OU LE DOUTE CHEZ LE PLUS CRAND DES PROPHÈTES
Matthieu XI , 2-6.
Jean, ayant ouï parler dam sa prison des œuvres du Christ, députa ses disciples pour lai dire : ^Es~tu celui qui doit venir, ou devons-nous « en attendre un autre? » — Jésus répondit : « Allez et rapportez à Jean ce que vous entendez ^et voyez : les aveugles voient, les boiteux « marchent , les lépreux sont guéris , les sourds « entendent , les morts ressuscitent , les pauvres « sont évangélisés. Et bienheureux qui ne sera « point scandalisé de moi ! »
Mes Frères ,
Dans le cours de son existence terrestre , le Seigneur a rencontré chez les hommes le doute sous bien des formes, et il a vu son aulorité
mise en question par les esprits les plus divers. Tandis qu'un Ponce Pilate expose à nu devant ses yeux les hésitations d'un cœur blasé, qui croit tout également vrai ou également faux, Jésus aperçoit chez les pharisiens les répugnances passionnées du fanatisme, qui plutôt que d'avouer l'erreur de ses prémisses, pousse sa logique entêtée jusqu'à attribuer à Béelzebuth des œuvres de miséricorde. Entre ces deux extrêmes, que de variétés parmi les incrédules! Quand il va chez Jaïrus guérir une enfant malade, la famille éplorée répond à ses consolations par des moqueries; ou bien ailleurs, un disciple, un apôtre, refuse de croire s'il n'a des preuves palpables de sa résurrection matérielle ; ou bien encore, sa propre mère et ses frères, dans leur affection aveugle , s'efforcent de l'enfermer comme un visionnaire. Cette opposition des contemporains dut souvent éveiller dans l'àme du Christ un écho douloureux, mais il me semble que jamais la douleur ne put être plus poignante que lorsqu'il reçut le message de Jean- Baptiste: «Es-tu celui qui doit venir, ou devonsnous en attendre un autre?» Que les principaux d'entre le peuple, que l'un des Douze, que sa mère elle-même conteste sa mission divine, cela est dur, toutefois' cela était à prévoir. Mais quand celui qui l'a baptisé, qui l'a pour ainsi dire ré-
vélé à lui-même, quand son père spirituel se range parmi les douleurs, Jésus doit éprouver une surprise navrante, une véritable consternation. Car, enûn , le grand prédicateur du désert n'est pas un roseau qui vacille à tous les vents; ce n'est pas non plus un de ces hommes qui recherchent avant tout les délices de la vie ; c'est un prophète et plus qu'un prophète ; nul d'entre les enfants des femmes ne peut se mesurer avec ce géant.
Depuis de longs siècles, la nation israélite paraissait abandonnée à elle-même, n'ayant pour se fortifier que l'enseignement desséchant de ses rabbins, lorsqu'au milieu de ce silence de mort l'esprit de l'Éternel parla dans la conscience d'un jeune lévite: il se retira au désert, renonça à toutes les aises, se couvrit d'un vêlement grossier, se nourrit des mets que dédaignent les plus misérables, et puis il poussa soudaih un cri d'éveil: «Le règne du Messie approche I » Ce cri du nouveau Voyant dépassait en hardiesse tout ce que les anciens prophètes avaient jamais prédit. Leurs livres étaient pleins de descriptions, tantôt confuses, tantôt précises, de l'avènement d'un Sauveur, mais aucun d'eux ne s'était senti assez de foi pour annoncer celte régénération comme prochaine , au lieu de la re-
léguer dans un lointain avenir. Jean fit plus que de l'annoncer : il voulut la préparer.
« Assez gémi ! s'écria-t-il , assez attendu ! assez contemplé les signes du temps ! Le moment est venu d'agir. Pharisiens, race de vipères, convertissez-vous ! Vous, péagers et soldats, qui n'êles point exclus du salut, pratiquez d'abord la vertu vulgaire, en vous abstenant de toute violence et de toute fraude. Et toi peuple, qui te plains de ta pauvreté, si tu as deux tuniques, donnes-en une à celui qui n'en a point, et partage ta maigre pitance avec celui qui est plus pauvre que toi! Hàtez-vous, car le Messie commencera par nettoyer son aire et par jeter la paille dans le feu qui jamais ne s'éteint. »
La parole inspirée du saint ermite pénètre la société juive comme un réactif violent; dévoilant les affinités secrètes de chacun , elle range d'un côté les âmes affamées de justice, et de l'autre les indifférents ou les hypocrites. Grâce à Jean , quand le Messie paraîtra , il trouvera son vrai peuple déjà rassemblé et prêt à le suivre. Le précurseur organise même à l'avance cette nation spirituelle. Puisqu'elle ne doit pas comprendre indistinctement tous les descendants d'Abraham, mais seulement les enfants dignes d'un tel père, il faut un autre signe de ralliement que la circoncision ; et, de sa propre auto-
rite, Jean soumet les croyants à une lustration, comme symbole de la pm'eté à laquelle désormais ils se vouent. Les baptisés forment la milice sacrée du futur Messie.
Concevez bien ce qu'il y a d'audacieusement grand dans cette entreprise. Jean ne connaît point encore le Messie (il le déclare en termes formels) , et pourtant il est tellement assuré de son avènement très-prochain, qu'il n'hésite pas à lui enrôler dès maintenant des partisans. Pourquoi non ? Dans l'état où se trouve Israël, le salut ne saurait être différé sans venir trop tard ; or, est-il possible que Dieu abandonne son peuple ? La confiance de Jean dans les promesses n'admet point une telle supposition. Aussi vrai que Jéhovah n'est pas homme pour mentir, le Messie paraîtra et paraîtra sur-le-champ. Et puisqu'il va paraître, Jean est son précurseur; il trahirait ses devoirs , s'il ne s'arrogeait le droit de lui préparer la voie, de lui aplanir les sentiers, même en étabUssant un signe d'alliance dont ne parlent ni Moïse ni les prophètes. La foi , qui lui révèle l'avenir, fait donc aussi de Jean un réformateur qui ose dépasser la lettre de l'Ancien Testament. Comme le dit le Seigneur Jésus, il est le plus grand des prophètes, le plus énergique croyant parmi ces illustres serviteurs de Dieu.
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Aussi lorsqu'il rencontre Thomme de Nazareth, avec quelle joie profonde il le reconnaît pour celui qui est sans péché, celui en qui repose l'esprit saint, celui qui baptisera de feu, celui dont il avait dit: un homme vient après moi des souliers de qui je ne suis pas digne de délier la courroie! Désormais, il continue son œuvre avec une foi qui n'est plus basée seulement sur une ferme espérance, mais sur ce qu'il a vu et contemplé. De même qu'auparavant, il prêche la repentance, il baptise, il annonce que le royaume des cieux est proche; rien ne parait changé ni en lui ni en sa mission ; mais ne voyez-vous pas qu'il tient les yeux constamment attachés sur le fils du charpentier Joseph, comme s'il attendait de lui je ne sais quel signal, et ne l'entendez-vous pas murmurer avec une humble allégresse cette parole sublime : c II faut qu'il croisse et que moi je diminue, t^ Ah! quand la gloire de Jésus sera manifestée publiquement, telle qu'elle a été manifestée au Précurseur, en la mystérieuse journée du baptême, Jean méritera sûrement la première place dans le royaume du Messie!
Jésus, toutefois, ne donne aucun signal. Lui aussi, il prêche la repentance, il baptise, il annonce le royaume des cieux. Au lieu de se proclamer le Messie, il semble ne faire autre chose
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qu'imiler Jean lui-même, mais faiblement; car, d'une part, il reste au sein du monde et, de l'autre, il évite avec le plus grand soin tout ce qui appellerait trop l'attention sur lui. Cette réserve, Jean la concevrait pour quelques jours, pour quelques semaines, et voilà qu'elle dure bien des mois ! N'est-ce point étrange?
Cependant la noble hardiesse du Précurseur lui attire la persécution. Non loin de sa solitude, dans le château de Machéronte, un des Hérodes, tyran lâche et voluptueux, vient d'enlever la femme de son propre frère et de l'épouser publiquement ; en présence d'un scandale parti de si haut, Jean-Baptiste a frémi d'indignation, il s'est rendu auprès dutétrarque et lui a déclaré : «Il ne t'est point permis d'avoir cette femme.» Et le tétrarque a cru étouffer la voix de sa conscience en jetant dans les cachots le prédicateur importun. Accoutumé à la sauvage liberté du désert , le voilà donc entre quatre sombres murailles , seul , — seul avec sa foi , dirai-je ? ou bien avec ses doutes ? Il croit fermement que l'heure de la régénération d'Israël va sonner, car les promesses de Dieu sont là; il croit aussi que Jésus est le Sauveur attendu , car ce qu'il a éprouvé , lorsque cette âme s'est révélée à lui , ne peut avoir été une pure illusion: il a vu bien certainement le saint des saints. II croit donc;
et pourtant il ressent une inquiétude pénible. Les disciples à qui Hérode permet de le visiter pendant sa longue détention , lui rapportent des choses inouïes. Non-seulement l'homme de Nazareth persévère dans sa réserve inconcevable, mais, tandis que Jean par sa fière franchise oblige les puissants à le mettre sous lesverroux, s'ils n'aiment mieux se convertir, Jésus paraît prendre à tâche de ne rompre en visière à personne , et quand il craint d'être saisi et jeté en prison, il parvient toujours à échapper, — il se cachet Ce n'est pas tout. A cette, habileté équivoque, il joint des mœurs fort peu austères. On l'a vu figurer à une noce , à une noce passablement mondaine; il fréquente de préférence les péagers et se laisse inviter chez eux ; il traite même les pécheresses avec une scandaleuse indulgence.
Évidemment Jésus ne réalise point les espérances que le précurseur avait conçues. Il s'attendait à voir le royaume des cieux s'établir soudain , par un coup de foudre , et Jésus cherche au contraire à déposer dans le monde comme un levain qui le transformera par une lente fermentation. Jean-Baptiste est convaincu que le premier acte du Messie doit être d'exterminer les méchants après les avoir séparés d'avec les bons, et Jésus se mêle lui-même à la foule cor-
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rompue, pour la gagner à force de condescendance. Le prophète du désert a toujours pensé que le Messie créera une nation nouvelle, la gouvernant ainsi qu'un roi gouverne son peuple, et Jésus refuse de s'attacher plus de douze disciples, dont il est moins le chef que l'ami.
En présence de ces faits qui se montraient tellement en désaccord avec les plus ardentes convictions de Jean-Baptiste , une crise terrible allait éclater dans son âme. Il était inévitable que ce noble croyant traversât une période d'agitation et de doute. Ne dites point que sa foi devait le mettre au-dessus d'une pareille épreuve. Non, il n'aurait pu l'éviter qu'en fermant les yeux à l'évidence , qu'en s'efforçant d'apercevoir autre chose que ce qu'il voyait , qu'en se mentant à lui-même. Or, le captif de Machéronle était une nature trop loyale pour vouloir se soustraire à ce pressant dilemme ; ou bien la régénération d'Israël ne doit pas s'opérer dans les conditions qu'il regarde comme seules légitimes, ou bien le charpentier de Nazareth n'est point le Messie de Jéhovah.
Le doute inévitable qui pénètre dans l'âme de Jean-Baptiste peut avoir une double issue: il peut être une chute, et il peut être un progrès ; il peut amener le précurseur à renier le Fils de Dieu , mais il peut aussi le délivrer de ses pré-
jugés Israélites pour l'attacher plus intimement encore à son Sauveur. En tout cas , Jean finira par perdre Tune des deux croyances qui lui sont les plus précieuses ; mais Tune appartient au passé, l'autre à l'avenir; l'une est simplement une habitude superstitieuse contractée par son intelligence, l'autre est l'aspiration suprême de sa nature spirituelle. En rejetant la première, il se débarrassera d'un fardeau ; en rejetant la seconde, il mutilera son âme. N'accusons donc ni ne plaignons Jean-Baptiste de ce que son cœur est envahi par le doute, puisque le doute est une crise nécessaire dans le développement de la foi; puisque, sans le doute, le croyant n'acquerrait jamais sa pleine stature, mais resterait éternellement serré dans les langes de l'enfance. Le doute n'est en soi ni un mal ni un bien, c'est le passage qui mène, d'une croyance trouble, soit à une croyance purifiée, soit à une croyance plus trouble encore, suivant que l'esprit ou la chair triomphe.
Si Jean-Baptiste reste fidèle à l'esprit,' il se dira que Dieu a bien le droit d'empjoyer pour la régénération d'Israël les moyens qu'il juge convenables ; il confessera que l'important n'est ni la fondation d'un royaume visible ni l'extermination des méchants, mais la sanctification des hommes ; il avouera que de Jésus de Nazareth
émane véritablement une vie nouvelle qui purifie ceux qui l'approchent ; il reconnaîtra que celte influence secrète et lente, si elle ne ressemble pas à un feu dévorant, n'en est pas moins le baptême de l'esprit annoncé par lui-même; il se rappellera enfin que la sainteté parfaite de Jésus et, par conséquent, sa divine mission sont pour lui autre chose qu'une hypothèse , mais* un fait absolument certain, qu'il a contemplé dans le moment le plus solennel de sa propre vie. A cette expérience, à cette réalité, il sacrifiera les imaginations dont une éducation lévitique a rempli son âme.
Mais si c'est la chair qui l'emporte, il se dira au contraire qu'une expérience individuelle n'offre jamais une sécurité complète, qu'elle peut reposer en définitive sur une illusion , et qu'en aucun cas on ne saurait la mettre au-dessus des traditions sacrées. Il se persuadera que révoquer en doute uûe croyance aussi bien établie, c'est ouvrir la porte à toutes les négations. 11 tremblera en s'apercevant des modifications incalculables qu'auraient à subir toutes ses convictions, s'il cessait d'attendre un Messie qui gouverne les peuples avec un sceptre de fer. Il redoutera pour les âmes les conséquences d'une prédication toute d'amour, et d'une religion toute spirituelle. Il se démontrera que la colère et la
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vengeance de Jéhovah ne peuvent être de simples images, et il réclamera pour la nouvelle alliance un triomphe matériel, ostensible, éclatant, bien différent de celui que prépare l'homme de Nazareth.
Telles sont les deux voies qui s'ouvrent devant Jean-Baptiste. Laquelle choisira-t-il ? Les disciples qu'il envoie vers Jésus avec un message, vont-ils lui dire: «Maître, Ion serviteur Jean désavoue les croyances des pères et il se soumet à ton règne invisible?;» Hélas! non; ils lui disent: «Es-lù le Messie, ou bien, ne devonsnous pas en espérer un autre?» C'est la chair qui va trancher les doutes de Jean-Baptiste. Plutôt que de renoncer à ses idées favorites, il s'apprête à déserter la cause de Jésus. Lui, le plus grand d'entre tous les prophètes, il est trop petit pour entrer dans l'église chrétienne. Lui, dont nous admirons la force , il est incapable de conquérir une place dans le vrai royaume de Dieu, dans le royaume de la liberté. Lui , qui portait si haut le drapeau de l'avenir, il naanque d'énergie pour secouer le joug dé la tradition.
Ah! mes Frères, que de Jean -Baptiste parmi nous ! Que de chiétiens qui refusent de faire* des progrès! Que de croyants qui, agités par le doute, l'apaisent en immolant les aspirations de l'esprit à un charnel amour du repos. Ainsi que
Jean, on a eu le courage de rompre avec le monde, mais on n'a pas le courage de rompre avec ses propres préjugés.
Dans les convictions de tout chrétien , il y a deux éléments, Tun divin, l'autre humain; l'un éternellement vrai^ l'autre sujet à l'erreur. Ces deux éléments entrent tôt ou tard en collision , et alors nous traversons cette même crise où la foi de Jean-Baptiste fit naufrage, faute de vigueur. Si j'osais m' exprimer ainsi, je dirais que cette crise est comme une mue spirituelle : les idées et les notions qui ont d'abord servi d'enveloppe à la vérité, finissent par être trop étroites pour la contenir tout entière, de sorte que la vérité' brisera ces notions ou bien ces notions étoufferont la vérité. Or, celte crise se montre inévitable surtout à une époque de transition et d'agitation, telle que l'est notre siècle. En effet, de nos jours toutes les âmes sincères , sans exception, comprennent qu'il y a dans notre christianisme bien des pratiques, bien des opinions, bien des préventions qui peuvent et doivent tomber. Nous sentons instinctivement que, pour nous rapprocher du Christ, il faut simplifier notre foi, car elle est beaucoup trop compliquée. Ce travail de concentration, ne craignons pas de le dire hautement, est une œuvre agréable à Dieu et qui s'opère sous l'influence de son
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esprit. Mais sommes-nous assez forts, avonsnous assez de violence divine , pour la mener à bonne fin?
Saurons-nous agir comme Luther dans la journée la plus décisive de sa vie? C'était en 1519. Il soupirait après le repos du cloître, d'où la controverse sur la vente des indulgences l'avait tiré violemment. Plein de respect filial pour l'Église romaine (car elle était encore à ses yeux le représentant du Christ), il venait de promettre au pape qu'il accepterait la sentence du tribunal nommé pour le juger. Cependant, à une dernière discussion , son adversaire, l'habile docteur Eck, lui démontre avec une évidence complète que ses principes aboutissent à cette double conséquence: premièrement, que le pape n'a point d'autorité divine , et secondement , que Jean Hus a été injustement condamné par un concile universel. Comprenez bien l'odieux de ces deux conséquences pour un esprit nourri comme Luther dans les parvis de l'Église: plus de pape! plus de concile iijfailHble ! tendre la main à ces hussites abhorrés ! Le docteur Eck triomphait : Luther va reculer devant l'énormité de ces propositions, et en les condamnant, il condamnera implicitement tous ses principes de réforme. Mais Luther était un homme de Dieu, hardi comme ils doivent l'être. Sans s'inquiéter du
frisson d'horreur qui parcourt rassemblée, il déclare solennellement que la logique du docteur Eck l'a convaincu; — que, par conséquent, il niera désormais l'autorité du pape et l'infaillibilité des conciles , et se regardera comme le successeur du supplicié de Constance. En déployant cette vigueur de conviction dans le doute, Luther, qui avait déjà bronché, se releva et planta d'une main ferme l'étendard de notre bienheureuse Réformation. Son énergie fit sortir d'une dispute de moines la plus brillante création qu'ait produite l'esprit saint depuis les temps des apôtres.
Et lorsque Paul, sur le chemin de Damas, vit soudain l'édifice de ses croyances crouler, comme une cité dont le sol s'agite et s'ébranle, lorsqu'à la place d'un fanatisme sincère il découvrit, avec effroi, dans son cœur des doutes poignants , que fît- il? Resta-t-il accroupi dans une morne indifférence au milieu des cendres de ses convictions? Se dit-il que sa vie était dévastée , et que^ puisque des efforts aussi persévérants aboutissaient à une telle ruine, il ne pourrait sans folie se remettre à la tâche? Paul ne connut point ces défaillances. Il se leva animé d'un courage viril , joyeux, oui joyeux, de la douloureuse opération par laquelle Dieu l'avait débarrassé de ses préjugés, et décidé à marcher droit vers la vérité,
fallùt-il même passer au pied de la croix abhorrée du Galiléen. Le douteur du chemin de Damas devint ainsi le grand apôtre de T humanité.
Hélas ! je crains que cette violence ne manque beaucoup aux chrétiens de ce temps , beaucoup plus qu'à Jean-Bapliste. A aucune autre époque peut-être , on n'a autant évité de regarder les questions en face, quoiqu'on sache parfaitement qu'elles réclament une solution immédiate. On met toute son habileté à ne pas les apercevoir. On s'estime très-avancé dans la sanctification quand on s'abstient d'ouvrir les livres qui dérangeraient nos idées reçues, et, si on le pouvait, je crois bien qu'on les brûlerait. Tout cela n'est pas du fanatisme, comme le prétendent quelques-uns ; non , non , tout cela indique une faiblesse qui a conscience d'elle-même et qui se rend justice !
Y a-t-il un remède à cette faiblesse ? S'il en existe un, Jésus l'aura, je suppose, employé pour Jean-Baptiste.
Le Précurseur, fidèle à sa noble franchise, et sachant bien que si Jésus n'est pas le Messie, il est du moins un serviteur de Dieu, le Précurseur s'est adressé à lui-même pour obtenir la solution de ses doutes : «Es-tu celui qui doit venir?
OU bien devons-nous attendre un autre?» Jamais appel plus direct ni plus légitime n'a été fait à l'autorité du Seigneur, semble-t-il. Que Jésus réponde catégoriquement : «Oui, je suis le Messie,» et les doutes de Jean s'évanouiront soudain. Eh bien! Jésus ne répond point par un oui catégorique ! Probablement il se dit que des doutes aussi profonds ne céderont pas à une simple affirmation et qu'ils renaîtront sans cesse, tant que Jean n'aura pas compris le caractère très-imparfait des prophéties et de toute l'ancienne alliance. — Mais si Jésus en juge ainsi, il va certainement l'instruire touchant cette cause de ses doutes ; il va les résoudre en détail. A la place d'une simple affirmation, la réponse du Seigneur se composera donc, je pense, d'une discussion. Lisons: «Allez et rapportez à Jean «ce que vous voyez et entendez : les aveugles «voient, les boiteux marchent, les lépreux sont «guéris, les sourds entendent, les morts res- « suscitent, les pauvres sont évangélisés. Et « bienheureux qui ne sera point scandalisé de «moi!» Voilà tout. Pour secourir Jean- Baptiste, qui succombe au doute, le Seigneur se contente d'une courte énumération de ses œuvres, il rappelle combien de souffrances du corps et de l'âme il a allégées , et il termine par un bref avertissement.
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Ainsi, tout ce qu'il peut, c'est de montrer les faits et de laisser la conscience en face de ces faits.
Cette conduite de Jésus-Christ est, à mes yeux, je l'avoue, une vraie révélation; elle me prouve combien est fausse la méthode que nous pratiquons en général. Comment s'y prennent la plupart des chrétiens quand leur foi se heurte contre une difficulté sérieuse? D'abord je l'ai déjà dit, ils s'efforcent de ne pas la voir, de l'oublier, d'y songer aussi peu que possible. Puis quand elle leur barre le chemin et qu'il faut de toute nécessité la tourner et passer soit à gauche soit à droite, ils appellent à leur aide une autorité quelconque , la suppliant de prendre sur elle la responsabilité de la décision : « La vérité est-elle par ici? ou bien devons-nous la chercher làbas ?» Parfois on adresse ouvertement cette question à son directeur de conscience; souvent aussi l'on observe de loin comment tej prédicateur connu, tel écrivain de renom, tel savant théologien semble envisager le problème, et surle-champ on se met à l'envisager comme lui. L'essentiel n'est-il pas, en effet, d'être débarrassé de Uios perplexités sans aucun travail? D'autres voulant se donner les apparences de la force, n'ont point ainsi recours à l'autorité; ils demandent que par une discussion lumineuse
vûus leur éclairiez tous les coins et les recoins de la question. Mais plus vous éclairez , plus ils découvrent d'obscurités; plus vous leur montrez à quel endroit il faut se placer pour bien voir , plus ils s'en éloignent; et si vous les y ramenez de force, les mettant en demeure de prendre une décision, ils vous congédient: «Pour le présent, allez; quand j'en aurai la commodité, je vous rappellerai.» En définitive, ces inventeurs d'objections voudraient bien adopter l'idée nouvelle qu'ils entrevoient, mais à la condition de conserver aussi l'idée ancienne qui lui est opposée. Oh! Jean-Baptiste aurait reconnu joyeusement le Messie qui se laisse mépriser, rejeter, frapper, torturer, si en même temps il avait pu continuer à attendre l'autre Messie, celui qui foule les peuples en sa colère et les broie en sa fureur.
De deux choses l'une : ou bien le Seigneur a eu tort dans sa conduite envers le Précurseur, ou bien nous , nous avons tort quand nous en appelons à une autorité et quand nous reculons indéfiniment devant une résolution. Dans les choses religieuses , nous sommes beaucoup trop des hommes de soumission et des hommes de discussion, au lieu d'être des hommes de conscience et des hommes d'évidence. Si nous voulions voir la réalité telle qu'elle est, si nous
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consentions à réformer nos théories d'après les faits 9 au lieu de nous détourner des faits pour n'avoir point à modiQer nos théories , nous arriverions bien vite à une conclusion. En peu d'instants nous saurions faire la part , dans nos croyances traditionnelles, entre ce qui est de Dieu et ce qui est de l'homme. Mais que de faits patents auxquels nous refusons de croire parce qu'ils ne cadrent pas avec nos systèmes !
Ainsi, j'entends disserter à perte de vue sur l'Église ; on en fait je ne sais quel être insaisissable qui plane sur nous, qui peut disposer de notre foi , qui est doué d'une sorte d'infaillibilité et d'une perfection mystérieuse; et Ton ne veut pas voir ce fait incontestable que l'Église c'est nous, vous et moi, que l'Église n'est parfaite que si nous sommes parfaits , que l'Église est pleine de foi et de vie quand nous sommes pleins de foi et de vie, mais qu'elle est indigne du nom de chrétienne quand nous renions notre maître. Ne comprendra-t-on jamais qu'elle vaut juste ce que valent ses membres? Mais non, ce serait trop simple ! Ce serait briser avec la tradition !
Ainsi encore , n'est-il pas évident pour toute conscience droite que la Bible , cette source de notre foi, veut simplement nous raconter l'œuvre de Dieu, sans jamais prétendre remplacer notre
jugement ou noire conscience? N'esl-il pas évident que c'est moins un livre qu'un recueil de livres variés de ton, de style, de tendances même, nous présentant parfois les notions les plus enfantines, et puis les pages les plus poétiques, et puis les discours les plus profonds , et puis les argumentations les plus subtiles? N'est-il pas évident qu'il faut prendre chaque passage pour ce qu'il est? Oui, sans doute ; mais quand verra-t-on les chrétiens, les chrétiens fidèles, s'y résoudre ? Quand cesseront-ils de démontrer que Dieu n'a pu faire une pareille Bible, vu qu'une pareille Bible n'est pas celle qu'ils auraient désirée?
Enfin (pour citer un dernier exemple), de tous les faits consignés dans l'Ecriture, s'il en est un qui ressorte avec une évidence invincible , c'est très-certainement l'humanité parfaite et complète du Seigneur Jésus. Voyez-le agir , parler, verser des larmes, tressaillir de joie, toujours vous reconnaissez notre frère, un être qui souffre comme nous souffrons, qui lutte comme nous luttons. Eh bien ! on ne veut pas y croire ; on nous assure que tout cela avait lieu en apparence seulement, mais qu'au fond le Christ n'avait rien de commun avec nous ; car autrement, dit-on, le système des théologiens s'écroulerait par la base. Ah ! que me fait à moi le système
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de VOS théologiens! Qu'il s'accorde, s'il le peut, avec les récits des Évangiles ; sinon qu'il tombe en poussière et qu'il soit balayé par les quatre venls, mais qu'il ne vienne pas s'interposer entre moi et mon Sauveur!
Pour ne point renoncer à ses rêveries , Jean- Baptiste se priva d'une consolation suprême, et nous aussi, nous nous privons des biens les plus précieux: nous n'aimons point notre Église, nous ne lisons point notre Bible avec joie, nous ne savons point faire du Christ l'ami et le conseiller de notre cœur , parce que nous ne croyons ni à l'Église réelle , ni à la Bible véritable , ni au Christ des Évangiles , mais à des imaginations qui leur ressemblent infiniment peu. Frères, dissipons ces fantômes dont on a peuplé nos esprits , et n'oublions pas qu'en ces jours-ci , comme au temps du Précurseur, il n'y a que les violents qui pénètrent dans le royaume des cieux.
JÉSUS COURONNÉ DtPINES.
Jean XIX, 1-3.
Pila te prit alors Jésus et le fit flageller. Et les soldats tressèrent une couronne d'épines, la lui mirent sur la tête et le vêtirent d'un manteau de pourpre. Et ils marchaient vers lui et lui disaient : « Salut , roi des Juifs ! » et ils lui donnaient des soufflets.
Mes Frères,
Un voyageur qui eût parcouru Tempire romain vers la trentième année de notre ère , aurait pu être témoin de deux spectacles également saisissants , malgré leur violent conlraste. .
En Italie, un vieillard taciturne , vêtu de pourpre et couronné de lauriers , erre de ville en ville, se rapprochant souvent de Rome, comme une menace , et puis se retirant dans un îlot inaccessible , d'où son regard soucieux plane sur le monde. Une garde nombreuse entoure son auguste personne; partout où il passe, précédé des licteurs qui portent les faisceaux dorés , insignes de sa dignité, les aigles romaines s'inclinent, un cri unanime retentit : Salut, César ! et sur tous les visages se lit un respect profond. Que dis-je? c'est une sorte de culte, d'adoration. Peu de mortels se sentent assez proches de lui pour oser le flatter, tant il parait semblable aux dieux de l'Olympe. Nul , au contraire, ne négligerait de rendre à ses statues les honneurs suprêmes sans se charger d'un forfait exécrable, et les Romains ne peuvent se lier pai* un serment plus sacré qu'en invoquant sa majesté vraiment divine. Or , ce vieillard , ce demidieu , se nomme Tibère.
En Palestine, un homme jeune encore, pauvre, mais entouré d'une mystérieuse célébrité, monte à Jérusalem pour y célébrer la fête de Pâques. A peine arrivé, il se voit livré par les prêties au gouverneur romain , qui l'abandonne à ses soldats. Ces mercenaires l'entraînent dans la cour du prétoire. Tandis qu'il entend la foule
au dehors réclamer impérieusemeut pour lui le dernier supplice, on lui fait subir la peine infâme du fouet, la peine réservée par les lois aux seuls esclaves. Le voilà donc, les chairs meurtries , la poitrine oppressée , le corps frémissant de cette agitation nerveuse que laissent après elles les douleurs aiguës. Alors les soldats , ayant appris que ce pauvre insensé prétend être le roi des Juifs, n'hésitent pas à le prendre, lui Tesclave, lui le flagellé, pour héros d'une scène de couronnement. D'un sordide haillon ils lui font un manteau de pourpre; un roseau fragile remplace dans ses mains le sceptre royal, et, coupant une ronce , ils lui tressent un diadème dérisoire. Pour continuer leur parodie , ils défilent respectueusement devant lui, aux cris de : Salut, roi des Juifs ! comme s'ils le proclamaient leur chef; mais chacun d'eux en passant frappe rudement cette tête livide. C'est ainsi qu'on traite Jésus de Nazareth.
Quel contraste , mes Frères , entre celte scène et la vénération profonde qu'on témoigne au vieillard de Caprée ! Si nous ne connaissions de chacun de ces deux hommes que ce que je viens de vous en rappeler, nou$ rangerions Tibère parmi les grands bienfaiteurs de l'humanité , et Jésus, au contraire, nous apparaîtrait comme un.vil ambitieux. Est-il possible, en effet, d'ex-
30 JiSCS COrRO!(llC d'épihes.
pliquer de pareils outrages autrement que par une indignation bouillante , et de pareils respects autrement que par l'entraînement d'un cœur ému de J^connaissance ? Et pourtant , vous le savez y depuis que Tibère est sur le trône^ il n'a cessé de joindre la tyrannie la plus féroce à la plus monstrueuse dépravation , et de pervertir la conscience publique par des encouragements donnés à toutes les trahisons , à toutes les infamies. Jésus y au contraire , — mais à quoi bon vous peindre ce cœur doux et humble qui cherchait à sauver les brebis perdues? Voilà donc la justice des Romains, disons mieux : des hommes. Ils ne peuvent imaginer assez de marques de soumission et d'enthousiasme pour le plus vil d'entre eux, et ils gardent pour le plus noble de leurs frères les affronts, les cruautés , les sup* plices. Mais ne semble-t-il pas que notre plainte doive remonter plus haut encore ? Les Romains et les hommes , en général , ne sont pas seuls coupables de cette iniquité. Pourquoi Dieu, le Maître suprême des choses, l'a-t-il permise? Pourquoi sa foudre n'a-t-elle point pulvérisé l'idole impériale , et ses anges n'ont-ils pas arraché son Fils aux bourreaux de Pilate ? Pourquoi le succès et la gloire sont-ils réservés au vice , et pourquoi la sainteté a-t-elle en partage l'impuissance et le mépris? Ce globe, l'œuvre du
JÉSUS COURONNÉ b'ÉPlNES. 3t
Très-Haut , n'est-il donc qu'une sanglante raillerie de son Créateur ? Que tu as raison , pauvre Galiléen, lorsque tu t'écries: «Mon royaume n'est pas de ce monde! » Certes, ton diadème , ton sceptre , ton manteau ne le prouvent que trop ! Ce monde , le monde de la réalité , appartient de droit aux Tibère , et ils ne te laisseront pas même jouir en paix de ton royaume à toi , du royaume des utopies et des rêves !
Oui , telle est en apparence la leçon contenue dans le récit , objet de nos méditations : il semble prêcher le désespoir. Toutefois, cette conclusion est tellement exorbitante que personne ne saurait s'y arrêter. En présence d'un homme assez vertueux qui serait passablement malheureux , ou d'un homme peu estimable qui jouirait d'une certaine prospérité , noire esprit naturellement paresseux pourrait s'en tenir à la surface et croire à un oubli de l'éternelle justice; mais en présence d'un Tibère traité en dieu et d'un Jésus traité en fou criminel , la conscience bondit et se révolte contre une pareille supposition. Le contraste est ici trop évidemment voulu, et, si je puis ainsi dire, trop évidemment un parafloxe du Tout-Puissant. En nous présentant ces deux spectacles simultanés, Dieu , qui est un grand poëte et qui a composé pour notre instruction ce chef-d'œuvre qu'on
32 JÉSUS COURONIfE D'ÉPISES.
appelle l'histoire , Dieu a voulu ici nous faire toucher au doigt quelque vérité imprévue. Il a voulu nous déinontrer précisément le contraire de ce que nous croyons apercevoir , et nous faire comprendre qu'au fond , de Jésus et de Tibère, c'est au premier seul que sont réservés, dés ici-bas, le bonheur, le pouvoir, la gloire. lia voulu nous manifester, par ces exemples éclatants, la vanité de toutes les grandeurs matérielles et l'immortelle valeur de la grandeur morale.
Sans doute, être en butte aux insultes de grossiers mercenaires au moment où l'on ressent encore les morsures du fouet , ce n'est point un sort digne d'envie ; on souffre à la fois des affronts actuels et des ignominies qui peuvent suivre , on souffre dans son corps et dans son imagination : car que ne vont-ils par inventer? Je le dis pourtant avec assurance : Jésus en cet instant même jouissait d'une plus grande félicité que Tibère sur son trône. Ne craignez pas que je me laisse aller à une exagération ridicule, et que je vous peigne le Seigneur comme ces martyrs dont la légende prétend que leurs tortures se changeaient en suaves sensations. Non, outre les tourments dont je viens de parler et qui étaient très-réels, l'âme de Jésus, je le
sais bien 9 se remplissait d'une amère tristesse. Il ne pouvait reporter ses pensées sur aucun homme ici-bas sans angoisse. Son peuple, qu'il a soulagé et consolé , est là rugissant contre lui ; ses disciples bien -aimés l'ont délaissé lâchement; le genre humain tout entier semble conjuré pour se débarrasser du Fils de Dieu et s'abandonner sans gêne au péché. Cela est navrant , mais à côté et au-dessous de ces sentiments accidentels qu'éprouve Jésus, il'y a en lui un sentiment qui fait partie de sa substance et dont il ne peut se défaire sans renoncer à l'être : la certitude que Dieu est amour et que Dieu est toul-puissant, la certitude, par conséquent, que la cause du bien, sa cause à lui, Jésus , est impérissable et que ses défaites doivent inévitablement aboutir à un triomphe éternel. Avec une pareille foi, on ressent la douleur, et vivement, mais on la domine, parce qu'on la sait passagère. Il en est alors de l'âme comme de l'océan, dont les tempêtes agitent la surface, tandis que quelques pieds plus bas il règne un calme parfait: la science moderne a reconnu, en effet, dans ces abîmes une immobilité séculaire et absolue. De même l'éternité immuable remplit le cœur du Christ, ne laissant que la surface, les sensations exposées au souffle des circonstances. Qu'y a-t-il là qui vous surprenne?
3i JÉSUS COURONNÉ D*£P1N£S.
N'avez-vous pas vu plus d'une fois quelque àrae pieuse envisager d'un regard entièrement serein les tortures que lui faisait subir la maladie? Car, sachez-le , on peut souffrir énormément, et être pourtant heureux. G'esi là notre grand privilège et^ j'ose le dire, la démonstration la plus évidente de notre immortalité : nous sommes capables de vivre dans le ciel tout en étant sur la terre, de vivre d'une vie inaltérable et divine tout en éprouvant les atteintes du temps et du monde matériel. La douleur chez le Christ s'absorbait dans la paix de son âme, comme une note aiguë se perd dans une magnifique harmonie.
Et Tibère était-il heureux? Autant que peut l'être celui qui dans tout homme soupçonne un ennemi et dans toute rencontre une trahison. Sans cesse rongé par la crainte, il passait sa vie à prévenir les complots par des cruautés, et le seul bonheur que lui procurât l'empire , c'était de pouvoir se livrer à des voluptés ignobles, qui faisaient alterner dans son âme d'insatiables désirs et des dégoûts indicibles.
Détournons les yeux de ce spectacle qui inspirait aux païens même une sorte de compassion méprisante ; il est trop évident que Tibère , malgré son manteau de vraie pourpre n'avait point le bonheur en partage. Mais du moins ne possé-
dait-il pas un pouvoir immense, lui le maître absolu du plus vaste et du plus riche empire qui se soit jamais vu sous le soleil? En effet, un sénat adulateur lui répétait sur tous les tons que son autorité n'avait point de limites. Tibère aurait bien voulu y croire, si l'illusion eût été possible, si à chaque instant il ne s'était heurté contre une barrière infranchissable. Et d'abord ses flatteurs avaient oublié d'enlever, par un décret, celte limite incommode qui s'appelle le temps. Ses jours étaient comptés. En vain il rusait avec la mort elle-même, comme s'exprime un de ses historiens, et il en dissimulait les progrès; la mort irrésistible s'emparait de lui, frappant peu à peu de déchéance tout son pouvoir. Mais auparavant déjà il s'était brisé contre un autre obstacle non moins redoutable : son autorité impériale, qui prenait possession des corps, expirait au seuil des âmes. Tntelh'gent comme l'était Tibère , il aurait voulu avoir des amis. Or, l'une après l'autre, chacune de ses créatures j finissait par se montrer, à ses yeux consternés, pleine de haine et de trahison , jusqu'au jour où il reconnut dans son serviteur le plus fidèle l'assassin de son fils, l'ennemi mortel de sa couronne. Alors Tibère se sentant vaincu par la nature humaine, qu'il n'avait pu comprimer, poussa un rugissement de désespoir et se
36 JÉSCS COURONNÉ D'ÉPINES.
vengea de son impuissance par des prodiges de férocité. Son pouvoir se réduisait à la faculté de torturer et de détruire.
Ah! combien le Galiléen est plus puissant! Lui qu'on raille et qu'on insulte aujourd'hui, on le contemplera demain avec une profonde émotion. La journée même ne sera pas écoulée qu'un de ses bourreaux s'écriera dans son langage païen : < En vérité , celui-ci était un fils de dieu!) tant ses souffrances et son ignominie plaident éloquemment en sa faveur. Et maintenant encore , où sont les incrédules qui ne se sentent point gagnés par la compassion et le respect, quand ils lisent ce martyre sublime? C'est par son supplice que Jésus a, et aura de plus en plus , une prise sur toutes les âmes un peu nobles. Car, moi j'en suis convaincu, le temps viendra où, les préjugés dogmatiques ayant disparu , aucun être humain digne de ce nom ne s'approchera plus du Christ, sans le secret désir de lui ressembler. Admirable puissance de la beauté morale ! Elle nous séduit malgré nous. Mais qui mesurera l'influence décisive que le Christ exerce sur notre vie après cette émotion passagère? La certitude qui faisait sa sérénité et sa force , elle pénètre dans nos âmes , nous procurant la paix et la joie. On peut dire sans exagération que ce qui existe
dans le monde actuel de vigueur et de félicité , provient presque en entier de l'exemple du Sauveur. Cet exemple a créé la civilisation moderne et il en restera à jamais l'idéal suprême. Il nous a révélé l'énigme de notre destinée : il nous a appris comment l'âme peut vivre en Dieu sans s'anéantir dans une stérile contemplation ; comment elle peut prendre la part la plus vive aux affaires et aux douleiu*s de ce monde sans se perdre dans une agitation non moins stérile. Oui 9 le cœur de cet insensé renfermait une source de vie spirituelle, où l'humanité s'abreuve depuis dix-huit siècles et qui certainement n'est pas près de tarir. Qu'importe que pendant quelques heures il ait été un jouet dans les mains de misérables prétoriens ? Il n'en reste pas moins le pivot sur lequel tourne l'histoire, et , à envisager les choses au simple point de vue philosophique, nul homme, ni Alexandre, ni César, ni Charlemagne, n'a exercé la millième partie de la puissance accordée au prisonnier de Pilate.
Aussi , tandis que la malédiction s'est attachée au nom de Tibère, le tyran et le monstre, le nom de Jésus de Nazareth brille au faite du monde avec un éclat unique. Par une sorte d'ironie providentielle, la gloire même terrestre lui est échue en partage : dans la Rome de Tibère
un souverain règne depuis des siècles qui fait valoir, comme unique droit à cette possession , le titre qu'il s'arroge de vicaire de Thomme couronné d'épines. Mais Jésus jouit d'une autre gloire que cette souveraineté qu'on veut lui imposer , et qu'il dédaigne , d'une autre gloire aussi que de voir partout des temples s'élever sous son invocation et retentir de ses louanges. Jésus a son trône dans les cœurs de ses vrais fidèles. Tous ces grands chrétiens, qui sont le sel de la terre , l'honneur du genre humain, lui rendent l'hommage de leur sainteté. Avec Paul , ils répètent l'un après l'autre : « Ce n'est pas moi qui vis en moi, c'est Jésus; c'est le crucifié qui a créé ma douceur, ma patience, mon énergie, ma foi , ma charité. Car ces vertus que sont-elles si ce n'est les conséquences de l'amour qu'il m'inspire? De même que les brillantes couleurs qui jaillissent d'un prisme sont le déploiement du rayon solaire qui y a pénétré, de même mes actions les plus héroïques sont tout simplement le reflet de la lumière divine que Jésus a versée dans mon âme.D Luther, Zwingle, Calvin, s'écrient devant les peuples arrachés par eux au règne de l'erreur : « Gardez pour Lui seul votre reconnaissance enthousiaste ; c'est Lui qui vous a délivrés, Lui dont nous sommes les ministres indignes. » Quand un Wil-
berforce vient de briser les fers des nègres , il déclare à la face du monde qu'ayant agi par un ordre exprès de son Maître , il n'a droit luimême à aucun éloge. L'humble femme qui consacre aux pauvres son temps et parfois sa santé et sa vie y a pour consolation la plus douce de dire qu'elle est la servante de Jésus , et que tout son dévouement ne saurait payer la dette d'amour qu'elle a contractée envers Lui. Si une plume impartiale se mettrait à retracer l'histoire de la bonté chez les peuples modernes , elle aurait écrit, sans le vouloir peut-être mais sous la dictée des héros de la charité , un hymne magnifique en l'honneur du Galiléen. Que sera-ce donc quand les temps seront accomplis , quand les livres de l'histoire seront clos et que l'hu- Trïanité , ayant achevé sa lente et pénible éducation, célébrera, sous le regard de l'Éternel, son grand jour de résurrection; — je veux dire : quand les générations successives ayant toutes passé sur ce globe seront réunies simultanément dans une autre vie , et qu'alors la conscience du genre humain se rendra compte du rôle de chacun de ses membres et prononcera sur lui une sentence définitive? — De quelle gloire le Christ ne sera-t-il pas entouré? Le voilà cet insensé qu'on raillait, ce criminel qu'on flagellait, ce misérable qu'on frappait au visage, cet ambitieux qu'on
couronnait de ronces de d'épines. Tous s'approchent de Jiii : «Salut, ô roi des Juifs — et des païens, roi de l'humanité! Tu nous a révélé le Père de miséricorde, qui est dans les cieux et qui habile pourtant dans nos cœurs, tu nous a faits participants d'une vie divine, tu nous a rendus vainqueurs de la douleur et du péché en triomphant de la mort sur ta croix. A toi, qui nous a sacrés rois de la création et prêtres de l'Esprit saint , à toi donc honneur et gloire aux siècles des siècles! ]> Et il me semble voir quelques hommes se détacher de cetle foule immense : «Christ! nous, les prétoriens qui jadis t'avons bafoué dans la cour de Pilate , nous confessons devant tous que tu es notre maître , notre souverain. C'est toi , et non Tibère, qui es vraiment le roi des rois, toi, le débonnaire, l'humble, le miséricordieux ! »
Ne bénirez-vous pas l'Éternel avec moi , mes Frères , de nous avoir donné ce grand spectacle de son Fils outragé ; cette saisissante démonstration que le bonheur des sens est une illusion, le pouvoir matériel une vanité, les honneurs mondains un« fumée, et qu'il n'existe d'autre félicité que la vie en Dieu , d'autre puissance que l'amour et la foi , d'autre gloire durable que le dévouement? Je voudrais que ceux qui souffrent,
ceux qui sont agités , ceux qui succombent à la tentation, que tous entrassent dans ce prétoire pour y contempler l'auguste figure de notre roi et apprendre de lui le secret d'une âme sereine et forte.
De nos jours ^ comme dans tous les siècles « la plainte de Job retentit douloureusement sur bien des lèvres et dans bien des cœurs : (c Dieu m'a cbâtié et je ne sais pourquoi. » Parmi mes frères qui m'écoulent en ce moment, combien soupirent , de même que toute créature , après le bonheur et demandent avec une sorte d'angoisse ou presque de révolte : « Qu'ai-je donc fait pour être frappé, moi, dans mes affections, dans ma santé , dans ma réputation , dans ma fortune? Ah Dieu! que je voudrais être heureux ! » Eh bien I voici un homme qui souffre beaucoup plus que vous , et qui néanmoins n'accuse point son Père d'injustice. Vous n'entendez de lui aucun murmure, de sorte que, involontairement, nous lui appliquons la parole du prophète : Ainsi que l'agneau qu'on mène à la boucherie , ainsi que la brebis qui reste muette de vant le tondeur , il n'a point ouvert la bouche. D'où vient au Christ cette résignation suprême? Je vous l'ai déjà dit , la souffrance chez lui ne pénétrait point jusqu'à cette région intime de l'âme qui est comme la source de l'existence.
42 JÉSCS COUfiOXKÉ D'ÉPIHES.
Mes chers auditeurs , reservez donc aussi à Dieu une place dans votre cœur , fermée à tous les bruits du dehors et où vous puissiez vous recueillir dans la pensée de votre destinée éternelle. Alors , ayant en vous-mêmes les arrhes d'une félicité infinie , vous supporterez patiemment les épreuves actuelles, qui toutes sont passagères ; alors , vous comprendrez que si la répartition inégale des souffrances ici-bas est une énigme pour Tintelligence (et c'en est une), cette énigme n'a rien qui doive agiter notre foi ; alors , en un mot, enracinés en Dieu, vous braverez tous les orages.
Venez aussi puiser des forces auprès de l'homme couvert d'ignominie, vous qui, semblables à lui, vous êtes voués au service d'une noble cause et ne recueillez que des dédains, des calomnies et des insultes. Vous êtes à plaindre , sans doute ; mais on ne vous a encore ni flagellés , ni livrés comme jouet à la multitude. Et déjà vous laisseriez tomber les bras avec découragement? Gens de petite foi! Est-ce ainsi que votre maître a vaincu le monde? Quand par quelques légères concessions il pouvait gagner Pilate et obtenir sa liberté, il a préféré marcher obstinément à la mort. Imitez et son silence plein de douceur et sa fermeté inébranlable. On se fatiguera bientôt de railler des hommes aussi
calmes et aussi décidés; ne connaissez -vous pas la devise admirable de l'ÉgUse réformée de France :
Plus à me frapper on s'amuse, Tant plus de marteaux on y use?
Que les bourreaux frappent Jésus à coups redoublés , qu'ils déchirent ses chairs en lambeaux , ils se lasseront avant de pouvoir se vanter qu'ils ont mis à bout sa patiente résignation et surtout qu'ils l'ont fait dévier de sa mission céleste. Mes bien-aimés frères d'armes, nous ne savons pas assez quelle puissance irrésistible il y a dans la certitude qu'on remplit un devoir, c'est-à-dire qu'on accomplit la volonté du maître de l'univers; et voilà pourquoi je vous conjure de méditer souvent sur cette scène du prétoire, car jamais l'homme n'a poussé plus loin l'obéissance à Dieu ni l'espoir en Dieu.
Mais si le couronnement dérisoire du Seigneur renferme pour tous les siens une leçon salutaire, il renferme bien plus sûrement encore un solennel avertissement à ceux qui, s'ils étaient francs envers eux-mêmes , se rangeraient du côté des bourreaux plutôt que du côté de la victime. Je m'adresse à vous, qui que vous soyez^ qui vendez votre âme au monde, espérant en recevoir en échange je ne sais quel bien. L'un , c'est le plus naïf mais non le moins vil, aspire
uniquement à prendre place au-dessous des puissants et des riches , et s'estime trop heureux s'ils lui perraetlent de brûler à leurs pieds l'encens de son respect béat et ridicule. Un autre, dans son désir ardent de parvenir aux honneurs , à une position qui donne de l'éclat et du crédit, sacrifie à cette ambition tout son temps , toutes ses pensées, toute sa conscience. Un troisième trouve digne de son âme immortelle de l'appliquer exclusivement au grand art de plaire , à l'art de mendier des applaudissements par les grâces de sa conversation — ou peut-être de sa toilette. Beaucoup enfin ne connaissent pas de préoccupation plus grave que d'accumuler les plaisirs des sens, de s'entourer de toutes les délices et de toutes les mollesses. Eh bien ! je vous cite les uns et les autres devant le procureur Ponce Pilate , pour déposer comme témoins dans le procès de Jésus de Nazareth , vous adulateurs du succès , vous esclaves de l'ambition ou de la vanité ou de la matière; venez et déclarez en votre âme et conscience : un homme qui, comme ce Jésus, renonce volontairement au bonheur et à la vie, et qui de propos délibéré s'expose aux derniers outrages, jouit-il de sa raison, ou ne faut-il pas le considérer comme un malheureux aliéné? En un mot (et répondez nettement) , ce monarque dérisoire des prélo-
riens est-il, oui ou non, un fou? — Vous hésitez, je le conçois. Votre conscience, quoique engourdie, recule épouvantée devant le blasphème et, d'autre part, vous comprenez bien que, si Jésus de Nazareth n'est pas atteint de folie , c'est vous qui êtes de pauvres insensés , et des insensés coupables. Quoi! en présence de ce Jésus méprisé et raillé, dont vous vous dites les disciples, vous osez profaner le respect, — cette chose si respectable, — en le témoignant à des créatures avilies. Malheureux, vous aussi vous auriez vénéré Tibère et détourné les yeux avec mépris du captif galiléen. Quoi! en face de cette sanglante parodie du pouvoir suprême, vous pouvez savourer le bonheur vulgaire de la domination ; en face de ces grossiers outrages , vous pouvez vous livrer à la joie d'être admirés par des êtres futiles ; en face de ces souffrances cruelles , de ces épaules meurtries, de cette tête livide et frémissante, vous pouvez, — ô honte! — raffiner sur les sensations voluptueuses de votre corps !
Dieu veuille , mes Frères , que tous nous emportions gravée au fond de nos cœurs, cette image du Maître couronné d'épines , les uns comme une consolation qui fortifie , les autres comme un remords qui sans cesse aiguillonne.
FËSTUS.
Actes XXVI , 24.
Comme Paul parlait ainsi pour sa défense, Festus s'écria d'une voix forte : « Tu es hors de setiSy Paul. Ta grande érudition te mène a la folie. »
Mes Frères ,
Notre texte nous transporte en Judée, à une époque où ce pays traversait une crise redoutable. La rapacité des agents du gouvernement romain , vils aflfranchis revêtus de la toge , leurs perpétuels dénis de justice , leurs procédés insultants avaient aiguillonné la haine du peuple
50 FESTIS.
hébreu. 11 finil par recourir à l'arme suprême de tous ceux que les tribunaux humains ne savent point protéger et qui trouvent trop lente la justice céleste : une vaste conspiration couvrit la Palestine , faisant de l'assassinat à la fois un instrument de vengeance et un moyen d'agitation. Le danger parut si grave que Rome se hâta de destituer le procureur Félix , chargé d'imprécations unanimes, et l'empereur Néron, — il venait de tuer sa mère et de commencer sa carrière d'histrion couronné , — l'empereur envoya dans la Judée l'homme le plus capable de la pacifier : c'était Porcins Festus. Tout ce que nous savons du nouveau gouverneur, nous le montre plein d'énergie et d'équité. Il semble avoir été un de ces administrateurs probes , sévères , rigoureux même , qui n'ont d'autre passion que celle de l'ordre , qui exigent une stricte obéissance , mais travaillent sincèrement au bien de leurs subordonnés.
Parmi les nombreuses illéga'lités que Festus constata dans la succession de Félix , Tune des moindres lui parut être la présence d'an certain Paul de Tarse dans les prisons de Césarée , sans qu'aucun document indiquât quelles charges pesaient sur lui. Bientôt il dut comprendre que ce captif était un personnage d'importance , car lorsqu'il se rendit pour la première fois à Jéru-
salem , les membres du Sanhédrin lui demandèrent, comme don de joyeux avènement, qu'il fit mourir Paul. Festus refusa avec indignation : ((Ce n'est point l'usage des Romains, dit*il , d'en-* voyer quelqu'un à la mort sans lui avoir permis de se défendre en face de ses accusateurs, » et il leur ordonna dé comparaître sous peu à Césarée, devant son tribunal , pour y porter une plainte régulière. Au jour fixé , les débats se sont donc ouverts publiquement et solennellement. Quel n'est pas l'étonnement du procureur I II pensait que les sacrificateurs allaient reprocher à Paul une foule de crimes plus ou moins graves , et ils lui reprochent certaines superstitions , absurdes sans doute, mais pas plus ridicules que toutes les autres légendes juives. Qn avait dit à Festus qne les Hébreux sont un peuple bizarre ; pourtant ils dépassent son attente : quelles imaginations vraiment orientales ! quel acharnement dans la poursuite du chimérique ! quel manque de bon sens ! Il met bien vite fin à cette folle discussion, et puisqu'il est question d'affaires purement religieuses , théologiques, il propose à Paul d'aller se faire juger à Jérusalem, lui Festus se déclarant incompétent. Mais Paul qui connaît mieux ses adversaires et qui sait qu'à Jérusalem il serait livré sans défense à leurs poignards, Paul refuse et en appelle à César. Au
oO FESTUS. ,
hébreu. Il finit par recourir à ^ ^ de tous ceux que les tribu^ ^ ^ savent point protéger et qi^ ^' ^ la justice céleste : une v§f f* P ^ la Palestine , faisant d/ f | ^' ^ instrument de vengi" ^ f '^.%'k tion. Le danger pj I | |f. J | de destituer le d^'I ^ ^ Vj I 5^ cations unanir| |^"^ | "^ .«sa ce
venait de turM |^ " a ridicule que
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dans la Jfl^ -* la prend au sérieux, et,
cifier : /^ . , un appel à l'empereur est une savons sérieuse, qu'on ne peut supprimer pleir .inent.
un ^ar ces entrefaites , le roi Agrippa , seigneur p/une partie de la contrée, arrive dans la capi- /âle païenne de la Palestine pour présenter ses hommages au nouveau gouverneur , dont il dépend en bien des choses. Agrippa est juif de naissance et de religion , mais romain d'éducation ; il est donc probable qu'il saura traduire en notions latines et païennes ces superstitions juives dont il s'agit. Festus le prie d'interrogé Paul, et, pour le mettre d'avance un peu au courant , il lui raconte la première procédure et précise le point de la dissension entre Paul et les sacrificateurs : c'est au sujet d'un certain Jésuç
n'ils ont disputé y les accusateurs
% ^^ Jésus est mort, tandis que
^ ^ ■ vivant et assure l'avoir vu.
h ^ . ">icace romain a fort bien
'V -^ éprend guère pourquoi
^* %, <>' d'animosité à soute-
^^ ^ T '^ V '^s de ce Jésus, et
^ ^ô <> * " ^"^ ^^ Sanhédrin
V, ^ ^.* . opinion de Paul. Croire
^^'* ^asse généralement pour mort,
^ft, quel mal y a-t-il à cela? Cette . ue l'administrateur romain vous fait peuta'e sourire , mes Frères, mais son aveuglement presque stupide ressort moins encore de ce détail isolé que de toute sa manière d'envisager le procès. Quoi ! il se trouve en présence de l'adniirable apôtre des Gentils , de ce grand homme dont les lettres fort courtes et fort peu nombreuses seront placées par la postérité au-dessus de tous les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome ; bien plus , il se trouve en présence du christianisme , de cette religion bonne ou mauvaise, mais qui en tout cas est douée d'une telle force que , dans un petit nombre de générations , elle aura conquis et bouleversé l'Empire et que, passant alors au delà du Rhin , au delà du Danube , elle domptera les barbares que Rome n'a jamais pu subjuguer; — quoi ! Festus se trouve
une sorte de défiance , je ne puis pour ma part lui jeter la pierre. 11 est dans son droit , à moins que la crédulité ne soit un devoir. Non , le tort, rimmense tort de Festus, c'est qu'il ne ressent aucun respect pour le sublime enthousiasme de Paul , enthousiasme bien indépendant de la réalité de sa vision; il est tellement dépourvu du sens moral qu'il peut confondre la sainteté avec la démence; le dévouement avec la folie, la passion du bien et le brûlant amour de l'humanité avec les songes fiévreux du délire. Le tort de Festus , c'est qu'il a laissé son âme se rapetisser aux proportions les plus vulgaires, et puis qu'avec sa prosaïque sagesse il a l'audace de porter un jugement sur l'héroïsme d'un grand cœur. Au lieu de cette nature commune, supposez en face dé Paul un de ces païens magnanimes, comme nous en connaissons plusieurs , un de ces hommes que tourmentait la soif du bien et du beau. Il ne deviendra certes pas chrétien d'un instant à l'autre ; bien des choses le scandaliseront dans le discours du prisonnier juif et il ne pouiTa le comprendre tout entier. Mais il sera séduit et subjugué par cette noble éloquence, qui tire toute sa force d'une conviction inébranlable; il admirera d'autant plus cette vigueur spirituelle que partout ailleurs le siècle est jonché de ruines , de croyances renversées et d'au-
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tels abandonnés ; non-seulemcnl il reconnaîtra sans peine la supériorité de Paul , mais il n'hésitera pointa le placer, pour la profondeur, à côté des premiers philosophes; pour la vaillance, au niveau des héros ; pour l'inspiration, au-dessus des antiques révélateurs dont on vénérait la mémoire bénie. Ah ! cette inspiration , cet enthousiasme , cette énergie avec laquelle Paul saisit la nouvelle religion , ou , pour mieux dire , cette possession complète de Paul par le christianisme, voilà ce qui excitera la joyeuse surprise d'un païen généreux ; car rien au monde n'est aussi divinement beau qu'un homme qui s'est donné corps et âme à une grande idée. Avant de discuter un pareil homme, on commence par s'incliner , ému de respect el d'orgueil devant ce frère qui ennoblit notre race.
Mais comment Festus éprouverait-il ce sentiment? Comment distinguerait-il cette noblesse morale de son captif? Enthousiasme , inspiration , conviction , ces mots ne figurent pas dans son vocat)ulaire. Il divise, lui, le monde en deux classes : ceux qui administrent et ceux qui sont administrés. Paul appartient évidemment à cette seconde classe , de sorte qu'il ne peut , en aucun cas, faire partie de l'élite du genre humain. Reste à savoir s'il se range dans la catégorie de ceux qui observent ponctuellement l'ordre près-
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crit, ou dans la catégorie de ceux qui le troublent. Puisque le Sanhédrin l'accuse , c'est un perturbateur. Or, il n'y a en fait de perturbateurs, que des criminels ou des insensés. Telle est la logique de Festus. Elle est irréfutable dés qu'on lui accorde les prémisses. Pour lui , il ne concevrait pas qu'on pût les lui contester. Et moi aussi, je l'avoue , je ne vois pas comment on le convaincrait d'erreur. Prouvera un aveugle de naissance qu'il existe des couleurs , doit être aussi facile que de démontrer à un Festus que la vie ne se résume pas en cet unique problème d'administrer et d'être administré. —
Et maintenant , mes Frères , que vous avez contemplé cette sèche et aride figure dans le livre des Actes ^ ne m'accorderez -vous pas que la lignée des Festus a traversé les siècles jusqu'à nos jours, et que tous ne sont pas chargés de gouverner une province? Si j'étais peintre, quelle longue série de portraits je pourrais vous esquisser , ayant chacun son costume et son individualité propres , mais reproduisant tous l'expression qui distingue le procureur de la Palestine!
Observez la foule autour de vous. Elle est intelligente, sensée, pleine de sagesse. Sachant que deux et deux font quatre, et que quatre valent mieux que trois , elle en conclut qu'amas-
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ser enrichit el que donner appauvrit. Avec cette arithmétique, elle fait fort bien ses affaires, et vraiment il y a plaisir à voir cette fourmilière toujours active, toujours calculant la valeur des choses , les échangeant les unes contre les autres , allant de profit en profit. Mais de quel droit cette foule sort-elle de ses attributions et va-telle appliquer ses notions de négoce, de gain et de perte , à des questions qui dépassent son entendement? De quel droit se prononce-t-elle sur le dévouement et la charité, sur le détachement des biens du monde et sur le renoncement aux satisfactions des sens? Toutes les fois qu'elle est témoin d'un noble sacrifice , la voilà qui secoue la tête, stupéfaite d'une telle faute de calcul. Elle accuse votre esprit d'imbécillité. Si elle a reçu un peu d'éducation (car cette foule n'est pas tout entière peuple) elle se servira d'un mot moins énergique, mais aussi expressif: votre action, dira-t-elle, est tout simplement le résultat de quelque idée fixe ! Elle vous plaindra avec une sincère compassion, car qui sait? elle-même pouiTait un jour être frappée d'une pareille infirmité el se voir atteinte soudain de l'esprit d'abnégation et d'héroïsme.
Me rendrais-je coupable d'exagération? Cela se peut, car j'aime à croire , mes Frères, que parmi votre société ordinaire , les cas d'une
cécité de l'esprit aussi complète sont fort rares. Les personnes que vous fréquentez croient toutes à la morale; mais ont-elles toutes les yeux ouverts pour percevoir les réalités religieuses ? Je sais bien des honnêtes gens convaincus que le suprême degré de la perfection consiste à «ne faire de mal à personne , ^ c'est-à-dire en définitive , à ne pas tuer , à ne pas voler , à ne pas mentir outre mesure , à ne tromper que rarement. Parlez-leur d'une vie pénétrée de la pensée de Dieu ; dites-leur qu'on doit se conduire ici-bas comme si chacun de nos actes influait sur notre sort d'éternité en éternité; rappelezleur qu'il s'agit de devenir positivement semblable en toutes choses à notre maître Jésus- Christ : ils hausseront les épaules et vous donneront à entendre, avec les égards nécessaires, qu'il faut éviter toute exagération sentimentale et prendre soin que la poésie ne trouble l'équilibre de nos facultés. D'autres, — et ce sont principalement des hommes du monde fort lettrés, — d'autres ne conçoivent pas qu'un esprit distingué puisse jamais s'occuper sérieusement des problèmes historiques ou philosophiques soulevés par l'apparition du christianisme. Ils comprennent les curiosités les plus étranges et les goûts les plus bizarres ; ils admettent qu'on collectionne des médailles, classe des pierres, dis-
cute des inscriptions ; tous ces passe-temps sont conformes à la nature humaine , — mais scruter la pensée de saint Paul , ou réfléchir sur la personne et l'œuvre du Christ^ en un mot, faire de la théologie, quel ridicule! C'est un de leurs étonnements que les discussions religieuses l'emportent de plus en plus sur les discussions politiques; et quand ils voient, depuis un ou deux ans , la haute littérature aborder de front ces questions et faire grand cas de la a théologie , yt ils sont tentés de lancer au dix-neuvième siècle l'apostrophe de Festus : « Ta grande érudition le mène à la folie, w J'en sais d'autres encore qui contrediront ceux-ci , mais qui à tout prendre sont beaucoup plus aveugles. Ils témoignent une joie sensible des progrès de la religion ; pourquoi? Parce que la foi en un monde spirituel est indispensable au maintien du monde social. Il faut au peuple un frein plus puissant que la crainte du bourreau , et ce sont les ministres de l'Évangile qu'on charge de le lui appliquer. Aussi, les gens dont je parle , vénèrent-ils profondément tous les membres de tous les clergés. Mais qu'un prédicateur s'adresse à eux-mêmes, non pour leur débiter de douces et insignifiantes paroles, mais pour leur annoncer la justice, la repentance et le jugement; ils ne comprennent pas d'abord, ils lui font un signe d'intelligence, lui
rappelant que ce discours est déplacé à leur égard; si le serviteur du Christ continue néanmoins, ils se détournent avec mépris : «Pauvre insensé! A force de jouer son rôle il y croit, comme on dit que certains acteurs qui faisaient les rois sur les planches, ont fini par se persuader que c'était là leur position réelle. Hélas! la vraie sagesse vient si vite à manquer aux hommes publics ! »
Plût à Dieu, mes Frères, que je passe m'arrêter ici dans cette énumération des Festus modernes! Mais à côté des incrédules de toutes sortes qui se vantent de leur impuissance à comprendre les choses divines, il faut bien que je vous montre des gens pieux , sincèrement pieux, atteints d'un mal semblable. Ce sont des hommes découragés qui se font un titre de leur découragement et traitent d'illusions puériles le généreux espoir des esprits vaillants; ce sont des cœurs glacés par la crainte ou par l'ennui qui veulent faire passer leur stupeur pour de la sagesse. Dites-leur, par exemple, que Dieu nous impose, à nous prolestants de ce pays, comme devoir le plus sacré la tâche de l'évangéliser et de le gagner, quel qu'en soit le prix, à la cause de la Réformation ; ils vous regarderont attentivement pour voir si vous ne plaisantez pas. Ou bien ils répéteront votre phrase en la restrei-
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gnant : «Oui, il est à regretter que le seizième siècle n'ait pas accompli cette œuvre,» — ou encore : « Ce serait bien beau si on pouvait le faire. » Insistez ; répondez que cela doit et peut se faire , non pas dans un avenir lointain , mais sur-le-champ. Cette fois-ci ils verront que vous parlez sérieusement, mais combien vous aurez baissé dans leur esprit! «Voilà, se diront-ils, où mènent des préoccupations trop ardentes, à des idées exaltées , à des paradoxes dépourvus de bon sens. » Et vous-mêmes , mes Frères , ne pensez-vous pas ainsi? Probablement vous trouvez en cet instant que je manque d'habileté, que j'ai eu tort de choisir un pareil exemple, où tout horame raisonnable doit se ranger du côté de ceux que je blâme. Peut-être ai-je eu tort. Je n'en sais rien. Mais je sais que, si Paul vivait parmi nous , il entreprendrait lui , avec sa foi brûlante, cette conquête de la France, qui vous semble chimérique, et je sais que des Festus seuls oseraient le taxer de folie.
Ah ! qu'il me paraît misérable cet esprit de petitesse qui fait de nous les esclaves de ce qui est, et non les instruments de ce qui doit être ; qui étouffe dans nos cœurs l'amour de l'idéal , et le remplace par la passion de l'actuel et du présent; qui nous rend idolâtres du visible, et nous fait oublier l'invisible, l'éternel, le divin.
Pauvres gens, qui croyons le monde de Dieu si chétif etsi mesquin! Suivant Festus, l'administration impériale était le chef-d'œuvre de la création , au delà duquel ne pouvait se concevoir aucun progrès. Et à nous entendre , tout autour de nous et en nous est lellemenl parfait, que Dieu lui-même n'y trouverait rien à changer. Je me suis souvent demandé s'il ne se rencontrera donc jamais quelque poète comique ou satirique pour flageller ce plat prosaïsme , cette vulgarité des âmes et des intelligences. Quel ndicule la littérature a-t-elle représenté jusqu'à ce jour? On vous a montré comment un homme obsédé par une idée généreuse , mais peu pratique , vient se heurter , dans sa distraction , contre les nécessités et les conventions de la vie. Tantôt c'est un grand cœur poussant la sincérité jusqu'à l'extravagance ; tantôt c'es( un aimable inseùsé qui, dans sa passion de la justice , jure d'être le redresseur de tous les torts. Eh ! bien , au lieu de vous faire rire aux dépens des enthousiastes, je voudrais qu'on vous peignît la sotte suffisance des hommes qui , ayant la tête vide et ne sentant rien battre dans leur poitrine , ne comprennent pas qu'on puisse soupirer après d'autres biens que ceux de la matière, après d'autres vérités que celles de l'arithmétique, après une vie religieuse plus intense que celle où nous végétons,
FESTUS. 6d
après rétablissement du royaume de Dieu sur la terre, après le règne de l'amour parmi les hommes. Comme ce béat optimisme de nos sages est plaisant! Comme ils sont puérils lorsqu'ils élèvent de petites digues pour empêcher le torrent de l'âme de s'écouler vers l'Océan divin ! Quelle scène de haute comédie quand ils se drapent dans leur autorité et disent majestueusement à l'Esprit d'en Haut : « Apaise-toi ! Ton exaltation te mène à la folie ! ^
Mais je me reproche, mes Frères, de parler ainsi de ces malheureux. Non , les Festus excitent en moi bien plus la compassion et la pitié que la colère, et le mépris. Infortunés ! la vie est pour eux une ombre grisâtre et ils ignorent combien l'univers moral est vaste, brillant , orné de couleurs joyeuses. Je les plains. Ils croient réellement que Dieu n'a rien fait de plus beau que ce coin de terre désolé où ils traînent leur existence. Comment apprendraient - ils jamais qu'ils sont appelés à une condition plus haute? Ils ne voient ni n'entendent, et rien dans leur cœur ne désire un changement. Leur mal est incurable , puisqu'il provient précisément de ce qu'ils ne le sentent pas. Laissons-leur donc, sans impatience , cette petite compensation de se croire seuls sages et de traiter les clairvoyants d'aveugles et de rêveurs.
Vous , au contraire, qui savez encore discerner ce qui est grand et beau , veillez avec un soin jaloux sur ce don inestimable; une fois perdu, il ne se retrouve point.
Un sang bouillant circule dans les veines de la jeunesse et fait battre son cœur avec force ; ne vous y fiez pas, mes jeunes frères bien-aimés. Ce n'est pas Tâge qui fait les Festus ! 11 y en a parmi vous , beaucoup peut-être. Vous êtes nés au milieu d'un siècle terriblement prosaïque et Ton dit que son souffle glacé pénètre jusque dans vos rangs ; on dit que vous vous montrez facilement accessibles à cette sagesse qui , bien différente de la maturité , n'est que de l'abattement^ qui, loin d'augmenter nos forces, les énerve et les avilit. Si pour résister aux atteintes de ce vent d'hiver vous comptez uniquement sur l'élasticité naturelle de votre âge, vous vous abusez. Rien ne peut vous sauver , si ce n'est la contemplation quotidienne d'un idéal qui vous réchauffe et vous ranime , d'un idéal qui ne soit point lui-même une illusion , mais une réalité certaine. Je n'en connais point d'autre que Jésus-Christ. Faites vivre son image dans voire cœur , et vous conserverez jusqu'au dernier jour l'enthousiasme le plus pur, et votre âme restera ouverte à loutes les impressions nobles et saintes.
Mais vous qui nous avez précédés dans la vie, vous dont les cheveux blanchis attestent les longs travaux et les luttes pénibles, je vous en conjure, venez au secours de la jeunesse par votre exemple. Faites-lui voir que , si l'âge rend les Festus plus arides et plus étroits, il n'a aucune prise sur les cœurs généreux , mais qu'il fortifie , au contraire, leur passion des choses divines, parce qu'il les délivre de mainte erreur, de maint préjugé , de mainte petitesse. Croyez-le, il n'y a pas pour vos fils de prédication comparable à la vue d'un vieillard qui sait encore s'émouvoir de sympathie , s'enflammer de zèle , qui sait encore respecter et admirer , alors même qu'il ne comprend plus exactement. Il ne nous inspire pas seulement de la vénération, mais je ne sais quelle tendresse qui fascine.
Que Dieu nous accorde un jour cette vigoureuse vieillesse du cœur, à nous qui sommes au milieu de la carrière ! Le milieu de la carrière est le moment critique où, inévitablement, l'homme devient pire , s'il ne devient pas meilleur. Les illusions se sont envolées les unes après les autres et elles ont laissé un grand vide dans notre âme; avec quoi le combleronsnous? L'avenir, l'incoiînu, qui devait nous apporter les biens les plus précieux : le bonheur , que sais-je? la gloire, nous le connaissons main-
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tenant ; il ne nous réserve plus rien d'extraordinaire y et jusqu'à présent il n'a guère tenu ses promesses. Le bonheur? — nous le possédons peut-être ; mais ce n'est pourtant pas cette joie ineffable que nous nous imaginions. La gloire? dites plutôt le succès , — s'il nous a souri, nous l'avons trouvé bien terne et monotone ; s'il nous a été refusé, nous voici fatigués et ennuyés d'une marche sans but ; nos forces , qui nous semblaient inépuisables ^ sont presque à bout. On nous avait dit que chaque homme a une mission à remplir , et nous l'avons cru , et nous avons lutté vaillamment. Mais tandis que nos adversaires nous accablaient de vils outrages , un sourire railleur errait sur les lèvres de nos amis : «Ce zèle dévorant, murmuraient-ils, témoigne d'une grande naïveté ! » A quoi nous résoudre maintenant? Allons-nous , comme tant d'autres, vivre uniquement pour vivre , renoncer à toutes les aspirations élevées , les étouffer comme des désirs malsains ? Pour nous venger d'avoir souffert , allons-nous persifler l'enthousiasme et nier le progrès ? Nous pourrons le faire honorablement ; personne ne nous en voudra ; bien au contraire , nous nous poserons par là en hommes sérieux... Frères qui, accablés de lassitude, hésitez peut-être, contemplez encore une fois Festus , et contemplez Paul. Lequel vous paraît
le plus enviable, ce ridicule procureur ou cet admirable apôtre? Eh bien! quand Paul, converti sur le chemin de Damas, s'est décidé à commencer une vie de sublime dévouement et de folie divine, il était lui, précisément au milieu de la carrière. Et, s'il vous faut un aulre exemple pour relever votre courage, il étail également au milieu de la carrière ce galiléen que Pilate fit clouer sur une croix , et qui a légué au monde Féternelle jeunesse. Il nous l'a si bien léguée que désormais le découragement ne donne plus la paix et que les Festus modernes se traînent inquiets et sombres; car, comme l'a dit le poëte :
Une immense espérance a traversé la terre ; Malgré nous , vers le ciel il faut lever les yeux.
Actes XXVI, 28.
Agrippa dit à Paul : a Tu me persuades presque
d'être chrétien. »
Mes Frères ,
« Nous reconnaissons dans les autres ce que nous nous cachons nous-mêmes , » a dit un moraliste*. C'est sans doute parce qu'ils étaient convaincus de cette vérité que nos pères ont introduit dans la chaire chrétienne la coutume de prendre pour texte, à côté des enseignements et des exhortations de la Bible , les simples récits qu'elle renferme. En contemplant les prophètes et les apôtres dans leur mission de chaque jour, et les pharisiens dans leur opposition acharnée ;
* Vauvenargues.
OU le peuple juif avec ses impressions mobiles et fugitives, et les gouverneurs romains avec leur dédaigneuse indifférence; en contemplant les personnages multiples de ce grand drame , nous arrivons à faire des découvertes dans notre propre cœur, à «reconnaître ce que nous nous cachons nous-mêmes.» Il en est de nous comme d'un homme qui parcourt la galerie de ses ancêtres : peu à peu il se retrouve dans tous ces portraits, et il aperçoit en chacun d'eux Texpression de quelque sentiment qui sommeille en lui, de quelque vertu ou de quelque vice pour lequel jusqu'à présent il ne s'était cru aucune disposition , mais dont tout à coup il sent le germe au fond de son être. Le prétoire de Gésarée, ou Paul se défend devant les puissants de la terre, me semble une des parties les plus intéressantes de notre galerie à nous, mes chers auditeurs. Aussi je ne crains pas de vous y ramener de nouveau , et parmi les personnages qui viennent d'y entrer en grande pompe, je vous prie de fixer cette fois votre attention sur le plus illustre de tous, le roi Agrippa, assis à côté de sa sœur Bérénice.
Agrippa descendait d'Hérode, le farouche usurpateur qui tyrannisait la Palestine à l'époque où naquit le Seigneur Jésus. Le père même d'Agrippa, qui portait le même nom que lui, arrivé
au trône après une jeunesse des plus orageuses, a laissé dans l'histoire de l'Église une trace ineffaçable: c'est lui qui fit mourir par l'épée Jacques, l'un des fils de Zébédée, le premier martyr d'entre les apôtres, et, sans une intervention miraculeuse , il aurait fait subir le même sort à saint Pierre. Si l'hérédité morale n'est pas une superstition, il faut avouer que notre Agrippa entra dans le monde sous des auspices bien fâcheux, puisque le nom d'Hérode était désormais synonyme de perfidie et de cruauté. Mais Agrippa n'appartenait point tout entier à cette détestable famille ; par sa mère et par sa bisaïeule, deux femmes d'une rare distinction, il se vantait d'être du sang des Macchabées , du sang des héros qu'on peut appeler les plus anciens défenseurs de la liberté de conscience. Cette douce et noble influence se fit si bien sentir sur lui, que l'histoire ne lui impute aucun crime pendant une vie de soixante-dix ans à travers les temps les plus agités. Oublions donc, mes Frères , qu'il s'agit d'un Hérode et jugeonsle sans prévention.
Quand nous le rencontrons à Césarée, c'est un homme jeune encore, quoique depuis une douzaine d'années il règne sur une partie de la Palestine, comme vassal des Romains. Peu de caractères résistent aux continuelles secousses
qui résultent des exigences contradictoires d'une fausse position, et parmi les fausses positions, je n'en connais pas de plus déplorable que celle d'un roi-sujet, surtout dans les conditions d'Agrippa. Pour plaire à son peuple, il faut qu'il épouse toutes les haines juives, qu'il ne laisse échapper aucune occasion de se plaindre amèrement, qu'il témoigne au vainqueur un insultant mépris. Pour plaire à ses maîtres, les Romains, il faut qu'il soit bas et rampant envers l'empereur, qu'il étouffe tout grief, qu'il travaille énergiquement à dénationaliser les Hébreux. Comment se tirer d'une pareille difficulté; surtout lorsque les signes du ciel et delà terre indiquent l'approche d'une effroyable tourmente? Manœuvrer la barque entre tous ces écueils, n'était point le fait d'un pilote vulgaire; or, nous apprenons qu'Aggrippa sut conserver sa popularité jusqu'au moment où ses compatriotes levèrent l'étendard de la révolte contre les Romains, et, d'autre part, qu'après avoir joui de la faveur de Claude, il sut gagner les bonnes grâces d'un Néron, et même conquérir celles des généraux que les armées placèrent ensuite sur le trône des Césars. Ne dites pas que cette habileté ne démontre qu'une souplesse peu commune : s'il n'y avait pas autre chose, je veux dire, une assez grande élévation morale , soyez certains qu'A-
grippa serait tombé bientôt dans un profond avilissement. La souplesse fait perdre à la longue toute considération.
Ce qui augmente mon estime pour Agrippa , c'est que je le vois triompher d'une contradiction intérieure et morale , bien plus grave que les contradictions de son rôle politique. Il avait été élevé à Rome, à la cour de Claude, et se trouvait par conséquent imbu d'idées païennes. Que, de retour en Palestine, il eût professé les doctrines de quelque secle philosophique, les doctrines de Sénèque , par exemple , dont l'apparente austérité plaisait singulièrement à la voluptueuse jeunesse romaine , ou bien celles d'Épicure , au fond plus difficiles à observer , puisqu'elles faisaient consister toute la morale dans la modération, — certes nous ne pourrions nous en étonner. Mais non, Agrippa est resté juif. Il témoigne à la religion de son peuple un attachement qui paraît sincère, il assiste aux fêtes et il n'a nullement honte d'y prendre part (je sais plus d'un protestant de nos jours qui ne pousserait pas le courage jusque-là) ; bien plus. Agrippa s'est fait déclarer le protecteur, l'administrateur du culle juif: c'est lui qui nomme, surveille et révoque le souverain sacrificateur , et il ne semble pas qu'il ait usé de ce droit sans sagesse.
Nous nous représentons généralement celle famille des Hérodes comme vivant sans foi ni loi, comme n'ayant ni principe ni vertu d'aucune sorte. Un fait peu connu, qui se passa cinq à six ans après l'audience de Césarée, et dont Bérénice fut l'héroïne, vous montrera combien uii tel jugement est faux. C'était immédiatement avant la guerre qui aboutit à la destruction de Jérusalem. La garnison romaine, poussée à bout par diverses insultes , était descendue sur la place publique et y avait fait un affreux carnage ; plus de trois mille cadavres d'hommes, de femmes, d'enfants gisaient dans les rues. Bérénice, qui se trouvait précisément à Jérusalem pour accomplir un vœu (elle avait donc de la dévotion) , Bérénice fit conjurer le gouverneur de suspendre le massacre. Son message n'ayant eu aucun résultat, elle se rendit elle-même auprès de lui, à travers les rues ensanglantées, pieds nus, voulant le toucher par cette marque d'humiliation. Bérénice avait donc aussi des sentiments humains , et cependant cette princesse si célèbre par sa beauté et par ses débordements ne valait pas son frère.
Je ne vous citerai qu'un seul témoin pour vous prouver la sincérité des croyances d'Agrippa. C'est l'apôtre Paul lui-même, dans le discours qu'il prononce ici. Non-seulement il
s'eslime heureux (ce sont ses propres paroles) de se défendre devant un homme qui a une entière connaissance des coutumes et des discussions juives, mais il suppose constamment que le roi partage la foi de son peuple, a C'est pour notre grande espérance nationale, ô Agrippa, c'est pour l'attente du Messie, que je suis persécuté, » lui dit-il à deux reprises. Oubliant la présence du païen Festus, il lui parle comme à un frère initié aux mystères. Il croit se recommander à lui en disant qu'il a été strict pharisien ; il ne pense pas le scandaliser en affirmant la résurrection de Jésus, car, «jugeriez-vous incroyable que Dieu ressuscite les morts?» Il lui raconte sa vision sur le chemin de Damas , et avec une candeur qui n'admet pas chez son auditeur le moindre doute au sujet de pareilles visions, il continue: (Donc, ô roi ! j'ai obéi à la voix céleste. » Puis quand Festus l'a interrompu brutalement en le traitant d'insensé, Paul répond à peine un mot au païen, et il se retourne sur-le-champ vers Agrippa: cJe dis
des choses vraies et sensées, très -excellent Festus. Le roi les connaît et je lui en parle, à
lui , avec confiance. > En d'autres termes : c Toi
Festus, tu ne saurais me comprendre, et il
m'importe peu de passer à tes yeux pour un fou ;
mais le roi , lui , me comprend ; le roi croit en
Jéhovah; le roi sait qu'Israël est le peuple de Dieu ; le roi espère que le Rédempteur promis par les prophètes va venir, s'il n'est déjà venu. Entre ses convictions et les miennes, iln'y a que l'intervalle entre les prémisses et la conséquence. Roi Agrippa, crois-tu aux prophètes? Oui , je sais que tu y crois. »
Ou bien le discours de Paul n'a aucun sens, ou bien Agrippa était mieux qu'un misérable politique jouant à la religion pour gagner des adhérents ; il faut qu'il se soit montré le fils des Macchabées, fils dégénéré peut-être, mais en qui l'espérance d'Israël éveillait encore un écho. Que vat-il répondre à Paul? Ce chaleureux appel à des croyances qu'il partage, l'a, j'en suis sûi*, profondément ému ; il n'a pu entendre ce captif plein d'enthousiasme et de foi sans se rappeler les héros dont il descend lui-même ; il reconnaît très-certainement en Paul le véritable représentant du monde hébreu ; il se dit que le christianisme , dont il avait déjà beauconp entendu parler sans le connaître , n'est point une absurde superstition, mais a bien l'apparence d'être le complément des prophéties. Voilà donc ce qu'il doit déclarer solennellement, et^ tout en réservant encore son jugement définitif, il doit tendre la main avec respect au prisonnier Paul de Tarse,
Agrippa agira-t-il en effet avec cette droiture et cette loyauté ? Aura-t-il le courage de s'avouer à lui-même son émotion ? Hélas ! c'est trop demander. A la pressante interpellation de Paul, il répond par une parole embarrassée, il cache son émotion bien réelle sous une phrase qui ne veut être qu'une politesse banale , un compliment pour l'éloquent orateur, mais qui, par une sorte de fatalité, exprime très-exactement sa pensée la plus profonde: «Peu s'en faut, dit-il, que tu ne me persuades d'être chrétien !» — Il s'en fallait de bien peu , il y a un instant ; il aurait suffi qu'Agrippa fût de force à laisser triompher son émotion ; mais maintenant il s'en faut de beaucoup, car l'intention frivole de ce compliment montre que cette âme ne veut pas être chrétienne.
D'où vient, mes Frères, cette victoire, — dirai-je: d' Agrippa sur son émotion, ou de la légèreté sur Agrippa? D'où vient que cette vive impression produite par l'éloquence de Paul ne laisse d'autre résultat que précisément une sensation littéraire ; qu'elle s'arrête à l'admiration de l'orateur et ne se transforme pas en une persuasion, en une conviction? — Mais, soyons francs, mes chers auditeurs. Il n'y a rien là qui vous étonne, et c'est le contraire qui vous surprendrait. Lorsque vous lûtes cette histoire pour
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la première fois , vous ne vous attendiez point qu'elle se terminât par la conversion d'Agrippa. Non que le discours de Paul manque de force : jamais l'apôtre n'a parlé avec autant de chaleur et autant de clarté. S'il s'agissait d'un personnage ordinaire, nous serions fort scandalisés de le voir s'en aller avec une émotion tellement contenue qu'elle ne dépasse point la simple politesse ; mais un roi , pensons-nous , ne se convertit pas aussi aisément. Oh ! nous raisonnons tous ainsi, petits et grands ; et j'ajoute que nous raisonnons fort bien. Le Seigneur Jésus a prononcé un mot presque cruel sur la diflSculté qu'éprouvent les riches à entrer dans son royaume; or, les rois sont plus que riches. Je veux dire que, malgré toutes leurs bonnes qualités personnelles, le monde les tient par des chaînes singulièrement fortes : le monde se donne à eux avec sa gloire et avec ses délices , il flatte également leur orgueil et leur sensualité, et par là il devient leur maître; tandis que nous, il nous traite durement et que , se refusant à presque tous nos désirs, il nous pousse luimême vers Dieu.
Oui, vous l'avez deviné, Agrippa était l'esclave du monde. A côté de la douceur de ses mœurs , qui nous est attestée par les contemi>orains; à côté de l'élévation de son caractère,
qui ressort de sa conduite ; à côté de la sincérité de ses croyances, que nous affirme saint Paul, l'histoire nous fournit un dernier trait qui explique, trop bien pourquoi il a peur de sa propre émotion : Agrippa était un homme de plaisir.
Les plaisirs , ceux des sens et ceux de l'esprit , loin de mériter un blâme absolu, paraissent, au contraire, indispensables à notre vie spirituelle. Ils produisent sur Tâme l'effet que le sommeil produit sur le corps; ils la délassent, ils détendent ses ressorts et lui permettent ensuite des efforts nouveaux , dont elle eût été incapable sans ces moments d'abandon. Après la contraction, il faut la distraction. Mais les hommes de plaisir, outre que dans leur soif de délices ils foulent souvent aux pieds les barrières les plus sacrées et se précipitent dans des jouissances illégitimes et parfois criminelles, les hommes de plaisir ont encore le grand tort de traiter le délassement comme un but et non un moven, de faire succéder sans fin les émotions agréables, de ne sortir d'une volupté que pour se précipiter dans une autre. Or, cet abus, cet excès, quelles conséquences peut-il avoir sur les âmes? Les âmes qui sont nées charnelles (il y en a), il les transformera en je ne sais quoi de fangeux et d'immonde , que je n'ai garde d'étudier dans
cette chaire , car je ne vois pas pourquoi j'irais la souiller en y étalant tout ce que le cœur d'un débauché peut renfermer de corruption. Mais je me préoccupe ici des âmes qui sont nées avec un certain goût des choses nobles et grandes, et je leur dis que l'excès dans les plaisirs et les délassements , quels qu'ils soient, ceux du corps ou ceux de l'esprit, a pour conséquence infaillible de faire de nous des Agrippa, c'est-à-dire d'amollir notre cœur et puis de le rétrécir.
Le plaisir amollit, cela va sans dire, car c'est précisément pour cela que Dieu l'a créé. Une tension continuelle durcirait nos fibres , au moral comme au physique, et les priverait de leur élasticité, de leur souplesse. Mais à force de les détendre, à force de s'oublier, de se perdre pour ainsi dire (c'est en cela que consiste toute jouissance depuis une lecture absorbante jusqu'aux sensations du palais) , on finit par ne plus savoir se concentrer, se recueillir, se ramasser. A très peu d'exceptions près qui resteront célèbres dans l'histoire, tant ce sont bien des exceptions, les hommes qui abusent des délicatesses et des voluptés, sont des êtres irrésolus, incapables de décisions viriles, et, en tout cas, incapables de se vouer au service d'une grande cause. Ils auront des élans de générosité, ils n'auront plus l'énergie de se donner corps et
âme. Et je parle ici du plaisir légitime et innocent: dès qu'il est pris à trop forte dose, il tarit la source même de la vie morale, il paralyse la volonté.
En second lieu, il rétrécit Tâme, parce que, développant outre mesure le sens de l'agréable , il annulle l'organe du bien et du vrai , la conscience. Plus on a joui, plus on veut jouir. Aussi on ne prend intérêt qu'à ce qui procure des divertissements ; on reste indifférent à ce qui est simplement utile ou bon. On devient égoïste et en même^ temps petit et étroit.
Il y a des degrés sans doute dans cette décadence, mais on les descend inévitablement l'un après l'autre. Agrippa lui-même n'était pas encore descendu fort bas à l'époque où il faisait comparaître Paul devant son tribunal : c'est moins l'amour égoïste du plaisir qui prédomine chez lui que la mollesse de la volonté. Il est ému, il est touché, mais comment se décider si vile? Et puis (cette pensée se fait pourtant jour dans son esprit) , cela en vaut-il bien la peine ? Laissons-la le prisonnier et allons jouir de la vie!
Maintenant, mes chers auditeurs, que vous avez observé ce trait de molle indécision dans la physionomie d'Agrippa et que vous connaissez l'origine de sa faiblesse, veuillez reporter
les yeux, non sur vous-mêmes, — je n'oserais vous y inviter, mais sur votre prochain, sur vos contemporains, sur la société qui vous entoure. Vous V retrouverez sûrement ce même trait et vous en conclurez que si la fibre morale est évidemment relâchée chez votre prochain , c'est qu'il use avec excès du narcotique qui se nomme le plaisir, ou, en d'autres termes, que la vie sensilive l'emporte chez lui sur la vie active. Oui, notre siècle, si tempéré dans ses crimes et si retenu dans ses vertus, si bouillant dans ses aspirations mais si nonchalant dans ses efforts, si avide d'émotions mais sitôt fatigué et dégoûté de toutes choses, noire siècle doit saluer dans Agrippa le premier de ses aïeux.
Agrippa avait de la religion , il adorait le vrai Dieu , il se soumettait à la révélation , il pratiquait les actes du culte. Pourquoi ? Par conviction? — Oui, si, pour être convaincu d'une vérité , il suffît de n'être pas persuadé du contraire. Croyait-il ou ne croyait-il pas à la divinité du mosaïsme? Âdmettait-il ou n'admettait-il pas les prophéties de l'Ancien Testament? — « Mais , aurait-il pu répondre aux questions pressantes de Paul, il me semble que j'y crois. Pourtant je ne sais trop, je ne m'en suis jamais préoccupé. Placé en présence des philosophies païennes et du mosaïsme , je n'ai point fait de choix : c'eût
été bien au-dessus de mes forces ; j'ai pris ce que j'avais sous la maiD. Je suis sincèrement hébreu. J'aime nos cérémonies, les discussions de nos sectes m'intéressent beaucoup, je vous assure, et je trouve un vrai plaisir à administrer notre église. Décidément, j'accepte tous les principes de nos pères. Mais ne me dites pas d'en tirer des conséquences ! Non , je les accepte purement et simplement , sans me permettre d'en mesurer la portée. Je n'entends pas qu'on m'impose , au nom de ces principes , une nouveauté quelconque qui y serait contenue implicitement, pas plus que je n'entends qu'on blâme ma vie un peu frivole, sous le prétexte qu'elle se trouve en désaccord avec mes croyances. Eh ! la religion n'est-elle pas précisément l'asile où l'on se réfugie, soit pour échapper aux exigences de sa conscience, soit pour se soustraire à la nécessité de se former soi-même des convictions ? » Voilà les confessions qu'aurait pu faire Agrippa, il y a dix-huit cents ans et que pourrait faire aujourd'hui maint chrétien, catholique ou protestant, tiède ou zélé. Aux uns et aux autres, il manque l'amour de la vérité, la passion , et cette lacune provient de la mollesse des mœurs. J'ai beau me dire qu'il doit nécessairement en être ainsi, la religion des mondains demeure pour moi l'objet d'une surprise continuelle , tant elle
semble étrange! Plus ils sont plongés dans la tiède almosphére des plaisirs , peut-être même du vice , et plus par conséquent le sens du divin est paralysé dans leur âme, plus vous les voyez se montrer humbles et contrits dans les questions religieuses. Avec un air de componction, ils vous parlent de leurs expériences: ils se sentent si faibles, ils 'ont compris que la raison est frappée d'incapacité et la volonté d'impuissance; aussi renoncent-ils à Torgueilleuse et impie recherche du vrai et du bien, la remplaçant par une profonde déférence pour les idées traditionnelles. Dieu me garde de les accuser d'hypocrisie! Mais je tiens à leur dire, avec toute l'énergie de mes convictions, que cette soumission humble et contrite ne mérite en aucune manière le nom de foi, car la foi est une force qui transporte les montagnes, et leur dévotion n'est pas autre chose que la suave sensation d'un homme qui s'abandonne à Fanéanlissement du sommeil.
Avec une pareille religion, cela va sans dire, on ne fait point de progrès dans la connaissance des choses divines. Paul démontre que le christianisme est une simple conséquence du mosaïsme ; mais quel effet ce raisonnement peut-il produire sur Agrippa qui ne croit au mosaïsme que pour ne pas croire à rien ? De même venez
dire aux pieux mondains du dix-neuvième siècle que y précisément parce que Thomme se sent impuissant , il doit se livrer sans réserve à l'action de l'Esprit d'en haut; en d'autres termes, que le vrai croyant rend gloire à Dieu , surtout en se dépouillant de ses erreurs avec une sainte hardiesse ; que le chrétien , fier d'être l'esclave du Christ, ne saurait reconnaître aucune autorité spirituelle; que la suprême dépendance à l'égard de Dieu nous fait un devoir de la suprême indépendance à l'égard des hommes ; — savez-vous quel accueil les pieux mondains feront à ces discours profondément évangéliques ? Les uns les admireront avec d'autant plus d'aisance et d'insouciance qu'ils ne les auront pas compris ; les autres, sentant que l'importune responsabilité va renaître pour eux de l'abdication où ils se sont heureusement réfugiés, les autres loueront l'élévation Je ces vues , mais déclareront qu'ils redoutent, qu'ils hésitent, qu'ils n'osent pas, — et ils retomberont dans leur lâche apathie.
Ce que peut être la charité et la miséricorde de ces Agrippa, on l'entrevoit sans peine. A l'aspect du malheur de leurs frères ils éprouvent une commotion physique, une douloureuse contraction des nerfs ; leur cœur se serre et ils s'empressent de se soulager en soulageant l'in-
fortune. Ils paraîtront peut-être d'autant plus émus qu'ils sont habitués davantage à une vie toute de volupté. Ils aiment aussi et ils encouragent une autre sorte de bienfaisance , la bienfaisance organisée, pourvu qu'elle ait un certain cachet pittoresque, une mise en scène ou théâtrale ou idyllique, pourvu, en un mot, qu'elle attire les regards du monde. Le titre de dame de charité est loin de déparer une fraîche toilette, pas plus que le titre de protecteur du Temple ne nuisait à la majesté d'Agrippa. Mais rappelezleur que le christianisme proteste contre cette confusion de la miséricorde avec une aveugle compassion ou avec un agréable passe-temps. Écrivez un livre net et précis et exposez-leur que la charité les réclame tout entiers ; qu'elle ne se contente pas d'une obole; qu'elle veut leur temps, leurs facultés, leur influence; qu'elle a pour but non-seulement de distribuer du pain et des vêtements au pauvre, mais de le relever moralement, et que par conséquent chacun de nous doit travailler de toutes ses forces à l'éducation des classes inférieures. « Oui s'écrieront les pieux mondains, ces idées-là sont trèsbelles ; il s'en faut de peu que je ne les adopte. » Puis ils voleront à leurs plaisirs , répétant en chemin: «Cet écrivain est vraiment remarquable»! !>
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Un livre , direz-vous , manque de la force nécessaire pour les émouvoir ; il faut les placer en face d'un homme possédé de la vérilé et de l'amour , d'un homme qui , rempli d'un saint enthousiasme , ne vive que pour Dieu et pour les pauvres, en face d'un apôtre, d'un saint Paul. Ne craignons pas qu'ils se détournent de lui avec dédain, comme le ferait un Festus. Bien au contraire, ils saisiront avec empressement l'occasion de le voir. «Je voudrais entendre moimême cet homme , » disent-ils ainsi que le roi Agrippa. Ils accourent, ils l'observent, ils le questionnent; ils s'en vont ensuite tout enchantés et ils se communiquent les uns aux autres leurs impressions: «Que ce personnage est intéressant! Il est charmant! Je ne crois plus un mot des calomnies répandues sur son compte. Il y a tant de vie dans sa parole ! Décidément il a gagné mon cœur.» Et ils rentrent chez eux, — changés, pensez-vous? disposés désormais au dévouement et au sacrifice ? Oh ! non , mais heureux d'avoir joui d'un plaisir encore inconnu et bien résolus à placer un portrait de plus dans leur chambre et un nouvel objet d'engouement dans leur imagination.
Soyons justes. Peut-être l'apôtre qu'ils sont allés admirer, n'avait-il point le don de l'éloquence, de sorte qu'il n'a pu ébranler les fon-
déments mêmes de leur mondanité. Eh bien ! fai- l| sons venir un puissant orateur, aux pensées mâles, au style sublime, à la voix vibrante et sympathique. Il parle , et une foule immense Téconte en frémissant. Il dévoile à tous leurs hontes cachées , car il lit au fond des cœurs. Ses appels à la conscience semblent des coups de tonnerre. Il termine en laissant ses auditeurs en face de leur mort: par une sorte d'intuition, chacun se voit à cet instant où retentira son dernier cri d'angoisse , et le silence qui succède à ce discours pèse sur eux comme si c'était déjà le silence éternel. La foule s'écoule lentement dans une profonde agitation. On se renferme chez soi, non pas ému, mais brisé, peut-être malade de terreur. Supposez-vous qu'on se convertisse ? Quelle naïveté ! Dans une huitaine de jours on se rappellera cette prédication avec la même jouissance que si l'on avait entendu quelque grande tragédienne ! Pour un Agrippa, toute celte émotion , fort sincère , était un frisson artistique. ■
Eh bien! mes Frères, ce qui fait qu'on refuse de progresser dans la foi et d'arriver au spiritualisme évangéUque, ce qui fait qu'on se contente d'une charité ou physique ou artificielle, ce qui fait qu'on n'éprouve pour les nobles serviteurs du Christ qu'une sotte curiosité, ce qui fait
qu'on écoute la prédication en amateur de belle littérature , ce n'est pas l'incrédulité , mais c'est l'absence dans notre âme de la notion même du devoir et de l'obligation morale. Nous avons une religion où la conscience n'entre à peu près pour rien. Et la cause de ce mal je vous la dirai : au lieu des habitudes austères d'autrefois , nous avons pris des habitudes molles et relâchées, nous ne recherchons sans cesse que l'agrément. Ne vous imaginez pas que j'aie spécialement en vue les hommes qui font des jouissances sensuelles le but de leur existence; je ne les aperçois pas sur ces bancs et je n'ai que faire de ra'adresser à des absents. Non , c'est à vous ici présents que je parle , à vous et à moi , et je dis que nous avons beaucoup trop de complaisance pour nous-mêmes , que nous nous accordons infiniment trop d'aises, que nous vivons d'une vie passive, efféminée.
Ou me laisserais-je entraîner à quelque exagération oratoire? N'y a-t-il personne ici qui aime avec excès les dissipations mondaines , qui en use non pas seulement parce que les devoirs sociaux l'exigent ou bien aussi pour se reposer de travaux sérieux, mais afin de «faire passer le temps,» c'est-à-dire afin de bercer l'âme et de l'engourdir, bon gré mal gré? N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable d'un
défaut bien vulgaire et bien innocent, d'un défaut dont il serait puéril de parler , s'il n'était pas pour la santé de l'esprit ce que la consomption est pour la santé du corps? Je veux dire la paresse. On en rit, on lui trouve même un parfum de poésie ; et puis un jour on veut mouvoir ses facultés morales, mais elles sont paralysées, peut-être à jamais. N'y a-t-il personne ici qui, pendant bien des heures du jour ou bien des heures de la nuit, vide à longs traits la coupe enivrante des plaisirs de l'imagination, en puisant soit dans les romans, soit dans ses propres rêveries peut-êti^e plus dangereuses encore? Je n'ignore pas qu'on se récrie: Moi, dit-on, je puis tout lire impunément, et mes rêves s'évanouissent dès que je le veux. Mais si cela était, pourquoi s'adonnerait-on à cette volupté avec une sorte de frénésie? Non , on l'aime précisément parce qu'elle énerve. Enfin, parmi les personnes pieuses qui m'écoutent, n'y en a-t-il aucune qui recherche dans l'édification bien moins ce qui fortifie la conscience que ce qui l'amollit et l'endort ? Elles veulent quelque chose pour le cœur, elles veulent être consolées et elles se font répéter je ne sais quelles incantations qui calment nos douleurs , uniquement en charmant notre oreille par leur douceur monotone. Nous en sommes venus au point qu'un
prédicateur ne saurait plus porter en chaire Taustère morale de Jésus-Christ, ne saurait plus recommander la perfection divine, sans s'exposer au reproche de remplacer l'Évangile par le stoïcisme, comme si l'Évangile n'était pas infiniment plus rigoureux que toute autre doctrine! Je sais bien qu'il proclame le pardon et la paix, mais je sais également que si ces paroles de pardon et de paix n'allument pas dans les cœurs un feu dévorant, elles y ont pénétré en vain. Nous l'oublions beaucoup trop, mes Frères bien-aimés. Nous sommes tellement mous, que nous faisons du christianisme même une religion de mollesse, de quiétude et de bien-être, et non une religion de sainteté. Ah! rappelons-nous que ce qu'il y a de plus opposé à la vertu ce n'est pas le vice, mais la faiblesse* , et rappelons-tious aussi que si notre œil nous fait broncher, nous devons l'arracher et le jeter loin de nous.
Que Dieu nous donne l'énergie de renoncer sur-le-champ à toutes les habitudes qui énervent nos âmes !
* Larochefoucauld.
PAUL A CESAREE.
Actes XXVI , 29.
« Plût à Dieu, répartit Paul, que non-seulement fitoiy mais encore tous ceux qui m' écoutent a aujourd'hui y vou^ fussiez presque et tout à € fait comme moi , à part ces liens. »
Ne vous étonnez pas , mes Frères , si pour la troisième fois je puise le sujet de nos méditations dans le même chapitre des Actes des apôtres. Après vous avoir dépeint le mal , je désire vous montrer le bien. Après vous avoir décrit la petitesse et la vulgarité d'un Festus , qui ne comprend rien aux choses divines ; après vous avoir fait assister aux hésitations d'un Agrippa, qui, énervé par de mois plaisirs, ne sait plus s'il
veut ou non s'élever au-dessus de la matière, il faut vous présenter enfin la noble figure d'un athlète du Christ.
Pénétrez donc de nouveau dans cette salle d'audience où Agrippa , Bérénice et Festus viennent de prendre place sur une estrade, tandis que des tribuns militaires, des hommes de loi et d'autres personnages importants se groupent autour des splendides colonnes de marbre : nous sommes dans le palais que l'ancien roi Hérode s'était construit au sein de sa ville favorite. Quand ce brillant auditoire s'est assis , on amène au pied de l'estrade Paul de Tarse , ayant la main droite reliée par une chaîne au bras d'un soldat. Son entrée excite la curiosité, mais vous n'entendez pas le moindre murmure flatteur. S'il est des prisonniers intéressants, Paul ne saurait se ranger dans le nombre. Vous n'avez devant vous ni un pâle jeune homme qu'embellit la sombre captivité , ni un majestueux vieillard orné d'une auréole de cheveux blancs. Sa tenue manque de grâce ; elle rappelle à la fois celle d'un savant et celle d'un ouvrier, et l'on dit en eflfet dans la foule qu'il est tour à tour rabbin et tisserand. II parle un langage rude , irrégulier , incorrect. L'expression de sa physionomie a je ne sais quoi de tourmenté; on y voit les ravages de cette fièvre morale qui se nomme l'impatience. Durant
PAUL A GÉSARÉE. 101
deux longues années , cet homme d'une activité dévorante a gémi derrière les veiTOux , ne parvenant ni à se faire relâcher ni à obtenir un jugement , et maintenant un appel à l'empereur lui ouvre un mpnde d'incertitudes nouvelles et de périls inconnus. Pauvre captif, la veille de son départ pour cette ville immense dont le nom seul doit le remplir d'anxiété , on lui fait donner une sorte de représentation devant ce public frivole et cruellement indifférent ! Ne va-t-il pas se troubler lorsque ses yeux se fixeront sur le grave romain Feslus ,ou sur l'élégant Agrippa, ou sur Bérénice, radieuse de parure et de beauté? Et pourtant nous , qui , placés à une distance de dix-huit siècles, pouvons en juger avec impartialité , de quel côté dirons-nous que se trouve la majesté réelle? Qu'est-ce aujourd'hui que ce Festus , dont les sourcils ne se fronçaient point sans faire trembler une province? C'est tout simplement le nom d'un personnage fort ridicule ; son autorité , tombée en poussière comme un vêlement usé , laisse voir à nu sa nature morale frappée d'une infirmité incurable. Qu'est-ce aujourd'hui que cet Agrippa, qui vidait à longs traits la coupe des délices ? Le type honteux des hommes qui se laissent avilir par la volupté. Paul, au contraire, — ah , qui ne voudrait avoir été cet admirable apôtre, ce penseur inspiré ,
cet intrépide missionnaire de l'Europe? Plus les générations s'éloignent de lui, plus sa grandeur incomparable se révèle à leurs yeux. En vérité, je ne saurais qui pourrait disputer le premier rang à celui qui fut le misérable prisonnier de Césarée. Les saints les plus vénérables et les réformateurs les plus audacieux , les plus sublimes poètes et les plus puissants orateurs, les philosophes qui ont sondé le plus profondément le grand mystère de l'être , et les législateurs qui ont construit l'édifice social le plus durable, tous me semblent singulièrement inférieurs à l'apôtre des gentils. Ce n'est pas qu'il ait été pur de toute souillure comme son divin maître. Non, Paul est un pécheur ainsi que nous tous , et sans trop de peine nous apercevons dans sa vie des inconséquences, des faiblesses, des défauts; mais il y a en lui une puissance secrète qui ne se retrouve point ailleurs au même degré.
Pour nous rendre compte de cette puissance mystérieuse, analysons avec soin, mes Frères, le souhait par lequel Paul prend congé d'Agrippa, après avoir cherché à lui faire comprendre sa mission. Ce cri parti de son cœur dans un moment aussi solennel doit nous révéler le ressort même de sa vie morale.
(f Plût à Dieu , s'écrie-t-il , que toi et tous «ceux qui m'écoutent, vous fussiez presque et
« tout à fait semblables à moi , à part ces liens. » Évidemment, l'homme qui parle de la sorte a une conviction inébranlable , une foi à toute épreuve. Il sait de science certaine qu'il possède la vérité ; son assurance fait sa force. Si vous vous représentez un peu vivement où en étaient les croyances à cette époque, vous concevrez que Paul ait fasciné ses contemporains païens. Le monde antique avait atteint à la civilisation la plus gigantesque et la plus raffinée sans que la religion eût fait le moindre progrès vers le culte en esprit; de là des contrastes choquants et mortels pour la foi. Des hommes d'État non moins habiles et déliés que les diplomates modernes pouvaient-ils prendre sincèrement le vol des oiseaux pour arbitre , ainsi que l'avaient fait leurs ancêtres incultes ? Des philosophes habitués à tout analyser, à tout critiquer, pouvaient-ils , sans indignation , entendre raconter comme des faits incontestables les aventures très-peu édifiantes des dieux de l'Olympe ? Il était inévitable que l'incrédulité s'infiltrât dans les cœurs. Mais un peuple qui ne croit plus à sa religion , finit bientôt par ne plus croire à la vérité en général. Où est-elle puisqu'elle n'est pas là? Les esprits s'endormirent donc peu à peu dans le doute, non dans ce doute navrant qui est un effort désespéré de l'âme pour pénétrer jusqu'au vrai,
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quel qu'il soit , mais dans ce doute commode et insouciant qui ne hasarde aucun effort, tant il le croit inutile. Eh bien! au milieu de cette apathie universelle une voix vibrante retentit soudain : «Certitude! certitude! cette vérité mysté- < rieuse que personne parmi vous n'espère et «peut-être ne désire plus atteindre, je la tiens. « Elle est là dans mon cœur et elle le brûle. > L'homme qui proclame si haut sa foi n'est point
— on s'en aperçoit dès le premier coup d'œil ,
— un de ces personnages équivoques qui, exploitant la créduhté, offrent toujours juste le remède à l'épidémie régnante. Ce n'est pas davantage un de ces honnêtes croyants qui répètent sans trouble les litanies de leurs pères, parce que jamais leur intelligence peu subtile n'a rien compris à aucune objection. Paul a passé, lui, par des crises terribles , et nul , dans le vaste empire romain , ne peut se vanter d'avoir éprouvé également les indicibles angoisses de l'âme qui sent tout à coup le navire de sa foi s'engloutir sous elle , l'abandonnant au caprice des flots sur l'océan de la pensée. Mais de ce que Paul a connu le doute , et de ce qu'il a maintenant des convictions, ne concluez pas non plus qu'elles soient chez lui , de même que chez tant d'autres, un pis-aller dont il se contente parce qu'il a peur du vide et de l'inconnu et qu'il craindrait d'ob-
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tenir moins encore, s'il continuait à chercher et à lutter. Cet accent d'énergie joyeuse avec lequel Paul annonce au monde sa découverte, suffit pour démontrer qu'il s'agit chez lui non d'opinions, mais de convictions, non de probabilités, mais de certitudes , non de suppositions plus ou moins vraisemblables que l'on adopte et que l'on quitte à volonté, mais d'une foi qui le pénètre , le domine , le possède. Vous n'êtes pas supris dès lors que Paul apparaisse au milieu de ses contemporains ainsi qu'un roc immuable qu'entourent les ondes fugitives d'un fleuve.
Si vous demandez d'ailleurs quelle est cette vérité dont il se montre si parfaitement sûr, ses épîtres sont là pour vous le dire. A une première lecture , vous pourrez trouver bien compliqué l'ensemble des doctrines qu'elles renferment, et il vous paraîtra incompréhensible qu'il se les soit toutes appropriées avec la même certitude. Mais pour peu que vous y regardiez de près, vous verrez ce vaste système se réduire à deux points uniques. Paul enseigne premièrement que Dieu était en Jésus de Nazareth, le remplissant de son Esprit sans mesure; et secondement, il enseigne que l'esprit de ce Jésus , qui est l'Esprit saint, a pris possession de son propre cœur, à lui Paul, comme il prend possession du cœur de tout croyant , pour le purifier et le régénérer.
Voilà tout. Et à ceux qui s'étonnent que Paul sache d'une science aussi certaine que TEspri^ de Jéhovah habitait en Jésus, il répond par une preuve, selon lui, sans réplique : la personne, la parole , l'esprit de Jésus agissent sur lui exactement comme l'Esprit de l'Éternel. Son second article de foi est pour lui la démonstration du premier. Insistez et demandez à quoi il reconnaît que cet enthousiasme qui l'anime, lui, est bien la voix d'en haut , le souffle du Tout-Puissant ; il vous dira avec une assurance calme mais inébranlable : ce Je le sens, je le vois. Il « serait aussi impossible de m'arracher cette con- «viction que de me faire croire que ce n'est pas « moi qui pense dans ma tète , que ce n'est pas «moi qui tressaille d'amour dans mon cœur, «que ce n'est pas moi qui suis moi! Me faire « avouer que deux et deux ne font point néces- «sairement quatre, n'exigerait pas plus de peine «que de me faire reconnaître que les comman- « déments et les enseignements de l'Esprit saint «sont les combinaisons arbitraires de mon ima- «gination. Cette voix-là ne se confond avecau- «cune autre!» Ainsi parlerait Paul pour vous expliquer sa certitude, et je plaindrais ceux d'entre nous , mes Frères , qui ne comprendraient pas un pareil langage , ceux à qui cette voix divine n'aurait jamais parlé au fond de leur
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âme. Tout homme passe par des moments où le silence se fait autour de lui et en lui , soit que plongé dans une sérieuse méditation il recherche la présence de Dieu , disant de tontes les puissances de son être : c Seigneur , parle; ton ser- € viteur écoute ; b soit aussi que la main du Très- Haut frappe ses bien-aîmés, le rappelant par leur mort au redoutable problème de l'éternité. Se peut-il que dans ces moments solennels telle vérité ou tel devoir ne vous soit pas apparu , revêtu d'une évidence éblouissante , d'une autorité absolue y marqué du sceau de Dieu lui-même ? Se peut-il que vous n'ayez pas senti alors l'Esprit de l'Étemel planer sur votre âme comme pour créer un monde de lumière au sein du chaos ténébreui ? Se peut-il que vous n'ayez pas entendu l'infini vibrer dans votre cœur , de même que le souffle de l'air fait onduler les cordes sonores de la harpe ? Ah ! je le répète , s'il en est ainsi , je vous plains, et je conçois que la certitude de Paul doive vous sembler une sorte de phénomène fort bizarre. Mais si vous avez une seule fois frémi sous le doigt de TEtemel , vous admirerez cet homme vraiment inspiré , et vous me comprendrez quand je vous dis que l'unique différence entre lui et nous , entre sa foi triomphante et notre impuissante croyance, c'est que, semblable à la sentinelle qui épie les signaux
lointains, il vivait l'œil fixé sur le ciel, Toreille attentive aux plus faibles accords de l'Esprit. «On ouvre à celui qui frappe,» a dit le Seigneur Jésus; celui qui écoute entend. Voilà pourquoi Paul entendait plus souvent que nous les accents divins et pourquoi sa foi basée tout entière sur la soumission à la conscience était douée d'une pareille énergie ; tandis que notre foi, à nous, est un singulier mélange d'un peu de certitude et de beaucoup de doute , d'un peu de conscience et de beaucoup de préjugé , d'un peu de fidélité et de beaucoup de paresse. Nous le savons bien. Aussi y en a-t-il fort peu parmi nous qui oseraient se présenter devant leurs contemporains en s'écriant avec audace : « Plût à Dieu que vous fussiez tout à fait comme moi ! j> Nous sommes trop modestes pour parler ainsi. Nous nous rendons cette justice que nos frères ne gagneraient guère à échanger leur incrédulité contre nos opinions molles et indécises, auxquelles le nom de foi convient si peu!
Mais reprenons le souhait de Paul. J'y vois autre chose encore que de la conviction , autre chose et mieux que la certitude la plus ferme. Les hommes qui savent ce qu'ils croient, on se les représente souvent comme renfermés en eux-mêmes , absorbés dans leurs pensées solitaires, oubliant leur prochain, prêts à dire:
périsse le monde plutôt que mes principes ! Ces traits ne se retrouvent aucunement dans la figure de saint Paul. Sa foi l'enflamme au contraire d'un amour brûlant pour Thumanité, et il ne peut renfermer dans son cœur ce trésor précieux. «Malheur à moi, s'écrie-t-il dans une de ses épîtres , malheur à moi si je n'annonçais pas la bonne nouvelle ! » Ce prosélytisme à la fois impétueux et tendre est devenu sa seconde nature. Depuis qu'il a trouvé en Christ l'oubli de ses angoisses , le pardon de ses péchés , la force de faire le bien, la confiance dans le Père céleste, en un mot , paix et certitude , il est si profondément heureux! La joie inonde son âme. Malgré les ennuis , les agitations et les tortures de sa vie de martyr, il se sent pénétré de félicité. Que ne peut-il faire comprendre aux hommes quel bonheur est le sien! S'il plaisait à l'Éternel de rendre ses frères semblables à lui et participants à ces biens ineffables !
Les frères pour lesquels il prie, où sont-ils donc? Seraient-ce les juifs, les juifs qui l'ont chassé de toutes leurs Synagogues, qui à Ephèse ont excité une émeute contre lui, qui à Lystre l'ont fait lapider par la pqpulace païenne , qui à Corinthe l'ont traîné devant le proconsul , qui dans le temple même ont essayé de le mettre en pièces, qui ont juré de ne tou*
cher à aucun mets jusqu'à ce qu'il loaibâi sous leurs poignards , qui naguère encore sollicitaient comme une faveur que Festus le livrât à leur vengeance sanguinaire? Se peut-il que Paul soupire après leur conversion , afin de les voir aussi heureux que lui? Ou bien serait-ce pour Rome qu'il formerait de pareils vœux, pour cette nation arrogante dont la main s'est étendue sur toute la terre habitable et la désole par ses rapines et ses débauches , pour ce fléau de Dieu qui frappe à coups redoublés sur l'infortuné peuple juif comme sur la gerbe du moissonneur, pour ces Romains de la décadence dont le souvenir, de nos jours encore, impatiente tout cœur noble et généreux? Oui, c'est pour ces Romains de la décadence, oui, c'est pour ces Juifs imbus du fanatisme pharisien que les entrailles de Paul s'émeuvent de compassion. Ils sont tous ses frères, et des frères bien malheureux. Tous, ils ont une âme, ce qui signifie qu'ils ont besoin de l'infini et que rien de terrestre ne peut les satisfaire, ni les plaisirs ni le pouvoir , ni l'insouciante folie ni l'orgueilleuse sagesse. Il leur faut la présence de Dieu dans leur esprit, non comme une abstraction , mais comme une réalité qui se laisse sentir et toucher. «Plût à Dieu, que vous tousquim'écoutez,vous «fussiez presque et tout à fait semblables à moi!
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cFestuSy en vain tu t'enveloppes d'une majesté «d'emprunt. Sous ton masque impassible, je «vois un cœur agité. Tu comprends trop comme € ce pouvoir est fragile auquel tu t'es attaché « ainsi qu'au bien suprême de la vie. L'inquié* « tude te ronge. En cet instant même tu te «demandes avec angoisse si ton idole est en- «core sur son trône ou si des légions révoltées 0 ne l'ont point déjà précipitée dans la boue et «remplacée par un Galba, par un VitelUus. Que «ton existence est misérable ! Crois-moi, ô Pro- «cureur , quitte le culte de Néron pour le culte «de Jésus-Christ, et viens partager la félicité de « ton captif. — Et toi , Agrippa , royal descen- «dant des Macchabées, avoue-le, le plaisir rem- « plit ton âme de dégoût. Tu t'aperçois avec effroi «qu'il te dégrade, qu'il souille ton imagination, «qu'il paralyse ton intelligence, qu'il allanguit «ton cœur et appauvrit ton être entier. Hâte-toi «de secouer cette ivresse fatale! Apprends de «celui qui fut frappé de verges et couronné « d'épines , qu'il existe une autre volupté que « celle des sens , la volupté amère mais fortifiante « du sacrifice et du dévouement. Agrippa , fais- «toi chrétien, et, s'il le faut, viens avec moi « mourir pour ton peuple. — Toi aussi , Béré- «nice, je t'en conjure, écouté ma voix. Tu t'es «rendue à cette séance par curiosité, par désœu-
«vrement; — qui sait? peut-être parce que lu «as trouvé piquant le contraste de ta beauté «avec Faustère figure d'un prisonnier et d'un «nazarien. Bérénice, tu n'es point heureuse. «Ta frivolité t'a déjà beaucoup fait soufifrir et te «fera souffrir plus encore; car dans tes atta- «chements fugitifs tu laisses chaque fois une «part de ton cœur. D'ailleurs, la vieillesse «approche, et c'est à peine si tu la retarderas «encore d'une dizaine d'années. Dix ans de
«plaisirs mêlés de chagrins, et puis , et
«puis une vieillesse terne, morne et méprisée! «Plût à Dieu que je pusse allumer en toi un « amour plus puissant que la vieillesse et que le « sépulcre , le saint amour de celui qui accueillit «la pécheresse et qui ne repoussa point la Sa- «maritaine. Tu t'agites en vain pour découvrir «le bonheur, Bérénice; eh bien, moi je l'ai «trouvé, et je t'y convie, au pied de la croix de « mon Maître ! i>
Si par la foi Paul domine au-dessus de tous les assistants dans la salle du prétoire , il semble par cette charité expansive se baisser vers eux, comme un père vers ses enfants, et cette charité si indulgente et si tendre le grandit encore à nos yeux. Mais tfy a-t-il pas quelque chose de navrant à voir le héros de la certitude et de l'amour seul chargé de fers au milieu de celle
foule? Chaque fois qu'il remue le bras pendant son discours inspiré y ce bruit de chaîne ne faitil pas retentir une accusation terrible contre les lois qui gouvernent le monde ? Que Paul aban* donne tout espoir ici-bas ! Là-haut il recevra sa récompense» une couronne immortelle, mais sur la terre le vice triomphe et la cause de la vertu est désespérée. — Paul bannit bien loin de son cœur ce sombre et lâche abattement. Lui renoncer à la victoire ? Jamais ! Sans doute , il fait un mélancolique retour sur lui-même, lorsque, souhaitant à ses auditeurs de lui devenir semblables en toutes choses , il ajoute une restriction: €à part ces liens. » Ces liens, qui font son tourment, qui le tiennent éloigné de ses églises bien-aimées , qui l'empêchent d'y combattre les émissaires du judaïsme , qui le mettent hors d'état de s'acquitter du message pressant dont une voix céleste l'a chargé sur le chemin de Damas, — ah! que ces liens lui pèsent. Mais , malgré ces chaînes , son cœur est gonflé d'espoir. Une porte nouvelle, une porte immense s'ouvre au christianisme. A l'Orient va succéder l'Occident comme champ du missionnaire. Dans les rêves de ses nuits fiévreuses, il se voit déjà à Rome , en présence de l'empereur, rendant solennellement témoignage à la vérité. Puis il sera relâché , et il ira porter
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rÉvangile jusqu'à Textrême couchant, jusqu'à cette Espagne qui semble la limite de l'univers. Telles sont les espérances qui l'animent et que nous voyons poindre dans ses épîtres. Alors, pensait-il, quand la bonne nouvelle aura retenti par toute la terre, alors le Maître apparaîtra dans sa gloire pour donner la victoire aux siens.
Jamais , il faut l'avouer , on n'a autant espéré contre toute apparence. On dirait qu'il oublie quelle haine mortelle sépare les Juifs des Romains, quel mépris on témoignera en Italie pour ses absurdes imaginations orientales^ avec quelle hauteur les païens se détourneront de celui que les Pharisiens eux-mêmes accusent de fanatisme. Non , Paul connaît ces obstacles , mais il croit la vérité assez puissante pour vaincre les inimitiés nationales les plus invétérées. On dirait qu'il ignore que Rome n'est pas seulement la capitale de l'empire , mais aussi le réceptacle de tous les vices, que le corps social y est corrompu jusqu'à la moelle , que la ville entière s'adonne à l'immoralité avec impudeur, qu'on s'y repait de spectacles tellement infâmes que l'historien moderne ose à peine y faire allusion en se servant de la langue même de l'antiquité; on dirait que Paul n'en a jamais entendu parler et qu'il ne sait pas davantage que la seule religion prati-
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quée sincèrement dans la ville impériale consiste en d'ignobles superstitions, où le grotesque le dispute à Fodieux. Non, Paul en est parfaitement instruit, mais il compte sur la sainteté de rÉvangile pour consumer ces souillures et purifier les cœurs. On dirait enfin que jamais personne ne lui a cité aucun des crimes effroyables commis par l'empereur même devant lequel il veut comparaître: personne ne lui a-t-il raconté que ce monstre , après avoir fait périr son frère, sa femme, sa mère, invente chaque jour des supplices ingénieusement raffinés, et que, par exemple, dans ses promenades nocturnes à travers ses jardins, ce sont des corps humains qui lui servent de flambeaux? Les préoccupations religieuses couvrent-elles dans l'esprit de Paul les rumeurs du dehors, au point que le nom de Néron lui soit inconnu? Non, certes; mais plein de confiance dans le roi des rois, Paul ne connaît pas de plus impatient désir que de se voir précisément en face de Néron ! Peut-être , dans sa pensée la plus intime, espère-t-il dompter cette bête féroce
Les hommes véritablement grands, disait naguère un écrivain célèbre, ont tous été remplis d'espérance. Je le crois bien. Leç seuls grands hommes qui méritent ce titre furent les chevaleresques champions de quelque idée sublime,
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dont ils étaient comme obsédés. Où trouveraientils le temps de s'occuper d'eux-mêmes et de leur propre sort? Il s'agit pour eux d'une chose tout autrement importante , d'un principe éternel et absolu. Qu'ils périssent! La cause de Dieu n'en triomphera pas moins , et cela suffit. Pourquoi d'ailleurs ne triompherait-elle point par leur bras? «Il est bien faible, sans doute, mais Dieu s'écrient-ils, Dieu est avec nous.» Alors vous voyez ces hommes vaillants se jouer du trépas et se précipiter dans l'abîme avec un sourire de bonheur.
Le secret de l'admirable grandeur de Paul , vous le connaissez à présent , mes Frères , cette foi certaine, cette charité brûlante^ cette espérance inaltérable. Lorsqu'une vie spirituelle aussi intense remplit un cœur, il se montre doué d'une force surhumaine. Mais cette vie spirituelle, remarquez-le, n'est possible qu'à une condition : il a fallu que Paul se donnât sans réserve. Lui, le disciple de Gamaliel, il a fait le sacrifice entier de son éducation pharisienne et rabbinique, soumettant son intelligence, si je puis ainsi dire , à une douloureuse refonte dans le moule de l'Évangile. Lui, le proscrit, il a permis à la flamme de l'amour de consumer, au fond de son -cœur , le souvenir des calomnies et
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des outrages dont on l'avait abreuvé. Lui, qu'on mène au martyre , il a chassé de son imagination les pressentiments tragiques et s'est mis à contempler avec des transports de joie Tavéneneraent prochain du royaume des cieux. Ce n'est plus un homme semblable à nous que vous apercevez, un homme entêté de ses préjugés, aigri par maint grief, soucieux de la marche des événements : la passion des choses divines ne laisse point de place dans son âme aux préjugés , ni la pensée de l'humanité aux griefs , ni la confiance en Dieu aux soucis. Paul a résolu de s'oublier lui-même.
Au contraire, lorsque les juges romains faisaient comparaître devant leur tribunal les disciples du crucifié, leur laissant le choix entre l'apostasie et le dernier supplice, ils les exhortaient paternellement à écouter la voix de la prudence et ils terminaient par ce mot solennel : « Accusé , pense à toi-même ! »
Il s'agit de nous décider, mes Frères, entre ce conseil des proconsuls romains et l'exemple de l'apôtre. Allons-nous donner le premier rang dans nos préoccupations à noire intérêt personnel, ou bien à la vérité? Préférerons-nous la sagesse d'un Festus ou la folie d'un saint Paul?
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Hélas! vous savez de quel côté nous avons penché jusqu'à présent.
Nous avons de la foi, qui en doute? nous sommes très-convaincus de la vérité évangélique ; mais nous mettons tous nos soins à Tatténuer et à la modérer. Nous craignons d'y trop bien croire. Si nous la laissions faire, cette vérité évangélique, elle ne nous accorderait aucun repos. Elle secouerait toutes nos idées Elle nous démontrerait que nous sommes païens, pour une bonne moitié, et juifs , pour un grand tiers. Elle nous mettrait en mauvais termes avec les puissants de la terre , et en termes bien pires encore avec notre conscience. Sans éteindre précisément l'Esprit , ce qui est défendu , terapérons-en la clarté trop vive. Pour peu, d'ailleurs , qu'on nous sût des convictions , en ces jours d'irrésolution universelle, on ne manquerait pas de nous consulter sur ce qu'il faut croire, et nous nous chargerions d'une responsabilité très-incommode.
Ce n'est pas, vraiment, que l'amour nous fasse défaut ! Nous verrions avec une grande satisfaction tout le monde adopter la foi chrétienne et jouir des bienfaits de l'Évangile^ Mais, quoique nous le souhaitions vivement, nous ne pouvons y travailler nous-mêmes. Avant tout, il faut s'occuper de ses affaires ^ N'y aurait-il pas
pour un laïque un grand ridicule à se poser en professeur de religion et en convertisseur d'âmes? Chacun pour soil Si tous faisaient du prosélytisme, il en résulterait un chaos absurde, où la vérité serait bien vite absorbée par Ter^ reur.
Pourtant qu'on n'aille pas croire à ce propos que nous ayons perdu l'espérance! On nous scandaliserait bien fort si l'on niait devant nous que Dieu gouverne le monde et que, par conséquent, la vérité doive finir par l'emporter. Oui, oui, l'avenir est à nous. Mais gardons-nous des illusions! Nous chrétiens protestants, nous formons une faible minorité, et une attitude réservée, modeste et humble, peut seule nous convenir. Le vent qui soufQe au dehors nous semble défavorable^ tandis qu'il gonfle les voiles du catholicisme ultramontain. Et puis, les autres signes du temps ne promettent en général rien de bon : partout le matérialisme , dans les sciences, dans les affaires, dans les plaisirs! Sous de pareils auspices que pourrions -nous entreprendre ?
Ah Frères ! vos calculs et vos objections et vos prévisions peuvent être justes, mais vous ne les feriez pas, si vous pensiez moins à vousmêmes et un peu plus aux droits de la vérité ur vos âmes. «Qui sait tout souffrir, a-t-on dit
peut tout oser. » Livrons-nous complètement à l'action de TEsprit saint. Ne réservons rien et laissons-nous guider par lui où il voudra et comme il le voudra. Alors, sans doute, les Festus, gens d'expérience, qui ne conçoivent pas qu'on se dévoue à une idée, et les Agrippa, gens de plaisir, qui n'aiment point qu'on trouble leurs aises, ils nous conseilleront tous la modération et ils déclareront qu'ils ne nous comprennent plus ; tandis qu'actuellement ils nous comprennent trop bien, parce que nous ressemblons à eux et non à leur captif. Nous perdrons leur estime le jour où la vérité deviendra notre passion, cela est certain. Mais ce jourlà, mes Frères, nous trouverons la paix, car nous aurons trouvé la certitude , le roc inébranlable. La joie sera notre partage, cette joie profonde qui est inséparable de la vraie foi. Et telle est la puissance contagieuse des convictions que, si la société est aussi malade qu'on le dit , c'est nous qui la guérirons, nous, les imprudents et les insensés qui aurons désappris à calculer dès qu'il s'agit de la justice et de la vérité. 11 n'y a que des hommes hors de sens^ comme saint Paul, qui fondent quelque chose de durable, parce que seuls ils ébranlent la conscience des peuples.
Que leur vie est belle et que leur mort doit
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être douce, fût-elle même le martyre! Us ont vécu heureux , malgré tous les liens ; ils lèguent à l'humanité le secret de leur force et de leur constance; et ils entendent déjà le Christ qui les attire sur son cœur: «Cela va bien, serviteur bon et fidèle; entre dans la félicité de ton Maître ! »