomphe, parce que, chose rare de nos jours, ils croient en la providence d'un Dieu tout bon. Envisageant les événements à ce point de vue
L'AUTORITÉ SPIR1T1TELLE. 163
suprême, un échec apparent ou une défaite personnelle les afflige fort peu , mais ils redoublent d'efforts pour la bonne cause. Ce désintéressement les distingue entre tous, car ils le portent aussi dans leurs jugements. Ils planent au-dessus des petitesses, ils refusent de s'enrôler dans une coterie, ils ne confondent jamais l'Évangile avec leurs idées favorites, l'Évangile étant à leurs yeux plus grand que toute idée et que tout système. Tels sont les hommes qui aiment véritablement le Christ; mais à ce sincère désir de s'améliorer, à ce dévouement désintéressé , à cette largeur de vues, il faut ajouter encore ce qui est l'âme de ces diverses qualités, le feu sacré, le vol impétueux, l'énergique aspiration vers l'infini. Dans ces esprits d'élite une voix retentit sans cesse : Plus haut , plus haut encore ! Jamais , ils ne s'arrêtent satisfaits , et jamais ils ne désespèrent. En vain le monde croit les avoir comprimés , ils se relèvent de toute leur hauteur et reprennent leur marche vers les régions célestes. Ce besoin inextinguible de la perfection par lequel Dieu les attire à lui , fait toute leur force.
Eh bien, mes Frères, nous qui sommes faibles, nous dont la vue se laisse troubler par des passions mesquines et dont les pieds s'embarrassent dans les préjugés qui couvrent notre sentier.
voilà de quels hommes il nous faut saisir la main si nous aussi nous voulons gravir le roc éternel Emportés par la force surhumaine qui les possède , ils nous entraîneront avec eux. Le Seigneur Jésus n'a pas de successeurs plus directs , et nous ne saurions reconnaître dans l'Église une autorité plus élevée, puisque c'est l'autorité de l'Esprit saint^ dont ils font les instruments. A qui d'autre nous adresserions-nous? A un corps constitué, qui aurait pour charge spéciale de nous guider dans le droit chemin , et aussi de nous donner la force d'y marcher? Mais ce corps sacerdotal où l'apercevez-vous ? Et puis auriezvous la naïveté de croire que parce qu'un homme porte un certain titre ou un certain costume, il mérite votre confiance dans les choses spirituelles? Ou bien choisirez-vous pour conducteurs les cœurs les plus tendres , les âmes les plus sensibles, les hommes les plus charitables? Moi aussi, je les aime et les vénère^ mais je vous le dis en vérité : le sentiment est aveugle. Préférerez-vous les hommes d'intelligence, les penseurs, les savants? Eux, ils voient clair et ils sont habiles à découvrir les meilleurs moyens ; mais le but , qui vous garantit qu'ils sauront et le reconnaître et le poursuivre ? Seuls , les hommes possédés de l'amour du Christ, passionnés pour tolit ce qui est grand et divin,
nous offrent la sécurité nécessaire. Avec eux, nous sommes certains et de la direction et de la puissance motrice ; avec eux , nous ne pouvons craindre ni de nous égarer ni de nous oublier dans le repos. Qu'ils soient donc nos conseillers et nos soutiens , ainsi que doivent l'être des frères aînés !
Peut-être vous demandez-vous , mes chers auditeurs y où j'en veux venir avec ce discours et à quoi donc je puis en faire une application pratique. Hélas I où j'en veux venir? Quand je vois l'état actuel de notre Église , ces divisions infinies , ces partis qui naissent sans cause, se transforment sans motif, se dissolvent sans raison; quand j'entends ces accusations contradictoires, les uns se plaignant de l'anarchie et les autres du despotisme ; quand je suis témoin de ces agitations fébriles qui succèdent soudain à de longues et tristes périodes de torpeur; je me dis que nous sommes atteints de quelque maladie spirituelle , et je ne puis m'empêcher de croire que le vrai principe de l'autorité est méconnu parmi nous. Ah ! si ma voix était plus puissante, je ferais retentir à l'oreille de tous ceux qui prétendent servir de guides à leurs frères celte question solennelle : (c Aimez- vous le Seigneur
166 l'àdtorité spirituelle.
Jésus? Êtes*vous remplis de son esprit? Êtesvous animés d'une sainte passion?]» — Mais pourquoi me plaindre de ma faiblesse? Pourquoi ce retour sur moi-même? Chétifounon, je la poserai, cette question; ou plutôt, la conscience de chacun de vous va se la poser pendant que vous m'écouterez.
Je l'adresse en premier lieu à nous , ministres de la parole, et à moi d'abord : nos prédications ressemblent-elles à celle de Jésus, qui enseignait, non avec l'habileté routinière des scribes, mais avec l'autorité de l'inspiration? Y reconnait-on le souffle du Christ, et pouvons-nous nous ranger hardiment parmi les conducteurs légitimes de l'Église ? — Je ne crains pas , mes Frères , de vous dévoiler ce que vous savez tous. Quelquefois, oui, c'est avec bonheur que le prédicateur monte dans cette chaire. Son âme, agitée par quelque grande pensée, déborde dans un discours où vous sentez vibrer une sainte émotion. Honte aux auditeurs qui ces jours-là s'attardent à admirer le talent de l'orateur, au lieu de se laisser emporter pai^ lui aux pieds de leur Sauveur et de leur Maître ! Mais cette inspiration divine comment reviendrait-elle à jour fixe ? Il faudrait pour cela qu'elle fût permanente, comme elle l'était en Christ; or, elle ne l'est point en nous, et fréquemment vous voyez notre
parole languir dans les lieux communs et dans les cadres convenus. Vous nous trouvez alors bien peu d'autorité , n'est-il pas vrai ? Et puis , voyez , outre cette infirmité que nous partageons avec tous les hommes , nous en avons une qui nous est spéciale. Nous sommes des théologiens, et malheureusement l'étude de la théologie , qui devrait avoir pour unique résultat d'élargir nos vues, a presque toujours pour conséquence de les rétrécir. Chacun de nous tient à telle théorie, à tel système, et, à notre insu, je vous l'aflSrme, souvent bien malgré nous, nous nous laissons aller à prêcher cette théorie, ce système, au lieu de l'Évangile. Notre science — quelque pauvre qu'elle soit, — étouffe en nous l'aspiration vers l'éternelle vérité. Encore si c'était notre seule chaîne ! mais je vous en montrerai une qui est plus honteuse et aussi difficile à rompre. La bienveillante attention que vous nous accordez nous devient un piège , et notre auditoire conquiert sur nous un empire vraiment déplorable. Que de fois , grand Dieu ! nous avons la lâcheté de retenir au fond de nos cœurs des vérités peut-être indispensables à vos progrès , mais qui vous scandahseraient , vous feraient déserter ces bancs ! Oui , nous avons peur de vous. Et c'est nous, si pusillanimes , qui portons
168 L*ADT0R1TÉ SPmiTIISLLE.
par excellence le titre de vos conducteurs spirituels! Que je vous plains!
Avez-vous d'autres conducteurs encore? Peutêtre. En commençant ce discours , j'ai établi, entre l'autorité morale et l'administration ecclésiastique, une distinction qui maintenant me parait excessive. En réalité, l'administration intervient sur bien des points dans la vie de FÉglise : n'est-ce pas elle qui , en choisissant les pasteurs , distribue indirectement le pain de vie au troupeau ? n'est-ce pas elle aussi qui fixe les éléments du culte public et qui par là (personne n'en doute plus aujourd'hui) touche à la corde religieuse la plus sensible chez la multitude ? La question que j'ai p^sée aux pasteurs et ministres, j'ose donc la répéter aux nombreux anciens et administrateurs de notre Église. Sent-on chez eux l'irrésistible impulsion d'un cœur palpitant d'amour pour les choses divines? Dieu me garde de me joindre à leurs détracteurs systématiques qui se plaisent à soupçonner, au fond des actes les plus innocents , les motifs les moins avouables. J'admets avec joie que très- généralement les hommes dont je parle veulent sincèrement le bien et ne consultent point leur propre intérêt. Qu'ils me permettent toutefois de leur signaler deux écueils contre lesquels je vois trop souvent échouer leurs intentions et par conséquent leur
L'AUTOBITÉ SPIRITUELLE. 169
autorité. Je veux dire d'abord les questions de personnes. On aime, on estime un homme pour les meilleures raisons, parce qu'il défend la bonne cause ; mais bientôt on met dans cette affection une passion si extrême, qu'on finit un jour par y sacrifier tous les principes. Qui de vous ne se souvient d'avoir commis cette faute, au moins une fois ? Le second écueil , c'est le contraire , c'est l'attachement excessif à ses principes. Ne vous récriez pas contre ce paradoxe. Les principes sont absolus, cela va sans dire, mais tous nous les concevons d'une manière plus ou moins étroite , de sorte que notre conception , poussée aux dernières conséquences, aboutit à quelque chose de positivement faux. En voulez-vous des exemples? C'est un excellent principe de travailler à l'unité de l'Église ; il est clair cependant qu'on ne s'y attacherait pas exclusivement sans tomber dans la plus dangereuse erreur : par passion de l'unité, on sèmerait la discorde, et, pour rétablir l'ordre , on retrancherait tantôt à droite, tantôt à gauche, les membres les pins actifs ; si bien qu'à la fin l'auteur d'une pareille mesure parviendrait sans doute à l'unité, car je crois bien qu'il resterait tout seul. Ainsi encore, on ne peut assez estimer la liberté de croyance dont nous jouissons au sein de cette Église ; mais pressez un peu trop ce principe , et vous arri-
verez à celte absurdité que toute doctrine peut se prêcher du haut de la chaire , fût-ce l'athéisme, fût-ce la religion de Mahomet. Eh bien donc, de même qu'au-dessus des personnes il y a lès principes, de même au-dessus des principes il y a — précisément ce que je réclame — l'ardent amour des choses divines. Si nos anciens et nos administrateurs n'avaient d'autre désir que d'être les collaborateurs de Dieu et de son Christ , s'ils savaient sacrifier l'accessoire à l'essentiel , ils ne verraient pas , comme cela arrive si fréquemment, leurs meilleures mesures se briser contre l'inertie du troupeau, mais ils l'entraîneraient après eux. Le fait suivant, tiré de l'histoire contemporaine et que vous connaissez pour la plupart , vous fera mieux comprendre ma pensée. Un petit peuple de l'Europe orientale était réuni , il y a peu de mois, pour élire son chef. Plusieurs briguaient la préférence, et autour de chacun d'eux s'était groupé un parti , qui obéissait, soit à des intérêts, soit à des affections, soit aussi à des principes. Tout à coup, au milieu d'une vive discussion., un membre de l'assemblée se lève et la conjure de voter pour un candidat auquel personne n'avait encore pensé , mais dont le nom allait indiquer clairement à l'Europe , quels étaient les vœux les plus chers de la nation. A cette proposition inattendue suc-
cède un instant de silence. Puis les autres prétendants, subjugués par une puissance supérieure, se lèvent tous successivement et déclarent se ranger à cet avis. Le candidat du patriotisme, le candidat de la conscience fut ainsi élu à l'unanimité, malgré toutes les affections personnelles et malgré tous les principes secondaires. Pourquoi, mes Frères, un pareil fait ne se répète-t-il pas souvent dans nos conseils ecclésiastiques ? Serait-ce que le patriotisme céleste fût moins puissant sur les cœurs que le patriotisme terrestre? Serait-ce qu'on se passionnât encore pour les grandes idées politiques, mais que les grandes idées religieuses eussent perdu leur force? En ce cas vraiment, notre Église me paraîtrait bien malade !
Mais non, cela n'est point. Je n'en veux pour preuve que l'intérêt extrême qu'en ce moment , autour de nous ^ , la multitude tout entière apporte aux affaires de l'Église. J'ai eu tort de parler d'elle comme d'un troupeau qui suit quelques conducteurs , les uns ministres de la parole, les autres chargés de l'administration. Ses conducteurs sont partout et chaque membre du troupeau se croit aujourd'hui le droit d'é-
'. L'auteur n'a pas cru devoir supprimer les allusions locales que renferment ces pages.
mettre publiquement son avis et de s'offrir pour guide. Que d'autres en rient ou s'en effraient , moi je m'en réjouis du fond de mon cœur. Au sein du protestantisme , ne l'oublions jamais , il n'y a pas des laïques et des ecclésiastiques ; mais tout pasteur est laïque quand , assis sur ces bancs , il écoute la prédication d'un de ses frères, de même que tout fidèle est revêtu d'un ministère ecclésiastique quand il prend la parole sur des matières religieuses. C'est donc avec une joie profonde que je vois ceux qu'on appelle laïques revendiquer leur place dans l'Église militante , y faire entendre leur voix , en un mot , exercer leurs fonctions sacerdotales. Mais à eux aussi, à eux spécialement, j'adresse la question du Seigneur à Simon Pierre : Aiment-ils le Christ? Leur cœur est-il pénétré d'un respectueux amour des choses saintes, ou bien obéissent-ils à un esprit profane?
Lorsque c'est l'esprit du Christ, l'esprit religieux qui anime les simples fidèles , vous leur voyez prendre aux affaires de l'Église un intérêt affectueux, délicat et circonspect. Leurs souvenirs de famille les plus chers , à la fois les plus doux et les plus tristes , se rattachent à cette institution bénie, qu'ils aiment, ne fût-ce que parce qu'elle a été le temple de leurs pères. Temple vieilli peut-être et tel que la génération
actuelle ne l'aurait point bâti pour son usage ! Mais les vrais fidèles affectionnent d'autant plus chaque place dont ils peuvent encore se servir dans cet antique édifice. Au besoin, ils abattront résolument un pan de mur qui menace ruine ; ils ne proposeront jamais à la légère de raser ces voûtes un peu lourdes , mais si solides et si vénérables , pour les remplacer par un pavillon moderne. Bien éloignés de celte agitation stérile qui regarde chaque changement comme un progrès , ils ne demandent quelque modification qu'après y avoir mûrement réfléchi , et par obéissance à un devoir positif. L'essentiel pour eux n'est point d'attacher leur nom à une prétendue réforme, de tout brouiller pour satisfaire une mesquine vanité , mais de combler une lacune réelle dans le culte public, dans l'organisation ecclésiastique, dans le service des pauvres, en un mot, de diminuer l'abime qui évidemment sépare, de nos jours, le siècle et l'Église.
De même aussi , lorsqu'un abus s'introduit , lorsqu'une mauvaise tendance est sur le point de prévaloir, lorsque , par de fausses mesures , on va tout déformer au lieu de tout réformer, les laïques animés de l'amour du Christ protestent énei^quement , mais au nom de leur Maître, mais au nom de la conscience. Et je
VOUS dis qu'aucune puissance au monde ne saurait annuler cette protestation, parce qu'elle part , non d'esprits frondeurs , mais d'hommes profondément religieux. Chez un peuple indifférent ou incrédule, on établit facilement n'importe quel régime ecclésiastique ; chez un peuple pieux , on ne changera pas un iota sans qu'il y consente , car il n'y a rien d'aussi opiniâtre que la conscience des vrais disciples du Christ. Leurs réclamations se distinguent d'ailleurs par un accent auquel personne ne se trompe. Vous n'y reconnaissez ni la colère , ni la violence , ni une joie malveillante, ni une humeur de dénigrement, mais l'accent calme, grave et décidé d'une foi sûre d'elle-même. Ils dédaignent tout argument simplement spécieux , ainsi que toute personnalité, et font voir qu'un sentiment unique les inspire : la fidélité à leurs convictions les plus sérieuses.
S'il s'agit, par exemple, de repousser des cérémonies inutiles qu'on veut leur imposer, ils se garderont de les tourner en ridicule, d'effrayer le peuple en les dépeignant avec exagération, de suspecter les intentions des auteurs de ces mesures. Mais ils réclameront avec une noble indépendance en faveur du culte en esprit et en vérité. Et ne croyez pas que dans leur bouche ce soit là une formule qu'ils apprennent vite par
L'AUTORITÉ SPIBITUELLE. 175
cœur pour remployer en cette circonstance; non, les vrais fidèles, dont je parle, connaissent en effet le culte spirituel, et c'est parce qu'ils le pratiquent sincèrement et l'aiment de tout leur cœur qu'ils condamnent les innovations.
Les hommes, au contraire, qu'anime le mauvais esprit, s'inquiètent infiniment peu de l'Église dans les temps ordinaires, mais quand ils y remarquent de l'agitation, ils accourent et s'empressent de protester bruyamment, pour le plaisir de protester. Au fond, ils n'en veulent point à telle cérémonie, à lelle institution; ils ont une aversion peu déguisée pour l'Église, ou plutôt pour les grandes vérités morales dont elle est la dépositaire. Cédez-leur sur les points , objet de leurs réclamations , démolissez tout et le reconstruisez à leur guise, croyez-vous qu'ils fréquenteront avec plus de zèle ce nouvel édifice? Non, en vérité. Jamais ils ne prendront une part active au culte, ils ne créeront ni ne soutiendront aucune œuvre, mais ils passent leur vie à critiquer et à dénigrer. Les questions religieuses ne sont à leurs yeux qu'un prétexte pour donner carrière à leur esprit d'irréligion. Aussi ne les traitent-ils point sérieusement. Voyez avec quelle joie maligne ils relèvent chez leurs adversaires quelque expression maladroite, peut-être , mais qui désigne une chose fort in-
nocente. Us s'en emparent , la répètent à tout propos, sans s'inquiéter de .sa signification, la commentent si habilement qu'ils en font un épouvantai! pour les simples. Et pourquoi non? Ce qu'il leur faut , c'est un mot de ralliement. Une fois qu'ils l'ont, ils ne discutent pas, ils s'en prennent à des noms propres et cherchent à les rendre ou suspects ou ridicules. Sont-ils les plus forts, ils répondent à tout argument en montrant d'un geste insolent leur grand nombre , ce qui , en matière de religion, n'est pas autre chose qu'un appel à la force brutale. Ils ont je ne sais quel art merveilleux de donner à la cause qu'ils défendent un air de vulgarité ; les maximes les plus belles, passant par leur bouche, prennent un aspect frivole, tant leur ton est grossièrement déclamatoire, dépourvu de toute noblesse. A chaque instant on est tenté de s'écrier avec indignation : Arrière profanes ! ne touchez point aux choses sacrées !
Auquel de ces deux portraits ressemblent les fidèles qui, en ce moment, s'occupent avec tant d'ardeur des questions ecclésiastiques, au chrétien à la fois respectueux et indépendant, ou bien à l'homme que je viens de peindre en dernier lieu? Eh , mes Frères, je puis me dispenser d'en décider, laissant ce soin à votre conscience.
Mais je ne veux pas qu'on m'accuse d'équivoque , et je réponds sans hésiter : ils ressemblent à l'un et à l'autre portrait , et parfois un seul et même individu reproduit tour à tour les deux types. Oui , dans le mouvement actuel on reconnaît le réveil de la conscience protestante y qui veut rentrer dans tous ses droits , mais on reconnaît aussi des éléments fort impurs. Et c'est précisément ce mélange contre nature qui doit cesser. Je conjure les hommes libéraux et pieux de se séparer avec éclat de tous les esprits qui se sont joints à eux par amour du scandale. Qu'importe que vous soyez un peu moins nombreux ? Vous n'en serez que plus forts. Il faut qu'on ne puisse jamais confondre votre haine de la contrainte avec les passions anarchiques ^ vos vues larges et généreuses avec les déclamations vieillies de l'incrédulité , votre légitime désir de prendre part au gouvernement de l'Église avec les habitudes frondeuses de ses plus grands ennemis. Rompez, rompez tous les liens qui vous attachent à eux. Portez bien haut le drapeau de la liberté , mais de la liberté chrétienne. Ne cessez de rappeler par vos discours et par vos actes quel esprit vous anime, non l'esprit de destruction , mais l'esprit de sainteté et de foi , l'esprit du Christ, votre Maître bien-aimé. Le jour où
l'on comprendra que c'est au nom de Jésus luimême que vous protestez contre les abus d'une fausse piété y votre cause sera gagnée, tandis que maintenant bien des âmes consciencieuses s'éloignent de vous , malgré le prestige qu'exerce sur elles le mot de liberté ; car s'imaginant que vous n'aimez pas le Christ, elles n'osent ni ne doivent vous suivre.
Ainsi, mes Frères, ce qu'il nous faut à tous, à ceux qui enseignent, à ceux qui administrent, à ceux qui dirigent l'opinion publique , c'est la passion des choses divines , et l'on ne remarque tant de désordre dans l'Église que parce qu'ils sont trop rares les hommes qui peuvent s'écrier : « Seigneur, tu sais que je t'aime. » Le seul remède à notre mal consiste donc à réchauffer les cœurs. Que l'Esprit saint excite en nous de véhémentes aspirations vers la perfection infinie , et nous trouverons le secret de paître le troupeau de Jésus-Christ. Tout autre remède, quelque brillant qu'il paraisse, n'est qu'un palliatif, il nous donnera une fausse autorité, à la fois faible et tyrannique, et une fausse liberté, tour à tour insouciante et tumultueuse. Avec le saint amour du Christ, il nous restera certes bien des imperfections, nous commettrons encore des erreurs, notre marche sera signalée par plus d'une chute,
l'autorité spirituelle. 179
mais au moins nous marcherons , pleins de joie et certains d'avancer. Un soufiBe divin gonflera nos voiles, nous entraînant vers la patrie céleste.
Romains XIV, 14,23.
Je sais et je suis pleinement persuadé par le Seigneur Jésus que rien n'est impur de soi-même ; mais à celui qui croit une chose impure^ elle est impure. Si , mal^é ses scrupules, il en mange^ il est condamné, parce qu'il n'agit point avec foi; or, tout ce qui n'est pas de la foi, est péché.
Mes Frères ,
Parmi les préjugés qui empêchent trop souvent la pleine intelligence des Écritures, un des principaux consiste à s'imaginer que , dans les
184 l'indiyiddalisme chrétien.
premiers temps de l'Église, les esprits jouissaient d'une sécurité et d'un calme complets. Fatigués de nos divisions , de nos doutes , de ce déchirement qui, traversant toutes les âmes, nous sépare les uns des autres et nous met en opposition avec nous-mêmes, nous nous plaisons à attribuer un sort plus heureux aux contemporains de Pierre et de Jean. Ils avaient la paix, sans doute : si la persécution leur rendait la pratique de l'Évangile plus pénible, du moins la vérité se présentait à eux avec une telle évidence qu'ils ne pouvaient jamais hésiter. Nous supposons que le Saint-Esprit leur avait été communiqué à tous dans une mesure extraordinaire, pour ne pas dire surnaturelle, et nous ne sommes pas loin de les croire à peu près doués d'une sorte d'infaillibilité. Beaucoup d'entre eux, d'ailleurs , avaient vu , entendu , touché le Seigneur Jésus : ce privilège , pour lequel nous donnerions , n'est-il pas vrai ? une part de notre vie , ce privilège devait les mettre à l'abri du trouble qui s'empare de nos âmes dès qu'un nouveau problème surgit à côté de nous; il leur était sûrement aisé de se rappeler quelque parole de Jésus qui s'y rapportait , qui tranchait la difficulté, et que nous, enfants du dix-neuvième siècle, nous ne connaissons pas, puisque nos Évangiles contiennent une bien faible partie des
l'individualisme chrétien. 185
discours du Sauveur. Enfin, les premiers chrétiens avaient le tribunal des douze apôtres , au* quel ils pouvaient s'adresser dans les moments critiques et dont les arrêts étaient évidemment revêtus d'une autorité souveraine et sans appel. Que les consciences devaient se trouver à l'aise à cette époque ! On marchait droit devant soi , sans scrupule, sans responsabilité, certain d'être sur la bonne voie, tandis que pour nous la route est à peine tracée, et qu'à chaque instant un sentier s'en détache qui pourrait bien être le vrai chemin. Nos amis s'engagent les uns à droite, les autres à gauche , nous invitant à les suivre ; mais personne n'est là pour nous tirer de nos irrésolutions : l'esprit saint reste muet dans nos cœurs ; la Bible se prête à toutes les interprétations ; les apôtres sont morts , et nous n'avons pas la ressource de nous persuader, comme d'autres , qu'ils ont laissé des successeurs. Nous sommes donc abandonnés à nous-mêmes. Ah! pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas placés au milieu de cette génération qui avait reçu en partage le plus grand des biens , la certitude ?
Mais non , mes Frères ! Les premiers chrétiens ont connu les terreurs de l'incertitude autant et même plus que notre génération. Les apôtres surtout ont passé par ces luttes où l'âme se demande avec angoisse si ce qu'elle a cru jusqu'à-
186 L'niDIVI DUALISME CHRÉTIEN.
.lors la vérité ne serait point Terreur, si ce qu'elle a repoussé comme l'erreur ne serait point la vérité. Je n'invente rien; les faits sont là.
Le Seigneur, pendant sa vie et après sa résurrection , n'avait jamais dit aux apôtres : c Sortez de l'Église juive ^' cessez les sacrifices et les jeûnes, ne pratiquez plus la circoncision, et fondez une Église nouvelle , l'Église chrétienne. > Aussi les apôtres ne passèrent-ils point tout d'un coup d'une religion à l'autre. L'Esprit même que Jésus leur avait communiqué et qui se révéla en eux d'une manière visible le jour de la Pentecôte, ne les transforma pas soudainement. Bien des années après la Pentecôte , les apôtres restèrent juifs , prenant part à tous les actes du culte , étant zélés pour la religion de leurs pères et ne se doutant nullement que le vin nouveau de l'Évangile allait faire éclater ce vieux vaisseau. Ils auraient repoussé cette perspective avec horreur, comme un blasphème. Ce ne fut que peu à peu, bien lentement, par de vives discussions , par des crises pénibles , que la vérité se dégagea dans leurs âmes et que l'Esprit saint consuma les préjugés de leur éducation. Ouvrez, par exemple, le livre des Actes. Vous y lisez * que, sans un ordre formel de Dieu , Pierre refuserait
* Actes X.
L'IIIDIVIOUAUSIIK CULÉTIEM. 187
d'entrer dans la maison du centenier Corneille , parce que Corneille, quoique converti au mo* saïsme , n'était pas circoncis ; l'apôtre de Jésus* Christ craignait de se souiller en franchissant le seuil d'une maison païenne! Une voix du ciel l'ayant invité à manger sans distinction de toutes sortes d'animaux, il s'en montre hautement scandalisé ; jusqu'à trois fois il voit dans cette pensée libérale une tentation : <c Je n'ai garde , Seigneur, car jamais chose immonde n'entra dans ma bouche. » Beaucoup plus tard % les apôtres réunis solennellement à Jérusalem dé* cident, il est vrai, que les gentils arrivés à la connaissance de l'Évangile ne doivent pas être forcés de se faire circoncire, de devenir juifs pour être chrétiens ; mais les apôtres entendent que les israéUtes convertis restent soumis à toute la loi de Moïse , et ils la pratiquent eux-mêmes avec sévérité. Lorsque le bruit court que Paul conseille aux chrétiens d'origine juive de renoncer à la circoncision , ils ne peuvent y croire , ils traitent ce reproche d'odieuse calomnie. Pesez bien ce fait, qui se trouve consigné dans le livre des Actes au 22^ chapitre: les apôtres n'admettent pas comme possible que l'un d'eux ait commis cet acte inouï, — d'engager un juif à
* Actes XV.
188 L'IMDIYIDUAUSIIE CHBÉTUN,
cesser d'êire juif. Vous étonnerez-vous , après cela f qu'à Antioche Pierre hésite entre les habitudes de toute sa vie et la vérité nouvelle que Dieu lui a révélée ; qu'un jour il mange avec les païens et que le lendemain il se retire de leur société? Paul l'en a repris ouvertement, comme il le raconte dans l'épître aux Galates S et Paul, le héros de la liberté chrétienne, en avait certes le droit ; mais nous , mes Frères , qui connaissons trop bien les défaillances du cœur dans les jours de crise religieuse, qui sommes souvent ballottés d'une conviction à l'autre, qui, la plupart du temps, ne savons pas en définitive ce que nous croyons, nous comprenons Pierre et nous l'excusons. Sa faiblesse le rapproche de nous. Elle nous fait jeter un coup d'œil dans son âme, et nous y voyons, comme dans les nôtres, l'opération longue et douloureuse par laquelle l'Esprit-Saint nous purifie de nos erreurs les plus chères.
Au commencement, Pierre et tous les disciples se distinguaient à peine des israélites pieux. De part et d'autre on attendait la venue du Messie, qui devait descendre des cieux pour juger les peuples et régner sur les douze tribus. Il y avait une seule difiérence : les disciples savaient
< Ghap. H, 11-14.
que cette venue glorieuse serait un retour, puisqu'il avait déjà vécu sur cette terre, sous le nom de Jésus de Nazareth, qu'il était mort d'un supplice ignominieux et ressuscité le troisième jour. Sauf ce point de peu d'importance , semble-t-il , les chrétiens paraissaient entièrement d'accord avec les meilleurs d'entre les phai'isiens. Ils se préparaient au retour de leur maître par une vie austère, par une observation rigoureuse de la loi, observation devenue bien plus facile depuis qu'ils étaient convaincus que Dieu leur avait déjà montré son Messie.
Mais remarquez la puissance admirable du christianisme ! Malgré eux, les apôtres répandent la bonne nouvelle parmi les gentils , et les gentils la saisissent avec avidité. Que faire de ces païens devenus disciples du Christ ? On ne saurait ni leur refuser le titre de frères , ni les soumettre à toutes les observances de la loi. Il faut donc reconnaître que l'Évangile peut subsister en dehors du mosaïsme ; il faut dire implicitement que par la foi en Christ lé mosaïsme est devenu inutile. Rien de plus évident que cette conséquence. Aucun des Douze ne la tire toutefois , tant est grande la force de l'habitude. Seulement ils s'accoutument peu à peu à vivre de la vie de leur maître bien plus que des prescriptions de Moïse, à se nourrir des réalités divines
qu'ils ont eues sous les yeux, bien plus que des rêveries dont se berce l'imagination de leur peuple. Un changement profond, quoique peu visible , s'est opéré en eux.
Alors Dieu suscite Paul. Avec la sainte hardiesse que donne l'esprit d'en haut, il renverse l'édifice judaïque. Il ose proclamer sans réticence que la loi est absolument inutile, — et par conséquent nuisible : car s'y soumettre , c'est placer sa confiance ailleurs qu'en Christ , c'est rechercher , noY) la sainteté , mais la légalité. « Tenez-vous fermes dans la liberté, écrit-il aux Galates , et ne vous soumettez plus au joug de la servitude. Voici, je vous dis, moi Paul, que si vous vous faites circoncire. Christ ne vous profitera point ; vous êtes dès lors obligés d'accomplir toute la loi , vous êtes déchus de l'économie de la grâce. D Parce que les Galates observent quelques fêtes juives , il s'écrie qu'il a travaillé en vain parmi eux. Pour les arracher à cet esclavage , il a recours aux plus dures invectives : «Insensés, qui donc vous a ensorcelés?» Puis il passe aux plus tendres reproches : c Mes petits enfants, pour lesquels enfanter je travaille de nouveau, » et il ne recule point devant ce souhait terrible : « Plût à Dieu que ceux qui vous troublent fussent retranchés ! »
Quel homme I sa parole est comme le tran-
L'iNDimUAUSME CHBÉTIEN. 191
chant d'uo rasoir : il pose les questions avec une énergie qui vous entraîne, avec une audace qui donne le vertige. De ce style véhément , il vient dire , en face des apôtres et de l'Église de Jéru* salem , que les juifs n'ont aucune prérogative sur les païens ! que la viande consacrée aux idoles n'est point souillée ! que nulle prescription de
. Moïse n'a d'autorité sur le chrétien ! que la mort de Jésus , condamné pai* la loi , est l'abrogatioiT de la loi ! que l'homme est sauvé , non par les œuvres, mais par la conflance en Christ! que l'Esprit est désormais le seul joug du croyant! Dans toutes ces propositions, un juif ne peut voir que des blasphèmes ; or les Douze et les autres disciples étaient encore juifs. Que vont-ils faire ?
Ah! s'ils étaient encore juifs autant qu'ils s'imaginent l'être, ils crieraient anathème au renégat. Cependant , à leur insu , l'Esprit divin a fait son œuvre en eux ; il ne les a pas affranchis de leurs préjugés, mais il en a du moins relâché le lien. Quoique effrayés, quoique épouvantés de la hardiesse de Paul (vous vous souvenez qu'ils ne veulent pas y croire), ils lui tendent la main d'association. Ils le reconnaissent pour frère , car il prêche le Christ, et cela leur suffit.
* Ils sentent d'ailleurs que Paul a pour hii la logique ; en effet , dès que l'Évangile s'adresse di-
rectemenl aux païens non moins qu'aux israélites , la religion juive n'est pas indispensable ; c'est une institution préparatoire qui cesse; c'est une transition qu'on peut négliger. Toutefois , si Paul a pour lui la logique, c'est-à-dire la vérité, si, par conséquent, son opinion finira par triompher chez les Douze , puisque , étant disciples du Christ , ils sont esclaves de la vérité , . elle ne triomphera pas immédiatement. Ils hésiteront longtemps et avec angoisse. Cette doctrine, qu'ils ne savent comment réfuter, mais qui heurte de front toutes leurs no'tions, leur parait pourtant fausse. Ils en craignent les conséquences. Remettre à l'Esprit la conduite du chrétien , n'est-ce pasl'abandonner à lui-même? Dire que la foi justifie, n'est-ce pas encourager la nonchalance et dégoûter de la rude pratique des bonnes œuvres? Quand la loi s'évanouira avec ses terreurs salutaires, la porte ne s'ouvrira-t-elle pas à tous les dérèglements? Paul, qui est saint, n'abusera point de la liberté qu'il revendique ; mais ses disciples iront sans doute se jeter dans l'abime des mauvaises mœurs du paganisme , dont ils ne seront plus séparés par une barrière infranchissable. Les vues de Paul ont beau sembler fort conséquentes, il faut donc dire aussi qu'elles sont pleines de périls. Ajou- ' tons qu'un juif devait éprouver une invincible
aversion à se mêler à cette vie libre des gentils qui, depuis son enfance, lui apparaissait comme une abomination ; c'était presque une répugnance physique.
Dès que vous réunirez tous ces traits, mes Frères, vous comprendrez l'irrésolution des premiers chrétiens , et je crois que vous n'envierez plus leur sécurité, leur certitude inaltérable.
Cependant, direz-vous, l'autorité du Seigneur Jésus n'étail-elle point suffisante pour les tirer d'embarras? Certes, tous les apôtres auraient obéi avec joie à leur maître, s'il leur avait fait connaître sa volonté. Mais rien ne leur prouvait que Jésus eût eu réellement l'intention de fonder l'Eglise chrétienne en dehors du judaïsme , et ils n'étaient pas du tout convaincus qu'il eût donné raison à ^aint Paul. N'oubliez pas , pour bien comprendre ces doutes, que les apôtres, durant la vie du Seigneur, étaient plongés dans les plus grossiers préjugés , de sorte que des paroles d'une évidence parfaite glissaient sur eux sans produire plus d'impression que les syllabes inintelligibles d'une langue étrangère. Un jour le Seigneur, qui permettait à ses disciples de négliger certaines prescriptions traditionnelles, avait eu, à ce sujets une vive discussion avec des pharisiens venus de Jérusalem. Il ne se con-
\9ï L'INDIVIDUALISME CHRÉTIEN.
tenta point de leur reprocher leur formalisme , il le dénonça au peuple. Ayant appelé , dit l'évangéliste ^ toute la multitude, il s'écria : < Écoutezmoi y vous tous y el comprenez : Il n'est rien au dehors de Thomme qui entrant en lui le puisse souiller. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. » En vérité, on ne saurait parler d'une manière plus claire, ni plus solennelle. Eh bien , croyez-vous que les apôti'es aient compris! Quand ils furent rentrés à la maison, ils lui dirent : u N'as-tu pas vu que les pharisiens ont été scandalisés de ce discours?]» Et Pierre ajouta : <( Explique-nous cette parabole. » Cette parabole ! Us ne peuvent se figurer que ce discours doive être pris à la lettre; quand Jésus attaque le pharisaïsme, c'est sans doute une similitude^ une façon de parler, qui recouvre quelque autre sens. Voilà où ils en étaient alors, et Jésus put leur répondre avec tristesse : cEt vous aussi , vous êtes sans intelligence ? >
Ce n'est pas tout. Non-seulement les apôtres, tant qu'ils vécurent auprès de leur maître, étaient incapables de saisir toute la portée de son en* seignement , mais Jésus (et ceci me paraît de la plus haute importance, mes Frères) , Jésus n'aurait pas voulu leur dicter ce qu'ils devaient croire.
* Marc Vn.
L'iXMTlMTAUSaE GIB^IO. 195
Il n'était pas venu sur la terre pour proclamer une doctrine toute faite, à laquelle l'intelligence aurait adhéré machinalement; il était venu montrer Dieu dans sa réalité et communiquer à Tàme humaine une force nouvelle qui lui permit de s'épanouir, malgré les entraves du péché. Pas plus qu'il n'a fixé une forme d'administration pour l'Église , pas plus qu'il n'a rédigé une con* fession de foi semblable au décalogue, il n'a tranché le grand problème de l'abrogation de la loi mosaïque; il lui suffisait d'avoir mis l'homme en état de dénouer ce problème. Âvez-vous jamais senti avec quelle délicatesse il se retient, en quelque sorte, pour ne pas opprimer les disciples par son autorité ; avec quel soin il ménage leur indépendance, pour laisser au développement individuel toute la spontanéité nécessaire? Et quand , dans un cas comme celui que je viens de citer, il a prononcé une parole précise , formelle, soyez sûrs que quelque part ailleurs dans les évangiles il place une autre parole qui semble dire le contraire et nous rend ainsi notre liberté, c'est-à-dire nous force à réfléchir. La même bouche qui a dit : « Il n'est rien au dehors de d'homme dont il puisse être souillé, » la même bouche qui a déclaré, de la sorte, l'abrogation de bien des pages de la loi mosaïque, a dit tout aussi solennellement : a Ne croyez pas que je
196 l'individualisme chrétien.
«[ sois venu anéantir la loi ; en vérité , jusqu'à c( ce que passent le ciel et la terre , un seul iota < ou un seul trait de lettre de la loi ne passera point*. ]» Peut-on pousser plus loin l'apparence de la contradiction? Mais, vous le savez, mes Frères, au fond les deux paroles sont également vraies : oui , une très-grande partie de la loi mosaïque est sans valeur ; oui , la loi mosaïque en ce qu'elle a d'essentiel , de divin , d'évangélique , durera plus longtemps que le ciel et la terre. Il eût été facile au Seigneur de présenter ces deux vérités dans leur conciliation et d'épargner iBÔnsi aux apôtres bien des déchirements et des crises. Un philosophe l'eût fait. Mais le Christ est plus qu'un philosophe. Il ne nous donne ni préceptes ni doctrines ; il régénère notre conscience et notre intelligence, pour que nous trouvions nous-mêmes le juste et le vrai. Il refuse d'être une autorité, dans le sens vulgaire qu'on attache à ce mot , il refuse d'être notre pape , il est notre Sauveur, il fait notre éducation. Or, toute éducation véritable a pour but , non d'étouffer l'individualité, mais bien au contraire de la fortifier. Par ses enseignements , par ses exhortations, par ses châtiments, un père de famille veut faire de son fils mieux qu'un auto-
» Matth. V, 17.
L'DnraMALisHE cninsH. 197
mate 9 un homme. Et de même Jésas-Christ voulait faire de ses apôtres des hommes, cil € vous est avantageux que je m'en aille , leur € avait-il dit ; car, si je ne m'en vais, l'Esprit ne c viendra point à vous. Quand il sera venu, il € vous enseignera toutes choses , et il vous rap- < pellera , il vous fera comprendre celles que je «vous ai dites ^>
Ainsi , mes Frères , les chrétiens du premier siècle ne pouvaient recourir à une autorité vi* sible. Le Christ lui-même les renvoyait à l'Esprit.
Mais si l'Esprit ne se prononçait point ? s'il ne se révélait pas d'une manière sensible , incontestable, surnaturelle, comme dans la vision de Pierre lorsque les messagers de Corneille vinrent le chercher; si l'Esprit ne se manifestait par aucun oracle , et c'était le cas , que faire ? Il s'agissait de prendre sur-le-champ un parti , car la question était brûlante , elle touchait aux moindres détails de la vie journalière. On ne pouvait ni prier, ni sortir de chez soi, ni préparer un repas, sans se décider pour ou contre le mosaïsme. Que faire ?
C'est ici que saint Paul se montre véritablement l'apôtre de Jésus-Christ. Au nom même
* Jean XVI , 7 ; XIV, 26.
198 L'INDIVIDUALISME CHAÉTIEN.
du principe de l'abrogation de la loi y il tranquillise les partisans de la loi. L'Esprit , ditesvous, ne se manifeste pas extérieurement à l'Église? Mais il parle dans l'intérieur de chacun de vous; écoutez-le. Peu importe, en définitive, que vous mangiez de toutes choses ou que vous jeûniez ; il importe, au contraire, que vous agissiez conformément aux lumières que vous avez reçues. Si donc, en conscience, vous croyez qu'une chose est impure, elle vous est impure, et vous commettez une faute grave dès que vous y touchez. Vous n'avez d'autre juge que votre sentiment intime : c'est lui qui vous condamne, c'est lui qui vous absout. Tout ce que vous ne faites pas avec foi , c'est-à-dire avec la persuasion d'être dans le vrai , est un péché , fût-ce l'action la plus légale. — Voilà, mes Frères, la doctrine que Paul expose au long dans le chapitre où j'ai puisé mon texte. Au lieu de violenter les âmes, au lieu de surprendre les intel- Ugences par une argumentation pressante et passionnée , au lieu d'imposer son opinion comme un commandement , il remet sa cause au jugement individuel. Il pense que chaque conscience est un tribunal incorruptible , qui rend nécessairement gloire à la vérité. Ne soyez point inquiets , dit-il aux faibles ; mais débattez la question avec vous-mêmes en présence de
L'iHDiyiDUALISME CHRÉTIEN. 199
Dieu , et ce qui en toute sincérité vous paraîtra bon, sera bon pour vous. Faites-le joyeusement, librement.
Ce gi^and principe de la morale chrétienne est si consolant qu'au premier abord on le trouvera sans doute trop facile , trop agréable , trop commode. Se peut-il que l'Évangile ne me donne d'autre juge que moi-même ? n'est-ce pas m'autoriser à suivre tous mes penchants et tous mes caprices? — Ah! mes Frères, distinguons. Quand Paul veut que les chrétiens se conduisent d'après leur jugement individuel, il ne s'en remet pas à nous , il s'en remet à notre conscience. Et la preuve que notre conscience n'est pas nous , c'est qu'elle ne cesse de nous contredire et de nous condamner ; c'est qu'elle nous est à charge et que souvent nous voudrions la faire taire à tout prix. Nous n'aimons pas notre conscience. Si nos amis osaient être importuns comme elle, nous romprions bien vite avec eux. En nous délivrant de l'autorité extérieure, le christianisme nous donne un maître d'autant plus impitoyable qu'il habite nuit et jour en nous, qu'il est témoin de toutes nos actions, de toutes nos pensées , de tous nos désirs , et qu'il ne se prête point, comme un texte , à des interprétations spécieuses et habiles. Nous pouvons
jusqu'à un certain point ne pas le consulter, mais alors nous savons parfaitement que son adhésion nous manque. Nous pouvons chercher à le mal comprendre , mais alors il répète sa sentence d'une voix bien basse et bien distincte.. Nous pouvons faire semblant de confondre ses commandements avec les vœux de nos passions, mais alors il proteste contre ce mensonge , et nous ne parvenons pas à nous y tromper. En vérité , le principe de saint Paul est moins commode qu'il n'en a l'air. Il ne nous accorde en définitive aucun repos , puisqu'il faut tout soumettre à la conscience^ sans exception. Nous n'avons plus le droit de nous laisser imposer des opinions par notre entourage , de nous endormir dans nos préjugés , de faire ce que tout le monde fait, de croire ce que tout le monde croit. Une conviction qui n'est pas l'œuvre de la conscience est désormais un péché !
Peut-être ferez-vous ici une autre objection: vous direz que le principe du jugement individuel est bon pour les savants, pour les penseurs, mais que la grande majorité des hommes n'a ni le temps ni les moyens intellectuels de se faire des convictions raisonnées, et vous en conclurez qu'il faut bien lui trouver un autre guide que la conscience. — Mes Frères , vous oubliez que chacun sera jugé d'après les lumières qu'il a
reçues, ei oon d'af-rièf ie$ j-zJfiris j>-5|Tir-3*v de son procbâïn. Pourm qzt ot f*i::Tne io:U:rf prosterné de^ut un fc:dche s<cit 5inoèf>e dus son adoration. Dieu le traitera comme on serri* teur qui a élé fi<jèle dans les précités choses « et pins tard il fera loire en son cœnr un noureau rayon du solefl de la Téritê. Ce catholique qui observe le carême, g^^e des indulgences, défile son chapelet , est plus agréable a Dieu , s'il agit ainsi parce que sa conscience le lui ordonne , que ce protestant éclairé qui, le jour de Pâques, s'approche de la table sainte par pure habitude. Interrogez vos souTcnirs personnels, et vous vous rappellerez sans doute une époque de votre vie où vous eûtes des scrupules qui maintenant vous font sourire , où votre conscience vous traça une conduite qui actuellement vous parait fausse. Eh bien ! si vous fûtes alors sincère el si vous Têtes à présent , vous n'éprouvez sûrement aucune honte , ni de votre conduite antérieure, ni de votre changement; vous comprenez que , suivant les divers degrés du développement spirituel, la conscience a dû varier dans ses applications. Les devoirs de l'enfant diffèrent de ceux de l'homme fait. Or, ces modifications qui se montrent dans la vie d'une seule et môme personne, se montrent aussi d'un individu à rautre. La conscience de mon prochain peut lui
SOS L'iNDlVIDUiaiSHE CHRÉTIEN.
ordonner autre chose que la mienne, c Que ce* lui y dit saint Paul , qui mange de tout ne méprise pas celui qui n'en mange point ; et que celui qui n'en mange point ne condamne pas celui qui en mange; car cela regarde Dieu. i Dès que Dieu nous juge chacun d'après les lumières qu'il nous accorde , vous concevez , mes Frères, que chacun a suffisamment de lumières pour trouver la vérité. D'ailleurs , les questions religieuses, celles de la vie pratique et celles de la doctrine, ne sont pas aussi difficiles à résoudre qu'on veut bien le dire. Il ne faut ni tant d'érudition, ni tant de profondeur, mais un cœur net, c'est-à-dire un esprit passionné pour la vérité et prêt à faire le sacrifice de tout préjugé. Une conscience droite est, pour ainsi dire , le bon sens de l'âme.
Vous le voyez, le jugement individuel que recommande saint Paul ne mérite ni le reproche d'être trop commode , ni celui d'être trop difficile. Je ne m'étonnerais pas, toutefois, mes Frères , que plusieurs parmi vous se prissent à douter si cette indépendance de la conscience se peut concilier avec la foi en Christ et la soumission à la Bible. — Certes, l'Évangile est une autorité pour nous ; mais , je le répète , c'est la douce autorité de l'amour qui n'a rien de despotique. Pour peu que vous vous observiez , vous
avouerez que TOtre conscience abandonnée i elle-même soait incapable de vous Vaincre et de vous transformer. Dieu vient à son aide , en nous présentant la sainte inu^ de son Fils. Il en est de nous comme d'un oifant doué du génie musical ; s'il n'entend jamais de musique , son talent croîtra avec une excessive lenteur, ou même dépérira tout à fait. Supposez , au contraire, que l'œuvre la plus parfaite , renfermant la quintessence de toutes les beautés , soit fréquemment exécutée devant cet enfant , on comprend aisément l'influence de cette harmonie céleste sur le développement de son génie. Eh bien ! le Christ est pour nous ce chef-d'œuvre divin. En le contemplant dans l'Écriture , notre conscience s'éveille, s'épanouit, marche de progrés en progrès. Quand vous méditez une parole de Jésus , vous l'acceptez d'abord parce qu'elle est de lui; mais aussitôt votre conscience en reconnaît la vérité éternelle, la nécessité; il vous semble presque l'avoir trouvée moins dans ce livre qu'en vous-mêmes. Qui aurait oéé appeler Dieu : « Notre Père » avant que Jésus- Christ l'eût fait? et qui ne sent maintenant que ce nom est bien le seul qui convienne à Dieu ? Prenez ainsi chaque mot sorti de la bouche du Sauveur, et dites si votre conscience n'y adhère pas , et si par cette adhésion elle ne s'élève pas
au-dessus d'elle-même? Peut-être, il est vrai, trouverez-vous de temps à autre une parole qui vous arrêtera , qui vous scandalisera. Cette parole constitue alors un problème à l'étude duquel vous devez vous mettre avec zèle ; mais , jusqu'à ce que vous en ayez saisi la vérité, cette parole ne fait point autorité pour vous, de sorte que vous eussiez à la pratiquer sans la comprendre. Ce serait là une obéissance aveugle , machinale, où la conscience n'aurait aucune part : or, tout ce qui se fait sans elle est péché.
Le principe posé par notre texte putseul, au premier siècle , sauver l'Église d'un naufrage , et, de nos jours encore, l'Église ne saurait consei^er à la fois la paix et la vie qu'en reconnaissant la conscience pour guide à travers le dédale des controverses. C'est au jugement individuel , éclairé ou plutôt formé par la lumière divine qui luit dans la Bible , c'est à la conscience chrétienne qu'il faudra toujours en revenir, à moins qu'on ne préfère une bâtarde imitation du catholicisme avec sa casuistique et son confessionnal.
11 y a peut-être dans cette assemblée des personnes qui hésitent touchant la légitimité de certains actes : vous vous demandez si la danse est permise , si en fréquentant le théâtre on ne
l'individualisme CHEÉTIEN. 305
donne point un encouragement au mal , si les chrétiens peuvent consacrer une partie du dimanche au travail ou au plaisir y si les spéculations du commerce et de la Bourse sont autorisées par la morale. Dans tous ces cas, mes Frères , interrogez votre conscience , mais sérieusement y sincèrement , et n'allez pas la confondre, soit avec vos préjugés, soit avec vos secrets désirs. Votre conscience vous laisse-t-elle libres? Usez de votre liberté, vous souvenant toutefois de ne point scandaliser les faibles ; votre liberté est sanctifiée, — si c'est bien, je le répète , si c'est bien la conscience qui vous la donne. Pour peu^ au contraire , que vous vous sentiez liés , — arrêtez-vous ; car à celui qui croit une chose impure , elle est réellement impure. Surtout n'allez point invoquer une autorité, pour qu'elle vous tire d'embarras à coups de décrets ; consultez vos frères , mais ne permettez pas qu'ils s'interposent entre votre âme et Dieu ; ouvrez la Bible , mais pour vous en nourrir et non pour y chercher au hasard une parole qui vous tienne lieu de conscience , ainsi qu'un article du Code remplace chez le juge son opinion personnelle.
De même, lorsqu'on discute devant vous les questions qui agitent le monde religieux actuel, par exemple , l'opportunité d'introduire dans
notre culte des éléments liturgiques plus nombreux, ou bien la nécessité de centraliser nos établissements de bienfaisance entre les mains d'une corporation, ou bien encore le genre d'autorité que le chrétien doit reconnaître aux Écritures saintes , ne détournez point la tête avec effroi, comme si ces questions étaient audessus de votre portée ; ne regardez ni à droite ni à gauche pour voir préalablement ce qu'en pense le prochain ; mais en toute simplicité, dans un esprit de prière et d'humble indépendance, écoutez ce que votre conscience vous dicte, et puis obéissez-lui. Toutefois , que ce soit bien votre conscience qui parle et non votre paresse, ou peut-être votre esprit frondeur !
0 mes Frères ! il faut le dire , jamais on n'a moins agi par conviction que de nos jours , et nulle part aussi peu que dans le monde religieux.
Quand vous lisez un livre de piété , le lisezvous avec discernement, pour y séparer le vrai et le faux, les choses justes et les choses exagérées , ce qui est simple et ce qui est déclamatoire? Ou n'est-il pas vrai que vous lui accordez sur vous une influence excessive si l'auteur jouit d'une haute réputation dans votre parti , tandis que vous vous cuirassez contre son action si son nom est moins bien vu ? Dans les deux cas, vous commetlez un péché, vous manquez de sincérité.
Et quand vous entendez une prédication , comment la jugez-vous pédant et après? Savez-vous résister à tout engouement et à tout sentiment de malveillance? Savez-vous faire taire vos petites vanités, pour que la parole du prédicateur aille droit à votre conscience, la réveille, et soit à son tour jugée par elle ?
Je vais plus loin, et je vous demande si votre foi elle-même a bien ses racines dans la conscience? Croyez-vous^ sans exception, tout ce qu'elle vous dit être vrai, et ne croyez-vous que cela? Ne repoussez*vous jamais des vérités importunes comme si c'étaient des tentations (ainsi que le faisait Pierre), et sous le prétexte que, les agitations de l'âme venant du malin , il est méritoire de les étouflfer ?
Secouez votre engourdissement; ne pensez point que , pour avoir fait un premier pas, vous ayez atteint la perfection, et que toutes les opinions que vous avez embrassées au moment de votre conversion soient également respectables. Sachez distinguer l'or et la paille. Soyez vrais, soyez libres à l'égard de tout homme, esclaves à l'égard de l'Esprit. Soyez fidèles à vos scrupules — et à vos doutes ! Si cette parole vous semble hardie , n'entendez-vous pas cependant , au fond de votre cœur, un écho qui la répète après moi ? Oui , vous me donnez raison ,
208 L'INDIVIODÀLISME CHRÉTIEN.
quand je vous dis que votre christianisme est en bien grande partie un costume emprunté , une affaire d'habitude et de laisser-aller. Usez donc de franchise envers vous-mêmes. Rejetez de votre vie cet attirail , ces phrases pieuses qui n'ont plus de sens, ces manières de voir qui ressemblent singulièrement à des préjugés ; en un mot, rejetez tout ce qui, dans votre foi, vous est venu par héritage et non par conviction. Car tout cela est non-seulement inutile, mais nuisible , tout cela est péché. Ne reculez pas devant la lutte : le royaume des cieux appartient aux violents.
is.
Luc XII, 21.
« Ainsi m est-il de celui qui s'amasse des trésors « à soi-même, et qui n'est point riche pour €Dieu, »
Mes Frères,
Dans les versets qui précèdent notre texle, le Seigneur Jésus a démontré à la foule que l'abondance des biens ne donne pas la vie, ou, en d'autres termes , que les biens de la fortune sont singulièrement précaires , puisqu'à chaque instant nous pouvons être appelés à les quitter. Pour donner plus de relief à cette pensée fort simple , il la présente sous la forme d'une histoire. Un homme riche, dont les terres ont beau-
coup rapporté, se prépare à rassembler ses moissons dans de vastes greniers, et il se promet pour de longues années une vie de plaisir et de bonne chère. «Repose-toi, dit-il à son âme, mange, bois et te réjouis, t^ Mais le créateur intervient subitement : «Insensé! cette nuit même on te redemandera ton âme, et tes provisions à qui seront-elles ?» La folie de cet homme, ajoute le Seigneur Jésus, se retrouve chez tous ceux qui s'amassent des trésors à eux-mêmes; seul, celui qui est riche pour Dieu échappe au reproche d'être dépourvu de sens. Cette parole, objet de mon discours, me semble la plus précise, la plus complète de toutes celles où Jésus se prononce sur lès richesses; à côté de l'abus, elle indique quel doit être l'usage.
De nos jours, l'industrie et le commerce intervenant à tout instant dans la vie de chacun d'entre nous, il arrive qu'involontairement nos pensées se reportent souvent vers les biens de la fortune. Le chrétien entre autres, qui doit toujours être orienté sur l'océan de ce monde, en fait l'objet fréquent de ses méditations ; je dis : ses méditations, car la lecture du Nouveau Testament à elle seule ne suffirait pas ici. Les auteurs sacrés n'écrivent qu'indirectement pour nous, et ils s'adressent proprement à une génération
qui vivait dans des conditions fort différentes. En prenant à la lettre quelques-unes de leurs paroles, on serait amené à croire que tout argent est marqué au coin de l'iniquité (souvenez-vous du'«Mamon injuste»), et que le disciple du Christ est tenu de vendre ce qu'il a, pour le distribuer aux pauvres. Il faudrait alors choisir entre l'Évangile et la civilisation. Il faudrait ou bien cesser d'être chrétien , ou bien condamner le commerce, l'industrie , le travail. Non , telle n'est pas la pensée intime du christianisme. J'en ai pour garant la parole de mon texte, où Jésus oppose à l'insensé qui s'amasse des trésors à lui-même, le sage qui est riche pour Dieu. Il y a donc un certain usage des biens de la fortune^ une certaine manière d'être riche , qui est conforme à la volonté du Seigneur.
Toutefois, avant de suivre notre texte sur ce terrain, il me paraît indispensable d'élucider une question préliminaire. Je voudrais examiner d'abord, mes Frères, ce que c'est qu'êlre riche. Quelle est la différence réelle entre un riche et un pauvre? Chacun veut faire fortune; mais qu'est-ce que la fortune ? A quoi peut-elle servir? La réponse n'est pas aussi simple et facile qu'elle en a l'air.
Vous m'accorderez sang doute que l'argent
n'a en soi-même nulle valeur. Ces sacs d'écus rangés dans votre caisse, ces billets de banque, ces inscriptions de rente, tout cela vous plait assurément , mais tout cela ne vous donne immédiatement aucune jouissance, aucun avantage. Vous l'estimez, parce qu'il vous sera aisé de l'échanger contre autre chose , dès que vous désirerez autre chose ; c'est seulement un signe qu'à tout moment vous pourrez opérer cet échange. Tant que vous gardez votre argent dans vos mains , il ne vous rend point de service; il ne commence à vous être utile qu'à l'instant où vous vous en défaites. Donc la richesse n'est rien par elle-même; elle tire toute son importance de ce qu'elle nous permet de nous procurer.
Mais que peut -elle procurer? Mille agréments, direz-vous, mille plaisirs, mille délices. Peut-être; toutefois au lieu d'une énumération enthousiaste, procédons méthodiquement à l'inventaire du bonheur que donnent les richesses.
Ne craignez pas d'ailleurs que j'aille les déprécier et affecter devant vous je ne sais quel amour idyllique de la pauvreté. Je trouve à la richesse un grand mérite : elle rend à l'homme sa liberté, elle le débarrasse des soucis matériels, elle lui fait prendre la démarche qui convient au maître de la création. Nous 'avons
LES miCIBSSES. SIS
tous renconUré plus d'une fois des malheureux chez lesquels la misère y une faim continuelle , avait fini par étouffer toute autre préoccupation que celle du manger et du boire ; ces infortunés , penchés sur la terre pour y découvrir quelque nourriture, semblaient à peine s'élever au-dessus de la brute qui paît au bord du chemin. Eh bien, un peu d'ai^ent aurait suffi pour les préserver de cette chute profonde ; et c'est à notre argent que nous devons , nous , de ne connaître que dans une faible mesure les soucis rongeants et abrutissants de la vie physique. L'opulence en est entièrement exempte. Grand et enviable privilège de la fortune ! Ce n'est pas le seul. Parmi les fleurs que Dieu a semées çà et là dans la vie humaine, plusieurs ne peuvent être cueillies que de la main du riche. Les sciences et les beaux-arts, par exemple, restent à peu près interdits à quiconque n'en fait pas sa profession , son métier, ou à quiconque ne jouit pas d'une certaine aisance. Cette supériorité-là du riche sur le pauvre passe souvent inaperçue, et cependant il n'en est guère de plus remarquable. En lui permettant de s'entourer de tous les chefs-d'œuvre de l'humanité et de prendre part à toutes les découvertes , elle lui procure mieux que des jouissances fugitives , elle le rend capable d'élargir de jour en jour son
horizon, elle le range, s'il le veut , dans Faristocratie intellectuelle.
Vous le voyez, mes Frères, je suis loin de médire des biens de la fortune ; mais, en dehors de cette exemption des soucis matériels et de cette faciUté de développer ou de récréer notre esprit, ils me semblent contribuer fort peu à notre bonheur. Ou bien vous étonnez-vous que je ne dise rien des plaisirs, des plaisirs sans nombre qui accompagnent l'opulence ? A parler franchement , je n'y crois pas. Oui , entre la misère et l'aisance il y a ici une différence énorme, car la misère tue l'âme; mais entre la position la plus modeste et la position la plus brillante , entre le simple ouvrier et le propriétaire de vingt millions , la différence est bien petite , si toutefois elle existe , si même elle n'est pas à l'avantage de l'ouvrier. Prenez les plaisirs les moins relevés , ceux qui s'achètent , dit-on , au marché , et voyez lequel des deux en jouit le plus.... Mais c'est un sujet rebattu! Précisément ce qui fait le plaisir, c'est-à-dire le contraste , la lutte , la privation , tout cela manque au riche : il ne connaît ni la surprise, ni la fatigue. Son logement splendide l'ennuie, ses voyages ne peuvent le distraire, car il n'y rencontre nulle difficulté qui le fasse sortir de son existence confortable et terne. Il a les sens
émoussés. Puis, quant aux plaisirs où Vavgent n'entre pow rien , comnient y aurait-il une différence ?' Croyez-70us qu'uti j^auvre , au cœur honnête et tendre,- ne s'émeuve pas de joie à la vue des succès de don enfant? Pensez-vous que le soleil couchant qui empoui^pre le ciel et là montagne, ne se i^éfléchisse pas dans son œil comme dans 6e ui du riche ? Non , non , la famille et la nature, ces g^rands bienâ, sont égaleraent à la portée de l'un et de l'autre. Et les peines leui* ont été distribuées également aussi, les maladies^ les chagrins du cœur, lés deuils ; or, en vérité, dans ces maux,- il y a même de quoi' anéantir souvent les deux privilèges que tout à Fheure nous avons reconnus à la richesse ! Mais si elle procure peu de plaisirs , elle n'en a pas moins un autre mérite inappréciable; elle est essentiellement une puissance. La volonté du riche pèse d'un poids presque toujours décisif. Ses moindres caprices deviennent sur-lechamp des réalités, tandis que les plus fermes intentions du pauvre restent de vains désirs. L'un se heurte et se meurtrit sans cesse contre mille résistances, l'autre plane au-dessus des obstacles. Sous sa main , la nature elle-même se transforme; car y a-t-il une entreprise colossale quelconque qui , de nos jours , dépasserait la puissance des capitaux? Les hommes forls et les
hommes intelligents, les masses incultes et les esprits d'élite, les ignorants et les savants, tous se mettent à la disposition du riche, heureux s'il veut échanger un peu de son or contre leurs services et leur travail. Et avec son or, il n'achète pas seulement leur travail et leurs services, il prend possession de leurs âmes et s'impose à leurs consciences. Quel est parmi nous l'esprit assez indépendant, assez insubordonné pour oser s'exprimer publiquement sur le compte d'un riche avec la même sévérité que sur le compte d'un pauvre ? Si vous voulez mesurer la considération qui s'attache inévitablement à l'opulence, transportez-vous dans quelque petite ville où il n'y a qu'un seul homme proclamé riche. Voyez de quels respects on l'entoure, combien on approuve à l'avance tout ce qu'il pourra dire et faire, comme on se dispule ses faveurs et jusqu'à ses saints, avec quelle curiosité on suit ses démarchés et l'on observe sa conduite, car chacun se hâte de prendre exemple sur lui. Ses opinions font autorité, ses ugements sont sans appel. Dans la société moderne, nous sommes tous devenus des courtisans, et la majesté devant laquelle nous brûlons notre encens, c'est le riche. Je n'examine pas si nous avons tort ou raison; mais je dis (|ue par cette déférence, cette complaisance,
cette soumission, nous revêtons le riche d'un pouvoir immense : à côté de la puissance matérielle qui réside dans l'argent , nous lui donnons la puissance morale que confère l'opinion publique» Voilà l'énorme prérogative attachée à la richesse, prérogative bien incontestable et bien réelle , mais aussi , mes Frères , bien redoutable pour ceux qui la possèdent. Si la responsabilité du pauvre est déjà lourde, que sera donc celle du riche ? Partout où il passe, il laisse derrière lui une trace profonde.
Maintenant que nous connaissons, mes chers auditeurs, en quoi consistent exactement les privilèges de la fortune, maintenant que nous nous sommes rendu compte de la véritable valeur de l'argent , nous pouvons aborder la grande question soulevée par notre texte. Est-il vrai , comme le dit le Seigneur Jésus, que celui qui s'amasse des trésors à soi-même, c'est-à-dire celui qui gère ses biens en égoïste, soit un insensé? Remarquez-le, il ne s'agit pas de démontrer qu'un pareil homme manque de charité, ni qu'il viole les commandements de l'Éternel ; il s'agit de prouver qu'il est dépourvu de sens. Le Seigneur ne nous excite pas contre lui à rindignation, à la sévérité, mais à la pitié, à
la compassion. Estnl vrai , en d'autres termes, qu^en rapportant tout à lui-même ,. le riche se prive des avantages de la riobesse, qu^il laisse échapper uni bien réel et poursuive un bien chimérique? Car telle est la conduite des insensés.
On peut être égoïste de plus d'une manière : l'un s'atlîache à l'argent considéré en soi et indépendamment de toute application , c'est l'avare ; un autre le prise exclusivement pour le bien-être qu'il procure , c'est l'épicurien ; un troisième enfin l'estime parce qu'il y voit un instrument au service de sa volonté , c'est l'ambitieux. Eh hieni le riche avare, le riche épicurien, le riche ambitieux, font-ils tous une œuvre qui les trompe ?
Si je présentais à vos yeux, comme type de l'avare , cet être cruellement sordide qui est devenu le jouet de la comédie, vous n'hésiteriez pas à le traiter d'insensé. Heureusement ce personnage est une bien rare exception, de sorte que son cas ne prouve rien. J'entends vous parler ici d'hommes intelUgents, respectables, bons et tendres pères de famille , d'hommes parrois généreux , mais qui n'en méritent pas moins le reproche de s'attacher follement à leur argent. En voici un qui possède une fortune amassée peut-être à force de travail et d'économie; rien
de plus honorable, en K^érité , et après un pareil lafaeur on a bien diroit à iun peu Ae repos. Mais non , ce pauvi^ Hche «est T'Osclave de son or, qui réclame ses fsoins mmi et jcmr. L'admi&istratioiQ d'une 'teUe fortune parait dépasser ses forces. Sans .oesae il court à .droite,. à gauche, pour surveiller son bien ; sans «cesse id dort parer à quelque intrigue ; isans ceasie il se déhat dans les ennnûs d-un pjrocès. U a beaucoup QkPins de liberté ^et de jouissances , beaucoup plu^ de ^dé^agrésKients et de peines, que lorsqu'il ne possédait ipas .encore de ^quoi Yi<vre sans travail. Le bel ayaaftage pour lui d'être devenu riche I Par cbarité , n'test-ce «pas ? .on devrait lui sOtMihaiter de perdue la moitié de cette fortune enco^jibrante : peut-êtr^ alors sa barque allégée voguerait-elle plus joyeusement vers le fWDtrt. ~ Mais vQus qm h piaigaez d'être trop riche , let qui^ je pea8t&e.9 l'éiies beaucoup moins qiue lui , faites-vous preuve de plus de sagesse? Par une habile spéculation çomtipiercialie , vo»s venez de gagner vm^ certaine isomme; comment l'enfLployez-y^us? Vous te placez sans dowAe dans vofre commerce pour la faire valoir «t la doubler en peu de temps , et ce nouveau gain vous l'utiliserez de la même manière, faisant toujiours du prioût passé une source de pr^t p<»ur l'avenir... Très-bien; mais, je vous prie, quel est le
but définitif que vous poursuivez ? Quand vous arrêterez-vous? A quel chiffre vous écrierezvous : assez ! Vous enrichissez-vous donc seulement pour vous enrichir? Considérez-vous l'argent uniquement comme un moyen d'acquérir plus d'argent encore? Mais à quoi bon en acquérir indéfiniment, si jamais vous ne vous en servez ? En faisant ainsi de l'argent lui-même le but de tous vos efforts, vous vous montrez dépourvus de sens. Je ne vois trop ce qui vous distingue de l'avare de la comédie , si ce n'esl que vous n'avez dans votre personne rien de ridicule, et puis qu'un cœur humain, je le sais, bat encore dans votre poitrine. Et c'est précisément pourquoi je vous plains du fond de mon âme. Votre vie se dépense dans l'âpre recherche d'un bien chimérique, et quand l'heure de votre mort sonnera , il vous faudra quitter cet or péniblement amassé, sans que jamais vous en ayez joui.
L'épicurien , au contraire , a pour préoccupation capitale de bien jouir de ses richesses, et il concentre toutes ses facultés sur ce problème : retirer de l'argent autant d'agréments que possible. Mais chaque épicurien cherche son agrément à sa guise et selon ses goûts particuliers. Beaucoup aiment les plaisirs les plus matériels, les plus vulgaires , et ils ne comprennent pas
qu'on emploie la fortune à autre chose qu'à flatter ses sens. Je répète ce que j'ai déjà dit : l'expérience me défend d'admettre qu'en les flattant ils ne les émoussent pas; plus ils vont, moins ils jouissent. Nul ne saurait se soustraire à cette loi , qui n'est pas seulement une loi morale, mais une loi physiologique. Les empereurs romains, par exemple , avec leurs gigantesques orgies, l'idéal de la volupté que personne n'atteindra plus jamais, les Tibère, les Caligula , les Héliogabale , sont morts dans un incroyable dégoût de la vie. Si nos matérialistes modernes n'arrivent pas à ce degré, ils s'en rapprochent plus ou moins. Loin d'être joyeux , ils se montrent fatigués et blasés. D'ailleurs, l'inexorable vieillesse vient pour eux plus vite que pour tout autre, et alors ils offrent le plus triste et le plus honteux des spectacles, celui d'hommes à cheveux blancs dont l'âme brûle encore de convoitise, après que la débauche a consumé jusqu'à la moelle de leur corps. Dans la galerie des riches insensés, rien n'est aussi hideux ! J'en détourne vos regards et je vous introduis plutôt dans cet appartement où tout respire le luxe et même la mollesse. L'habitant de cette demeure raflîne sur les petites délicatesses de la vie. Toutes ses pensées tendent aux aises de sa personne : il a des règles excellentes pour éviter les indispositions et les
maladies; il en a de parlsdteç pour çavourer longueiDient le plaisir^ qu'jl se verse g<;mtte à goutte ; il en a de l)ien meilleures .eoicore pour s'épargner les pensées pénibles ^t iaa.portunes. Modéré ,en tputes choses, cet homme passe aux yeux de bie^ des gens pour u^ vrai sage. jL'eatil en eiÇCet? Réflé.e^ssons-^Y un instant. Évidemment il consacre sa fortune à détourner un danger qu'il redoute par-des$,^s tout, et qui se nomme la souffrance. Or, pour y échajq^, qu'a-t-il imaginé, ce sage ? Il se condamne à un supplice xîontinuel; car, n'e$t-ce pas un vrai supplice que cette tension incessante de l'esprit, cette anxiété de chaque instant? En imagination, il souffre perpétuellement, et, en réalité, il sQuffre autant qu'un au,tre, car s'il évite peutêtre quelques douleurs, il resseni d'autant plus vivement celle? qui l'atteignent. Voilà tout le profit que l'insensé retire de ses biens! Fautil vous citer d'autres exemples anajog^ues ? Fautil vous démontrer .que le riche, s'ij n'y a en lui qu'égoïsme frivole , a.ura beau puiser se^ jouissances jusque dans les spl?ères les plus élevées, dans les beauxrarts , par exemple , il n'y trouvera que la déception et le vide? Demandez plutôt aux artistes sérieux ce qu'ils pensent des amateurs qui courent après tous les chefsd'œuvre , pour se procurer d'agréables sensa-
lions ; les artistes vous diront qu'il n'existe pas d'êtres plus à plaindre et plus insupportables , plus ennuyeux et plus ennuyés. Vous le savez, il s'attache une sorte de ridicule aux hommes dont la profession est d'amuser ; eh bien , quelque chose de ce ridicule s'attache également à ceux qui recherchent en tout l'amusement et les sensations agréables.
Laissons les épicuriens (il en existe bien des variétés, mais toutes se ressemblent), et voyons si parmi les mauvais riches l'ambitieux échappe peut-être au reproche d'être insensé. 11 sait, du moins , que l'argent n'est qu'un moyen , et il sait que l'homme n'est capable de jouir que jusqu'à un certain degré. Aussi les richesses lui servent-elles à faire triompher sa volonté et à l'imposer à ses frères. Malheureusement, étant égoïste, il veut les choses les plus contradictoires. Vous allez en juger. La considération qui l'entoure, grâce à sa for lune, lui plaît au plus haut point ; il aime à voir l'air d'admiration et de dépendance avec lequel ses concitoyens le contemplent; il trouve son bonheur à leur faire sentir sa supériorité par la hauteur de ses procédés et par l'éclat de son luxe. D'autre part, pour conserver la considération et la popularité dont il jouit, il faut qu'il fasse de vraies bassesses, qu'il flatte les plus mauvaises passions
226 LES aiCHESSES.
en cachant son opulence et en reniant ses prétentions légitimes, qu'il se fasse mépriser par ceux-là même qu'il méprise souverainement. Ainsi balloté, il se jette tantôt dans une familiarité sans noblesse, tantôt dans une arrogance insultante, et il trahit à nos yeux les passions opposées qui l'agitent. Je suis convaincu qu'il en souffre à chaque instant. Il hésite entre l'orgueil et l'intérêt , entre l'envie d'abuser de son influence et la crainte de la compromettre, entre les ardents désirs de l'homme privé et l'ambition dévorante de l'homme public. Il ne peut jouir de son pouvoir sans le perdre, et il ne peut le conserver qu'en se refusant d'en jouir. Insensé , qui ne saurait sortir du cercle vicieux où l'a enfermé sou égoïsme !
11 est temps, mes Frères, de placer sous vos regards un tableau moins fastidieux et de vous montrer enfin , après les malheureux qui s'amassent des trésors à eux-mêmes , les sages qui sont riches pour Dieu. L'expression grecque signifie proprement : «riches en vue de Dieu^» et elle exprime par conséquent que le riche, tel que le veut Jésus-Christ, doit, dans l'usage de sa fortune, avoir constamment Dieu devant l'esprit, mettre tous ses biens à la disposition de
USUODSSBS. 117
son créateur, les administrer dans l'intérêt de l'Éternel et non dans son propre intérêt Le mondain rapporte tont à soi, le chrétien tout à son Seigneur.
Oui , le disciple du Christ voit dans ses biens, grands ou petits, un dépôt que Dieu lui a confié ; il en est bien moins le propriétaire que l'intendant.
Par conséquent, il ne s'y attache pas outre mesure, il ne met pas son cœur dans ce trésor. Comment connaitrait-il l'avarice sordide qui n'ose utiliser l'argent de crainte de le perdre? Un pareil vice ne peut se rencontrer chez lui :
^1 est le banquier de son maître, et jamais on n'a accusé un banquier d'avarice à l'égard des sommes déposées entre ses mains. Si Dieu lui retire ce dépôt, il s'en consolera sans trop de peine ; il se voit décharger d'une lourde responsabilité. En même temps, il ressent une privation , sans doute ; mais il saura profiter de ce châtiment pour examiner quel est en lui le défaut qui a déplu au Père céleste. En tout cas , vous ne verrez point ses traits altérés par le désespoir, comme si, avec cet argent, il avait perdu la meilleure part de sa vie.
D'un autre côté, je ne puis croire que le vrai chrétien affecte jamais du dédain pour la fortune que Dieu lui a prêtée ; ce serait mépriser le di-
vin propriétaire de cette fortune. Bien au contraire, il la fera valoir consciencieusement, il l'entretiendra dans le meilleur état , il l'accroîtra même, sans âpre passion, il est vrai, mais par tous les moyens honorables qui se présenteront à lui. Il n'y a qu'un seul cas où il éviterait avec soin cet accroissement : s'il prévoyait que sa fortune en augmentant l'absorberait dans des soucis matériels, ou bien que ses capacités intellectuelles ne suffiraient plus pour en régler l'emploi. Ce cas excepté, l'homme sérieux ne trouvera jamais qu'il est trop riche, quoiqu'il trouve toujours qu'il l'est assez.
Ne croyez pas davantage qu'il puisse se permettre des prodigalités excessives. Il n'a pas le droit d'abuser ainsi de son dépôt, dé le jeter au hasard dans le monde, mais sa libéralité doit être constamment réglée par la raison, puisque ce n'est pas avec son propre argent , mais avec celui de son maître qu'il se montre généreux . On s'imagine souvent que la raison n'a aucun rôle à jouer dans la vie du chrétien , et pourtant si elle ne brille pas là de tout son éclat, et notamment dans l'emploi de la fortune , je ne sais pas où elle devrait se rencontrer.
Quel sera cet emploi raisonnable ?
Le chrétien emploiera sa fortune d'abord pour lui-même, cela doit être. Il se créera des loisix*s,
il se procurera la liberté qui accompagne la richesse, il jouira pleinement de son indépendance. Comment préférerait-il demeurer l'esclave des soucis et de la matière? Bien plus, il usera de ses biens pour embellir sa vie, car aucun don de Dieu n'est impur. Quelques personnes d'une piété sérieuse pensent que le chrétien devrait se restreindre au nécessaire et se priver du superflu. Mais où tracer la limite? On a dit avec raison que le superflu lui-même est bien nécessaire ; et il est certain que généralement nous trouvons que le superflu n'a pas encore commencé pour nous, mais seulement pour notre voisin plus riche. L'homme consciencieux, à la vérité, ne raisonnera point ainsi. Il saura très-bien que tous les agréments qui constituent l'aisance, ne lui sont pas indispensables, et pourtant il en profitera sans aucun scrupule. Si vous vous en tenez aux dehors, vous aurez quelque peine à dire ce qui le distingue d'un riche mondain : l'un et l'autre s'entourent des productions de l'art , l'un et l'autre cherchent à rendre leurs habitations agréables. Il y a néanmoins entre ces deux hommes une complète opposition. L'âme du disciple du Christ débordera de reconnaissance à la vue de ces biens, que le mondain accepte comme s'ils lui revenaient de droit. Le chrétien , considérant l'amour du Père
envers lui , se sentira ému de charité pour ses frères moins bien partagés, tandis que l'égoïste détourne ses yeux de leurs misères et de leurs souffrances de peur qu'un mouvement de compassion ne vienne troubler sa quiétude. Bien différent du mondain , qui ne voit partout que des occasions de se distraire y le chrétien dans tous ses loisirs et toutes ses jouissances poursuivra un but unique , son perfectionnement intellectuel et moral. Sous des apparences semblables, l'un mène une vie dissipée , l'autre une vie toute pénétrée de la pensée de Dieu et de sa propre responsabilité.
Le chrétien manquerait toutefois à ses devoirs les plus sacrés s'il bornait l'emploi de sa fortune à sa propre personne ou à sa famille. Il est fort bien de se perfectionner et de s'améliorer, mais ici-bas nous sommes tous solidaires, nous nous devons les uns aux autres. Le vrai disciple du Christ a de l'ambition ; lui aussi, il veut faire triompher sa volonté, et c'est avec bonheur qu'il s'aperçoit de la puissance énorme que lui confèrent ses richesses.
Que de bien ne va-l-il pas faire avec son argent ! Lorsqu'il voit ses frères souffrir et dépérir autour de lui , il n'est pas, comme tant d'autres, réduit à les plaindre, il peut voler à leur secours. Sa bourse s'ouvre largement à l'infortune. Mais
en faisant l'aumône , il se souvient du sens primitif de ce mot, qui signifie miséricorde. Il ne se contente pas de glisser dans la main du men* diant quelques pièces de monnaie, car la misère physique est toujours accompagnée d'une misère morale , que votre argent ne guérira point si vous n'y ajoutez précisément ce qui fait la véritable « aumône, » la bienveillance et la sollicitude. Il faut payer de votre personne et pas seulement de votre bourse. Vous-mêmes vous rougiriez d'accepter un présent d'un étranger ; comment pouvez-vous infliger celte ignominie à votre prochain? En vérité , je vous dis que vous n'avez le droit de lui offrir votre argent que si vous vous sentez du fond de votive cœur son ami affectueux et dévoué. N'objectez pas que le pauvre se garde bien de le refuser, de quelque manière que vous le lui offriez. Oui , pressé par le besoin impérieux , il le prend , mais dans son âme il se méprise et il vous hait. Cet argent , qu'aucun sentiment élevé n'a sanctifié de part ni d'autre, est comme frappé de malédiction : le pauvre se hâte de le dépenser aussi honteusement qu'il l'a reçu.
D'ailleurs, l'aumône doit être réservée pour des cas exceptionnels , et le riche, s'il est fidèle à sa conscience, tâchera surtout de procurer aux ouvriers du travail , afin que jamais ils ne
tombent dans cette détresse extrême. Il vivra peut-être plus largement, plus somptueusement qu'il ne lui plait, se souvenant que les dépenses du riche font le gain du pauvre. Mais ce ne sont pourtant pas les industries du luxe qu'il encouragera le plus, car, quoi qu'on en dise, le luxe fait à un pays au moins autant de mal que de bien. Il préférera de beaucoup le travail productif. Au lieu de dépenser tant d'argent à sa toilette et à sa table , il tâchera de mettre en valeur les richesses naturelles qu'on néglige d'exploiter autour de lui. Par le même motif, il soutiendra , de nos jours, l'atelier dans sa lutte contre la manufacture, il viendra au secours de l'artisan et des petits capitaux contre une concurrence écrasante. — Ah ! ne dites pas, mes Frères, que je fais ici de l'économie politique. Songez-y, il y a toute une classe de la société qui vit dans une anxiété perpétuelle, parce que d'année en année elle voit se réduire son gagne-pain. On dit cette crise inévitable, on la représente comme une transformation qu'il faut absolument subir. Je ne le conteste pas ; mais je sais que le riche, s'il a du cœur, cherchera, par tous les moyens, à adoucir les angoisses de cette crise. Sa bienfaisance ingénieuse formera pour ainsi dire une association avec la faiblesse des petits. Il les protégera
sans .cesse. S'apercevant, par ei&emple, que l'apprentjisss^e de plus ^exi plus incomplet y dans les divers Qaétieirs , est wie des principales causes 4e I9 ruine des «aitisans^ il encouragera Tétab^sigemenit d'écc^les .prolessionnelles. il s'attaquera 4è toutes ses tforces à Fabus déplorable q;ui lait payeiT à l'indigent un loyer, en proportion ^ beaucoup plus cher qu'à nous-mêmes; il s'entendl'a avec d'autres ricbes animés de l'esprit de fraterjiité y et, sans qu'il leur en coûte rien , ils sauront prox^urer à ^'ouvrier un peu du confort dont nous jouissoQS. Il ae sr^agit pas d'une utopie : une ville voisine ' ^n a donné réoenunent l'exemple , et je ne V/ois pas pourquoi noire cité ne tiendrait pas à honneur âa le suivre dès aiiiourcPhui.
Dirai-je toute ma pensée? Le chrétien 4loit faire wssi .quelque diose pour les plaisirs du pauvre. Ua homme qui iravaiUe du matia au soir a besoin de distractions; or, de aog jours, il ne s'en offre à lui qo^ deux^ Tope pire 4itte l'autre, la boisson et la daase, rr-qn^e daase! Les classes aisées de la sodélé se créent facile' m&A elles-oiémes des distractioas plos aobles , sans parler de edles qa^on met d^office i leur disposition. Eh bien! je Yoadrais que quelques
riches essayassent s'ils ne pourraient pas purifier, ennoblir les plaisirs du pauvre , s'ils ne pourraient pas faire tourner à son profit ses loisirs, qui trop souvent causent sa perte. Qu'ils y réfléchissent, et ils en découvriront sûrement les moyens. Quoi! les Grecs^ du temps du paganisme, savaient réunir la nation entière dans des fêtes joyeuses que sanctifiait leur foi en la présence des dieux, et nous, chrétiens, nous nous en déclarerions incapables ?
Le riche ne dispose pas seulement de beaucoup d'argent , il jouit d'une considération générale et d'une influence souvent irrésistible; il mettra donc aussi cette considération et cette influence au service de son Maître. Je crois qu'il se gardera soigneusement de toute affectation pieuse : «roi dévot, courtisans hypocrites,» a-t-on dit; or, le riche, je le répète, né manque certes pas de courtisans. Mais, sachant de quel poids son opinion pèse sur son entourage, il montrera qu'il hait également le pharisaïsme et le sadducéisme, l'étroitesse formaliste et la frivolité insouciante. Il proclamera bien haut son respect pour les choses saintes; puis, pour le reste, il prêchera ses convictions chrétiennes surtout par sa conduite. Sa probité stricte, sa loyauté, sa patience, sa douceur, sa générosité, voilà les grands arguments dont il se servira.
Mais j'oublie le principal : il faut qu'au milieu de son opulence il apparaisse plein de modération. Son premier devoir est la tempérance dans les jouissances de toutes sortes ; car ce qui rend la vue du luxe si dangereuse pour les pauvres, c'est bien moins le luxe en lui-même que la passion avec laquelle ils le voient rechercher.
Ces diverses obligations ne coûtent rien au disciple du Christ ; d'abord elles sont conformes à ses goûts, et puis elles font partie de la charge dont il se sait revêtu. Ses richesses lui confèrent une mission qu'il n'a garde d'oublier.
Ou bien, est-ce une illusion de ma part lorsque je me figure le riche exerçant dans notre société une haute magistrature, se conduisant comme le tribun du pauvre et de Dieu? — Dieu ! qui donc le représente dans les conseils des nations? Qui défend sa cause? qui plaide pour toutes les idées nobles et élevées ? qui cherche à faire triompher sur la terre la vérité et la justice? Nous , pasteurs et prédicateurs de l'Évangile, nous ne pouvons nous jeter dans la mêlée, notre mission consistant plutôt à fortifier ceux qui combattent et à panser leurs blessures. Il faut à l'Éternel des champions plus libres que nous^ plus forts, et qui sachent se faire écouter du monde entier. Riches, au cœur vaillant, ne
voulez^voup pas èlre ce^ jcbampions «et iiç yie&drez-votts pas relever é'xine main har^e le drapeau de «votre Dieu? —Et ie pauvre i Oh ! soyez ses chevaleresques défenseurs i Ne l'edootez pas que faille médire de la société actuelle et répéter les absurdes déolamations de ses détracteurs passionnés et aveugles. Mais je vous djs que tout n'est point parfait dans notre moade, et qu'inévitahlem^t ces imperfections atteigoent d'aèord ie pauvre; je vous di$ ^que, de nos jours, siins xiu'^il y ail de la faute àe personne ei par la seule force des choses, il semble se préparer comme une nouvelle féodalité, qui inquiète les petits ; je V'Ou« dis que dans leurs réclamations tout n'^t pas inventé ni même tout exagéré. Riches qui m'écoutez, je vous en conjure, faites-vous leurs avocats , vous , dont les paroles ne se perdent jamais dans le videî Vos plaidoyers, simples et graves, démêlant le vrai d'avec le faux, exciteront l'attention tout autrement que les plaintes améres du pauvre luimême ; car dans ces plaintes il se glisse presque toujours los rauques accents de l'envie, qui^ hélas! semble devenir de pjus en plus noire défaut national.
Qu'ils soient bénis, Jes ricb,es mij reiBplis.seçt ainsi Imrs fpRStiopsJ Qm ITÈfftTftel, .dont i)s
Lks KICHESSES. 237
sont les fidèles serviteurs, étende sur eux sa
main tutélaire ! Qu'il fasse prospérer toutes leurs entreprises ! Qu'il double leur héritage I Qu'il leur accorde dès ici-bas la félicité céleste f
Marc XII, 44 -44.
S' étant assis en. face du trésor ^ Jésus regardait comment la foule mettait de l'argent dans le trésor^ et plusieurs riches en mettaient beaucoup. Et une veuve pauvre étant venue, mit deux pites, ce qui fait un quart de sou. Et ayant appelé ses disciples, il leur dit : ^En « vérité, je vous dis que cette pauvre veuve a € mis dans le trésor plu^ que tous ceux qui y €ont mis; car tous ont mis de leur superflu , <( mais elle y elle a mis de son indigence, tout ce « qu' eUe possédait , toute sa subsistance. »
Mes Frères ,
Fatigués des discussions les plus acharnées
qu'il ait eues à subir pendant sa douloureuse
mission , le Christ s'assied en face des troncs où
les fidèles jetaient, en sortant du temple, leur
contribution volontaire aux dépenses du culte. Il veut voir ce que Ton donne et comment on le donne : ce lui sera un indice parfaitement sûr du plus ou du moins de puissance qu'a conservé la religion parmi son peuple. Tandis que les disciples groupés autour de lui contemplent avec ravissement les splendides arcades de Fédifice, il observe donc les passants. Bientôt ^ désignant une femme pauvre et en deuil qui se glisse timidement entre les riches habitants de Jérusalem, il s'écrie : a Cette veuve a donné plus que tous les autres 1 > — Gomment ! A en juger par l'extérieur , elle gagne péniblement son pain à la sueur de son front; ses traits amaigris paraissent creusés par les soucis et par l'indigence ; se peutil qu'elle ait déposé une somme plus considérable que ces sacrificateurs et ces scribes et ces membres du Sanhédrin, personnages qui ne sont pas seulement fort riches, mais aussi fort généreux, car, chaquejour defête, on les voit vider dans le tronc une bourse pleine. Le Maître prétend que cette veuve a donné davantage encore; combien donc? — Elle a donné, en tout, le quart d'un as romain , c'est-à-dire un peu plus d'un centime de notre monnaie. — Le quart d'un as I Étrange arithmétique d'après laquelle une toute petite pièce de cuivre a plus de valeur qu'une poignée de pièces d'argent !
Et pourtant c'est Farithmétique vraie , Tarithmétique rationnelle. Un objet quelconque n'a point en soi une valeur propre, fixe, immuable, mais pour l'apprécier il faut examiner s'il remplit sa destination. Un diamant, qui est d'un prix inestimable entre les mains du bijoutier chargé de monter une magnifique parure, semblerait un misérable caillou à l'infortuné jeté, sans espoir de délivrance, sur un écueil inhabité. Et, d'autre part, l'homme qui périt brûlé par la soif donnerait ses biens les plus précieux pour un verre d'eau , qqe dans d'autres circonstances il refuserait de payer du moindre prix. Or quel est le but, quelle est la destination des dons faits au temple ? S'il s'agit d'augmenter la pompe du culte, de verser le sang d'un plus grand nombre de victimes, d'entasser des trésors dans ses portiques, en un mot, d'enrichir Dieu; en ce cas, sans doute, la pite de la veuve est un don bien chétif, bien dérisoire. Mais, en vérité. Dieu est assez riche par lui-même ; il demande uniquement notre affection, tout le reste lui appartenant déjà, et, s'il exige des israélites certaines offrandes, il ne le fait pas pour lui, mais pour eux, voulant mettre à leur portée un moyen très-simple d'exprimer et d'entretenir leur reconnaissance. La somme versée dans le tronc tire toute sa valeur du sentiment qui s'y rattache; elle ne
compte devant Dieu que si elle est un sacrifice ; elle a pour prix juste ce qu'elle a coûté au donateur. Dès lors il est évident que la veuve, en se privant, par piété, de tout ce qu'elle possède, fait infiniment plus que les riches qui apportent leurs grosses sommes d'argent; comme le dit le Seigneur avec sa concision incomparable, elle donne de son indigence, et les autres de leur superflu. Elle s'offre elle-même, ses préoccupations, ses soucis, ses angoisses; elle accepte volontiers quelques souffrances de plus pour témoigner à Dieu combien elle le trouve bon. Le sacrifice, mais le sacrifice véritable, est le dernier mot de toute la religion , la seule chose qui nous mérite l'approbation de l'Éternel, parce que. c'est la seule chose qui nous rende semblables à lui. En pensant à sa gloire plutôt qu'à notre bonheur , nous faisons comme Celui qui nous a créés et nous conserve la vie par pur amour, et qui travaille à notre sanctification sans autre mobile que le désir de nous rendre heureux. Aussi, par le sacrifice nous lui procurons une joie qu'il n'aurait pas eue sans nous, la joie d'apercevoir son image vivante dans une de ses créatures. Oui, cette pauvre veuve est pour ainsi dire la bienfaitrice de l'Éternel !
Mais si telle est la valeur du sacrifice dans le culte rendu à Dieu, comment nous y prendrons-
nous^ disciples du Christ , pour imiter la veuve de rÉvangile? A quel temple irons-nous porter l'obole de notre indigence ? Sur quel autel déposerons-nous notre holocauste?— Le temple dans lequel le Dieu de Jésus-Christ veut être adoré en esprit, a pour nom Thumanilé. L'Éternel demande que nous la lui transformions en une maison de prière et d'harmonie céleste, et c'est à nos frères qu'il nous ordonne de nous sacrifier, lorsque nous désirons lui témoigner notre amour. De même que Dieu aurait pu se passer de toutes les offrandes des israélites, puisque ces victimes et ces prémices ne lui donnaient rien; de même, il pourrait dans l'éducation du genre humain se passer de notre travail et de notre dévouement. Rien ne lui serait plus facile que de convertir les nations sans les tortures des martyrs. Et quant à la misère matérielle , il pourrait aussi la guérir par sa toutepuissance; qu'est-ce qui l'empêcherait, par exemple, de faire produire à la terre plus qu'elle ne produit, et d'arrêter en même temps l'ac croissement trop rapide de la population ? Mais il ne l'a pas voulu. Ayant mis fin aux sacrifices purement symboliques de l'ancienne Alliance, il a réservé une place immense au sacrifice véritable. La vie du chrétien tout entière doit être un culte rendu à son Père céleste, et ce culte
doit se manifester par une charité ardente, dont la veuve nous fournit le modèle lorsqu'elle verse dans le Ironc son dernier quart de sou.
« Plusieurs riches , dit saint Marc, donnaient beaucoup. » — Plusieurs riches de nos jours donnent aussi beaucoup pour Tentretien du temple spirituel de Dieu , pour les œuvres de bienfaisance et d'évangélisation. Mais font-ils mieux que ceux dont il est question dans notre texte ? Donnent-ils de leur nécessaire ou seulement de leur superflu ? Leurs dons sont-ils un sacrifice?
Il semblerait au premier abord que, pour mériter qu*on les rangeât du côté de la veuve et non du côté des pharisiens, ils eussent à donner toute leur fortune, tout leur capital. Or, cela ne se fait point parmi nous. Et je crois que , selon la volonté de Christ , cela ne doit point se faire, sauf peut-être dans > des cas rares et spéciaux. En efi'et , je vois que Jésus ordonne une seule et unique fois à un certain jeune riche de vendre tout ce qu'il possède et de le donner aux pauvres, et tout dans le récit prouve que cet ordre est exceptionnel, que le Seigneur parle ainsi pour des motifs particuliers au jeune riche. Les biens de la fortune , aux yeux du Christ , constituent
une charge, une fonction , dont on ne doit point se démettre. Mais, d'un autre côté, il faut donner de son nécessaire et pas seulement de son superflu. Comment s'y prendre?
Quelques pieux chrétiens pensent remplir ce précepte en donnant chaque année une part plus ou moins considérable de leur revenu ; et le chiffre auquel ils s'arrêtent souvent , c'est un dixième, probablement en souvenir de la dîme établie dans l'ancienne AlUance. Se rendre volontairement d'un dixième moins riche ou plus pauvre qu'on n'est; consentir à n'avoir que neuf mille francs quand on pourrait disposer de dix mille, c'est, je l'avoue, de l'abnégation , dont peu de mondains seraient capables. Toutefois, si je ne m'abuse, malgré ce procédé on peut ne donner pourtant que de son superflu. N'estil pas vrai que vous vivriez avec une somme moindre que celle que vous vous réservez? N'est-il pas vrai que si vous perdiez le tiers, les deux tiers de votre fortune , vous n'auriez pas encore atteint la dernière limite du nécessaire? Pris d'un certain sens, tout est superflu , car le travail seul suffirait pour nous faire vivre ; pris d'un autre sens, à la vérité, tout est nécessaire, car les besoins croissent avec les ressources, et le plus riche ne se sépare poiiit de la moindre part de ses biens sans éprouver une privation.
Pour des raisons d'ordre et d'économie, il peut êlre très-sage de fixer dans son budget une somme à l'exercice de la bienfaisance, mais cette somme , fût-elle les trois quarts de notre revenu , ne nous affranchit d'aucune obligation quant au reste.
Le vrai disciple de Christ ne fait point deux parts dans sa vie , l'une à la charité, l'autre à l'égoïsme; il sait que tout appartient à son Maître, et il trouve le moyen de donner de son indigence sans précisément se défaire du superflu.
D'abord, il donne de son indigence, il accepte volontairement des peines et des douleurs, en accordant aux misérables une place dans son cœur et dans ses préoccupations. Au sein du confort légitime dont il est entouré, il souffre poux eux et avec eux. Sa table ne se charge pas des biens que Dieu lui prodigue, sans que son imagination se représente les yeux avides du pauvre fixés sur lui. La femme riche et pieuse peut se couvrir des étoffes les plus brillantes si vraiment sa position l'exige (souvent elle se fait illusion à cet égard) ; mais en se voyant parée avec tant de goût et tant de luxe, sa pensée se reporte amèrement vers les ouvrières à qui un travail excessif enlève les couleurs de la jeunesse, et la santé, et la joie de l'âme, et peut-
LÀ PITE DE LA VEUVE. i49
être le courage de marcher dans le droit chemin. Pour le chrétien, le superflu n'est donc point un lit de roses où il s'endorme avec mollesse; dans toutes ses jouissances, il fait asseoir, à côté de lui , de son plein gré, le spectre de la misère, qui l'empêche de goûter tranquillement aucun plaisir. Il me semble même qu'à la longue sa vie deviendra comme un martyre, et que souvent il priera Dieu de le délivrer de cette torture, de mettre fin à cette immolation de chaque jour, de lui reprendre ces richesses, qui ne pèsent pas moins qu'un remords.
Le chrétien sacrifie d'ailleurs à ses frères autre chose encore que le calme de son cœur. Il leur doit une part du plus précieux de ses biens terrestres, une part de son temps. Qui que vous soyez , et quelque grande somme d'argent que vous distribuiez aux pauvres et aux sociétés religieuses , si vous ne consacrez point au soulagement , ou à l'instruction , ou à l'évangélisation du prochain une part notable de votre activité , vous ne donnez que de votre superflu et non de votre nécessaire. Il y a mille objets vers lesquek vous pouvez diriger de préférence ce travail , et Dieu vous en laisse le choix^ pourvu que ce travail soit réel et soit bien un sacrifice. Frères, voyez quel service immense vous rendriez au monde et par conséquent à Dieu , si
VOUS appliquiez aux maui de rhumanité la dixième partie da temps et des efforts d'intelligence que vous appliquez à vos propres affaires. 11 en est parmi vous qui savent si bien administrer leur fortune ; pourquoi ne se mettent-ils pas à administrer l'indigence de leur voisin ? Il en est qui savent former et diriger de brillantes associations industrielles ; pourquoi n'essaientils pas de fonder entre les pauvres des associations qui lutteraient contre la misère ? Il en est qui savent exposer avec une merveilleusse clarté les plus secrets mystères de la science ; pourquoi réservent-ils leurs talents pour eux et pour d'autres hommes instruits y au lieu de répandre parmi le peuple quelques rayons de cette bienfaisante lumière? Il en est qui ont dans leur cœur des trésors d'expérience et sans doute aussi des trésors d'amour; pourquoi ne les ouvrent-ils qu'à leurs amis les plus intimes? Pourquoi ne se font-'ils pas les conseillers et les prédicateurs de tous les infortunés autour d'eux? Pourquoi cet égoïsmo ou cette nonchalance? — Et vous, mes Sœurs, faut-il vous dire quelle activité toute spéciale Dieu semble avoir créée pour vous? Faut-il vous nommer le don particulier dont il vous a enrichies et dont il vous demandera compte ? Vous devez être les consolatrices des malheureux. Vous seules , vous
LA HTE DE LA VECVE. SSi
pouvez aller au devant de leurs coofidences » et par la douceur de votre compassion , verser le baume dans les cœurs ulcérés. Vous seules , vous pouvez pénétrer chez le pauvre sans indiscrétion y — or , l'indiscrétion envers lui » on l'oublie trop souvent , est cent fois plus repréhensible qu'envers le riche ; — vous seules , vous avez le droit de franchir la porte de sa demeure, sans qu'il vous ait appelées , car, si vous le voulez bien, toujours il unira par se réjouir de votre apparition. Dieu vous a donné la grâce en partage , et cette grâce , dont peutêtre vous faites un instrument de vanité , vous devez la porter chez le pauvre et la lui consacrer. Visitez-le donc et visitez-le avec un peu de ce désir de plaire^ de ce charme , de cette bonté tendre et délicate que vous prodiguez ailleurs. Faites-lui l'aumône et de votre temps et de votre amabilité.
Enfin, mes chers auditeurs, il faut savoir offrir en sacrifice les agréments de la vie, il faut savoir renoncer à ses aises. Je lisais récemment la correspondance d'un historien célèbre , notre coreligionnaire, mort il y a peu d'années S et j'y ai trouvé un trait bien simple^ et bien admirable pourtant. L'homme vénérable dont je
* Sismoadi.
852 LA PITB DE LA TEDVE.
parle, employait par pitié un ouvrier des moins habiles ; mais un jour cet artisan ayant maladroitement gâté à deux reprises la porte d'un appartement , on lui signifia son congé, c II faut donc que je perde ma dernière bonne pratique ! s'écria-t-il avec douleur ; toutes les autres m'ont déjà quitté. » Sans hésiter, le savant le reprit à son service, aimant mieux avoir un salon ouvert à tous les vents que de contribuer à la ruine de l'ouvrier. Rien de plus simple que celle conduite, je le répète ; mais ferions-nous de même? Consentirions-nous , de propos délibéré , et par charité pour le prochain , à subir chaque jour un de ces petits désagréments qui impatientent l'homme le plus calme? Si nous sommes les disciples du Christ , il faut bien en venir là. 11 faut nous priver des plaisirs de la vie, toutes les fois qu'ils causeraient un dommage à notre frère. Il le faudrait surtout si c'était un dommage spirituel qui en résultât pour lui , une occasion de chute. Cela arrive bien plus fréquemment qu'on ne le pense. N'oublions pas que de tous les sentiments le plus naturel chez le pauvre, et en même temps le plus âpre , le plus dévorant , c'est l'envie , l'envie , qui résume à elle seule toutes les douleurs et tous les dangers de la misère. Pour que cette envie s'apaisât dans son cœur , il faudrait qu'il aperçût chez les riches une
LA PITE DE LA VEin'E. 253
grande modération dans les jouissances. Quand, au contraire , nous étalons à ses yeux le spectacle éblouissant d'un luxe qui, peut-être même, dépasse nos moyens; quand il comprend que nous n'avons d'autre préoccupation que d'amasser beaucoup d'or, afin de nous procurer beaucoup de plaisirs; quand il calcule que nous avons dépensé , en pure perle et pour satisfaire quelque ignoble caprice, une somme dont il aurait vécu bien des jours, que dis-je? bien des mois; a-t-on le droit de s'étonner qu'il jette au monde sa malédiction et au ciel son blasphème? N'est-il pas évident que le vrai coupable dans cette révolte du pauvre, c'est le matérialisme du riche ?
On parle beaucoup de charité dans notre société du dix-neuvième siècle. Mais combien cette charité est loin de puiser les aumônes dans ce qui coûte, de donner aux pauvres son cœur, son temps, son comfortetses plaisirs. De même que les jésuites avaient imaginé pour les grands seigneurs d'autrefois une dévotion aisée , on a inventé de nos jours une bienfaisance commode, mise à la portée de tout le monde. Personne ne conteste plus qu'il ne soit du devoir de chacun de s'occuper du sort de ses semblables , de travailler à leur amélioration et à leur bonheur ; mais il est entendu que ce devoir peut se rem-
plir par délégalion. On paie à la fin de l'année le montant de sa souscription , ainsi qu'on paie les notes des fournisseurs ou les contributions publiques, et avec cela on est quitte envers Dieu. Tout se traite à forfait. Et comme si ce n'était pas assez rabaisser la charité, on a trouvé bon d'y joindre pour appât quelque plaisir vulgaire; on a convié la foule à venir s'amuser pour les pauvres , à danser follement pour les misérables. Les intentions peuvent être bonnes ; mais n'y a-t-il pas quelque chose qui dégrade le pauvre quand il reçoit un bienfait ainsi extorqué, et n'y a-t-il pas de la part du riche quelque chose de vil à étreindre si sordidement son écu qu'il faille des ruses pour le lui faire lâcher? En tout cas , cette bienfaisance n'est pas même au niveau de celle des pharisiens, qui du moins distribuaient noblement leur argent sur la place publique. Que le monde continue à estimer la charité uniquement d'après le chiffre des recettes; que , pour les augmenter, il mette enjeu et la vanité et la mode et la peur même ; qu'il habitue les malheureux à toucher l'aumône comme une rente qui leur est due, mais qu'on leur paie de très-mauvaise grâce; — un jour il récoltera la haine parce qu'il sème le mépris. Mais nous, mes Frères, n'ayons rien de commun avec cette sorte de
bienfaisance , et que notre charité soit un travail, un sacrifice librement accompli , une souffrance acceptée joyeusement.
Notre texte renferme une dernière leçon: il nous montre que tous sans exception sont tenus de pratiquer la charité. Si elle consistait exclusivement à répandre de l'argent , à mettre son. nom sur les listes de souscription, à payer une taxe annuelle, beaucoup de personnes pourraient s'en croire dispensées. Et néanmoins il me semble que même alors elles seraient dans l'erreur. Car , enfin , c'est de l'argent que la veuve a versé dans le tronc, et ils sont rares ceux qui ne possèdent pas autant qu'elle. En cherchant bien , nous trouverions certainement dans quelque coin une petite pièce de cuivre — et peut-être une pièce d'or. Quand nous voulons A tout prix nous procurer tel ou tel plaisir, nous finissons presque toujours par y pourvoir ; avec un peu d'économie , d'un côté , un peu de surcroît de travail , de l'autre , nous arrivons à compléter la somme qu'il nous fallait. Eh bien ! on peut faire de même des épargnes pour ses frères , chacun dans la mesure de ses moyens.
D'ailleurs , je le répète , Dieu ne nous demande pas précisément, ou du moins pas uniquement, notre argent; il nous demande des
biens plus précieux et dont aucune créature humaine n'est tout à fait dépourvue. Que ceux qui sont pauvres ou peu à leur aise, distribuent donc surtout ces biens-là. Le plus misérable, le plus maladif, peut être une bénédiction pour la maison qu'il habite , par l'exemple de sa résignation , par les bonnes paroles dont il encourage ses voisins , par la compassion qu'il leur témoigne au milieu de ses peines. Mais la plupart disposent en outre d'un peu de temps, par conséquent d'un peu de travail, pour leurs frères plus éprouvés qu'eux. Je sais une ville protestante ou des journaliers donnent un bel exemple de ce sacrifice du temps. Lorsqu'un malade indigent réclame des soins assidus , on le fait savoir à ses compagnons ; sur-le-champ ils s'inscrivent pour le veiller à tour de rôle, et ces hommes, fatigués d'un ouvrage de dix et de douze heures , consacrent au malade la nuit qui devrait réparer leurs forces et qui les sépare d'une autre journée également pénible. L'écrivain à qui j'emprunte ce détail, ajoute ces mots : i Qui le veut, peut en faire autant. » Cela n'est-il pas vrai , mes Frères? Évidemment donc , personne n'a perdu le droit de se dévouer. Certes, le pauvre aurait lieu de se plaindre si à ces innombrables privations venait encore se joindre celle-ci. Mais non ! Je dirai même que la vraie
charité lui est plus facile qu'à tout autre , puisqu'il ne risque guère de tomber dans la fausse charité : tout ce qu'il donne est nécessairement de son indigence.
On ne parlera point de ses aumônes , cela est sûr, on ne s'extasiera pas devant sa générosité , on n'élèvera aucune statue pour perpétuer ses traits. Du temps de Jésus , si un étranger s'était informé à Jérusalem du nom de la personne la plus charitable , on lui aurait cité sans doute quelque vénérable personnage, qui venait de porter au temple avec ostentation plusieurs milliers de sicles , ou peut-être quelque avare , qui annonçait partout qu'il léguerait à ses concitoyens ses millions, ses millions qu'il ne pouvait emporter. Toutefois, quand le Sauveur , le cœur brisé par l'obstination des chefs du peuple, s'assied en face du temple, se demandant si dans cette malheureuse nation tout est donc formalisme, et corruption, et hypocrisie; c'est sur une pauvre veuve que ses yeux s'arrêtent avec une joyeuse surprise. Cette femme inconnue , cette juive , a le privilège de consoler et de fortifier le Fils de Dieu. Probablement elle n'a point entendu l'exclamation de Jésus , et personne ne sera venu la lui rapporter. Mais au delà du tombeau , dans la vie qui , continuant celle-ci , ne prend jamais fin, ne croyez-vous pas que le ju-
gement du Seigneui* la pénètre à son tour d'une joie inefifable , et que sa place soit marquée parmi les plus nobles et les plus grands ? Où sont-ils , au contraire } les vénérables personnages qui distribuaient des milliers et qui léguaient des millions? Où seront dans cinquante ans les riches que nous honorons de notre admiration , parce qu'ils daignent dépenser pour les pauvres la vingtième partie de ce que leur coûte le vice? Ahl quand donc aurons -nous le courage de nommer le mal mal, même lorsqu'il est couvert de vêtements somptueux , et le bien bien , même lorsqu'il se cache sous des haillons? Mais que nous ayons ou que nous n'ayons pas ce courage , le Christ l'aura une fois encore. 11 placera les uns à sa droite et les autres à sa gauche, et il dira à ceux qui sont à sa droite : « Venez , bénis de mon Père , possédez le royaume préparé pour vous. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais sans asile , et vous m'avez recueilli ; nu , et vous m'avez vêtu ; malade, et vous êtes venus à moi ; en prison , et vous m'avez visité. » Mais il dira à ceux qui sont à sa gauche : « Retirez-vous de moi , maudits. Car ce que vous n'avez point fait aux petits, vous me l'avez refusé à moi. t>
Que chacun de nous s'interroge s'il sera rangé à droite ou bien à gauche, et, puisqu'il en esl encore temps, qu'il se hâte de choisir la bonne part.
XA
i CORINTH. XII , 26.
Quand un membre souffre^ tous les membres
souffrent avec ly,i.
Mes Frères ,
Le Seigneur Jésus compare l'Évangile à un trésor d'où une famille tire, suivant ses besoins, des objets à la fois anciens et nouveaux : — anciens , car ils sont déposés dans ce trésor depuis plusieurs générations; — nouveaux, car personne ne s'est encore avisé d'en faire usage. De même , les saintes Écritures renferment bien des idées que les lecteurs les plus assidus ne remarquent peut-être pas durant de longs siècles.
mais qui, au moment voulu, surgissent tout à coup de ce livre antique et s'imposent à nous par leur incontestable vérité. C'est que, pour voir , il faut regarder ; pour comprendre une pensée, il faut que l'esprit s'en soit déjà préoccupé^ qu'il l'ait pressentie, devinée en quelque sorte. Des milliers et des millions de chrétiens avaient répété machinalement ce verset obscur de l'épître aux Romains : «Le juste vivra par la foi,» lorsqu'un jour Luther^ accablé du sentiment de ses péchés, s'arrêta pensif en face de cette phrase. Soudain il tomba de ses yeux comme des écailles , et dans cette ligne insignifiante il lut l'admirable doctrine du salut gratuit, qui fut désormais pour lui et pour ses frères la source d'inépuisables consolations. Ainsi, chaque siècle trouve dans la Bible un texte à interpréter, une devise à déchiffrer, une vérité à saisir, parce que des expériences peut-être bien amères l'y ont rendu attentif. Notre texte à nous , dix-neuvième siècle, le texte qui, peu compris, peu écouté même jusqu'à nos jours, retentit pour nous avec un éclat importun, ne serait-il pas celui que j'ai choisi pour sujet de cette méditation : «Quand un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui?» Autrefois, on pouvait nier que les hommes sont solidaires les uns des autres ; on pouvait s'imaginer que le sort
de l'individu dépend de lui seul et non de la société ; on pouvait même prétendre que les fléaux qui frappent un peuple font la prospérité de ses voisins; on pouvait, en tout cas, comparer le genre humain aux grains de sable qu'aucun ciment ne relie. Mais, actuellement, nous savons trop bien que l'humanité est comme une roche compacte où le moindre choc se propage rapidement à travers chaque atome. Ou plutôt, comme le disait l'Écriture depuis dix-huit cents ans et comme nous le dit l'histoire contemporaine, l'humanité est un corps vivant, un organisme , qui a pour membres les peuples et les individus. Le plus petit de ses membres ne saurait souffrir sans qu'un malaise général s'empare du corps entier, et d'autre part, dès que le corps est malade, chaque membre vient à languir et à dépérir.
Il y a cent ans , on s'inquiétait des années fécondes et des années stériles que Dieu dispensait à notre canton, h notre province tout au plus ; mais pour le reste du pays , pour le reste de l'Europe, qui donc s'en préoccupait? De nos jours, le prix des subsistances dans cette ville dépend bien moins de nos propres récoltes que des moissons faites à mille et à deux mille lieues d'ici. Il y a cent ans , les fortunes , profondément enracinées dans un sol qu'on mesurait d'un
coup d'oeil , n'étaient point ébranlées par des se cousses lointaines , et l'on pouvait rester indifférent aux événements publics. De nos jours , il n'est personne qui ne suive ces événements avec une sorte d'anxiété , car on ne possède plus une fortune à soi , mais on possède une part de la fortune publique. Il y a cent ans , il y avait des riches comme à présent , et il y avait des pauvres comme à présent ; mais on ne se doutait pas que la misère des uns pût être un danger pour les autres , et ils vivaient côte à côte presque sans se connaître. De nos jours, quel est le riche tant soit peu intelligent qui ne s^agite inquiet lorsqu'il voit augmenter la misère , et qui ne se croie délivré d'un péril lorsqu'elle semble diminuer? Ainsi , dans notre société tout se tient : chacun est solidaire de chacun.
On le reconnaît du reste généralement , et il ne m'appartient pas de suivre, dans toutes ses applications , cette grande loi de la vie moderne. Mais je viens vous parler d'une espèce de solidarité qui est moins visible que la solidarité commerciale, économique ou politique, quoique infiniment plus importante, — la solidarité morale. Je voudrais vous faire voir qu'entre nos frères et nous il existe un lien étroit et indissoluble, de sorte que leurs vices deviennent peu à peu nos vices , et que nos fautes et nos erreurs
LA SOUDARITÉ DAMS LE MAL. 267
s'étendent à eux, les gagnant comme par contagion. Je voudrais vous démontrer que, dans tout mal qui se commet, notre responsabilité est engagée. Ne vous attendez pas à une alimentation sul)tile par laquelle je prouverais que les choses doivent nécessairement se passer ainsi. J'ignore s'il y a là quelque nécessité secrète, mais je sais que, de nos jours, cette solidarité est un fait incontestable. C'est ce fait que je compte mettre sous vos yeux , pour que vous en tiriez vousmêmes les conséquences.
Notre siècle , sans être pire qu'un autre , est passablement con^ompu; les maximes les plus frivoles y ont cours ; les mœurs les plus tristes s'y étalent publiquement; et en vérité, sans se piquer d'une austérité puritaine , on doit désirer de se mettre à l'abri de Cette corruption. Le peut-on ?
D'abord , il faut bien lire , occuper son imagination et rester au courant de la littérature. Ouvrez donc ces romans, feuilletez ces drames. Le ferez-vous sans contracter un peu de la corruption du monde? Si le monde qui nous entoure était moral, je ne vois certes pas pourquoi des drames et des romans ne formeraient pas une lecture salutaire ou du moins innocente. Mais il s'agit de la littérature telle qu'elle existe.
Or n'est-il pas vrai que nos romanciers , à trèspeu d'exceptions près, peignent les sentiments les plus malsains , les plus honteux souvent, et les peignent ou bien avec une sympathie nullement déguisée, ou bien avec une froide impài'tialité de connaisseur, qui bouleverse notre conscience beaucoup plus encore? N'est-il pas vrai qu'auprès d'eux on désapprend à distinguer nettement où finit le bien et où commence le mal ? Car enfin dans leurs fictions vous hantez des êtres dépravés , vous y faites la connaissance très-intime de personnages à qui vous interdiriez certainement votre porte , s'ils vivaient, de peur de vous souiller à leur contact ; ne trouvez-vous aucun inconvénient à leur ouvrir votre imagination ? Tant que la société ne sera point purifiée, la littérature , qui en est l'expression , causera donc du mal et beaucoup de mal. Les mères de famille ne connaissent que trop cette influence pernicieuse. Voyez leur embarras : il arrive un âge où les livres de la jeunesse ne suffisent plus et où il faut nécessairement permettre à sa fille les lectures de tout le monde. On fait un choix, sans doute; mais, parmi les mères qui m'écoutent, y en a-t-il une seule qui n'ait éprouvé alors une pénible anxiété, précisément parce qu'elle se rappelait comment ces sortes de lectures avaient autrefois ému son propre cœur?
Si le monde ne faisait sentir son influence corruptrice que par les livres, il y aurait un moyen héroïque de s'y soustraire, en renonçant à tout ce qui est imprimé. Mais on gagnerait fort peu à ce sacrifice , à moins qu'on ne cessât aussi de fréquenter les personnes de sa connaissance. Rien , pas même nos lectures , n'exerce sur nous à la longue une action plus puissante , plus irrésistible que nos relations sociales. Remarquez, en effet, que dans la société on ne doit, à aucun prix, se distinguer par une bizarrerie quelconque, et c'est même ce qui constitue vraiment le bon ton. Il faut donc suivre les fluctuations de la mode , non-seulement dans la toilette, dans l'ameublement, dans les usages, dans les choses indifférentes , mais aussi dans les opinions et notamment dans les opinions morales. Car il y a une mode pour la morale aussi , et l'observateur attentif n'a pas de peine à en reconnaître les variations. En ce moment, par exemple, la mode, en fait de morale, me paraît exiger une grande vénération des choses extérieures de la religion , et puis une tolérance ouverte du vice élégant. 11 y a vingt ans , je crois , l'homme comme il faut se montrait au contraire légèrement incrédule, mais très-respectueux envers la vie de famille. Dès que vous fréquentez le monde (et qui donc ne le fréquente pas plus
OU moins ?) vous êtes tenus d'adopter, et vous adoptez réellement, ses opinions très-variables, mais toujours relâchées sur quelque point capital. Peu à peu , à votre insu, vous êtes transformés à son image, et sa corruption s'est infiltrée dans vos âmes. Jusqu'où iriez-vous ainsi? Je ne sais, mais probablement bien loin. Au siècle dernier, la morale à la mode dans les meilleures sociétés de France, d'Angleterre et d'Allemagne enseignait que toute morale est un préjugé, que le vice le plus grossier est chose indifférente , que la pudeur chez l'homme et chez la femme mérite d'impitoyables sarcasmes. Il n'y a guère que soixante ans que cette mode a régné. Si elle revenait (et pourquoi ne reviendrait-elle pas en vérité?) , si elle revenait, que feriez-vous? Vous ressentiriez une horreur profonde , le premier jour. Le second jour, vous vous apercevriez que vous paraissez être seuls de votre avis , et vous en seriez un peu honteux. Le troisième jour, vous reconnaîtriez que dans vos principes il y a, ou plutôt il y avait , effectivement bien des préjugés ; vous vous souviendriez , de plus , que vous avez toujours détesté la pruderie; vous admireriez enfin l'esprit des Voltaire qui propageraient cette doctrine. Bref, au bout d'un mois , au bout de six mois peut-être, sans crise, sans chute visible, mais en descendant insensiblement cette pente,
LA SOUftAMTÉ DJUIS LE MAL. S71
VOUS arriveriez à être de l'avis de toute la bonne société. Ou bien auriez-vous le courage de briser avec elle? Cela vous paraîtrait fort dur.
D'ailleurs , vous auriez beau vous condamner à vivre en ermite an sein du monde, vous auriez beau rompre toutes les relations avec vos semblables 9 la contagion se répandrait néanmoins jusqu'à vous. Le peuple prétend qu'en cas d'épidémie la simple vue d'un moribond suffit pour infecter l'homme le mieux portant; peut-être faut-il regarder comme une fable cette communication d'une maladie physique par les yeux , mais dans les maladies morales rien n'est plus fréquent : nous voyons le vice, et le vice germe au fond de notre cœur. — € Quoi ? dira-t-on ; le vice est tellement ignoble qu'il excite en nous une répulsion instantanée, un profond dégoût h — Je ne le conteste point; toutefois je prétends que, dans l'immense majorité des cas, quand nous rencontrons le vice sur notre chemin , nous sommes tout étonnés de le trouver si peu horrible, si peu cynique, si peu différent de la moralité ordinaire. Décidément^ nous l'avions jugé avec trop de sévérité. Nous éprouvons donc pour lui d'abord un -sentiment d'indulgence, et puis sur-le-champ une certaine curiosité de le voir de plus près. Ce n'est pas qu'il ait conquis notre sympathie, — non, nous le traitons
avec un sincère dédain , — mais nous saisissons cette occasion de faire une étude de mœurs. L'analyse des caractères nous semble une occupation charmante ; or, quel sujet plus intéressant à disséquer qu'un homme vicieux, dont la vie doit abonder en contrastes et en fausses situations ? Mettons-nous donc à l'œuvre! Que risquonsnous ! — Oh , fort peu de chose ! Il vous arrivera ce qui arrive à tous les disséqueurs et à tous les analyseurs , depuis les chimistes et les anatomistes jusqu'aux moralistes : l'objet de leurs études ne leur inspire plus ni répulsion ni dégoAt. De même que dans son amphithéâtre le médecin est au-dessus du vulgaire préjugé qu'il existe des choses immondes , vous finirez par ne plus ressentir la moindre indignation contre ce que vous appellerez bientôt les faiblesses de la nature humaine. Ne dites pas , mes Frères , que vous vous piquez trop peu d'être observateurs pour courir un pareil danger, qui peut bien être en efiTet celui des romanciers et des philosophes. Tous, sans exception, nous sommes observateurs , car tous nous sommes curieux des affaires d'autrui , les gens les plus futiles au moins autant que les penseurs et les moralistes de profession. Tous nous aimons à scruter les fautes et les péchés du prochain , et tous nous perdons, à cette occupation, la candeur native de l'âme, qui est notre meilleure sauvegarde.
LA SOL»AUTC »AXS LE MAL. 173
Telle est raction qu'exerce sur nous la vue du vice positivement vicieux et plus ou moins repoussant ; mais remarquez que souvent le vice est attrayant, et puis que presque tous les hommes que vous rencontrez , loin d'être des types de la perversité , flottent entre le mal et le bien. C'est la vue de leurs faiblesses aimables , de leurs défauts charmants, de leurs gracieuses perfidies, la vue de leurs intrigues sur le chemin de la fortune, de leur recherche passionnée des plaisirs, c'est la vue de ces plaisirs mêmes, la vue d'un luxe éblouissant, c'est la vue du monde sous ses plus brillants aspects qui fait surtout de nous les victimes du monde et nous inocule son poison. Cette vue excite dans notre âme une soif ardente, le désir impérieux de posséder ces mêmes biens, et la tentation de les acquérir par des moyens semblables. On peut, au besoin, éviter les mauvaises lectures et renoncer à des sociétés frivoles ; on n'échappe point à celte vue. Donc , quoi qu'on fasse , on participe aux faiblesses et aux vices de son siècle; par cela même qu'on est homme, on ne peut se soustraire entièrement à rinfluence délétère de ses semblables ; en vertu de la loi de la solidarité on est impliqué dans la corruption commune.
Peut-être trouvez-vous, mes Frères, que j'insiste trop sur l'impossibilité de nous préserver de la contagion sociale, et sans que vous contestiez les faits que j'ai déroulés dçvant vous (je les crois incontestables) , vous me reprochez d'avoir fourni à bien des âmes une excuse commode : désormais elles étoufferont tout remords, puisque l'auteur premier de leurs péchés ce n'est pas elles, mais le monde. Triste consolation en vérité! Vous figurez-vous qu'un pestiféré oublie ses souffrances et ses périls à partir de l'instant où il aura découvert que sa maladie lui est venue du dehors? D'ailleurs, patience! je vais retourner la médaille pour vous en montrer le revers, et vous y lirez que la corruption générale est, en très-grande partie, notre œuvre à nous. Oui nous sommes responsables, vous et moi, du mal qui nous entoure et nous enveloppe.
Cette vérité n'aurait certes besoin d'aucune démonstration , si je m'adressais à des hommes pour qui le vice est un jeu et un métier, à des hommes qui, par libertinage ou par manière de passe-temps , n'hésitent point à faire méthodiquement le siège d'une âme, afin de la livrer au péché. Mais ces héros de l'immoraUté n'ont garde de s'asseoir dans cette enceinte, je ne l'oublie point, mes Frères, et je sais à qui je m'adresse. Je ne vous demande même pas si jamais , à aucun
instant de votre vie , vous n'êtes tombés , vous aussi , dans cette faute énorme ; si jamais vous n'avez essayé de propos délibéré de pervertir quelqu'un , en lui arrachant ses principes et en faisant taire ses scrupules; si jamais vous n'avez été un tentateur. Je vous suppose purs de tout attentat sur une âme immortelle , et c'est à vous , honnêtes gens, à vous, hommes graves, à vous, respectables mères de famille, c'est à nous tous que je reproche la dépravation du monde.
Vous valez mieux que la moyenne de nos contemporains , je le crois sincèrement ; mais n'oubliez pas qu'il ne s'agit point ici de porter un jugement sur votre moralité personnelle, il s'agit de mesurer le mal que vous avez fait autour de vous. Or, ce sont là deux choses très-différentes. Plus nous sommes estimés et estimables et plus nous occupons un rang élevé sur l'échelle de la considération et de la vertu, plus nos fautes ont de retentissement dans l'âme du prochain. Voici un enfant plein d'innocence : qu'un jour il surprenne dans la bouche de son père quelque parole déshonnêle ou qu'il le voie entrer dans une colère effrénée , ne comprenez-vous pas quels ravages causera dans son cœur un exemple parti de si haut? 11 a déjà entendu ailleurs de pareils propos et de pareilles scènes, mais ceux qui se les permettaient^ il les rangeait sans hésitation parmi
les méchants, parmi les monstres. Son imaginalion enfantine rangera-t-elle son père aussi dans cette classe exécrable? Oh non, cela est impossible. Il va tout simplement le respecter un peu moins, et puis surtout il va se dire qu'au bout du compte le mal n'est pas aussi noir qu'il l'avait cru. Désormais, chez cet enfant, le ressort de la conscience est détrempé.
Eh bien ! mes Frères , puisque les choses se passent ainsi dans le monde moral , puisqu'une peccadille commise par vous , qui êtes dignes de tant de respect, ébranle les consciences tout autrement que ne le ferait un crime commis par un être pervers, je vous le demande, ne sentezvous point que vous êtes un peu cause des vices de la société ?
Vous êtes un négociant dont toute la ville connaît les principes austères. Tandis que d'autres se laissent entraîner par l'appât du gain dans des spéculations hasardeuses, vous ne déviez jamais des vieilles et honnêtes traditions. Aussi une famille s'estime- 1- elle heureuse de placer son fils dans votre maison. Ce jeune homme, qu'on ne voit pas sans anxiété aborder la carrière commerciale, hélas ! bien glissante de nos jours, ce jeune homme acquerra sous votre direction une probité à toute épreuve. En effet, vous ne lui épargnez point les bons el
sages conseils. Toutefois, en s'initiant à vos opérations, il découvre que vous êtes sans doute un commerçant de la vieille roche, mais qu'inflexible sur les grandes affaires , votre conscience est assez large sur les petites. Une erreur légère commise à votre avantage, vous la réparez, — si vous êtes sûr qu'on vous en saura gré; sinon vous feignez de ne point l'apercevoir. Vous avez deux prix pour certaines marchandises , suivant que la personne qui achète est, ou non, un connaisseur. Quand vous vendez en gros, vous pesez avec une rigoureuse précision ; dans la vente en détail, il manque régulièrement une bagatelle. Tout cela , votre employé le remarque , et il opposedans son esprit vos préceptes et vos exemples. Lesquels exerceront le plus d'influence sur lui? Décidez-en vous-même. Mais , si plus lard il renonce à la probité , si pour s'enrichir il a recours à des moyens scabreux , dites-le , aurezvous bien le courage de vous écrier devant Dieu et devant vos frères: «Je suis innocent de la chute de cet homme ? »
Vous êtes une femme pieuse, zélée; vous assistez à toutes les réunions d'édification , vous lisez régulièrement la Bible, vous avezconstamment le nom de Dieu à la bouche. En personne sensée , vous ne vous occupez pas seulement des missions parmi les peuples païens , mais vous
regardez comme voire premier devoir de veiller sur les âmes de vos domestiques et de les amener à la connaissance de la vérité divine. Sans cesse vous les exhortez. Vous leur peignez, par exemple, quels ravissements vous font éprouver les méditations de tel ou tel pieux prédicateur. Fort bien. Mais souvent vos paroles dépassent, et de beaucoup, vos sentiments réels. Que votre servante s'en aperçoive une fois , qu'elle vous entende louer avec effusion un sermon pendant lequel elle vous aura vue rêveuse , distraite; ou bien qu'au moment même où vous vous extasiez sur les admirables conseils d'humilité qui viennent de vous être donnés, elle surprenne sur vos lèvres la naïve expression d'un orgueil béat ; — pensez-vous que votre servante ne prendra pas en dégoût les choses divines ? Voire petite hypocrisie d'un instant aura peut-être perdu cette âme sans retour.
Vous êtes un personnage grave, placé bien haut dans l'opinion publique , soit par les fonctions dont vous êtes revêtu, soit par le caractère honorable de votre vie , et le monde prête toujours une oreille attentive à votre parole pleine de sagesse. Dans un salon , en votre présence, quelqu'un vient de raconter spirituellement un de ces scandales, petits ou gros, qui ont réternel privilège d'intéresser notre curiosité.
L'esprit du narrateur a excité celui des auditeurs , et vous , homme grave , vous ne pouvez retenir une plaisanterie inconsidérée. Ce n'est pas précisément un propos immoral (vous en êtes incapable) , mais vous avez mis en relief le côté amusant de l'avenlure. Tout le monde rit de votre saillie. Remarquez cependant, parmi les rieurs , ce jeune homme , dont la figure exprime une singulière agitation. Il est arrivé à cet âge fatal où les passions livrent à notre cœur des assauts terribles, à cet âge où une seule faute peut décider de notre sort et faire de nous l'esclave infortuné de la débauche. Votre plaisanterie , homme grave , a retenti jusqu'au fond de son âme , et peut-être elle y a brisé le dernier lien qui le retenait encore au-dessus de l'abîme ; car, puisqu'un tel personnage joue avec les mœurs , les mœurs , pense-t-il , sont donc une chose de peu de conséquence.
Ces exemples , mes Frères , vous prouvent que de fois on se trompe sur les vrais coupables. Ainsi , tous les jours , je vois mettre sur le compte des hommes d'afiFaires l'état actuel de l'opinion publique , ce matérialisme débouté et cette léthargie des consciences. Eh bien , moi , j'en fais remonter la responsabiUté à d'autres encore. D'abord, j'en accuse formellement les hommes pieux de toutes les églises. Ce qui rend
notre matérialisme actuel particulièrement haïssable, c'est qu'il afiSche un air de religion; et c'est en même temps ce qui le rend bien plus dangereux, car il fournil aux âmes l'occasion commode de « courir au ciel par le chemin de la fortune. » Jamais on ne serait tombé si bas s'il avait fallu choisir entre le culte de l'or et le culte de Dieu ; et jamais on ne serait parvenu à réunir les deux cultes en un seul, si les disciples du Christ avaient protesté contre cette alliance impie. Mais loin de protester, ils ont applaudi , car il leur semblait que ce respect extérieur avait pourtant aussi son importance. Ils se 5ont hâtés d'en faire profiter la cause de leur Maître. Pourvu qu'on soutînt leurs œuvres, ils ont témoigné subitement une indulgence extrême à la passion du luxe et à toutes les mondanités. Je les accuse donc devant Dieu d'avoir aidé à pervertir la conscience publique. Mais , après eux, j'accuse du mal dont nous nous plaignons, surtout les mères de famille. Sans doute, ,quand elles entendent parler des abus de l'agiotage, quand elles voient les ruines se faire et se préparer alentour , quand dans leur propre maison chaque année se clôt par un déficit, alors, sans doute, elles maudissent l'esprit de spéculation et de dépenses exagérées qui s'est emparé de cette génération. Mais qui a poussé à ces dé-
penses ? Qui a introduit le luxe îiu fo)vr doiMt^$tique ? — Sans doute encore , quand elles iy* marquent Tabseuce complète de foive monde qui distingue les hommes de nos jours, q\u\ud elles n'aperçoivent partout que des cannas villes et des caractères aplatis, elles oprouvonl ilo l'inquiétude en songeant à Tavenir. Mais «pu donc a engourdi la conscience de leurs maris? qui , dans les jours de crise, les a rotcnus loin du chemin de l'honneur? qui les bâillonne doncernent , quand , par hasard , ils veulent (Miw(^r la voix contre l'iniquité ? qui ne cosse do pluider à leurs oreilles la cause d'un repos é.gohiol Qui donc?
Vous le voyez, mes chers auditeur», «i Utn péchés de la société s'infillrent presque inévilublement dans nos âmes, il est tout aui^^i c^frtain que ces péchés, c'est nous qui en mnnuuiti les auteurs, c'est nous qui en somme» rei^poM" sables. Entre nous et la wciéi/t^ il y a un déplo' rable échange de mauvaises i>eni^^*.% , (Ut tma^ vais seotûnents, que nous noms; renvoyons i^nm cesse les uns aux antres ^ mais cba/|ui^ Ph% agraindis et fortifiés. Si Ton p^>uv:^it tiuiv/'^ 4m% looUsB leorî eansé«|ue0ce(; noh \m*Mt H $i*^
t-iéd^*, il J3Be y^fixïAt qu*^ ï^m ^Uï^A^iàii <l<;t
que y sans exception , nous dirions aux montagnes : ^iTombez sur nous et nous cachez cette vue effroyable ; » il me semble que cette vue serait à elle seule le plus terrible des châtiments. Quels liens mystérieux ne se révéleraient pas entre des personnes et des faits qui paraissent n'avoir rien de commun ! Vous, honnêtes femmes, nos sœurs et nos mères, quand vous rencontrez une malheureuse créature perdue dans le vice, vous vous en détournez avec horreur, et vous faites bien. Mais savez-vous son histoire? Un jour (c'était peut-être il y a quelques mois), vous sortîtes de chez vous, vêtue avec une recherche extrême. Vous traciez dans les rues comme un sillon de lumière, car on se retournait pour admirer vos vêtements soyeux, et leur coupe élégante , et votre démarche gracieuse. Ainsi qu'un enfant tout fier de se montrer dans ses beaux habits , vous ne songiez point à mal , mais vous jouissiez délicieusement de ce petit triomphe de votre amour-propre. A vos jcôtés cheminait une jeune ouvrière; elle était plus belle que vous , mais couverte d'une vieille robe bien mince et bien étrécie. Soudain, une étincelle de convoitise tomba dans son cœur, qu'agitaient depuis longtemps des désirs confus: en vous voyant, en voyant beaucoup moins votre luxe que l'expression radieuse de votre vanité satis-
LA SOpiOARITÉ DANS LE MAL. 283.
faite , elle fut prise d'une envie effrénée de savourer j elle aussi , de pareils triomphes , et elle se jeta dans le vice.
Est-ce tout ? Non , peutrêtre. Par suite de la solidarité qui nous relie tous les uns aux autres et qui a fait de Fouvrière la victime de votre amour de la parure^ je ne sais trop pourquoi vous ne deviendriez pas aussi la victime de la dépravation de cette malheureuse. Songez-y, elle est désormais un foyer d'où rayonne la corruption. Êtes-vous sûre qu'elle ne s'emparera pas de votre fih , pour vous le rendre portant au fond de l'âme cette tache dont le poëte a dit que «la mer y passerait sans laver la souillure?» Mais peut-être vous n'avez point de fils. Êtesvous sûre qu'elle ne pervertira pas le fils de votre amie , de votre voisine , et qu'un jour ce jeune homme, qui sans elle, c'est-à-dire sans vous , aurait pu échapper à la contagion du vice, ne viendra point à son tour verser le poison dans le cœur de votre fille? Êtes-vous sûre que vous-même vous ne subirez jamais l'influence pernicieuse d'aucun de ceux qui auront flétri leur âme auprès de l'ancienne ouvrière?...
Combien la pensée de la solidaiûté dans le mal est triste, est accablante, mes Frères! Il m'en coûte de vous laisser sous une pareille impression. J'aurais voulu mettre en regard le re-
raède que l'Éternel nous a accordé, et qui ^ sans nous préserver de la contagion, sans annuler notre responsabilité, nous permel d*opposer au règne du mal le règne de Dieu. J'aurais voulu vous entretenir de la solidarité dans le bien. J'aurais voulu vous montrer comment nous pouvons devenir membres de la nouvelle humanité fondée par le Christ sur cette terre, et comment, par nos efforts, cette humanité régénérée doit peu à peu embrasser tous les fils d'Adam. J'aurais voulu vous rappeler quels sont nos devoirs et quelles sont nos espérances. Mais, pour aujourd'hui, le temps nous manque. Je m'arrête donc, me réservant s'il plaît à Dieu , de revenir une autre fois sur ce grave sujet. D'ailleurs, le sentiment des dangers que nous courons nous-mêmes et que nous faisons courir au prochain , ce sentiment que j'espère avoir éveillé dans vos âmes, est trop salutaire pour que nous craignions de nous y arrêter. Quelque pénible qu'il soit, ne cherchez point à le faire disparaître. L'apôtre, peignant l'effet produit sur les Corinthiens par une tristesse semblable, s'écrie : «Quelle ardeur n'a-t-elle point fait naître f quelle indignation! quelle crainte ! quel grand désir ! quel zèle ! i Dieu veuille qu'il en soit de môme parmi vous !
LA
Matth.V, 13-16.
« Vous êtes le sel de la terre. Si le sel s'affadit , ' « avec qiwi salerort-on ? Il n'est bon qu'à être 4 jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes. « Vom êtes la lumière du monde. Une viUe si^ < tuée sur une montagne ne saurait être cachée, <L et l'on n'alluma point la lampe pour la mettre a sous le boisseau. Qu'ainsi votre lumière luise ^devant les hommes, afin qu'ils voient vos « bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est & dans les deux. i> '
Mes Frères ,
Le monde est plongé dans le mal , et ce mal universel s'infiltre dans nos cœurs par mille canaux, par la lecture , par la fréquentation de la
société , par la simple vue du vice ou même des jouissances. Comment échapper à cette contagion?
Il semble que le moyen le plus simple à la fois et le plus sûr serait de briser, autant que possible, les liens du monde et de nous enfuir dans une solitude profonde. On pratiquait beaucoup ce moyen il y a quelques siècles Pour se mettre à l'abri des influences pernicieuses, les hommes pieux aimaient à s'enfermer au fond d'un cloître, où, n'étant troublés par aucun bruit, n'apercevant plus les brillants appâts du plaisir, ne rencontrant nulle part la tentation sous une forme visible , ils pouvaient se livrer en paix à la contemplation et vivre dès ici-bas de la vie à venir. Cette mort volontaire aux joies terrestres présente un caractère incontestable de grandeur, et je ne puis refuser monrespect à ces hommes qui, plutôt que de se laisser entraîner par le courant des voluptés, lancèrent d'une main ferme leur esquif contre le rivage et l'y brisèrent. De nos jours, sans doute, il n'y a plus ni cloître ni cellules, du moins pour nous , chrétiens évangéliques ; mais il s'agit de savoir si , tout en restant au sein de la société, nous n'aurions pas raison de faire de notre cœur un désert , sî nous ne devrions pas renoncer aux relations avec les personnes frivoles , aux réunions nombreuses et bruyantes , aux plaisirs ex-
citants , à la littérature légère ; peut-être même aux visites de pure convenance, qui amènent des conversations bien peu profitables ; à la culture des arts , qui trop souvent nous énerve ou remue nos sens; à la lecture des journaux, qui nous enseignent bien plus le mal que le bien. Je connais des chrétiens fidèlefe qui s'imposent d'autres privations encore : ils fréquentent exclusivement des « frères,» des convertis ; ils n'ouvrent d'autre livre que la Bible; ils s'interdisent au sein de leurs familles tout abandon et toute émotion, de peur de troubler la paix de leurs âmes ; en un mot ,'ils meurent au monde à peu près aussi complètement que les habitants des cloîtres. Ont-ils raison ? — Non et oui.
Distinguons, mes Frères, entre un système de conduite et des cas particuliers. Si parmi les liens qui vous attachent aux hommes , l'un ou l'autre se transforme, malgré vos efforts, en une chaîne du péché et fait de vous l'esclave du mal , n'hésitez pas, mais tranchez-le net! Il vaut mieux qu'une petite pai't de votre vie sociale périsse ! Ne parvenez-vous point à combler le vide que laissent dans le cœur les conversations mondaines ? cessez tout uniment d'avoir des conversations mondaines. Un roman, même moral, même religieux , excite-t-il votre imagination au point que vous ne trouvez plus de goût à la vie
réelle ni à ses devoirs prosaïques? fermez pour toujours vos romans, quelque moraux , quelque religieux qu'ils puissent être. Le théâtre, avec ses tableaux passionnés , avec son atmosphère malsaine , avec les préoccupations de vanité qu'on y apporte , le théâtre est-il pour vous chaque fois une occasion de chute ? eh bien faites-vous , à vous-même, dès cet instant , la promesse solennelle de ne jamais en franchir le seuil. Dans tous ces cas particuliers, lorsqu'une chose, innocente peut-être , devient pour vous une cause de péché, le principe suivi par les anachorètes est excellent, est absolu, et l'Évangile nous le recommande formellement: «Si ton œil te fait broncher , arrache-le et le jette loin de toi ! »
Mais entre cette opération douloureuse pratiquée sur un de nos membres , et l'action de tuer l'être tout entier , il y a une différence énorme. Ce peut être un devoir de couper tel ou tel fil qui relie notre existence à celle de nos frères ; il n'est jamais permis de nous séparer d'eux totalement. Il Y a donc un abime entre la morale évangélique et la morale monastique. Celle-ci ne songe qu'à mon salut individuel, et n'a d'autre préoccupation que de me mettre , moi . à couvert de la contagion sociale ; celle-là me défend de me sauver tout seul , et m'ordonne de rester au foyer de l'épidémie en y consacrant
mes forces à sauver le prochain. Le jour où le Seigneur a dit à ces disciples : «Vous êtes le sel de la terre , vous êtes la lampe du monde , » le jour où il a fait ainsi de la vertu une charge, où il a déclaré que notre moralité ni nos lumières ne nous appartiennent en propre , mais que nos frères ont le droit d'en réclamer la jouissance , je veux dire : l'influence bienfaisante; ce jour-là l'Évangile a mis fin à toute sanctification égoïste et il a proclamé la solidarité dans le bien.
En envoyant son Fils sur la terre, Dieu ne l'a pas donné à vous ou à moi , il l'a donné au genre humain. Il l'a déposé comme un levain au milieu de cette masse inerte, afin de la vivifier. Avez-vous observé à travers un microscope comment s'opère la fermentation ? Un grain de levure nage dans le liquide qui doit fermenter. En quelques heures ce grain attire une certaine quantité de matière et la transforme en un second grain entièrement semblable à lui. Puis tous les deux en engendrent d'autres , qui à leur tour en produisent un grand nombre , jusqu'à ce que le liquide entier ait subi l'action du ferment. Il en est de même de l'Évangile. Le Christ, ce grain de levure descendu des cieux au sein de l'humanité , a groupé autour de hii quelques hommes pécheurs et corrompus, les a trans-
formés à son image , en a fait ses disciples et ses apôtres. Les apôtres devenus de la sorte les porteurs du bon levain en ont fait sentir Tinfluence à d'autres âmes, et celles-ci à peine sauvées ont travaillé à sauver leur entourage. * C'est ainsi que la Bonne Nouvelle est parvenue de main en main jusqu'à nous. Irions-nous la garder en égoïstes? Oh! si le levain du Christ nous a véritablement pénétrés, nous sommes devenus h notre tour un levain ; et pas plus que le Christ n'aurait rempli sa mission en se retirant au delà du Jourdain, dans le désert, nous ne remplissons la nôtre quand nous nous enfermons seuls en face du trésor que nous avons reçu en dépôt pour le transmettre au monde. Car le monde, cet amas de corruption dont nous nous détournons avec dégoût , Dieu veut en faire son royaume. Il veut non-seulement réduire la puissance des éléments pervers, mais, par la présence de son Fils et de son Église, il veut les assainir, les sanctifier. Si la société exerce actuellement sur l'individu un ascendant délétère, parce qu'elle est vouée au mal, elle doit finir par avoir sur lui une action vivifiante , parce qu'elle sera vouée au bien. Voici donc qu'elle est notre tâche : au lieu de fuir le monde pour échapper à sa souillure , nous devons communiquer au monde notre pureté. En nous rendant participants de sa di-
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vine saveur, le Christ entend qu'elle passe de nous au genre humain ; en allumant dans nos cœurs une lumière céleste, il entend qu'elle rayonne alentour dans les ténèbres. Nous devons être le sel de la terre , la lampe du monde.
< Vous êtes le sel de la terre ; s'il s'affadissait avec quoi salerait-on ? »
Les images que notre Seigneur emploie dans ses discours sont tellement vraies qu'on peut les presser , sans crainte d'en faire sortir rien de faux ni de subtil, et c'est, pour le dire en passant, ce qui distingue son langage de celui de tous les hommes , même des apôtres. Pressons donc cette image.
Le sel donne aux aliments un goût sans lequel les plus agréables répugneraient par leur fadeur. De même, nous, chrétiens , nous devons donner à la vie dans ce monde une saveur qui lui manque naturellement et qui seule peut la rendre supportable. Ou bien n'est-il pas vrai que la fadeur de la vie est à la fois le grand malheur et le grand danger? Il y a une douzaine d'années , un orateur s'écriait à la tribune : La France s'ennuie. Et moi je dis: L'humanité s'ennuie, et son ennui ne date ni d'aujourd'hui ni d'hier, quoique peut-être il n'ait jamais été plus visible qu'en ce
moment. Sans la poursuite d'un but idéal, toute vie devient inévitablement insipide , même jusqu'au dégoût. Or, comptez parmi vos connaissances les personnes qui poursuivent un but élevé. Beaucoup vivent sans savoir pourquoi , uniquement , je pense, parce que cbaque matin ramène le soleil. D'autres savent très-exactement où elles veulent monter , mais ce but est placé si bas, si bas, qu'elles l'atteignent bien vite et se mettent alors à végéter, elles aussi : elles voulaient faire fortune , et maintenant que les cent mille francs ou le million qu'elles ambitionnaient est acquis , elles perdent , avec le ressort de leur activité , toute joie et tout bonheur ; ou bien elles visaient à une place lucrative qui leur laisserait des loisirs , et maintenant qu'à force de travail elles ont obtenu cette place et ces loisirs , elles se plongent dans une sorte de somnolence et voient bientôt la vie sous la teinte la plus grisâtre. Que de femmes également, si vous exceptez les mères qui se donnent à leur famille , que de femmes , hélas ! dont la vie se passe tout entière dans de futiles occupations ou dans des conversations plus futiles encore ! Et l'on s'étonne que, rongées d'ennui, elles recherchent avec frénésie toutes les distractions imaginables ! Elles accusent la monotonie de leur existence d'être la cause de ce vague malaise ; la
vraie cause est ailleurs , elle est dans la fadeur intolérable , non d'une vie dépourvue d'événements et d'aventures , mais d'une vie dont on n'entrevoit pas la raison ni le but. On se sent vivre sans qu'on y soit pour quelque chose , et cette vie inconsciente, inutile, absurde, inspire un mécontentement trop fondé.
Eh bien , mes Frères , c'est nous , chrétiens , qui rendrons de la saveur à cette vie insipide ; c'est nous qui délivrerons le monde de son redoutable ennui ; c'est nous qui rouvrirons la source des jouissances vives et durables. Cela vous semble-t-il un paradoxe? Me direz-vous que plus un homme se montre pieux , plus il arrête autour de lui l'expansion de la joie , et que partout on le regarde comme un troubleféte? S'il en est véritablement ainsi, je vous réponds sans hésiter, ou bien que ces fètes-là méritent d'être troublées , ou bien que cet homme pieux est plutôt un disciple de Jean-Baptiste qu'un disciple de Jésus-Chrisl. Que dans chaque groupe social , en cette ville , il y eût deux ou trois persfmnes dignes de leur Maître,— non des chrétiens tels que nous en sommes , — soyez sûrs qu'en très-peu de temps vous compteriez beaucoup moins d'existences affadies. En voyant la joie naturelle et continue du vrai disciple du Christ, sa sérénité dans les jours sombres , sa
gratitude dans les jours heureux y sa simplicité constante , on rougirait de cette tristesse à laquelle on se livre, et de cette affectation dont on recouvre le vide de Tâme. En remarquant le vif intérêt qu'il porte à toutes les questions où l'avenir de l'humanité est engagé , on aurait honte de cette apathie égoïste dans laquelle on se pique de se renfermer, on cesserait d'être blasé, désenchanté — ou peut-être seulement d'en jouer le personnage. En observant son activité incessante, son dévouement de chaque instant, on aurait une grande confusion de ce désœuvrement qu'on se croit permis dès qu'on a rempli ses devoirs officiels, comme si l'on n'était venu au monde que pour gagner sa vie et pour en jouir. En entendant sa conversation toujours sérieuse , même lorsqu'elle est enjouée , toujours solide et sobre, même lorsqu'elle plaisante, toujours noble et toujours vraie; en entendant aussi, — je dirais presque — son silence, digne quoique sans recherche , on penserait avec humiliation à ces phrases banales , à ces triviales réflexions , à ces sentiments usés , à ces médisances ridicules , à ces niaises futilités , à cette vulgarité qui se dit élégante et qui fait le fond de presque toutes les causeries , nous fatiguant au point d'épuiser la moelle de notre être. Cette humiliation donc , cette confusion , cette honte,
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produite par la simple présence du chrétien , dégoûterait à jamais les esprits de la fadeur d'une vie sans sérieux et sans but, et ils ne tarderaient pas à emprunter au disciple du Christ le sel viviûant qu'il porte partout avec lui.
Outre la propriété de communiquer aux aliments une saveur agréable , le sel a la propriété de les conserver , de les garantir d'une décomposition spontanée. Le chrétien doit être aussi pour la société un pareil agent, capable d'arrêter les progrès de la corruption.
A quoi bon se faire illusion ! La gangrène de rimmoralilé, qui existe plus ou moins chez tous les peuples, a pris des proportions colossales au sein des nations civilisées. Si vous voulez en comprendre la cause, voyez quelle quantité innombrable de personnes ont, de nos jours, leur pain trop peu assuré pour se bâtir un foyer, un abri contre le mal , et rappelez-vous, d'autre part, combien est faible l'influence préservative de l'opinion, depuis qu'on n'est plus attaché à cette contrée, à cette ville, à ce quartier, à cette rue, où de vieilles traditions de famille protégeaient l'individu contre luimême. Aussi, les parties vives du corps social sont déjà atteintes , et la décomposition fait des
progrès effrayants. Deux circonstances donnent
en outre à ce mal je ne sais quoi de sinistre qui ne se retrouve point ailleurs. D'abord, pour s'étendre, il n'agit point à la surface , mais sous terre ; depuis longtemps, peut-être, il a miné ce sol qui vous parait intact , il s'y est solidement établi, il en rayonne même déjà , ainsi que d'un nouveau foyer et personne ne s'en doute ! En second lieu, cbmme par une infernale habileté , la corruption se tient debout juste à l'entrée de la société, et elle assaille le jeune homme avant qu'il ait pu cuirasser son cœur. Un poète , qui s'y connaissait trop bien, a fait cette remarque : quand on approche d'une ville , ce sont ses cimetières et ses abattoirs qu'on rencontre d'abord ; de même, à la porte du monde vous trouvez ses égouts , et l'on dirait que les hommes ne veulent vous accueillir que lorsque vous avez traversé le fleuve de fange...
Contre ce mal quel remède employer? Je n'en sais qu'un, le sel du chrétien, je veux dire la présence de familles vraiment évangéliques. Si le vice pénètre en nous par les yeux, il en est pour le moins autant de la vertu. Quels effets incalculables peut produire la vue du bonheur de deux époux unis par leur affection et par leur piété ! Elle retiendra maint et maint jeune homme déjà suspendu au-dessus de l'abîme, car il est impossible de voir le vrai bonheur sans y prendre
goût , et une fois qu* on y a pris goût il est impossible qu'on se laisse captiver encore par les appâts menteurs du péché. Demandez à ceux qui sont restés purs, où ils ont puisé la force de résister à la tentation. Us vous répondront que c'était dans l'espoir de goûter, eux aussi , ces joies saintes , et dans le désir d'en rester dignes jusqu'au bout. Plusieurs ajouteront le nom d'une famille, vous disant qu'elle était pour eux un sanctuaire , et qu'ils y venaient purifier leur imagination des taches dont le monde l'avait souillée. Peut-être vous raconteront-ils même qu'un jour, qu'ils étaient près de succomber, il a suffi d'une conversation toute simple , tout ordinaire avec une femme pieuse et aimable pour raviver dans leur âme un violent dégoût du vice. Et les voisins et les domestiques d'une famille chrétienne, ne pensez-vous pas, qu'eux aussi, ils seront préservés de la contagion? Il faudrait donc que l'exemple, le bon aussi bien que le mauvais, n'exerçât point sur les hommes un empire presque irrésistible ! Non, quand notre vie réalise les principes de l'Évangile et leur donne, pour ainsi dire, un corps, elle est certainement le sel delà terre ; si jamais ce sel venait à s'affadir, je ne vois pas avec quoi on combattrait encore la corruption sociale.
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c Vous êtes la lumière du monde y a dit aussi le Seigneur, la lampe qui éclaire la maison et que personne ne s'avise de mettre sous le boisseau y la ville située sur une montagne et qui ne peut être cachée. ]> Le chrétien a donc pour chaîne de disperser les ténèbres et de jeter sur le genre humain la divine clarté de l'Évangile.
Cela signifie , en premier lieu , que nous devons être des missionnaires , des prédicateurs de la Bonne Nouvelle. Notre société se dit chrétienne y il est vrai , mais elle l'est aussi peu que possible , et dans un pays comme le nôtre , où les superstitions les plus absurdes et l'incrédulité la plus grossière s'entre-croisent partout, jusque dans une seule et même personne, ce devoir me paraît singulièrement pressant. Notre Église est-elle en effet la lumière de la France? Et quand je parle de notre Église, j'entends chacun de nous en particulier. Je ne demande pas que nous allions prêcher à tout venant, que dans les lieux publics nous entamions des controverses avec des inconnus, ou que nous leur lancions en passant quelque mot profond , pour les faire réfléchir, peut-être aussi pour faire admirer notre esprit. Ce prosélytisme orgueilleux et tracassier, cette indélicatesse portée dans les choses saintes me semble haïssable, et je me souviens que le Christ a défendu de profa-
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ner ainsi les perles de son trésor. Mais lorsque l'occasion se présente réellement de confesser notre foi, ne reculons-nous jamais devant cette obligation ? Les conversations sur les sujets religieux ne sont plus aussi rares qu'elles l'étaient naguère. Bien des catholiques, comprenant qu'il est peu raisonnable de professer un culte et de ne point le pratiquer, mais, d'autre pai't, éprouvant une extrême répugnance à s'agenouiller dans un confessionnal, bien des catholiques , dis-je, aiment à débattre ces graves questions. Généralement ils ne paraissent pas avoir des idées très-claires , ils posent un ou deux principes tout protestants , puis ils condamnent avec amertume le protestantisme au nom d'autres principes tout à fait ultramontains. Quand vous assistez à une pareille conversation , prenez-vous hardiment la parole? Exposez-vous votre foi, non avec l'habileté de certains avocats qui défendent une cause uniquement parce qu'ils l'ont acceptée, mais avec une conviction joyeuse et avec l'ardent désir de faire pénétrer dans cette âme la doctrine qui vous donne la paix et le bonheur? En ces jours de modes dévoles, n'avez-vous jamais honte d'être un protestant, hélas ! un sectaire , pas plus que vous n'auriez honte de vous dire un croyant et un disciple du Christ, si l'année prochaine le vent soufflait au
voltairianisme? — Mais il ne suffit pas de discuter, d'éclairer l'intelligence, il faut aussi réchauffer les cœurs, évangéliser les consciences, y faire retentir la prédication solennelle de la sainteté et de la miséricorde. Que d'occasions ! Une personne placée sous votre dépendance, votre commis , votre apprenti , votre domestique, vient de commettre une faute grave; vous l'en reprenez vivement, j'en suis sûr, mais faites mieux encore: à quoi bon tant gronder? par un mot plein d'une affection simple et sérieuse, éveillez sa conscience , et fixez son attention moins sur les conséquences matérielles de sa faute que sur l'état de son âme , qui se laisse tomber peu à peu dans l'esclavage d'une mauvaise passion. Et vous qui observez de près les misères et les angoisses de la vie , vous médecins , vous inspecteurs et inspectrices des pauvres , vous tous qui êtes témoins d'une grande douleur ou qui voyez une âme se débattre contre des tentations violentes , n'hésitez point à vous faire évangélistes et apôtres. II ne faut pas de longs discours étudiés , il faut bien moins encore réciter des formules théologiques, il faut dire ce que vous sentez et faire passer dans ce cœur désespéré un rayon de la lumière que le Christ a allumée dans le vôtre. Nous prédicateurs, vous le savez, c'est notre métier, dit-on , de consoler et d'édi-
fier les gens ; mais , pour vous , ce n'est pas un métier, et voilà pourquoi une parole laïque y un peu gauche peut-être , ébranle souvent les âmes plus profondément que tous nos sermons. Ou bien m'objecterez-vous que dans TÉglise c'est cette chaire qui est le chandelier, et que, par conséquent, vous n'avez point à vous mêler de la propagation du christianisme? — Mes Frères , au jour du jugement il ne vous sera point demandé : e: Vos pasteurs ont-ils fait luire la clarté de l'Évangile ? i> Mais il vous sera demandé: «Avez-vous été, vous, la lumière du monde? Avez-vous, autant qu'il dépendait de votre volonté , enseigné , remué , consolé , fortifié?»
Il me semble d'ailleurs qu'être la lumière du monde désigne un autre devoir encore que celui d'annoncer la Bonne Nouvelle à chaque homme individuellement. Il faut aussi combattre dans l'opinion publique toutes les maximes et toutes les idées contraires à l'esprit du christianisme.
L'opinion publique, cela est incontestable, prend sur les esprits un ascendant prodigieux. Donc , toute perversion de l'opinion publique fait courir à chaque âme , sans exception , un danger imminent. Un exemple, pris loin de nous,
VOUS fera mesurer cet empire et ce péril. Voyez, parmi nos admirables réformateurs, Mélanchthon et Calvin ; voyez des âmes tendres , telles que François de Sales ; voyez des héros de sainteté , tels que Bernard de Clairvaux ; tous ces disciples du Christ, imbus des idées de leur temps, professèrent bien haut l'intolérance en matière de religion , et ils invoquèrent , sans hésiter, le concours du bourreau pour comprimer les hérétiques et, au besoin, pour les décapiter, ou les brûler à petit feu. Quelque fidèles que fussent ces grands chrétiens , ils n'ont pas eu la force de réagir contre les idées de la foule, il les ont acceptées passivement. Or, ne croyez pas que cette déplorable erreur, une fois glissée dans leur âme, n'y ait fait aucun ravage. Toute erreur est un levain de corruption qui fermente inévitablement, et je vous assure que dans l'écrit , par exemple , où Calvin raconte les derniers moments de l'espagnol Servet, envoyé par lui sur le bûcher, je sens souffler un esprit haineux, qui me fait frémir pour son âme, et qui, très-certainement , a dû altérer sa foi. Le vice de l'époque était bien devenu son vice à lui. Puisqu'il en est ainsi , puisque aucune erreur de l'opinion publique n'est insignifiante , vous comprenez que le chrétien doit (je dirais presque : avant tout) la surveiller et l'éclairer. S'il ne rem-
LA SOLIDARITÉ DANS LE BIEN. dOJ^
plit pas ce devoir, qu'il cesse de se croire la lampe du monde !
Il y a quelques mois y je lisais dans un journal le récit d'un supplice vraiment féroce qui , dans un pays voisin , vient d'être infligé légalement à un malheureux soldat. Les cheveux se dressaient sur ma tête. «Si j'étais citoyen de ce « pays , me disais-je , je n'aurais pas un instant «de repos que cet abus infâme n'eût disparu. <L L'insouciance avec laquelle l'opinion publique «accueille ces récits, me semble effrayante. < Donc , je n'attendrais pas jusqu'à demain pour « élever ma protestation ardente et solennelle , « dussé-je périr à la tâche ! » Telles étaient mes pensées ; et je songeais avec indignation à la lâcheté des chrétiens de ce pays -là qui n'osent pas faire ce que sûrement je ferais à leur place... Mais soudain , je me rappelai qu'en réalité je suis citoyen d'un pays où bien des abus criants subsistent encore , où l'opinion publique tolère bien des monstruosités , — et je ne proteste pas !
Et vous, mes Frères, est-ce que vous protestez ? —
Les excuses ne nous manquent guère , je le sais ; tantôt le mal n'est pas encore assez visible , tantôt il a conquis trop de terrain. —
Non , non , il n'est jamais trop tard , et sur-
tout il n'est jamais trop tôt pour faire luire notre lumière. Gomment s'opèrent les déviations, les perversions de la conscience publique? Un fait odieux se passe , et la foule mal disposée ou peut-être simplement distraite, en témoigne fort peu d'indignation ; le fait odieux se répète, et cette ombre d'ihdignation n'est plus qu'une parfaite indifférence, qui, dans quelques semaines, se changera en approbation tacite. Mais, si un chrétien, énergique comme son maître, avait dénoncé le mal dès la première fois , les choses n'auraient-elles pas pris un autre cours? Examinez-le vous-mêmes pour les diverses ignominies que le monde, en ce moment peut-être, couvre d'une condescendance coupable, et demandez-vous si , pour chacunes d'elles , il n'aurait pas été facile dans l'origine de secouer l'engourdissement, et si maintenant encore il ne serait pas possible de réveiller dans le peuple le sentiment de la justice? Je le crois fermement. Dieu veuille donc accorder à la France — je ne puis former pour elle un meilleur vœu » — quelques milliers de chrétiens, esclaves du devoir, qui aient le courage de sortir leur lampe de dessous le boisseau !
Voyez le Seigneur Jésus et vous comprendrez toute l'étendue de cette parole : Être le sel de la
terre , être la lumière du monde. Voyez ce sublime tribun quand, sous les portiques du temple, il dénonce audacieusement les iniquités des grands , ou qu'il signale l'aride pharisaïsme comme le vent du désert , dont le soufiBe va dessécher à jamais l'arbre prophétique de Jacob. Voyez ce missionnaire admirable qui instruit les Nathanaël aussi bien que les Nicodème, qui oublie de manger et de boire parce qu'il distribue à tous le pain de vie, qui, au milieu des tortures de la croix, trouve encore dans son âme des paroles d'espérance pour consoler un misérable malfaiteur. Voyez ce Fils de Dieu assis au milieu des fils des hommes, sanctifiant leurs festins par sa présence , mêlant à leur conversation sa parole céleste , les entretenant de leurs champs et de leurs vignes, leur donnant, à l'occasion, des conseils de simple politesse*, contemplant avec sympathie leurs fêtes les plus joyeuses et les plus bruyantes, que dis-je? ne dédaignant pas d'observer sur la place publique les jeux des enfants, qui lui semblent une image de son auguste ministère*. Mais surtout voyez comme le saint des saints recherche la société des péagers et des gens de mauvaise vie, avec quel empressement il s'invite chez ce Zachée que méprisait tout Je-
* Luc XIV, 10.
>MatUi. XI, 16-19.
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richo , avec quelle sollicitude il veut réveiller la conscience d'une Samaritaine sans pudeur, avec quelle tendre bonté il annonce le pardon à une pécheresse dont les moins austères se détournaient pleins de dégoût ! Pourquoi n'essaierionsnous pas d'imiter notre Maître? Pourquoi nous, «la race élue, le sacerdoce royal,:» craindrionsnous de déroger en agissant comma il a agi ?
Il est vrai , tandis que nous pouvons redouter d'être atteints de la lèpre à l'instant où nous cherchons à la guérir chez nos frères , toutes les fanges de la terre auraient entouré le Christ sans que jamais elles eussent terni sa pureté divine. Je le sais , et dans l'intrépide sécurité de Jésus je vois une preuve de sa perfection absolue , de même que la timidité avec laquelle les chrétiens s'enferment dans la solitude suffirait pour démontrer leur faiblesse. Mais contre un ennemi puissant, mes Frères , il est aventureux de se tenir sur la défensive. La prudence ordonne une audace héroïque, car on ne peut le vaincre si ce n'est dans une ardente mêlée. Au lieu donc de nous réfugier derrière des remparts , fortifions nos cœurs et , pour ne pas périr, jetons-nous au milieu du monde et conquérons- le à la cause de notre maître. Ne craignons rien. Si le vaillant esprit du Christ nous anime , il nous protégera contre les atteintes du mal , il nous rendra in-
vulnérables , il nous donnera , suivant la pro- ^ messe du Maître , «le pouvoir de marcher sur les serpents et sur les scorpions et sur toutes les forces de l'ennemi , et rien , absolument rien ne pourra nous nuire *. »
*LucX, 19.
Épître aux Romains IX, 1-3.
Je dis la vérité en Christ, je ne mens pas ^ ma conscience me rendant témoignage par V Esprit saint : j'ai une grande tristesse et un tourment incessant dans mon cœur, car je voudrais être maudit et séparé dic Christ à la place de mes frères, qui sont de ma race selon la chair.
Mes Frères ,
Chaque jour à peu près vous entendez dans une conversation ou vous lisez dans les feuilles périodiques ce prétendu axiome que l'Évangile, se préoccupant exclusivement de la vie à venir, nous rend indifférents aux choses d'ici-bas, et que, par exemple, l'amour de la patrie ne saurait trouver place dans un cœur vraiment chrétien. Notre religion serait donc un narcotique
destiné aux esprits désespérés et non un cordial pour les pèlerins qui ne renoncent point à la vie humaine , telle que Dieu Ta faite. D'où vient ce préjugé? D'où viennent, en général, les idées étranges que le monde se fait de l'Evangile et qui prouvent certainement qu'aucun livre n'est moins familier à la foule? Je ne me charge pas de remonter à la source de cette erreur, mais je voudrais supplier tous ceux ^ui la partagent de s'arrêter un instant devant notre texte : peut-être après l'avoir médité, ne trouveront-ils plus le christianisme tout à fait opposé aux sentiments du patriote.
Si le chrétien était tenu de briser les chaînes qui le relient naturellement à une nation, jamais, à coup sûr, aucun homme n'aurait dû en être aussi complètement délivré que l'israélite qui parle dans ces versets. L'histoire l'a nommé l'apôtre des gentils, résumant dans ce nom toute son œuvre et tous ses principes. Dès le lendemain de sa conversion , il a pris à tâche de démontrer à ses concitoyens cette dure vérité que^ devant Dieu, ils n'ont droit à aucun privilège. Puis, irrité de leur opposition tenace, il a secoué contre eux la poussière de ses pieds : «C'était bien à vous premièrement, leur a-t-il dit, qu'il fallait annoncer la parole de Dieu ; mais puisque vous vous jugez vous-mêmes in-
dignes de la vie éternelle, voici, je me tourne du côté des païens. » Une sympathie instinctive l'attire en effet vers les Grecs , et les rêves de ses nuits lui font entendre cet appel de l'Europe : « Passe en Macédoine et viens à notre secours.» 11 y vole. C'est là qu'il célèbre ses grands triomphes; c'est là qu'il voit se grouper autour de lui une cohorte de jeunes successeurs ; c'est là qu'il fonde ces églises chéries auxquelles il écrit les lettres les plus tendres, et qu'il estime au point de se laisser ravir par elles sa fière indépendance en acceptant leurs dons. Que de liens d'affection l'attachent désormais à celle terre de l'avenir! Mais, plus il y gagne les cœurs des païens, plus les juifs le persécutent. Partout il les rencontre sur son chemin. Une fois , ils lui suscitent l'inimitié de quelques femmes dévotes et haut placées ; une autre fois, ils fomentent une émeute de la populace, qui le lapide; une troisième fois, ils le traînent devant le tribunal du proconsul, espérant le faire condamner comme son maître. Si Paul doit périr, ce seront les lâches intrigues de ses frères qui le mèneront au supplice, — il ne se fait aucune illusion à cet égard. Je vous le demande : ne serait-il point naturel qu'il se détournât avec dégoût de celte race perfide ?
Eh bien , écoutez-le : « J'ai , dit-il , une grande
tristesse au sujet de mon peuple et un tourment incessant.]» Paul n'est point de ces hommes qui exagèrent leur pensée pour que la boursouflure du style cache le vide des sentiments. Quand il parle d'une grande tristesse et d'un tourment incessant, il souffre, soyez-en sûrs, d'une douleur sourde et concentrée, comme la brûlure que laisse dans le cœur une affection trahie. Et puis, jamais l'apôtre ne s'est servi d'affirmations plus solennelles : cJe dis la vérité en Christ et je ne mens point, ma conscience me rendant témoignage par le Saint-Esprit. > Vous l'entendez : aussi vrai que Paul croit en Christ , aussi vrai que le Saint-Esprit souffle dans son àme , il éprouve cette tristesse amère ; car ses frères, la postérité d'Abraham, le peuple de Moïse et de David , la nation à qui Dieu a confié le dépôt de toutes les choses saintes, marche à une perte certaine.
Ne venez point consoler l'apôtre en lui démontrant l'indignité des Israélites, en lui énumérant toutes les ignominies de leur histoire, en lui rappelant qu'ils ont mis à mort les prophètes et crucifie le Fils lui-même. Ces crimes ne l'empêchent pas d'aimer ses frères d'un amour passionné. Oubliant leur honte , il s'attache à leur gloire. Ils ont tué les prophètes, mais eux seuls ont produit des prophètes. Us
ont traîné au Calvaire le Sauveur du monde, mais ce Sauveur du monde a été le fils d'une juive, Dieu n'ayant point trouvé d'autre peuple qui méritât d'avoir le Christ pour citoyen.
Toutefois, hélas ! les titres de noblesse qui justifient l'amour de Paul, ne peuvent sauver un peuple revéche. Cette pensée torture son cœur et elle lui arrache un cri étrange, un vœu qui semble inconcevable de la part d'un apôtre : «Je voudrais être maudit et séparé du Christ pour que mes compatriotes ne le fussent point.» Quoi ! le grand serviteur de l'Éternel regrette de n'être pas séparé du Christ, de ce Christ qui est sa vie, sa force, sa sagesse, sa consolation, de ce Christ, dont il disait, dans le verset précédent, que rien ne pourrait l'en séparer, ni la mort ni la vie, ni les anges ni les puissances surnaturelles, ni les choses présentes ni les choses à venir ! Un apôtre qui désire d'être maudit et de retomber sous le joug de Satan, qui voudrait être retranché de Dieu, qui soupire après le mal ! Mais ce vœu impie renferme un blasphème ! Et pourtant il s'échappe de son cœur comme un sanglot convulsif. Quand un homme aperçoit son frère chéri glissant sur le bord du précipice, il s'élance après lui dans le sombre abîme , emporté par l'aveugle instinct du dévouement, et sans se demander s'il a bien le droit de disposer
ainsi de sa vie dans un sacrifice inutile. De même Paul, en présence de la catastrophe qui menace son peuple, ne raisonne plus, ne se rend plus compte des lois qui régissent le monde spirituel, mais plongé dans une douloureuse stupeur il sent une seule chose : c'est que bien volontiers il se dévouerait corps et âme pour cette vie et pour l'éternité , si par son supplice il pouvait racheter son peuple.
Voilà le patriotisme chez un chrétien , chez un apôtre. Si vous pesez tout ce que le vœu de Paul a de solennel dans l'expression, tout ce qu'il a d'imprévu chez un penseur qui avait si bien compris le néant des prétentions juives, et chez un martyr qui avait tant souffert de la part des siens , vous avouerez que l'histoire profane ne connaît pas d'homme plus attaché à son pays. On cite avec enthousiasme les grands patriotes de l'antiquité, les fiers Romains et les indomptables Spartiates , et je ne puis que saluer avec vénération leurs nobles figures , car tous ceux qui surent mourir par devoir ont conservé intact quelque trait de l'image de Dieu. Mais je dis que Paul , l'apôtre de Jésus-Christ, doit être rangé sur la même ligne que ces citoyens illustres ; je dis que le patriotisme chrétien n'est aucunement inférieur au patriotisme païen.
Certes, il en diffère néanmoins.
Le disciple du Christ reconnaît une aulorilé plus élevée que celle de sa nation ; il cite, devant le tribunal de la conscience, même sa patrie. Qu'elle repousse, par exemple, le culte en esprit pour s'adonner à une religion formaliste ; qu'elle entreprenne une guerre injuste, ou laisse commettre une odieuse iniquité publique, telle que l'infâme traite des nègres ; qu'elle détruise les conditions sans lesquelles la vie morale devient, à la longue, impossible, en se livrant , soit à un despotisme abrutissant, soit à une anarchie énervante ; dans tous ces cas et dans bien d'autres, le chrétien est obligé par la conscience de juger sa patrie sévèrement, quoiqu'en la jugeant il ne cesse de l'aimer avec passion. Dût-elle , en effet, se perdre dans les crimes les plus épouvantables et dépasser les juifs qui dressèrent la croix de Golgotha, il la chérirait de cette tendresse navrante qu'éprouve une mère pour un enfant dépravé ; il s'écrierait , lui aussi : « Je voudrais être maudit à la place de mon peuple ! » Heureusement il est rare que Dieu l'expose à cette épreuve, mais comme jamais, non jamais, un chrétien ne saurait trouver son pays assez parfait , « pur et sans tache, » il se mêlera constamment à son patriotisme un sentiment douloureux. C'est notre sort ici-bas, à nous disciples du Christ, d'avoir à souffrir de la vue du
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mal. Que d'autres s'aveuglent enivréç de l'orgueil national, nous, au milieu de la plus vive satisfaction, nous apercevons les ombres qui ternissent l'auréole de notre peuple bienaimé.
. Mais cette tristesse inévitable du chrétien ne doil point le plonger dans un morne abattement. Dévoré par le zèle jaloux de l'époux pour l'épouse , il veut que sa patrie vienne à briller entre les nations ainsi qu'une fille de roi entre ses compagnes. Rien ne lui coûte lorsqu'il s'agit de la parer ou de l'embellir. Seulement, comme il sait distinguer la fausse et la vraie grandeur, l'éclat passager el la gloire durable, il ne se contente pas de la couvrir d'oripeaux. Qu'est-ce que la puissance militaire, des bataillons brunis par Vair des camps , des drapeaux , où se lisent en lettres d'or les noms de cent victoires? — Il suffit d'une seule défaite ,. il suffit peut-être d'un hiver rigoureux pour briser cette puissance, détruire ces bataillons, anéantir ces drapeaux et mettre la patrie à deux doigts de sa perte. Ou bien le disciple du Christ sera-t~il satisfait lorsqu'il voit affluer dans les entrepôts de son pays tous les trésors du globe? — Il sait trop combien est fragile l'édifice de la prospérité commerciale, qu'une panique d'un jour peut renverser. 11 sait surtout aussi que chez beaucoup
de peuples cette prospérité commerciale a enrichi les riches sans soulager les pauvres, qui sont également ses frères. Le patriote chrétien veut donner à sa nation une félicité à la fois plus solide et plus générale, celle qui résulte de mœurs pures, honnêtes, même austères. Comme Ta dit un philosophe du siècle dernier*, en dehors de ces mœurs, on trouve chez les peuples « de petites qualités minces et déliées,» de l'esprit, de la finesse, mais on ne trouve pas « ces grandes et nobles fonctions de sagesse et de raison » qui constituent le vrai courage , le vrai bon sens , en un mot , la seule base immuable de la société.
Persuadé de cette vérité, mais convaincu en outre que les mœurs austères sont impossibles sans une vie religieuse intense, le chrétien, qu'enflamme l'amour de la patrie, regarde comme son devoir le plus pressant l'obligation de l'évangéliser. Fonder le royaume de Dieu parmi ses frères en faisant connaître le Christ , en répandant les saintes Écritures, en forçant les esprits de réfléchir à leur destinée éternelle, voilà la première tâche du vrai patriote ; car il ne saurait trouver un autre moyen d'assurer à son pays un long et glorieux avenir. De quelle
' J. J. Rousseau.
ardeur et surtout de quelle ténacité il fera preuve dans son prosélytisme! Les autres nations peuvent me condamner au silence , mais mon peuple, qui m'appartient par l'amour, mon peuple est tenu de m'écouter. Il n'a point le droit d'exiger que jamais je l'abandonne. Lui et moi nous sommes unis par des chaînes que rien ne saurait briser, ni sa frivolité , ni son endurcissement, ni son ingratitude, ni ses persécutions. Voyez Paul. Peut-être il s'était laissé rebuter trop vite lorsque, à Antioche, il secoua la poussière contre Israël pour se donner aux Gentils ; mais quelle est donc cette attraction mystérieuse qui l'amène périodiquement à Jérusalem, malgré les embûches des scribes et malgré les trahisons de ceux d'entre les disciples du Christ qui sont restés juifs? Pourquoi vient-il prier dans le temple de Sion , se soumettant à toutes les minutieuses prescriptions du culte national , lui, l'apôtre de la liberté? Pourquoi va-t-il y chercher la mort? Ah ! c'est par le même sentiment qui parait avoir inspiré le Maître, lorsqu'il disait : « Il ne convient pas qu'un prophète périsse hors de Jérusalem ; > il ne convient pas qu'un juste périsse pour un autre peuple que son peuple. Chez le chrétien , tout doit porter le sceau du patriotisme, même le martyre.
Serait-elle fondée Taccusation que certaines personnes renouvellent incessamment contre nous 5 protestants de France , nous reprochant avec aigreur de ne point connaître cet amour unique de la commune patrie ? Est-il vrai que nos cœurs restent indifférents à ses revers comme à ses gloires , et que nous suivions ses destinées avec l'impartialité de spectateurs désintéressés, ou même avec la malveillance chagrine d'esprits frondeurs ? Est-il vrai que nos sympathies religieuses pour les peuples qui appartiennent à la même Église étouffent les sympathies naturelles pour le peuple qui est notre sang et notre chair ? Est-il vrai que nous formions au sein de la nation une sorte de colonie étrangère , comme l'a été si longtemps la malheureuse tribu israélite ?
Non , cela est faux , complètement faux. J'en appelle à vous tous, mes Frères, et s'il y en avait un, parmi vous, qui ne pût se joindre en conscience à votre témoignage , je n'hésite pas à lui déclarer qu'il a perdu le vieil esprit protestant , ou plutôt le vieil esprit chrétien ; je le conjure de s'examiner devant Dieu, et puis de s'amender, car il marche dans une voie d'égoïsme qui sera fatale à son âme. Mais non, nous n'avons pas dégénéré. Vingt ans après la dernière guerre de religion , un célèbre ministre d'Étal ,
qui portait la pourpre romaine, nous désignait comme le c petit troupeau fidèle,» sur qui le pays pouvait compter en toute circonstance. Et maintenant qu'au lieu d'une tolérance restreinte nous avons conquis , du moins en principe , une liberté pleine et entière ; maintenant que sur d'innombrables champs de bataille le sang protestant s'est mêlé au sang catholique , non plus dans une lutte impie, mais dans une glorieuse fraternité d'armes; mainteùant que l'ardente fournaise de la révolution a confondu tous les éléments de la vieille France comme des métaux qui bouillonnent au fond du creuset, et qu'après une fusion continue de soixante années il est sorti du brasier une société nouvelle, où chaque atome est lui-même un alliage, où ne se distinguent plus ni les anciens privilèges ni les anciennes ignominies ; maintenant que nous avons une France à nous, nous aurions cessé de l'aimer et de la servir ? Quelle supposition absurde ! Je le proclame hardiment : il n'est personne à qui nous reconnaissions le droit de se dire meilleur citoyen que nous, chrétiens évangéliques.
A notre amour de la pairie, il se mêle, il est vrai, des regrets cuisants. Cette France, que nous voyons là devant nous, est belle, puissante , mais elle pourrait être plus belle encore
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et plus puissante; elle le serait si elle n'avait point repoussé, il y a trois siècles, FÉvangile de grâce. A celte époque (nous le confessons avec une véritable douleur) notre patrie a commis un grand péché, et elle l'expie maintenant encore. Prenez le caractère national : quelle verve dans la pensée, quelle vivacité dans les impressions, quelle netteté dans le langage, quelle générosité dans les premières impulsions, quel amour de tout ce qui est grand, des grands sentiments , des grandes idées , de la grande éloquence , de la grande politique ; — oui , mais aussi , en général , quel vide désespérant dans cette politique, dans cette éloquence, dans ces idées ^ dans ces sentiments, dans toutes ces grandeurs ! Notre peuple ressemble à un magnifique vaisseau , à la fois colossal et parfait dans ses proportions ; on a oublié toutefois de le pourvoir d'une chose très-vulgaire : il n'a point de lest. Du lest ! ce ne sont que des pierres ou du sable, dont on charge la cale du bâtiment, je veux dire : des convictions et des principes déposés au fond des cœurs. Parce qu'il en est dépourvu , notre superbe navire manque de stabilité ; il flotte , ou plutôt il glisse sur la surface de l'océan, suivant les moindres caprices de l'air. Dans la vie publique , rien n'est plus évident , et je ne m'arrête pas à prouver ce qui ,
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hélas ! fait de nous la risée du inonde. Mais on signale aussi dans la vie privée des Français une frivolité déplorable, et pour tout dire en un mot (car il m'en coûte de m'appesantir sur les défauts de mon peuple) : dans notre société la famille n'existe trop souvent que de nom.^
Eh bien , la Réforme eût donné un foyer à ce peuple, parce qu'elle aurait placé la Bible dans le sanctuaire de la famille. En rentrant chez soi , après les labeurs d'une rîide journée , chaque père se souviendrait, joyeux, qu'une heure de recueillement l'attend , que les siens vont recevoir par son entremise le pain de la vie spirituelle, et que tous ensemble, brisant les chaînes de la triste réalité, ils vont s'élever vers les régions, célestes. Au-dessous d'un admirable tableau qui représente le culte dans une maison rustique, le poëte a écrit ces mots : « Aussi longtemps que le soleil éclairera de pareilles scènes, ne redoutez rien pour le bonheur — de la vieille Ecosse ! » Que ne pouvons-nous en dire autant de notre France bien-aimée ! Pourquoi nos chaumières, nos maisons, nos palais, ne sont-ils pas des temples dont le père de famille se considère comme le prêtre? Le riche, qui maintenant, peut-être, souille de son exemple impur l'imagination de son fils et de sa fille même, serait retenu par la pensée qu'il a charge d'âmes.
et que demain matin il devra paraître devant ses enfants comme l'interprète du saint Livre. Et le pauvre, pourrait-il , après avoir invoqué la bénédiction de Dieu sur tous les hommes, après avoir lu que le Christ pria pour ses ennemis, pourrait-il, comme mainteniant , distiller dans son cœur le venin de Tenvie, qui le ronge et le torture, et qui cause à la société un effroi perpétuel ?
Avec la Bible disparaîtrait un autre péril dont la société est également menacée. On a beau se faire illusion, il est positif que chaque jour elle va se scindant davantage en deux classes profondément distinctes par leur éducation. Les livres composant ce qu'on appelle la littérature, sont écrits pour la classe supérieure et dépassent absolument la portée de la foule. Or, celle-ci , avec son imagination active, que lira-telle? Aucune langue n'est aussi pauvre que la nôtre en ouvrages populaires , — ou bien faut-il donner ce nom à ces détestables romans qu'un bon marché fabuleux répand partout et qui sont un des opprobres de cette génération ? Si l'on connaissait la Bible, cela changerait. Formés par les discours sublimes des prophètes et par les paraboles inimitables du Maître , l'ouvrier et le laboureur seraient capables de sentir toutes les beautés de la poésie; et nos poètes, formés
également à cette école divine, ne voudraient plus être les écrivains d'une classe, mais aspireraient à devenir les organes inspirés de la nation entière. Comme le Seigneur Jésus, ils ne dédaigneraient pas de s'occuper du pauvre peuple, errant ainsi que des brebis qui sont privées de pasteur.
Avec la Bible , les caractères se tremperaient fortement. L'habitude de se faire soi-même ses convictions en matière de religion donnerait aux esprits une grande liberté de jugement dans des questions moins graves, quoique très-importantes. Ils sortiraient de tutelle , mais en même temps ils se sentiraient responsables. Faut-il montrer combien notre vie publique y gagnerait ? Nous verrions, je crois, disparaître par enchantement toutes les mauvaises tendances qui la détruisent peu à peu. On comprendrait, par exemple, que le rôle du gouvernement n'est pas de remplacer notre activité, mais de la protéger; aussi on ne recourrait plus lâchement à lui pour les entreprises les plus faciles, et l'on cesserait de crier contre lui chaque fois que les choses ne vont pas à nos souhaits, comme s'il était comptable de tout ce qui arrive. On chercherait à conquérir avec ses propres forces une position indépendante, plutôt que de se faire solliciteur d'emplois et d'offices. D'autre part, on ne craindrait pas d'avoir une opinion à soi, au
lieu d'adopter successivement toutes celles qui triomphent. Et cette opinion, on ne songerait pas à lui procurer la victoire par la violence, mais on la ferait triompher par une discussion paisible et sérieuse; le respect qu'on exigerait pour sa pensée, on. le professerait aussi pour la pensée d'autrui.
Avec la Bible , enfin , nous aurions de nouveau des héros qui seraient des saints. Pourquoi la France n'en produit-elle plus ? Ne serait-ce pas qu'en ce pays le catholicisme a désormais perdu la puissance qui transporte les montagnes , je veux dire : qui transforme les grands cœurs? Il traîne une existence pénible, régnant encore sur les masses par l'habitude, et sur les esprits cultivés par la peur que toute âme a du vide, mais incapable de donner à personne l'enthousiasme , le baptême de feu. On vient de le galvaniser, on ne le ressuscitera jamais. Le dernier grand cœur qui ait été un saint, c'est nous qui l'avons donné à la France : ce Coligny, devant lequel tous doivent s'incliner ; ce Coligny, qui sut allier l'audacieuse habileté d'un chef de parti avec la simplicité d'un humble chrétien , la résolution indomptable d'un martyr avec la tendresse expansive d'un époux , l'inflexible rigueur d'un juge avec l'ardente compassion d'un apôtre ; ce Coligny qui , accablé par les défaites.
par les calomnies des adversaires » par les reproches des siens, par les trahisons et les crimes de tous , ne perdit jamais l'espoir, c'est-à-dire la foi en Dieu et la foi en son pays ; ce Coligny, qu'il fallut se résoudre à assassiner, parce qu'il ne cessait de conspirer pour la grandeur de son roi , pour la gloire de la France !
Si je rappelle le jour funeste qui priva la nation du meilleur de ses fils, je n'ai certes pas l'intention d'évoquer entre elle et nous des fantômes sanglants. J'aimerais mieux que ma langue se desséchât! Dans nos martyrs, nous ne contemplons pas les plaies béantes et les membres brisés , mais la grandeur d'âme ; et les pleurs qu'ils nous arrachent coulent bien moins sur eux que sur la patrie. Quand nous pensons que de Coligny elle aurait pu avoir depuis trois siècles et combien ces serviteurs dévoués lui auraient épargné de malheurs et de fautes , notre cœur se gonfle ; de même que l'apôtre, nous éprouvons une grande tristesse et un tourment incessant. —
Éternel , souverain maître des nations , si le passé est irrévocable, ta main puissante dispose encore de l'avenir. Nous t'en supplions , donne la paix à notre peuple, donne-lui des convictions, donne-lui la Bible, donne-lui la connaissance de ton Fils, donne-lui ton esprit da sain-
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teté et de vérité qui seul peut ranimer les esprits des hommes. Si nous t'adressons cette prière y ô Seigneur, ce n'est point par suite d'un attachement charnel à notre Église. Elle nous est chère, il est vrai , avec son culte, avec son organisation , avec son histoire, et au sein de l'éternité, nous te glorifierons encore de nous avoir permis de naître dans cette maison bénie. Nous savons toutefois, Père céleste, qu'il est beaucoup de demeures dans ton royaume , et qu'à côté de notre Église il y a place pour bien des formes ecclésiastiques, les unes moins émancipées que nous des souvenirs du passé, les autres peutêtre encore plus avancées dans la liberté chrétienne. Nous ne te demandons pas de grouper ce peuple autour de nos temples ; mais nous te conjurons de lai accorder de nouveau un de ces moments solennels où les hommes, s'éveillant soudain et ne trouvant plus la foi dans leurs cœurs, se lèvent pour la chercher avec angoisse. Seigneur, rends à la France les grands jours du seizième siècle, dont elle n'a pas su profiter! Exauce-nous, notre cause est ta cause. Âmen.